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Quand une mère accepte de se confier, de raconter sa vie à sa fille, alors se lève ce voile qui recouvre souvent, pour leurs enfants, l’histoire de leurs parents.
L’Album de l’Exil c’est la mémoire de Maria couchée sur le papier par sa fille Thérèse Cau.
Précieux témoin de son temps, Maria connaît le privilège, entre 1934 et 1941, de partager la vie de la famille de Josep et Marcià Tarradellas. Une histoire extraordinaire où Maria vit les coulisses d’un exil étonnant.
Réfugié en France, loin de sa terre catalane, Josep Tarradellas continue le combat. Luis Company, des ministres et des députés, tous les protagonistes importants de la seconde République espagnole et de la « Generalitat catalane » croisent Josep Tarradellas sur sa terre d’exil.
Ce récit riche d’informations retrace aussi le parcours de la famille de Maria. Une famille de Républicains qui reconstruit sa vie dans les Pyrénées-Orientales.
La vie et une époque, dans ce qu’elles recèlent d’émotions, de drames, de joies, défilent tout au long d’une écriture sensible.
Découvrez ces destins hors du commun portés par l’histoire et confrontés à l’histoire...
EXTRAIT
Au cours de mon enfance, j’ai entendu, hélas, d’une oreille distraite, beaucoup d’anecdotes sur ces années où maman fut au service des Tarradellas comme employée de maison, beaucoup de récits également sur la guerre civile espagnole ; autant de petites pièces d’un puzzle géant que j’aimerais maintenant reconstituer surtout à l’intention de mes petits-enfants, afin qu’ils sachent qui étaient leurs ancêtres et quelles causes ils avaient défendues.
Dans ce but, j’ai interrogé maman, mais trois quarts de siècle ont enfoui dans les tréfonds de sa mémoire la plupart des événements ; les dates s’y chevauchent, les faits s’entremêlent ; tout s’est estompé, baignant dans un sfumato artistique. Outre cela, depuis le décès de papa en mars 2003, elle a perdu l’habitude de dialoguer ; ses réponses sont souvent lapidaires ou évasives. J’ai donc eu l’idée, pour la faire parler librement, de lui demander de commenter l’album de photos anciennes qu’elle conserve dans un des tiroirs de mon ancien bureau. Comme par miracle, chacune des photographies a délié sa langue et fait rejaillir les souvenirs de cette Vilalbaise qui vécut, dans l’ombre d’un grand homme politique, à Barcelone et à Cervelló, puis à Paris, sur la Côte d’Azur et enfin en Touraine.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Native de Port-Vendres, fille de républicains espagnols, professeur d’anglais et écrivain,
Thérèse Cau avec
L’Album de l’Exil découvre un aspect original de l’histoire de la guerre d’Espagne, de l’Espagne fasciste et de l’Espagne moderne.
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Seitenzahl: 309
Veröffentlichungsjahr: 2017
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Je veux d’abord remercier ma mère Maria, qui, malgré son grand âge, a creusé ses souvenirs pour me raconter son histoire hors du commun, David pour ses dessins, Cécile pour ses interventions techniques et Jean-Pierre pour l’aide constante apportée à mes recherches.
Merci également à mes cousins et surtout mes cousines Maïté et Véronique qui sont allées fouiller dans les papiers de leurs parents pour me donner le plus de renseignements possible ; aux Vilalbais, comme Rafel ou Teresina qui m’ont narré ce qu’ils avaient vécu pendant et après la guerre civile et spécialement aux deux historiens locaux David Tormo et Josep Recasens Llort, grâce auxquels j’ai pu comprendre les événements qui s’étaient déroulés dans le village maternel.
Je tiens à exprimer une gratitude toute particulière aux fils et petit-fils du Président de la Generalitat catalane, Josep Tarradellas, qui m’ont permis d’avoir accès aux Archives familiales : la ‘Fondation Montserrat Tarradellas i Macià’ de Poblet, ainsi qu’à la directrice de ces Archives, Montserrat Català pour sa disponibilité, sa patience face à mes nombreuses sollicitations et sa grande compétence.
Je ne voulais pas écrire un énième livre sur la ‘Retirada’, bien que, pour maintenir le devoir de mémoire, chaque témoignage sur le sujet me semble essentiel. J’ai cependant jugé que l’histoire peu banale de ma mère Maria, qui n’a pas connu le sort commun des Républicains espagnols, méritait d’être mise en lumière.
Cette fille de paysans tarragonais avait dix-neuf ans, en juillet 1936, au moment où eut lieu le soulèvement contre la République espagnole, initié par les généraux rebelles José Sanjurjo et Francisco Franco. Elle se trouvait alors à Barcelone, au service de la famille Tarradellas.
Durant la guerre civile, Josep Tarradellas fut amené à occuper de très hautes fonctions au sein de la ‘Generalitat’, le gouvernement autonome de Catalogne ; il y joua un rôle primordial comme conseiller du Président catalan de l’époque Lluís Companys. Nommé lui-même Président de la Generalitat en exil, en 1954, Josep Tarradellas ne cessa d’œuvrer pour que la Generalitat continuât à vivre et pour qu’elle fût rétablie en Catalogne en 1977, deux ans après la mort de Franco.
La Catalogne doit beaucoup à cet homme intègre, dont ma mère eut le privilège de partager la vie de famille pendant sept ans, entre 1934 et 1941, date à laquelle elle descendit à Port-Vendres pour s’occuper de son père et de ses deux frères, juste sortis des camps de concentration. Elle garda cependant des liens étroits avec les Tarradellas jusqu’à leur mort.
Ce fut avec la famille Tarradellas que Maria partit en exil ; un exil que nous pourrions qualifier de doré, en comparaison de celui que subirent les Républicains espagnols ; mais il ne fut doré que sur le plan matériel et non psychologique ; car tous s’inquiétaient inévitablement pour les autres membres de leurs familles, leurs amis, leur peuple, leur patrie.
A Paris, à Saint-Raphaël, puis à Saint-Martin-le-Beau où Maria accompagna les Tarradellas, elle eut, maintes fois, l’occasion de côtoyer le Président Companys, ainsi que bon nombre de députés ou de ministres et elle put, de la sorte, suivre les événements politiques au plus près.
Lorsque je me décidai à raconter son histoire, ma tâche s’avéra bien plus compliquée qu’on aurait pu le croire au début, parce que sept décennies s’étaient déjà écoulées et que la mémoire de ma mère, alors âgée de quatre-vingt-quinze ans, était floue, sélective et, en aucune manière, chronologique. Il me vint alors à l’idée, pour la faire parler, d’avoir recours à un petit album de photos. Grâce à ces clichés pris dans les années trente et quarante, je me trouvai bientôt en possession d’une multitude d’anecdotes, de fragments de vie. Vinrent s’y greffer photos, documents et souvenirs que me firent parvenir mes cousins, comme autant de pièces d’un puzzle géant qu’il fallait patiemment rassembler et ordonner.
C’est alors que, par un heureux concours de circonstances, je réussis à entrer en contact avec un des petits-enfants de Josep Tarradellas, Antòn, puis, par son intermédiaire avec Josep Tarradellas fils, qui m’autorisa un libre accès à leurs archives familiales conservées dans le monastère de Poblet, dans la province de Tarragona.
Je confrontai alors les dires de ma mère avec la biographie de Josep Tarradellas et avec la réalité des faits, tels que relatés dans la Chronique quotidienne de la Guerre Civile en Catalogne. La plupart des pièces de mon puzzle s’insérèrent alors à la bonne place et je pus reconstruire ainsi tout un pan du passé.
Ce qui, au départ, devait être la simple histoire d’une tranche de vie de ma mère s’élargit progressivement en une saga familiale, puis en une double biographie : celle de la jeune provinciale portant un regard innocent sur des événements historiques d’une importance majeure et celle d’un homme politique occupant un poste-clé au sein même de la Generalitat. La petite histoire et la grande Histoire se mêlèrent étroitement et inévitablement.
Si je réussis à rétablir la chronologie des faits, il me fut moins facile de démêler les fils intriqués de l’écheveau politique de l’époque. J’aimerais donc apporter quelques éclaircissements préalables, afin de faciliter la lecture de mon ouvrage, Au début des années trente, l’Espagne était une république ; depuis avril 1931, s’étaient succédé à sa tête deux présidents : Niceto Alcalà Zamora et, dès le mois de mai 1936, Manuel Azaña i Diaz. Le siège du gouvernement espagnol se trouvait à Madrid mais, pendant la guerre, il dut se replier d’abord sur València, puis sur Barcelone et enfin, aux derniers jours, sur Figueres.
Parallèlement, la Catalogne et le Pays basque possédaient leurs propres gouvernements autonomes, respectivement la Generalitat et Euzkadi, avec leurs propres présidents, le Catalan Lluís Companys et le Basque José Aguirre.
Tout se passait bien lorsque les gouvernements étaient du même bord politique, mais beaucoup moins dans le cas contraire, comme en octobre 1933 où la droite revint au pouvoir central, lors d’élections législatives.
Les différentes appellations des uns et des autres peuvent également prêter à confusion. Il faut savoir que si le gouvernement central espagnol était composé de ministres et d’un Premier Ministre (Largo Caballero et Juan Negrín, parmi les plus marquants), leurs homologues de la ‘Generalitat’ recevaient le titre de conseillers, dirigés par un Premier Conseiller, fonction qu’occupa d’ailleurs Josep Tarradellas de septembre 1936 à avril 1937.
Les Républicains espagnols étaient surnommés les Rouges, de part leur appartenance politique, ou bien les Loyalistes, puisqu’ils étaient restés fidèles à la République. Quant aux Franquistes, pour s’être soulevés contre le gouvernement en place, on les désignait le plus souvent sous les noms de Rebelles et d’Insurgés, mais parfois aussi de Nationalistes. Dès octobre 1936, Franco fut en effet proclamé chef (‘caudillo’) d’un gouvernement nationaliste parallèle, établi à Burgos.
D’autre part, dans les rangs républicains, on comptait de nombreux syndicats ouvriers, comme le P.S.O.E. (Partido Socialista Obrero Español) ou l’U.G.T. (Unión General de Trabajadores) ou agricoles, comme l’A.C.R. (Unió de Rabassaires), à côté des anarchistes de la C.N.T. (Confederación Nacional del Trabajo). Bien que tous de gauche, les partis pullulaient, du P.S.U.C. (Partit Socialista Unificat de Catalunya) ou de l’E.R.C. (Esquerra Republicana de Catalunya) aux anarchistes de la F.A.I. (Federación Anarquista Ibérica) et aux Marxistes du P.O.U.M. (Partido Obrero de Unificación Marxista).
Au lieu de se mobiliser contre l’ennemi commun, beaucoup perdaient du temps et de l’énergie en affrontements fratricides, notamment sur la question d’une révolution prolétarienne, rendant ainsi la défaite inévitable.
Je me suis efforcée de rester objective en rapportant les faits tels qu’ils furent vécus et ressentis par ma mère, une simple fille du peuple, mais aussi tels qu’ils furent perçus au cœur-même de la ‘Generalitat’, par l’intermédiaire de Josep Tarradellas. Il n’en reste pas moins que ma vision de la guerre civile espagnole ne peut être que partielle, sinon partiale, car presque exclusivement limitée à la Catalogne, avec les projecteurs braqués sur Barcelone et sur Vilalba dels Arcs, le village natal de mes ancêtres, qui eut le malheur de se trouver sur le front de la bataille de l’Ebre. Le lecteur jugera.
Maria à Saint-Raphaël
Sur la terrasse de ‘Canto cigalo’
Maman est restée ingambe, malgré ses quatre-vingt-seize ans et une légère douleur au genou. Elle vient de descendre de la pièce qui fut autrefois ma chambre avec un minuscule album, sur la couverture duquel se profile un Canigou enneigé au-dessus d’un riant pré fleuri. Je l’ouvre.
Avec soin, elle a glissé entre les feuillets plastifiés, des clichés, sépia pour la plupart, d’amis et de membres plus ou moins proches de la famille. Tous évoquent des pans d’une vie de femme que je qualifierais de banale, n’eût été cette série d’événements imprévus et historiques, survenus entre sa dix-septième et sa trentième année.
Je passe rapidement sur les photos de moi petite fille faisant un tour de manège ou déguisée lors d’un carnaval, pour m’attarder sur l’une d’entre elles où, vêtue d’une longue jupe blanche et d’un chemisier à rayures, maman, souriante, enfourche une bicyclette ; or, jamais je n’ai vu ma mère faire du vélo ! Un peu plus bas, elle pose à nouveau, dans une jolie robe à fleurs, sur la terrasse d’une superbe villa noyée dans une pinède.
- És Sant-Rafel. (C’est Saint-Raphaël. ), me dit-elle, laconique, le regard un peu perdu dans ses souvenirs. Lorsque nous sommes seules, nous parlons toujours catalan.
- Aquí també ? (Là aussi ? ), lui demandé-je en pointant du doigt un portrait d’elle en manteau de fourrure, arborant une fleur blanche à la boutonnière et une coiffure à la Doris Day.
- No, aquí estava en París. (Non, là j’étais à Paris )
J’avoue avoir un peu de mal à imaginer que cette élégante jeune femme chapeautée et rayonnante dans ses atours, soit la femme que j’ai connue, toujours simplement et modestement habillée, peut-être par la force des choses, jamais en tout cas affublée d’un quelconque bibi.
Quelques pages plus loin, maman apparaît de dos, sur le quai de Port-Vendres ; protégée par un grand tablier, en train d’arrimer dans un wagon, avec d’autres transbordeuses, des caisses d’oranges fraîchement débarquées d’un cargo. La photo doit dater des années cinquante, car le trafic avec l’Algérie s’est pratiquement interrompu à l’indépendance de ce pays et, vers le milieu des années soixante, la plupart des transitaires port-vendrais ont dû s’installer au Boulou pour commercer avec l’Espagne. Je m’en souviens très bien ; j’avais dix-sept ans à l’époque et mon père, qui était comptable pour la maison Basco, fut obligé, s’il tenait à conserver son travail, de suivre son patron ; quant à nous, nous fûmes contraintes de suivre mon père.
Je continue à feuilleter l’album ; il n’y a aucun ordre chronologique dans l’agencement des photos, plutôt classées par taille ; on y saute, sans transition, du coq à l’âne, de la France à l’Espagne, de Saint-Raphaël à Vilalba dels Arcs.
Un monde sépare les photos sur les docks de Port-Vendres et celles de Paris ou de la côte d’Azur à une époque où les simples particuliers ne sollicitaient le photographe que pour les grandes occasions : mariages, baptêmes, communions. Un monde ! Et pourtant, seulement une vingtaine d’années avaient dû s’écouler entre les deux prises.
Deux décennies, c’est bien peu finalement, sauf quand elles sont remplies d’événements aussi denses que du plomb !
Rien, absolument rien ne prédestinait ma mère, cette fille d’humbles viticulteurs catalans d’un minuscule village reculé de la province de Tarragone, à vivre, pendant quelques années, des moments privilégiés sur la ‘Riviera’ française et dans la ville des lumières.
Rien, si le hasard ou la providence ne l’avait fait rencontrer, à peine sortie de l’adolescence, celui qui devait un jour devenir le quatrième Président de la ‘Generalitat catalana’(le nom donné au gouvernement semi-autonome de la Catalogne) : Josep Tarradellas i Joan.
Maman sur les quais de Port-Vendres – années 50
Au cours de mon enfance, j’ai entendu, hélas, d’une oreille distraite, beaucoup d’anecdotes sur ces années où maman fut au service des Tarradellas comme employée de maison, beaucoup de récits également sur la guerre civile espagnole ; autant de petites pièces d’un puzzle géant que j’aimerais maintenant reconstituer surtout à l’intention de mes petits-enfants, afin qu’ils sachent qui étaient leurs ancêtres et quelles causes ils avaient défendues.
Dans ce but, j’ai interrogé maman, mais trois quarts de siècle ont enfoui dans les tréfonds de sa mémoire la plupart des événements ; les dates s’y chevauchent, les faits s’entremêlent ; tout s’est estompé, baignant dans un sfumato artistique. Outre cela, depuis le décès de papa en mars 2003, elle a perdu l’habitude de dialoguer ; ses réponses sont souvent lapidaires ou évasives. J’ai donc eu l’idée, pour la faire parler librement, de lui demander de commenter l’album de photos anciennes qu’elle conserve dans un des tiroirs de mon ancien bureau. Comme par miracle, chacune des photographies a délié sa langue et fait rejaillir les souvenirs de cette Vilalbaise qui vécut, dans l’ombre d’un grand homme politique, à Barcelone et à Cervelló, puis à Paris, sur la Côte d’Azur et enfin en Touraine.
Vilalba dels Arcs (Terra Alta)
VILALBA-DELS-ARCS – 1916 -
Une bonne étoile, ou une gentille fée, devait veiller sur le sort de cette enfant qui aurait pu mourir dès le berceau comme toutes les filles de la famille Vidal, lesquelles, pour quelque raison cachée (la médecine de l’époque étant ignorante et impuissante), ne dépassaient pas le cap des deux ans, et ce depuis plusieurs générations. D’ailleurs, la sœur aînée Sinforosa était morte quelques semaines seulement après sa naissance ; quant à la benjamine Angeleta, si elle survécut, elle souffrit toute sa vie d’une maladie du cœur incurable et très invalidante.
Elle, la petite Maria-Magdalena pour l’état civil, appelée simplement Maria, arriva un jour d’hiver, deux ans et demi après Josep et trois ans avant Victor, le 6 décembre 1916 ; peut-être parce que c’était la première fille à vaincre la malédiction, ce fut toujours la préférée de son père Gabriel, le patriarche à qui on obéissait au doigt et à l’œil, que tous les enfants vouvoyaient et dont jamais personne ne contestait les décisions tranchantes.
Jusqu’à l’âge de seize ans, l’enfance de Maria à Vilalba dels Arcs se déroula de façon très ordinaire et plutôt monotone ; une vie simple, rythmée par les saisons : en automne, les vendanges suivies de la cueillette des amandes et des noisettes, avec également, à la Saint-Martin, la ‘matança’ (l’égorgement) du cochon ; au début de l’hiver, la récolte des olives, en été, la moisson du blé pour la fabrication du pain et celle de l’orge, du seigle et de l’avoine pour la consommation des bêtes. Bien rares étaient les distractions. À part les fêtes, comme celles de la Saint-Sébastien en janvier et surtout de la Saint-Laurent au mois d’août, - avec leur cortège de bals, courses en sac, repas partagés entre voisins lors desquels se dégustaient une soupe grasse de boulettes de viande, du jambon salé maison et des ‘capsetes’, délicieuses meringues aux fruits secs -, les seuls endroits où l’on pouvait se divertir étaient les deux cafés du village, abritant chacun une salle de bal avec une scène, dépendants de syndicats aux tendances opposées : le ‘Centro’, où se retrouvaient les partis de gauche, laïques, voire anticléricaux et le ‘Rossinyol’ fréquenté par les carlistes et les conservateurs catholiques. On y jouait aux cartes et aux dominos tout en buvant un coup et en discutant de tout et de rien, mais surtout de politique ; de loin en loin, on y organisait conférences, causeries, chant choral, veillées musicales, plus rarement des pièces de théâtre et, seulement à partir des années 30, quelques projections de films mensuelles.
Les habitants de ‘la Terra Alta’ (les ‘Hautes Terres’), en majorité agriculteurs ou bergers, à l’image de leur sol dur et sec et du vin du terroir âpre, non baptisé, un peu acide avec des relents soufrés, étaient de fameux gaillards à la voix puissante et rocailleuse, d’un abord plutôt bourru et de constitution robuste. Je n’en veux pour preuve que les statistiques sur la grippe de 1918 qui avait ravagé le monde entier, tuant entre autres vingt-cinq millions de personnes en Inde, le quart de la population des États-Unis, quatre cent mille Français, trois cent mille Espagnols et seulement deux Vilalbais sur le millier et demi d’habitants certes touchés par le virus, mais de façon très bénigne ! Ces gens-là avaient l’habitude de se battre contre le climat qui engendrait d’âpres hivers et d’arides étés, de peiner du matin au soir sur des terrains ingrats perchés à quatre cents mètres d’altitude, alors que, tout autour, s’étalaient, riches, grasses et fertiles les plaines généreusement arrosées par l’Èbre.
Maintenant, grâce aux canalisations qui montent l’eau du fleuve jusqu’au village et grâce aux nombreuses éoliennes, les agriculteurs peuvent irriguer leurs champs et leurs vignes avec un système de goutte-à-goutte ingénieux ; de plus, presque tous possèdent des tracteurs ; mais jadis, ils labouraient le sol avec leurs mules et ils dépendaient étroitement de la pluviosité. Autres calamités qu’ils redoutaient pardessus tout à une époque où on ignorait tout des pesticides : le phylloxéra, le mildiou, la mouche de l’olivier ou la cloque du pêcher sans oublier la grêle et les gelées tardives.
Les années 20, m’a-t-on raconté, furent des années de misère noire sur la ‘Terra Alta’, à cause d’une sécheresse persistante qui brûla les trois quarts des récoltes. Même les fontaines se tarirent. L’eau des puits, comme celle des citernes aménagées sur les toits, suffisait à peine à étancher la soif ! Les dettes s’accumulèrent car, comment payer taxes et impôts quand on ne peut rien vendre ? Les coopératives et secours mutuels, que les villageois avaient mis en place eux-mêmes pour pallier les déficiences de l’État en matière de maladie par exemple, ne suffirent plus. Toutes les caisses se vidèrent. Beaucoup de paysans, endettés jusqu’aux dents, partirent à la ville chercher du travail ; ceux qui, malgré tout, s’accrochèrent à leur lopin de terre avaient l’étoffe de durs à cuire !
Gabriel Vidal, mon grand-père (mon ‘Padrí’), ne dérogeait pas à la règle ; c’était un rude paysan que ses enfants craignaient et vouvoyaient ; j’ai été la première à le tutoyer et à l’amadouer, à faire tomber l’armure dont il s’était caparaçonné. Il portait, selon la coutume locale, béret et ‘faixa’, une sorte de large bande de tissu noir dont il s’enroulait la taille et dans laquelle -m’a confié ma mère-il glissait un pistolet, tous les soirs, après le travail, juste avant de se rendre au ‘Centro’. J’imagine qu’il n’était pas le seul à camoufler ainsi canifs, poignards ou autres armes, ce qui montre l’agressivité incroyable régnant dans le village bien avant que n’éclatât la guerre civile. Quand au petit matin il partait labourer ses champs, il rangeait le pistolet dans le tiroir du bas de la commode, mais il emportait sa carabine, pour tirer, à l’occasion, une perdrix, un lapin, un serpent ou … quelque autre ‘bestiole’ qui l’attaquerait. Dans le village, il avait acquis un statut particulier en tant que ‘curandero’ (‘guérisseur’) ; les gens venaient le consulter de loin à la fois pour eux et pour leurs bêtes. Il utilisait notamment, afin de chasser les maux de ventre, une formule mystérieuse, une sorte d’invocation, qu’il m’a transmise peu avant sa mort en 1960, alors que je n’avais qu’une dizaine d’années.
Ses connaissances étaient empiriques. L’école ? Il n’y avait jamais usé ses fonds de pantalon. Maman par contre, commença à y aller vers six ans ; elle se rappelle encore les prénoms du couple d’instituteurs chargés de leur enseignement : Ramon, le maître des garçons et son épouse Carmen qui apprenait aux gamines la lecture, l’écriture, quelques rudiments de calcul, un peu de couture et de broderie. Il n’y avait qu’une classe unique de filles ; les élèves les plus âgées devaient donc veiller souvent sur les plus petites, pendant que Carmen vaquait à ses travaux ménagers ou s’occupait de ses deux jeunes enfants.
Certains enfants, surtout les fils de paysans, n’avaient jamais, ou très peu de temps, mis les pieds dans une salle de classe parce que leur famille avait besoin de bras ; ils étaient donc, comme mon grand-père et un quart des Catalans, analphabètes.
Lorsqu’ils étaient trop grands pour se rendre à l’école communale, les jeunes secondaient leur père dans les champs et les vignes en attendant le service militaire ou ils se faisaient embaucher comme journaliers ; tandis que les adolescentes, jusqu’au mariage, aidaient leur mère dans les tâches ménagères, la cuisine et la lessive qui se faisait au lavoir, ‘la font’: en fait deux grands bassins alimentés par une source résurgente, tout en bas sur le chemin du cimetière ; une corvée que potins et plaisanteries des commères rendaient presque agréable ! La plupart des jeunes filles cependant s’engageaient comme bonnes à la ville la plus proche. Une femme du village, qui avait de nombreuses relations à Barcelone, se chargeait d’y placer les jeunes Vilalbaises chez des bourgeois nantis ; elle s’appelait Dolores Solé, mais tout le monde la connaissait comme ‘la Ligera’ (‘La légère’).
Les surnoms, dans ces patelins reculés, revêtaient une importance cruciale car les jeunes gens, se déplaçant peu faute de moyens de transports, épousaient des payses et, au bout de quelques générations, les familles s’entremêlaient ; ainsi, à Vilalba, il y avait une profusion de Domènech, Clua, Ferrer, Solé, Suñé, Vallespí et autres Tarragó ; pour les distinguer, on affublait chaque maisonnée d’un surnom, par exemple, ‘Ca Mosquetes’ (‘chez Petites Mouches’), ‘Cal Perdigot’ (‘chez le Perdreau’). Ma famille avait reçu celui, mystérieux, de ‘Ca Xuiximeri’ ; encore maintenant, c’est sous ce sobriquet que je dois me présenter aux gens du village chaque fois que je m’y rends, pour qu’ils puissent me situer !
Une certaine Rosa de ‘Cal Caramelo’ (‘chez Bonbon’) était rentrée, à la fin des années vingt à Barcelone au service d’un jeune commerçant, militant catalaniste et secrétaire du C.A.D.C.I. (‘Centre Autonomiste des Dépendants du Commerce et de l’Industrie’), Josep Tarradellas, qui venait tout juste de se marier ; mais elle ne tarda guère à revenir au village pour y épouser son fiancé. Une deuxième Vilalbaise, Marieta Busom de ‘Cal Cerer’ (‘chez le Cirier’), la remplaça aussitôt. J’ai parlé avec sa fille récemment ; elle m’a dit que sa mère était restée environ trois ans chez les Tarradellas, où elle devait s’occuper du bébé du jeune couple, une petite fille trisomique, Montserrat, née en 1928 ; elle la promenait dans sa poussette et comme l’enfant avait peu de cheveux, sa maman glissait sous son bonnet une boucle coupée dans la chevelure frisée de la nounou ! Il fallait parallèlement faire de nombreuses lessives et, à l’occasion, la vaisselle dans le bar-restaurant ‘La Floresta’, que possédait à l’époque le père de Josep, Salvador, sur la Gran Via de les Corts Catalanes. La jeune bonne finit par développer un eczéma suintant sur les mains, ce qui l’obligea à démissionner et à retourner au village.
Le bruit courut comme une traînée de poudre dans les ruelles, les magasins et surtout au lavoir. Teresa, ma grand-mère, ne s’était jamais montrée très tendre à l’égard de sa fille aînée, lui préférant sans doute la petite dernière Angeleta, de santé délicate ; elle sauta sur l’occasion, parla à Gabriel, puis avec ‘la Ligera’, de cette place vacante et lucrative de bonne et elle poussa Maria à l’accepter. Comme elle connaissait bien Barcelone pour y avoir elle-même servi chez des bourgeois, elle proposa d’accompagner sa fille jusqu’à destination.
On ne discutait pas à cette époque les ordres des parents et, la mort dans l’âme, Maria, à peine âgée de dix-sept ans, dut préparer un maigre baluchon. Son grand frère Josep, à dos de mule, fut chargé de mener Maria et Teresa, calées entre les bagages dans une charrette bringuebalante, jusqu’à la gare de Mora d’Ebre, où elles prirent le train qui les mena à la capitale catalane. Pendant le long trajet, assise sur la dure banquette en bois du compartiment de troisième classe, la jeune fille eut tout le temps d’imaginer ce qu’allait être sa nouvelle vie. La réalité devait largement dépasser ses rêves les plus fous !
BARCELONE – 1934 -
La Barcelone du tout début des années 30 n’avait rien à voir avec la tentaculaire capitale catalane actuelle ; cependant, aux yeux de l’adolescente qui avait grandi dans les ruelles poussiéreuses d’un hameau sans eau courante ni électricité, la ville parut immense et ultramoderne.
Elle qui, faute de moyens de transport, n’avait jamais voyagé plus loin que Tortosa, où ses parents allaient échanger, au moulin local, le blé et l’orge récoltés dans leur champ contre des sacs de farine, se trouvait soudainement propulsée au cœur d’une élégante métropole très animée, zébrée de vastes avenues, le long desquelles s’élevaient d’imposants immeubles aux balcons en fer forgé et des boutiques incroyablement bien achalandées. Installée à l’arrière de la voiture, dans laquelle on était venu la chercher à la gare, la jeune Vilalbaise ne cessait de s’extasier, tandis qu’elle montait la Rambla en direction de la place de Catalogne ; tout lui semblait gigantesque et grandiose : le vieux port d’abord avec ses bateaux colorés, la mer qu’elle voyait pour la première fois, la statue de Colomb, les maisons chanfreinées à chaque carrefour, les devantures luxueuses, les jolies toilettes des femmes descendant des voitures ou du tramway !
La famille Tarradellas louait un bel appartement au premier étage d’un petit immeuble situé sur la Gran Via de les Corts Catalanes, au-dessus d’une pharmacie, car entre-temps, le café avait été vendu à un apothicaire. Vivaient là, outre le jeune couple que formaient Josep et Antònia, leur fillette de six ans Montserrat, ainsi que les parents quinquagénaires de Josep, Salvador et Casilda. Officiellement, Maria fut chargée de la cuisine, du ménage, des courses et, à l’occasion, de la garde de la petite Montserrat. Néanmoins, vu le jeune âge de Maria, très vite, elle fut considérée, non plus comme une simple domestique, mais pratiquement comme un membre à part entière de la famille.
Alors que jusque là, elle avait dû partager une sombre alcôve avec sa petite sœur, elle se vit offrir une chambre éclairée par une grande fenêtre, joliment meublée d’une armoire rustique, d’une coiffeuse et… d’un lavabo avec des robinets qu’il suffisait de tourner pour avoir de l’eau, chaude qui plus est ! Sur le palier, il y avait une salle d’eau et des W.C. Rien de luxueux, mais un tel confort, Maria ne l’avait jamais connu. Chez elle, on utilisait, pour la cuisine et la toilette, l’eau de pluie recueillie dans la citerne du toit et, en période de sécheresse, il fallait l’économiser. Le linge, les femmes allaient le laver à la ‘fontaine’, située à mi-chemin entre le village et le cimetière. Quant aux toilettes, elles se résumaient à une sorte de chaise percée, installée au rez-de-chaussée dans un coin sombre de la grange, au-dessus d’un pailler, où on n’avait guère envie de s’éterniser !
La nostalgie que Maria ressentait, surtout le soir lorsqu’elle se retrouvait dans son lit, était donc compensée par les immenses avantages matériels que lui procurait sa nouvelle vie, tout comme la réelle affection que lui témoignaient les Tarradellas. Elle appréciait aussi nombre de petits détails de la vie quotidienne, comme le bol de café au lait qui, tôt le matin, remplaçait agréablement les ‘farinetes’, une soupe à base de farine de céréales que sa mère l’obligeait à ingurgiter. La cuisine de la ‘Terra Alta’ était des plus rustiques ; les paysans mangeaient surtout les légumes qu’ils cultivaient, des œufs, du porc et de la volaille, plus rarement du mouton ou un lapin élevé à la cave dans des clapiers. Pas de bœuf ni de veau, encore moins de poisson, à part des harengs fumés ou de la morue séchée. Ce fut donc un émerveillement pour la jeune fille de découvrir la ‘Boqueria’, un grand marché couvert situé entre la Rambla et l’hôpital Santa Creu, où, deux ou trois fois par semaine, Antònia et Maria s’approvisionnaient en aliments de toutes sortes. Les étals colorés des poissonniers en particulier fascinaient Maria qui découvrait soles, limandes, lottes, raies, crabes encore vivants et langoustines ; mais elle était également attirée par les fruits exotiques ou les friandises, comme la pâte de coing. De temps en temps, elle s’achetait une sucrerie ; c’était la première fois qu’elle avait de l’argent de poche ; ses patrons lui donnaient une somme appréciable : 300 pesetas ; comme elle était nourrie et logée, elle pouvait non seulement envoyer une moitié du salaire à ses parents, mais en placer une grosse partie à la caisse d’épargne et s’offrir en plus de menues fantaisies.
Quel plaisir de rentrer à la maison, les paniers remplis de victuailles et de les apprêter selon les conseils avisés de Casilda, car, au début, Maria ne savait pas du tout cuisiner et c’est la vieille dame qui l’avait initiée à l’art culinaire. La jeune fille recevait également l’aide bienveillante de sa jeune patronne ! Maria s’entendait très bien avec elle ; probablement parce que seulement douze années les séparaient et qu’elles venaient du même milieu social ; Antònia n’avait pas non plus grandi dans le luxe, ses parents étant de simples concierges dans un immeuble tout proche.
Il y avait une telle complicité entre les deux jeunes femmes qu’elles partageaient tout : les travaux ménagers comme la cuisine, les courses et même certains loisirs, puisqu’elles s’offraient souvent une escapade au cinéma le plus proche où passaient des films avec Tarzan ou les Marx Brothers, une promenade dans le ‘Barri Gòtic’, le quartier médiéval autour de la cathédrale, des sardanes le jeudi sur la place Sant Jaume, ou encore un ‘xurro’, délicieux beignet sucré qu’elles dégustaient avec un chocolat épais dans un des multiples estaminets proches de la Rambla.
Par contre, ‘el senyor Josep’ (comme Maria l’appelait, c’est-à-dire monsieur Joseph), moins présent au foyer en raison de ses multiples activités, inspirait à la jeune fille plus de retenue, sans doute à cause de sa stature, de sa prestance et de sa situation. Pourtant, lui aussi avait des origines modestes ; son père avait un temps été employé dans une verrerie et lui-même avait commencé à travailler à l’âge de quinze ans tout au bas de l’échelle comme vendeur de tissus imperméables. Mais, grâce à sa vive intelligence, son énergie et sa puissance de travail, il avait gravi les échelons avec une rapidité déconcertante. Cet autodidacte avait suivi des cours du soir accélérés de français et d’anglais en plus du calcul et de la comptabilité et il s’exprimait fort bien dans les langues de Molière et de Shakespeare.
Josep Tarradellas dessiné par David Cau
Lorsque Maria entra à son service au début de l’automne 1934, il avait mis provisoirement une parenthèse à ses activités politiques, dans lesquelles il avait été propulsé par le biais de son syndicat de commerçants. Il dirigeait alors une fabrique familiale de boutons de nacre et parce qu’il avait des clients dans plusieurs pays européens, il voyageait beaucoup, surtout en Angleterre.
À table, on parlait beaucoup de politique ; Maria s’imprégnait des propos tenus, même si elle n’en comprenait pas tous les rouages et mécanismes et si elle confondait souvent ministres du pouvoir central et conseillers de la Generalitat. Elle était impressionnée par le nombre et l’importance des emplois prestigieux que son patron avait déjà occupés en Catalogne, pendant la présidence de l’austère Francesc Macià, au regard pénétrant. Comment était-il parvenu à concilier toutes ses activités professionnelles avec ses multiples obligations politiques ? Une vraie prouesse !
Tour à tour, son employeur avait créé trois hebdomadaires : ‘Abrandament’ (‘Embrasement’), ‘Intransigent’ (‘Intransigeant’) et ‘L’esquerra’ (‘La gauche’), fondé un mouvement pour la jeunesse : ‘La Falç’ (‘La Faux’), tout en militant activement à l’E.R.C. (‘Esquerra Republicana de Catalunya), un nouveau parti fondé par Macià, dont il devint le secrétaire, avant d’exercer les fonctions de conseiller du gouvernement à la santé. Il avait également siégé comme député aux deux Parlements, espagnol et catalan, puis dirigé un quotidien barcelonais : ‘L’opinió’. Ce sont les idées trop radicales au goût du Président exprimées dans les colonnes de ce journal qui avaient provoqué, au début de l’automne 1933, l’éviction de Josep Tarradellas, deux mois avant le décès de Macià ; le jour de Noël se souvient maman.
Depuis les élections législatives de novembre 1933, la droite tenait à nouveau les rênes du pouvoir central ; c’était en quelque sorte le retour du bâton ; ‘el senyor Josep’ et son père Salvador se demandaient si, avec le Président de la République espagnole Alcalà Zamora, la précédente assemblée législative n’était pas allée trop loin dans les réformes agraires et l’expropriation. Ils abordaient souvent le problème de la ‘Phalange’, fondée par Primo de Rivera fils, l’année précédente. Un nom aussi revenait régulièrement dans les conversations, celui de Franco ; il avait été le supérieur hiérarchique de Josep Tarradellas, lors de son service militaire à Melilla, au Maroc. Le jeune homme se rappelait ce général très autoritaire qui inspirait aux recrues une peur bleue lorsqu’il inspectait leur baraquement. Le nouveau gouvernement venait de faire appel à lui pour mater le soulèvement des mineurs des Asturies ; on pouvait y redouter un bain de sang.
La Catalogne ne tarda pas non plus à être réprimée, le six octobre 1934 ; la décision prise par le successeur de Macià, Lluís Companys, de proclamer ‘l’Estat Català’ (‘l’État catalan’), - ce que Josep Tarradellas considérait comme une erreur fondamentale - entraîna une série de représailles du gouvernement central, l’envoi de l’artillerie, de la marine de guerre et la dissolution du statut d’autonomie pour la Catalogne. Plusieurs hommes politiques, membres du Parlement catalan pour la plupart, furent emprisonnés ; parmi eux, trois syndiqués du C.A.D.C.I. perdirent la vie durant les échauffourées. Pour éviter d’inutiles effusions de sang supplémentaires, Lluís Companys décida de se rendre et, par l’intermédiaire de la radio, pria les Catalans de ne plus résister. Josep Tarradellas n’occupait aucune fonction politique à ce moment-là, mais il se trouvait au Palais de la Generalitat au moment des arrestations ; ayant eu vent de ce qui se tramait, il était en effet venu avertir le Président. Il fut emmené, comme les autres, manu militari à bord de l’‘Urugai’ ancré dans le port de Barcelone. On utilisait beaucoup ces bateaux-prisons à l’époque ; d’ailleurs mon père devait lui aussi, pendant un temps, être assigné dans un de ces vaisseaux, mais pour d’autres motifs et à un autre moment.
Très vite cependant, on s’aperçut que la détention du senyor Josep était injustifiée puisqu’il ne faisait pas alors partie du gouvernement de Catalogne ; le dix-huit octobre, au bout de douze jours de détention, il fut donc libéré, alors que Lluís Companys était expédié dans une prison de Cadix. Cet événement fugace provoqua dans la famille Tarradellas une prise de conscience aiguë des risques encourus durant cette période en porte à faux, avec un gouvernement local de gauche et un gouvernement central d’extrême droite, ce qui engendrait inévitablement force troubles et instabilité. Les Tarradellas avaient commencé à se faire construire ‘un xalet’ (une villa) à Cervelló, le village natal de Casilda et de Josep, situé à une vingtaine de kilomètres de Barcelone, en pleine campagne ; Josep décida, au début de l’année 1935, de précipiter leur départ de Barcelone, trop en ligne de mire. Après une année de vie citadine, Maria retrouvait ses points de repère ruraux.
La villa de Cervelló vue de l’arrière et le potager (photos prises par Salvador)
Montserrat et Maria, dans le jardin
CERVELLÓ - 1935 -
La maison, nommée ‘Villa Casilda’ était une imposante bâtisse toute blanche s’élevant sur deux niveaux, dont la façade donnait sur la rue principale et dont l’arrière s’ouvrait sur un grand jardin. Salvador, qui avait gardé l’âme d’un campagnard aménagea aussitôt un coin en potager ; quant à la petite Montserrat, elle était ravie de pouvoir courir librement dans cet espace sans danger pour elle. Le rez-de-chaussée servait de remise à outils et de buanderie ; un grand lavoir y occupait tout le coin droit. Au premier étage, il y avait cinq pièces carrelées de faïence verte émaillée, dont un vaste bureau ; la salle à manger se prolongeait à l’extérieur par une longue terrasse qui courait sur deux côtés et surplombait le jardin, offrant une vue superbe sur les pinèdes voisines. Maria, comme à Barcelone, jouissait d’une chambre individuelle au fond du couloir, tout près de la cuisine ; celle du couple se trouvait à l’autre extrémité. Parmi les trois autres chambres, une d’entre elles était réservée à des amis de passage ou à la sœur cadette de Josep Tarradellas, Antonieta, qui venait souvent, avec son mari Ramon et leur fils Jordi, respirer l’air pur de la campagne pendant les week-ends.
Récemment, nous sommes passés à Cervelló, mais sans trop d’espoir. Nous pensions que la maison des Tarradellas serait détruite ou entourée d’immenses immeubles, comme dans la plupart des citésdortoirs de la grande banlieue barcelonaise. Que nenni ! Le village est resté humain, sympathique ; même en ayant grandi et s’étant élargi, il a gardé un caractère rural, avec une profusion de petites boutiques alléchantes qui proposent, entre autres victuailles, des pieds de porc confits, des pâtés de perdrix, des tourtes à l’anis et ces pâtisseries au ‘cabell d’àngel’ dont maman raffolait, c’est-à-dire des beignets fourrés de confiture d’une variété de citrouille dite cheveu d’ange.
Bien sûr, en trois quarts de siècle, des changements se sont produits à tel point que, lorsque j’ai montré à maman les photos que nous avions prises, elle n’a pas reconnu les lieux immédiatement. La villa, vendue dans les années soixante à des particuliers, a été transformée ; on y a ajouté notamment une tourelle sur le toit, une véranda à colonnes ; la buanderie est devenue un garage, tandis qu’une grille et un portail en métal sont venus remplacer l’ancienne barrière en bois.
