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« Ne vous bornez pas à feuilleter cet ouvrage. Commencez par y chercher, avec curiosité et même gourmandise, quel mode de prière vous donne du goût, vous attire, comme le Père nous attire au Christ. Et puis, mettez-vous en prière… » Mgr Matthieu Rougé
Avec une rare pédagogie, Xavier Accart met à notre disposition toutes les ressources de la prière chrétienne. Certaines ont été largement éprouvées – oraison, lectio divina, chapelet, prière du cœur, louange, méditation ignacienne, liturgie des heures, attitudes corporelles… –, d’autres sont plus originales ou inattendues – journal spirituel, pratique des charismes, couronne franciscaine, métanies… 55 chapitres pratiques et très documentés, illustrés par le témoignage des grands spirituels et de croyants contemporains, qui aideront chacun à trouver sa propre manière de prier.
Un livre indispensable pour approfondir l’art de la prière dans toutes ses dimensions
À PROPOS DE L'AUTEUR
Xavier Accart est docteur en sciences religieuses de l’École pratique des hautes études et rédacteur en chef de la revue Prier. Il anime l’émission « À l’école de la prière » sur Radio Notre-Dame et a écrit plusieurs ouvrages, parmi lesquels Comprendre et vivre la liturgie (Presses de la Renaissance, 2009) et Le Dormant d’Éphèse (Tallandier, 2019).
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Seitenzahl: 554
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Conception couverture : © Christophe Roger
Composition : Soft Office (38)
© Éditions de l’Emmanuel, 2022
89, bd Auguste-Blanqui – 75013 Paris
www.editions-emmanuel.com
ISBN : 978-2-35389-976-0
Dépôt légal : 2e trimestre 2022
Xavier Accart
L’art de la prière
50 méthodes éprouvéespour faire l’expérience de Dieu
Comprendre et vivre la liturgie. Signes et symboles expliqués à tous, Paris, Presses de la Renaissance, 2015, nouvelle édition augmentée (1re éd. 2009).
Le Dormant d’Éphèse, Paris, Tallandier, 2019 (roman).
Aux assoiffés de Dieuqui peinent à trouver des guides.
« La prière ne doit pas être considérée comme allant de soi : il faut apprendre à prier, comme en acquérant toujours à nouveau cet art. »
Benoît XVI, Audience générale, 4 mai 2011
« Je voudrais prier, mais on ne m’a jamais appris ! »
L’astronaute Ryan Stone dans le film Gravity
« Nos communautés chrétiennes doivent devenir d’authentiques écoles de prière […]. Il faut que l’éducation à la prière devienne […] un point déterminant de tout programme pastoral. »
Saint Jean-Paul II, Novo millennio ineunte, n° 33 et 34
« Seigneur, apprends-nous à prier » (Lc 11, 1) : cette demande des premiers disciples de Jésus habite le cœur de tous les chrétiens – et de beaucoup d’autres – à travers l’histoire. Comment se tourner vers le Seigneur ? Comment reconnaître sa Parole ? Comment lui adresser de justes demandes ? Comment percevoir sa volonté ? Dans l’Évangile, Jésus répond en transmettant à ses amis le Notre Père, la prière des prières, celle qui les contient toutes et permet d’en vérifier l’authenticité. Mais si le Notre Père est bel et bien la prière par excellence, ce n’est pas de manière exclusive. Sa dynamique se déploie dans toutes sortes de modes, de mots et d’attitudes de prière que Xavier Accart présente de manière particulièrement large, riche et féconde dans le volume que vous venez d’ouvrir.
Si la prière est une réalité qui peut être décrite et réfléchie, elle constitue avant tout une expérience. C’est en priant, pour gloser sur un adage célèbre et familier, qu’on apprend à prier. Voilà pourquoi ce livre fourmille de témoignages et de suggestions concrètes, sans jamais tomber dans la facilité trompeuse des recettes ou des modes d’emploi, mais en ouvrant des pistes, simples et profondes, que chacun pourra emprunter, en fonction de son histoire ou de son tempérament. Il est extraordinaire de voir combien l’histoire chrétienne, enracinée dans la tradition juive et dans la quête spirituelle de tous les humains, a généré de chemins possibles pour se tourner vers le Seigneur et progresser dans son amour.
Il m’est souvent arrivé d’entendre des fidèles interpeller leurs pasteurs : « Vous nous dites qu’il faut prier, mais vous ne nous montrez pas comment prier. » D’autres limitent spontanément la prière à l’intercession la plus immédiate voire la plus matérielle ou la plus intéressée, qui n’est pas illégitime mais ne peut être détachée de la louange ni de l’écoute silencieuse, savoureuse, amoureuse de la Parole de Dieu. Tout se passe souvent comme si les chrétiens, alors qu’ils disposent – trop souvent sans le savoir – d’une multitude de chemins spirituels bienfaisants, se limitaient pour leur vie intérieure à deux ou trois attitudes, finalement restrictives voire desséchantes. La tradition chrétienne, et à travers elle le Christ lui-même, « met au large [notre] cœur » (Ps 118, 32), le dilate, le libère de toutes sortes de manières qu’il est passionnant, au sens fort et riche de ce terme, de découvrir ou de redécouvrir.
À la manière du « scribe devenu disciple du royaume des Cieux […] qui tire de son trésor du neuf et de l’ancien » (Mt 13, 52), Xavier Accart présente aussi bien les grandes traditions spirituelles que des modes de prière plus contemporains comme la « prière des frères », des éléments fondateurs de la liturgie ou de la vie sacramentelle et des dévotions, comme l’invocation des anges, qui pourraient sembler dérisoires aux esprits forts, ou prétendus tels. Ce livre est pleinement catholique, au sens le plus riche du terme, car il prend en compte l’être humain tout entier, avec son cœur, son corps et sa sensibilité, et fait résonner aussi bien les grâces de l’Orient (avec l’invocation du nom de Jésus) que celles de l’Occident (avec l’adoration du Saint-Sacrement).
Parmi les points les plus originaux de cet ouvrage, il y a la place faite à l’Esprit Saint et à la confirmation. La prière authentiquement chrétienne est profondément conditionnée par la capacité à accueillir l’Esprit à partir du don fondateur du sacrement de confirmation. Une certaine marginalisation contemporaine de ce sacrement nuit à l’intensité du témoignage missionnaire de l’Église mais aussi à l’enracinement et à la persévérance spirituels des chrétiens, qui ont évidemment partie liée. C’est bel et bien à partir du baptême, de la confirmation et de l’eucharistie que nous prions, c’est-à-dire à partir de notre être filial et fraternel, par le Christ et dans l’Esprit, saisi par la dynamique du Notre Père.
Ne vous bornez pas à feuilleter cet ouvrage. Commencez par y chercher, avec curiosité et même gourmandise, quel mode de prière, que vous ne connaissez peut-être pas encore, vous donne du goût, vous attire, comme le Père nous attire au Christ (Jn 6, 44). Et puis, mettez-vous en prière, de manière profonde et persévérante, en profitant des réflexions et des conseils plus généraux également proposés par Xavier Accart. Plus que jamais, nous avons besoin aujourd’hui de vie spirituelle, de ressourcement, personnel et communautaire, pour traverser les déserts contemporains et témoigner de l’amour, de la force, de la joie, de la paix qui nous ont été révélés.
Certains seront peut-être étonnés que cet ouvrage ne comporte pas de développement détaillé sur l’eucharistie comme telle, qui constitue pourtant le cœur de la prière et de la vie chrétiennes (même s’il est question de « se disposer à communier », de « rendre grâce » pour la faire fructifier et d’« adorer le Saint-Sacrement »). C’est que l’eucharistie, « source et sommet de toute la vie chrétienne », comme l’enseigne le concile Vatican II à plusieurs reprises, est préparée et déployée par toutes les autres formes de prière. Sa centralité n’est pas restrictive mais diffusive. On ne vit pas bien de l’eucharistie en se focalisant de manière exclusive sur sa célébration ; on y goûte et on y voit combien le Seigneur est bon (Ps 33, 9) en l’inscrivant dans l’immense richesse de la vie chrétienne, personnelle et communautaire, et de toutes ses expressions.
Il est beau que ce soit un baptisé laïque, époux et père de famille, qui nous « apprenne à prier » au nom du Seigneur, qui nous propose ces chemins de grâce et de lumière, grâce à sa vaste culture, avec la précision et la clarté du journaliste mais surtout à partir de son expérience de croyant en chemin. La première des synodalités est bien celle-là : la capacité à s’entraider, dans la variété des états de vie et des missions, sur les routes de la foi, de l’espérance et de la charité. Oui, tous ensemble, à travers les joies et les peines, les chutes et les relèvements, goûtons et voyons, en vue de le manifester, combien le Seigneur est bon !
Matthieu ROUGÉévêque de Nanterre
Un nombre précédé d’une flèche dans le fil du texte renvoie à un chapitre, une lettre à un encadré. On peut identifier ce chapitre ou cet encadré en se reportant à la table des matières ou à la table des encadrés en fin de volume. Exemples : 45 renvoie au chapitre « Tenir un journal spirituel » ; K à l’encadré « La dynamique spirituelle d’un office ».
Conformément à l’usage liturgique, la numérotation des Psaumes est celle de la Vulgate (traduction latine de la Bible) et non celle de l’hébreu qu’a adoptée la Bible de Jérusalem.
Pour les références aux livres bibliques, les sigles adoptés sont ceux de la Bible de Jérusalem.
Ce livre n’ayant pas une visée scientifique, des citations ont pu subir la suppression d’un mot ou une coupe pour favoriser la fluidité de la lecture ou l’intelligibilité du texte. Certaines sont tirées d’entretiens réalisés par l’auteur.
La prière est une réalité mystérieuse qui nous précède. Elle vit dans nos profondeurs, d’autant que l’initiation chrétienne1 est venue restaurer en nous la possibilité d’une pleine communion avec la Trinité. L’Esprit nous relie au Père dans un rayon éclatant de l’éternelle Lumière2. Il prie en nous et nous fait « participer à la respiration de Dieu3 ». Pourtant, ce mystère intime affleure rarement notre conscience qui, encore marquée par les traces du péché originel, a tendance à se disperser vers l’extérieur. S’ouvrir à cette relation demande au départ une activité volontaire à laquelle nous réservons plus habituellement le nom de « prière ». Les grands saints en parlent comme d’un combat, même si elle est toujours soutenue par la grâce4. « La réalité de Dieu n’étant pas ressentie, celui qui prie a l’impression d’être dans le vide et tout le reste lui paraît plus pressant, parce que plus tangible », explique Romano Guardini. L’homme « éprouve ainsi à l’égard du fait de prier de l’ennui, de l’embarras, de la répugnance, et à proprement parler de l’hostilité5 ». C’est pourquoi il faut « apprendre à prier, comme en acquérant toujours à nouveau cet art6 ». Dans sa lettre prophétique Au début du nouveau millénaire, Jean-Paul II appelait ainsi « nos communautés chrétiennes [à] devenir d’authentiques écoles de prière7 ».
Ce livre est une réponse à cet appel. Il se propose de dessiner les contours d’un art chrétien de la prière à travers l’exposition d’une cinquantaine de méthodes éprouvées. Ce mot de « méthode » suscite souvent la critique. De vieux sages relativisent cette préoccupation de débutants et soulignent à juste titre la primauté de la grâce. Mais, ce faisant, ne privent-ils pas ceux qui viennent après eux de l’échelle dont ils se sont eux-mêmes servis ? « Que la relation au Christ puisse profiter du soutien d’une méthode ne doit pas étonner, remarque Jean-Paul II. Dieu se communique à l’homme en respectant la façon d’être de notre nature et ses rythmes vitaux. C’est pourquoi la spiritualité chrétienne, tout en connaissant les formes les plus sublimes du silence mystique dans lequel toutes les images, toutes les paroles et tous les gestes sont comme dépassés par l’intensité d’une union ineffable, est normalement marquée par l’engagement total de la personne, dans sa complexe réalité psychologique, physique et relationnelle8. » Ceci apparaît de façon évidente dans les sacrements qui « font appel aux diverses dimensions de la personne ». Mais cela vaut aussi pour la prière personnelle, comme le montre bien la prière du cœur 369. « Au début de nos efforts pour prier, les méthodes, les règlements, les horaires ont joué un rôle irremplaçable, témoignait dom André Louf, un père spirituel mort en 2010 que nous citerons souvent dans ce livre. Celui qui ne peut encore sentir l’Esprit par lui-même – et c’est le cas de la plupart d’entre nous – doit se faire aider par des règles et des prescriptions qui reflètent et transmettent l’expérience de ceux qui les ont précédés10. » Ces « techniques de prière », ainsi que les appelle également ce moine trappiste, n’ont d’autres fins « que de nous rendre conscients de ce que nous avons déjà reçu, que d’apprendre à sentir, à discerner, dans la pleine et tranquille certitude de l’Esprit, la prière qui dans nos profondeurs a pris racine et ne cesse de travailler11 ». Car celle-ci « doit monter à la surface de notre conscience, imprégner et investir progressivement toutes nos facultés, l’esprit, l’âme et le corps ».
Ce livre présente cette cinquantaine de méthodes de telle façon qu’elles puissent être aisément mises en pratique. Car la prière s’apprend en priant. « Personne n’apprend à voir ; on voit naturellement », explique saint Jean Climaque. Ainsi en est-il de la prière : « Dieu en fait don à celui qui prie12. » L’important est donc de se mettre en route, de se jeter à l’eau, d’entrer dans l’une ou l’autre de ses voies, même si c’est avec peine et maladresse au départ. Devant leur abondance, on pourrait objecter que la recherche de Dieu ne fonctionne pas comme un choix sur catalogue. C’est exact. Mais il faut reconnaître que, même formés par la vie liturgique et portés par une communauté chrétienne, nous cheminons souvent seuls dans la prière personnelle. La lecture peut alors ouvrir des pistes. En outre, ces méthodes ne sont pas exclusives les unes des autres, mais se complètent ou se succèdent dans ce que Jean-Paul II appelait « le panorama multicolore de la prière “incessante”13 ». « Une prière qui est bonne à un certain moment ne l’est pas nécessairement à un autre, note Romano Guardini ; de même une prière adaptée à une personne ne l’est pas forcément à l’autre14. » Ce livre voudrait aider chacun à « trouver sa forme personnelle » dans « le climat de liberté » sans lequel la prière devient « incertaine, monotone et sans vie »15.
L’art de la prière que dessinent ces différentes méthodes présente un certain nombre de caractéristiques. Je voudrais en souligner trois, essentielles, dans la mesure où une certaine conception de la spiritualité, diffuse mais aujourd’hui dominante, a tendance à les occulter16. La première est que la prière chrétienne est fondée sur les Écritures inspirées. « La force et la puissance que recèle la parole de Dieu sont si grandes qu’elles constituent, pour […] les enfants de l’Église, la force de leur foi, la nourriture de leur âme, la source pure et permanente de leur vie spirituelle », affirme la constitution Dei Verbum du concile Vatican II (n° 21). On peut même affirmer avec le bibliste Philippe Lefebvre que notre prière est une réponse à la révélation que Dieu nous fait de lui-même. « Il y a prière, écrit-il, quand un être accueille la Parole, laisse retentir en lui l’appel dont elle est porteuse, puis quand il fait retourner vers Dieu cette Parole qui devient sa réponse, qui s’est comme imprégnée de l’être en qui elle a été accueillie17. » Aussi l’art chrétien de la prière enseigne-t-il d’abord des méthodes pour se laisser toucher par cette Parole « vivante, énergique et plus coupante qu’une épée à deux tranchants » (He 4, 12). Celles-ci s’appuient sur les propriétés singulières des textes bibliques : les niveaux de sens auxquels ils peuvent être compris18, les correspondances entre livres qui permettent d’interpréter l’Écriture par l’Écriture, l’annonce prophétique du Christ dans l’Ancien Testament… « La grâce du baptême devient réalité quand une Parole de Dieu pour la première fois interpelle vraiment notre cœur, explique dom Louf. Pour décrire cette expérience, les Pères disposent d’un vocabulaire très riche : la Parole de Dieu touche notre cœur, elle le blesse, l’aiguillonne, le perce, le fend et l’ouvre. » Et il poursuit : « La Parole secoue notre cœur de sa torpeur. Au centre de l’homme, en son noyau, la lumière nouvelle se lève19. »
La deuxième caractéristique de la prière chrétienne est qu’elle naît au sein de la liturgie qui est également son lieu de formation et de vivification. La relation mystérieuse avec le Père dans le Fils par l’Esprit a en effet été restaurée par les sacrements de l’initiation, comme nous l’avons souligné. Elle est vivifiée par la communion eucharistique 10 et plus généralement par notre participation aux offices dont la messe est la source et le sommet. Nous apprenons dans ces célébrations à nous adresser à Dieu, à articuler K invocation, psalmodie, écoute de la Parole, silence, action de grâce… Et en poursuivant en communauté l’intercession du Christ pour le monde et sa louange au Père, nous nous inscrivons dans un grand courant ininterrompu depuis deux mille ans dont notre prière personnelle prolonge le dynamisme. « La personnalité a besoin de s’élargir dans l’objectivité et l’universalité, écrit encore le théologien Romano Guardini. La liturgie est la “loi de la prière” […] elle lui fournit les normes incorruptibles qui garantissent son authenticité et sa santé. » Le risque de ne pas y revenir régulièrement est de nous perdre dans une prière non plus « personnelle » mais « subjective », c’est-à-dire dans laquelle nous nous cherchons nous-mêmes au lieu de nous ouvrir au Tout-Autre. « Nous mettons alors notre “sincérité” au-dessus de la vérité et nous prenons comme norme notre sensibilité religieuse20. » Notre prière, même la plus personnelle, doit au contraire être « branchée » sur la prière de l’Église.
Le troisième élément essentiel de la prière chrétienne est la foi. La foi n’est pas la simple croyance, mais une vertu surnaturelle greffée sur notre intelligence par le baptême. Elle nous permet, par un acte de volonté qu’on appelle « acte de foi », d’entrer en contact de façon obscure mais certaine avec Dieu. L’Évangile nous en donne une image éloquente avec l’épisode de l’hémorroïsse (Mc 5, 25-34). Souffrant de pertes de sang depuis douze ans, cette femme s’approche du Christ, compressée par la foule, et touche son manteau avec foi. Une force sort alors de Jésus, le faisant se retourner pour demander qui l’a vraiment touché. La foi nous permet de nous arracher à l’orbite de notre moi pour tendre vers Dieu. Saint Jean Climaque la compare à une aile sans laquelle notre prière manquerait son envol et reviendrait sur nous21. Sans elle, « les lèvres murmurent des mots qui pourraient être des prières, ou les bras se tendent en des gestes qui ressemblent à un mouvement vers le ciel, mais rien dans les profondeurs spirituelles n’accompagne ces manifestations extérieures qui mentent22 ». L’âme « reste alors en elle-même, y végète et y meurt23 »… La prière implique à l’inverse une relation avec le Seigneur qui « n’est pas seulement un “Lui” tout-puissant, mais le “tu” vivant » qui s’adresse à moi « dans ce que ma personne représente d’unique et d’irremplaçable24 ». Elle demande un élan pour chercher sa face « derrière le voile de l’obscurité, dans le vide25 ». « L’âme s’avance vers Dieu avec pour guide la foi pure, qui est le moyen par lequel elle s’unit à Lui », témoigne saint Jean de la Croix. À certains moments, il nous sera peut-être donné d’éprouver de manière sensible l’amour divin, de percevoir une clarté, d’avoir des motions intérieures. Mais notre vie spirituelle ne peut reposer sur ces seules expériences26. La fécondité de notre prière en termes de transformation personnelle ne pourra apparaître que sur le long terme27 et d’abord par la croissance de la charité. « Si quelqu’un dit : “J’aime Dieu”, et qu’il haïsse son frère, c’est un menteur, insiste saint Jean ; car celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, comment peut-il aimer Dieu qu’il ne voit pas ? » (1 Jn 4, 20)28.
L’ordre selon lequel sont présentées les méthodes (ou éléments de méthode) dans ce livre n’a rien d’absolu. La foi naissant de l’écoute, selon le mot de saint Paul, nous avons choisi d’ouvrir notre propos par les différentes manières de méditer la Parole et de faire oraison (1re partie), suivies de considérations sur la vie sacramentelle et charismatique, source et aliment de notre prière (2e partie). Viennent ensuite les éléments fondamentaux du rosaire, envisagé comme une école (3e partie), puis les différents usages du corps et de l’ascèse (4e partie). Nous verrons aussi comment notre prière prend appui sur les cycles temporels (5e partie) pour nous conduire graduellement à une constante attention à Dieu (6e partie). Des moyens nous aideront enfin à progresser dans l’itinéraire mystique (7e partie) qui, loin de nous replier sur nous-mêmes, élargit notre cœur et nous conduit à intercéder pour le monde (8e partie). Ces méthodes, il faut insister sur ce point, ne sauraient être conçues comme des mécanismes auxquels la grâce est asservie. Celui qui se focaliserait uniquement sur leur aspect technique au détriment de l’acte de foi « resterait rivée à la terre », incapable « de capter à pleines voiles le vent de l’Esprit29 ». Dom Louf soulignait que pour basculer dans une véritable attitude d’abandon à Dieu, le chrétien doit nécessairement, à un moment de sa vie, passer par une phase d’humiliation et d’impuissance. Cette affirmation vaut aussi pour notre pratique des « techniques de prière ». L’effort avec lequel nous nous y appliquons doit à un moment « se briser quelque part, impuissant devant le don gratuit de la prière ». « Cet abîme entre la technique et le don ne peut être franchi à partir de l’homme. Toute technique expire devant la mort de Jésus. Mais elle peut alors, moyennant la foi de celui qui prie, être assumée progressivement dans la dynamique vivifiante de Pâques… Elle n’est plus alors une œuvre d’homme, mais une merveille de l’Esprit, qui Lui seul peut opérer en ceux qui sont assez pauvres et qui se savent assez pécheurs pour tout attendre de Dieu30. » « La seule chose qui importe, insistait encore ce trappiste, est que notre prière soit prise en main par l’Esprit de Jésus… Lui seul peut accorder que notre effort dépasse le point mort de la technique pour s’épanouir en patiente ouverture au don imprévisible et purement gratuit de Dieu31. »
Épiphanie 2022
1. Le baptême, la confirmation 8 et l’eucharistie 9 et 10 nous donnent, par la grâce du Christ, de participer à la nature divine (cf. Catéchisme de l’Église catholique, n° 1212).
2. Augustin GUILLERAND, Face à Dieu. La prière selon un chartreux, Les Plans-sur-Bex, Parole et Silence, 1999, p. 87.
3. UN CHARTREUX, Trinité et vie surnaturelle, Correrie de la Grande Chartreuse, 1997, p. 51.
4. Catéchisme de l’Église catholique, n° 2725.
5. Romano GUARDINI, Initiation à la prière (1943), Perpignan, Artège poche, 2020, p. 12.
6. BENOÎT XVI, Audience générale, mercredi 4 mai 2011.
7. JEAN-PAUL II, Lettre apostolique Novo millennio ineunte, 6 janvier 2001, n° 33.
8. JEAN-PAUL II, Lettre apostolique Rosarium Virginis Mariae, 16 octobre 2002, n° 27.
9. Ibid.
10. André LOUF, Seigneur, apprends-nous à prier, Bruxelles, Lumen Vitae, 1972, rééd. Perpignan, Artège poche, 2019, p. 222.
11. Ibid., p. 46.
12. Saint JEAN CLIMAQUE, L’Échelle sainte, 28e degré, 67.
13. JEAN-PAUL II, Rosarium Virginis Mariae, n° 13.
14. Romano GUARDINI, Initiation à la prière, op. cit., p. 260-261.
15. Ibid.
16. Jean-Marie Gueullette en brosse le portrait dans La spiritualité est américaine (Paris, Cerf, 2021).
17. Philippe LEFEBVRE, Ce que prier veut dire, Toulouse, Éditions du Carmel, 2019, p. 19.
18. De façon classique, on distingue quatre niveaux de sens : littéral, allégorique, moral, anagogique (cf. Catéchisme de l’Église catholique, n° 115-119).
19. André LOUF, Seigneur, apprends-nous à prier, op. cit., p. 87-88.
20. Romano GUARDINI, Initiation à la prière, op. cit., p. 275.
21. Saint JEAN CLIMAQUE, L’Échelle sainte, 27e degré, 69.
22. Augustin GUILLERAND, Face à Dieu. La prière selon un chartreux, op. cit., p. 83.
23. Ibid.
24. Romano GUARDINI, Initiation à la prière, op. cit., p. 41.
25. Ibid.
26. Il n’est pas aisé de déterminer ce que nous ressentons, ni ce qui en nous ressent. Des signes psychologiques peuvent cependant manifester notre avancée à travers les demeures de l’âme comme le goût de se trouver seul avec Dieu sans considération particulière (MARIE-EUGÈNE DE L’ENFANT-JÉSUS, Je veux voir Dieu, Toulouse, Éditions du Carmel, 1998, p. 412-418).
27. Notre prière a aussi, par la communion des saints, une portée qui nous échappe.
28. En revanche, sur le court terme, pour reprendre une métaphore métallurgique, les métaux impurs peuvent remonter à la surface et être cause d’une certaine irascibilité.
29. André LOUF, Seigneur, apprends-nous à prier, op. cit., p. 195.
30. Ibid., p. 196.
31. Ibid., p. 197.
« Il y a prière, comme l’écrit le bibliste Philippe Lefebvre, quand un être accueille la Parole, laisse retentir en lui l’appel dont elle est porteuse, puis quand il fait retourner vers Dieu cette Parole qui devient sa réponse, qui s’est comme imprégnée de l’être en qui elle a été accueillie32. » La question qui se pose alors est : comment accueillir cette Parole ? La lectio divina est une des réponses qui y ont été apportées au fil des âges. Guigues II, un chartreux du XIIe siècle, l’a formalisée dans une célèbre Lettre sur la vie contemplative. Il la compare à une échelle dressée de la terre au ciel dont l’homme doit s’exercer à gravir les quatre barreaux : lecture, méditation, prière et contemplation33.
Le choix d’un texte
La question du choix d’un passage biblique ne se posait pas pour ce moine à la vie réglée par les Coutumes de Chartreuse, mais elle se pose pour nous. Enzo Bianchi, le fondateur de la communauté monastique de Bose qui a contribué à remettre au goût du jour cet exercice spirituel, nous déconseille de prendre un texte en fonction de notre humeur. Nous risquerions de chercher dans les saintes Écritures « ce que l’on veut trouver ». Pour éviter ce biais, nous pouvons plutôt piocher dans les lectures de la messe du jour ou de l’office des lectures A, à moins que nous ne préférions la lecture continue d’un livre biblique.
Une lecture attentive
L’étape de la lecture est décrite par Guigues comme un « examen attentif » du passage choisi « avec un esprit concentré ». Certains, pour s’y aider, liront le texte à haute voix ou le copieront sur un cahier. Le danger serait de glisser sur la Parole inspirée comme une goutte d’eau sur une toile cirée. Une lecture attentive nous révèle des détails qui ne nous étaient pas d’abord apparus, et nous évite ainsi de gommer inconsciemment les éléments qui résistent à notre compréhension. C’est d’autant plus important que, comme le remarque C.S. Lewis, le célèbre écrivain anglais : « Là où nous rencontrons une difficulté, nous pouvons toujours nous attendre à une découverte. Là où il y a un fourré, on peut espérer trouver du gibier34. »
L’insuffisance de la lecture
Cette première phase est comme une mise en bouche de la nourriture que l’on va ensuite mastiquer. Les Écritures qui expriment « les objets invisibles » de notre foi demandent à être « fréquemment et pieusement » méditées, explique Guigues. « Si tu ne mâches pas [le texte], poursuit-il, en le triturant et le retournant avec les dents, c’est-à-dire avec les sens de ton esprit, il ne franchira pas ta gorge, ce qui signifie qu’il ne parviendra pas jusqu’à ton intelligence. » Une lecture sans méditation est aussi inutile qu’une nourriture sans digestion.
Le labeur de la méditation
À la lecture succède donc « une action persévérante de l’intelligence, qui cherche, au moyen de sa propre raison, la connaissance d’une vérité cachée ». La méditation « pénètre à l’intérieur, scrute tous les détails », explique le chartreux. À travers son témoignage, on devine que l’essentiel est de laisser venir à notre conscience des passages bibliques qui, par tel mot ou détail commun, vont entrer en résonance avec celui que nous lisons. Les débutants peuvent s’aider des renvois en marge ou en note de certaines éditions de la Bible. Ces rapprochements, tels des silex frottés l’un contre l’autre, font jaillir des étincelles de compréhension. L’exercice de nos facultés nous conduit ainsi à découvrir des significations qui nous avaient jusque-là échappé.
L’insuffisance de la méditation
L’écorce de la lettre, se fissurant, laisse échapper une fragrance qui suscite notre désir. Car elle laisse deviner une suavité que nos facultés naturelles ne nous permettent pas de goûter. « Il n’appartient pas à celui qui lit et médite de ressentir cette douceur s’il n’en reçoit d’en haut le don, explique Guigues. Lire, en effet, et méditer, cela est commun aux bons et aux méchants. » Mais « l’étude des disciplines humaines » et l’abandon à ses propres pensées ne donnent pas la vraie sagesse. Seul l’Esprit donne « la science savoureuse qui comble d’un inestimable bonheur l’âme qu’elle habite ». S’arrêter à une satisfaction intellectuelle conduirait à manquer cette expérience plus profonde.
La prière selon Guigues
En soulignant l’insuffisance de la méditation (deuxième barreau de l’échelle spirituelle), le chartreux nous rappelle que le but ultime de la lectio divina est l’union à Dieu. L’image de l’échelle nous incite à poursuivre notre ascension sur le troisième et, si Dieu veut, le quatrième barreau. Souffrant de son impuissance à atteindre, par ses seuls moyens, la plénitude pressentie, « l’âme se fait alors humble et se réfugie dans la prière ». Un dialogue s’amorce avec le Seigneur. Guigues qui a pris comme fil conducteur de sa Lettre sur la vie contemplative le verset évangélique « Bienheureux les cœurs purs » prie ainsi : « Seigneur, toi qui ne peux être vie que des cœurs purs, je cherche par la lecture et la méditation ce qu’est la vraie pureté de cœur et comment elle peut être obtenue, afin de pouvoir par elle te connaître un peu. »
Des modalités variables
Les lecteurs contemporains ne feront peut-être pas l’expérience décrite par le chartreux, qui sépare nettement méditation et prière. Dans la pratique, certains d’entre nous invoquent le Saint-Esprit au début de leur méditation ou quand ils prennent conscience que le texte résiste à leur compréhension. Et les lueurs reçues suscitent alors leur action de grâce qui peut déboucher sur une pure louange. Dans tous les cas, un dialogue est appelé à naître. « Quand je lis l’Écriture, Dieu est “lui”, “il”, commente Enzo Bianchi ; mais si je la lis dans la foi et si je la prie, Dieu devient “tu”, c’est-à-dire quelqu’un en face de moi, qui me parle et auquel je réponds35. »
Vers la contemplation
Vient alors, si Dieu veut, le quatrième stade de cette ascension. « Par les mots brûlants de sa prière, l’âme enflamme son désir, témoigne Guigues, elle montre ainsi l’état auquel elle est parvenue et elle appelle son Époux. » « Le Seigneur […] qui se rend attentif au cœur même de la prière […] se présente à l’improviste. » « Il recrée l’âme fatiguée […] et lui fait oublier tout le terrestre, il la vivifie en la mortifiant par un oubli d’elle-même. » Le chartreux choisit une image audacieuse pour décrire cet état où notre esprit goûte en Dieu « les joies de la douceur éternelle ». À l’inverse des transports sexuels où l’âme est absorbée par les mouvements de la chair, explique-t-il, ce sont ici les mouvements de la chair qui sont absorbés par l’âme. Le cœur « brisé » au contact de l’amour divin peut parfois s’exprimer alors par des pleurs, ce que la Tradition appelle « le don des larmes ».
Une redescente paisible
Cet état de contemplation, lié au bon plaisir de Dieu, ne saurait toujours durer. « Trop de familiarité engendre le désintérêt », note avec humour Guigues. Selon lui, l’Époux se retire pour nous inciter à avancer vers lui. Ce qui ne l’empêche pas de demeurer insensiblement présent « pour la conduite de l’âme ». Envisagé de notre point de vue, c’est comme si « la fragile pointe de l’esprit humain ne pouvait soutenir plus longtemps l’éclat de la vraie lumière ». Le chartreux nous conseille alors de redescendre « avec calme et en bon ordre vers l’un des trois degrés par lesquels on était monté ». Car dans les faits, « ces degrés sont liés entre eux et se supplantent aussi bien dans le temps que dans la causalité ».
L’application de la Parole
Sans insister, Guigues suggère finalement que la lectio divina doit déboucher sur une mise en pratique de la Parole de Dieu. Si la méditation, souligne-t-il, nous permet de voir ce que nous devons accomplir, seul le secours de la grâce nous met « en état d’y parvenir ». Car c’est « le Père des lumières » qui « accomplit en nous nos œuvres », à condition toutefois que nous coopérions en consentant à son influence. Une fois encore, Guigues insiste sur le fait que la méditation est vaine sans la prière qui ouvre à l’action de Dieu. « Il ne s’agit pas seulement de comprendre, lit-on dans une de ses méditations, mais d’aimer ce qu’on a compris pour ne pas négliger de l’accomplir. La sagesse en effet réside dans l’amour. C’est dans l’amour que réside la force de l’âme. »
32. Philippe LEFEBVRE, Ce que prier veut dire, Toulouse, Éditions du Carmel, 2019, p. 19. Dans l’introduction, nous avons souligné les propriétés singulières de la Parole de Dieu. Nous n’y reviendrons pas ici.
33. GUIGUES IILE CHARTREUX, L’Échelle du Paradis, préface et trad. par Philippe Baud, Saint-Pierre-de-Chartreuse, Éditions Auxiliaire de la vie cartusienne, 2007.
34. C.S. LEWIS, Réflexions sur les Psaumes, Portet-sur-Garonne, Empreinte, 2020, p. 38.
35. Enzo BIANCHI, Prier la Parole, Bégrolles-en-Mauges, Abbaye de Bellefontaine, 1996, p. 42.
Dans ma vingtaine, lorsque j’ai découvert la Parole de Dieu, j’ai souvent fait l’expérience fugitive de ce que Guigues décrit comme la contemplation. Je lisais avec une grande soif l’évangile du jour, une attention presque hallucinée. C’était souvent dans le métro, sur la ligne 14 toute neuve, que je prenais pour aller travailler. Je vivais des moments de brèves extases. Ma méditation s’interrompait. J’étais comme saisi par une mystérieuse plénitude qui me comblait, m’emplissait de joie et me tirait de discrètes larmes. Avec le temps, ces moments de grâce sont devenus plus rares. Une dizaine d’années plus tard, la Lettre sur la vie contemplative de Guigues m’a aidé à réapprofondir la méditation de la Parole. Je lis aujourd’hui l’évangile du jour en étant attentif à chaque détail. J’ai très souvent fait l’expérience que le sens se dévoile quand on prend le temps, en demandant à l’Esprit d’être éclairé. Il suffit d’avoir foi en son action – ce qui est facile quand on l’a si souvent constatée – et de persévérer dans la méditation.
■ Étienne, bibliothécaire, 45 ans
Nous devons bien convenir qu’en nous luttent deux manières d’écouter la parole de Dieu. La première manière d’écouter consiste à laisser notre subconscient mettre en œuvre toute une stratégie pour ne trouver dans la Parole et, donc, pour n’y entendre, que ce qui conforte ce que nous croyons avoir : nos idées, nos choix de vie et, plus profondément, la satisfaction de nos besoins affectifs, sous l’alibi de notre amour de Dieu.
La deuxième manière d’écouter la parole de Dieu consiste à nous disposer à ce que, dans notre écoute, quelque chose d’autre que la confortation de nos croyances et la satisfaction de notre subjectivité puisse se réaliser. Dans cette deuxième attitude, comme dans la première, nous voulons réaliser notre désir d’écouter Dieu. Mais, différence essentielle, nous acceptons le fait que, puisque Dieu est Dieu, notre désir ne pourra se réaliser authentiquement que d’une manière absolument imprévisible et inimaginable36.
James HAGGERTY
36. James HAGGERTY, Quitter Dieu pour Dieu, Paris, Mame, 2009, p. 13-16.
L’office des lectures
Partie intégrante de la prière des heures 29, l’office des lectures me touche car je n’ai jamais cessé de vivre avec et par les livres. En proposant à notre attention deux longs textes, il célèbre la lecture comme un acte qui fait partie de la vie chrétienne. Telle une porte d’entrée, trois psaumes précèdent les textes suivis, chacun, d’un répons (un refrain alternant avec des versets) qui permet de revenir de façon priante sur notre lecture méditative. Le premier de ces deux textes est tiré de la Bible. Cet office m’a ainsi permis de m’immerger dans des passages que l’on n’entend pas à la messe, et surtout de les lire en continu, dans leur souffle et leur dynamique. Le second texte vient jeter sur le premier la lumière de la Tradition, un terme qui ne rime pas forcément avec ancien : des extraits d’œuvres des Pères de l’Église, des mystiques médiévaux et des siècles suivants alternent avec ceux d’auteurs récemment canonisés et des passages du concile Vatican II. C’est plutôt à midi ou l’après-midi lorsque je suis seule à la maison que je prie cet office. Le fait de méditer des textes que je n’ai pas choisis est important pour moi. Je les reçois comme des cadeaux qui sont source d’émerveillement ou d’interrogation. Ils me donnent l’envie de connaître plus avant leur auteur. Surtout, je sens combien cet office m’appelle à pratiquer « la sainte intelligence », selon l’expression de saint Hilaire de Poitiers. L’office des lectures est un formidable moyen pour découvrir la Bible et se familiariser avec l’esprit théologique, non comme un curieux qui emmagasine du savoir, mais comme un homme de désir qui laisse l’Écriture former son cœur.
Annie Wellens, 75 ans, libraire à la retraite
La Parole biblique est, nous l’avons dit, un lieu de rencontre privilégié avec « la Personnalité infinie en laquelle toute personnalité humaine s’achève37 ». Matta el-Maskîne (lire ci-dessous), un moine copte, héritier des Pères du désert, nous propose une méthode particulièrement féconde pour se laisser transformer par sa fréquentation. Il lui donne le nom de « méditation ». Deux points la caractérisent : d’une part, la tension vers les fins dernières, d’autre part, les vertus de la répétition. « Matta el-Maskîne nous ramène au but essentiel de la prière qu’est l’union à Dieu, témoigne Bernard Michon, ancien responsable des Foyers de charité. On sent tout de suite que ce n’est pas du baratin : il parle d’expérience. »
Une conception de la méditation
Les paroles inspirées des Écritures sont « comme des vagues de lumière » susceptibles d’éclairer l’esprit, de toucher le cœur et d’embraser les sentiments38. D’où l’importance de les méditer, selon Matta el-Maskîne. Ce terme de méditation, tellement en vogue aujourd’hui 7, véhicule, selon lui, « le sens d’étude, d’approfondissement par l’exercice de la pensée et du cœur ». Et le moine copte insiste sur le fait que les Pères de l’Église l’ont réservé à « la Parole bénie de Dieu » car elle seule est digne de façonner la conscience et la pensée de l’homme. Au sein de la Bible, le moine conseille une catégorie bien précise de textes dans la mesure où ils sont particulièrement susceptibles de déverser dans le cœur « une force brûlante capable de nous offrir une vie nouvelle ».
Les mystères du dessein divin
Ce sont les passages qui expriment explicitement le dessein de Dieu, comme le début de la lettre aux Éphésiens : « Béni soit Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus Christ ! Il nous a bénis et comblés des bénédictions de l’Esprit, au ciel, dans le Christ. Il nous a choisis, dans le Christ, avant la fondation du monde, pour que nous soyons saints, immaculés devant lui, dans l’amour. Il nous a prédestinés à être, pour lui, des fils adoptifs par Jésus, le Christ » (Ep 1, 3-5). « La méditation des mystères du dessein divin, exactement comme ils sont présentés dans l’Écriture, insiste le moine copte, est la base impérative de la véritable contemplation, celle qui permet d’accéder à la force et à la lumière de ces mêmes mystères. »
La vertu de la répétition
L’exercice commence par une lecture à voix haute – entendre sa propre voix facilite la concentration sur les paroles de l’Écriture –, dans le calme, l’attention en éveil. Il s’agit d’aborder le texte comme si nous dégustions un mets délicieux. Une fois cette lecture faite, nous prenons chaque verset pour le répéter de nombreuses fois. Notre répétition d’abord vocale se prolonge en une rumination silencieuse. Cet exercice permet à la Parole de pénétrer dans les profondeurs du cœur. « À un disciple qui lui demandait de lui apprendre à prier, rapporte Enzo Bianchi, celui-ci répondit : “Donne-moi ta Bible.” Il ouvrit le livre, chercha le début de la lettre aux Éphésiens, leva les yeux au ciel et dit : “Prie ainsi.” Après avoir lu à haute voix le premier verset, il se tut, répéta chaque mot deux fois, et relut tout depuis le début ; puis, au verset suivant, il éleva la voix, cantilla ce même verset en en répétant les mots de nombreuses fois, leva les mains, pleura… et ainsi fit-il pour tout le chapitre39… »
Un effort porté par l’amour
Nous pouvons cependant éprouver un certain manque d’ardeur à méditer. Vaincre son apathie requiert alors une démarche active et patiente. « Ce dont l’homme a le plus besoin, c’est de se forcer à la prière », affirme saint Isaac le Syrien (VIIe s.). Mais cette démarche, pour être fructueuse, doit s’appuyer sur l’amour. « L’homme qui avance volontairement et de tout son cœur vers l’amour de Dieu, même s’il s’y contraint au début, sent soudain l’amour divin l’envahir, car l’action divine épaule toujours l’effort humain et s’unit finalement avec lui », explique Matta el-Maskîne. Il propose pour cela une prière de saint Jean de Dalyatha (VIIIe s.) : « Père bon, donne-moi ton amour, même si je n’en suis pas digne ! »
L’embrasement du cœur
La rumination de l’Écriture dans la foi conduit parfois « à l’embrasement du cœur par le feu divin ». L’accent est donc un peu différent que chez Guigues le Chartreux 1 : dans son cas, c’était la frustration de ne pouvoir atteindre par ses capacités humaines la douceur du Royaume pressentie dans la méditation qui suscitait sa prière. « L’âme embrasée ne peut plus supporter de se taire », écrit de son côté Matta el-Maskîne. « Elle commence alors à prier avec des mots qui partent sans frein, exprimant l’amour, l’adoration et la soumission comme l’enfant exprime avec ses faibles mots ses immenses sentiments. » « Le cœur est alors ouvert devant Dieu, sentant tout ce que remue en lui l’indicible toucher de la main divine. »
Vers la contemplation
Au fil des années, la conscience de nos déficiences croît paradoxalement à mesure que nous avançons dans l’exercice de la méditation. Jusqu’au point où il nous semble ne pas avoir avancé d’un pas. Ce sentiment d’impuissance manifeste une étape importante40. Le priant, s’il persévère et la franchit, est animé d’un dynamisme nouveau, désormais vécu sans effort, et débouche sur les premiers degrés de ce que le moine copte appelle « la contemplation ». Les considérations dont la rumination a saturé le cœur deviennent alors des ailes légères pour voler « dans le ciel de l’esprit ». Cependant, quelque soit le degré atteint, il nous faudra toujours revenir à la méditation persévérante de la Parole par laquelle la vie divine s’infuse dans notre cœur.
Matta el-Maskîne
Né en 1919, Youssef Scandar est l’avant-dernier enfant d’une famille copte modeste et pieuse du delta du Nil, au nord du Caire. Au terme de ses études, il fonde une pharmacie qui devient vite prospère. Mais, tiraillé par l’appel de Dieu, il vend son commerce en 1948, distribue l’argent aux pauvres et, sous le nom de Matta, embrasse le monachisme alors traversé de velléités de réforme. Sa vie de jeûne, de veille, de méditation des Écritures et des Pères lui vaut par la grâce de Dieu une profonde intimité avec le Seigneur. Son caractère indépendant et sa soif d’une pureté de la vie monastique l’exposent plusieurs fois aux critiques des autorités religieuses qui reconnaissent cependant sa qualité. Il devra ainsi s’exiler pendant neuf ans avec onze compagnons, vivant dans un désert dangereux un radical abandon à la Providence. En 1969, le patriarche copte Cyril VI le rappellera finalement pour lui demander de relever les ruines de Saint-Macaire. Quinze ans plus tard, ce monastère où ne vivaient plus que six vieux moines en comptera 120 et aura fait refleurir le désert environnant. Les écrits de Matta el-Maskîne, mort en 2006, ont été une source de renouveau spirituel dans le monde orthodoxe et également en Occident.
37. Augustin GUILLERAND, Face à Dieu. La prière selon un chartreux, op. cit., p. 83.
38. Les citations de ce chapitre sont extraites de : MATTA EL-MASKÎNE, L’Expérience de Dieu dans la vie de prière, Bégrolles-en-Mauges, Abbaye de Bellefontaine, 1996.
39. Enzo BIANCHI, « Préface », dans MATTA EL-MASKÎNE, La Communion d’amour, Bégrolles-en-Mauges, Abbaye de Bellefontaine, 1992, p. 12.
40. Lire les considérations de dom Louf à la fin de l’introduction de ce livre.
D’où vient cette idée avec laquelle j’ai grandi que la mémorisation est une pratique idiote, et que seul compte de comprendre ce qu’on lit ? La lecture du jésuite Marcel Jousse, les découvertes de sa méthode pour rythmo-mémoriser les évangiles et sa mise en application dans une communauté comme les petites sœurs et petits frères de l’Agneau ont changé ma perspective. Les conseils de Matta el-Maskîne sont venus confirmer pour moi l’importance de la répétition. « La méditation est une prière qui s’appuie sur la répétition des paroles de Dieu et de ses promesses dans le cœur et l’intellect, jusqu’à ce qu’elles soient intégrées et qu’elles deviennent une force véritable sur laquelle l’homme peut s’appuyer dans le besoin », écrit-il. Et encore : « Il est difficile d’entrer dans une prière ardente, véritable, envers Dieu sans répéter devant lui les paroles de ses promesses. » Dans la région parisienne, j’ai pratiqué des marches pour mémoriser l’évangile dominical de cette façon. Nous lisions une fois à haute voix le texte dans son intégralité, puis nous répétions trois fois chaque verset, avant de poursuivre chacun de notre côté jusqu’à le connaître par cœur. Aujourd’hui, souffrant de sédentarité en raison du télétravail, il m’arrive de troquer l’oraison matinale contre une marche dans un parc voisin pour assimiler de cette façon la Parole de Dieu.
■ Stéphane, consultant, 49 ans
La confrontation intérieure entre la Parole et le cœur est appelée meditatio par les textes anciens. Ne pensons pas à la méditation-réflexion au sens rationnel de ce vocable, mais à sa signification primitive qui évoque la continuelle répétition, la patiente rumination des mêmes mots. Cassien l’appelle volutatio cordis (Coll. 10, 13), le bercement du cœur, semblable au tangage d’un bateau, balancé par la houle de l’Esprit. Ainsi le cœur roule en lui la Parole de Dieu pour se l’approprier lentement. Au Moyen Âge on désignait cet acte par une image inattendue mais très suggestive : ruminari, remâcher la Parole. L’on pense à la paisible et interminable rumination de ces vaches qui ont été coucher leur rêverie quelque part à l’ombre d’un arbre. L’image est un peu triviale, mais parlante. Elle évoque le repos, la quiétude, une totale concentration, une patiente assimilation41.
André LOUF
41. André LOUF, Seigneur, apprends-nous à prier, op. cit., p. 107.
« Un chant que le silence imprègne conduit à un silence plus profond que ne le ferait le simple fait de demeurer en silence42. » Cette assertion du bénédictin allemand Anselm Grün à propos de la psalmodie a de quoi surprendre. Quoi de plus éloigné du « vide mental » poursuivi par tant de chercheurs spirituels que ce flot de paroles, parfois assez brutal, auquel s’astreignent les moines plusieurs fois par jour ? Je me souviens d’un religieux indien versé dans l’inculturation qui, devant des séminaristes dubitatifs, tournait en dérision le babillement du bréviaire auquel il opposait l’assise silencieuse. Personne ne semblait l’avoir initié au secret de la psalmodie.
La Bible mise en prière
Les 150 psaumes constituent une synthèse, sous forme de prière, de tout l’Ancien Testament. « Dieu le Père les a inspirés avec son Esprit dans le cœur du roi David et d’autres orants, pour enseigner à chaque homme et femme comment le louer 12, comment le remercier 10 et le supplier 49, comment l’invoquer 38 dans la joie et dans la douleur, comment raconter les merveilles de ses œuvres et de sa Loi », explique le pape François43. Intégrant « tous les sentiments humains : les joies, les douleurs, les doutes, les espérances, les amertumes », ils nous communiquent « le “savoir prier” à travers l’expérience du dialogue avec Dieu » auquel ils nous enseignent à offrir toutes les situations que nous vivons. Ils sont « la parole même de Dieu que nous, humains, utilisons pour parler avec Lui ».
Techniques de psalmodie
À l’origine, ce ne sont pas des textes à lire, mais des cantiques à chanter au son du psaltérion, sorte de cithare, d’où leur nom grec psalmoi. Leur structure même invite à les verbaliser de façon rythmique, entre la parole ordinaire et le chant. Pour ce faire, il existe quelques techniques accessibles à tous. L’unité de base d’un psaume est le verset qui, le plus souvent, se divise lui-même en deux parties appelées stiques (c’est-à-dire « lignes »). Selon les procédés de la poésie hébraïque, ces stiques s’éclairent mutuellement en répétant généralement la même idée de façon différente. Des tons musicaux très simples permettent de rythmer leur récitation en mettant un accent différent à la fin de chacun des deux stiques. Pour en apprendre quelques-uns, le plus simple est de participer à un office dans une communauté ou d’en suivre un sur Internet.
Une triple attention
Selon Mgr Robert Le Gall, ancien abbé de Kergonan, la psalmodie requiert une triple attention : au texte, au sens et à Dieu. « On se leurre si l’on croit pouvoir être immédiatement attentif à Dieu dans le chant des psaumes, à moins que Dieu lui-même en donne la grâce : très vite on s’évadera dans une rêverie où notre esprit propre et notre imagination auront la grande part44. » C’est pourquoi, poursuit-il, « le plus important à retenir, pratiquement, est que l’on ne saurait être attentif à Dieu si l’on ne s’efforce de mastiquer le texte avec ses mots, et de suivre la ligne de sens et de sentiments qu’exprime le psaume. Dieu ne se donne entre les lignes des versets que si nous prononçons sa parole avec foi, confiance et amour ».
Excès de parole
« Si l’on pratique cette “sainte rumination” des paroles de Dieu, grâce à une attention douce et résolue […], témoigne l’ancien abbé, alors on verra les mots se mettre à scintiller ; des mots qui passaient depuis des années sans laisser de trace, tout d’un coup s’éclairent, comme s’ils se mettaient à vivre ou à danser, et ils laissent dans notre cœur une saveur qui dure. Ainsi fait l’Esprit par des spots qui sont à lui, car il est la lumière de nos cœurs ; il est celui qui donne du goût et du sel à ce que nous faisons pour lui et avec lui. Reprenant ces mots illuminés et rendus savoureux, nous les adressons à Dieu avec dilection […] et ils nous restent longtemps sur “ce palais du cœur” dont parle saint Grégoire le Grand, comme une douceur divine45. »
Des pauses silencieuses
Ce flot verbal a cependant tendance à déborder nos capacités d’appréhension. Pour rester attentif, il faut conserver durant la psalmodie un fond de silence grâce à une technique qu’on appelle la pause. Elle consiste en une brève suspension de la parole au milieu de chaque verset (généralement entre le premier et le second stique). « Cette zone réservée au silence veut conduire le chanteur à ne pas abandonner, même quand il chante, le fond de silence, et à conserver une attitude d’attention recueillie et d’écoute silencieuse », note Anselm Grün. « C’est à ce moment-là que l’Esprit, au plus profond de notre cœur, s’empare du mouvement de prière qu’exhalait le psaume, note de son côté dom Louf. Notre cœur épouse alors celui-ci et, dans l’Esprit, en fait sa propre prière. À la longue, il est lui-même transformé en prière46. »
L’accord de l’âme à la voix
Il existe une autre attitude spirituelle importante pour vivre le mystère de la psalmodie. Saint Benoît (480-547), le père des moines d’Occident, demande que l’on accorde son âme avec sa voix. Il s’agit ainsi, non de s’abandonner à ses sentiments du moment, mais d’entrer dans ceux du psalmiste jusqu’à ce que, au terme d’« une longue pratique », précise Mgr Le Gall, « l’objectif et le subjectif en viennent à s’unifier, de telle façon que les paroles que nous chantons nous paraissent venir du plus intime de notre cœur ». Cet effort nous conduit à sortir de nous-mêmes pour nous ouvrir au grand courant d’amour qu’est la prière du Christ continuée par l’Église ici-bas.
Une expérience filiale
Quand nous reprenons les psaumes, c’est d’ailleurs avec les mots mêmes de Jésus que nous prions. Au cours de son existence, en effet, il n’a cessé de redire ces poèmes liturgiques comme tout Juif pieux (Mt 26, 30). Ils lui venaient naturellement dans son dialogue avec le Père ainsi que le montre sa reprise du Psaume 21 au moment ultime de sa vie : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Mt 27, 46). La prière des psaumes nous fait ainsi entrer dans la relation intime entre le Père et le Fils. D’où l’importance, durant la psalmodie, d’avoir conscience que c’est à la fois nous qui prions, mais aussi le Christ, à travers nous. Nous devenons ainsi fils dans le Fils, vivant le mystère de l’adoption filiale.
Un aliment pour la journée
Au cours de la psalmodie un mot, un verset aura peut-être touché notre cœur. Nous pourrons le reprendre et le jeter vers Dieu 38 au cours de la journée pour « l’émailler de prière ». « Sans que le priant s’en rende compte, note dom André Louf, ces paroles approfondissent au plus intime du cœur cet espace où la prière pourra jaillir de plus en plus librement. Jusqu’au jour où, selon la belle formule de Jean Cassien “toute sa vie, tout son comportement et tout le roulement de son cœur seront devenus une seule et unique prière ininterrompue”47. »
42. Anselm GRÜN, Le murmure des anges. Psalmodie et contemplation, Paris, Cerf, 2015, p. 93.
43. Pape FRANÇOIS, Audience générale, mercredi 14 octobre 2020.
44. Robert LE GALL, « La dynamique des Psaumes dans la prière de l’Église », dans Jacques NIEUVIARTS et Jean-Pierre PRÉVOST (dir.), Guide de lecture et de prière des Psaumes, Paris, Bayard, 2008, p. 232.
45. Ibid., p. 233.
46. André LOUF, L’Œuvre de Dieu, un chemin de prière, Paris, Lethielleux, 2005, p. 155.
47. Ibid., p. 112.
Je trouve dans la psalmodie une unité entre la poésie et la piété, dans la mesure où ses versets constituent des organismes vivants de souffle et sens. Unité extrême entre la raison et le sentiment, puisque chaque psaume est tout ensemble une parole lumineuse et un cri passionné. La structure en versets doubles fait remonter en nous un mouvement de flux et de reflux, inépuisable comme la mer, ou encore de systole et diastole, qui nous rappelle que la vie est à chaque fois reçue pour être donnée.
■ Fabrice Hadjadj, 50 ans, philosophe48
48. La Prière des heures, hors série du mensuel Prier, mars 2012, p. 18.
Saint Grégoire de Nysse […] a eu le mérite de faire une sorte de carte de l’itinéraire spirituel que représente la succession numérique des 150 psaumes […] « Le Psautier suggère, par une progression conforme aux règles de l’art et à la nature, un chemin qui nous conduit [à la béatitude divine], en proposant […] la méthode pour l’acquisition de l’état bienheureux », écrit-il 49. De fait, le premier mot du Psautier est une « béatitude » : « Heureux est l’homme qui n’entre pas aux conseils des méchants » […] ; le dernier est la pure louange de l’Alléluia […] Saint Grégoire montre comment les cinq parties du Psautier constituent une ascension progressive qui « conduit comme à une cime, à l’échelon le plus haut de la contemplation […] ». La louange, prenant peu à peu toute la place, « étendra pour toujours la grâce et elle augmentera continuellement, en l’accroissant, l’état bienheureux. Vient ensuite l’état ineffable, incompréhensible et supérieur à toute pensée, que ni l’œil n’a vu, ni l’oreille entendu, ni le cœur humain n’a saisi […] »50.
Robert LE GALL
49. Notons que les premiers moines récitaient le Psautier en continu du 1er au 150e. L’office monastique actuel permet de prier tous les psaumes en une semaine. La liturgie des heures romaine en quatre semaines 29.
50. Robert LE GALL, « La dynamique des Psaumes dans la prière de l’Église », art. cité, p. 234-236.
Parmi les méthodes pour rencontrer Dieu à travers sa Parole, celle de saint Ignace de Loyola (1491-1556) se distingue par l’usage qu’elle fait de l’imagination et de son attention aux mouvements de l’âme. Bien que pensée d’abord pour ses Exercices spirituels, ce qu’on appelle « l’oraison ignacienne » aide aujourd’hui de nombreux chrétiens à structurer leur temps de prière et à objectiver ce qui s’y est passé. Ses différentes phases peuvent être comparées à celles d’un rendez-vous. « On dit bonjour, on s’entretient, on fait le point sur notre échange, puis on se dit au revoir », remarque Élisabeth, une mère de famille accompagnatrice de retraites.
Le choix du texte
Comme tout rendez-vous important, l’oraison se prépare, explique le père jésuite Guilhem Causse51. Il s’agit de déterminer à l’avance plusieurs paramètres, et tout d’abord le texte biblique qui servira de support à la prière. Durant une retraite selon les Exercices spirituels, celui-ci est fourni par l’accompagnateur. Dans le quotidien, il peut être choisi dans la liturgie du jour ou du dimanche à venir, à moins qu’on ne préfère la lecture continue d’un évangile. Une lecture rapide permet ensuite d’y repérer deux ou trois points – mot, phrase, geste d’un personnage – qui retiennent notre attention. Orienter sa méditation sur eux plutôt que d’aborder le texte dans son intégralité favorisera notre prière.
Une durée précise
Ignace demande de fixer une durée précise – vingt minutes pour les débutants, une heure maximum pour les habitués – et de s’y tenir. Faire moins serait risquer de manquer les choses importantes qui se passent généralement à la fin du temps de prière. Faire plus serait sortir du cadre auquel on s’est engagé devant Dieu. Or, le Seigneur nous prend au mot. Il est avec nous, selon ce mode particulier de l’oraison, durant la durée arrêtée au préalable. Au-delà, la qualité de la prière baisse et nous serons moins assurés que les inspirations reçues – pensées, sentiments, images – viennent de lui.
Le choix d’une posture
Ignace demande encore de déterminer avant l’oraison la posture corporelle que nous adopterons 22
