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Marc, jeune médecin urgentiste, tente de survivre dans un univers où le soleil ne brille pas pour tous. L’épanouissement professionnel mais aussi la sécurité de l’emploi envahissent son quotidien. Supporter la souffrance comme les exigences de ses patients, l’égo de son confrère Michel, le déclin de l’hôpital, l’injustice inéluctable et nauséabonde des urgences est un combat épuisant de chaque instant.
Sa vie privée n’est pas plus brillante. Son rapport aux femmes est complexe. Le désir de trouver l’amour, le vrai, se heurte à d’irrépressibles pulsions de passer à l’acte.
De son côté, Miranda Heart, capitaine de police, douée et expérimentée, va pour la première fois être confrontée à un puzzle machiavélique. Un féminicide de plus, mais d’une rare violence. Arrivera-t-elle à résoudre les crimes qui entourent le parcours de ces médecins singuliers ?
Perdu entre cet inquiétant collègue au passé douteux et les femmes de sa vie, Marc quittera son univers plutôt privilégié, bien que fragile, pour une rencontre avec le Diable...
À PROPOS DE L'AUTEUR
Franck Mazière, originaire d’Ile-de-France, vit à Lyon depuis 11 ans. Médecin urgentiste depuis 15 ans, il a travaillé dans des services d’urgences, de soins intensifs et au SAMU. Avec une imagination sans cesse en mouvement, il nous livre un brillant premier roman au style percutant qui casse les codes classiques du genre.
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Seitenzahl: 637
Veröffentlichungsjahr: 2023
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Un sujet brûlant
Burn-out aux urgences
Envoi de manuscrits :Les Passagères, 1 chemin des Pièces, 49260 Le Coudray-Macouard
© Les Passagères, 2023.
Tous droits réservés.
Franck Mazière
Un sujet brûlantBurn-out aux urgences
Thriller
Pour leur soutien de tous les instants :
À mes parents,
À mon frère,
À mes enfants.
À Sasha, ma grande nièce, future autrice à succès,
À Charlie, ma petite nièce, qui réussira tout grâce à sa volonté.
À toute ma famille, présente ou disparue.
Cette œuvre est une fiction. Toute ressemblance avec des évènements et/ou des personnages existants ou ayant existé serait purement fortuite.
Prologue
Noir. Pas dodo. Cris. Maman ? Tu cries maman ? Peur. Trouver maman.
Les yeux embués, le petit garçon suit le mur qui mène vers les hurlements. Son doudou sous le bras, il marche à petits pas. Il frissonne. Arrivé au seuil de la cuisine, ses yeux s’écarquillent. Il ressent dans sa frêle poitrine un tremblement de terre. Le silence s’impose. Il ne perçoit plus aucun son extérieur, révélant ceux des battements de son cœur. Rapides. Sa main droite, frôlant la rugosité du mur, tente de s’accrocher à ce qu’elle peut. Une odeur désagréable, mélange d’alcool et d’épices, piétine ses narines. Des flots rouges jaillissent du cou de maman, une éruption volcanique. La lame du couteau qui la pénètre l’éblouit. Il voit à l’autre extrémité, le bras puissant et habituellement châtieur du père. Son visage marqué par une haine incontrôlable. Maman s’effondre, secouée de spasmes, les yeux exorbités. Le regard patriarcal, soudainement détourné par la présence du gamin, passe de la haine au désespoir. Des larmes s’évadent de glandes lacrymales que l’on croyait taries. Il s’immobilise, se laissant porter par le réfrigérateur. Dans une main, l’arme dégouline de sang. Dans l’autre, une bouteille de whisky vide, son contenu en partie répandu au sol.
Quartier pavillonnaire, banlieue aisée. La maison donnait sur un jardin propret, dont maman prenait grand soin. La voiture de luxe du père, garée fièrement à l’extérieur, lui permettait de montrer sa supériorité. Laquelle ? Surtout davantage de place, dans le garage, aux bouteilles de vin, de vodka et autres breuvages de mort. Le fils avait l’air épanoui lorsqu’il jouait dans le jardin avec maman. Le père était peu présent. Cadre supérieur dans une boite de finances, les horaires étaient larges. Jamais de plainte des voisins. Sourds lorsqu’il gueulait sur une femme pas assez serviable et un gosse turbulent, selon lui. Une fois, un œil au beurre noir, remarqué par la maîtresse. Maman prétexta une porte sortie de nulle part. Excuse classique.
Ces derniers mois, trompé par l’alcool, il pensait l’être aussi par son épouse. Maman n’avait jamais eu d’yeux que pour lui, on se demandait bien pourquoi.
Pourquoi pas un autre ravage ? Une bonne pancréatite, un coma éthylique, une cirrhose… Non. La violence conjugale voulait se marrer un peu.
Pour lui, une longue peine de prison, trop courte. Pour maman, une mort horrible, condamnée à rester loin de sa chair.
La police arrive sur les lieux vers cinq heures du matin.
Seule et unique fois où ces cris, pourtant récurrents, ont dérangé suffisamment le voisinage pour le sortir du sommeil et lancer l’alerte. Le silence qui leur succédé a été, cette nuit, bien différent. Il a changé à jamais la vie d’un être fragile
Les fonctionnaires retrouvent le père effondré sur le sol de la cuisine, un couteau ensanglanté dans une main, le regard perdu dans le vide, le visage griffé. Une bouteille brisée à ses pieds. Une multitude d’aliments et contenants jonchent le carrelage, témoins de la lutte. À côté, étendu dans une mare écarlate, le corps d’une femme sans vie. Une abeille en peluche contre lui, un enfant demande à sa maman de se réveiller, les larmes au bord des yeux. Assassin présumé désarmé, menotté. Petit garçon dans les bras d’un policier. « Je l’aime ta mère, c’est pour ça ! Je l’aime ! Ne m’en veux pas ! ». Ces mots résonnent dans la tête du petit ange sans qu’il en comprenne le sens. Les services sociaux prévenus, ce bonhomme innocent est conduit dans un foyer pour la nuit, accompagné par une psychologue. À ce moment, il aurait surtout besoin de maman. Ironie du sort.
Entre psychothérapies et familles d’accueil, il réussira à traverser enfance et adolescence difficiles, aidé par son entêtement à enfouir ses souvenirs. Ses parents, enfants uniques, les grands-parents décédés, il n’a pas d’autre lien familial. Il apprendra vers l’âge de douze ans le suicide du père. Sans laisser aucun mot, aucun testament, aucun regret formulé. Le notaire mettra en vente la maison familiale, propriété légale de sa mère. L’argent, placé sur un compte, sera débloqué à sa majorité. Des dernières séances introspectives de son adolescence resteront deux questions sans réponse :
Aimer c’est souffrir soi-même ? C’est faire souffrir l’autre ?
Résistant au processus analytique, il arrêtera toute thérapie.
Travailler pour oublier…
Première partie
États d’âme et Désillusions
L’Usine, un surnom renommé du centre de la capitale. Un hôpital, une fourmilière. Une vieille carcasse vivante de béton et de métal surplombée d’une brume grisâtre. La fumée de l’incinérateur de déchets avec sa haute cheminée. Une cité minière du soin. Un monstre de santé industrielle. Ouvriers, manutentionnaires, magasiniers, la sueur au front, la crasse sur les joues, les mains dans le cambouis. Contremaîtres, ingénieurs renonçant à l’humain pour la rentabilité. Rentabilité imposée par les directeurs commerciaux et le PDG, qui ne pensent qu’en termes d’argent, peu importe si les employés des bas-fonds survivent ou pas.
La bête émerge de son demi-sommeil. Lentement. Durement. Bruyamment. Jamais vraiment endormie, attention au coup de grisou.
Une nuit à l’hôpital. Des couloirs vides, parfois un silence glaçant, parfois des pas qui résonnent. Des néons qui palpitent. Des chuchotements. L’agitation du service des urgences qui ne désemplit pas ou de la réanimation qui reçoit un patient grave. Les constats de chute s’ils ont de la chance, de décès s’ils en ont moins.
Le jour, c’est l’abondance de patients, malades ou non. Le pointage en file indienne des personnels paramédicaux, des agents de service, des secrétaires, des agents de sécurité. Le personnel médical qui se jette dans cette gueule béante qui les recrachera à la moindre erreur. Les administratifs enfermés dans leur bulle monétaire. Le ballet des visiteurs, des prestataires, des ambulances… L’effervescence d’une entreprise de taille inhumaine.
Le bio-nettoyage entame les salles d’hospitalisation. Les lits, loin de leur chambre, emmènent les patients vers les différents examens ou interventions chirurgicales. Les soignants arrivent pour une nouvelle journée de don de soi, tandis que leurs collègues, après une nuit de durs labeurs, rentrent chez eux, épuisés, vivre le reste de leur vie.
Vu du ciel, on remarque tout de suite le bâtiment principal. Une grande structure en « i » de neuf étages. Un couloir gigantesque, d’un axe nord-sud, distribuant ascenseurs et escaliers. Le rez-de-chaussée regroupe les services des urgences, de réanimation, d’imagerie médicale et des consultations externes. Les étages se partagent ceux des spécialités médicales, chirurgicales et d’explorations fonctionnelles. Entre la réanimation et le SAU1, sous les blocs opératoires, une arche permet de garer les véhicules du SMUR2, le bras armé du SAMU3. Juste en face, à l’est, les réserves de bouteilles d’oxygène, et la citerne principale. Elle apporte une bouffée d’air frais à l’ensemble du bâtiment via un réseau complexe de tuyaux. Au nord, une structure circulaire, pour le point du « i », dispose du service de gynécologie-obstétrique, avec ses urgences dédiées et sa maternité, et du service de pédiatrie, de la réanimation néonatale à l’hospitalisation conventionnelle. De part et d’autre se tiennent deux structures plus modestes. Pour l’une, toute l’administration et les services techniques, pour l’autre, les laboratoires d’analyses biologiques. Elles ont été construites dans un second temps, au moment où l’hôpital, en pleine expansion, manquait de place. L’architecte du bâtiment principal avait essayé de s’y opposer, car cela gâchait son monument, son idée du « i » unique comme « innovation ».
Vendredi 16 octobre 2009
7h50 – À l’Usine
Des petits groupes d’ados s’agglutinent dans le couloir du hall principal, puis se séparent vers les différents bâtiments, les différents services. Une dizaine d’entre eux arrivent aux urgences. Erreur, ce ne sont pas des ados mais des externes, de la quatrième à la sixième année d’études de médecine, de vingt-deux à vingt-quatre ans. On dirait des gosses, l’année de leur baccalauréat. Et pourtant, les plus vieux, un an plus tard, auront le titre de médecin en formation, des internes. Difficile de les croire responsables de vies humaines, tant ils apparaissent si peu sûrs d’eux, si maladroits, si gamins. Au stade de l’internat, on devine l’énorme épée de Damoclès qui se place au-dessus de la tête des médecins et des patients. Pour éviter qu’elle ne s’abatte, ils devraient avancer ensemble, main dans la main, ce qui est rarement le cas. En attendant, on essaye de leur apprendre des choses à ces nouvelles générations.
Les urgences. Un couloir de souffrance, réelle ou surjouée, une pièce où s’entassent les patients, une plus petite où s’agglutinent les médecins, qui essaient de les prendre en charge. Du mieux qu’ils peuvent, avec ce qu’on leur donne. Mais pour certains patients, peu importe, le plus important c’est le temps… « Vous comprenez, Docteur, faut que j’aille travailler », « Monsieur, voyons, vous avez un doigt en moins… ».
On prend un dossier, on s’enferme dans le box avec le plaignant, on en ressort, on court, on fait les prescriptions, on cherche une infirmière, vite, il faut libérer le box, remplir la demande de radio, écrire son observation, non pas le temps, M. X a encore mal, prescris-lui un antalgique, putain tu fous quoi ?! Faut conclure les autres dossiers et les faire sortir, on n’a plus de brancard, pourquoi Mme Y n’est pas encore montée en orthopédie ? Hey ! Un patient au déchocage, on laisse tomber le reste pour s’en occuper. Juste vingt dossiers non vus, quinze en cours… on entend les râleurs dans la salle d’attente : « mais qu’est-ce qu’ils foutent, ça fait deux heures qu’on poireaute !? » … rien les gars, rien, on se tourne les pouces et on boit un verre… soyez… patients…
Les urgentistes ont chacun leur caractère. Ici comme ailleurs, on n’échappe pas à la mauvaise ambiance, les ragots, l’hypocrisie, les clans, les jalousies, les moqueries. Tous dans la même galère, on devrait se soutenir. L’Homme est ainsi. Aux extrêmes, il y a les vrais gentils – trop parfois – et les vrais enfoirés qui simulent la sympathie, mais au fond de l’âme réellement noir. Au milieu, tout et n’importe quoi.
Parmi cette faune, il faut tenir sa place, se battre, car le job n’est pas assuré. Un concours de plus pour être titulaire, des diplômes complémentaires, encore et toujours, pour rajouter une ligne à son curriculum vitae. Études infinies, formation continue, remise en cause permanente.
13h00
Marc, jeune médecin urgentiste de trente-deux ans, tente comme il peut de creuser son trou dans le service. Difficile parmi tous ces caractères qui s’imposent, gueules grandes ouvertes, soi-disant irréprochables.
Pas bien grand, mais pas petit non plus, il est plutôt bien bâti, une légère couche de graisse abdominale. Il n’est pas l’homme sec et musclé qu’il aimerait montrer. Cheveux courts, châtain foncé, yeux noisette, lunettes design, les traits du visage un peu épais. Pas considéré comme un canon de beauté, il a son petit charme. Toujours habillé décontracté, jeans et T-shirt, il aime à porter la blouse ouverte, manches retroussées, synonyme de liberté. Il ne supporterait pas de mettre tous les jours un costume. Qu’un cadre infirmier ne vienne pas lui demander de fermer sa blouse, il le remettrait à sa place en deux secondes.
Retour dans le service. Terminées les vacances, le repos, les plaisirs de l’insouciance. Il avait préféré trimer tout l’été pour profiter de l’arrière-saison et d’un tourisme sans touriste.
Les patients, l’étroitesse du service, la pression, les râleurs, les insultes, la violence physique, les collègues, LE collègue. Heureusement, le sourire du personnel paramédical, content de le revoir, la poignée de main sincère, la bise coquine, ou câline, pleine de tendresse, le petit mot gentil. Devant tant de preuves d’affection, il n’est pas si mécontent de revenir.
Capital de se remettre dans le bain en vitesse, relancer ses réflexes diagnostics, son savoir-faire, sa mémoire, sa compassion pour le patient sans laquelle il ne s’agit que d’un morceau de viande. Comme l’externe de la dernière garde, qu’il aurait bien attrapée dans sa chambre…
Les patients, il les aime bien. Parfois des cas très intéressants qui font une des richesses de ce métier. L’envie de trouver la solution au mystère, une fusion de Sherlock Holmes et du Docteur Watson. Et si une écoute, un mot, un regard, un traitement pouvait apporter au moins un peu de soulagement, ce serait très gratifiant. Même épuisé après une dure journée, il rentre chez lui, satisfait. Il ne faut cependant pas négliger le poids de la souffrance d’autrui, absorbée en grande quantité par ces guerriers de la santé.
Nadège, infirmière, sort du bureau médical, les yeux fixés sur une prescription, pressée, le visage ridé de concentration. Relevant la tête, ses traits se détendent :
–Oh Marc ! Ça fait longtemps ! Tu vas bien ?
Une bise pour lui souhaiter la bienvenue. Il cherche le coin de ses lèvres afin d’assouvir une infime part de son fantasme.
Quelle bombe !
Il n’a pas le temps de savourer cette idée, que viennent à lui les autres membres de l’équipe, hommes, femmes, tant de personnes attachantes. Il sait ce qui le fait aussi tenir dans ce métier : les rapports humains. Pas avec les patients cette fois, mais avec ces collègues-là. Les soignants. Tellement indispensables à l’ambiance du service et à son fonctionnement. Et s’il peut passer du bon temps avec eux… elles.
Sa grande faiblesse : les femmes. Il aimerait trouver sa moitié, fonder une famille. Comment réussir avec toutes ces beautés, lesquelles pourraient lui offrir mille vies plus palpitantes que la sienne ? Métro, urgences, dodo. Un peu de sport la semaine. La course à la maitrise martiale. Encore un doux rêve. On ne peut rattraper le temps perdu. Il a donné sa vie à ses études. Un choix pas si mauvais après tout, il vit plutôt bien. Un autre de ses plaisirs, la lecture de romans policiers. Du Franck Thilliez essentiellement, un page-turner de génie, aux scènes de crime glauques. Tant de challenges à relever, tant de fantasmes à assouvir, de passions à vivre ! La musique par exemple. Deux ou trois existences seraient nécessaires… ou devenir rentier…
Putain de Loto ! Ils ne tomberont jamais ces chiffres…
« Allez, rentrons dans l’arène… », soupire-t-il.
Ouf ! Deux dossiers en attente, les séniors sont assis sur leur tabouret, plus ou moins affairés. Les internes peinent à s’intéresser aux seuls patients présents.
–Allez les externes ! Chacun prend un dossier ! s’exclame Valérie, une autre jeune sénior fraichement débarquée.
Comme elle, Marc pratique le travail pyramidal. Ça permet de garder un œil sur les étudiants, sans quoi les patients risqueraient d’y passer.
–Salut Val…
–Hello Marc ! Joli teint !
Allez c’est parti pour les banalités…
Il n’a pas vraiment d’affinité avec sa collègue. Il la trouve hypocrite, trop carriériste. Elle s’en fiche royalement de son teint, sans aucun doute. Tout en maugréant cette remarque dans sa tête, il répond poliment :
–Merci. Il a fait sacrément beau, mais je perds vite mon bronzage en général…
Bla bla bla… Comédie, comédie…
Sauvé par l’interphone :
–On pousse quelqu’un au décho !!
Ah ! La voix de Lucia, celle qui réveille bien sèchement le matin lorsqu’une seule envie nous pénètre, le calme. Quarante ans, latine affirmée, boule de nerfs en forme de tige. La langue bien en dehors de la poche, le vocabulaire aussi fin que l’épaisseur d’un traité de médecine.
L’assistance perçoit la course rapide du brancard. Marc se demande de quoi il s’agit encore : papi ou mamie essoufflés, crise convulsive, fracture ouverte… ?
Plus intéressant s’il vous plait, j’ai besoin d’action…
Il voit passer devant lui le patient allongé sur le dos, immobile, yeux grands ouverts. Greffé dessus, un aide-soignant, Robin, grand gaillard d’un mètre quatre-vingt-dix, imprime sur sa poitrine la paume de sa main, cent fois par minute. Il chante le refrain de Stayin’Alive des Bee Gees afin de garder le bon rythme de massage.
Il masse ! Il masse !
Cette constatation file à la vitesse de la lumière dans la tête de Marc qui prend alors les choses en main. C’est pour lui ! C’est son patient, son arrêt cardiaque ! Il n’attendait que ça. Le cas pour lequel il s’était engagé. Cela fait si longtemps qu’il n’a pas profité de cet exercice. La sensation liée à la situation est grisante. Presque une drogue.
En matador qui défie la mort, il lance :
–Allez, on continue le massage, relayez-vous à trois ! Je ventile, passez-moi le BAVU4, oubliez pas l’O25, on allume le défibrillateur, je veux voir son rythme ! Nadège tu me sors le matériel d’intubation, Leslie tu prépares une ampoule d’adrénaline. C’est quoi l’histoire du patient ? Quelqu’un le perfuse ?
L’infirmière d’accueil et d’orientation s’explique alors :
–Cinquante-cinq ans, douleur thoracique depuis hier soir, oppressante. Gros fumeur, obèse comme tu vois. Teint grisâtre… au moment de finir l’ECG6, plus de son, plus d’image.
–Ok, passe-moi l’électro. On faiblit pas sur le massage ! Un infarctus évidemment, joli en plus… Depuis la veille putain ! Ça sert à quoi de faire des campagnes d’information ? J’hallucine !
En même temps, on est là pour sauver des vies, c’est ça qui est passionnant…
–Bon, Robin arrête deux secondes de masser…
Un coup d’œil sur le scope du défibrillateur.
–Ok il fibrille, charge à 150 !
Un sifflement d’intensité croissante indique la progression des joules dans les mains de Marc. Il pose les palettes sur ce thorax inerte.
–On dégage !
Le choc électrique secoue violemment le patient. Aucun effet sur son rythme cardiaque, mais une sensation de plénitude chez le jeune urgentiste. Ce geste le rend important, utile. Il sait réanimer, manipuler des vies. Certes pas toujours couronné de succès. Peu importe, il existe grâce à ça. Bien qu’il apprécie son métier, la variété des cas qu’il traite et l’aide même minime qu’il peut apporter aux patients, au diable les traumatismes de chevilles et autres constipations ! Voilà l’urgence, la vraie !
Que ressent-il alors qu’il intube dans la foulée et avec succès le patient, réputé difficile ? Quelle fierté !
–Ok, on appelle le réa maintenant ! Et on continue ! Un milligramme d’adré !
La porte du déchocage s’ouvre brutalement dans un vent de vanité.
Michel, un titulaire, uniquement responsable de l’unité d’accueil des urgences, mais qui ne dément pas quand on le prend pour le chef de service. Il se pointe, sorti d’on ne sait où.
Il entame sa comédie habituelle :
–Bon allez les externes apprenez à masser ! On a appelé le réa ? Qui a intubé ? Marc, mouais ok. Bon, on a fait de l’adré ? Arrête de masser un peu…
Robin s’exécute.
Le réanimateur arrive alors sans remarquer la présence de Marc.
–Ok Michel, bon boulot je prends le relai.
Michel sourit, dégoulinant de suffisance.
Marc semble observer la scène de très haut. Sensation particulière. En une seconde, il disparait de cette pièce, éjecté du rôle principal, à la faveur de ce sombre individu.
–Non je l’ai intubé… Il vient d’arriver… Le réa peut pas croire qu’il a tout fait… J’ai tout fait… Je rêve… crache-t-il à demi-voix.
Leslie l’oriente hors du déchocage.
–Hey ! Laisse tomber… c’est un con, oublie, t’as été parfait… je glisserai au réa que c’est toi qui as tout géré.
–Là, je suis dégoûté… c’est la goutte de trop…
Marc s’enfuit en salle de repos, d’un pas empli de haine. Leslie tente de le retenir.
–Mais de quoi tu parles, quelle goutte de trop ?!
Dans un bon jour, il aurait rebondi sur une allusion salace. Elle le rejoint.
Elle a des couilles, Leslie. Jeune infirmière oui, mais couillue. Elle ne se laisse pas marcher sur les pieds. Elle n’a pas encore l’aplomb de Lucia pour s’opposer à Michel et lui dire ses quatre vérités. Mais elle en a tellement envie, comme beaucoup dans le service.
Pour Marc, accessoirement, même s’il n’a jamais rien tenté, elle se défend la petite. Poitrine en avant, fesses bien sculptées, jolie brune, assez grande, des yeux bleu, elle mériterait. Que demander de plus ? Une infirmière gentille et attirante, le pied. Reste plus qu’à foncer… encore… toujours… fatigue.
Elle apprécie Marc, et se sent obligée de le réconforter.
Affalé sur le canapé de la salle de repos, regard noir, visage fermé, il ressasse cette scène improbable. Comme un shoot d’héroïne aussitôt contrecarré par de la naloxone, l’antidote. Bad trip. Leslie entre, il sort de cette crucifixion.
–Non mais quel enculé ce type ! Qui laisse un gars pareil bosser ici ? C’est un enfoiré ! Le mec est jamais là, il laisse les patients en plan, préfère partir à perpète faire je ne sais quoi pour gonfler son ego et il débarque pour dégonfler le mien ! Déjà que j’ai pas la cote avec les réas, super…
Leslie s’assoit à ses côtés et commence son travail de réassurance.
–Essaie de pas prendre ça trop à cœur ! Ils sont pas cons les autres médecins. Depuis le temps ils le connaissent, ils savent qui il est, ce qu’il vaut et sur qui ils peuvent compter. Et puis franchement, d’où t’as pas la cote ? T’as vu comment tu as géré, c’était nickel ! Il est con, il restera con. Il faudra bien que ça pète un jour de toute façon, il apporte trop de stress dans l’équipe.
Les rapports humains, parfois, sont étranges. Aimer ou non la personne ? Un entre deux. C’est le cas de Michel.
Un homme non loin de la cinquantaine, brun. Pas plus grand que Marc, le physique élancé et sec d’un coureur régulier. Pas une trace de graisse sous la peau. Veines moulées par le derme et faisceaux musculaires apparents. Un visage aux arêtes saillantes, au regard naturellement noir, rehaussé par des sourcils broussailleux.
Estimé ou détesté ? Il peut être sympa, dans sa phase maniaque, lorsque, surexcité, il touche à tout ce qu’il croise, à condition que ce soit féminin. On peut alors plaisanter, faire de bons mots, délirer. Puis la dépression s’installe. Et là, un vrai chieur. Des coups de gueule théâtraux, inutiles, humiliants, blessants. Sûr de lui, il ne s’en rend pas compte. La bipolarité est une maladie. Est-ce une raison pour l’accepter ? Beaucoup saturent, peu osent le dire. D’autres ne s’en rendent pas compte : « Ouais ok parfois il abuse, mais on l’aime bien, c’est notre Michou à nous… ».
Évidemment, s’il ne te hurle pas dessus, difficile de le haïr. Pourtant, il est détestable. Une envie de tout gérer, d’asseoir son pouvoir. Narcissisme durement atteint quand le poste de chef de service lui est passé sous le nez, il y a un an. Présent depuis tant d’années, le service et ses pensionnaires ont connu de réels progrès grâce à son travail. Maintenant, pour l’équipe, il est le frein.
Leslie reprend :
–Bon c’est quoi cette histoire de goutte de trop ? Et pas de jeu de mot !
Elle connaît bien Marc et son esprit mal placé. En temps normal, elle jouerait, mais elle sent un malaise dans cette expression, elle veut en savoir plus.
Il esquisse un sourire en coin. Elle l’a devancé. La colère redescend vite.
Un principe chez lui : ne pas péter les plombs, conserver une attitude zen. Une victoire sur les cons, injurieux et violents.
–Tu sais, Michel m’a pris la tête plus d’une fois. J’ai déjà été la victime de ses engueulades ridicules où tu restes muet devant tout le monde, à te faire incendier et traiter comme une merde. Et pourquoi ? Pour rien, juste parce que Monsieur a besoin qu’on s’intéresse à lui dans sa phase dépressive… ferait bien de bouffer du lithium ! Même si ces derniers mois il était plutôt cool, j’ai même réussi à plaisanter avec lui. Mais ce qu’il m’a fait me reste en travers de la gorge. Et là… là c’est énorme ! Il est au sommet de sa mégalomanie !
Leslie soupire :
–Ouais je vois… il n’est pas plus tendre avec certaines infirmières… déjà, à partir du moment où tu résistes à l’homme qu’il est, il se braque. Et si tu fais le moindre écart qui ne lui plait pas, tu morfles… Bon, je comprends bien ton désarroi mais y a pas grand-chose à faire. En parler au nouveau boss peut-être ?
Marc rigole.
–Non je vais pas l’emmerder avec ça. Par contre, serait temps que j’arrête de me laisser faire… c’est pas mon boss, je lui dois rien. Il a peut-être quinze ans d’expérience à m’opposer, mais niveau taf il assure mes fesses ouais ! Ça va aller, je suis plus fort que ça… je vais aller voir quelques patients. Merci jeune fille.
Il embrasse Leslie sur la joue et file péter la gueule aux lumbagos d’il y a une semaine.
Non loin du bureau médical, il croise le réanimateur.
–Hey Marc ! Beau boulot sur l’arrêt.
Malgré l’air étonné de l’urgentiste, il poursuit :
–Bon, on ne l’a pas sauvé mais au moins tu lui as donné toutes ses chances. Ne te préoccupe pas de Michel. Je sais bien qu’il n’a rien fait, je l’ai vu rentrer juste avant moi. Mais que veux-tu, il faut l’amadouer, le caresser dans le sens du poil. Il n’aurait pas pu l’intuber comme tu l’as fait. Laisse-le dire. Crois en toi !
Il tourne les talons et repart vers sa caverne, décorée de respirateurs et autres comateux.
Marc ne bouge pas, planté dans le couloir, sur le cul, bouche ouverte, effet ventouse. Il reprend ses esprits. Une bouffée de narcissisme le revigore.
Y a pas que des cons ici finalement…
Requinqué, il se lance.
Constipations, j’arrive !
18h00
La garde. Soirée et nuit. Succession de consultations non urgentes, de plaies, d’entorses de cheville, quelques douleurs thoraciques, des abdomens dont l’examen fait planer le risque d’un coup de bistouri, des bourrés, accompagnés ou non de la police, et parmi tous ceux-là de vraies urgences. Si peu. S’entend par « vraies urgences », des patients dont le pronostic peut être fatal à court terme.
Rarement un temps de sommeil. Ne pas omettre de se restaurer, de vidanger sa vessie, si possible. La fatigue, en nuit profonde, met les neurones à rude épreuve. Parfois, se motiver, avoir les idées claires pour un motif de consultation qui n’est en rien urgent, agace fortement. Selon la légende, un médecin devrait se saigner, s’oublier pour chaque patient et être omniscient.
Marc fera de son mieux, comme toujours.
Samedi 17 octobre 2009
9h00 – À l’Usine
Une garde soutenue mais pas horrible. Il a pu apprécier son métier, le maudire, rigoler, s’énerver, sentir la fatigue sans avoir le droit de relâcher son attention. Tout ça en une nuit, richesse de ce sacrifice.
Neuf heures pétantes, la délivrance !
Il transmet les dossiers non conclus à sa relève et leur souhaite bon courage pour la journée. Ironie. Morphée lui ouvre les bras, il compte bien forniquer avec lui, en tout bien tout honneur. Un léger rafraichissement, un tour du service pour prendre sa dose de baisers tendres et de parfums enivrants et il s’enfuit loin, très loin de l’Usine.
–Que c’est bon l’air frais ! s’exclame-t-il.
Sur son visage, les cernes et rides d’anxiété s’effacent devant les traits réjouis d’un homme libre de toutes obligations… pour la journée. Pas de stress, pas de devoir, du moins professionnels. Maintenant, paperasse administrative, affaires courantes, ménage, courses. Finalement, seule la retraite nous laisse peinard. C’est bon, plus que trente ans, pense-t-il, le sourire désabusé.
Non loin de la sortie, une jeune femme s’échappant du service de gynécologie-obstétrique, en pleurs, le bouscule. Elle s’excuse d’une voix étouffée. Svelte, ses deux mains sur son ventre, elle ne dissimule pas ses larmes. Il ne peut s’empêcher de l’interpeller :
–Ça va madame ?
Le regard humide, elle répond :
–Mademoiselle ! Bien sûr, ça va super ! Enceinte de deux mois, pas de père, pas d’aide, pas de boulot, youhou !
Elle s’enfuit.
Perplexe et sans mot, Marc se dirige vers l’extérieur.
Doit pas être simple sa vie… Comme quoi y a pire ailleurs, pauvre femme…
Dans le métro, la scène de la veille avec Michel, remonte à la surface. Grande difficulté à la digérer malgré les encouragements de son collègue réanimateur. Il emmagasine une bonne dose de rancœur depuis plusieurs mois envers ce type. Il faut que ça cesse. Mais comment ? Le confronter et lui expliquer sa manière de penser ? Non, il n’osera jamais, ça risquerait de lui retomber dessus. Ne pas se mettre en danger et perdre cette position si durement acquise. Un bon poste, un bon salaire, un personnel qu’il apprécie, et peut-être la possibilité de monter en grade. S’il se rebelle trop, comment réagirait son patron ? Adieu la confiance et la carrière ?
S’amuser encore un peu avec son corps, rencontrer LA femme, l’épouser, fonder une famille, passer titulaire, gage de sécurité professionnelle et dérouler tranquillement sa vie. Voilà ses projets.
9h30 – Appartement de Marc
Un appartement désespérément vide, en location, assez grand pour deux, mais pour lui seul. Perché au-dessus des arbres, devant le va-et-vient continu des voitures. Elles pleurent leur dioxyde de carbone, comme pleure Marc souvent, assis près du balcon, le cœur meurtri de tant de solitude dès qu’il quitte l’hôpital. Il a bien quelques amis, ce n’est pas ce qui lui manque.
Une véritable garçonnière. Assiettes sales dans l’évier, le lave-vaisselle se sent délaissé, les fringues éparpillées sur le sol de la chambre, le lit en vrac. Dans le bureau, le plancher se noie dans les magazines, les factures, du courrier toujours enveloppé, et d’autres documents importants.
L’immeuble date de 1910. Vieux parquet grinçant dans les parties communes, absence d’ascenseur, anciennes toilettes condamnées à chaque demi-palier, odeur de moisi. Le titre de docteur en médecine n’est pas synonyme de fortune.
Arrivé chez lui, il coupe toute source sonore qui pourrait le surprendre. Il règle son alarme sur 14h00 et se jette cul nul dans son lit, sous la couette douillette. La seule à lui offrir chaleur et tendresse sans que cela ne l’envahisse de milliers de questions.
Durant le quart d’heure nécessaire pour attraper ce cochon de Morphée, Michel lui revient à l’esprit. Trop désagréable, il essaie de changer de sujet. Cible toute trouvée : le phénotype femelle. Revue des classes, élaboration des fantasmes à venir, souvenirs des étreintes passées, et quelques victimes bien choisies avec lesquelles il espère une ouverture. Le sommeil le happe en douceur.
Le réveil, après une garde, est toujours douloureux. Les tensions apparaissent et le mal de tête surprend un Marc mécontent d’avoir perdu sa matinée. La faim tiraille son ventre, il se sent sale, une haleine à anesthésier un cheval. Diantre qu’il n’aime pas ça.
Faudra s’habituer, tu en as pour trente ans. Qu’est-ce que ça sera avec des gosses ?!
Direction la douche, un coup de rasoir, décapage de dents, et hop !
Voyons la liste des corvées : payer les factures, enregistrer le film de ce soir, aller faire des courses, lancer une machine. Je ne me reposerai jamais…
En parcourant le web, comme il en a l’habitude au lieu d’assumer ses devoirs domestiques, il tombe sur un fait divers. Un étudiant américain tué par une bombe artisanale de sa confection. Une pensée furtive traverse le court chemin entre ses deux oreilles. Il essaie de chasser cette idée folle de son esprit. Mais elle semble vouloir s’accrocher. Il tape dans le moteur de recherche « fabrication bombe », comme ça, par curiosité. Un millier de liens surgit.
Oula, c’est bon… pas le temps d’éplucher ces conneries… tu ferais mieux d’expédier la paperasse pour aller te détendre…
Il reprend le cours de ses affaires, en toute sérénité. Il a le week-end pour s’en remettre.
Lundi 19 octobre 2009
Le patient se présente à l’accueil des urgences, seul ou via une ambulance privée, un véhicule des sapeurs-pompiers, le SMUR. L’infirmière d’accueil et d’orientation crée son dossier et mesure ses paramètres vitaux, fréquence cardiaque, pression artérielle, oxymétrie de pouls… Son état évalué, afin de le prioriser, il patiente en salle d’attente. Son cas arrive dans le bureau médical, s’entasse parmi les autres, pendant que les étudiants se demandent s’ils vont s’en occuper, que les internes écrivent leurs observations, et que les séniors discutent entre eux, fument ou bien travaillent aussi. La journée, le secteur pullule d’individus, difficile de circuler entre les soignants, les patients et les accompagnants. Tout le monde s’affaire à sa tâche, ou pas. C’est le souci d’un service d’urgence : pour qu’il tourne, il ne faut pas s’arrêter une seconde. Qui peut comprendre, en dehors du personnel, la difficulté de travailler ainsi à un rythme continu avec, à chaque patient, une vie entre les mains ? Responsabilités vitales, pression, stress, peur de l’échec, synonyme de complications, décès voire procès. Les patients ne peuvent pas comprendre les soignants et inversement. On demande à l’un une productivité rentable aux dépends d’une pathologie qui nécessite souvent de prendre son temps. À l’autre s’impose une souffrance qui le rend égoïste et hermétique aux difficultés de son médecin. Rarement, les deux se comprennent. On reçoit alors un « merci, c’est dur ce que vous faites » ou un petit mot écrit, quelques jours plus tard, louant les qualités de l’équipe.
7h30 – À l’Usine
Léger temps mort ce matin. Les infirmières prennent un café en salle de détente et se changent les idées dans un classique commérage sur les médecins.
–Vous avez vu le coup de pute que Michel a fait à Marc ? Je sais qu’il a eu une enfance difficile, sans vouloir le défendre, et que ça joue sur sa relation aux autres. Mais c’était vraiment dégueulasse. Heureusement que le réa n’était pas dupe, dit Leslie.
–Oh mais je suis sûre qu’il n’a pas voulu faire ça, il s’est emporté devant les externes c’est tout… il n’est pas méchant Michel, rétorque Nadège.
–Pfff ! Mais arrête de dire de la merde toi ! Hitler te cracherait dessus que tu en redemanderais… ce que tu peux être naïve !
Lucia dans toute sa verve, un vrai plaisir au quotidien.
–Mais pas du tout ! Moi il ne m’a jamais fait de mal !
–Évidemment, vingt-quatre ans, gros seins, belle gosse, il n’a pas envie de te faire du mal bien au contraire ! Ce type est malade, il se ferait toutes les infirmières s’il pouvait ! Toi la première ! Alors il fait tout pour être un type sympa à tes yeux, mais pour les autres c’est pas rose tous les jours.
Manu, un des rares hommes de l’équipe, intervient :
–Euh, y a pas que lui qui se ferait bien toutes les infirmières quand même. Regarde Marc, Djamel, et bien un interne ou deux.
Leslie répond :
–Oui mais ce n’est pas la même façon de faire. Chez Michel on sent que c’est malsain. Quand il vient pour te faire la bise, il cherche à te toucher de partout, devant tout le monde en plus. Les internes ce sont des gosses ils n’osent pas. Djamel, je n’en parle même pas, c’est pareil que Michel, en plus marié et un enfant. Bon ok il est pas mal pour la cinquantaine mais il fait aussi assez malsain. Marc, je trouve que c’est différent. Il n’est pas déplaisant, et puis il est attachant, tu sens que c’est un gentil. Oui il cherche un peu partout, mais c’est discret et c’est bien fait. On sent pas le vieux pervers.
–Eh eh, toi tu ne serais pas contre ! réplique Manu.
Elle rougit. Ses collègues la regardent, amusés.
–Non… du tout ! Je ne vois absolument pas où ça pourrait mener… Enfin pour l’instant, et pour en revenir à cette histoire avec Michel, Marc m’inquiète, j’ai l’impression que ça l’a vraiment touché et qu’il serait capable de faire une bêtise.
–Tu veux dire quoi exactement ? demande Lucia.
–Je sais pas, il avait l’air super déprimé après, du genre « les limites sont dépassées ça va chier ». Et en même temps, il essayait de se contrôler. Bizarre. Je ne sais pas de quoi il est capable. J’ai pas mal discuté avec lui depuis qu’il est dans le service, on s’apprécie… Trop de pression ici peut-être ?
Manu la rassure :
–Bah, t’en fais pas. Aujourd’hui, nouvel arrivage d’externes, et d’après ce qu’on m’a dit, Marc devrait rapidement se changer les idées, dit-il d’un sourire malin.
Cafés ingurgités. Ils repartent à la mine.
9h00
Nouvelle journée aux urgences. Après un week-end de repos, Marc revient à l’Usine, dispenser son savoir et ses conseils à des gens qui, assez souvent, s’en moquent. Pénible sur le moment, mais c’est le taf.
Toutefois, Manu avait bien deviné. La perspective de découvrir les nouvelles externes – les nouveaux, il ne les voit même pas – lui apporte une bouffée de bien-être.
Ah de la chair fraiche ! J’espère qu’il y en aura de souhaitables…
Il déteste ce discours, murmure cérébral profond, qui s’impose à lui.
Le plus grand défi : se lancer dans plusieurs aventures, en toute discrétion, pour que le gibier ne se rende compte de rien. Ça mettrait en péril la future traque. Un prédateur ce Marc, toujours l’œil alerte, en quête d’une proie à séduire et si possible à posséder, ne serait-ce qu’un moment furtif. Une de plus sur son tableau de chasse sans fin.
Comme à son habitude dans le service, tout sourire, politesse, salutations à tous, bises à toutes. Il essaie de se convaincre que la journée ne sera pas horrible. Depuis la semaine dernière, son stress est monté d’un niveau. Déjà, un bon point, Michel n’est pas présent.
Il rentre dans le bureau médical, s’empare du premier dossier venu, et se rend dans le box de consultation indiqué. Dans le couloir, le troupeau d’externes apparaît. Marc n’est pas chirurgien, mais son œil est un scalpel bien affuté, doublé d’un scanner. En deux secondes, il déshabille du regard les deux ou trois étudiantes qui pourraient éventuellement le mettre en érection, imprime les détails physiques qui lui plaisent, et retient les prénoms. La chasse est ouverte ! Pour le moment, direction « Douleurs abdominales intenses ».
Soyons professionnel un minimum mon petit Marc.
Deux heures plus tard, les étudiants ont visité le service, reçu toutes les informations utiles à leur stage et ont assisté au premier de leurs cours théoriques. Ils ont revêtu leur blouse, prêts à mettre la main à la pâte. Marc ne se fait pas prier et, suivant son plan d’attaque, demande à Léa, jeune sixième année de vingt-quatre ans, de venir avec lui sur un dossier.
Le patient est un homme d’une trentaine d’années, installé assez rapidement en box pour une histoire de douleur thoracique brutale et de gêne respiratoire. Grand, longiligne, des mains à faire rêver un joueur de basket.
Ou une joueuse…
Marc a déjà sa petite idée sur l’affaire, mais il veut savoir comment Léa va mener la consultation. Tout en surveillant sa pratique, il ne la lâche pas de ses yeux de mâle, peaufinant encore la façon dont il va l’amener à le désirer.
Quelle prétention ! Et pourtant ça fonctionne régulièrement, non sans qu’il se demande encore pourquoi, par quel miracle. Il se sent minable d’être dirigé par ses pulsions. À force les femmes se ligueraient contre lui. Mais non, il a du succès. La femme est, elle aussi, pleine de mystères.
Léa, en plus d’être sacrément attirante, sait aussi utiliser son cerveau. Elle a tout compris du cas clinique réel dont elle se charge. Une radiographie plus tard et elle diagnostique avec brio un pneumothorax droit complet7. Marc lui demande, un peu contre son gré, d’appeler le réanimateur pour lui proposer le patient pendant qu’il organise son transfert en salle de déchocage pour une surveillance adaptée.
Il est toujours difficile, quand on est externe, d’appeler un médecin senior, surtout un autre spécialiste, pour présenter un patient. On doute, on a peur, on se sent comme une merde. Pas toujours bien reçu. Un discours bien construit est indispensable sinon il est clair qu’on se fera envoyer chier.
Le réanimateur descend deux minutes plus tard pour se faire une idée. Il autorise l’admission de l’oppressé dans son service dans le quart d’heure, le temps de préparer la chambre. Marc se retourne vers l’étudiante, lui lance un clin d’œil et la félicite pour sa conduite diagnostique.
Encourager les futures collègues, gage de motivation. Et d’appréciation par la suite. Quel calculateur ce Marc.
–Je vous remercie de m’avoir laissée faire, dit alors Léa, les joues rouges.
–Ah non ! Tutoie-moi. Je ne suis ni ton chef de service ni un vieillard. Si tu veux qu’on s’entende laisse tomber les barrières, on bosse ensemble. Faut être proche…
Un peu maladroit comme abord mais le regard de Léa laisse échapper un éclat qui ne manque pas d’exciter Marc.
Après cette victoire sur cette salope de médecine, et une sacrée avancée dans son projet sexuel avec Léa, Marc poursuit Nadège, qui rentre au loin en salle de détente.
Jamais deux sans trois ! Faut aussi avancer de ce côté. Infatigable, je n’arriverai jamais à m’arrêter, une vraie drogue…
Seuls, Marc va pouvoir en profiter.
–Hey Nadège ! Ça fait longtemps qu’on n’a pas discuté un peu tous les deux. Comment va ta vie ?
–Oh rien de spécial, le train-train. Le boulot se passe pas trop mal, malgré les difficultés actuelles. En dehors de ça tout va bien, répond-elle sans rien voir venir.
–Tu as le temps de sortir en ce moment ?
–Pas tellement, je finis souvent tard et puis le temps de rentrer… Personne dans ma vie, donc bon. En même temps pas spécialement envie d’un truc régulier. Je suis bien seule depuis trois mois.
–Pas régulier ? Pas en manque de tendresse ?
–Oh si bien sûr, mais pas envie d’une histoire sérieuse, c’est pas le moment. Aurais-tu un truc derrière la tête, coquin comme je te connais ? demande-t-elle, tout sourire.
Marc, un peu confus :
–Alors comment dire… euh… disons que tu es une fille somme toute fort attirante. Et comme tu le dis, tu ne veux rien de sérieux.
Après une seconde et demie d’hésitation :
–J’avoue que je me sens un peu seul en ce moment alors je me dis qu’on pourrait peut-être se consoler à deux.
Si c’est pas digne de l’Actor’s Studio ça… maladroit et timide à souhait.
Nadège, naïve :
–Ah ben tu me prends au dépourvu ! Je… euh… c’est vrai que tu me déplais pas mais euh… serait-ce raisonnable au boulot, tout ça, ça risque de parler ?
Elle cherche des excuses pour se convaincre de ne pas faire ce qu’elle désire depuis plusieurs mois.
Sa proie déstabilisée, Marc enfile le costume d’un homme bien plus entreprenant. Il se rapproche d’un coup afin d’utiliser son arme la plus efficace, le toucher. Tout en posant ses mains sur sa taille, avec délicatesse, il lui dit droit dans les yeux :
–Pourquoi le sauraient-ils ? On peut être discret, surtout si ce n’est pas sérieux.
Toujours bien fixer les règles dans ce genre de situation pour ne pas être accusé d’avoir promis monts et merveilles.
Il ajoute au creux de son oreille :
–J’ai envie de toi !
Cette phrase a l’effet d’une bombe dans la tête de Nadège. Déboussolée, elle ne sait pas si elle a envie de le repousser, persuadée de se faire avoir trop facilement, ou si elle va lui sauter dessus, poussée par ses hormones. Elle le désire. Trois mois d’abstinence. Avant même qu’elle ne réponde, il l’embrasse fougueusement. Il n’en faut pas plus à Nadège pour succomber et s’éclipser avec lui vers la chambre de garde, par chance proche, insonorisée et surtout libre à cette heure. Il a tout calculé : peu de monde dans le service, les collègues assez nombreux et occupés pour ne pas remarquer son absence de quelques minutes. Scène assez navrante, il faut le reconnaître. Malgré tout, réussite totale. « Incroyable » se dit Marc. Mais il s’agit de Nadège. Il avait déjà remarqué qu’elle n’était pas indifférente. Son erreur a été de lui dire qu’elle ne voulait rien de sérieux en ce moment. Ce ne serait sûrement pas aussi simple avec Léa.
En attendant, profitons du moment présent…
Enfermés à double tour, les fringues volent entre les respirations bruyantes et bestiales des deux corps déjà embrasés. Peu de temps, surexcitation, de quoi faire vite et bien. Une fois dénudés, Marc retourne Nadège et la plaque contre le mur. Tout en empoignant à deux mains ses seins, qui flashent dans le noir, marques de bronzage, il se frotte contre ses petites fesses. Elle en gémit, se tortille afin de l’exciter encore plus. Naïve mais coquine. Elle le jette presque sur le lit et décide de prende les choses en bouche. Marc se laisse volontiers faire. À quoi bon se forcer ? Il n’a même pas à rendre la pareille pour obtenir ce qu’il désire. Le plaisir monte. Cinq minutes plus tard survient un orgasme comme il en a rarement eu en de telles circonstances. Le côté interdit du lieu de travail.
–Ouaaah quelle tueuse ! s’écrie Marc, dans un dernier râle.
Après avoir repris son souffle, elle lève la tête.
–Merci, je le prends comme un compliment. J’espère qu’on aura l’occasion de recommencer, peut-être en prenant notre temps cette fois. Tout le monde dans le service ne peut pas se vanter d’avoir profité de toi, dit-elle avec un petit sourire de fierté.
Que tu croies ! Pas la première et sûrement pas la dernière.
Impression immédiate de dégoût après cette pensée.
–Je ne suis pas contre, lance-t-il.
Il feint la détente. Après un tel plaisir, tout retombe. Encore. Il se demande même pourquoi il a pris la peine de faire ça. De l’aversion encore et toujours. Non pas pour Nadège, mais pour son propre comportement, impulsif, addictif et non productif au final.
Il enchaîne rapidement :
–Bon, faut y retourner sinon on va se faire choper ! Je passe devant, s’il y a quelqu’un, ce sera plus logique que je sorte de là.
Marc s’enfuit de la chambre de garde, vérifie que la voie est libre et signale à Nadège qu’elle peut sortir sans risque. Ils prennent chacun un chemin différent pour retourner aux urgences, comme si de rien n’était.
Marc culpabilise. Il se concentre sur un tout autre sujet jusqu’à la fin de sa journée de travail. La perspective de se défouler en frappant quelques cuisses avec sa jambe le mercredi suivant, par exemple. Il doit aussi améliorer son jeu de poings.
Samedi 24 octobre 2009
Le week-end arrive à point nommé. Un temps superbe pour l’automne, tout juste ce qu’il faut de douceur pour sortir sans blouson et sans crever de chaud. Vive le dérèglement climatique. Aucune contrainte, libre choix d’activité. Grasse matinée pour commencer, Morphée a pris cher. Déjeuner rapide devant quelques séries enregistrées. Une bonne douche pour se réveiller. Canapé, bouquin, soda. Un appel. Julien, un ami de la fac, lui propose une sortie resto entre potes.
Amen ! Ça me changera les idées…
Il arrive vers 20h00 dans un petit restaurant, rue de la Roquette, non loin de la place de la Bastille, qui fourmille de jeunes gens prêts à festoyer, en ce samedi soir qui annonce un hiver tardif. Ses amis sont déjà là. Ce qui le surprend n’est pas leur ponctualité nouvelle, mais la présence d’une tête connue. Léa, tout étonnée elle-même de voir son chef dans un lieu et une tenue non professionnelle. Son cœur s’emballe sans qu’elle en comprenne la cause. Marc hésite entre le sentiment de gêne et celui de plaisir, vu l’occasion qui lui est donné de se rapprocher d’elle.
Léa est la sœur d’un ami de Julien, dont Marc fait la connaissance ce soir. Le monde est petit, et fourbe pour elle. Le piège est trop évident. Il ne peut qu’en profiter. Ce sont des moments comme celui-ci où il se demande quels gènes démoniaques s’expriment dans ses cellules. Il ne peut pas imaginer autre chose qu’une proie fragile, sans protection, qui doit forcément se laisser attraper. Il a beau essayer de redevenir un être humain, ça n’a aucun effet sur la bête qui prend possession de son corps.
Plusieurs fois, il s’était efforcé à comprendre ce qui n’allait pas. Pourquoi cette vision des femmes ? Pourquoi ce besoin de posséder, d’enchaîner les relations éphémères ?
Une soirée agréable. Un nuage de détente, franche rigolade, bons plats. Marc a pu discuter avec Léa. Une jeune femme sûre d’elle.
Il avait pu le remarquer lors de l’examen du patient aux urgences. Il n’avait pas noté par contre, dans le service, sa façon de s’exprimer. Un langage posé, articulé. Pas de contraction de mots ou de raccourcis. Un ton altier. Un peu bourgeois. On trouvera son phrasé distingué et mignon, ou alors désagréable et pédant, c’est selon. Ses longs cheveux raides, châtain avec des mèches plus claires tombent au milieu de son dos. Ses yeux, légèrement bridés par un gène venu de lointains parents asiatiques, sont d’un vert émeraude. Elle avait appliqué un trait d’eye-liner noir afin qu’ils ressortent encore plus. Le climat est doux, elle porte un ensemble simple composé d’un top décolleté, juste ce qu’il faut pour sa poitrine de taille moyenne, et un pantalon moulant. Un peu plus petite que Marc, ses courbes sont parfaites. Elle sera plus difficilement domptable que Nadège, surtout ce soir.
Son frère jette régulièrement un œil dans leur direction. Tous deux essayent de parler d’autre chose que du boulot. Marc ne cherche pas vraiment à lui rentrer dedans, mais plutôt à obtenir sa confiance et à susciter de l’intérêt à ses yeux. Il avait compris que sa présence ne l’indifférait pas. Il confirme cette première impression en lui touchant la main lorsqu’elle lui demande de lui passer du pain. Rougeur faciale instantanée, elle bafouille un « Merci ». Le démon se réveille alors, sûr de son coup, mais reste prudent pour ne pas s’attirer les foudres fraternelles. Il aura dorénavant tout le temps d’accentuer son approche aux urgences. La chasse est lancée, la proie est ferrée. Il confirme ce sentiment en lui confiant son numéro de portable. Elle ne s’en offusque pas.
Dimanche 25 octobre 2009 – Appartement de Marc
Ce dimanche matin est encore plus ensoleillé que la veille. Une nuit courte, mais Marc est reposé. D’habitude, il n’aime pas ce jour, synonyme de nouvelle et longue semaine aux urgences. Il a encore vingt-quatre heures pour savourer son inactivité.
À nouveau revient en lui la scène du déchocage alors qu’il enfourne dans son gosier une tartine de confiture. Pourquoi se gâcher d’un coup la journée ? Il ne sait pas. Il conclut une énième fois qu’il faudrait changer la donne. Plus question de supporter ces conneries. Il doit s’affirmer. C’est entendu !
Son esprit vagabonde et passe du coq à l’âne. Enfin presque. Une association d’idée le dérange. Il se dégoûte régulièrement de son comportement envers les femmes mais est incapable de modifier son attitude comme il vient de le décider concernant Michel. Pourquoi ?
Pourquoi ne pas se mettre des barrières avec les femmes ?
Il suffit de ne pas céder aux pulsions.
Trop dur. J’ai essayé, je n’y arrive pas. Pourtant je ne fais rien de mal, pourquoi ça me pèse autant ? Est-il interdit de s’amuser ?
Pourquoi je ne peux pas me poser ? Toujours le désir d’une autre…
Marc balaye ce flot incontrôlé de pensées d’un coup de poing dans son oreiller. Quitte à se défouler, autant prendre pour cible des êtres virtuels. Il s’installe dans son canapé, manette en main, micro casque sur la tête. Il se lance dans un ballet de sniper, lance-grenades, M-16 et autres uzi ; tente de tuer plus que d’être tué. Pas une mince affaire tant les joueurs cachés de l’autre côté de l’Atlantique, prépubères le plus souvent, y passent tout leur temps libre. Après deux heures de jeu intense, son besoin de faire mal en partie comblé, il éteint la console. La solitude est de retour. Pourquoi ce sentiment pénible de ne savoir quoi faire ? Non. En fait, quoi qu’il fasse, rien ne lui plait. Jeux vidéo, film, lecture, Internet, non, ça ne va pas.
Il manque un truc, mais quoi ?
La seule réponse à cette question : toujours la même. S’affaler sur le canapé et zapper. Cent- quatre-vingts chaînes du câble à faire défiler, dans le seul but d’oublier ce sentiment désagréable de n’être finalement qu’une merde, incapable de faire quoi que ce soit de sa vie en dehors de l’Usine. Qu’est-ce qui pourrait raviver son envie de bouger ? Même seul… seul… seul…
À 2h00 il s’endort, épuisé de tant souffrir.
Mercredi 28 octobre 2009
12h00 – À l’Usine
Les urgentistes vont rarement en salle de garde. Trop bruyant, pas le choix des plats, des règles à la con, qui lorsqu’elles sont transgressées amènent une punition : montrer son cul ou ses seins, simuler un orgasme, ou autre soupe de langues avec sa voisine. Encore plus insupportable lorsque l’économe, le confrère responsable, est présent, le jour de l’« amélioré » où la qualité alimentaire monte d’un cran. Là, chansons à boire, battues – bruit assourdissant des couteaux frottés sur l’assiette – et autres gueulantes graveleuses à foisons. Et ne parlons pas des fumeurs. Lorsque l’on vient de se taper quatre heures d’urgences, on ne demande qu’une seule chose, le calme. On prend alors, si possible, le temps de sortir au restaurant, juste à côté, histoire de changer d’air. Les conversations tournent autour du service, des syndicats, des sociétés savantes. On peut apprendre des choses utiles ou passer des messages, qui plus est en présence du chef de service.
Ce midi-là, justement, Marc part déjeuner avec ce dernier. Depuis trois ans qu’il travaille dans le service, il se demande bien s’il aurait un avenir, en gros un poste de titulaire. Même si la perspective de côtoyer Michel des dizaines d’années ne le réjouit pas, ce titre serait aussi gage de stabilité de l’emploi, d’une meilleure couverture sociale et d’un salaire plus confortable. Malgré la sympathie que semble lui porter son supérieur, ça ne s’annonce pas si bien. Marc n’est pas du genre à poser les questions franchement, surtout dans ce domaine si compliqué, si politique. Il oriente la discussion de façon à amener subtilement son chef à en parler. Déception. Ainsi parle le boss :
–Tu sais Marc, en ce moment les postes sont rares. Il faudrait en créer un et c’est bien plus difficile que d’en récupérer un. Ce n’est pas la bonne période avec toutes les réformes qui se pointent. Et puis dans le service il y a déjà pas mal de titulaires.
Marc ne sait pas trop quoi en penser. Il n’a pas mentionné qu’il n’aurait jamais de poste. Il n’a même pas parlé de lui spécifiquement, mais il n’est pas non plus assuré d’être encore accepté dans le service dans cinq ans. Ça n’arrange pas son moral, déjà bien malmené quelques jours auparavant par Michel. Obligé de signer des contrats tous les trois ans avant de prendre un CDI aux mêmes conditions, ou de quitter un jour ce service, qui, s’il a beaucoup d’inconvénients, reste ce que l’on peut trouver de mieux actuellement.
Putain mais pourquoi c’est si compliqué ?!
Il essaye de se raisonner. Il a tout de même l’assurance de l’emploi quoiqu’il se passe. On a toujours besoin d’un médecin aux urgences.
L’après-midi est bien morne. Marc examine des corps sans grande motivation jusqu’à 18h00, heure de la relève. Sur le trajet du retour, il se demande s’il est fait pour ça, si la médecine est vraiment dans sa peau. Par moments depuis peu, il n’en a strictement rien à foutre des patients et de leur devenir. Sentiment exacerbé par les difficultés quotidiennes : manque de matériel, délai des examens complémentaires, administration sclérosée, certains patients désagréables. Il lui manque encore et toujours de l’action, des cas intéressants, si rares aux urgences.
Non, c’est pas ça le problème. Bon ok, c’est pas souvent palpitant ce qu’on voit, mais j’ai connu des gardes sympas sans patient grave. J’ai l’impression que malgré mes efforts, je ne suis pas reconnu dans ce service. Le boss m’apprécie-t-il vraiment ? Ai-je un avenir ? Je ne sais plus… Michel aurait-il quelque chose à voir là-dedans ? Arrête Marc… pas de parano. Tu n’es pas encore viré et même si le chef ne t’a rien promis, il n’a pas dit que tu étais « out ». Profite de ta soirée, demain tu bosses pas. Va te défouler.
Comme tous les mercredis soir ou presque, il se rend dans un dojo, non loin de chez lui, à cinq stations de métro, pratiquer le MMA, ou Arts Martiaux Mixtes en français. Un sport de contact assez récent qui utilise l’ensemble des distances de combat : pieds-poings, lutte, combat au sol avec frappes autorisées. Une fois sa tenue endossée, coquille bien en place, protège-dents à disposition et les pieds sur le tatami, il se sent pousser des ailes, il pourrait tout détruire. Impression rapidement calmée par l’arrivée des plus expérimentés qui en imposent. Mais il ne se décourage pas, il connaît son potentiel. Il lui a juste manqué du temps pour être à leur niveau. C’était la médecine ou les grades. Ce fut la première. Un avenir plus sûr.
Rien que l’échauffement permet une bonne suée et une satisfaction de l’effort. Viennent ensuite les échanges pieds-poings, souples d’abord puis un peu plus appuyés. Pour ces derniers, il s’associe régulièrement avec Léonce, dont il connaît bien la façon de combattre, et qu’il adore martyriser avec sa jambe droite, le seul membre qu’il contrôle vraiment… Son partenaire n’est pas en reste et lui rend la pareille avec ses poings.
Léonce est technicien de laboratoire à l’Usine. Antillais, la trentaine, taillé comme un roc, il a ce côté jovial et tout le temps souriant. Il avait débarqué des DOM-TOM il y a un peu plus d’un an. Aucune connaissance dans la capitale, trouver des amis hors milieu professionnel était compliqué. Marc et lui avaient sympathisé à force de se croiser dans les couloirs du monstre et c’est Léonce qui, partageant le goût de Marc pour le combat, lui avait proposé de s’inscrire au club. Une forte amitié était née.
En fin de séance, le combat au sol. Marc apprécie cet exercice où ne sont permis, à l’entrainement, que les clés de membres, étranglements et autres soumissions. Il lui faut s’imposer vite car son manque d’endurance ne lui permet pas de tenir bien longtemps. La technique est la solution. Il n’a jamais réussi à soumettre Léonce, bien plus costaud. Pourtant, ce soir-là, un éclair de génie touche Marc.
Comme souvent au milieu de la joute, il se retrouve allongé sur le dos, Léonce dans sa garde – entre ses cuisses, pieds crochetés. En position de force, au-dessus, Léonce essaye de l’immobiliser puis de l’étrangler. Depuis le temps, Marc avait appris à l’éviter mais ne tentait que de sortir de l’emprise de son adversaire. Cette fois, sans vraiment réfléchir, il se détend brusquement, relâche l’étreinte que ses jambes exercent sur le tronc de son partenaire. Ce dernier, surpris, diminue la pression qu’il impose avec ses bras, le temps de penser qu’il pourrait s’asseoir carrément sur la poitrine de Marc, scellant ainsi le combat. Marc n’a pas attendu cette opportunité. Tout a été calculé dans les secondes qui ont précédé. À peine ses pieds posés sur le sol, il rebondit et, grâce à sa souplesse, les ramène assez haut pour enserrer le cou de Léonce et un de ses bras, qu’il a pris soin de saisir à deux mains. Il tend son corps d’un coup, verrouille ses jambes si rapidement que Léonce ne peut réagir. Il est pris dans un triangle qui n’a pour seul but que d’écraser ses carotides et l’emmener gracieusement vers un sommeil passager, synonyme de victoire. Léonce, n’ayant pas l’âme kamikaze, tape trois fois sur la cuisse de Marc en signe d’abandon.
–Bien joué mon pote ! Tu m’as séché, dit Léonce, la voix à moitié étouffée.
Après une déglutition forcée, il reprend :
–Je l’ai pas vu venir !
–Ça me titillait depuis un moment. Pour une fois je me suis dit que je devais le tenter, c’était la seule façon pour vaincre tes muscles.
Fin de l’entraînement. Marc, pas peu fier, court sous la douche. Dans ces moments il se sent invincible et pense mériter mieux dans la vie. Mieux que ses incertitudes professionnelles, ses doutes sentimentaux et surtout sa solitude.
Pour fêter sa victoire, Léonce l’invite chez lui pour prendre un verre et mater quelques vidéos de l’Ultimate Fighting Championship, dernière compétition de combats à la mode.
Léonce vit non loin du dojo, dans un deux pièces d’environ trente-cinq mètres carrés pauvrement décoré, avec juste ce qu’il faut de meubles. La paye d’un technicien de laboratoire ne permet pas la belle vie. Il s’en fout pas mal, il a tout ce qu’il lui faut et surtout de quoi retourner tous les deux ans près de sa famille, en Martinique.
–Tu veux quoi ? demande Léonce derrière la porte du frigo.
–Pas d’alcool ça c’est sûr. Si tu as du coca je suis preneur.
–Pas de souci.
–Tu as des glaçons ?
–Mieux que ça ! s’esclaffe Léonce, le visage réjoui de tester sa petite trouvaille laborantine.
–Tiens ! Azote liquide ! Plonge ton verre deux secondes et c’est glacé !
Marc s’étonne :
–Ben tu as piqué ça au labo ?! Tu risques pas d’avoir des ennuis ?
Léonce, déçu que Marc ne soit pas plus enthousiaste, répond avec nonchalance :
–Bah il y en a des litres et des litres. Le plus chiant c’est le transport. Faut le bon récipient. J’en ai trouvé un sur internet. Si tu mets ça dans une bouteille non conforme, ça se réchauffe, se gazéifie, la pression augmente et ça explose.
L’oreille de Marc écoute sans intérêt mais son cerveau mémorise l’information.
La soirée se déroule sous les KO des combattants, les rires des deux complices, le parfum ambré du rhum.
Jeudi 29 octobre 2009 – Appartement de Marc
