Journal d'un évêque de campagne - Mgr Leonard - E-Book

Journal d'un évêque de campagne E-Book

Mgr Leonard

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Beschreibung

Nombreux sont ceux qui connaissent l’ouvrage de Georges Bernanos, Journal d’un curé de campagne. Mais savent-ils qu’il existe aussi des évêques de campagne ? Ce fut le cas de Mgr Léonard, évêque entre 1991 et 2010 d’un diocèse essentiellement rural. Dans ses moments libres, il rédige un journal dans lequel il évoque les péripéties, parfois cocasses, qu’il vit en tant qu’évêque itinérant, perpétuellement en contact avec les membres de son diocèse.L’auteur n’oublie pas d’évoquer d’autres rencontres, plus tumultueuses celles-ci. Son non-conformisme et son franc-parler suscitent quelques oppositions musclées, ainsi que des rapports « amour-haine », notamment avec certains médias.Les sujets de fond ne sont pas oubliés, traités avec sérieux, mais toujours avec humour et jamais de manière « pontifi ante ». Né à Jambes en 1940, prêtre depuis 1964, l’auteur a travaillé en milieu universitaire et devient professeur de philosophie à l’Université de Louvain. Dès 1967, il s’investit dans la formation de futurs prêtres et devient supérieur du Séminaire Saint-Paul à Louvain-la-Neuve.Nommé évêque de Namur en 1991 par Jean-Paul II, il est désigné par Benoît XVI comme archevêque de Malines-Bruxelles en 2010.

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Seitenzahl: 283

Veröffentlichungsjahr: 2019

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Journal d’un

évêque

de campagne

 

Éditions Luc Pire [Renaissance SA]

Avenue du Château Jaco, 1 – 1410 Waterloo

fÉditions Luc Pire

www.editionslucpire.be

 

Journal d’un évêque de  campagne

Corrections : Catherine Meeùs

  

isbn : 9782875421845

  

© Éditions Luc Pire, 2019

Tous droits réservés. Aucun élément de cette publication ne  peut être reproduit, introduit dans une  banque de données ni publié sous quelque forme  que ce soit, soit électronique, soit  mécanique ou  de  toute autre manière, sans l’accord écrit et  préalable de l’éditeur.

Mgr André Léonard

Journald’un

évêque

de campagne

1991—— 2010

Biographie

André Léonard est le quatrième fils d’Émile Léonard et d’Émilie Fontaine. Né le 6 mai 1940 à Jambes (Namur), baptisé le jour même où la guerre éclatait en Belgique, le 10 mai, il n’a pas connu son père, mort, mobilisé, dans un bombardement à Tournai, le 16 mai. Ses trois frères aînés, Jean, Pierre et Paul, ont joué un grand rôle dans son éveil littéraire et musical, surtout Jean, son parrain, qui a veillé avec soin à ses lectures durant son adolescence (les classiques français, anglais et allemands, les romans d’inspiration chrétienne, la philosophie, surtout Platon, Plotin, Thomas d’Aquin, Descartes, Leibniz, Kant, Blondel et Duméry).

Les quatre frères, nés respectivement en 1929, 1930, 1933 et 1940, n’ont jamais parlé entre eux de vocation sacerdotale. Cependant, ils sont tous devenus prêtres du diocèse de Namur, ordonnés par Mgr André-Marie Charue. Jean a surtout travaillé dans le monde de l’enseignement. Pierre également, mais aussi comme curé de paroisse. Paul a eu principalement une carrière musicale.

André, après l’école maternelle à Jambes, a fait ses études primaires et secondaires au Collège Notre-Dame de la Paix de Namur, dirigé par les pères jésuites. Il a fait sa licence en philosophie, de 1958 à 1961, à l’Institut supérieur de philosophie de Louvain, avec résidence au Séminaire universitaire Léon XIII ; puis sa licence en théologie, de 1961 à 1965, à l’Université grégorienne de Rome, avec résidence au Collège pontifical belge. Ordonné prêtre à Namur le 19 juillet 1964, il est revenu à Louvain pour son doctorat en philosophie (thèse sur « La Foi chez Hegel ») de 1965 à 1968 et y est resté, comme aspirant puis chercheur au FNRS (Fonds national de la recherche scientifique), de 1968 à 1974, date de son agrégation de l’enseignement supérieur (thèse : Commentaire littéral de la logique de Hegel). À partir de 1974, il a été chargé de cours, puis professeur ordinaire, en philosophie, à l’Université catholique de Louvain, jusqu’en 1991. De 1967 à 1978, il a été membre de l’équipe de direction du Séminaire Léon XIII de Louvain, puis, de 1978 à 1991, président du Séminaire universitaire Saint-Paul à Louvain-la-Neuve. De 1987 à 1991, il a été membre de la Commission théologique internationale, présidée par le cardinal Joseph Ratzinger. Il a été enfin nommé évêque de Namur, par Jean-Paul II, le 7 février 1991, date où commence le présent Journal.

Pierre est décédé en 1987, à l’âge de 57 ans, trois semaines après la maman de cette « tribu sacerdotale ». Il n’a donc pas connu son frère André comme évêque, ce dernier ayant été nommé évêque de Namur quatre ans après son décès. Par contre, Mgr Léonard a été l’évêque de ses deux autres frères.

Le Journal, par discrétion, cite relativement peu de noms de personnes. Les principales mentions concernent les noms du prédécesseur de l’auteur à Namur, Mgr Robert-Joseph Mathen (avec son évêque auxiliaire, Mgr Jean-Baptiste Musty), celui de son propre évêque auxiliaire, Mgr Pierre Warin, le recteur émérite de l’Université catholique de Louvain, Mgr Édouard Massaux, le vicaire judiciaire du diocèse, le chanoine Jean-Marie Huet, les trois présidents successifs du Séminaire Notre-Dame, le chanoine Marcel Didier et les abbés Claude Bastin puis Joël Rochette, le recteur du Séminaire « Redemptoris Mater », l’abbé Rocco Russo, l’archiprêtre de la cathédrale, le chanoine Maxi Tasiaux et deux collaborateurs étroits, Jean-Pierre Martin, ancien compagnon de collège, et une vierge consacrée du diocèse de Namur, Évelyne Barry.

Mgr André Léonard

1991

Dimanche 3 février

Je suis à moi-même un sujet d’étonnement. Tout se passe comme si, pour la première fois de ma vie, j’écrivais une sorte de journal intime. Pourtant, il m’avait toujours semblé prétentieux de se livrer à ce genre de littérature. Ma conviction demeure ferme. Il faut avoir une très haute idée de soi pour juger utile à autrui d’écrire et publier ses « mémoires » ou de collaborer à la rédaction d’une « biographie » de sa propre personne. « Vanité des vanités », dirait l’Ecclésiaste. Quant à noter quotidiennement ses états d’âme, à quoi bon cette macération dans l’intimisme ? C’est pourquoi j’ai toujours trouvé curieux qu’Ignace de Loyola, à la fin de sa vie, prît la peine de noter régulièrement combien de fois il avait versé des larmes durant la messe.

Et voilà qu’en dépit de mes réticences de principe, je me surprends à rédiger un texte ressemblant furieusement à un journal intime. Incohérence, certes… Mais quelque chose m’y pousse : le basculement de ma pauvre vie !

Il y a deux jours, en effet, rentrant de mes cours à la faculté de philosophie, j’ai découvert dans mon courrier une grande enveloppe, qui en contenait une plus petite. Sub secreto pontificio. Encore une consultation, ai-je pensé, concernant la succession de Mgr Mathen à Namur… Une de plus ! Rentré dans mon bureau, j’ai ouvert la lettre. Elle émanait du nonce apostolique et m’annonçait que le pape Jean-Paul II m’avait nommé évêque de Namur et que j’étais prié de signifier, par retour du courrier, que j’acceptais cette désignation.

Je suis tombé à genoux, devant la grande photo du visage de Jésus, celui du suaire de Turin, collée, comme un poster, sur la porte de mon appartement, avec, en dessous, la devise sacerdotale de saint Jean Bosco : « Da mihi animas, cetera tolle! »J’ai tout remis, en grande paix, dans le cœur du Christ.

À vrai dire, je n’ai pas été trop surpris de cette nomination. Depuis des semaines fleurissaient dans la presse des motions de mouvements ou d’organismes d’inspiration plus ou moins catholique mettant en garde contre mon éventuelle nomination. Il m’était donc impossible de ne pas penser à cette possibilité. Comme Rome, généralement, n’aime pas trop nommer quelqu’un qui va être confronté d’emblée à une forte opposition de minorités agissantes, j’en ai inféré, abusivement peut-être, que c’est Jean-Paul II lui-même, qui, me connaissant déjà bien, avait voulu cette nomination. Cette hypothèse m’a rassuré. À tort ou à juste titre. Affaire à suivre…

Depuis vendredi dernier, je vis dans une grande solitude. Car je ne peux parler à personne de ce qui me tombe dessus. Sauf avec le Seigneur. Mais Il fait peu de commentaires… Le cardinal Danneels est certainement au courant. Le service de presse de la Conférence épiscopale aussi sans doute. Pour le reste, motus et bouche cousue, comme diraient les deux Dupont/d.

En accord avec le nonce, la date officielle de ma nomination est fixée au jeudi 7 février. Deux conférences de presse sont prévues ce jour-là, l’une à Bruxelles à 11 h (sous embargo jusqu’à midi) et l’autre à Namur à 15 h.

Mardi 5 février

Tout en continuant mes tâches quotidiennes au séminaire et à l’Université, je rumine le contenu des conférences de presse. Deux choses s’imposent à moi d’emblée : le souci des vocations sacerdotales et la visite pastorale du diocèse de Namur. Pour les premières, la Providence m’a bien préparé depuis le 10 avril 1967. Jour mémorable où, à l’invitation du président du Séminaire Léon XIII, l’abbé Renaat Lembrechts (qu’il soit remercié à jamais !), j’ai été intégré à son équipe. Quelle audace de sa part ! Je n’avais pas encore 27 ans et n’étais prêtre que depuis moins de trois ans… Mon Dieu, ce qu’il m’a été donné d’apprendre dans cette mission de confiance ! Elle a duré jusqu’au mois de juillet 1978, date à laquelle les évêques de Belgique m’ont demandé de fonder à Louvain-la-Neuve l’équivalent du séminaire universitaire de Leuven. Ce fut le début d’une autre aventure, celle du Séminaire Saint-Paul.

Comme c’est curieux, tous ces souvenirs qui affluent de ma mémoire, alors qu’habituellement, je suis plongé dans le présent, tendu vers l’avenir, et très peu nostalgique du passé ! Mais je m’égare et reviens à mes moutons. Oui, en ce qui concerne l’accueil des vocations sacerdotales et l’accompagnement des séminaristes, je me sens relativement bien préparé après 24 ans de pratique, dont 13 comme supérieur de séminaire. Mais, comme évêque, ce sera sans doute une autre paire de manches. Comment vais-je m’y prendre, comment, Seigneur ?

Pour ce qui est de la visite pastorale, l’inspiration est immédiate. Là aussi, la Providence a joué un rôle décisif. Merci, Seigneur ! Oui, la session de philosophie que j’ai dû animer à Lourdes pour les auxiliaires de l’apostolat ! Je m’en souviens comme si c’était hier ! Je logeais dans une sorte de chalet, proche de leur centre de formation. S’y trouvait avec moi un évêque portugais, occupé à prêcher une retraite. Si j’ai bon souvenir, il s’appelait Manuel Trindade et était évêque d’Aveiro. Nous prenions les repas ensemble. Un jour, il m’a expliqué comment, chaque année, du 3 novembre à la veille du dimanche des Rameaux, il désertait sa ville épiscopale et son évêché et allait s’installer, successivement, dans les divers doyennés et paroisses de son diocèse. On lui apportait son courrier sur place. Il y recevait les visites nécessaires, y réunissait son Conseil épiscopal, etc. J’ai trouvé cela fabuleux et ai appris plus tard que Jean-Paul II agissait de manière analogue quand il était archevêque de Cracovie, ainsi que beaucoup d’évêques africains et latino-américains.

Je fais rapidement le calcul pour le diocèse de Namur. Il compte 39 doyennés. Le Concile de Trente a demandé aux évêques de faire tous les cinq ans la visite pastorale intégrale de leur diocèse. Huit visites par an suffiront, sauf imprévus, pour boucler une première fois la boucle. Le nombre moyen des paroisses et chapellenies par doyenné est de 22, si je compte bien. À raison de 17 jours par visite décanale (d’un vendredi soir jusqu’au lundi soir de la troisième semaine suivante), il me sera possible d’avoir un contact consistant avec toutes les paroisses et chapellenies du diocèse, au nombre de 850 environ. Ma décision est prise.

Cet après-midi, devant être en soirée à Namur pour les préparatifs, très secrets, des journées à venir, je me rends à Namêche, pour y rencontrer Paul. J’ai demandé à Jean de nous y rejoindre. C’est probablement contraire au « secret pontifical ». Mais je n’imagine pas mes deux frères prêtres apprenant la nouvelle, après-demain, à la radio. Paul éclate en sanglots, me confessant que, depuis un an, il priait à cette intention. Des larmes d’action de grâces. Jean arrive en retard. Plus posé, pressentant de probables difficultés et m’invitant à la prudence. Surgit la question de mon nom, car, dans le diocèse, la tradition est, depuis 250 ans, que l’évêque, s’il n’a pas déjà un double prénom, en ajoute un de son choix à son prénom de baptême. Spontanément, je pense à « André-Marie », par amour pour Notre-Dame de Beauraing. Mais Jean m’en dissuade : « Sois prudent ! Les gens vont penser que tu te compares à Mgr André-Marie Charue, notre ancien et très célèbre évêque… » Je suggère alors « André-Robert », pour marquer la continuité avec mon prédécesseur immédiat, Mgr Robert-Joseph Mathen. Jean intervient à nouveau, quelque peu sentencieux : « C’est risqué ! Vous êtes tellement différents que ça paraîtra artificiel. Et puis, les gens penseront que tu veux imiter Jean-Paul Ier et Jean-Paul II. » Paul vient à mon aide, avec son délicieux accent namurois : « Tu sais quoi ? En apprenant ta nomination, beaucoup de petites gens de nos campagnes vont se dire : «Ouche, ouche, ouche ! Nous attrapons comme évêque un intellectu(w)el, un type qui a écrit un tas de bouquins de philosophie. Il va passer royalement au-dessus de nos têtes. Il va planer.» Tu sais quoi ? Ajoute «Mutien». Les gens aiment bien par ici le saint frère Mutien de Malonne, un homme tout simple, sans grande culture. Ils seront un peu rassurés. » Jean fait « oui » de la tête. J’acquiesce à mon tour, tout en me disant par-devers moi : « À Namur et même en Belgique, ça passera bien. Mais si je dois aller à l’étranger, ce ne sera pas facile à expliquer et je risque d’être souvent rebaptisé «Lucien», voire «Mutin»… »

Je viens de rentrer au séminaire. Malgré l’heure très tardive, j’ajoute encore ces lignes avant d’aller dormir. J’essaie d’imaginer ce que pensent là-haut Maman et Pierre. Déjà trois ans et demi qu’ils nous ont quittés. Papa n’a peut-être pas d’idées précises sur le sujet, car il ne m’a connu que cinq jours, petit bébé. Quoique… Mais Pierre doit apprécier. Très bien vu de ses paroissiens, mais un peu moins de l’establishment local, il doit se dire, avec son rire malicieux inimitable, que les actions de la famille vont remonter en bourse. Quant à Maman, avec son tempérament anxieux et son réalisme, elle pense sans doute : « Je suis partie à temps ! J’ai échappé à tous les tracas d’avoir mon fils cadet, mon «raculot», évêque… Je veillerai mieux sur lui là d’où je suis. » Merci, Maman ! Et pardon encore de t’avoir trop peu aimée ici-bas, coincé comme j’étais, malgré moi, dans la tour d’ivoire de la philosophie et de l’Université, loin de tes préoccupations. On se comprendra mieux, désormais.

Jeudi 7 février

Quelques lignes avant d’aller dormir. Ce matin, il a commencé de neiger. Cela me rappelle la joie de Thérèse de Lisieux, lors de sa profession religieuse, le 10 janvier 1890 (si j’ai bon souvenir), de découvrir de la neige dans le préau du carmel après la cérémonie. Puis-je y voir un petit clin d’œil de ma chère amie ?

Les deux conférences de presse se sont bien passées. Avant de partir, juste après les laudes et l’adoration, j’ai averti de ma nomination mon fidèle confrère, le chanoine Vander Perre, ainsi que Nadine, l’auxiliaire de l’apostolat, si dévouée, qui assure l’intendance de notre séminaire. J’ai fait savoir aussi au secrétariat de la faculté que je ne pourrai pas assurer aujourd’hui mes heures de permanence à mon bureau.

Quelques questions pièges à Bruxelles : « En visitant toutes les paroisses du diocèse, cherchez-vous à vous substituer aux curés locaux ? » Cela ne mérite pas de réponse. J’en donne une quand même : le but est plutôt de les rejoindre sur le terrain et d’encourager leur ministère. C’est une évidence ! Ou encore : « Puisque l’évêché de Namur possède la majorité des actions dans le groupe de presse “Vers l’Avenir”, entendez-vous peser sur la rédaction ? » Comme, à l’Université, je n’ai jamais lu la presse locale, mais plutôt des quotidiens nationaux, je ne me suis jamais intéressé à ce problème ! Cependant, je doute fort qu’un actionnaire, même majoritaire, ait quelque emprise que ce soit sur des journalistes…

À Namur, l’atmosphère est paisible. Une question cependant concernant une assemblée diocésaine qui s’est tenue, quelques années auparavant, à Nassogne et a produit une série d’options diocésaines : « Comment vous situez-vous par rapport à cet événement ? » J’avoue avoir suivi cela de très loin. Mais mon prédécesseur m’a remis avant-hier tout le dossier, que j’étudierai, cela va de soi.

Sympathique rencontre aussi avec le chapitre cathédral et visite aux professeurs et aux futurs prêtres (peu nombreux) au séminaire de Namur. Je dis ma vive sollicitude pour la formation des séminaristes et mon entier dévouement à cette entreprise, vitale pour l’avenir du diocèse. Mais je ne dis rien de mes intentions novatrices en la matière. Ce serait prématuré.

Le soir, à mon retour à Louvain-la-Neuve, c’est la « fiesta » au Séminaire Saint-Paul ! Après la messe communautaire, particulièrement fervente, nous allons au réfectoire. Vives acclamations de mes confrères, du personnel et des quelque 50 séminaristes en liesse ! Le repas est festif, comme de bien entendu. J’apprends qu’à l’annonce de la nouvelle à midi, les cloches ont sonné à toute volée. Cette exultation me touche, m’émeut. Mais la question couve, lancinante, au fond de moi : « Comment vais-je assurer l’avenir de cette maison florissante ? »

Lundi 11 février

La vie normale continue au séminaire et à l’Université. Dans les heures libres, je place les interviews, l’abondant courrier et les coups de fil en réponse à des invitations ici et là dans le diocèse. On me montre le résultat d’une interview accordée au fameux journal Vers l’Avenir. Je suis un peu surpris de voir qu’à la fin de l’article, le journaliste a aligné une série d’affirmations de ma part, très brèves, sommaires, sans nuance, et commençant toutes par « je ». Cela m’étonnerait que je me sois exprimé de manière si peu variée et si péremptoire. Jean me fait savoir sa perplexité. Je le comprends. Comme d’habitude, je me dis que, dans vingt ans, on n’y pensera plus…

Samedi 16 mars

Les semaines ont passé. Mon ordination épiscopale a été fixée au dimanche 14 avril, à 15 h. Pâques approche. Je mets les bouchées doubles dans mes cours à l’Université afin de les terminer avant le délai normal. Pas question, évidemment, de cumuler l’enseignement universitaire en avril et mai avec le début de mon épiscopat ! Il me faudra seulement revenir à Louvain-la-Neuve pour les sessions d’examen de juin et de septembre. Une page se tourne.

Les problèmes pratiques sont réglés. Après un voyage éclair à Rome pour la prise des mesures, mon « équipement » épiscopal m’a été ramené par un séminariste étudiant à la Grégorienne. Le chanoine Lanotte, expert en art, s’est chargé de la réalisation de la chasuble, de la croix pectorale de cérémonie, de la mitre et de la crosse en frêne, où il a fait graver ma devise épiscopale : « Amen. Veni Domine Jesu! »Le tuteur de notre famille, Maurice Colette, m’a offert l’anneau pastoral (splendide, mais un peu encombrant !) en souvenir de mon père dont il fut le collègue de bureau. Le personnel de l’évêché, le séminaire de Namur, la famille et mes compagnons de collège se sont occupés de la croix pectorale ordinaire et du financement de tous les autres objets. Je n’ai donc rien choisi et tout est de bon goût ! Merci à tous !

Ces derniers jours, j’ai multiplié les contacts afin de proposer à mes futurs collègues francophones un prêtre pour me succéder au séminaire et un autre pour remplacer le directeur spirituel démissionnaire. Mais aussi pour composer ma future équipe de collaborateurs proches. Plusieurs membres de l’ancien Conseil épiscopal ne désirent pas poursuivre leur mission, vu leur âge. D’autres, apparemment, après 17 ans de travail avec Mgr Mathen, n’ont pas trop envie d’être mis à une autre sauce… J’en conclus que le mieux est de ne garder personne et de former une équipe entièrement nouvelle. Comme je connais déjà pas mal de prêtres du diocèse, la tâche n’est pas trop ardue. J’essuie quelques refus pour des raisons tout à fait pertinentes. D’autres acquiescent immédiatement. Il me faut insister auprès de quelques autres. Ainsi va la vie.

Pâques tombe le 31 mars cette année. J’ai pris mes dispositions. D’habitude, je rentrais à Namur pour la Semaine sainte et participais aux offices à la cathédrale. Liturgie soignée, même si je regrettais qu’à la veillée pascale on ne fît que quatre lectures sur les neuf prévues. Qu’est-ce donc que les chrétiens ont de plus urgent à faire ce soir-là que de vivre la plénitude de la liturgie pascale ? Ont-ils tant de réunions d’affaires, de contrats à signer, de problèmes juridiques à régler qu’il faille raccourcir à tout prix la mère de toutes les saintes veillées ? Quant au chant, il était admirable, composé et longtemps dirigé par Paul. Grâce d’un frère musicien !

Mais, cette année, il me faut procéder, à l’évidence, autrement. La première partie de la Semaine sainte, je la passerai à La Hulpe où officie « le » chanoine, comme disent mes séminaristes, car, pour eux, le chanoine Vander Perre (Adolphe pour les intimes) est « le » chanoine par excellence, tout comme je suis, pour eux, « l’abbé » kat’exochèn… Je rejoindrai certains séminaristes à Ohain pour les autres célébrations. Mais je participerai à la messe chrismale, le Mercredi saint, à la cathédrale.

Par ailleurs, l’Abbaye de Rochefort est d’accord de m’accueillir dans ses murs hospitaliers pour ma retraite préparatoire à l’ordination durant la semaine précédant le 14 avril. Tout se présente bien. Il n’y a plus qu’à se laisser faire…

Samedi 13 avril

Je suis rentré de Namur, où j’ai participé à une répétition générale avec les cérémoniaires et les acolytes qui assureront demain le service de la liturgie pontificale. Ce sera ma dernière nuit à Louvain-la-Neuve. J’ai essayé à l’instant mon « attirail » épiscopal. C’est compliqué, mais ça marche.

Même si j’y ai contracté une pharyngite (j’ai un abonnement à cette infection des cordes vocales depuis 15 ans !), la retraite à Rochefort a été bienfaisante. Un superbe temps. Le silence, la solitude. La grâce aussi d’une solide confession générale de toute ma vie auprès du père abbé.

L’avant-dernier jour viennent me rejoindre plusieurs membres de mon futur Conseil épiscopal, disponibles à cette date. Nous faisons le point sur plusieurs questions urgentes. En finale, je leur lis le texte d’action de grâces que je prononcerai au terme de la célébration. Trois pages, qu’ils ne trouvent pas trop longues… Les points essentiels, dont mon « programme », si j’ose dire, y sont abordés, en plus des « mercis » au Seigneur, à mes amis du ciel, à Jean-Paul II, à mon prédécesseur et à son équipe. Tout y passe, brièvement mais clairement : la visite pastorale du diocèse, l’engagement total pour une formation de qualité au séminaire diocésain et auprès des jeunes en général (au mois d’août, ce seront mes premières Journées mondiales des jeunes (JMJ) à Czestochowa !), ma gratitude à tous les prêtres et diacres et la main tendue à ceux que ma nomination a inquiétés (« N’ayez pas peur de moi ! »), et aussi aux prêtres qui ont quitté le ministère, mais « qui demeurent mes confrères bien-aimés », mon souci de collaboration avec la vie consacrée sous toutes ses formes, mon intérêt pour la vocation des auxiliaires de l’apostolat, l’absolue nécessité du travail en commun avec les laïcs, le souci (sans oublier les célibataires, les veufs et les veuves) d’encourager les couples et d’être spécialement proche des personnes séparées, divorcées ou remariées. Je termine par la vive conscience des défis à relever, mais aussi par un acte de totale confiance en la grâce divine, se concluant avec ma devise : « Oh oui, viens, Seigneur Jésus ! »

Lundi 15 avril

Mémorable journée d’ordination hier ! Inoubliable… Le ciel est parfaitement bleu. Dès 14 h 30, les principaux célébrants sont réunis dans la salle des portraits, à l’évêché. Les évêques belges, bien sûr, et le nonce, mais aussi quelques évêques de pays limitrophes, Mgr Couve de Murville, archevêque de Birmingham (devant qui j’ai prononcé la veille le serment de fidélité), Mgr Vingt-Trois, évêque auxiliaire de Paris, Mgr Franck, archevêque de Luxembourg, et Mgr Gijsen, évêque de Roermond. Leur présence me réjouit et m’honore, notamment celle de l’évêque émérite de Liège, Mgr van Zuylen, à qui je dois tant.

Manque seulement l’évêque consécrateur principal, le cardinal Danneels. Certains s’impatientent, quand les 15 h sont dépassées. Pour détendre l’atmosphère, je prononce ma phrase rituelle chaque fois qu’il y a un « couac » dans une célébration pourtant bien préparée : « Que voulez-vous, dans ce genre de cérémonies, il y a toujours un détail qui nous échappe ! » Il arrive enfin, fiévreux, avec une solide pharyngite (quelle solidarité !). N’ayant pas de chauffeur (chapeau !), il a raté un virage à droite mal indiqué et a tourné en rond plusieurs fois avant de sortir du labyrinthe des sens interdits et permis.

Nous nous mettons en route. Sur la place Saint-Aubain, une poignée de « manifestants », dont une femme portant soutane sacerdotale. Il me semble qu’ils distribuent des tracts, tout en poussant quelques cris. La foule couvre cela de ses ovations. Sur la droite de la place, un chapiteau a été dressé pour accueillir ceux qui ne pourront entrer. À l’intérieur, dans une cathédrale remplie comme un œuf, c’est une interminable explosion de joie. Je salue comme je peux les nombreuses personnes que je connais déjà. Notamment les personnalités politiques et religieuses présentes. Et, de loin, mes chers séminaristes de Louvain, massés dans le transept gauche.

La liturgie se déroule ensuite, avec ordre et splendeur, selon le rituel prévu. Les lectures de ce troisième dimanche de Pâques de l’année B sont superbes. Cependant, malgré son art homilétique, le cardinal n’y fait guère allusion. Compte tenu, sans doute, de l’actualité médiatique concernant ma nomination, il préfère, en s’appuyant sur des textes de Lumen Gentium, rappeler le devoir d’écoute de l’évêque à l’égard de ses prêtres et du peuple chrétien. Ce qui est très bien. Je regrette seulement qu’en raison de sa pharyngite (ou de ses habitudes, je ne sais), il ne chante pas la prière consécratoire. Ces textes splendides pour l’ordination d’un diacre, d’un prêtre ou d’un évêque ne peuvent être simplement « récités », dans la banalité d’une prose quotidienne ! Ils méritent d’être chantés solennellement. Ah ! J’entends encore la voix ferme et posée de Mgr André-Marie Charue lors de notre ordination presbytérale, le 19 juillet 1964, oui je l’entends encore : « Sint providi cooperatores ordinis nostri! » Je me promets de l’imiter à l’avenir.

À la fin de la célébration, comme de coutume, les deux évêques coconsécrateurs me conduisent à travers toute la cathédrale et aussi jusqu’au chapiteau à l’extérieur. Moment d’intense émotion. Après quoi, je prends la parole et lis le texte que j’ai préparé. De relativement court, il va devenir très long, car la foule vibre à presque tous les moments forts de mon discours. Je dois même leur dire à un moment : « Modérez-vous ! Vous aurez, plus avant, encore d’autres occasions d’applaudir ! » Mais il est impossible de réprimer l’enthousiasme d’une foule ! Ceci explique que, commencée vers 15 h 20, la célébration ne s’achèvera qu’à 18 h 40 !

Avant la bénédiction, je salue encore la foule d’un geste très « cordial » allant de mon cœur vers eux tous et, notamment, vers les prêtres et diacres, massés derrière la cathèdre. Parmi eux, je repère Guy Gilbert et Daniel-Ange ! Impossible de les rater…

Joyeuse ambiance ensuite, à l’Arsenal, où a lieu l’apéritif. Un premier bain de foule, très sympathique, au milieu de personnes déjà connues ou que j’apprends à connaître. À l’entrée, un gendarme du service de sécurité (service apparemment superflu…) vient me serrer la main avec chaleur. Je dois réprimer un cri de douleur. L’anneau épiscopal (splendide, mais encombrant !) m’écrase l’annulaire. Il faudra, dans les jours qui viennent, l’évaser et le porter au majeur !

Les apéritifs sont, par nature, toujours trop longs. C’est donc avec beaucoup de retard que nous abordons le repas festif au séminaire de Salzinnes, avec les évêques et les autorités religieuses qui auront survécu à la longueur de la célébration, et ma famille proche, mes frères et bon nombre de mes cousins et cousines.

L’évêché est partiellement en rénovation (peinture ou tapissage du bureau, de la salle du Conseil et de mon futur appartement). Je passerai donc ma première nuit (et les suivantes) à Namur, dans l’ancien appartement du président du séminaire quand celui-ci était situé au centre de la ville, près de l’évêché, et non encore déménagé à Salzinnes, dans un bâtiment neuf, mais aussi sympathique qu’une caserne.

Trempé de sueur, je prends une douche, sans remarquer que le tapis de sol n’est pas adhésif. En sortant, je dérape sur le tapis et tombe lourdement. Rien de cassé, apparemment, mais une très vive douleur au poignet. Beau début, me dis-je ! J’espère que ce n’est pas un présage de la suite de mon épiscopat…

Ce matin, une religieuse médecin, de passage à l’évêché, où je suis allé saluer le personnel, me rassure concernant mon poignet. Je me repose un peu, le reste de la journée. Pour mes repas, je dispose des bons soins de sœur Monique, assistante du sacerdoce, laquelle veille à la maison diocésaine (l’ancien séminaire !) sur quelques chanoines et prêtres retraités qui y logent. Je m’intègre avec plaisir à cette aimable compagnie.

Vendredi 3 mai

Depuis mon ordination, je n’ai guère chômé. Que de rencontres ! Que de nouvelles expériences ! Notamment celle de la confirmation de jeunes. D’abord à Jambes, dans l’église de ma jeunesse (impressionnant !), à Fanzel, en pleine campagne, près d’Érezée (admirable !) et à Rochefort. Une découverte aussi s’impose à moi : la nécessité absolue de « l’improvisation bien préparée », si j’ose dire.

Au début de ma vie sacerdotale jusqu’à ma nomination comme président du Séminaire Saint-Paul, je rédigeais presque toujours exhaustivement mes homélies, en soulignant les passages importants et les transitions afin de ne pas être trop rivé au texte. À partir de 1978, cumulant ma tâche au séminaire avec un enseignement universitaire à temps plein, le temps commença à me manquer : je gribouillais désormais quelques mots seulement sur une fiche que je déposais sur le pupitre de la chapelle. Cela suffisait.

Devenu évêque, j’expérimente que cela même n’est plus possible. Au séminaire, il s’agissait toujours du même public de séminaristes et d’étudiants. Désormais, les auditoires changent quasi quotidiennement et sont largement imprévisibles. Une paroisse n’est pas l’autre. Une confirmation n’est pas l’autre. Si je débite une homélie soigneusement préparée et, ne fût-ce que partiellement, rédigée, je sens que je serai souvent à côté de la plaque.

La solution m’est inspirée, d’en haut je l’espère… Lire les textes bibliques dans les heures qui précèdent, les ruminer pendant le voyage en voiture, à l’arrivée et au début de la célébration humer, flairer l’ambiance, très variable, du peuple rassemblé et, le moment venu, me jeter à l’eau… Je suis leur évêque, le Seigneur les aime et me demande de toucher leurs cœurs avec sa grâce, qui m’est assurée par l’ordination. Le feu de l’amour divin désire embraser mes frères et mes sœurs. Eux-mêmes sont sans doute habités par le même feu de l’Esprit Saint. Entre ces deux feux (le même en vérité), cela devrait en principe bien se passer. Car, déclare Jésus : « Je suis venu jeter le feu sur la terre, et comme je voudrais que, déjà, il fût allumé ! » (Lc 12, 49). J’invoque donc l’Esprit et quelques grands prédicateurs de l’Église et je me précipite de toute mon âme. Tout y passe : les textes, bien sûr, mais aussi l’humour, les facéties à l’adresse des jeunes ou des adultes, les images, les conseils très pratiques, notamment sur la manière de communier, et, surtout, l’élan du cœur.

Sans doute suis-je aidé, dans mes « improvisations bien préparées », par le fait que, depuis des années, ayant peu d’inspiration pour l’oraison quotidienne, je nourris ma prière, si aride, soit par la rumination de quelques prières eucharistiques célèbres (François d’Assise, Thomas d’Aquin, Ignace, Thérèse), soit, surtout, par la méditation continue du Nouveau Testament, depuis Matthieu jusqu’à l’Apocalypse. Cela m’a permis aussi de mémoriser de nombreux textes, souvent les bienvenus dans la prédication.

Autre constat : depuis mon ordination s’accentue en moi la difficulté à proclamer publiquement la Parole de Dieu dans l’Écriture sainte sans être ému, parfois jusqu’aux larmes. Même chose quand, dans la prédication, je dois parler de l’Unique Nécessaire : la personne adorable de Jésus, vrai homme et vrai Dieu, et sa présence vive, parmi nous, dans l’eucharistie. Il me faut alors maîtriser mon débit, me taire une ou deux secondes, et reprendre posément, sans quoi j’éclaterais en sanglots. Épreuve qui me surprend. Car je suis d’accord avec Jean, qui m’en a fait quelquefois la remarque, voire le reproche : « C’est curieux. D’un côté, tu es très intellectuel, presque rationaliste, d’une logique froide, peu sympathique. Et, de l’autre, si affectif, si émotif. Vraiment curieux ! » Il a raison. Cette double personnalité en moi est indéniable. J’espère que le Bon Dieu s’y retrouvera. Et le peuple aussi…

Cet après-midi, j’ai eu une première rencontre, prudente, avec les professeurs du séminaire. Je les connais tous de près. Certains ont même été très proches de moi dans le passé. Ils savent très bien que je n’apprécie pas l’orientation doctrinale prise globalement dans la section de théologie. Sans être toujours géniale sur le plan purement intellectuel, la section de philosophie, par contre, est, dans l’ensemble, satisfaisante. Aujourd’hui, ce sont surtout les théologiens qui m’exposent simplement les grandes lignes de leur tâche et la manière dont ils l’exercent. Leur présentation est de qualité.

Pour ma part, je me contente de rappeler quelques priorités essentielles : 1) la qualité intellectuelle des cours, qui doit être (et est de fait) proche du niveau universitaire ; 2) la fidélité au magistère de l’Église, ce qui n’exclut pas l’étude critique des textes, mais toujours avec une sympathie de principe ; 3) la claire conscience que des jeunes, surtout depuis Jean-Paul II (la « génération JP II » !), ne s’engageront à long terme pour devenir prêtres que s’ils perçoivent en nous tous un grand amour de l’Église ; 4) la participation de nombreux laïcs à l’enseignement donné au « Sénevé » est une bonne chose, mais le contenu et la méthode des cours doivent rester fondamentalement déterminés par le souci de la formation des séminaristes.

Cela se passe plutôt bien, poliment, mais avec de ­multiples « non-dits » de part et d’autre. On se reverra le 22 mai.

Vendredi 24 mai

La rencontre d’avant-hier a été rude. J’ai dit clairement ma ferme volonté que le climat évolue nettement en théologie. Je ne peux supporter plus longtemps que, dans certaines matières, on tourne publiquement en dérision l’enseignement du magistère. Cela doit changer. Pas par une simple décision d’autorité, car on ne change pas de pensée comme on change de chemise. Mais par la confrontation avec d’autres manières de penser, tout aussi qualifiées, mais autrement orientées.

Or, un an avant la création du « Sénevé », a été fondée à Namur une « École de la foi », de moindre envergure, certes, mais approuvée par les évêques de Belgique. Il s’agit seulement de cours donnés le samedi après-midi, essentiellement par les pères jésuites Dejond et Chantraine, le chanoine Giblet, professeur émérite d’Écriture sainte à la faculté de théologie de l’UCL, mon frère Jean et moi-même. Le cycle est de trois ans. Je propose donc qu’à l’avenir, les deux écoles théologiques travaillent ensemble, se confrontent l’une à l’autre en vue d’un enseignement commun. Cela impliquera des séances de discussion préalable. Je dis être prêt à m’y investir activement. À la tête de cette nouvelle « École cathédrale » de Namur (cf. Lustiger à Paris !), je dis mon intention de placer un prêtre du diocèse, intellectuellement brillant, Mgr Édouard Massaux, exégète de formation, recteur émérite de l’Université catholique de Louvain et ancien professeur à la faculté de théologie.

En attendant que la confrontation intellectuelle porte ses premiers fruits, le « Sénevé » pourrait continuer à enseigner à l’intention des laïcs, qui, souvent, ne suivent pas une formation complète et pour qui l’enseignement théologique ne touche pas nécessairement le cœur le plus profond de leur vie. Par contre, quand il s’agit des futurs prêtres, la théologie concerne directement le plus intime de leur vocation. Si donc on juge préférable qu’ils ne soient pas exposés à cette période d’ébullition théologique et ecclésiale, on pourrait envisager que, durant un an ou deux, ils soient provisoirement accueillis et formés ailleurs, dans un contexte paisible.