John F. Kennedy - André Kaspi - E-Book

John F. Kennedy E-Book

André Kaspi

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Beschreibung

Écrite par le spécialiste français de l’histoire des États-Unis, cette biographie de Kennedy nous aide à mieux percer les mystères qui entourent, encore aujourd'hui, cette personnalité complexe. Le 22 novembre 1963, John F. Kennedy était assassiné à Dallas. Si les années ont passé depuis ce drame, le 35e président des États-Unis ne cesse pourtant d’être présent dans la mémoire collective mondiale. C’est que, sur l’homme, sa politique, sa vie intime, sa tragique disparition, l’ombre du mystère continue de planer. Mystérieux, cet assassinat dont on ne finit pas de résoudre l’énigme. Surprenante, cette carrière politique dont la réussite repose sur le charme et l’intelligence, sur le goût de la publicité et le souci de l’image, sur d’énormes dépenses, sur un “libéralisme” prudent et tâtonnant. Complexe, cette personnalité qui résiste aux analyses simplistes. Aux États-Unis, comme à l’étranger, reste la fascination pour un président qui n’a exercé ses fonctions que pendant mille jours, pour une famille qui a formé un clan, connu bien des vicissitudes et des drames, suscité l’inlassable curiosité des médias et de l’opinion publique. Kennedy aurait-il inventé le leadership moderne ? Sert-il de modèle à celles et à ceux qui aspirent au pouvoir suprême ? A-t-il bouleversé la société et la politique étrangère de son pays ? Autant de questions qu’il est légitime de poser. Mais les réponses doivent être précises, nuancées, solidement étayées. André Kaspi tente d’établir des conclusions solides, tout en reconnaissant que l’histoire se heurte parfois au mythe et qu’en fin de compte le mythe fait partie de l’histoire.

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Seitenzahl: 723

Veröffentlichungsjahr: 2013

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Ouvrage publié avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles

Photographie de couverture : © Isopix

Couverture : © [nor]production

www.andreversailleediteur.com

André Kaspi

Table des matières

1– L’accession à la présidence

Les raisons d’une victoire

Les premiers pas du président élu

Eisenhower et Kennedy

L’entrée en fonction

2 – La famille Kennedy

Des immigrants irlandais à Boston

Un beau mariage

Rose Kennedy

Joseph P. Kennedy : un brillant homme d’affaires

Joseph P. Kennedy fait de la politique

Joseph P. Kennedy, ambassadeur à Londres

L’adolescence de John F. Kennedy

Les voyages à l’étranger

La thèse de doctorat

La guerre approche

Aux commandes du PT 109

Un héros blessé et malade

La mort de l’aîné

L’épisode des îles Salomon dans la carrière de Kennedy

3 – L’apprentissage d’un homme politique

Le choix d’une carrière politique

La campagne électorale de 1946

Kennedy à la Chambre des représentants

Un représentant libéral ou conservateur ?

Une campagne moderne pour entrer au Sénat

L’influence de l’argent

Les résultats de novembre 1952

Un jeune sénateur

Le mariage avec Jacqueline Lee Bouvier

Les opérations chirurgicales de 1954-1955

Kennedy face au maccarthysme

Un best-seller

Candidat à la vice-présidence

Une campagne électorale de quatre ans

Kennedy, porte-drapeau du Parti démocrate

4 – La défense du monde libre

Le monde selon Kennedy

La menace du communisme

Un formidable arsenal

L’indispensable rationalité

La course à la lune

L’aide au tiers-monde

Le Peace Corps

5 – L’Europe vue de Washington

La crise de Berlin

Le grand dessein

L’échec du grand dessein

6 – Fidel Castro, le perturbateur de l’Amérique latine

L’héritage

Trois fers au feu

Le débarquement dans la baie des Cochons

Comment se débarrasser de Castro ?

La crise des missiles

7 – Les nouveaux terrains de la guerre froide

Que faire du neutralisme ?

L’intérêt pour l’Afrique

L’Inde et le Pakistan

Au Moyen-Orient

Le péril chinois

Les trois axes de la politique chinoise de Kennedy

L’engagement militaire au Viêtnam

L’engrenage

Les intentions de Kennedy

8 – La puissance économique

Les hommes

Les acteurs de la vie économique

La relance de l’économie

Les politiques économiques

9 – Noirs et Blancs. L’égalité des droits

Les Noirs en 1960

Le programme de Kennedy : de l’élaboration à l’application

Les Voyageurs de la Liberté

L’affaire Meredith

L’année 1963

Kennedy franchit le pas

10 – Moderniser la société

La condition féminine

L’aide aux établissements d’enseignement

Le combat pour le Medicare

La modernisation de la vie politique

La guerre à la pauvreté

11 – Le rendez-vous avec la mort

Les circonstances

La commission Warren

La contestation

La deuxième vague

Les principales pistes

Des questions en suspens

12 – Le bilan des mille jours

La force de l’image

Au cœur du mythe

La destruction d’une idole

L’héritage de Kennedy

Lectures recommandées

a) L’homme politique en son milieu

b) Les élections présidentielles de 1960

a) Vue d’ensemble

b) Kennedy et Khrouchtchev

c) L’Europe

d) Cuba et l’Amérique latine

e) L’Asie du Sud-Est et l’Extrême-Orient

f) L’Afrique

a) Ouvrages généraux

b) L’évolution économique

c) Le mouvement pour les droits civiques des Noirs

d) La modernisation de la société

e) L’héritage de Kennedy dans la mémoire collective

a) Les principaux documents

b) Récits et hypothèses

1– L’accession à la présidence

Le mardi 8 novembre 1960, de Chicago à Miami, de New York à Los Angeles, sans oublier l’Alaska et Hawaï, les Américains vont aux urnes. Ils doivent choisir le président des États-Unis, le tiers des sénateurs, tous leurs représentants, les législateurs des États, des gouverneurs, les responsables des diverses collectivités territoriales. La très forte participation des électeurs ne laisse pas de surprendre. Sur 109 674 000 Américains en âge de voter, 63,1 % déposent un bulletin de vote ou actionnent la machine à voter. C’est un taux de participation élevé pour des élections présidentielles. À titre de comparaison, il passera en 1964 à 61,8 %, en 1968 à 60,7 %, en 1972 à 55,7 % et continuera de chuter dans les années suivantes. Pour les élections législatives qui se déroulent dans les mêmes lieux et le même jour, il atteint 58,7 % en 1960.

Toutefois, l’arbre dissimule la forêt. Les statistiques nationales sont fallacieuses. D’un État à l’autre, le taux de participation varie dans des proportions considérables. Il est de 25,3 % dans le Mississippi et de 79,7 % en Idaho. Ce sont les deux extrêmes. En général, il est plus faible dans les États du Sud qu’ailleurs. Là, les Blancs ont l’habitude de se rendre dans les bureaux de vote. Mais les Noirs en sont écartés par des artifices de procédure, quand ce n’est pas par la violence. À peine 39,4 % d’entre eux se sont-ils inscrits sur les listes électorales de la Floride. Dans le Mississippi, le taux d’inscription dépasse de peu 5 %1.

Sur 68 830 855 suffrages exprimés, John Kennedy, le candidat du Parti démocrate, a recueilli 34 221 349 voix ; Richard Nixon, le candidat du Parti républicain, 34 108 546 ; Harry Byrd, un candidat indépendant, 609 870 en Alabama, dans le Mississippi et en Louisiane2. Onze autres candidats se ­partagent 215 140 voix. Kennedy, le vainqueur, devance Nixon d’un souffle. L’un a obtenu 49,71 % des suffrages ; l’autre, 49,55 %. Si l’on s’en tient aux voix qui se sont portées sur les seuls candidats des deux grands partis, Kennedy rassemble 50,08 % contre 49,92 % à son adversaire.

La différence est si infinitésimale que quelques électeurs, en changeant leur vote, auraient pu faire de Nixon le président des États-Unis. En effet, le président est, d’après la Constitution, élu par les grands électeurs dont le nombre est égal à celui des membres du Congrès (100 sénateurs et 437 représentants), ce qui fixe la majorité absolue au sein du collège électoral à 2693. Le candidat que le vote populaire place en tête dans un État remporte, en principe, tous les mandats de grands électeurs de l’État. Dans cette arithmétique complexe, Kennedy est premier dans 23 États ; il compte 303 voix dans le collège des grands électeurs. Nixon fait mieux que lui dans 26 États, mais ne recueille que 219 mandats, tandis que le Mississippi donne ses huit voix, l’Alabama six de ses onze voix, l’Oklahoma l’une de ses huit voix à Byrd. Cela fait pour Kennedy une avance de 84 mandats sur Nixon. Or, dans onze États dont huit ont été remportés par Kennedy, le déplacement de 1 % des voix populaires aurait changé le résultat. Dans l’Illinois, par exemple, l’avance de Kennedy atteint 8 858 suffrages ; au Texas, 46 233. Si 4 500 électeurs dans le premier cas, 23 500 dans le deuxième avaient voté pour Nixon et non pour Kennedy, 51 grands électeurs se seraient ajoutés aux 219 favorables à Nixon qui, du coup, aurait succédé au président Eisenhower.

De là, bien sûr, les accusations de fraude murmurées, d’autant plus que les États, et non l’État fédéral, sont responsables de l’organisation du scrutin et du décompte des voix. Les deux partis n’ont pas manqué de protester. Il a fallu attendre plusieurs semaines avant de connaître les résultats définitifs de l’État d’Hawaï. Dieu et quelques apparatchiks savent seuls ce qui s’est passé au fin fond de l’Illinois, à Chicago et dans les proches banlieues, là où règnait le tout-puissant Richard Daley4. À l’un de ses amis, Kennedy a raconté qu’en pleine nuit des élections, Daley l’a appelé au téléphone : « Monsieur le Président, lui a-t-il dit en devançant l’annonce finale des résultats, avec un peu de chance et l’aide de bons amis, vous allez enlever l’Illinois. » Pourtant, Nixon n’a pas exigé d’enquête approfondie, sans doute parce qu’il ne voulait pas paralyser, des mois durant, le fonctionnement du système politique. À moins que les républicains ne fussent convaincus que leurs troupes, elles non plus, n’étaient pas dans tous les États vêtues de probité candide et de lin blanc.

Les raisons d’une victoire

De l’analyse des résultats une certitude se dégage. L’élection de John Kennedy n’avait rien d’inéluctable. Elle n’était pas inscrite dans le grand livre des siècles.

L’argent n’a pas tenu une place décisive. Sans doute les candidats ont-ils livré une bataille acharnée. Jusqu’au dernier moment, ils ont tenté de bousculer les indifférents et de convaincre les indécis. Une campagne de ce genre coûte cher. À une époque où les dépenses n’étaient pas limitées par la loi, où les contrôles étaient moins stricts qu’ils ne le sont devenus depuis l’affaire du Watergate, il faut se contenter des déclarations officielles. Les républicains ont dépensé 12 900 000 dollars, les démocrates 11 800 000, les syndicats 2 450 000 qui, pour l’essentiel, sont allés aux démocrates, divers comités 872 000, soit un total un peu supérieur à 28 millions pour les seules élections présidentielles. Il faut ajouter 4 821 000 dollars pour les législatives. Les dettes des partis ont enflé : 750 000 dollars pour les républicains, 3 820 000 pour les démocrates.

Avant 1960, le Parti républicain dépense toujours plus que son rival. Cette fois-ci, les deux camps ont combattu à armes égales. Mais les chiffres officiels sont faux. La loi de 1925 contraint les comités nationaux à fournir des relevés périodiques sur les contributions qui ont pour but d’influencer les élections dans deux États ou plus. S’il s’agit de contributions qui intéressent un seul État, des primaires ou des conventions, la loi n’oblige pas les déclarants à mentionner les sommes reçues. Les Kennedy, par exemple, ne figurent jamais sur la liste des donateurs. Seule, la mère de Jacqueline, Mme Auchincloss, dont les convictions républicaines sont bien connues, a versé 500 dollars au comité Kennedy-Johnson. En conséquence, les spécialistes estiment que toutes les dépenses pour toutes les campagnes de l’année 1960, depuis janvier jusqu’à novembre, ont avoisiné les 175 millions. C’est beaucoup plus qu’en 1952 et 1956, beaucoup moins que pour les consultations postérieures. D’ailleurs, qu’on ne s’y trompe pas ! Kennedy n’a pas « acheté » les électeurs. Si la fortune d’un candidat peut jouer un rôle avant que les conventions ne siègent, elle n’entraîne plus de conséquences politiques dans la campagne officielle qui débute dans les premiers jours de septembre. Ce sont désormais les partis qui prennent en charge les frais de la campagne. Nixon ne dispose pas de fonds moins importants que Kennedy. L’ampleur des dépenses témoigne du nouveau style des campagnes. Elle ne permet pas de comprendre le résultat du scrutin. Si la fortune personnelle déterminait l’élection à un poste politique, le gouverneur de l’État de New York, Nelson Rockefeller, autrement plus riche que John Kennedy, aurait été président des États-Unis. En 1960, il ne parvient même pas à figurer parmi les candidats.

À lire et à relire leurs déclarations, leurs discours, les textes de leurs conférences de presse, on constate que les deux candidats principaux défendent des programmes très proches. Bonnet blanc et blanc bonnet ? L’un et l’autre expriment une philosophie politique qui repose sur l’optimisme. Ils croient que l’Amérique est investie d’un destin exceptionnel, celui de conduire le monde libre, qu’elle dispose d’une capacité illimitée à faire mieux, que la société américaine est indéfiniment perfectible, qu’il suffit de vouloir pour pouvoir, que rien ni personne ne bridera la puissance agricole, industrielle, commerciale et technologique du pays. L’un et l’autre font entrevoir un avenir plus radieux encore que le présent, promettent que la pauvreté, le malaise social, les poches de chômage disparaîtront, en partie ou complètement, si les Américains sont bien gouvernés, soutiennent avec conviction que l’Union soviétique, en dépit des apparences, n’est qu’un redoutable tigre de papier. À ce jeu, Kennedy détient un avantage déterminant. Il peut critiquer, déchirer en morceaux le bilan du président sortant et annoncer des lendemains qui chantent. Ni son parti ni ses amis ne sont aux affaires. Nixon, lui, doit défendre la politique d’Eisenhower tout en laissant entrevoir les changements inévitables qu’il apportera.

Kennedy a résumé son programme en une formule : la Nouvelle Frontière. Cette expression, il l’utilise de manière répétitive, mais c’est à Los Angeles, le 15 juillet 1960, au terme de la convention démocrate, qu’il en donne la définition : « Nous nous trouvons aujourd’hui, dit-il, au bord d’une nouvelle frontière, la frontière des années soixante, une frontière de possibilités ­inconnues et de périls inconnus, une frontière d’espoirs et de menaces irréalisés. » Comprenne qui pourra. Ce qui compte, c’est le leitmotiv qui rappelle la New Freedom de Woodrow Wilson, le New Deal de Franklin Roosevelt, le Fair Deal de Harry Truman. En écoutant le candidat, les Américains devraient acquérir l’impression qu’ils abandonnent une époque pour entrer dans une autre, plus prometteuse, plus exaltante. Le mot Frontier comporte, dans le vocabulaire américain, un sens bien précis. Ce n’est pas la ligne imaginaire qui sépare deux États indépendants. C’est la ligne de colonisation de l’Ouest, une ligne en constant déplacement à mesure que le pays se peuple, qui disparaît au lendemain du recensement de 1890. Kennedy insiste donc sur le mouvement. Il faut, répète-t-il, remettre le pays en marche. Après huit années d’immobilité, c’est l’heure du réveil. Dans le même discours, Kennedy invite ses compatriotes à être « les nouveaux pionniers », à affronter « les régions non encore cartographiées » de la science et de l’espace, à résoudre les problèmes « non encore résolus » de la paix et de la guerre, à résorber les poches « non encore conquises » de l’ignorance et des préjugés, à répondre aux questions « non encore résolues » de la pauvreté et de la surproduction. Belle envolée…

À la fin d’octobre, Nixon exprime, avec moins d’éloquence et une désespérante platitude, des idées semblables : « L’Amérique doit progresser dans tous les domaines.[…] Il ne nous suffit pas d’être la nation la plus forte sur le plan militaire, sur le plan économique.[…] Nous devons poursuivre un grand but. Cela devrait être de ne pas garder la liberté pour nous, mais d’en faire profiter le monde entier. » Sur le fond, peu ou pas de différences.

Avant même son discours d’entrée en fonction de janvier 1961, Kennedy exhorte ses compatriotes à faire quelque chose pour leur pays sans tout attendre du pouvoir politique. C’est en ce sens qu’ils seront de véritables pionniers. Il les pousse à l’action. L’heure est venue, dit-il en Alaska, pour ceux qui agissent (les doers), et non pour ceux qui parlent (les talkers). La philosophie politique de Kennedy est avant tout une philosophie de l’action, de l’énergie, de « la vigueur » – un mot qu’il affectionne. Il faut sans cesse faire quelque chose et sortir d’une torpeur funeste, qu’il s’agisse de la défense nationale, de la politique sociale, de l’économie ou de la lutte contre le communisme. La présidence, dans cette perspective, doit remplir son rôle. C’est à elle que revient la tâche d’imprimer le mouvement à la société. « C’est l’heure des leaders forts, des leaders qui n’ont pas peur des nouvelles frontières ni des faits, des leaders qui peuvent transformer nos rêves en réalités. » Prenant conseil auprès des hommes et des femmes de bon sens, le président gouverne et décide finalement tout seul. Il exerce aussi la direction morale du pays. Aucune hésitation, aucune tergiversation ne lui est permise. Kennedy aime à rappeler que Lincoln convoqua le Cabinet un peu avant d’annoncer la proclamation d’émancipation. « Je vous ai réunis, dit-il aux secrétaires, pour que vous écoutiez ce que j’ai écrit. Je ne souhaite pas connaître votre avis sur le sujet principal, à propos duquel j’ai pris, seul, ma décision. » Commentaire de Kennedy : « La main de Lincoln n’a pas tremblé […]. Car il était le président des États-Unis. »

Un président fort, soit, mais Richard Nixon tient le même langage qui plaît aux contemporains et correspond aux changements que les États-Unis ont subis depuis un demi-siècle. Pour appliquer quelle politique ? Sur ce point, la pensée de Kennedy reste floue. Bien sûr, la plate-forme du Parti démocrate l’inspire ; elle ne le lie pas. Kennedy sait que la politique étrangère intéresse médiocrement les électeurs. Aussi aborde-t-il les thèmes qui feront mouche. Il souligne avec force que l’Amérique a perdu de son prestige face à l’Union soviétique et à la Chine communiste. Le sommet de Paris qui devait réunir Eisenhower, Khrouchtchev, Macmillan et de Gaulle a pris fin avant même de commencer, parce que les Soviétiques ont abattu l’avion espion de Gary Powers, que Khrouchtchev a exigé des excuses du président des États-Unis qui, après avoir vacillé, a refusé de céder à l’ultimatum. C’est à l’évidence un affront pour Washington. Des rapports du département d’État, que Kennedy cite au mois d’octobre, insistent sur l’abaissement du prestige américain à l’étranger.

Et puis, trois signes ne trompent pas. Les États-Unis, soutient Kennedy, sont en retard sur les Soviétiques dans le domaine des armements nucléaires. Ils subissent les effets du missile gap5, que le président Eisenhower a laissé se creuser sous prétexte de maintenir l’équilibre du budget fédéral et de ne pas céder au complexe militaro-industriel. Il faut renverser cette tendance dangereuse pour la sécurité nationale et pour la paix dans le monde. Ce n’est pas tout. À Cuba, à 150 km des côtes de la Floride, Fidel Castro nargue les États-Unis et menace de gangréner toute l’Amérique latine. Il faudrait aider les forces hostiles à Castro sans rétablir le régime honni des Batista. Une attitude plus résolue, une intervention militaire des amis des États-Unis feraient l’affaire. En Extrême-Orient, enfin, Washington s’obstine à défendre les îles de Quémoy et de Matsu que les communistes chinois bombardent avec une inquiétante régularité. Une meilleure définition des objectifs américains serait souhaitable. Là encore, Nixon ne manque pas de souligner que lui aussi voudrait une politique de fermeté à l’encontre de Castro, bien qu’en public il prenne parti contre toute expédition contre-révolutionnaire qu’il recommande avec vigueur dans le secret des délibérations gouvernementales. Lui aussi est partisan d’un réarmement efficace, même s’il ne croit pas au missile gap et rappelle les acquis de la présidence d’Eisenhower. En revanche, il dénonce les incertitudes de Kennedy qui n’a pas saisi l’importance stratégique et politique de Quémoy et de Matsu. Kennedy ne tarde pas, sur cette question, à faire machine arrière.

Tout compte fait, l’aide aux pays sous-développés, l’endiguement du communisme, des relations de bon voisinage avec l’Amérique latine, le maintien des alliances en Europe, des efforts pour le désarmement si du moins l’entente avec l’URSS est possible, voilà autant de thèmes qui témoignent des tendances internationalistes de Kennedy. Rien de profondément différent du programme de Nixon. Une seule idée neuve ressort des propos de Kennedy : la création d’un Peace Corps, mais Hubert Humphrey en est le véritable auteur.

Dans le domaine de la politique intérieure, Kennedy doit, une fois de plus, insister sur ce qui va mal. Il parle donc du chômage et promet une reprise économique. Il se fait le champion de l’égalité des chances. Là, le système éducatif tiendra une place décisive. « Nous vivons en une période de rapides changements sociaux et d’accroissement sans précédents de nos connaissances et de l’invention scientifique. En une telle période, nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour renforcer notre grand système d’éducation formelle. Mais nous ne devons pas nous arrêter ici. Nous devons aussi prendre conscience qu’une société libre exige aujourd’hui que nous continuions à apprendre si nous ne voulons pas faire face à la menace d’une dégradation nationale. » Ce sont des propos qui plaisent aux classes moyennes, car l’éducation demeure pour elles le meilleur moyen d’ascension sociale. Ces propos rassurent également, trois ans après que le premier Spoutnik a entamé ses révolutions autour de la terre et révélé les retards de la science américaine.

Kennedy est encore favorable à la construction de logements sociaux, à l’aide aux régions sous-développées des États-Unis, à la gratuité des soins médicaux pour les retraités. Somme toute, Kennedy appuie des initiatives qui tendent à renforcer le gouvernement fédéral. C’est de Washington, dit-il, que le salut doit venir, alors que Nixon accorderait une part importante au secteur privé. Le candidat démocrate recherche les faveurs des syndicats. Jimmy Hoffa, le leader des Teamsters (le syndicat des camionneurs), déteste les Kennedy, John et Robert, qui ont mené une enquête sur les finances des syndicats et n’ont manifesté aucune tendresse pour les Teamsters. Hoffa soutient la candidature de Nixon. Walter Reuther, qui préside le syndicat des ouvriers de l’automobile, est au contraire un partisan dévoué de John Kennedy. Les autres leaders syndicaux demeurent très proches des démocrates, tout en hésitant à apporter leur soutien inconditionnel. Quant aux Noirs, Kennedy assure qu’il combattra la ségrégation raciale, conformément à la plate-forme du parti, qu’il réclamera l’ouverture des lieux publics à toutes les races, qu’il ne cautionnera pas des mesures juridiques qui visent à écarter les Noirs des bureaux de vote, qu’enfin son gouvernement ne manquera pas de défendre les droits fondamentaux de l’homme. Nixon, lui, a toujours soutenu le mouvement des droits civiques et ne manque pas d’alliés dans la communauté noire, à commencer par le père de Martin Luther King.

Bref ni d’un côté ni de l’autre, on ne découvre un programme radical ou très original, moins encore des excès idéologiques ou des innovations révolutionnaires. Nixon ne promet pas qu’une fois élu, il bouleversera la société. Kennedy, non plus. L’un déclare qu’après huit années d’immobilisme, il est temps de remettre le pays en marche ; l’autre, qu’on n’a pas cessé de faire de grands progrès, mais qu’il ne faut pas rester sur place. Voilà deux candidats intelligents, ambitieux, qui aspirent à la présidence des États-Unis. « La révolution des managers, écrit un journaliste, Eric Savareid, a touché la vie politique. Nixon et Kennedy sont ses premiers produits tout emballés. » Et Savareid de poursuivre : pas de convictions profondes, pas de passions, un solide opportunisme, la volonté de servir leur propre carrière. Le jugement est sévère, voire injuste pour Richard Nixon comme pour John Kennedy. Il a le mérite, pourtant, de souligner que ce ne sont pas les programmes qui distinguent vraiment les candidats et expliquent les résultats du scrutin.

Les premiers pas du président élu

Une fois élu, le nouveau président dispose de deux mois et demi pour préparer son entrée en fonction. C’est une période délicate pour la nation que gouverne un président sortant et affaibli, et que ne gouverne pas encore un président élu et non encore investi du pouvoir. C’est aussi une période de réflexion. Il faut mettre la dernière main aux projets que la Maison Blanche tentera de faire passer, et surtout désigner, comme le dit Kennedy lui-même, « les titulaires de 75 postes au niveau et en dessous du Cabinet, 600 autres responsables, décider qui restera en place ». Kennedy n’a évidemment pas l’intention de laisser partir les membres les plus actifs de son entourage. Ils occuperont diverses fonctions à la Maison Blanche. Kenneth O’Donnell est chargé de l’agenda présidentiel et des relations avec le Parti démocrate. Theodore Sorensen a pour mission de déterminer les objectifs du président, d’élaborer les programmes, de résoudre les conflits, d’établir le calendrier, de rédiger les discours, bref d’être, encore et toujours, l’alter ego, l’homme indispensable, celui qui connaît le mieux les pensées et les intentions du président. Pierre Salinger continue, avec sa bonhomie, un grain de rouerie et beaucoup d’entrain, de gérer les relations avec la presse. Lawrence O’Brien fait la liaison avec le Congrès. Ralph Dungan tient à jour le répertoire des talents disponibles. Deux recrues de talent viennent de l’Université Harvard. McGeorge Bundy, à la tête du Conseil national de sécurité, suivra les problèmes de la défense nationale, des affaires étrangères et des renseignements. Arthur Schlesinger, l’historien, s’occupera de l’aide à l’étranger, des affaires latino-américaines, maintiendra les contacts avec les libéraux de la côte est et prendra discrètement des notes, beaucoup de notes, qui lui permettront de rédiger l’histoire de la présidence. Contrairement à la présidence d’Eisenhower, celle de Kennedy ne sera pas bâtie à la manière d’une pyramide. Il n’y aura pas un chef d’état-major pour filtrer les hommes et les idées.

En dépit du fair play qu’exige la culture politique des Américains, des déclarations apaisantes des uns et des autres, les transitions sont toujours pénibles, surtout lorsque le président sortant et le président élu n’appartiennent pas au même parti. En 1960, l’exemple de 1952 est encore dans toutes les mémoires. Aussi Kennedy a-t-il pris des précautions. La Brookings Institution travaille depuis quelque temps sur la formation d’une nouvelle équipe ; elle établit la liste des possibles, compte tenu de leurs talents, de leur expérience, de leur couleur politique. Kennedy a fait appel également à Clark Clifford qui fut, auprès du président Truman, un conseiller particulièrement avisé, à Richard Neustadt, professeur de science politique à Columbia, qui définit les grandes lignes de la transition. Les deux hommes ont promis de ne rien demander pour eux-mêmes. Une fois les nominations faites, ils s’effaceront. C’est une garantie d’impartialité.

Les premières nominations du nouveau président surprennent. Kennedy annonce que J. Edgar Hoover restera à la tête du FBI et Allen Dulles, à la tête de la CIA. Hoover occupe ses fonctions depuis 1924. Kennedy estime que l’homme a tenu et continue de tenir une place exceptionnelle dans le système politique des États-Unis, qu’il a su participer avec efficacité à la lutte contre les communistes et tous les agents de la subversion, qu’il dispose des moyens nécessaires pour vérifier le passé des futurs membres du gouvernement. Peut-être le président n’ignore-t-il pas que Hoover a constitué d’épais dossiers sur la famille Kennedy, et plus particulièrement sur la vie privée de John, que dans ces conditions il vaut mieux que Hoover soit à l’intérieur, et non à l’extérieur de l’administration6. Quant à Dulles, le frère du défunt secrétaire d’État d’Eisenhower, c’est une figure légendaire de l’espionnage américain, qui assurera la continuité dans une activité délicate.

Les secrétaires, qui composent le Cabinet, n’ont pas tous la même importance politique. Quatre d’entre eux sont plus influents que les autres. Leur choix fait suite, en conséquence, à de longues délibérations. Le secrétaire d’État, l’équivalent de notre ministre des Affaires étrangères, occupe une place primordiale. Dans les réunions du Cabinet, il siège à la droite du président. Dans l’ordre de succession, il n’est plus le deuxième après le vice-président, mais il devance tous les autres secrétaires. Kennedy n’a pas l’intention de nommer Stevenson à ce poste. Sans doute Stevenson et les libéraux du parti le souhaitent-ils, et l’homme réunit les qualités requises. Mais Kennedy n’a pas noué de bonnes relations avec l’ancien candidat qui aurait bien voulu, sans le vouloir tout en le sous-entendant, être choisi par la convention démocrate de 1960. Et puis, Kennedy entend prendre lui-même les décisions essentielles qui toucheront aux relations internationales et ne point s’embarrasser d’une personnalité trop indépendante à la tête du département d’État. Tout au plus proposera-t-il à Stevenson, qui accepte non sans hésiter, le poste d’ambassadeur des États-Unis auprès des Nations unies. Avec ses conseillers, Kennedy procède par élimination. Chester Bowles, soutenu par l’aile libérale, ferait un bon secrétaire d’État, s’il était un peu moins mou à l’égard des Soviétiques, un peu moins bavard, un peu moins idéaliste. Le sénateur William Fulbright serait un excellent choix, s’il n’était l’élu de l’Arkansas, donc favorable au maintien de la ségrégation raciale et, du coup, une cible toute désignée de la propagande communiste dans le tiers-monde. David Bruce, qui a occupé des postes élevés à Washington et à l’étranger, est trop âgé. Pourquoi pas Dean Rusk ? Kennedy ne le connaît pas. Mais Rusk est soutenu par Dean Acheson, le secrétaire d’État du président Truman. C’est un homme du Sud, favorable à la déségrégation raciale, qui ne manque pas de qualités intellectuelles ni d’expérience diplomatique. Dans un article queForeign Affairsa publié en 1960, Rusk a défendu l’idée qu’en politique étrangère, l’initiative et la responsabilité appartiennent avant tout au président. Voilà un grand commis qui appliquera les décisions, arrondira les angles et laissera faire la Maison Blanche. D’ailleurs, les adjoints de Rusk, qu’il s’agisse de Bowles, sous-­secrétaire d’État jusqu’au 3 décembre 1961, de George Ball, sous-­secrétaire d’État chargé des affaires économiques, puis sous-secrétaire d’État, de G. Mennen Williams, secrétaire-assistant d’État pour les affaires africaines, sont nommés avant le secrétaire d’État, auquel personne n’a demandé son avis. Et McGeorge Bundy pourra, depuis la Maison Blanche, agir en toute liberté sans engager une guérilla administrative avec le département d’État.

Le département de la Défense revient à Robert McNamara. Kennedy ne le connaît pas plus que Rusk. McNamara est un très brillant technocrate qui est devenu, à la force du poignet, président-directeur général de la Ford. C’est l’homme de la gestion moderne et du management, des statistiques. Il est républicain et, contrairement à ce que ferait croire son nom irlandais, de religion protestante. Bourreau de travail, McNamara impressionne par sa culture. C’est « un quadragénaire cérébral, de sombre vêtu, au visage ascétique chaussé de lunettes sans monture.[…]McNamara ne rayonne pas à première vue de chaleur humaine.[…]C’est un “juste”, signataire de manifestes religieux condamnant la discrimination raciale7. » Sargent Shriver, le beau-frère du président, est allé à Détroit pour proposer à McNamara le poste de secrétaire au Trésor ou celui de secrétaire à la Défense. Il est tout émerveillé d’apprendre que ce manager lit assidûment Teilhard de Chardin et qu’il commence par refuser les avances de la Maison Blanche. Puis, McNamara cède à son désir de remplir une tâche au service de l’État. Le Trésor ne l’intéresse pas. Il choisit la Défense.

Alors, qui prendra le Trésor ? Kennedy voudrait que le futur secrétaire rassure le monde des affaires et la Bourse, qu’un président démocrate n’inspire pas la peur de dépenses excessives et d’un déficit accru du budget de la nation. Robert Lovett, un ancien du gouvernement Truman, serait le candidat idéal, s’il n’était gravement malade. En fin de compte, le nouveau président propose la direction du département à Douglas Dillon, un républicain qui, sous la présidence d’Eisenhower, a exercé les fonctions de sous-secrétaire d’État. De quoi traumatiser les démocrates de gauche. Schlesinger dit à Kennedy : « Il n’y a pas de précédent d’un membre d’une administration battue aux élections qui ait obtenu de siéger au Cabinet ou au niveau inférieur, encore moins pour un responsable politique qui a participé activement à la campagne de Nixon et aurait pu être l’homme de Nixon pour le même poste. » Réponse de Kennedy : « Cela m’est égal. Tout ce que je veux savoir, c’est s’il a les capacités et s’il appliquera notre programme. » Dillon promet d’être loyal ou de démissionner sans éclat. Précaution utile : le Conseil des experts économiques est présidé par Walter Heller qui doit servir de contrepoids idéologique à Dillon.

L’Attorney General n’est pas seulement le ministre fédéral de la Justice. Il est le supérieur hiérarchique du directeur du FBI. Et, de toute évidence, en ce début des années soixante, il tiendra un rôle déterminant dans les affaires qui touchent à la déségrégation raciale. Kennedy a d’abord songé à ­Abraham Ribicoff, le gouverneur du Connecticut, un ardent partisan du nouveau président. Ribicoff refuse. Impossible, assure-t-il, de demander à un Juif d’être l’Attorney General d’un président catholique et de faire disparaître la ségrégation raciale dans les États protestants du Sud. Peut-être faut-il chercher ailleurs la vraie raison du refus. Ribicoff ambitionne d’être nommé à la Cour suprême. Il redoute que son passage à la Justice lui suscite beaucoup d’ennemis. Il accepte, en revanche, d’être secrétaire à la Santé, à l’Éducation et à l’Assistance sociale. Pourquoi Kennedy nomme-t-il son propre frère ? C’est une décision inattendue, nullement conforme aux traditions américaines, qui déclenche des accusations de népotisme. Robert Kennedy est âgé de 35 ans. Il a joué un rôle de premier plan dans la campagne électorale et dans la victoire de son aîné. Il est son conseiller le plus proche. Peut-être le poste de sous-secrétaire à la Défense ou de secrétaire d’État adjoint lui conviendrait-il, mais son supérieur hiérarchique, coincé entre les deux Kennedy, occuperait une position embarrassante. Robert a fait ses preuves dans les commissions d’enquête du Sénat. Les juristes, Hoover, Johnson et ses amis du Sud soutiennent l’idée que Robert aille à la Justice. Joseph Kennedy, toujours influent dans les coulisses, applaudit des deux mains. Robert hésite plus encore que John. S’il accepte, c’est pour être aux affaires, pour rester le conseiller privilégié, l’homme à tout faire, les yeux et les oreilles du président, le plus fidèle des fidèles. La nomination est annoncée avec embarras. John plaisante en imaginant qu’il sortira de chez lui, en pleine nuit, vérifiera qu’il n’y a plus personne dans la rue et murmurera : « C’est Bobby. » Robert raconte que son frère lui a dit « d’aller au premier étage, de se coiffer […]. Et quand nous fûmes sortis, il me dit : “Ne souris pas trop. Sinon, ils vont croire que la nomination nous fait plaisir.” »

Le Commerce à Luther Hodges, le gouverneur de la Caroline du Nord, l’Intérieur (c’est-à-dire l’environnement, la gestion des terres fédérales, les affaires indiennes) à Stewart Udall, un jeune représentant de l’Arizona, le Travail à Arthur Goldberg, un avocat qui a longtemps milité contre les pratiques illégales des syndicats et pour une législation en faveur des bons syndicats, l’Agriculture à Orville Freeman, le gouverneur du Minnesota, la Poste à Edward Day, le directeur d’une compagnie d’assurances, complètent le tableau des nominations. La moyenne d’âge des membres du cabinet ne dépasse pas 47 ans, soit dix ans de moins que la moyenne d’âge du cabinet d’Eisenhower. Les équilibres géographiques et politiques ont été respectés. L’équipe est relativement soudée. Ce que l’on peut observer, c’est que les hommes (aucune femme n’est nommée à un poste de secrétaire) ont été choisis surtout en fonction de leurs talents. Sauront-ils s’adapter à leurs nouvelles responsabilités ?

Eisenhower et Kennedy

Au cours de la période de transition, l’usage réclame que le nouvel élu rencontre le président sortant. Les dossiers les plus brûlants sont alors évoqués. La nouvelle administration prendra un départ moins chaotique. En l’occurrence, c’est une nécessité urgente. Kennedy et Eisenhower ne se connaissent pas. Eisenhower n’a pas une idée très favorable de « ce jeune homme » qui, sans jamais avoir exercé la moindre fonction exécutive, ambitionne de lui succéder et de prendre la direction d’une superpuissance. En privé, il ne mâche pas ses mots. John Kennedy, c’est « le petit garçon en bleu » ; Robert, « une petite merde » ; Edward, « le bébé bonus ». De son côté, Kennedy manifeste, tout au long de la campagne présidentielle, beaucoup de prudence. S’il attaque le vice-président, son adversaire, il ne dit mot du président. Il ne manque pas de tirer parti des maladresses, volontaires ou non, d’Eisenhower qui déclare, au mois d’août, qu’il a besoin d’une bonne semaine pour se souvenir d’une décision importante à laquelle Nixon a attaché son nom. Mais Kennedy insiste sur les effets de l’âge, sur l’indispensable passage du témoin entre les générations, ce qui revient à dire qu’à ses yeux, l’ancien commandant en chef des troupes alliées en Europe a fait son temps, qu’on lui doit – hélas! – l’immobilisme des années cinquante. Somme toute, en évoquant « la Nouvelle Frontière », Kennedy souhaite que les États-Unis quittent les eaux stagnantes, l’atmosphère conservatrice, le train-train désespérant, le provincialisme un peu myope qui caractérisent la Maison Blanche sous la présidence d’Eisenhower. En dépit des apparences, il y a entre les deux hommes un contentieux, du moins une froideur qui ne surprend pas les contemporains.

Le 6 décembre 1960, Eisenhower reçoit Kennedy à 9 heures du matin. « M. le Président » accueille, sourire aux lèvres, « M. le Sénateur ». La conversation dure plus longtemps que prévu. De fait, c’est plutôt un monologue. Eisenhower explique avec force détails comment fonctionnent les services de la Maison Blanche, tout particulièrement le Conseil national de sécurité. Eisenhower ouvre les grands dossiers de l’heure. Il attire l’attention de son successeur sur l’OTAN, sur le déficit de la balance des paiements, sur Berlin, sur Cuba et l’Extrême-Orient. Kennedy écoute avec patience et déférence. Et pourtant, il a préparé la réunion avec beaucoup de minutie, en sait bien plus qu’il n’y paraît et n’est nullement impressionné par un Eisenhower dont il ferait volontiers un président ignorant, au moins indifférent, mais doté d’une personnalité attachante. Eisenhower est ravi, en tout cas surpris, d’avoir à ses côtés un homme qui l’écoute, montre du respect et semble moins léger qu’il ne le croyait. Il n’empêche que, dans l’entourage de Kennedy, la conclusion corrobore l’impression préalable : dès que la nouvelle équipe occupera ses fonctions, elle fera beaucoup mieux, elle sera beaucoup plus influente et dynamique que l’équipe du président sortant. La preuve, soutient Sorensen, c’est que deux collaborateurs de Kennedy font le travail de neuf collaborateurs d’Eisenhower.

Nouvelle rencontre entre les deux hommes le 19 janvier, la veille de la passation des pouvoirs. Eisenhower fait une démonstration impressionnante. Il appuie sur un bouton. Immédiatement, un hélicoptère vient se poser sur la pelouse de la Maison Blanche, prêt à emporter le président vers un abri sûr. Après quoi, Eisenhower exprime ses préoccupations les plus immédiates. Pas un mot ou presque sur le Viêtnam. En revanche, le Laos est au cœur de la guerre froide. S’ils accèdent au pouvoir, les communistes laotiens donneront l’exemple, le mauvais exemple à tous les communistes d’Asie, surtout en Thaïlande, au Cambodge et au Viêtnam du Sud. Il faut les contenir, fût-ce avec des moyens militaires, fût-ce par une intervention directe des Américains. Kennedy demande combien de temps serait nécessaire pour envoyer une division américaine au Laos. Réponse du secrétaire à la Défense : « De 12 à 17 jours. Moins si nous puisons dans les troupes du Pacifique8. » Avec la certitude, poursuit le secrétaire, que les États-Unis pourraient mener efficacement une guerre limitée, pas deux. Autre préoccupation : Cuba. Depuis plusieurs semaines, Kennedy sait, par l’intermédiaire d’Allen Dulles, que la CIA a équipé et continue d’entraîner des forces anticastristes qui pourraient, le moment venu, tenter de renverser Fidel Castro. Washington vient de rompre ses relations diplomatiques avec La Havane. Eisenhower confirme que les contre-révolutionnaires sont regroupés dans les camps d’instruction du Guatemala et recommande avec vigueur de maintenir l’aide qu’ils reçoivent des États-Unis.

Une troisième rencontre, plus courte et plus formelle encore, a lieu le jour de l’entrée en fonction. Les deux hommes sont assis, côte à côte, dans la même automobile de la Maison Blanche au Capitole. La conversation n’est pas animée. Kennedy demande au vieux soldat s’il a luLe Jour le plus long,de Cornelius Ryan. Non, Eisenhower n’a pas lu le récit détaillé du débarquement en Normandie. Étonnant de la part de celui qui avait la responsabilité suprême de cette opération ! C’est la confirmation, pense Kennedy, que son prédécesseur n’a pas assez travaillé, qu’il s’est contenté d’attirer les suffrages par sa personnalité charismatique. Quoi qu’il en soit, le nouveau président n’entend pas suivre à la lettre les conseils qu’on lui a prodigués.

D’ailleurs, son entourage et lui-même ont mis sur pied le programme qui sera appliqué aussitôt que possible. Des groupes de travail (dans l’entourage de Kennedy, on emploie un vocabulaire à résonance militaire : ce seront des task forces, disons des commandos) ont défini les grands axes de l’action pour la défense nationale, pour la politique étrangère, pour la protection des ressources naturelles, pour l’agriculture. Il en ressort que les relations avec l’Europe demeurent le souci prioritaire, qu’il s’agisse des relations commerciales, des questions de défense ou des transferts d’or d’Amérique vers l’Ancien Monde. L’Amérique latine constitue aussi un domaine d’intérêt majeur, tout particulièrement Cuba. D’autres groupes de travail réfléchissent aux divers aspects de la politique intérieure (la relance économique, l’intervention du pouvoir exécutif dans les affaires, les régions déprimées, l’assistance sociale, etc.). Cette activité tous azimuts dénote la volonté de Kennedy de ne rien négliger, d’être prêt à affronter toutes les situations, tous les problèmes. Elle souligne enfin qu’il n’entend pas se livrer, pieds et poings liés, aux experts, mais qu’il souhaite comparer les points de vue, les confronter avant de prendre la moindre décision. Somme toute, les caractères de la transition annoncent ceux de la présidence.

L’entrée en fonction

Elle est fixée au 20 janvier 1961. Ce sera la fête pour le parti vainqueur, le jour des adieux pour les vaincus, en tout cas une grande journée pour le pays qui, les oreilles collées aux postes de radio et les yeux fixés sur les écrans de télévision, suivra avec passion les événements de Washington, tâchera de découvrir le nouveau président, sa famille, son entourage, en un mot les signes d’un règne nouveau. Suivant la tradition, le nouveau président se rend à la Maison Blanche, est reçu quelques instants par l’homme qu’il va remplacer, et tous les deux partent en voiture pour le Capitole où la cérémonie d’intronisation prendra place. Elle comprend notamment une cérémonie de prestation du serment, et surtout un discours qui annoncera les orientations de la présidence nouvelle.

Pour tous les présidents, ce discours fait l’objet d’une attention particulière. Kennedy n’échappe pas à la règle. Sorensen en est chargé comme il l’a été pour les principales allocutions du candidat. Les premières instructions qu’il reçoit remontent au début de janvier, mais dès novembre Kennedy a dit qu’il y pensait sérieusement. La politique intérieure occupera peu de place. Kennedy ne perd pas de vue qu’il a été élu par une très faible majorité. S’il insiste sur les ­questions qui portent sur l’économie, sur les relations interaciales, sur l’évolution sociale, il heurtera une partie de ses concitoyens et divisera le pays un peu plus encore. Pas question non plus d’évoquer en termes convenus ou éculés la guerre froide, dans laquelle les Américains sont plongés depuis plus d’une décennie. Il faudra un texte court, musclé, éloquent qui permette, ne fût-ce que pour une journée, de susciter le consensus national. La quadrature du cercle…

Sorensen lit les discours d’entrée en fonction de tous les présidents. Il étudie avec minutie le discours de Lincoln à Gettysburg, un chef-d’œuvre de brièveté, d’efficacité et d’éloquence. Il puise dans les aide-mémoire qu’ont rédigés les membres de l’équipe. Il fait appel à Billy Graham et au président de la communauté juive de Washington pour disposer d’un maximum de citations tirées de la Bible. Et le voilà qui écrit. Il ajoute que c’est Kennedy lui-même qui a mis la touche finale. Il démontre en deux pages d’analyse serrée que bien des passages du discours sont empruntés à des déclarations antérieures du président. Par exemple, l’appel à l’effort et à la responsabilité de chaque citoyen américain : « Ne demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous. Demandez-vous ce que vous pouvez faire pour votre pays. » Le 20 septembre 1960, devant les caméras de la télévision, Kennedy a dit : « Nous ne mettons pas l’accent dans notre campagne sur ce que notre pays pourra faire pour nous. Nous insistons sur ce que nous pouvons faire pour notre pays. » La version du 20 janvier est nettement meilleure9. Des modifications de dernière minute ajoutent ou retranchent un mot, modifient une expression. La préparation ne s’achève pas avant le matin du 20 janvier.

Ce vendredi-là, la capitale fédérale, couverte d’une couche épaisse de neige, offre un spectacle magnifique. Et silencieux, car la plupart des artères sont impraticables. Il a fallu l’acharnement de 3 000 hommes pour que l’itinéraire présidentiel soit dégagé. Ils ont même utilisé des lance-flammes pour faire fondre des blocs de glace qui alourdissaient la plate-forme officielle. La foule des invités et des curieux a envahi les hôtels et les restaurants. John Kennedy commence sa journée par une messe qu’il suit dans une église de Georgetown. À 11 heures, chapeau haut-de-forme à la main, en pantalons rayés et veste queue-de-pie, il arrive à la Maison Blanche en compagnie de son épouse. Les Eisenhower et les Nixon offrent à leurs invités une tasse de café. Le trajet jusqu’au Capitole nécessite quelques minutes. À midi 20, Kennedy quitte les bâtiments dans lesquels siège le Congrès pour atteindre la plate-forme officielle. Les membres des familles, les sénateurs et les représentants, les invités d’honneur sont déjà assis, emmitouflés, le visage un peu rougi. Le cardinal Richard Cushing, archevêque de Boston, un ami des Kennedy, prononce une interminable prière. Robert Frost, le poète auquel Kennedy a demandé d’écrire un poème de circonstance, tâche de lire son texte, n’y parvient pas en raison du soleil éclatant qui l’éblouit et se contente de réciter l’une de ses œuvres antérieures. À 12 h 51, Earl Warren, le Chief Justice qui préside la Cour suprême, fait répéter à Kennedy le serment de fidélité à la Constitution. Le président, débarrassé de son manteau, sans chapeau, lit alors son discours, qu’il a eu la précaution de faire dactylographier en gros caractères pour n’avoir pas à porter de lunettes. Juste après celui de George Washington en 1793, c’est le plus court de toute l’histoire des États-Unis.

« Nous célébrons aujourd’hui, non pas la victoire d’un parti, mais celle de la liberté, symbole d’une fin et d’un commencement, source de renouveau et de changement. Car je viens de prêter serment devant vous et devant Dieu Tout-Puissant comme nos ancêtres l’ont exigé il y a près de 150 ans.

» Notre monde est bien différent. L’homme détient entre ses mains mortelles le pouvoir d’abolir toutes les formes de la pauvreté humaine et toutes les formes de la vie humaine. Et pourtant, ce sont les mêmes convictions révolutionnaires, pour lesquelles nos ancêtres ont combattu, qui sont en jeu sur la planète – la conviction que les droits de l’homme ne résultent pas de la générosité de l’État, mais viennent de Dieu.

» Nous n’avons garde aujourd’hui d’oublier que nous sommes les héritiers de cette première révolution. Qu’il soit dit, à nos amis comme à nos ennemis, que le flambeau est passé entre les mains d’une nouvelle génération d’Américains, nés dans le siècle présent, aguerris par les combats, disciplinés par une paix difficile et amère, fiers de leur héritage, qui refusent d’assister à la décomposition des droits de l’homme pour lesquels notre nation s’est toujours engagée, pour lesquels elle est engagée aujourd’hui encore chez nous et à l’étranger.

» Que chaque nation qui nous veut du bien ou qui nous veut du mal sache bien que nous paierons n’importe quel prix, que nous supporterons n’importe quel fardeau, que nous affronterons n’importe quelle épreuve, que nous soutiendrons n’importe quel ami et combattrons n’importe quel ennemi pour assurer la survie et le succès de la liberté.

» Nous nous y engageons.

» À nos vieux alliés dont nous partageons les origines culturelles et spirituelles nous promettons la loyauté des amis fidèles. Si nous sommes unis, il y a peu que nous ne puissions faire ensemble. Si nous sommes divisés, il y a peu que nous puissions faire, car nous ne pourrons pas affronter les grands défis en ordre dispersé.

» Aux jeunes États que nous accueillons parmi les États libres, nous promettons que l’ordre colonial ne sera pas remplacé par une tyrannie plus forte. Nous ne pensons pas qu’ils soutiendront toujours nos points de vue. Mais nous espérerons toujours qu’ils défendront avec force leur propre liberté et qu’ils se rappelleront que dans le passé ceux qui ont cherché à atteindre la puissance en chevauchant le tigre ont fini par être avalés par lui.

» Aux hommes qui habitent les cabanes et les villages de la moitié du globe, qui luttent pour briser les liens de la misère, nous promettons que nous ferons tous nos efforts pour les aider à s’aider eux-mêmes, non pas parce que les communistes le feraient, non pas parce que nous sollicitons leurs suffrages, mais parce que là est la justice. Si une société libre ne peut pas aider tous ceux, et ils sont nombreux, qui vivent dans la pauvreté, elle ne pourra pas sauver la minorité des riches.

» Aux républiques sœurs au sud de nos frontières, nous faisons une promesse spéciale : celle de transformer nos bonnes paroles en bonnes actions, dans une nouvelle alliance pour le progrès, pour aider les hommes libres et les gouvernements libres à repousser les chaînes de la pauvreté. Mais cette révolution pacifique fondée sur l’espoir ne peut pas devenir la proie des puissances hostiles. Que nos voisins sachent bien que nous nous unirons à eux pour faire front à l’agression ou à la subversion partout dans les Amériques. Que les autres puissances sachent bien que notre continent entend rester maître en sa demeure.

» À l’assemblée mondiale des États souverains, aux Nations unies, notre dernier espoir à une époque où les outils de guerre l’emportent de loin sur les outils de paix, nous renouvelons notre promesse de soutien, notre promesse de l’empêcher de devenir un lieu d’invectives, de renforcer son bouclier pour protéger les nouveaux venus et les faibles, pour étendre le domaine sur lequel ses décisions sont appliquées.

» En fin de compte, aux nations qui voudraient se muer en adversaires, nous ne faisons pas de promesses, mais nous leur adressons une requête : que les deux parties en présence entreprennent de nouveau la recherche de la paix, avant que les sombres puissances de destruction engendrées par la science n’entraînent l’humanité dans une destruction organisée ou accidentelle.

» Nous ne les tenterons pas par notre faiblesse. Ce n’est que lorsque nos armes seront indubitablement suffisantes que nous serons indubitablement certains qu’on ne les emploiera pas.

» Mais aucun des deux puissants camps ne peut se satisfaire de la situation présente, alors que les deux camps sont écrasés par le prix des armements modernes, qu’ils sont l’un et l’autre alarmés à juste titre par la dissémination atomique et pourtant l’un et l’autre lancés dans la course pour modifier l’équilibre incertain de la terreur qui empêche la guerre ultime de l’humanité.

» Alors, essayons encore. Rappelons-nous qu’une attitude civilisée n’est pas un signe de faiblesse, qu’il faut toujours faire preuve de sincérité. Ne négocions pas sous l’empire de la peur. Mais n’ayons jamais peur de négocier.

» Que chaque camp mette en relief les problèmes qui nous unissent au lieu d’aggraver les problèmes qui nous divisent.

» Que chaque camp formule, pour la première fois, des propositions sérieuses et précises pour assurer l’inspection et le contrôle des armements, pour placer le pouvoir absolu de détruire sous le contrôle absolu de toutes les nations.

» Que chaque camp tâche d’évoquer les merveilles de la science au lieu d’évoquer les craintes qu’elle suscite. Explorons ensemble les étoiles, conquérons les déserts, faisons disparaître les maladies, exploitons les fonds océaniques, encourageons les arts et le commerce.

» Que les deux camps s’unissent pour satisfaire partout sur la terre aux ordres d’Isaïe : “de déposer les lourds fardeaux et de libérer les opprimés”.

» Et si un début de coopération peut repousser la jungle des soupçons, que les deux camps inaugurent de nouvelles tentatives, par un nouvel équilibre de la puissance, un monde nouveau du droit, dans lequel les forts seront justes, les faibles vivront en sécurité et la paix sera sauvegardée.

» Tout cela ne sera pas terminé dans les cent premiers jours. Pas même dans les mille premiers jours ou pendant la durée de mon gouvernement ou durant l’existence de notre planète. Mais commençons. C’est dans vos mains, mes chers concitoyens, plus que dans les miennes, que se trouve le succès ou l’échec de notre entreprise. Depuis que notre nation à été créée, chaque génération d’Américains a dû témoigner de sa loyauté. Les tombes des jeunes Américains qui ont répondu à l’appel entourent le globe. Aujourd’hui, la trompette sonne de nouveau. Ce n’est pas un appel à prendre les armes, encore que nous ayons besoin d’armes. Ce n’est pas un appel à la bataille, encore que nous soyons au milieu d’un combat. C’est un appel à porter le fardeau d’une longue lutte, année après année, “qui provoque la joie de l’espoir, et réclame la patience dans l’épreuve”, une lutte contre les ennemis communs de l’homme : la tyrannie, la pauvreté, la maladie, la guerre elle-même.

» Pouvons-nous mettre sur pied contre ces ennemis une grande alliance, une alliance globale avec le Nord et le Sud, avec l’Est et l’Ouest, qui assure à toute l’humanité une vie plus réussie ? Vous associerez-vous à cet effort historique ?

» Dans la longue histoire du monde, quelques générations seulement ont eu pour rôle de défendre la liberté au milieu des dangers les plus redoutables. Je ne fuis pas cette responsabilité. Je l’accepte. Je crois qu’aucun de nous n’échangerait sa place avec aucun autre ou aucune autre génération. L’énergie, la foi, le dévouement que nous manifesterons éclaireront notre patrie et ceux qui la servent, et la flamme de ce feu brillera sur le monde.

» Voilà pourquoi, mes chers compatriotes, ne demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, mais ce que vous pouvez faire pour votre pays. Et vous, mes chers concitoyens du monde, ne demandez pas ce que l’Amérique peut faire pour vous, mais ce qu’ensemble nous pouvons faire pour la liberté des hommes.

» Finalement, que vous soyez des citoyens d’Amérique ou des citoyens d’ailleurs dans le monde, vous réclamerez de nous la même force, les mêmes sacrifices que nous réclamons de vous. Notre récompense sera notre bonne conscience. L’histoire nous jugera suivant nos actes. À nous de guider le pays que nous aimons, de demander la bénédiction et l’aide de Dieu, tout en sachant que sur terre Il fait en vérité ce que nous faisons. »

Ce discours est bien accueilli parmi les alliés de l’Amérique. Kennedy les rassure. Les États-Unis continueront d’assumer leurs responsabilités planétaires. Sans doute prend-il des risques ou fait-il prendre des risques à son pays, lorsqu’il affirme que rien ne sera évité pour défendre la liberté. Mais qu’il s’agisse des alliés, des Nations unies, des États nouvellement créés, les paroles du président sont encourageantes, plus particulièrement vis-à-vis de l’Amérique latine, promise à une aide spéciale et à une défense rigoureuse. Aux États-Unis, le discours provoque l’enthousiasme. La mission universelle des États-Unis, voilà un thème qui séduit et séduit encore des générations d’Américains. Kennedy a su toucher le cœur de ses compatriotes. Le 20 janvier 1961, il a fait passer un souffle d’exaltation et d’espoir, le sentiment que les États-Unis poursuivront désormais des objectifs élevés, dignes de leur caractère d’exception, la certitude que les Américains sortiront de la morosité pour entrer dans ce qu’ils appellent « l’idéalisme ». Les sondages de la fin de janvier et du début de février témoignent du sens politique de Kennedy. Il a su conforter la confiance dont il est investi. Les auditeurs, présents sur la tribune officielle, ont oublié le froid et la neige grâce au miracle que vient d’accomplir l’éloquence vibrante de Kennedy. Les téléspectateurs subissent le charme eux aussi.

Après l’émotion, vient l’heure des festivités, de cet interminable défilé dont Kennedy ne se lasse pas. Il y découvre avec ravissement la maquette du PT 109 qui lui rappelle ses exploits dans le Pacifique sud. Elle est accompagnée le long de Pennsylvania Avenue par quelques-uns des survivants de l’épopée. Le président va de bal en bal, de gala en gala pour partager la joie du moment avec ses amis, ses partisans, ses électeurs. Alors que Jacqueline qui se remet de son accouchement a pris depuis longtemps le chemin de la Maison Blanche, John Kennedy termine cette exceptionnelle journée en pleine nuit. Le lendemain sera la première journée de travail. Elle doit commencer à 9 heures, mais le président arrive à son bureau encore avant. Décidément, la magistrature suprême rend infatigable celui qui vient d’y accéder.

2 – La famille Kennedy

Il avait tout pour réussir : un père qui fut en son temps l’un des hommes les plus riches des États-Unis, des amitiés dans le monde de l’économie, de la politique et de la presse, un passé héroïque forgé au cours de la Deuxième Guerre mondiale, une famille toujours prête à l’aider de ses conseils, de ses ressources et de ses talents, bref un clan au service d’un homme. Rien d’étonnant, dans ces conditions, si John F. Kennedy est devenu rapidement un leader du Parti démocrate, une personnalité importante de l’État du Massachusetts et finalement le président des États-Unis. Certes, il n’a jamais été un self-made man. Il a bénéficié dès sa naissance de très nombreux atouts. Mais la vérité est plus complexe. Kennedy s’est constamment battu. Il a dû franchir des obstacles qui, vus de près, paraissent insurmontables. Il n’est pas seulement le charmeur qui s’est donné la peine de venir au monde. On ne comprend ni sa vie ni même son enfance, si l’on néglige la nécessité permanente de la lutte.

Des immigrants irlandais à Boston

Il n’est pas facile, par exemple, d’appartenir à une famille d’origine irlandaise, installée à Boston. Au milieu du xixe siècle, en effet, l’Irlande traverse une terrible période de misère, plus profonde encore qu’auparavant. Depuis 200 ans, les Anglais font peser sur l’île un joug politique et économique. Les paysans ont été peu à peu privés de leurs terres. Parce qu’ils sont catholiques, ils ne peuvent pas participer à l’exercice de la démocratie parlementaire. Et puis, comme si ces maux n’étaient pas suffisants, voilà que la principale production agricole de l’Irlande, la pomme de terre, est atteinte d’une maladie qui l’empêche de croître et de mûrir. C’est la famine. Vendant tous leurs biens, empruntant l’argent indispensable, des milliers, des centaines de milliers d’Irlandais quittent leurs villages, soit pour chercher du travail en Angleterre, soit pour rejoindre la Terre promise, celle dont ils entendent parler depuis des générations : l’Amérique. Les navires sont maintenant plus rapides et moins chers à mesure que se développe la navigation à vapeur. On s’embarque avec l’espoir qu’on rentrera au pays une fois fortune faite. Le départ ne suscite pas la joie. Il y a pour la petite patrie un attachement que les décennies n’effaceront pas et Kennedy lui-même, revenant en Irlande pour un court séjour en 1963, se sent ému comme si les émotions de ses ancêtres l’habitaient encore. C’est une émigration de masse. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. 1 200 000 Irlandais arrivent aux États-Unis entre 1847 et 1854, soit 45 % des immigrants. Parmi eux, un Patrick Kennedy, qui a quitté New Ross et débarqué dans l’île de Noddle à East Boston. On ne sait pas grand-chose de lui. Il a, semble-t-il, exercé le métier de tonnelier et épousé, comme il se doit, une Irlandaise. De leurs quatre enfants, Patrick J., né en 1862, sera le grand-père du président. Tout naturellement le fils du tonnelier cherche à s’élever dans la société. Sans doute grâce aux connaissances de son père, il s’installe, à son compte, derrière un comptoir. Il devient un cabaretier prospère, avenant tout en restant assez peu expansif, sympathique, ouvert aux problèmes de tous, une figure célèbre de son quartier. Tout naturellement aussi, le Parti démocrate, bien implanté dans les milieux irlandais, en fait son délégué local, un boss d’East Boston. Patrick J. se fait élire à des fonctions municipales. Il siège même au congrès de l’État du Massachusetts. Mais sa popularité ne dépasse pas les limites de la communauté irlandaise. Quoi qu’il en soit, il connaît tous ses compatriotes, y compris John F. Fitzgerald, un politicien, irlandais également, dont les parents ont immigré avant la guerre de Sécession.

Ses concitoyens ont surnommé Fitzgerald « Honey Fitz », Fitz le miel, parce que ses paroles coulent vite et bien sur n’importe quoi et séduisent ses interlocuteurs par leur douceur. Le père de John Fitzgerald a travaillé la terre, puis a ouvert une épicerie dans le quartier nord de Boston. Les fils reçoivent une bonne éducation et le futur « Honey Fitz » suit quelques mois les cours de l’école de médecine de Harvard. Mais le père meurt subitement. John Fitzgerald entre dans l’administration de la douane et ce qu’il n’a pu apprendre à l’université, il s’efforce de l’acquérir en lisant, en questionnant. Les journaux sont sa pâture quotidienne. Il découpe les articles qui l’intéressent et les conserve, autant que possible, dans ses poches. Il se passionne aussi pour l’histoire de la révolution américaine et, bien entendu, ne reste pas insensible à l’attrait de la politique. Il est populaire auprès de ses concitoyens. Il faut dire qu’il ne manque pas de talents. C’est lui, par exemple, qui a amélioré la pratique du « transfert irlandais ». Il s’agissait de serrer la main d’un électeur tout en s’adressant à un deuxième. « Honey Fitz » parvient en même temps à serrer une main, à sourire à une autre personne et à parler à une troisième. Une autre de ses particularités : il charme les convives aux repas de mariage ou les auditeurs d’une réunion politique en chantant, pour le plus grand plaisir de tous, Sweet Adeline. Il a rendu célèbre cette chanson jusqu’en Amérique du Sud, si l’on en croit Franklin D. Roosevelt.

Fitzgerald est élu à la Chambre fédérale des représentants en 1896 et deux fois réélu. En 1910, il se lance dans la campagne pour les élections municipales et réussit à arracher le fauteuil de maire de Boston. Lui, le fils d’un immigrant irlandais, devient le premier magistrat d’une des villes les plus aristocratiques de la Nouvelle-Angleterre, le berceau des Adams, de James Otis, de Daniel Webster. C’est l’apogée de sa carrière politique. En 1916, il tente de ravir à Henry Cabot Lodge le siège de sénateur. Il échoue. Les amateurs d’histoire-fiction se plaisent à imaginer les conséquences mondiales qu’aurait eues l’élection de Fitzgerald au Sénat. Car Lodge fut l’implacable adversaire du président Wilson, du traité de Versailles et du pacte de la SDN. De là à conclure qu’avec Fitzgerald à la place de Lodge, les États-Unis auraient siégé à la Société des Nations… Il redevient représentant en 1919, mais pour quelques mois, le temps que son adversaire malheureux fasse annuler une élection contestable. En 1922, « Honey Fitz » essaie de se faire élire gouverneur du Massachusetts. Nouvel et dernier échec d’une carrière brillante et relativement courte.

À travers l’histoire de Patrick J. Kennedy et de John F. Fitzgerald, on saisit mieux la situation de la communauté irlandaise aux États-Unis. Du travail, des droits égaux à ceux des autres citoyens du pays, oui. Les Irlandais ont obtenu cela dès qu’ils sont descendus du navire qui les a transportés dans le Nouveau Monde. Mais si la conscience de classe est fort diffuse dans les États-Unis du xixe