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Un braquage violent sur l’autoroute A1. Un triple meurtre à Lyon. Un enfant entre la vie et la mort à Paris. Deux
cadavres carbonisés à Grenoble.
Quel peut bien être le lien entre tous ces effroyables évènements ?
Un commandant qui ne se pardonne pas le destin tragique de deux gamins. Un flic corrompu. Un diplomate aux abois. Un mafieux assoiffé de pouvoir et d’argent. Un loup des Balkans, sauvage et sanguinaire.
Survivront-ils au Mal qui les ronge ?
Miranda Heart, capitaine de police, ne s’est toujours pas remis du drame de 2010 (voir Un sujet brûlant : Burn out aux urgences). Désabusée, elle retrouvera toutefois sa pugnacité légendaire, au cours d’une enquête complexe. Mais la cruauté et la peur ne sont jamais bien loin.
N’existe-t-il vraiment qu’un seul Diable, censé avoir rejoint les enfers 6 ans auparavant ?
Parviendra-t-elle à surmonter ses traumatismes passés et à venir ? Arrêtera-t-elle ces nouveaux démons ?
À PROPOS DE L'AUTEUR
Franck Mazière, originaire d’Île-de-France, médecin urgentiste, vit à Lyon depuis 13 ans. Tombé dans l’écriture par hasard, l’exercice est devenu une véritable passion.
Après le succès de son premier roman "Un sujet brûlant – Burn-out aux urgences", il poursuit l’aventure en signant un nouveau thriller, dans la continuité du précédent, rythmé, aux multiples ramifications. Sa principale motivation : originalité et renouveau du genre.
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Seitenzahl: 309
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Jusqu’à la dernière goutte
Miranda Heart reprend du service
Envoi de manuscrits :Les Passagères, 1 chemin des Pièces, 49260 Le Coudray-Macouard
© Les Passagères, 2024.
Tous droits réservés.
Franck Mazière
Jusqu’à la dernière goutte
Miranda Heart reprend du service
Thriller
« Il ne faut jamais oublier le mal, ni lui pardonner, ce serait lui donner raison. »
Henry de Montherlant
(Mors et vita – 1932)
Le Dauphiné Libéré - édition du 19 décembre 2015
Disparition inquiétante
Hier en fin d’après-midi, les parents de Jeanne Poncet, 14 ans, ont signalé sa disparition.
Censée sortir du collège Notre-Dame de Sion à Grenoble à 18 h 00, elle aurait dû rentrer à son domicile trente minutes plus tard.
« Elle n’est jamais en retard, ne traine jamais avec des copines après les cours », aurait rapporté sa mère aux policiers menant l’enquête. Selon nos sources, ses camarades de classe l’auraient vue prendre le chemin habituel du retour.
Aucun signe de vie depuis. Les différentes tentatives pour la joindre sur son téléphone portable se seraient soldées par des échecs. Malgré les nombreux messages vocaux laissés par famille et amies, leurs souhaits d’être rappelées sont restés lettre morte.
Une bien mauvaise nouvelle à la veille des vacances de Noël.
Les recherches se poursuivent dans toute la ville ainsi qu’en banlieue.
Un numéro vert a été mis à disposition d’éventuels témoins.
À ce stade de l’enquête, il n’a pas été possible à la police de conclure à un enlèvement ou à une fugue.
Voici la description de cette jeune fille et la tenue qu’elle portait au moment de sa disparition :
Âge : 14 ans
Cheveux : blonds avec des mèches bleues et violettes
Couleur des yeux : bleu clair
Taille : 1,70 m
Corpulence : mince
Signe particulier : tache de naissance café au lait dans le cou à droite
Tenue vestimentaire : manteau bleu de type doudoune, jeans gris, sweat à capuche noir uni, chaussures Converse® bleues à lacets blancs, sac à dos bleu Eastpak.
Toute information permettant de localiser l’adolescente serait la bienvenue.
Agathe Durier
Lundi 16 mai 2016
8 h 37 – Chantier, quartier Gerland, Lyon 7e arrondissement
— Qu’est-ce que c’est que ce bordel ?
Édouard Cartier s’étonna de prononcer cette phrase à haute voix. Le médecin légiste d’astreinte, de sa combinaison blanche vêtu, après cinq minutes d’observation et de mesures diverses, ne comprenait pas bien le puzzle qui se présentait devant ses yeux. Ceci malgré les informations obtenues auprès des policiers présents avant lui sur les lieux.
— Des conclusions préliminaires, Professeur ? intervint une voix à l’accent british.
Miranda Heart, à la tête d’une des équipes de la police judiciaire de Lyon, venait d’arriver devant le cadavre, à distance raisonnable, histoire de ne pas le recouvrir d’un de ses cheveux roux.
Sans demander l’intérêt de sa présence à son lieutenant – réaction incongrue devant un suicide manifeste –, elle s’était rendue sur ce chantier en cours avec une motivation digne d’une condamnée à mort qui marcherait vers la potence.
— Ma chère capitaine, je vais me réserver pour cette fois. Je ne vais pas encore me vanter d’avoir la solution immédiate avant l’autopsie. Je peux simplement vous dire qu’il s’agit d’un homme, et qu’il ne s’agit pas de toute évidence d’un suicide.
— Et pourquoi ça ?
— Vous n’avez pas, semble-t-il, eu toutes les infos sur les indices trouvés par vos équipiers au troisième étage d’où provient le malheureux. D’une part, il git à plus d’un mètre cinquante de la paroi du bâtiment. Un suicidé court rarement pour se défenestrer, il se laisse tomber à pic. Et, d’autre part, si vous jetez un œil par ici, dit-il en relevant le crâne de la victime, vous noterez un impact de balle dans la nuque.
— Ok… répondit Heart, avant de reprendre quelques secondes plus tard. Non pas que ça me passionne, mais c’est normal qu’il se retrouve empalé, le dos en premier et la tête dirigée à l’opposé du bâtiment, si on lui a tiré dessus par-derrière ?
— Je suis ravi de constater que vous conservez des restes corrects pour analyser une scène de crime, bien que vous ayez perdu la foi en votre métier.
— Simple réflexe… je ne contrôle pas. Bref, vous nous donnerez la réponse dans votre rapport. Encore des sales types qui s’éliminent. Bon débarras, soupira-t-elle en s’éloignant vers ses collègues.
Heart se foutait royalement de cette affaire. Mais elle se devait d’être au minimum au courant des faits, si jamais son supérieur lui réclamait des comptes. Il fallait bien garder son job jusqu’à la retraite. Et, à 41 ans, ce ne serait pas demain la veille.
Elle rejoignit les trois lieutenants sous ses ordres qui s’échangeaient les dernières constatations. Alors que l’un d’eux ouvrait la bouche pour amorcer son rapport, Heart lui coupa l’herbe sous la langue.
— Bon, si vous avez des choses à terminer, enjoy1… Moi je rentre au bureau. Vous me ferez votre topo là-bas. Je compte sur vous pour avoir déjà trouvé la bonne piste, qu’on boucle ça rapidement… as usual…2
Les trois équipiers regardèrent leur supérieure s’éloigner vers la voiture estampillée Police Nationale et faire signe au gardien de la paix, lui ayant servi de chauffeur à l’aller, qu’il était temps de penser au retour.
Ils avaient beau être rompus à cette attitude, ils n’en restaient pas moins dépités. Cependant, seuls les résultats comptaient pour leur hiérarchie, et preuve en est qu’ils étaient bons. Une équipe sérieuse, efficace et rapide dans la résolution de leurs enquêtes. Et ce n’était lié qu’à leurs propres compétences. La capitaine Heart présentait un investissement proche du néant. Elle s’astreignait tout de même à suivre l’avancée des affaires, sans pour autant faire rugir son moteur cérébral, comme elle le faisait six ans auparavant.
Ils poursuivirent leurs tâches.
Édouard Cartier dirigea l’homme en charge des relevés photographiques de la scientifique. La position du cadavre était telle qu’il fallut de nombreux clichés pour bien tout prendre en compte. Il demanda ensuite aux sapeurs-pompiers, encore sur place, de découper, à l’aide de leur pince hydraulique, les tiges métalliques qui entravaient la mobilisation de la victime. Une dizaine de personnes furent nécessaires pour soutenir le corps durant l’opération. Ils devaient éviter que le métal ne se déplace à travers la chair du défunt, risquant de créer des lésions secondaires et qui rendraient difficile l’interprétation des observations.
— C’est bien, doucement… posez-le sur le côté gauche… voilà, encouragea le légiste. Qu’est-ce c’est que ça ? Bernard ! Viens voir !
Le préposé aux photographies, que connaissait le médecin depuis plusieurs années, se précipita vers lui, sans oublier de remettre sa capuche et son masque de protection pour ne pas contaminer le corps.
— T’avais remarqué cette trace sur le T-shirt ?
— Non, ça paraît plus évident sans le soleil. On dirait une semelle.
— En effet, et pas petite. Le propriétaire doit être d’un sacré gabarit. Autant je commence à subodorer la manière dont ce pauvre type s’est retrouvé transpercé sur cette grille, autant ça ne colle pas du tout avec la blessure par balle… euh… ah ben non… les blessures par balles. Regarde, au niveau du trapèze droit, prends la photo aussi.
Bernard s’exécuta, puis demanda :
— Mais il est mort de quoi ? Les balles ou la grille ?
— C’est ce pour quoi on me paye, mon cher. Trouver les réponses. Deux causes possibles de décès. Et je ne comprends pas bien l’enchainement des faits. Je dois aller jeter un œil dans le bâtiment. Les collègues ont découvert des traces de sang, mais de ce qu’ils m’ont décrit, ça ne colle pas avec mes constatations ici. Je prends la température du client et je monte.
— Ok. J’ai déjà fait le tour des locaux. Préviens-moi si quelque chose t’interpelle.
— Merci. Je sais que tu fais dans le détail, ça ne devrait pas être nécessaire, répond le professeur Cartier en baissant le pantalon de l’« empalé », et en introduisant le thermomètre dans les voies insondables du corps humain.
Après avoir noté scrupuleusement ce relevé thermique dans son carnet, le médecin laissa l’emballement de la dépouille à d’autres travailleurs et chemina vers l’entrée de la structure en béton, qui était loin d’être terminée. Devant le seuil, il prit garde de changer ses surchaussures salies de toute la terre humide constituant le terrain, ainsi que ses gants.
Il scanna de son regard précautionneux chaque pièce par laquelle il passait, à la recherche d’un indice, d’une trace qui pourrait l’aiguiller dans son raisonnement. Dans le hall et les escaliers qui le menèrent au troisième étage, rien de particulier. Le sol était bâché pour le protéger de la poussière et des gouttes de peinture qui pourraient y être projetées. Arrivé au niveau incriminé, Édouard Cartier redoubla d’attention. Il avait conservé en mémoire les détails rapportés par les premiers policiers ayant découvert la scène de crime. Des traces de sang dans le couloir menant à un autre escalier, qui débouchait dans le futur parking, et beaucoup de sang dans la pièce, encore non aménagée.
Dans sa logique, il devait partir de l’épicentre du séisme. Un seul corps, au premier abord issu de cette pièce. Mais il avait peu saigné vu l’état de ses blessures avant d’avoir épousé la grille. Le sang en quantité devait donc appartenir à un autre corps. Point de deuxième cadavre dans le secteur. Blessé et en fuite ? Il examina alors les traces rouge sombre dispersées sur le sol, mais aussi au plafond. Caractéristiques d’un jet à forte pression. « Une grosse artère a giclé », murmura-t-il. Il nota dans son carnet qu’une telle blessure ne pouvait permettre de s’enfuir facilement. À moins d’avoir une assistance.
Au centre de la pièce, il regarda d’abord à gauche, vers la large ouverture encore vierge de fenêtre. Probablement une baie vitrée en prévision. Il prit soin de parcourir la distance l’en séparant par un demi-cercle, pour ne pas effacer des traces de pas qui semblaient intéressantes. Il s’en préoccuperait ensuite. Sur le bord inférieur du cadre, plusieurs gouttes de sang. En bas, pas de doute, la grille amputée d’un de ses barreaux lui adressa un signe : « C’est bien de là qu’il a chuté… ». Il revint au centre en empruntant le même arc de cercle et dirigea son regard vers la droite. Du sang parsemait le chemin vers l’escalier à intervalles réguliers. Il suivit la piste qui se terminait au niveau d’un vaste sous-sol où avaient déjà été délimités les emplacements de parking. Une cinquantaine. Deux voitures y étaient garées, au plus proche du sas menant à la future entreprise. Plus aucune goutte une fois arrivé devant une troisième place, vide celle-ci, mais une dernière tâche d’un diamètre plus important.
— Bon, bon, bon… ça, ce n’est pas bien compliqué… a priori… murmura-t-il.
Il rebroussa chemin et s’attarda sur ces marques de chaussures. Il fit immédiatement le lien entre les plus grandes, présentes devant ses yeux, et celle retrouvée sur le thorax du cadavre quelques minutes plus tôt. Mentalement, il imagina deux silhouettes postées aux endroits présentant le maximum d’empreintes superposées. Il prit toutes les mesures de distances entre les empreintes ; entre les empreintes et les différentes traces de sang. Il confirma alors son intuition du départ, quelqu’un avait été trainé vers la sortie. Mais d’où viennent les balles ?
Son esprit commença à s’embrouiller. Beaucoup trop d’informations à retenir et à analyser sans support. Le manque de caféine n’aidait pas non plus. Il avait été obligé de quitter son bureau avant même d’avoir pu ingurgiter quoique ce soit. Il savait que le moindre recoin avait été mémorisé numériquement. Il pourrait travailler à partir de ces données et de ses propres relevés. Il demanda que soit prélevé un échantillon de chaque cluster de sang et déserta les lieux, conscient qu’il allait devoir, pour la première fois de sa longue carrière, redoubler de compétences pour comprendre toute cette histoire.
Le Dauphiné Libéré – édition du 26 décembre 2015
Où se trouve Jeanne Poncet ?
Nous sommes toujours sans nouvelles de la petite Jeanne Poncet, 14 ans, dont la disparition a été signalée il y a maintenant une semaine, le 18 décembre 2015.
Le miracle de Noël n’a pas eu lieu.
Sa famille, morte d’inquiétude, a lancé un appel déchirant à toute personne qui pourrait avoir une information. Dans le doute, elle s’est adressée à d’éventuels ravisseurs et les a suppliés de la libérer en bonne santé.
Ses cadeaux l’attendent sûrement sous le sapin, et toute la rédaction prie afin qu’elle soit retrouvée saine et sauve très rapidement.
Agathe Durier
Le week-end précédent – Samedi 14 mai 2016
15 h 00 – Autoroute A1, en direction de Paris
La berline noire, immatriculée CD, corps diplomatique, roulait depuis une vingtaine de minutes parmi un flux de véhicules plutôt ralenti. Collin Clarke, confortablement installé sur la banquette arrière, posait un regard bienveillant sur son fils, Zachariah, 12 ans. Ce diplomate américain, originaire des Caraïbes, venait d’arriver en France sur invitation de l’ambassadeur des États-Unis. Il devait rencontrer plusieurs entrepreneurs européens et négocier des contrats d’import-export dont le montant atteignait plusieurs dizaines de millions de dollars. Il emmenait toujours Zachariah, de santé fragile, dans ses déplacements, et tenait à ce que ce voyage l’aide à obtenir un bon niveau de français. Durant le séjour, il était interdit de parler anglais.
Un van sombre profita de la circulation en accordéon pour se faufiler devant eux. Le chauffeur ne s’en offusqua pas. Professionnel, il conduisait prudemment.
L’enfant leva les yeux de sa console portable, attiré par le vrombissement de deux motards arrivés à sa hauteur. Son père, au téléphone dans une discussion, lui semblant plus qu’ennuyeuse, n’y prêta pas attention. Les individus casqués se laissèrent distancer et Zachariah replongea dans une partie virtuelle de football américain.
Alors que la file de voitures avançait à vitesse constante, à peine sous la limite autorisée, le chauffeur pila d’un coup sous un tunnel, en maugréant une insulte à demi-voix. Pourtant, les autres colonnes poursuivaient leur route sans ralentissement. Les motards réapparurent soudainement de part et d’autre de la berline. Les portes arrière du van s’ouvrirent et un homme cagoulé, équipé d’un fusil à pompe, braqua le conducteur qui leva immédiatement les mains et libéra quelques gouttes d’urine. Les pilotes sortirent chacun un Uzi dont ils dirigèrent les canons vers les passagers. Celui de droite brandit l’arme et brisa la vitre qui explosa en multiples morceaux. Collin Clarke anticipa et eut juste le temps d’utiliser son corps comme rempart pour protéger son fils. Zachariah poussa un cri en se réfugiant dans les bras de son père. La vitre du chauffeur subit le même sort une seconde après.
— Ouvre le coffre ! Vite ou tu te prends une rafale ! hurla le motard d’une voix étouffée à l’incontinent.
Il ne se fit pas prier. Gardant un œil implorant sur l’homme au fusil à pompe, de peur qu’il ne pensât à un geste malencontreux, il tira sur la poignée située à sa gauche, près de sa jambe. Il libéra ainsi l’accès au coffre. L’agresseur se dirigea vers l’arrière du véhicule. Collin Clarke sentit une bouffée d’adrénaline inonder son corps. Il ne pouvait pas les laisser faire. Il devinait l’objet de leur recherche. Il détacha sa ceinture et tenta de bondir en dehors.
— Non ! Ne prenez pas ça ! cria-t-il en panique, suant, toutes veines dehors.
— Ta gueule ! rétorqua l’autre homme casqué.
Cette réponse s’accompagna d’un coup de crosse de l’arme automatique qui renvoya Collin Clarke sur son siège, la vue brouillée par le sang qui coulait d’une plaie frontale. Il sentit à peine le contact d’un objet jeté sur ses cuisses, poursuivi d’une consigne : « Don’t help cops !3»
Sonné, il ne comprit que trop tard, une fois le rugissement des deux-roues évanoui, que ce qu’il avait de plus précieux venait de s’envoler.
Le van avait disparu. Les klaxons des véhicules, qui n’avaient pas assisté à la scène, râlaient de façon tonitruante.
Malgré son état, le diplomate s’enquit immédiatement de celui de son garçon.
— Zach, Zach ! Are you ok ?4
— I’m scared Daddy…5sanglota l’enfant dans sa langue maternelle, le français ne faisant pas partie du réflexe de survie.
Collin Clarke serra son fils dans ses bras en lui murmurant des mots rassurants. Il essuya ensuite son front avec un mouchoir en tissu. Ce n’est qu’après qu’il s’intéressa à l’objet abandonné par l’attaquant. Un téléphone portable, un vieux modèle à clapet. À l’arrière, une étiquette collée livrait une dernière info : « Wait for our call6 ».
Le Dauphiné Libéré – édition du 1er janvier 2016
Disparition de Jeanne Poncet : le soulagement.
Attendu le 25 décembre, à Noël, le miracle aura finalement eu lieu au Nouvel An.
L’adolescente de 14 ans, ayant disparu depuis quinze jours, a fait sa réapparition hier soir, peu avant minuit.
Selon les informations dont nous disposons, elle aurait été ramenée dans un commissariat de Grenoble par un sans domicile fixe. Ce dernier, dans le doute, a été immédiatement placé en garde à vue afin de rechercher sa possible implication dans un éventuel enlèvement.
L’état de la jeune fille a nécessité son admission dans le service de pédiatrie au Centre Hospitalier Universitaire Grenoble Alpes pour une évaluation. Sa vie ne serait pas en danger.
L’ensemble de la rédaction se joint à moi pour partager ce moment de joie avec la famille de Jeanne. Nous lui souhaitons un prompt rétablissement.
Agathe Durier
Dimanche 15 mai 2016
23 h 45 – Chantier, quartier Gerland, Lyon 7e Arrondissement
José Ramirez paniquait. La scène qu’il contemplait n’était absolument pas prévue. Il devait épauler Bruno au cas où ça tournerait mal. Mais il ne devait y avoir qu’un cadavre. Et, en plus, il n’avait même pas pu lui indiquer la cachette.
Le temps de reprendre le contrôle de son cerveau, il empoigna son téléphone et, via l’application de messagerie cryptée, écrivit à son contact.
« Problème, ils sont morts tous les deux. Rien compris. Deux coups de feu. Manque la position du colis… mais forcément dans une de nos planques… je t’envoie la liste… et le numéro pour joindre l’américain, comme prévu… »
23 h 46 – Dans un hôtel discret de la proche banlieue lyonnaise
L’homme laissa échapper un grognement en plus de son râle orgasmique. Une sonnerie, caractéristique d’un message urgent, retentit au moment où il terminait sa saillie bestiale.
— Oh non, Mirko… soupira la femme sous lui, frustrée qu’il abandonne l’action aussi rapidement, comme s’il ne ressentait absolument rien.
Il n’y prêta pas attention, et son visage grimaça à la lecture de son écran.
Elle se colla contre son dos et lui murmura dans l’oreille :
— Je suis sûre que ça peut attendre. Tu sais, je voulais te dire… on est si bien ensemble… je vais quitter Bruno… d’une certaine manière… j’ai fait ça pour nous.
— Urgent… Travail… Dois partir… répondit-il, sans même entendre ses mots.
Jessica resta nue sur le lit, circonspecte, mais elle ne reprochait rien à cet homme blessé par la vie qui la rendait si heureuse. Bien plus que son mari, qui ne la gâtait pas à hauteur de ses revenus. Elle en savait peu sur son passé, la guerre de Yougoslavie, la perte de ses parents, son emploi de chauffeur-livreur dans la région. Elle n’osait pas lui demander le rapport entre son job et une urgence nocturne. Elle ne pouvait croire qu’il fréquentait une autre femme, elle assurait bien trop au lit. Et il lui avait promis de l’épouser. Avec la somme qu’elle comptait prendre à Bruno, ce mariage serait somptueux.
23 h 55 – Quelque part aux environs de Grenoble
— Bordel de merde ! Des incapables ! Passe le message : qu’il se débarrasse de tout ça, corps et preuves ! Et vite !
— Bien patron, répondit l’employé au fort accent de l’Est, conservant un sang-froid glaçant. Mais corps Lopez pas possible, compliqué.
— VOUS ME FAITES CHIER ! hurla le Boss avant de s’intéresser subitement à un autre sujet. Et le colis ? Il est où le colis ? Dis-moi que quelqu’un le sait !
— Désolé patron, avec plan, seulement eux savoir. Morts avant parler. Mais Ramirez penser planque eux. Je avoir liste.
— TROUVE-LE !! QUITTE À DÉFONCER LA GUEULE DE TOUS LEURS LARBINS !!
— Ok patron.
— Ah au fait Zdenko ! Fais aussi le ménage, il va paniquer, il a trop d’infos…
L’homme qui venait de vociférer ces ordres jeta sur la table basse son téléphone dernier cri, sécurisé, intraçable, et alluma sa vingtième cigarette de la soirée. Tout avait été pensé et pourtant le résultat était un désastre. Si la police retrouvait deux corps au lieu d’un, elle risquerait de croire à une intervention de rivaux hors de Lyon, et donc de Grenoble. Un malheur n’arrivant jamais seul, qui sait quelles autres erreurs avaient été commises ce soir ? Il écrasa son mégot avec rage, but le fond de son verre de whisky, poussa un violent « MEEEERDE !!! ». Puis il expira longuement avant de s’asseoir en face de son bureau, et tenta de se rassurer. Après tout, il menait la barque, enfin le yacht, de tout son business depuis plusieurs années sans avoir été inquiété. Il était assez craint pour que personne ne permît de remonter jusqu’à lui. Et il savait faire taire les plus récalcitrants si besoin.
Marco Ferroni, 49 ans, avait hérité de son oncle les rênes de l’entreprise familiale. Un homme, au type méditerranéen. Ses cheveux étaient inondés de gel, et il s’assurait d’être toujours tiré à quatre épingles dans des costumes hors de prix. Il avait considérablement développé son royaume grâce à l’aide de la ’Ndrangheta, la mafia calabraise, dont faisait partie sa famille depuis deux générations.
Il n’avait que 19 ans lorsque son père fut assassiné. Ce dernier lui avait inculqué dès le plus jeune âge la notion d’enrichissement, du pouvoir de l’argent, d’user de la force et de la ruse pour dominer les autres, sous peine de se faire piétiner.
Il ne lui avait légué qu’une chevalière surmontée d’un quartz sculpté. La symbolique des éléments était importante. Il avait laissé une note écrite : « Cette pierre te rappellera mon enseignement, cet animal sera ton totem, sois machiavélique ! »
Le Dauphiné Libéré – édition du 4 janvier 2016
Disparition de Jeanne Poncet, l’adolescente accuse.
Jeanne Poncet avait été admise à l’hôpital après les quinze derniers jours passés dans la rue. Ramenée dans un commissariat par un sans domicile fixe, finalement relâché à la suite de sa garde à vue, elle s’était à peine nourrie durant sa supposée fugue. Selon l’homme qui s’est présenté avec elle, elle aurait erré deux semaines dans plusieurs squats, sans avoir subi une quelconque agression.
Contre toute attente, après un week-end de repos pour la jeune fille de 14 ans, ayant permis une réhydratation et un entretien psychologique, Jeanne a accusé son père, Bertrand Poncet, de maltraitance ainsi que sur son petit frère. Toujours selon une source bien informée, elle aurait fait mention de violences sexuelles. L’enquête a été confiée à la Brigade de Protection de la Famille (BPF). Nous ne savons pas encore si son père a été mis en garde à vue.
La mère de Jeanne, Élisabeth Poncet, n’a pas voulu répondre à nos questions.
Agathe Durier
Lundi 16 mai 2016
Minuit – Chantier, quartier Gerland, Lyon 7e arrondissement
José Ramirez trouva le temps bien long. Il sursauta quand son portable vibra. Il découvrit le message fébrilement.
« Débarrasser corps. Aller toi savoir où Grenoble. Tout matériel pour disparaître… Je retrouver toi là »
Enfin des ordres. Pas d’improvisation, simple, efficace. Ce n’était pas sa faute. Dans un peu moins de deux heures, si tout se passait bien, il serait à l’abri et le plan reprendrait le bon chemin. Ils auront pensé à tout, forcément. Des pros.
01 h 43 – Quelque part à l’entrée de Grenoble
La camionnette aux multiples tons de gris, résultat de la somme de plusieurs accrochages et de changements de pièces de carrosserie, flanquée de l’enseigne « Soudeur&Co », se garait dans le hangar aux tôles rouillées. Ramirez, au volant, était très stressé. Il était pourtant en sécurité ici. Personne n’allait surgir pour lui passer les menottes. Personne n’allait découvrir le cadavre qui gisait à l’arrière. Le lieu appartenait de manière indirecte au Boss. Pas de souci.
Le Serbe, comme il l’appelait, lui avait bien expliqué qu’il devait faire disparaître le corps dans cette usine à l’abandon. Qu’il y aurait tout le nécessaire afin qu’il ne reste plus rien. Il savait qu’il trouverait des fûts de soude. Tout pour en faire une bouillie. Le Serbe lui avait promis une sacrée récompense pour son aide : la direction de la nouvelle équipe lyonnaise.
Ramirez profita du silence autour de lui durant une minute. Il sortit une cigarette qu’il alluma avec un vieux Zippo, seul héritage de son père, victime d’un règlement de compte lorsqu’il n’avait que 15 ans. Sa mère avait sombré dans la dépression, et, incapable de gérer son fils, ce dernier n’avait pas hésité à embrasser la même voie que son paternel. « Ça ou autre chose, faut bien survivre… » disait-il à ses camarades du quartier qui essayaient de le raisonner.
Dès lors, il fit son bonhomme de chemin dans le monde de la drogue et du racket, en passant par le vol à main armée. Il était fasciné, depuis tout petit, par les films sur la mafia, les yakuzas, les gangs américains, le grand banditisme français. La loi du plus fort, mort aux vaches, l’oseille et une vie de libertés.
Il n’en était qu’à la moitié de sa cigarette lorsqu’il perçut le bruit d’un moteur. Il se redressa subitement, jeta le mégot par la fenêtre entrouverte et scruta vers l’entrée du hangar. Pas de phares allumés, silence. Au bout de quelques secondes, il crut apercevoir une forme humaine se déplacer puis s’immobiliser. Une goutte de sueur perla le long de sa tempe. Le Serbe, certainement. Mais un fort et mauvais pressentiment le traversa. Une seconde plus tard, un flash lumineux éclaira transitoirement le visage de la silhouette. José n’eut pas bien le temps d’analyser l’image imprimée sur ses rétines. La roquette du RPG-7 dévia et manqua le réservoir, mais atteignit la portière latérale. Le métal en fusion éjecté transperça sans difficulté la carrosserie. Les deux bouteilles de gaz, situées derrière le siège conducteur, subirent le même sort. Le blast de l’explosion souffla les portes arrière et projeta Ramirez vers l’avant. Son thorax s’écrasa contre le volant lui coupant à tout jamais la respiration. Un éclat de tôle, de la taille d’une main, scalpa son crâne. Ses yeux regardaient, sans le voir, une partie de son cerveau étalée sur le tableau de bord. Le cadavre, à l'arrière, se consumait, léché par les flammes.
Le Dauphiné Libéré – édition du 11 janvier 2016
Jeanne Poncet : Accusations de maltraitance, le parquet classe l’affaire.
Après une semaine d’auditions, d’expertises psychiatriques, les accusations de maltraitance et de violences sexuelles sur Jeanne et son petit frère, Jules, ont été classées sans suite.
En effet, après deux jours de garde à vue pour leur père, Bertrand Poncet, aucune preuve n’aurait pu être apportée. Il a donc été libéré. Les enfants avaient été placés chez un oncle et une tante en attendant la fin de l’enquête. Selon les rapports de police, Jules, 5 ans, qualifié de réservé, aurait déclaré que tout allait bien avec son père.
Après plusieurs entretiens entre les experts et Jeanne, d’une part, et sa mère, d’autre part, ils auraient conclu à une personnalité histrionique, un besoin d’être le centre d’attention. Sa mère aurait rapporté un conflit depuis deux ans, avec de nombreux mensonges. Elle aurait décrit des crises de colère théâtrales et des scarifications en guise de jeux avec ses camarades de classe. Elle aurait ajouté que sa fille avait certainement fugué pour faire son intéressante, je cite : « comme sa couleur de cheveux ». Son mari serait très doux et patient avec les enfants, toujours selon ses dires.
Les expertises médico-légales auraient conclu à l’absence de traces de coups ou de sévices sexuels.
La famille est donc à nouveau réunie et un suivi psychologique sera mis en place devant cet événement traumatisant pour tous.
Agathe Durier
Lundi 16 mai 2016
10 h 40 – 36 quai des Orfèvres, Paris
— Bonjour messieurs ! On nous a confié cette affaire. Trop sérieuse pour certains de nos collègues, et pas assez pour faire intervenir des agences gouvernementales, mais on nous surveille. Avez-vous de bonnes nouvelles à m’annoncer ?
Ingrid Bélier, capitaine de la PJ de Paris, lança les hostilités avant même d’avoir dépassé l’entrée du bureau. Cette grande blonde aux yeux bleus avait été promue il y a maintenant quatre ans et dirigeait une des équipes à cet étage du 36. Malgré le fiasco de 2010, un attentat qu’elle n’avait pu déjouer, elle était restée en poste avec ses collègues de l’époque en tant que lieutenante. Elle avait parfait sa formation auprès d’un officier intérimaire, puis, devant ses compétences croissantes, avait pris du grade. L’ancienne capitaine avait été mutée à Lyon.
Vincent, Hugo et Adrien, fidèles eux aussi, mais toujours lieutenants, saluèrent leur supérieure d’un hochement de tête. L’enquête de 2010 avait laissé des traces.
Hugo Scacci, l’athlète de l’équipe, avait troqué au fil des années son embonpoint pour quelques kilos de muscles. Terminés les bretelles et pantalons larges. Il avait écrabouillé sa frustration en levant de la fonte. Une façon de renforcer son esprit.
Vincent Carnot était passé par la case burn-out. Il avait mal vécu l’évictionde l’ancienne capitaine et surtout le nombre de victimes. Il le considérait comme le résultat de son incompétence. Habituellement vif, il avait été minable. Le reste de l’équipe n’avait pas mieux fait, mais ce fut plus fort que lui. Il s’était senti responsable et coupable. Bien que son esprit fût ravivé après deux ans de psychanalyse, son corps, lui, avait gagné en maigreur.
Adrien Lombard n’avait pas changé physiquement en six ans. Il avait évacué le plus rapidement possible cet échec et, pour éviter que cela ne se reproduise, s’était perfectionné autant qu’il pût dans la maitrise informatique et l’utilisation des dernières technologies à disposition pour traquer les criminels sur le Net. Objectif : dépendre au minimum de la police scientifique pour accélérer les recherches.
Vincent entama sa présentation.
— Bonjour Ingrid. Je reprends les faits. Ce samedi 14 mai à 15h08 précisément, dans un tunnel de l’autoroute A1, deux motards et le passager d’un van ont braqué une voiture diplomatique et volé une partie du contenu du coffre. Le VIP est un diplomate américain, Collin Clarke, accompagné de son fils, Zachariah, 12 ans. Les caméras de sécurité ont tout filmé. Évidemment, aucune plaque sur les véhicules des braqueurs, dont on perd la trace sur l’autoroute très vite. Heureusement aucune victime, même si l’Américain a pris un sale coup sur le crâne. D’après les images, un seul contenant de la taille d’une valise cabine a été emporté, mais pour le moment, il n’a pas dévoilé le contenu de cette valise. Ce diplomate n’est pas très loquace, mais après un tel choc, ça ne m’étonne pas.
— Pour ne pas révéler ce qui lui a été volé, c’est qu’il n’a pas spécialement envie qu’on soit au courant, déclara Hugo, se rendant compte rapidement de la trivialité de sa remarque.
— J’ai essayé de fouiner du côté de l’aéroport, dit Adrien en pianotant sur son clavier. Il est arrivé en jet privé. Le manifeste de vol ne mentionne pas la nature de la cargaison. Serait-ce une couverture, et un « objet » d’une valeur importante pour les USA ?
— Tu veux parler d’une grosse somme en espèce ou en lingots, une monnaie d’échange contre un prisonnier, un financement de coup d’État ? demanda Hugo, tentant de se rattraper.
— Ne vous emballez pas les gars, rétorque Ingrid. Si c’était le cas, la DGSE et la DGSI nous auraient déjà envoyés balader et la CIA se serait déguisée en agent de la voirie pour retourner le moindre gravillon et trouver une piste. Je pense qu’il va falloir un peu de persuasion pour obtenir des réponses. Et puis, s’il n’a pas envie qu’on retrouve son truc, ça le regarde. On va se concentrer sur les agresseurs, l’attaque à main armée et les coups et blessures. Je vous rappelle qu’il y a un enfant dans l’histoire aussi. Sacré trauma !
— En plus, aucun agent de sécurité avec eux. Donc, soit la cargaison n’avait rien d’important, au-delà du côté personnel pour l’Américain, soit c’est ultra-secret et on a affaire à du grand espionnage. Comme dit Ingrid, on ne nous aurait pas confié l’enquête dans ce cas. Sans oublier qu’y mêler son fils aurait été dangereux, conclut Vincent.
— Bien, donc un vol à main armée classique, on en a vu d’autres, enchaina Ingrid. On manque d’éléments. Je vais aller discuter avec notre diplomate sans rien forcer. Son immunité pourrait être un sacré frein. En attendant, tentez de retrouver le van et les motos avec la vidéosurveillance. Il y a aussi forcément quelqu’un au courant du contenu du coffre et qui a informé les agresseurs. Interrogez le chauffeur. On fait le point en fin d’après-midi.
La capitaine Bélier prit son blouson, enregistra dans sa mémoire l’adresse de l’hôtel où séjournaient les victimes et quitta le bureau.
Les trois lieutenants se regardèrent l’un l’autre, perplexes à l’idée d’obtenir une piste d’ici la fin de la journée. Ils savaient, via les rapports établis le jour même de l’attaque, que le chauffeur avait vidé sa vessie. Il ne s’attendait manifestement pas à ce genre d’incident sur sa route. Peu de chance donc qu’il ait tenu un quelconque rôle dans cette histoire. Quant aux véhicules utilisés par ce qui semble une équipe bien organisée, ils ne sont en général jamais retrouvés, intacts du moins.
10 h 40 – Bureaux de la PJ de Grenoble
— Bonjour les gars !
Philippe Merck, commandant de la brigade criminelle de Grenoble, venait d’entrer dans la salle de réunion. L’équipe était réduite. Il espérait l’arrivée, en septembre, de deux lieutenants tout droit sortis de l’école. En attendant, deux officiers géraient avec lui et, pour des tâches purement administratives, il réquisitionnait deux brigadiers. Ces derniers transmettaient leurs informations aux officiers de police.
Proche de la cinquantaine, bien conservé, un visage privilégié, célibataire sans enfants, il avait dédié sa vie à la police. Il croyait dur comme fer en la loi. Il se jetait corps et âme dans chaque enquête, ne levant le pied qu’une fois l’énigme résolue. Il regrettait juste que la justice ne suive pas toujours les conclusions obtenues. Combien de coupables relâchés bien trop tôt, devenus récidivistes, combien sauvés des geôles par des avocats qui exploitaient la moindre faille de procédure ? Mais il persévérait, convaincu que s’il baissait les bras, la situation serait bien pire. Du côté de sa vie privée, de simples aventures, aucun engagement.
— Bon, vous êtes tous au courant pour les corps retrouvés à l’entrée de la ville dans cette camionnette à moitié cramée. On a de la chance que le feu ait été circonscrit rapidement. Les premiers éléments recueillis sur place nous orientent sur au moins un individu lié au trafic de stupéfiants. Patrick, s’il te plait.
Patrick Borde, capitaine en second de l’équipe. Un homme replet, au crâne bien dégarni, le visage marqué par ses 56 printemps. Il avait passé 20 ans à la brigade des stups, avant sa mutation à la criminelle, sous les ordres de Merck, pour une sombre histoire de corruption dont on n’avait jamais pu prouver les faits.
Il plaça ses lunettes spéciales presbytie sur son front en se raclant la gorge. Il essuya la sueur sur ses tempes du dos de sa main, semblant mal à l’aise, et s’exprima.
— Bien… alors… le conducteur du véhicule s’appelle José Ramirez. Je vous la fais courte, tous les détails arriveront sur vos PC. Il est connu pour ses liens avec le trafic de stups à Lyon. Selon mes sources, il n’y a aucune collaboration entre Lyon et Grenoble sur ce terrain. Ce serait même plutôt une guerre ouverte… Mais je vais demander aux anciens collègues si le vent a tourné…
Il fut interrompu par une sonnerie insistante en provenance de son téléphone portable. Il la négligea jusqu’à ce qu’il s’impatientât. Il sortit le mobile de la poche arrière de son pantalon et bloqua sur l’écran durant deux secondes. Un toussotement volontaire de Merck réactiva son attention. Il appuya sur un bouton, coupant le son, mais pas la vibration. Il le replaça dans sa poche et reprit, balbutiant :
— Pardon… euh… J’en étais où ? Oui, ok… Que faisait-il dans le coin ? Aucune idée. Une chose certaine, le véhicule a été la cible d’une roquette. Ça, c’est plutôt le mode opératoire des albanais qui bossent dans notre secteur. Vous l’aurez compris, rien n’est bien clair dans cette affaire. Je vous fais confiance pour trouver des réponses, moi je m’occupe de faire parler les indics.
Les vibrations contre sa fesse droite se répétaient. Il s’excusa et gagna prestement la sortie. Hésitant, il finit par se diriger vers les toilettes.
Dans la salle de réunion, Merck distribua les missions de chacun, puis se rendit vers le couloir. Il avait bien perçu le trouble chez son collègue. Il le vit prendre la coursive de gauche vers, entre autres, les sanitaires et le suivit. À ce moment, Julien Tramier, capitaine stagiaire, le héla. Merck n’eut d’autre choix que de répondre à ses questions diverses et valider ses décisions.
Un peu moins d’une minute de retard sur Borde. Merck se rendit instinctivement aux toilettes pour hommes. Il ouvrit la porte en toute discrétion et perçut des bribes de conversation. L’endroit semblait désert. La voix provenait des WC du fond.
— Mais bordel, fallait prévenir ! Je fais comm… ?
Borde vit dépasser la pointe d’une chaussure sous la porte de son vestibule intime, en même temps qu’un toussotement. L’écouteur loin de son oreille, il entendit hurler à l’autre bout du fil. Il coupa immédiatement la communication. Il utilisa une application de messagerie cryptée alors que Merck s’adressa à lui.
— Patrick ? C’est toi ? Ça va ? Y a un souci ?
Tout en tapant son message « Pas seul stop appels trop risqués », il répondit :
— Ah euh, non, non, ça va… un peu dérangé du bide, encore un tacos pas frais d’hier soir… tu sais ce que c’est…
— Ok je vois, mais t’avais l’air pas content au téléphone…
La réponse à son message parvint à ce moment : « Régler ça ou toi sauter ! ».
Il frissonna.
— Patrick ?
— Oui… oui, lâcha-t-il en déglutissant sa salive avec effort. C’est rien, un souci familial… ça bousille mon emploi du temps du week-end…
— Bien… je te laisse à tes désordres internes…
Le commandant rebroussa chemin, pensif.
10 h 40 – Bureaux de la PJ de Lyon
