Silence ! Coupable ! - Franck Mazière - E-Book

Silence ! Coupable ! E-Book

Franck Mazière

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Beschreibung

2018. Philippe Merck, commandant de la Police judiciaire de Grenoble est contraint de replonger dans une affaire vieille de deux ans. En date d’un anniversaire malheureux, sa culpabilité resurgit. Qui cherche à s’en prendre aux protagonistes de 2016 ? Qui peut bien lui envoyer des messages aussi violents ? Confronté à un machiavélisme sans bornes, il aura besoin de ses collègues de Paris et de Lyon, impliqués aussi, pour résoudre cette énigme.
Mais quand les esprits s’en mêlent, toutes les certitudes tombent et la raison laisse place à l’irrationnel. Pourra-t-il empêcher d’autres crimes ? Sauvera-t-il sa protégée ? Et à quel prix ?

 À PROPOS DE L'AUTEUR

Franck Mazière, originaire d’Île de France, médecin urgentiste, vit à Lyon depuis 13 ans. Tombé dans l’écriture par hasard, l’exercice est devenu une véritable passion.

Après le succès de ses deux premiers romans Un sujet brûlant – Burn out aux urgences, et Jusqu'à la dernière goutte Miranda Heart reprend du service, il poursuit l’aventure en signant un nouveau thriller, dans la continuité des précédents, rythmé, aux multiples ramifications.

Sa principale motivation : originalité et renouveau du genre.

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Seitenzahl: 388

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Page de titre

Franck Mazière

Silence ! Coupable !

Thriller

Présentation des personnages

Miranda Heart : capitaine de la Police judiciaire (PJ) de Paris, puis de Lyon. En 2016, l’affaire l’opposant à Marco Ferroni, s’est soldée par la mort d’un collègue et d’un civil. En proie avec ses démons passés, elle n’a pu en supporter davantage et s’est suicidée.

Marco Ferroni : chef d’entreprise mafieux, pédophile, il a abusé de Jeanne Poncet, offerte en paiement d’une dette par son propre père. Miranda Heart l’a définitivement mis hors-jeu.

Jeanne Poncet : aînée de la famille, elle a fait la une des journaux en 2015 et 2016 pour avoir fugué puis dénoncé son père, Bertrand, qui la violentait et la violait, elle et son petit frère.

Bertrand Poncet : père de la famille, il a été emprisonné pour ses crimes et assassiné en prison sur ordre de son patron, Marco Ferroni, qui craignait qu’il révèle le viol de Jeanne.

Philippe Merck : commandant de la PJ de Grenoble. Il a participé à l’enquête de 2016 avec Miranda. Il est tombé sous son charme et le geste de Miranda a été une véritable épreuve.

Ingrid Bélier : capitaine de la PJ de Paris. Elle a remplacé Miranda après son départ pour Lyon. Impliquée aussi sur l’affaire « Marco Ferroni », le suicide de son ancienne cheffe l’a bouleversée, révélant des sentiments inattendus.

Julien Tramier : capitaine de la PJ de Grenoble, second de Philippe Merck.

Vincent Carnot : lieutenant de la PJ de Paris.

Hugo Scacci : lieutenant de la PJ de Paris.

Adrien Lombard : ancien lieutenant de la PJ de Paris, nommé à un autre poste.

Djamel Bellil : nouveau capitaine de la PJ de Lyon, après le suicide de Miranda.

Antoine Brodier : lieutenant de la PJ de Lyon, frère jumeau du policier tué lors de l’affaire de 2016, Paul.

Décembre 2015

Samedi 12, 21 h 00 – Zone industrielle en périphérie de Grenoble

« C’est ici. Tu as bien retenu ce que je t’ai dit ? Tu es sage et tu fais ce qu’il te demande. Sinon, Papa va avoir de gros ennuis. Tu ne voudrais pas qu’on termine à la rue, sans de quoi nous payer à manger. Pense à ton frère… »

Terrorisée, elle parvient à peine à hocher la tête pour signifier qu’elle a bien compris. Elle capte surtout qu’elle va souffrir de nouveau dans sa chair et dans son cœur. Dans ces moments, son père n’était pas brutal, mais qu’en serait-il avec cet inconnu ? Bien qu’elle ne doute plus de la cruauté de son géniteur, comment peut-il aller jusqu’à offrir sa fille à un étranger ? Elle ignore les détails, mais la culpabilité que son père vient d’injecter dans son cerveau, en parlant de son petit frère, ne lui permet aucune résistance, s’il en reste encore.

Elle a les yeux bandés depuis le début du trajet en voiture, afin de l’empêcher de s’orienter. En pénétrant de nuit dans ce hangar désaffecté, non éclairé, le père prend toutes ses précautions.

Elle se laisse diriger, avançant à petits pas, de peur de trébucher. Elle entend une porte s’ouvrir et son père la pousse vers l’avant.

« Voilà, on y est. »

Il lui ôte le bandeau et lui ordonne d’aller s’asseoir sur le canapé abandonné au milieu de la pièce glaciale. Le petit chauffage d’appoint, dirigé vers le seul mobilier présent, ne réchauffe que son tissu. Elle se demande, en marchant, pourquoi elle a le droit de regarder l’endroit où elle se trouve. Pourquoi la laisser voir maintenant ces lieux, et surtout l’homme qui vient d’entrer par la porte du fond ? Surprise et soudainement encore plus apeurée qu’auparavant, elle apporte toute seule les réponses à ses questions :

Qui pourrait reconnaître l’intérieur de tel ou tel hangar ? Et comment décrire un homme dont le visage est masqué ?

Il porte un peignoir écru, les pieds nus, et sur le visage un masque blanc représentant un faciès sans expression. Sa carrure est imposante, et une forêt dense de poils bruns submerge le peu qu’on peut voir de son torse. Elle ne connaît a priori personne de ce type. Le seul détail qu’elle remarque, en dehors de son regard avide et terrifiant, est une bague, faite d’un serpent en pierre, rivée à une chevalière argentée.

L’homme contemple des pieds à la tête la jeune fille. Le pan de son peignoir se soulève déjà discrètement alors qu’il se dirige vers le père. Il discute brièvement avec ce dernier, qui s’assure qu’il agira avec douceur pour ne laisser aucune trace. Et que sa dette sera remboursée pour de bon. L’inconnu acquiesce et le parent-proxénète s’éloigne. Il regagne son véhicule, en attendant avec patience qu’un message sur son portable lui ordonne de venir récupérer cette monnaie d’échange humaine.

Le pédophile se tourne vers l’adolescente, salivant d’avance à l’idée de la délectation à venir. Il a demandé qu’elle ne soit pas aveugle face à lui. Il porterait son masque, cela suffirait. Pervers jusqu’à la moelle, il désire voir les yeux de sa proie, s’enivrer des émotions reflétées dans ses pupilles cernées de bleu. Il espère lui procurer du plaisir, même dans cette situation qu’il sait horrible pour la jeune fille. Cela l’excite davantage.

L’enfant déconnecte à cet instant son cerveau.

Trente minutes plus tard, elle se retrouve dans la voiture, à côté de son père, le regard sombre. Tremblante, elle réprime des larmes qui ne demandent qu’à couler. Elle ne veut pas donner cette satisfaction à ce parent biologique.

« C’est très bien ma fille, tu as sauvé la famille. »

Ils s’en vont dans le froid de la nuit. Bercée par la route, elle s’endort, épuisée, avec un début de conscience qu’elle doit réagir, au risque de tout perdre.

Vendredi 18, 18 h 45 – Quartier des Eaux-Claires, Grenoble

Le ciel s’est assombri depuis presque deux heures. Le froid et la pénombre l’emportent. Seuls le bleu et le violet de ses cheveux ressortent. La collégienne ne sait plus vraiment où elle se trouve. Après avoir quitté le collège, vers 18 h 00, sans attendre ses amies, prétextant un rendez-vous médical à l’autre bout de la ville, elle a bifurqué dans une rue inconnue. Elle zigzague à présent pour s’assurer qu’on ne la suive pas. La paranoïa et la confusion grignotent peu à peu sa raison.

Ce matin, elle a pris sa décision. La situation est devenue insupportable. Elle doit alerter. Qui ? Comment ? Elle ne sait pas. Elle se sent perdue. Comment abandonner cette folie, cette souffrance ? Un désir de simplement fuir, tout oublier, s’oublier. Fermer les yeux, boucher ses oreilles, se recroqueviller au chaud, rester imperméable à tout et à tous. Mais il la retrouvera. Les enfants fugueurs n’arrivent jamais à disparaître, ou bien leur disparition est involontaire. Pourquoi pas, après tout ? Pourquoi ne pas embrasser le vide ? La mort ne peut être pire que cette vie.

Poursuivant son chemin aléatoire, elle se répète, à voix basse, deux citations de son cours d’initiation à la philosophie avec sa professeure de latin. Comme pour se convaincre qu’elle n’a pas à la redouter.

« Schopenhauer a dit : “Le néant après la mort ? N’est-ce pas l’état auquel nous étions habitués avant la vie ?”… Et, selon Ovide : “La mort est moins cruelle que la crainte de la mort.”… Courage, donc, tu peux t’échapper. »

Un coup de vent soudain la fait frissonner. Elle erre dans un quartier inconnu. Les rues sont peu éclairées. Le moindre passage d’une voiture ou des sons de pas derrière elle alimentent sa peur. Elle marche depuis une bonne heure, sans pour autant avoir avancé. Des petites enjambées, craintives, non assurées. Elle a perdu toute sérénité dans sa démarche. Se rendre dans un commissariat, et tout balancer ? Ou rentrer penaude chez elle et affronter la colère de son père et probablement une double dose de son sexe ce soir même, en punition. Elle atteint ses limites mentales. Une jeune fille de 14 ans n’a pas à subir de telles horreurs. Personne ne le doit. Épuisée psychiquement, elle s’assoit sur un banc public. Le froid la saisit. Ces derniers temps, les nuits sont courtes. L’idée lui vient de s’allonger et se laisser happer par le sommeil. Mais une vieille dame s’approche d’elle en l’interpellant. Jeanne en est effrayée. Un regain d’énergie lui permet de s’éloigner en courant. Elle ne réfléchit pas plus qu’avant à sa trajectoire. Essoufflée, rassurée de ne voir personne à ses trousses, elle ralentit la cadence et reprend un rythme de marche. Son ventre se rappelle à elle par quelques gargouillis. L’adolescente doit trouver de quoi se nourrir et un endroit à l’abri où dormir. Son cerveau ne fonctionne que sur un instinct de survie et coupe court à toute autre forme de réflexions plus délétères que bénéfiques. Au bout d’une heure, apparaît dans son champ de vision un bâtiment d’où proviennent nombre de bruits. Un squat qui fait couler beaucoup d’encre depuis quelque temps. Réunissant artistes, marginaux, utopistes et sans-abri, toxicomanes ou non, revendiquant une zone sans frontières de libre-échange et d’accueil humaniste. Elle en a entendu parler et, n’ayant pas trop le choix, s’y dirige.

L’entrée est libre. L’atmosphère est enfumée, mais chaude. L’alternance de pénombre et de lumière, les musiques mélangées aux décibels généreux, les odeurs peu orthodoxes, les vapeurs d’alcool et sa confusion déjà installée l’entraînent dans un tourbillon indigeste. Elle ne sait plus distinguer la réalité du songe. Personne ne fait attention à sa présence. Elle s’enfonce au plus profond de la bâtisse, monte un étage où elle perçoit moins d’agitation. Elle y trouve un matelas disponible dont l’état de propreté laisse à désirer. Peu importe, tant sa condition nécessite une position allongée. Elle laisse alors libre cours à son souhait du matin et tâche d’empêcher tout stimulus sensoriel de l’atteindre, emmitouflée dans une couverture chaude. Elle ne tarde pas à sombrer dans un sommeil profond avec l’espoir de se réveiller de ce cauchemar, ou de ne pas se réveiller du tout.

Jeudi 31, 23 h 00 – Commissariat de quartier

Elle a passé deux semaines dans cet environnement. Mutique les premiers jours, le débat entre les habitants les plus responsables a porté sur l’appel aux services sociaux. Il n’en a finalement rien été et les femmes du groupe se sont occupé d’elle. Elle a peu mangé et bu, a refusé de se laver, plongée dans une profonde dépression. Les différentes questions n’ont trouvé que quelques mots succincts en retour.

Ce jour, un des plus anciens locataires, inquiet pour son état, prend la décision de la ramener au poste de police plutôt que de prévenir les secours et de risquer une descente de flics, quitte à subir une garde à vue.

La surprise est totale pour les policiers qui s’étaient attendus à une fin bien moins heureuse. La famille informée, ils appellent le 15 devant la fragilité de la jeune fille. Une fuite d’information ne tarde pas et la presse campent déjà à l’entrée des urgences lorsque l’ambulance arrive.

Février 2016

Mercredi 17 – Un pavillon au cœur de Grenoble

Le petit garçon joue dans sa chambre. Paisiblement. Il profite d’un certain calme, de ceux où il se retrouve seul chez lui. À 5 ans, se sentir plus rassuré sans adulte à ses côtés n’est pas banal. C’est le cas presque tous les mercredis où son père part faire des courses, et, manifestement, ne veut pas s’embarrasser de lui. Tant mieux, il peut respirer, parler à haute voix à ses robots et autres Legos, courir dans la maison ou sauter sur son lit, réveiller cet endroit, austère la majorité du temps. Il ne comprend pas pourquoi, parfois, le jour, mais plus souvent la nuit, il se sent mal. Pourtant, son père le lui dit : « C’est pour ton bien et pour me faire plaisir… Tu veux faire plaisir à Papa… ? ». Lorsqu’il le gronde aussi, le mal-être est là. Alors, l’enfant pense qu’il doit se montrer encore plus gentil et obéissant. Les adultes, eux, savent

Il décide de s’amuser encore quelques minutes. Ensuite, il descendra au rez-de-chaussée pour ranger les jouets qui traînent dans le salon.

Depuis quelques semaines, le chef de famille se révèle de plus en plus irascible. La garde à vue et les interrogatoires l’ont poussé dans ses retranchements. Il en est sorti vainqueur, mais son entourage se méfie de lui. Se promener dans le quartier lui vaut de subir les regards désobligeants et accusateurs de certains, même avec la fin des poursuites. D’autres croient les journaux. De plus, il a dû réduire ses sources d’excitation, le temps que ça se tasse. D’où une frustration certaine.

La porte d’entrée claque. Le garçonnet ressent un frisson d’angoisse. Il se bouche les oreilles en entendant son prénom, porté à l’étage dans un hurlement. Vite, il doit s’excuser et ramasser ses petites voitures qui se prélassent sur le tapis et le canapé, devant la télévision. Il a à peine le temps de sortir sur le palier que son père l’a déjà rejoint.

Il a jeté violemment ses sacs emplis de denrées pour quinze jours en s’apercevant que son fils n’a pas respecté l’ordre. Une colère, d’abord sourde, a envahi tout son corps. Il compte bien donner une leçon de vie à cet enfant désobéissant. Il a vociféré et s’est précipité au niveau supérieur.

Le gamin est figé au seuil de sa chambre en voyant son père dressé devant lui, le visage prêt à exploser. Sans prononcer un mot, il retrousse ses manches sur deux avant-bras épais et poilus. Il mobilise ses doigts de bûcheron comme pour s’échauffer.

L’enfant se fait encore plus petit qu’il n’est et s’excuse platement, tout en contournant la terreur faite homme, sans jamais lui tourner le dos, décidé à nettoyer son bazar. L’ogre sourit du coin de la bouche, du même côté où deux veines du front ressortent. Puis il se lâche. En le saisissant par le col de son gilet à capuche, les pieds décollant de trente bons centimètres, il vocifère :

« JE T’AVAIS ORDONNÉ DE RANGER TES PUTAINS DE JOUETS DE MERDE !!! FAUT QUE JE LE DEMANDE COMBIEN DE FOIS, ESPÈCE DE PETIT CON ? JE VAIS T’APPRENDRE À TE SOUMETTRE ! »

La peur rend le garçon livide. Pourtant, il voit le visage de son père s’adoucir. Ses pieds touchent de nouveau le sol. Il va pouvoir réparer son erreur. Dos à l’escalier, il ouvre la bouche, les larmes aux yeux, afin de réitérer ses excuses et dire à son papa à quel point il l’aime. Cela atténuera peut-être un peu sa colère.

Le père avance, s’accroupit et tend les mains vers lui. Le fils renifle et sourit à son tour. La tempête est passée.

« Je ne vais pas me salir les mains, cette fois… », déclare l’homme, un regard à nouveau noir, contrastant avec son ton amusé.

Il contracte ses bras et pousse violemment son fils vers l’arrière.

Le temps lui paraît suspendu. L’enfant ne se souvient même pas de l’impact des mains sur sa frêle poitrine. Devant ses yeux s’éloigne, au ralenti, le visage immuable de cette ordure de père, ravi d’un tel tour. Il plane dans une plénitude en totale opposition avec la frayeur de la chute. Frayeur qui semble ne plus lui appartenir, mais qu’il perçoit, là, à ses côtés. Une camarade qui a vécu en lui depuis plus d’un an, mais qui se tait, et qui le quitte maintenant. La quiétude le gagne. La délivrance. Comme Ève croquant la pomme du jardin d’Éden, il comprend tout dorénavant. Durant cette demi-seconde de flottement, il sait tout sur les méfaits de ce monstre.

Les vingt-cinq marches accueillent ce petit corps avec brutalité. À chaque rebond, une nouvelle désarticulation. Un fétu de paille au gré du vent. La chute s’achève par un bruit sourd, directement sur le haut du crâne. Il ne bouge plus.

Il ne bougera plus.

Mars 2016

Lundi 7 – Ce même pavillon

Trois semaines. Trois semaines d’une atmosphère lourde, plombée, anxiogène, triste. Le drame enveloppe cette famille réduite à deux membres sur quatre. La jeune fille ne sort plus de sa chambre ou presque. Dispensée d’école, devant un état dépressif débutant et handicapant, elle ne quitte son domicile que pour se rendre à ses séances de psychothérapie. Elle a perdu son frère, accessoirement sa mère. Les journées s’avèrent ardues, elle se risque à un aller-retour dans la cuisine pour son unique repas, espérant éviter de croiser son père. Ce dernier n’est pas dans une meilleure forme. Ces récents événements tragiques comportent du positif, mais aussi du négatif. Ne pouvant quitter son travail trop longtemps, il se venge sur une dizaine de bières, chaque début de soirée. Il n’a pas l’habitude de boire autant, préférant rester maître de ses décisions afin de ne pas dépasser les limites qu’il se fixe, synonyme de prison. Il a eu suffisamment chaud cette année, et a frôlé par deux fois la correctionnelle. Il ne s’intéresse même plus au corps de sa fille. Il ne cherche d’ailleurs pas à la voir. Étonnamment, sa femme lui manque. Pour les travaux ménagers, bien sûr, mais aussi parce que ça créé un vide dans sa vie. Son esprit fixe de plus en plus la culpabilité de son dernier enfant vivant. Il la rend fautive de la mort de son épouse. Il n’a pas de preuves, mais il a lu dans le regard de l’adolescente une défiance à l’annonce de l’accident et du décès de sa mère. Chaque soir, il dépasse son record d’alcoolémie. Chaque soir, il accumule du ressentiment et de la frustration. Jusqu’à la rupture. La goutte de trop au fond de la bouteille, la dernière, il en veut plus.

« Va me chercher de la bière ! », hurle-t-il.

Aucune réponse. Plongée au plus profond de son refuge intérieur, une musique envoûtante caressant ses tympans, elle s’éloigne au mieux de cette vie qu’elle abhorre. Combien de temps encore devra-t-elle subir cela ? Elle n’a pas la force ou le courage de franchir le pas et de conclure son existence à 15 ans, de rejoindre son frère et de trouver enfin l’apaisement.

Il réitère son ordre plusieurs fois jusqu’à le brailler devant la porte de la chambre. Le résultat reste le même. L’homme vrille alors définitivement, plus rien ne peut l’arrêter ou le raisonner.

Il défonce la porte d’un coup d’épaule. La jeune fille sursaute en un cri horrifié. Un volcan de colère vient de faire irruption et entre en éruption. Il la saisit par les cheveux et la traîne hors de la chambre, tout en l’accablant d’insultes et d’accusations. Elle ne peut lutter face aux tiraillements et suit tant bien que mal son tortionnaire, le suppliant de la lâcher. Il ne s’embarrasse pas de précautions dans les escaliers et elle trébuche, toujours retenue par sa chevelure, dont déjà plusieurs brins s’arrachent. Quelques marches avant le rez-de-chaussée, il la balance au sol. Son poignet gauche cède à l’impact. La première de ses nombreuses fractures. La douleur l’assaille, elle n’entend rien aux aboiements de son père, elle n’en perçoit que l’odeur enivrante. Elle comprend qu’il attend une réponse quand un déluge de coups s’abat sur l’ensemble de son corps. La forme physique de l’adolescente lui permet de résister un peu, et de balancer des objets à son agresseur, sans vraiment de succès.

Il veut lui faire mal, l’étreindre, la violenter, la baiser, la tuer, la détruire. Il arrache les deux pièces de son pyjama léger en coton, lui-même se déshabille. Griffures, claques, coups de pied. Il se déchaîne. Rien n’arrête la bête enragée. Mais cela créé suffisamment de bruit pour alerter les passants.

Au moment où la scène parvient à plusieurs paires d’yeux effarés, à travers une des fenêtres, et qu’on alerte les secours, son crâne heurte le bord de la cheminée en pierre. Inerte, cela n’empêche pas son père de s’acharner encore et encore sur ce corps meurtri et offert en pâture.

Les policiers se jettent sur l’homme agité, et ont du mal à le maîtriser, pendant que les pompiers, puis rapidement le SMUR, prennent en charge la victime.

Jeanne

Juin 2016

Jeudi 30 – Service d’orthopédie, CHU Grenoble Alpes

Il était temps pour Jeanne de quitter le service d’orthopédie du CHU de Grenoble pour un séjour en médecine physique et réadaptation près de Lyon.

L’Hôpital Henry Gabriel accueillait, entre autres, tous les corps meurtris par des traumatismes sévères, des accidents vasculaires cérébraux.

Jeanne Poncet était l’aînée d’une famille grenobloise qui avait défrayé la chronique entre 2015 et 2016.

Le public avait lu son histoire après une fugue, en réponse à une ultime agression de la part de son père. Agathe Durier, journaliste au Dauphiné Libéré, quotidien régional, avait sauté sur ce fait divers aux multiples rebondissements. Le tout-venant avait pu découvrir le calvaire qu’avait vécu la jeune fille ainsi que son petit frère Jules.

« Reste tranquille ! Ne bouge pas et ferme ton clapet ! Ça va pas être long… et pas un mot à ta mère ou je te défonce… »

Voilà ce qu’elle devait endurer depuis ses 11 ans. Elle avait connu une puberté précoce et grandi vite. Début 2015, son père, déjà bien tordu, ne se contentait plus de ses formes féminines et avait commencé à s’en prendre aussi à son cadet âgé tout juste de 5 ans. C’est à partir de là que Jeanne avait décidé de réagir, malgré la peur qui la paralysait presque chaque soir sous le souffle nauséabond de son tuteur légal qui se soulageait en elle. Il l’avait même vendue à son patron, pour payer une dette.

Mais sa fugue n’avait servi à rien. Au diable ses accusations ! L’enquête de la Brigade de Protection de la Famille s’était soldée par l’absence de preuve de maltraitance ou de sévices sexuels. Ce monstre utilisait des préservatifs, y allait avec délicatesse et Jeanne n’opposait aucune résistance, de peur d’une dérouillée. Même sa mère ne l’avait pas soutenue, affirmant qu’elle cherchait à se rendre intéressante, avec ses scarifications ou la coloration de ses cheveux. Pour clore le débat, Jules avait déclaré aux psychologues que son papa se montrait extrêmement gentil envers lui.

Un mois plus tard, le drame survenait. Jules avait trouvé la mort en chutant dans les escaliers, poussé par son père, après un nouvel accès de colère. L’humeur de ce dernier avait changé depuis sa première garde à vue. Il évitait de donner des coups, mais hurlait sur ses enfants, quand il ne râlait pas de plaisir. Dans ce énième accès de fureur, il n’avait pu se maîtriser et son fils en avait payé le prix fort. Encore une fois, rien n’avait permis de conclure à autre chose qu’à un accident domestique, malgré l’intuition du commandant en charge de l’enquête, Philippe Merck.

Quinze jours après, les preuves tant attendues tombaient.

Malheureusement, par l’intermédiaire de Jeanne, violentée à nouveau et dans le coma quand les secours et la police étaient arrivés sur les lieux. Polytraumatisée, à moitié nue, on l’avait rapidement prise en charge et emmenée en salle de déchocage au CHU de Grenoble.

Ces drames avaient même occulté celui survenu une semaine avant l’ultime agression de Jeanne.

La mère de famille, Élisabeth, avait perdu la vie dans un accident de voiture. Officiellement, elle avait été victime d’un malaise au volant et n’avait pas pu éviter le camion de chantier transportant des tiges d’acier. Le choc avait projeté les javelots de métal directement au travers de sa boîte crânienne et de son thorax, perforant cœur et cerveau. Morte sur le coup. Sa fille occupait le siège avant et n’avait pu empêcher le drame. Bien qu’elle n’eût pas subi de blessures physiques, elle avait souffert une nouvelle blessure psychologique.

On se demandait comment Jeanne avait pu endurer tout cela.

Bertrand Poncet, le pédophile, meurtrier et pédo-proxénète, avait accueilli cette nouvelle avec soulagement. Bien évidemment, son épouse savait pour les enfants. Mais elle refusait de voir la vérité en face et protégeait son mari. Méfiant, il avait senti qu’elle était sur le point de craquer après la mort de Jules. Elle ne nourrissait que des soupçons, mais sa raison commençait à émerger.

Bertrand n’avait donc pas à faire le ménage, le karma le favorisait.

Jusqu’à ce jour de mai 2016 où son patron, Marco Ferroni, avait définitivement débarrassé la Terre de cette ordure, alors qu’il purgeait sa peine de prison. Trop de risques qu’il l’incrimine dans le viol de Jeanne en décembre 2015.

Une ordure en éliminant une autre. Le karma, vigilant, avait su récompenser ce patron comme il se devait. Avec violence, grâce à Miranda Heart, capitaine de police à Lyon, impliquée dans une tout autre affaire.

** *

« Au revoir, Jeanne, récupère vite ! Tu verras, ils sont au top là-bas, tu te remettras sur pied très rapidement. »

L’infirmière du service de chirurgie orthopédique au CHU de Grenoble essayait de rassurer Jeanne, dont le parcours hospitalier s’étirait péniblement.

Son agression avait été extrêmement violente. Plusieurs côtes cassées, deux poignets fracturés, une entorse grave d’un genou et un traumatisme crânien avec coma accompagné d’une fracture instable de la colonne cervicale, heureusement sans lésion de la moelle épinière.

Pendant les deux mois passés en réanimation, dont six semaines intubée et sous sédation, elle avait bénéficié d’une partie de ses interventions chirurgicales. Puis elle avait été transférée en salle de chirurgie. De nouvelles opérations avaient permis de réparer les dommages les moins urgents.

Désormais, elle devait poursuivre un long chemin en rééducation. Outre la fonte musculaire liée à son immobilisation, elle avait aussi des séquelles neurologiques, heureusement transitoires, la handicapant encore plus. Elle conservait un corset pour son rachis, dans l’attente d’une consolidation définitive.

Une année de plus se profilait à l’horizon. Associée aux traitements physiques, avec la kinésithérapie, la physiothérapie, etc., elle poursuivrait sa réhabilitation psychologique. Elle était désormais orpheline, après avoir appris la mort de son père en prison. Cela ne l’attristait pas, mais le sentiment de vide en se retrouvant seule au monde l’avait angoissée au plus haut point. Les anxiolytiques s’étaient avérés nécessaires. Plus de parents, plus de frère, aucune autre famille. Elle devait digérer le fait de vivre au moins un an dans un foyer d’accueil totalement inconnu. Tomberait-elle sur des maltraitants ? Elle avait vu trop de films et de séries à ce sujet. Au pire, à 18 ans, elle pourrait s’en passer. Mais comment ferait-elle ? Qui la soutiendrait financièrement ?

L’assistante sociale fournirait toutes ces réponses, lui avait-on confié. En attendant, elle devait se reconstruire sur tous les plans. Elle était jeune et avait toute la vie devant elle, selon leurs dires.

Comment se remettre d’une telle avalanche de drames ? Aucune médecine ne pourrait le savoir ou le prévoir. Il ne restait que la détermination de son esprit et son désir profond de connaître enfin le bonheur, qui lui avait jusque-là été refusé.

2017

Établissement pédopsychiatrique

Jeanne avait retrouvé toute son autonomie physique. C’était une belle jeune femme, athlétique, élancée. Son mental souffrait encore la dépression, qui, même si elle s’était atténuée, persistait par certains symptômes. Les idées noires se rappelaient à son mauvais souvenir, par moments. Son petit frère lui manquait cruellement. Sentiment qu’elle n’éprouvait clairement pas pour ses parents. Son père, sans aucun doute ni justification nécessaire. Sa mère, elle, portait la responsabilité d’un silence coupable. Jeanne restait aussi une adolescente, avec son degré d’immaturité. Les sévices commis par ce père avaient imprimé dans son développement, en plus d’une claustrophobie nouvelle, un côté séducteur et manipulateur, un système de défense pour éviter de redevenir une proie. Elle avait bien remarqué, durant sa longue hospitalisation, qu’elle attirait les hommes. Elle le devinait dans leurs regards, discrets ou non. Dans leurs attentions soudaines, suivant un sourire ou un rire en réponse à un bon mot. Obtenir des services semblait plus aisé pour elle que pour d’autres. Elle avait décidé d’utiliser ce « pouvoir » pour contrôler ses relations et ses rencontres. Pour éviter de se retrouver sous la coupe de personnes abjectes qui n’en voulaient qu’à son corps. Et si cela se présentait, elle osait leur rentrer dedans. Avoir côtoyé la mort de si près l’avait rendue sereine envers ce risque et elle préférait crever en luttant plutôt que de s’abandonner une nouvelle fois à un pourri. Mais elle savait aussi qu’elle pourrait les manipuler avec une récompense.

Le service de pédopsychiatrie, où elle était hospitalisée, lui permettait de poursuivre sa scolarité, de participer à différents ateliers et de continuer sa psychothérapie, dans un lieu où les liens sociaux persistaient. Une microsociété dans laquelle on devait, pour certains, réapprendre à vivre en communauté, c’est-à-dire avec des règles, des responsabilités, des devoirs et des droits. Infirmiers, éducateurs, psychiatres, médecins somaticiens restaient à l’écoute de leurs jeunes patients. Jeanne était particulièrement proche d’Amandine, une infirmière qui la comprenait comme aucune autre.

Elle sentait dans cet environnement une forme de protection. Affronter la vie extérieure lui faisait peur. Pour s’en prémunir, elle se nourrissait depuis plusieurs mois d’une colère qu’elle ne définissait pas bien. Certaines de ses colocataires en avaient fait les frais, même si elle s’excusait rapidement de son comportement. Son psychiatre avait émis l’hypothèse que le deuil de ses traumatismes lui échappait et qu’elle ne pouvait pas pardonner. La disparition des proches liés à ces profondes plaies, encore béantes, ne le lui permettait pas. Elle cherchait alors un substitut impossible à trouver. Le processus serait encore long, mais essentiel, afin que cette rancune s’éteigne et qu’elle puisse enfin vivre paisiblement et en bonne santé. Pourtant, elle s’en nourrissait. Ce ressentiment servirait de moteur et d’armure pour affronter les éléments déchaînés de ce monde dans lequel elle ne voyait pour l’instant rien de bon.

Comme partout, la cohabitation posait parfois problème, avec des tensions, voire des bagarres, mais aussi des accès aigus des différentes pathologies rencontrées. Dans le service cohabitaient seulement des ados, filles et garçons avec des diagnostics psychiatriques variés. On pouvait y croiser autant des syndromes anxio-dépressifs que des bipolarités, tous à l’état compensé et stable.

Parmi les habitants, un jeune homme de bientôt 21 ans, une exception, posait quelques problèmes. On lui avait diagnostiqué une schizophrénie paranoïde au décours d’une bouffée délirante aiguë. Bien qu’équilibré sous traitement, il refusait de se considérer comme malade et avait de nombreuses fois expliqué son statut particulier sur cette Terre. Il ne le mentionnait plus de peur de rester plus longtemps hospitalisé. À la fin de l’année, après l’obtention de son baccalauréat, il pourrait quitter la structure avec un suivi régulier. S’il n’était pas mis dehors avant. Depuis quelques semaines, son comportement avait quelque peu changé. Irascible, il tolérait de moins en moins la frustration. Rien d’inquiétant au regard de sa pathologie, selon l’équipe, mais de quoi perturber sérieusement l’équilibre du groupe.

** *

Dakila était né et avait passé une partie de son enfance aux Philippines, sur une des îles centrales, Siquijor. Il appartenait aux Bisayas , un des peuples de cette région du monde.

Son père, Jethro, professeur de français et d’espagnol, était un être à part dans sa communauté. Un érudit qui avait préféré rejoindre le modernisme plutôt que de suivre l’hérédité ancestrale, remontant à la révolte au xviie siècle contre les Espagnols. Cette décision était survenue lorsque son frère s’était suicidé, après des mois de propos délirants et d’hallucinations auditives. Leur père n’avait pas accepté de faire appel à la médecine occidentale et avait vu en ce fils dément un successeur au chaman de l’époque. Jethro faisait alors des allers-retours entre la capitale et son village.

Dakila et ses sœurs avaient pu se cultiver énormément et avaient atteint un niveau scolaire impressionnant. Parallèlement, le jeune garçon avait retenu toute l’attention du babaylan, le chaman de la tribu. À l’âge de 3 ans, il avait subi plusieurs convulsions fébriles, avec des délires après la crise, chose assez courante n’ayant, en général, aucune conséquence. Mais, dans le folklore chamanique philippin, on parlait de rencontres avec les esprits qui choisissaient un futur chaman. Dakila suivit alors un apprentissage et des rituels qui lui donnèrent, bien que jeune, un statut particulier et craint pour tous les croyants. Devin, guérisseur, mais surtout sorcier s’adonnant à la magie noire, statut particulier à cette île.

Devant des épreuves rituelles de plus en plus dangereuses, et un état psychologique inquiétant, Jethro préféra s’enfuir avec femme et enfants afin d’échapper à cette emprise et ne pas perdre Dakila, comme il avait perdu son frère. Quitter l’île n’était pas suffisant. En 2009, proche du Parti communiste, lui-même lié à la NPA (New People’s Army1), le gouvernement le menaçait. Il devait se résoudre à fuir le pays. Il demanda asile à la France. Un départ en catastrophe, sans les documents officiels de naissance des enfants. Il avait trouvé, grâce à ses relations avec l’ambassadeur français de son pays d’origine, un poste dans la région Rhône-Alpes et les papiers s’avérèrent une simple formalité.

La fratrie dut intégrer une scolarité décalée. Malgré l’enseignement minutieux de leur père, ils présentaient plusieurs lacunes pour le système d’éducation français. Ils prirent donc deux ans de retard. Cependant, vers sa quinzième année, l’aîné montra les mêmes symptômes que son oncle suicidaire. Il devait lui-même souffrir de schizophrénie. Dorénavant, point de sorcellerie pour la famille, il fut pris en charge rapidement. Malheureusement, l’adolescent n’avait rien oublié de sa formation et il y croyait dur comme fer. Il était le nouveau sorcier de son clan. D’ailleurs, certains membres de sa famille, qui vivaient en France depuis leur enfance, avaient également grandi avec ces croyances et le percevaient ainsi, malgré son jeune âge. Un chef dont l’aura brillait déjà, et dont on devait respecter le moindre des ordres.

** *

Jeanne et Dakila se connaissaient maintenant depuis plusieurs mois. La tension entre eux demeurait constante. Elle se méfiait de lui, ressentant un danger. Lui, tout aussi grand, mais plus frêle, ne supportait pas sa force de caractère ni son physique si athlétique, pour une femme. Il y eut plusieurs invectives de part et d’autre. Une bonne partie des pensionnaires devinaient dans le regard du jeune homme une haine farouche lorsqu’il la croisait. Cependant, les scènes n’avaient jamais atteint un tel niveau dramatique que ce jour de fin juin.

Alors que tout le monde se trouvait dans la salle à manger commune, les deux retardataires se firent remarquer par leur absence. Soudainement, des voix brisèrent le calme ambiant. De plus en plus fortes. On criait, mais cela restait incompréhensible. Jusqu’à une ultime phrase, balancée à l’entrée du réfectoire, à la vue de tous.

« … PLUS JAMAIS ÇA ! C’EST COMPRIS ? » hurla Jeanne.

S’ensuivit une claque phénoménale qui résonna dans toute la pièce et à l’intérieur du crâne de Dakila. Deux infirmiers se précipitèrent pour éviter l’escalade, connaissant le potentiel violent du garçon. Ce dernier se débattit, furieux, et réussit même à faire tomber un de ses soignants. Pourtant, sa colère n’était en rien dirigée contre Jeanne. Elle le fixait avec un regard encore plus dur. Elle ne tremblait pas. Il finit par abandonner et retourna vers sa chambre en ne manquant pas de défoncer d’un coup de poing le Placo® du couloir.

Jeanne dut expliquer qu’il n’y avait eu aucun geste déplacé et qu’il s’agissait juste de la connerie d’un adolescent attardé et misogyne. L’histoire aurait pu en rester là, mais après concertation de l’ensemble de l’équipe et du directeur d’établissement, Dakila, forcé, quitta les lieux prématurément, un mois avant Jeanne. Sa famille vint le chercher.

1 Nouvelle Armée du Peuple, branche armée du Parti communiste.

Mercredi 7 mars 2018

13 h 00 – Domicile de Philippe Merck

Le commandant avait pris une journée de repos. Il en avait profité pour dormir plus qu’à l’accoutumée et se leva péniblement.

Philippe Merck, 50 ans tout juste, dirigeait une des équipes de la Police judiciaire, la PJ, de Grenoble. Ces derniers mois s’étaient avérés ardus sur le plan professionnel. Des affaires nombreuses et difficiles, la formation de recrues à venir. Il lui restait un an avant que le commissaire ne parte à la retraite et ne lui laisse les commandes pour de bon. Il se demandait encore s’il arriverait à quitter le terrain définitivement.

Célibataire endurci, il ne prenait pas le temps de s’occuper de sa vie privée. Après une longue relation interrompue tragiquement par la disparition de sa compagne dans un accident d’alpinisme, il n’avait pu, ou plutôt voulu, s’en remettre complètement. Par peur de souffrir à nouveau, il n’avait jamais tenté de nouvelles rencontres. Tout au plus, ces dernières années, il avait eu des liaisons éphémères, dictées par une attirance ponctuelle. Mais pas question de laisser des sentiments émerger.

Jusqu’à une certaine Miranda, il y a deux ans, au cours d’une enquête commune. Cette charmante rousse aux yeux verts avait suscité chez lui un intérêt bien étrange. Physique, esprit, boulot. Un combo remarquable. Cependant, elle l’avait clairement remis à sa place lors d’une approche très maladroite. Le destin, à nouveau, s’était chargé de réduire cet ersatz d’histoire à néant. Un geste malheureux à l’issue de cette affaire qu’elle avait considérée comme un échec, et sa culpabilité entière.

Après un petit déjeuner tardif et copieux, il s’habilla avec une tenue détendue et coiffa rapidement sa chevelure qui avait adopté quelques reflets blancs. Pas besoin d’être tiré à quatre épingles ou de se présenter comme pour un mariage. Ça ne changerait rien.

Il sentait systématiquement un pincement au cœur en se préparant.

Depuis le drame de 2016, il rendait régulièrement visite à Miranda. Dans cet endroit, sempiternellement froid, à l’atmosphère mortelle. Il prenait soin de sa dernière demeure. Il apportait toujours des fleurs. Nostalgique, il savait qu’il ne verrait pas de sourire sur ce charmant visage oublié. Un énorme vide. Elle manquait à tous ses collègues et amis.

Aujourd’hui, le 7 mars, c’était aussi un triste anniversaire. Une affaire, survenue quelques mois avant la « guerre des gangs » de 2016, et pour laquelle il culpabilisait presque chaque jour. Pourquoi n’avait-il pas pu confondre ce monstre qui avait violé ses deux enfants, assassiné son petit garçon, presque tué sa fille, livrée auparavant à un autre pédophile, son patron, Marco Ferroni ? Pourquoi lui-même, devant le dossier, n’avait-il pas cru les dires de cette adolescente à jamais meurtrie ? Il avait bien eu cette sensation, à l’époque, que Bertrand Poncet, ce père incestueux, violent, démoniaque, l’avait manipulé, mais absolument rien ne le mettait en cause. Jusqu’à ce qu’il craquât pour de bon et tentât de réduire sa fille au silence.

Depuis ce jour, Merck en avait une nausée matinale. Conséquence de ses cauchemars, où Jeanne, quelques secondes avant de sombrer dans le coma, lui avait lancé un regard furibond et accusateur. À chaque réveil, il se souvenait de son incompétence, qui avait gâché l’existence d’une adolescente. Il aurait dû trouver la faille pour empêcher l’enchaînement des tragédies après la mort de Jules, son frère. Pour ce dernier, il n’aurait rien pu faire, ne supervisant pas, au départ, l’enquête sur les allégations de maltraitance. Il ne s’en sentait pas moins responsable. Les deux coupables avaient payé, mais cela ne changeait rien au drame.

Machinalement, en passant devant sa boîte aux lettres, il vérifia l’absence ou la présence de courrier. L’ouverture était assez éclairée pour deviner le reflet du papier. Habituellement, il notait juste dans sa mémoire qu’il devait le récupérer en rentrant chez lui, pas besoin de s’encombrer durant ses sorties. Mais il remarqua une discrète tache rouge dans un coin de la fente. Il eut un mauvais pressentiment. Il prit un mouchoir dans la poche arrière de son pantalon, ouvrit le portillon et attrapa délicatement l’enveloppe. Elle présentait plusieurs souillures de la même couleur. Toujours en évitant le contact direct avec ses doigts, il la décacheta et lutta pour en extraire la lettre avec précaution. Il la déplia et ce qu’il vit le glaça. Un dessin reproduisait une espèce de créature au teint bleu-gris, au nez aplati et aux longues dents acérées faisant penser à un vampire. En dessous, un terme incompréhensible :

« MAYSALA »

Les sept caractères emplissaient la feuille A4 dans sa largeur. Ils bavaient de plusieurs gouttes rouge sombre. L’œil expert de Merck travaillait en autonomie, court-circuitant la stupeur d’une partie de son cerveau. Pas une seule empreinte digitale, alors que son intuition concluait à un tracé au doigt. Il douta. Un pinceau peut-être ? Peu importe, il ne savait pas bien à quoi il faisait face, mais cela ne pouvait pas être amical… Que signifiait ce message ? Et pourquoi aujourd’hui particulièrement ? Un rapport avec cet anniversaire malheureux ? Il l’ignorait, mais son instinct ne présagea rien de bon et un frisson le traversa.

Il devait agir vite. Il rangea la feuille dans l’enveloppe, toujours avec son mouchoir, et décida de faire un crochet par le commissariat pour la mettre sous scellés et faire réaliser des analyses. Sa visite pourrait attendre un peu. Miranda ne risquait pas de partir.

14 h 30 – Bureaux de la PJ de Grenoble

Philippe Merck débarqua en trombe. Il se dirigea vers son bureau et récupéra dans un tiroir les formulaires à remplir pour une demande d’analyses scientifiques. Il ne perdrait pas de temps pour savoir d’où venait cette menace. Durant le trajet entre son domicile et la PJ, il avait renforcé sa conviction. Une simple recherche sur son portable lui avait confirmé que son intuition avait vu juste. « MAYSALA » signifiait « COUPABLE » en tagalog, la langue des Philippines. La résonance avec son for intérieur, meurtri depuis deux ans et demi, était puissante. Cependant, il ne comprenait absolument pas pourquoi on l’accusait, ou plutôt qui pouvait se livrer à cette manœuvre. Si cela concernait effectivement les Poncet, il ne restait plus que Jeanne, sortie depuis à peine six mois de sa longue hospitalisation, enchaînant réanimation, chirurgie, rééducation et pédopsychiatrie. Elle apprivoisait sa nouvelle famille d’accueil, selon ses sources – il voulait s’assurer que tout aille bien pour elle. Il ne permettrait pas que le malheur lui arrive à nouveau.

Et pourquoi en langue étrangère ? Et ce dessin ? Quelle en était la signification ?

L’adrénaline le motivait, il devait résoudre cette énigme. Il n’avait aucune envie de culpabiliser encore plus. Il se torturait très bien tout seul.

Tout en remplissant les documents, il explorait mentalement les pistes potentielles. Mais il n’en trouvait aucune. Mystère. Il songea d’ailleurs à un mauvais canular. Soudainement, il percuta. Tellement pressé de lancer une procédure, perturbé par toute cette histoire qui surgissait d’un passé pas si lointain, il n’avait même pas vérifié. Il retourna le sachet contenant les pièces à conviction. Pas de timbre, pas de cachet de la poste. Il ou elle était venu sur place pour déposer l’enveloppe. Connaître son adresse n’avait rien d’extraordinaire. Il ne figurait pas sur la liste rouge, et les journaux avaient mentionné son nom durant l’enquête. Mais qu’on prenne le risque d’être vu dans le hall de l’immeuble ou, pire, que lui-même croise le responsable relevait de l’insouciance, de la bêtise, d’un excès de confiance, voire du défi…

Il n’aimait pas ça. Pas du tout.

Une voix le héla alors depuis le couloir deux secondes avant que n’apparaisse à la porte Julien Tramier, son second.

— Ah, Julien ! Tu tombes bien, je vais lancer une procédure et envoyer ça à la scientifique. Approche, je vais t’expliquer… déclara Merck en lui glissant la pièce à conviction sous les yeux.

— Désolé, Commandant, mais ça attendra, on a un cadavre.

— Euh, mais…

— Le procureur nous a spécialement confié l’affaire. Il a dit que vous comprendriez.

Merck resta circonspect quelques secondes.

— C’est où ? demanda-t-il en rajoutant des précisions sur le formulaire.

— À Seyssin.

Merck se braqua. « Assassin » tourna en boucle dans sa tête.

— Pardon ?

— Seyssins… en banlieue, Commandant. Ça va vous ?

— Euh, oui, oui… Bon… j’arrive.

Julien fit demi-tour.

Après trois tentatives pour composer le code de son coffre-fort, Merck y rangea précautionneusement le sachet. Cette journée le bouleversait.

« Que suis-je censé comprendre ? » se demanda-t-il avec la sale impression qu’une mauvaise surprise l’attendait. Décidément, le sort ne voulait pas de sa visite habituelle à Miranda. Elle ne pourrait lui en vouloir…

15 h 00 – 6 rue des Chasseurs, Seyssins – Banlieue de Grenoble

Plusieurs équipes de la BAC, des policiers en uniforme et la police scientifique se trouvaient déjà sur place. Il ne manquait plus que le médecin légiste.

Julien précéda Merck, qui observait les alentours. Une petite maison à un étage dans un quartier pavillonnaire, beaucoup de témoins potentiels. « Ça a dû se passer la nuit », marmonna-t-il. La voiture était toujours garée dehors, aucune fenêtre brisée. Il avança et ne nota aucune trace d’effraction sur la porte d’entrée. Il se retourna, les voisins d’en face épiaient derrière leurs rideaux ou sur le perron, pour les plus téméraires, en dépit des remontrances des policiers s’occupant du périmètre de sécurité. Le voyeurisme n’était pas près de mourir. Contrairement à la femme qui attisait l’intérêt des forces de l’ordre.

Dans la maison, le tableau était tout autre. Une mare de sang au sol, des gerbes projetées au plafond et sur les murs du salon. Sur la table, un carton à pizza vide, sans aucune trace de la présence d’une Margherita ou Regina. Au milieu de ce patchwork écarlate, le corps d’une femme d’une pâleur fantomatique. Totalement exsangue. Elle ne portait qu’une nuisette et un short surmontés d’un gilet s’arrêtant à la taille. Les parties de son corps dénudées se confondaient presque avec le carrelage blanc.

Merck ne voyait toujours pas le rapport avec lui. Il s’approcha de la victime, muni de surchaussures aux pieds, de gants et d’une charlotte sur les cheveux. Des plaies au niveau du cou et des cuisses, rien d’autre. Qui était-elle ?

— Agathe Durier !

Merck frissonna pour la deuxième fois de la journée.

— Quoi ? !

— C’est l’identité de la victime, Agathe Durier, répondit Julien. J’ai sa carte d’identité et des factures à son nom pour ce domicile. La photo est ressemblante.

— Bordel de merde…

— Vous la connaissez ?

Le commandant se frotta le visage avec les mains, espérant se réveiller d’un mauvais rêve. Il ne vivait pas encore ce cauchemar, mais il le sentait approcher.

— C’est la journaliste qui a couvert l’affaire Poncet en 2015, mais tu es arrivé plus tard à Grenoble et tu n’as rien suivi.

— Ah ! Désolé, patron… Je vais me renseigner.

— Il va bien le falloir, parce que ça commence à faire beaucoup là…

— C’est-à-dire ?

— Viens par ici…

Merck attira Julien dans un coin de la pièce afin de rester discret et chuchota :

— J’ai espéré me tromper, mais maintenant, je n’ai plus de doute. Le 7 mars marque l’anniversaire de l’agression de Jeanne Poncet, fille de Bertrand Poncet, qui l’a sauvagement agressée et laissée presque pour morte. Il avait tué son fils quelques semaines avant et violait ses enfants depuis des années. Il avait même vendu Jeanne à Marco Ferroni, notre mafieux de 2016.

— Oh merde !

— Comme tu dis… Et ce matin, je trouve la lettre, que je t’ai montrée tout à l’heure, avec des traces de sang, du moins, je suppose, et que je considère comme une menace. Et là, la journaliste qui a écrit tous les articles sur les Poncet se fait trucider. Je veux bien croire aux coïncidences, sauf que ça n’existe pas.

— OK, OK, mais qu’avez-vous à voir dans l’histoire ?

Merck soupira.