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La lettre de Paul aux Romains invite le monde chrétien à un projet qui fut longtemps ignoré. Après sa conversion, l'Eglise avait été invitée à se laisser greffer sur le peuple juif élu. Ce projet juif de l'Evangile n'a pas été suffisement étudié. Si de nombreux efforts ont été réalisés depuis quelques décennies pour réexaminer les racines juives de l'Evangile, trop peu fut fait au bénéfice des perspectives juives de Jésus. La lecture des lettres de Paul invite à considérer qu'à l'exercice messianique du pardon s'enchaine aussi et nécessairement l'effacement définitif du jour de Kippour.
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Seitenzahl: 205
Veröffentlichungsjahr: 2018
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Préface
L’échec de Saint Paul
L’affection de Paul pour Ce peuple.
Paul et la loi.
Sortie
La thèse défendue par Jean Marc Barbat surprendra le chrétien et le juif traditionnels. Véritable bouffée d’air frais, qui ne tombe jamais dans le sectaire. Dans un langage souvent poétique pétri de pensées profondes et originales, et soutenu par une érudition qui se porte au-delà des frontières, l’auteur de cette brève missive nous appelle à une nouvelle lecture des écrits apostoliques. D’après Barbat, l’intention de Saint Paul n’était pas de rompre avec la loi de Moïse, la Torah, pour la remplacer par la grâce de la nouvelle alliance, mais au contraire de confirmer la loi dans la grâce. Paul ne visait pas le rejet d’Israël et son remplacement par l’Eglise des nations, mais espérait au contraire la greffe qui devait vitaliser les nations sur la sève de l’olivier d’Israël.
La perspective particulariste de la religion de Moïse ne devait pas s’opposer à la perspective universaliste de la religion de Jésus ; car le message de Jésus comme celui des prophètes d’Israël était à la fois unique et universel. C’est parce que YaHWeH était le Dieu d’Israël en particulier qu’Il était le Dieu de tous, et qu’Il est le Dieu de nous tous. De la même manière, Jésus qui disait à la Samaritaine « le salut vient des Juifs » annonçait dans le même souffle que « l'heure vient, et elle est déjà venue, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité ; car ce sont là les adorateurs que le Père demande (Jean 4 : 23).»
Cette vision antithétique des deux économies fut l’argument du néoplatonicien Marcion, elle inspira les Pères de l’Eglise, et alimenta pour finir les thèses antisémites. Ce n’était pas le projet de Dieu. Barbat invite donc les chrétiens et les juifs de tout bord, à une relecture du Nouveau Testament - et notamment des écrits de Paul - en vue d’une repentance radicale.
Pour le chrétien cela signifie retrouver ses racines hébraïques et juives, c’est réviser son rapport à la loi de Moïse. Ce mouvement de repentir devrait commencer par le retour au vrai Sabbat. C’est sur le Sabbat, en effet, que la déchirure s’est surtout construite. A l’affirmation biblique du Dieu créateur du monde physique, le chrétien influencé par la philosophie grecque dualiste a supplanté la valorisation du monde spirituel, et le Dieu sauveur a été préféré au Dieu créateur. Le Sabbat, septième jour de la semaine, anniversaire de la création, a été remplacé par le dimanche, non seulement par souci stratégique et politique - parce qu’il était le jour privilégié des adorateurs du soleil alors en majorité dans l’empire romain - mais aussi parce qu’il rappelait aux chrétiens la résurrection de Jésus, et que pour eux, il pouvait, de ce fait, signifier la suprématie de l’esprit sur la chair. Au bout de ce repentir, c’est toute une conception du salut qui est bouleversée. Alors que le chrétien met généralement l’accent sur le salut d’ordre spirituel, le salut de l’âme après la mort et la disparition du corps, la pensée hébraïque conçoit le salut en incluant le corps et la régénérescence du monde physique. Pour les prophètes d’Israël comme pour Paul, le salut « spirituel » de l’homme passe nécessairement par le salut physique et total du monde. Le salut est cosmique. C’est là toute la vérité qui s’inscrit dans le message eschatologique de Kippur, la fête d’expiations, ce jour du « grand pardon » qui préfigure prophétiquement le jour du jugement dernier, le grand Tiqqun qui réparera le monde.
Barbat l’a bien compris, car cette référence à Kippur ponctue en filigrane son cheminement tout au long de son essai. Le Messie n’est pas seulement venu pour parler au cœur des hommes et des femmes de son amour ; Il reviendra pour sauver le monde, historiquement et dans la justice. Et le lion, le loup et l’agneau paitront ensemble la même herbe du près (Es 65 : 25). Le chrétien qui réapprend à lire les Evangiles selon ses accents hébreux originaux touchera de ses sens le vrai Dieu de l’histoire. Il verra son Jésus sous les traits de YaHWeH.
Bien que Barbat s’adresse surtout aux chrétiens, son étude devrait aussi concerner le juif. Car cette relecture de Paul et du Nouveau Testament par le Juif devrait nécessairement l’amener à reconsidérer son rapport avec le Jésus de l’histoire qui diffère du Jésus de la tradition. Loin de renier son identité juive, la parole prophétique et messianique de Jésus de Nazareth, et à sa suite celle du rabbin Paul, ne fera que renforcer et enrichir son enracinement dans la Torah, tout en révélant une leçon oubliée ou déformée par la polémique judéo-chrétienne, une vérité qui aurait pu convaincre tout Israël (Jean 11 : 48). Le juif qui entend la parole de l’Evangile dans cette perspective devrait découvrir, ou plutôt redécouvrir, une lumière à la fois nouvelle et familière, celle qui avait éclairé les nombreux premiers chrétiens d’autrefois, d’avant la séparation ; juifs eux aussi, qui comme le « juste et pieux, » le tsadiq Simon se sont alors écriés : « mes yeux ont vu ton salut, salut que tu as préparé devant tous les peuples, lumière pour éclairer les nations, et gloire d'Israël, ton peuple » (Luc 2 : 30). Le juif qui portera son regard et son intelligence sur ces écrits, sur ces textes qui font partie de son héritage, sera tout ébloui par cette lumière, car il verra son Adonaï sous les traits de Jésus.
Au bout de la relecture des textes auquel Barbat convie le chrétien et le juif, se devine l’esquisse d’une réconciliation entre Israël et l’Eglise, et du même coup entre Dieu est ses deux témoins. C’est à ce prix que l’échec déploré à travers toutes ces pages percutantes de l’écrit de Barbat pourrait être résolu. S’accomplirait alors la prophétie de Malachie, le dernier prophète d’Israël : « Il ramènera le cœur des pères à leurs enfants, et le cœur des enfants à leurs pères. » (Mal 3 : 24).
Jacques Doukhan (D. Heb. Let. Th.D.). Professeur d’hébreu et d’exégèse, et Directeur de l’institut judéo-chrétien à l’université d’Andrews (USA).
« La circoncision n'est rien, et l'incirconcision n'est rien, mais
l'observation des commandements de Dieu est tout. » (1 Corinthiens 7 : 19.)
Trois grands arbres sont dessinés dans la Bible. Le premier, sans doute le plus connu, c’est l’arbre de la connaissance du bien et du mal à l’ombre duquel le premier couple découvrit sa nudité. Le second, placé au centre de l’Eden, c’est l’arbre de vie ; arbre tutélaire dont les feuilles guériront les hommes durant l’Éternité. Le troisième arbre est image d’une humanité réconciliée avec Israël et rassemblée autour des lois de Dieu ; c’est l’arbre de Paul.
Si les deux premiers arbres ont largement retenu l’attention et s’ils ont été l’objet de la curiosité de bien des peintres, celui de Saul de Tarse est depuis des siècles considérablement occulté sous les commentaires exégétiques d’une unique tradition dont la disposition introductive se condense en une titularisation de l’Eglise comme « nouvel Israël. » C’est cet arbre, son déploiement contraint et sa finalité endiguée que nous souhaitons analyser ici. La démarche requiert avant tout d’émonder l’objet d’étude des stigmates de l’indétrônable et captieuse théologie de la substitution.
L’arbre de Paul est image du complet Israël1. Face à l’impiété du monde, les nations converties à Jésus s’accordent au peuple élu pour défendre les lois d’un Dieu à nul autre pareil.
Cet arbre fait référence à la percée des Nations vers la lumière divine annoncée dans l’Écriture par les anciens prophètes. Sous son ombrage, le peuple élu au Sinaï, Ce peuple2, est peint en pierre d’assise, reconnu comme un socle sur lequel s’agrègent les étrangers. Ce plein Israël enfin configuré entérine alors l’Alliance et scelle définitivement l’Histoire. Selon Paul, Juifs et chrétiens sont par cet arbre invités à préparer le dernier grand rendez-vous de l’humanité avec Dieu, cette ultime assignation dépeinte dans le « Nouveau Testament » comme les noces de l’Agneau.
L’arbre de Paul renvoie du pharisien converti à Jésus une image que peu d’érudits surent retenir. À l’exception notable et studieuse d’André Chouraqui3 rares sont ceux qui surent reconnaitre l’attachement de Paul aux lois de Moïse. Pour une très large majorité d’analystes, Saul de Tarse fut l’homme par qui le scandale est arrivé. Il fut celui qui rompit l’Alliance, celui qui refoula la loi4 et, finalement, celui qui bannit le peuple insaisissable au profit d’une révolution clairement universaliste.
Deux mille ans après la rédaction des Lettres aux Églises, force est de constater que l’oracle d’inclusion prévu par Paul ne s’est pas concrétisé. Juifs et chrétiens, bien que plus proches les uns des autres depuis le crime Imprescriptible5, ne forment pas encore cette inégalable communauté d’entendement prescrite par l’apôtre et soulignée dans les Évangiles comme le premier dessein du Messie. Une synthèse donc peine à se développer qui mérite une attention particulière à l’heure où la mutation de l’ancien antisémitisme chrétien en antisionisme s’avère de plus en plus évidente6.
C’est sans aucun doute le magnétisme et la capacité de résilience des préjugés tenaces identifiés par Jules Isaac dans son analyse de la théologie chrétienne traditionnelle qui représentèrent le plus grand obstacle au déploiement de l’arbre de Paul. Depuis Saint Augustin au moins, « l’Ancien Testament » est dépeint sous l’image d’un fossile. Le temps des Juifs est, dit-on, révolu et l’Eglise, nouvelle élue, se doit d’assumer un nouveau mode de gouverne de la foi. Développée à partir d’une unique exégèse de Paul, cette théologie de substitution prévaut au sein du christianisme depuis des siècles. Pour une très large majorité d’exégètes, Paul aurait été le protagoniste actif du triomphe de l’esprit de la loi sur la puissance de la Lettre.
Le peuple juif, résigné à la prédominance de l’Eglise, adoptera le modèle chrétien pour distinguer le pharisien de Tarse comme ayant été le grand ordonnateur du clivage qui divisa les cultures chrétienne et hébraïque. Pour tous donc, Paul fut celui qui abandonna le rite et les prescriptions sinaïtiques à la faveur de préceptes nouveaux dont la caractéristique première consiste en une proscription de tout exclusif et de tout distinct.
Juifs, catholiques et protestants assurent alors de concert que Saul de Tarse renonça à la loi pour la grâce. On prétend qu’il fut celui des pharisiens qui voulut se soustraire au joug de la lettre et au particularisme de la loi qui l’accompagne pour s’élever jusqu’à une liberté pleine et entière harmonieusement liée à l’enseignement de Jésus. Au sein du christianisme, l’obsolescence de la lettre s’exprime sans équivoque. Le chrétien authentique, en effet, est un homme ni Juif ni Grec qui n’a plus aucun compte à rendre à l’autorité de la Lettre. Les protestants sont nombreux à penser avec M. de Bourqueney que le christianisme, par essence, refuse, ou devrait refuser l’idée d’une religion fondée sur la « soumission » ou « l’observance7 ».
Evincé, et parfois même exécré par de grands érudits juifs, défiguré par la patristique et par l’exaltation universaliste de doctes philosophes, le pharisien de Tarse retint toutefois l’attention de certains théologiens favorables au retour du christianisme à sa souche hébraïque. Se rappropriant le sabbat biblique, plusieurs groupes chrétiens soulignèrent des siècles durant combien l’image traditionnelle de Paul gagnait à être réévaluée.
Chrétiens d’Ethiopie et de Grande-Bretagne jusqu’à Grégoire 1er au moins, Molokans et Subbotniks de l’Empire tsariste plus tard, Baptistes et Adventistes du septième jour dans les États-Unis d’Amérique du XIXe siècle, nombreuses furent les communautés chrétiennes à s’opposer à une théologie qui renversait le projet de Paul au profit d’une émancipation que l’on imaginait capable d’aplatir le Sinaï. Cette minorité chrétienne, décidément protestante, intercède en faveur du Décalogue et érige le contenu de l’Arche d’Alliance en alpha et oméga de la prédication de Jésus. Le grand œuvre de Paul est alors perçu comme une louange au Décalogue et la loyauté de l’apôtre comparée à celle du psalmiste qui déclame faire ses délices des commandements de Dieu.8 Cet autre christianisme, hétérodoxe et marginalisé, récuse la substitution du dimanche au sabbat biblique imposée au temps de Constantin et assure que Paul ne voulut jamais remplacer l’Alliance du Sinaï par une quelconque autre convention.
Soucieux de préserver l’ombre et le cadre au tableau, ces chrétiens fidèles au sabbat furent des siècles durant persécutés par leurs coreligionnaires qui n’hésitèrent pas à les dénoncer comme de nouveaux pharisiens, comme des « légalistes » ne comprenant pas convenablement la sérieuse et décisive doctrine de la justification par la foi. Selon la tradition chrétienne dominante, ces théologies iconoclastes oublieraient la liberté « sous la grâce » qui, selon elle, accompagne et caractérise l’Évangile.
Les assertions de ces minorités sont particulièrement intéressantes pour qui cherche à se réapproprier le troisième arbre biblique. Leur approche du projet de Jésus est singulière et leurs analyses des perspectives de Paul conformes à celles de tous les prophètes d’Israël. Ces lectures considèrent qu’un peuple fut prélevé sur l’humanité pour porter les oracles de Dieu et rassembler les nations autour du Décalogue, en vue d’un achèvement. On rejoint ici l’entendement d’André Chouraqui qui, après sa traduction du complet texte de Paul, insistait pour présenter l’apôtre comme un homme qui jamais ne résista à la loi, mais rejoignit simplement la perspective des sages d’Israël pour qui les anciens esclaves de Pharaon sont invités à devenir l’instrument de l’Alliance des peuples9.
Pleinement assuré de la messianité de Jésus, le pharisien de Tarse ne craignit en effet jamais de souligner son affection pour Israël, pas plus qu’il ne craignit de préciser son respect pour le Temple et pour les lois de Moïse :
« Nous, nous sommes Juifs de naissance … et non pécheurs d'entre les païens. » (Galates 2 : 15.)
« La loi donc est sainte, et le commandement est saint, juste et bon. » (Romains 7 : 12.)
Nous savons évidemment que de nombreuses assertions de Paul soulevèrent et soulèvent encore des controverses et que beaucoup d’entre elles sont même souvent soulignées comme d’irréductibles antinomies. Pourtant, nous pouvons assurer que tous les textes du pharisien de Tarse peuvent non seulement se relier harmonieusement les uns aux autres sans que ne subsiste aucun contresens, mais qu’ils établissent, de plus, une nouvelle et solide concordance dès lors où leur déchiffrement se libère du magnétisme de la théologie de la substitution. La sombre idée du remplacement d’Israël par l’Église autorisa l’éloge d’un universalisme sans Juif ni Grec foncièrement absent à la mission de prêtrise réservée à Israël.
En évacuant le paradigme de l’Election, cette théologie de substitution fut vectrice d’un terrible et abusif réquisitoire contre Paul.
Depuis Thomas d’Aquin au moins, l’Église étaye sa préférence de suppléance en supposant une distribution du temps biblique en trois âges. Le premier, d’Adam à Moïse est donné comme temps de la nature, le second de Moïse à Jésus est détaillé comme âge de la loi par le célèbre dominicain et le troisième et dernier âge annoncé comme temps de la Grâce. Cette tripartition, majoritairement acceptée dans l’Église comme au sein du protestantisme, fut considérée par de nombreux érudits comme un solide et incontournable acquis. Nous garantissons toutefois que la soumission à cet échéancier est absolument délétère et rappelons que l’exégèse de substitution qui l’excite fut, par l’étude critique de Jules Isaac, soulignée comme un enseignement du mépris10.
Il est alors intéressant de souscrire au discernement des communautés chrétiennes qui font retour au sabbat et suggèrent que Jésus, Messie et Fils de Dieu, dut non seulement mourir pour sauver l’humanité, mais aussi - et peut être même avant tout - pour défendre les lois de son Père. En s’acquittant de la dette du monde par le prix de son sang, l’homme de Nazareth confirmait non seulement son respect pour la loi, mais il soulignait aussi une imprescriptibilité qui n’avait pas permis au Père d’éviter la séparation d’avec son Fils, ni même de conjurer les souffrances et les affres de la seconde mort.
L’imprescriptibilité du Décalogue est une des affirmations fortes des chrétiens favorables au sabbat. Selon eux, Paul n’est en rien ce champion de la théologie de substitution, mais il se présente bien plutôt comme ce pharisien d’exception qui comprit le devoir imposé à tout disciple de Jésus de soutenir l’Alliance en tressant la Grâce et la Lettre, en liant la Foi à la Loi.
Aux côtés de l’arbre de la connaissance et de l’arbre de vie, l’arbre des rachetés dévoilé par Paul dans son épître aux Romains est riche de la fusion des Nations à Israël. Trempé dans la sève du Sinaï, cet arbre témoigne de l’expérience d’un peuple qui sut, avant les autres, comprendre la poésie, la puissance et l’essence de la Loi.
Aujourd’hui, le grand œuvre de réconciliation des peuples à Israël se heurte à un obstacle majeur que le discernement de Monsieur le Rabbin Krygier restitue parfaitement. Alors qu’il s’applique à creuser le sens de l’écriture néotestamentaire dans l’espoir de voir se développer ce qu’il entend comme une « théologie de la conjonction » chrétienne à Israël, le rabbin Krygier reconnaît « ne pas être certain que l’on puisse sauver Paul de son appréciation négative du judaïsme !11 » Dans l’esprit de M. Krygier, l’apôtre Paul déprécie non seulement la culture juive, mais il est aussi responsable du schisme qui sépara les Juifs de stricte observance des premiers notzrim. Cette idée, finalement coutumière, est toujours largement partagée et Maurice-Ruben Hayoun rappelle qu’elle habitait aussi l’esprit de Léo Baeck. Il cite : « C’est Paul, - Saul de Tarse – qui est considéré comme le responsable de la dérive anti-juive de l’Église primitive ; ce fut lui qui… incarna le mieux l’esprit païen au point de faire triompher le pagano christianisme sur le judéo-christianisme. Aux yeux de Baeck, Paul s’est entièrement mépris sur le sens de la Thora…12 »
Paul, assurément, fut l’homme dont la complexité d’écriture et la pénétration parfois un peu « cabalistique » des prophéties autorisent aisément la controverse. Nous verrons toutefois que Saul de Tarse demeura toujours un authentique pharisien, un savant et un sachant de la loi. Grâce à lui, le monde chrétien peut renoncer à la folle dérive de la substitution et, dans un mouvement de conversion, initier même une théologie du retour à l’Alliance. Son analyse des perspectives de Jésus ne renverse rien des attentes de Moïse et ses ambitions pour les Etrangers sont parfaitement conformes à celles de tous les anciens prophètes : conviées à l’Alliance, les Nations sont destinées à se laisser greffer sur le peuple élu. Le monde est invité à adopter les connaissances d’Israël et tous sont appelés à se lier au Décalogue en vue du jour de la confrontation, ce Kippour des siècles, ce jour d’Apocalypse qui précède et annonce les noces de l’Agneau. C’est à partir d’une philosophie de retour et par une démarche de réexamen des prescriptions de Moïse que le message de l’apôtre susciterait l’attention des Etrangers. Paul avait compris que Jésus enseignait une justification intégralement motivée par la foi de Dieu en l’humanité et il savait qu’en retour de la confiance accordée, un parcours de repentance germerait de l’offrande divine qui répondrait parfaitement aux attentes du Père. De la reconnaissance des fautes au changement d’attitude (de vidoui à techouva) tout homme serait, par l’amour de Dieu à son égard, poussé à instruire un parfait tikkun13, à s’appliquer à une réparation des fautes pleinement respectueuse du contenu de l’Arche.
Surprenant pour certains, ce nouveau paradigme s’impose contre une longue et sourde tradition qui pétrifie Paul dans l’image, malheureusement trop souvent acceptée par Israël, du pharisien victime de ce que Théodor Lessing identifiait comme le refus d’être juif14.
Jules Isaac avait compris combien les préjugés tenaces de l’Église avaient pu favoriser l’essor de l’antisémitisme chrétien. Nous convoquerons donc son œuvre critique pour développer notre proposition et chercherons à soulever la pierre posée par l’Église sur le puits de la loi. Pour ce faire, les liens entre foi et loi seront appréhendés sur un retour d’attention à l’obéissance du Fils aux lois de son Père ; il est en effet notoire que Jésus n’enseigna jamais à renoncer aux lois de Moïse15.
Pour dégager Paul de la paternité de l’idéologie du « nouvel Israël » et considérer l’indéfectibilité de l’Alliance du Sinaï nous nous appuierons évidemment sur ses Lettres aux Églises, desquelles nous relèverons les assertions relatives à son amour sincère et inquiet pour un peuple qu’il considérera toute sa vie comme l’unique peuple élu. Nous rappellerons ensuite les écrits relatifs à son attachement à la précellence du sacerdoce lévitique, et ceux aussi qui témoignent de son inébranlable respect pour les prophéties. Nous saisirons combien la loi devait, selon lui, demeurer au centre de la réponse des hommes à l’amour inconditionnel de Dieu manifesté en Jésus-Christ. Nous verrons que son éclectisme exégétique renvoie à un immuable message de justification, parfaitement étanche aux « irréductibles antinomies » souvent identifiées par des lectures dramatiquement abîmées des préjugés de la théologie de la substitution et nous comprendrons alors que Paul n’ostracisa pas le pharisaïsme à la faveur d’un message autre, nouveau, qui aurait été plus libéral parce qu’affranchi de l’autorité de la Lettre. Relativement à la mission qu’il avait acceptée sur le chemin de Damas, il nous faudra alors reconnaitre qu’il échoua à réaliser le projet qui lui avait été confié d’organiser la greffe des Nations étrangères sur l’Israël biblique. Saul de Tarse n’a pas su mener à terme une mission d’inclusion qui devait inciter les Nations à entendre le projet énoncé au Sinaï pour conduire, aux côtés de Ce peuple, tous les païens à l’obéissance de la foi !
Le christianisme traditionnel n’entend pas ce qui se produisit sur le chemin de Damas lorsque Saul fut saisi dans la lumière. La tradition suggère que l’apôtre découvrit une voie nouvelle qui renversait ses convictions. Cette préférence exégétique manque le but et ne devrait pas être acceptée par l’Israël biblique contemporain. Ce que Paul traduit de la cécité qui le frappe sur le chemin de Damas c’est le sens vrai de la judéité la plus pure. Ce que le pharisien légaliste Paul perçoit dans l’aveuglement lumineux c’est le judaïsme de Jésus, c’est celui d’Enoch, celui d’Abraham et de Moïse, celui d’Elie et de tant d’autres avant lui : tous hommes qui surent lier honorablement grâce et loi en un unique modèle d’action, à l’ombre du Temple. Découvrant la fusion de la Loi à la Grâce sur le chemin de Damas Paul devient un authentique pharisien.
La proposition peut évidemment surprendre, mais c’est toutefois dans ce renversement d’analyse que se cache la clé d’entendement du véritable projet de Paul ; et finalement le plein sens du message de l’Évangile. C’est à l’étude de cette déconcertante inversion que nous nous appliquerons dans cet opuscule en prouvant que la plume de Paul ne généra aucune antinomie et qu’il n’y a dans son écriture ni double langage ni maniérisme. Paul aimait Israël et, bien que pleinement subjugué par l’irruption du Messie, il demeura sa vie durant attaché à la loi. À l’exception notable des communautés protestantes qui raniment le Sabbat biblique, ni le christianisme historique ni le monde juif ne surent délivrer Saul de Tarse du vandalisme exégétique que subirent ses Lettres aux Églises. L’apôtre, assurément, doit être exfiltré de la dérive de substitution.
Ce que l’histoire chrétienne a retenu de la pseudo domination de la grâce sur la loi peut, à l’évidence, se comprendre comme une fatale erreur d’interprétation, directement conséquente de l’idéologie du « nouvel Israël. » La théologie de substitution est une fiction exégétique qui détourna non seulement le véritable rapport de Paul à la loi, mais consacra aussi cet hystérique et tenace dédain chrétien pour les lois de Moïse, lucidement interprété par Jules Isaac comme un enseignement du mépris. Avec le rejet de la Lettre, c’est aussi le peuple garant des oracles de Dieu qui fut, deux mille ans durant, refoulé par l’Église.
Aux côtés de la résistance juive à Paul, la récusation de Jésus par Israël connut de son côté certains assouplissements. Au début du XXe siècle, Franz Rosenzweig, Martin Buber, Léo Baeck, Herman Cohen, Gershom Scholem et de nombreux autres érudits s’appliquèrent à repenser le modèle chrétien et le lien de Jésus à Israël. Si le regard posé par ces chercheurs sur l’homme de Nazareth se modifia plutôt favorablement, celui porté à Paul demeura inchangé. À quelques exceptions, on prétend toujours que Saul de Tarse fut à l’origine de la dogmatique anti légaliste qui consommera finalement la scission entre Juifs et chrétiens au IVe siècle, lorsque le dimanche s’imposa sur le sabbat en consécration de la théologie de substitution.
