L'émissaire - Tome 1 - SP Jeanne - E-Book

L'émissaire - Tome 1 E-Book

SP Jeanne

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Beschreibung

Format poche, 10 ans et +

La déesse au chien noir est dorénavant emprisonnée et isolée de ses fidèles. La Prophétie doit pourtant se réaliser et il faut trouver l’Émissaire.

Très loin de toutes ces considérations divines, un jeune berger s’occupe de ses moutons près d’une montagne bien particulière. Un jour, ses parents l’informent du danger mortel qui plane sur le village.

Pourquoi devrait-il abandonner son village à son destin et laisser derrière lui tous ceux qu’il aime ?

Découvrez la plume de l’auteure SP Jeanne dans son premier de roman de fantasy !







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Seitenzahl: 341

Veröffentlichungsjahr: 2024

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SP Jeanne

Éditions Lo-Ély

www.editionsloely.com

 

Facebook et Instagram : Éditions Lo-Ély

Auteure : SP Jeanne

Facebook : SP Jeanne-auteureDirection littéraire : Tricia Lauzon

Révision et mise en page : Lydia Lagarde

Correction : Anne-Laure Perez

Graphisme de la couverture : Médéric Houmeau

Imprimerie :Marquis

 

Dépôt légal –

Bibliothèque et Archives nationales du Québec 2024

Bibliothèque et Archives Canada 2024

 

Toute reproduction, intégrale ou partielle, faite par quelque procédé que ce soit, photographie, photocopie, microfilms, bande magnétique, disque ou autre, est formellement interdite sans le consentement de l’éditeur.

 

Subventionné par : 

 

Imprimé au Canada

ISBN EPUB : 978-2-89855-041-6ISBN (ensemble) : 978-2-89855-039-3

Pour mes enfants,mes premiers lecteurset mes fidèles soutiens

 

 

Le chien et le corbeau se tiennent main dans la main,

Pour accomplir le Plan et espérer en de meilleurs lendemains.

Le chien est patient, le corbeau ne l’est pas,

Il croit pouvoir gagner et imposer sa propre loi.

Le chien est très déçu, mais n’a hélas pas d’autre choix

Que de chasser l’intrus et de bannir le hors-la-loi.

Le corbeau rouge a un jour sa revanche cependant,

Le chien noir enchaîné, il peut régner pour un temps.

Pourchassant les serviteurs de son ennemi, il gagne le cœur des gens,

Mais dans son orgueil, il oublie le plus important :

La lumière brille plus fort quand elle est dans l’obscurité,

L’Émissaire se révèle toujours au moment prophétisé.

Le chien et le corbeau se tiennent main dans la main,

Mais à la fin de l’histoire, il ne reste que le chien.

 

 

 

 

 

PROLOGUE

 

Il a œuvré dans l’ombre sans relâche depuis des temps immémoriaux.

Il a attendu ce jour avec impatience en plaçant minutieusement tous ses pions.

Aujourd’hui, il jubile en son for intérieur : il est si proche de son but. Il lui manque seulement une dernière information et tout va basculer enfin en sa faveur. Un grand corbeau rouge, installé sur son épaule, croasse de joie. L’homme, confortablement assis dans un large trône noir, lui caresse la tête de sa main gantée. Il est seul dans la pièce.

— Bientôt, mon ami… Encore un peu de patience. Dès qu’elle aura parlé, nous achèverons notre œuvre et nous pourrons régner sur cette misérable terre. Mais avant cela, il faut qu’elle nous donne le renseignement dont nous avons besoin ! Viens, allons la voir une nouvelle fois…

Il s’enfonce alors dans les profondeurs de son domaine pour narguer la prisonnière. La faible clarté qui règne à l’extérieur fait rapidement place aux ombres denses alors qu’il descend l’escalier de pierre. Les bougies, installées dans des niches à intervalles réguliers, éclairent à peine les marches. Des gémissements lointains le font sourire, mais ce ne sera pas sa destination aujourd’hui. Il longe des cellules vides et s’approche avec hâte de celle du fond.

La porte du cachot s’ouvre devant lui, révélant une femme attachée au mur. Ses longs cheveux cuivrés tombent en cascade le long de son visage émacié. Ses vêtements, autrefois immaculés, sont maintenant couverts de boue et de sang. On peut voir sur sa peau blanche les marques du fouet. Certaines de ses blessures sont encore à vif. Ses beaux yeux mauves sont cernés et elle semble à bout de force. Elle ne relève même pas la tête en entendant son geôlier arriver.

Elle sait ce qui va se passer.

Elle sait ce qu’il va dire.

Et elle sait aussi ce qu’elle va lui répondre.

Elle se contente de plonger ses yeux dans ceux de son chien, attaché à ses pieds. Il est amaigri par les longues années de captivité, mais sa fidélité lui est éternelle. Elle puise un peu de force dans cet échange muet et s’apprête à affronter son antagoniste.

— Eh bien, ma chère sœur, comment se passe cette merveilleuse journée ? Heureuse d’être encore en vie ? Mais suis-je bête ! C’est vrai que tu ne peux pas mourir…, tout comme moi d’ailleurs. Cependant, il y a des états pires que la mort, n’est-ce pas ?

La jeune femme ne daigne pas répondre ; elle regarde avec obstination son compagnon à quatre pattes.

— Tu as raison d’économiser tes dernières forces… Et si nous reprenions là où je t’ai laissée la dernière fois… Ah oui ! Je t’annonçais avec joie que j’avais finalement retrouvé, grâce à mes sbires, la famille de grands-prêtres que tu avais cachée à Aarde. Je dois bien avouer que leur guide a essayé de brouiller les pistes et les a vaillamment défendus jusqu’à la fin. Mais avec une armée entière à ma disposition face à une poignée de fidèles, il faut dire que la partie a été facile pour moi. Tu ne devrais pas leur donner ce signe aussi distinctif, mais bon. Tout le monde fait des erreurs…

Comme à chacune de leurs rencontres, l’homme espère une réaction de la part de sa sœur. Il déteste son calme apparent et ses paroles toujours douces. Il ne sait pas s’il la touche ou non avec ses mots. Sachant que ses partisans tombent un à un ces dernières années, elle devrait réagir ! Agacé, il s’approche et la gifle. La tête cogne durement contre le mur de pierre sombre et un filet de sang coule sur le front de Mirësi. Le corbeau s’envole et se perche sur une solive.

— Idiote ! Dis quelque chose ! Tu sais que si je gagne, tu vas tout simplement disparaître et ton plan va échouer. Tu ne pourras jamais les amener au but que Père t’a demandé. Tu vas finir seule avec ton bâtard de chien et tu t’évanouiras dans les brumes éternelles. Tu n’existes que parce qu’ils croient en toi ; tu t’en souviens, n’est-ce pas ? Tu te rends compte que depuis que j’ai réussi à te capturer et à te garder ici, ton souvenir se dissipe dans l’esprit des humains ? Pour ceux qui sont forts et te restent fidèles, tout va bientôt changer aussi. La peur et l’oppression les feront s’éloigner de ta doctrine ridicule. Je vais gagner, Mirësi, et plus personne ne se souviendra de toi. Je serai le seul maître et mon emprise sur les hommes sera totale !

L’homme éclate d’un rire sinistre. S’approchant d’elle, il lui prend le menton avec rudesse et l’oblige à soutenir son regard ; puis il continue son monologue.

— Dis-moi où tu le caches… Ne me prends pas pour un imbécile, Mirësi, je suis au courant de la Prophétie. Tu as éparpillé tes serviteurs un peu partout sur cette minable planète en espérant qu’ils gardent brûlante la flamme de la foi. J’en ai éliminé beaucoup, mais il m’en manque encore, et particulièrement l’Émissaire. Si je le supprime, plus rien ne me barrera la route. Alors, dans quelle famille l’as-tu envoyé ? Sur quel continent ? Réponds-moi !

La jeune femme sourit faiblement et réplique d’une voix douce :

— Mon pauvre Zezak, tu penses sincèrement que je vais te le dire ? Tu ne gagneras jamais. La Prophétie est en route et quoi que tu fasses, la lumière finira par triompher. C’est ce que Père nous a toujours enseigné et je ferai tout pour que l’Émissairese révèle au bon moment.

Avec un cri de rage, l’homme la frappe de nouveau. Cette fois-ci, la violence du choc lui coupe le souffle et la femme s’effondre.

Le chien gronde, le corbeau croasse. Les animaux s’affrontent du regard. Depuis la nuit des temps, depuis que les hommes sont sur cette terre, ces dieux se battent, chacun pour sa propre idéologie. Mais la femme au chien noir est en train de perdre l’avantage ; habituellement, ses alliés l’aident, mais elle ne peut pas les contacter depuis cet endroit sinistre. Son frère, avec son corbeau rouge sang, ricane en la regardant s’écrouler. Il n’éprouve aucune pitié pour la faiblesse de son aînée. Il tient enfin sa revanche.

Sa sœur, gémissant, lance un ultime appel dans l’univers.

Cette fois, Zezak s’arrangera pour que personne ne réponde. Il continuera de détruire ses messagers un à un et il réservera un traitement particulier à cet émissaire.

Il a œuvré dans l’ombre sans relâche depuis des temps immémoriaux.

Il a attendu ce jour avec impatience en plaçant minutieusement tous ses pions.

Aujourd’hui, il jubile en son for intérieur : il est si proche de son but. Il lui manque seulement une dernière information et tout va basculer enfin en sa faveur. Un grand corbeau rouge, installé sur son épaule, croasse de joie. L’homme, confortablement assis dans un large trône noir, lui caresse la tête de sa main gantée. Il est seul dans la pièce.

— Bientôt, mon ami… Encore un peu de patience. Dès qu’elle aura parlé, nous achèverons notre œuvre et nous pourrons régner sur cette misérable terre. Mais avant cela, il faut qu’elle nous donne le renseignement dont nous avons besoin ! Viens, allons la voir une nouvelle fois…

Il s’enfonce alors dans les profondeurs de son domaine pour narguer la prisonnière. La faible clarté qui règne à l’extérieur fait rapidement place aux ombres denses alors qu’il descend l’escalier de pierre. Les bougies, installées dans des niches à intervalles réguliers, éclairent à peine les marches. Des gémissements lointains le font sourire, mais ce ne sera pas sa destination aujourd’hui. Il longe des cellules vides et s’approche avec hâte de celle du fond.

La porte du cachot s’ouvre devant lui, révélant une femme attachée au mur. Ses longs cheveux cuivrés tombent en cascade le long de son visage émacié. Ses vêtements, autrefois immaculés, sont maintenant couverts de boue et de sang. On peut voir sur sa peau blanche les marques du fouet. Certaines de ses blessures sont encore à vif. Ses beaux yeux mauves sont cernés et elle semble à bout de force. Elle ne relève même pas la tête en entendant son geôlier arriver.

Elle sait ce qui va se passer.

Elle sait ce qu’il va dire.

Et elle sait aussi ce qu’elle va lui répondre.

Elle se contente de plonger ses yeux dans ceux de son chien, attaché à ses pieds. Il est amaigri par les longues années de captivité, mais sa fidélité lui est éternelle. Elle puise un peu de force dans cet échange muet et s’apprête à affronter son antagoniste.

— Eh bien, ma chère sœur, comment se passe cette merveilleuse journée ? Heureuse d’être encore en vie ? Mais suis-je bête ! C’est vrai que tu ne peux pas mourir…, tout comme moi d’ailleurs. Cependant, il y a des états pires que la mort, n’est-ce pas ?

La jeune femme ne daigne pas répondre ; elle regarde avec obstination son compagnon à quatre pattes.

— Tu as raison d’économiser tes dernières forces… Et si nous reprenions là où je t’ai laissée la dernière fois… Ah oui ! Je t’annonçais avec joie que j’avais finalement retrouvé, grâce à mes sbires, la famille de grands-prêtres que tu avais cachée à Aarde. Je dois bien avouer que leur guide a essayé de brouiller les pistes et les a vaillamment défendus jusqu’à la fin. Mais avec une armée entière à ma disposition face à une poignée de fidèles, il faut dire que la partie a été facile pour moi. Tu ne devrais pas leur donner ce signe aussi distinctif, mais bon. Tout le monde fait des erreurs…

Comme à chacune de leurs rencontres, l’homme espère une réaction de la part de sa sœur. Il déteste son calme apparent et ses paroles toujours douces. Il ne sait pas s’il la touche ou non avec ses mots. Sachant que ses partisans tombent un à un ces dernières années, elle devrait réagir ! Agacé, il s’approche et la gifle. La tête cogne durement contre le mur de pierre sombre et un filet de sang coule sur le front de Mirësi. Le corbeau s’envole et se perche sur une solive.

— Idiote ! Dis quelque chose ! Tu sais que si je gagne, tu vas tout simplement disparaître et ton plan va échouer. Tu ne pourras jamais les amener au but que Père t’a demandé. Tu vas finir seule avec ton bâtard de chien et tu t’évanouiras dans les brumes éternelles. Tu n’existes que parce qu’ils croient en toi ; tu t’en souviens, n’est-ce pas ? Tu te rends compte que depuis que j’ai réussi à te capturer et à te garder ici, ton souvenir se dissipe dans l’esprit des humains ? Pour ceux qui sont forts et te restent fidèles, tout va bientôt changer aussi. La peur et l’oppression les feront s’éloigner de ta doctrine ridicule. Je vais gagner, Mirësi, et plus personne ne se souviendra de toi. Je serai le seul maître et mon emprise sur les hommes sera totale !

L’homme éclate d’un rire sinistre. S’approchant d’elle, il lui prend le menton avec rudesse et l’oblige à soutenir son regard ; puis il continue son monologue.

— Dis-moi où tu le caches… Ne me prends pas pour un imbécile, Mirësi, je suis au courant de la Prophétie. Tu as éparpillé tes serviteurs un peu partout sur cette minable planète en espérant qu’ils gardent brûlante la flamme de la foi. J’en ai éliminé beaucoup, mais il m’en manque encore, et particulièrement l’Émissaire. Si je le supprime, plus rien ne me barrera la route. Alors, dans quelle famille l’as-tu envoyé ? Sur quel continent ? Réponds-moi !

La jeune femme sourit faiblement et réplique d’une voix douce :

— Mon pauvre Zezak, tu penses sincèrement que je vais te le dire ? Tu ne gagneras jamais. La Prophétie est en route et quoi que tu fasses, la lumière finira par triompher. C’est ce que Père nous a toujours enseigné et je ferai tout pour que l’Émissaire se révèle au bon moment.

Avec un cri de rage, l’homme la frappe de nouveau. Cette fois-ci, la violence du choc lui coupe le souffle et la femme s’effondre.

Le chien gronde, le corbeau croasse. Les animaux s’affrontent du regard. Depuis la nuit des temps, depuis que les hommes sont sur cette terre, ces dieux se battent, chacun pour sa propre idéologie. Mais la femme au chien noir est en train de perdre l’avantage ; habituellement, ses alliés l’aident, mais elle ne peut pas les contacter depuis cet endroit sinistre. Son frère, avec son corbeau rouge sang, ricane en la regardant s’écrouler. Il n’éprouve aucune pitié pour la faiblesse de son aînée. Il tient enfin sa revanche.

Sa sœur, gémissant, lance un ultime appel dans l’univers.

Cette fois, Zezak s’arrangera pour que personne ne réponde. Il continuera de détruire ses messagers un à un et il réservera un traitement particulier à cet émissaire.

Ses sbires sont déjà en place et aucun ne laissera la Prophétie s’accomplir…

 

 

CHAPITRE 1

 

Une nouvelle journée commence dans cette région reculée du monde. Le soleil se lève et éclaire de ses doux rayons le paysage contrasté. Petit à petit, la nature s’éveille et se pare de mille couleurs au fur et à mesure que l’astre doré étend ses traits éclatants. Des animaux ouvrent les yeux tandis que leurs congénères nocturnes vont se coucher. Les êtres de l’ombre fuient la progression de la lumière du matin.

Un point minuscule traverse les cieux dégagés. Un faucon plane tranquillement au-dessus du paysage de ce grand territoire éloigné de tout. Il vole parmi les nuages, savourant la chaleur qui revient petit à petit en cette période de l’année. Il apprécie la caresse du soleil sur ses plumes : le climat hivernal a été rude, beaucoup de ses congénères n’ont pas survécu.

La vallée est bien grande pour un être comme lui, mais il sait très bien où il se dirige. Sa compagne l’attend patiemment au nid, tout en couvant leurs œufs. Le silence règne dans le ciel et tout est calme ici. L’oiseau aperçoit un clan de tigresses des steppes, paressant près du cours d’eau, puis d’autres animaux sauvages les contournant pour venir s’abreuver en cette belle matinée. Ils sont bien nerveux cette année, ces prédateurs redoutables. Mais le volatile ne s’en soucie pas, il continue sa route paisiblement, totalement hors d’atteinte. De son œil perçant, il distingue sous lui la grande rivière. Elle serpente lentement à travers cette vallée entourée de montagnes. C’est une grande étendue d’herbes sauvages, entrecoupée de petits bosquets. Le vert tendre des jeunes pousses fera bientôt place au vert soutenu des hautes herbes. La forêt se dessine un peu plus loin. Elle n’est pas très grande, environ une journée de marche de profondeur, mais elle fournit le bois et le petit gibier aux humains qu’il voit y travailler tous les jours. Tout en volant, il entend des troupeaux de moutons ; ça aussi, il en a l’habitude. Chaque année, en ce temps-ci, ils ressortent vers les pâturages des montagnes de l’Ouest. Le faucon s’amuse souvent à les observer de son regard acéré lorsqu’ils paissent dans les alpages. Depuis la dernière neige, tous les jours, c’est la même scène qui se déroule devant ses yeux. Cela va durer quelques mois ; puis, quand le manteau blanc reviendra couvrir la vallée, les animaux domestiques seront rentrés dans les bergeries, bien au chaud.

Le faucon a remarqué récemment que l’un des humains avait tendance à délaisser les habituels herbages de l’Ouest pour s’aventurer plus vers la montagne du Nord. De toute la chaîne, c’est celle qui est la plus haute. On la voit de loin dans la vallée. Le rapace, lui, ne s’en approche plus depuis plusieurs jours. Il sait que sa famille n’y sera pas en sécurité. Il le sent dans toutes ses plumes, sans se l’expliquer vraiment. Le faucon décide de faire une petite pause avant de rentrer. Il se pose sur une branche de pommier dans l’un des vergers du village. Les boutons de fleurs apparaissent déjà.

Il n’existe qu’un seul endroit dans toute la vallée où il y a des humains : ce petit village d’une centaine de maisons qui est là depuis longtemps. Il est situé entre la forêt et la montagne du Nord. Les habitations se ressemblent toutes, avec un beige uniforme pour les murs et des toits de chaume. La majorité des demeures est regroupée autour de la place centrale, mais quelques-unes ont été construites plus proches de la forêt. Une autre maison se dresse, isolée, sur un promontoire vers l’est. Le faucon n’y passe jamais non plus ; celui qui y habite le tuerait aussitôt.

L’oiseau tourne sa tête… Vers le sud, au plus près de la forêt, se trouve un logis un peu différent. La famille qui l’occupe a quelque chose de vraiment spécial, un don de la nature elle-même. Pourtant, ils agissent comme tous les autres humains.

La routine de cet endroit lasse le rapace, qui décide qu’il a assez observé les bipèdes. Il est maintenant temps de retourner au nid. Son périple a été plus long que prévu ; il veut rentrer rejoindre sa compagne avant que les derniers rayons du soleil ne disparaissent et ne plongent ce monde dans la noirceur.

 

 

CHAPITRE 2

 

L’après-midi tire à sa fin. L’air doux du printemps embaume des fleurs nouvellement écloses. Le jeune paysan ramène sereinement son troupeau vers la ferme, un peu plus tôt que d’ordinaire. Il marche d’un bon pas au rythme des cloches de ses moutons. De taille moyenne, le garçon porte ses longs cheveux roux en queue de cheval derrière son dos. Son visage carré est doux et ses yeux bleus pétillent de gaieté. Sa peau, un peu blanche au sortir de l’hiver, va bientôt se piqueter de taches de rousseur, dont il se serait volontiers passé. Il a une constitution robuste du fait de son travail de berger, cependant sa personne dégage une impression de douceur.

L’adolescent s’accorde une pause pour respirer profondément, tout en admirant un faucon voler dans le ciel. Il a l’impression de ressentir le désir du rapace de rejoindre son nid. Il sourit à cette idée ridicule. Plus loin devant lui, il distingue les toits des habitations du village d’Ytir. Il aime ce moment de calme et de solitude, où il peut vraiment se détendre des labeurs de la journée. Un coup de museau le ramène soudain à la réalité du moment. Sa chienne Nala le rappelle à l’ordre, une nouvelle fois.

Les bêtes avancent d’un commun accord, pressées d’arriver, elles aussi, à la bergerie. Roan a passé la journée avec ses moutons et ils se sont aventurés un peu plus loin que prévu vers le nord. Le jeune homme fronce les sourcils à ce souvenir. Il a cru que… Mais non, ça ne peut pas être ça. Il chasse rapidement les sombres pensées qui essaient de s’infiltrer dans son esprit et anticipe avec un sourire la soirée qui s’annonce : la raison pour laquelle aujourd’hui, il doit rentrer plus tôt.

Avec leur petit groupe d’amis, ils ont organisé la première fête du printemps du village. Après les corvées habituelles du jour, tous vont se retrouver sur la place centrale pour se régaler de la nourriture que les femmes ont préparée et se détendre au son de la musique. Son amie Tia, fille du chef de village, en a donné l’idée il y a plusieurs semaines et depuis, elle n’a cessé de harceler son père pour qu’il accepte. En riant, il a finalement donné son accord, non sans avoir consulté son chaman pour s’assurer que cela ne perturbait pas les astres.

Le groupe d’adolescents s’est donc réparti les tâches et a passé les soirées suivantes à faire la décoration et à supplier les femmes du village de faire leurs meilleurs plats pour l’occasion. Roan a été soulagé que Tia ne lui ait confié que l’organisation du concert. Il lui a suffi de parler uniquement à son père, Lazar, qui connaît les musiciens du village, et c’est ce dernier qui a fait le gros du travail. Le jeune homme soupire : pourquoi a-t-il tant de mal à communiquer avec les gens autour de lui ?

Tout en continuant à marcher à l’arrière de son troupeau, il se rappelle la première fois où il est allé à l’école. Tout le monde le connaissait comme étant le seul enfant du village avec des cheveux roux, il s’est donc vite retrouvé l’objet de moqueries des autres camarades de classe. Il est rentré en pleurs chez lui à la fin de la journée et a déclaré à ses parents qu’il partait vivre dans la montagne, avec son grand-père. Lazar et Térésa Torson ont eu une longue conversation avec l’enfant de six ans et lui ont demandé de persévérer au moins une semaine ; si vraiment cela n’allait pas mieux, alors ils l’enverraient parler à son grand-père.

Ce n’est que le troisième jour que le changement s’est produit. Alors qu’un groupe de grands l’avait coincé dans un renfoncement de l’école et jeté à terre, une voix a jailli pour le défendre. Quand il s’est relevé, Roan a aperçu un garçon plus petit que lui et tout malingre, qui se tenait bien droit face aux attaquants. C’était Sacha. Il était brave, mais ce n’était pas un garçon fort physiquement. Il a bien essayé de s’interposer, mais tout ce qu’il a récolté, ce sont des coups également. Tandis que Roan pleurait au sol, Sacha, le nez en sang, a éclaté de rire. C’est là que Viktor et Tia sont intervenus eux aussi. Comme Tia était la petite-fille du chef du village, les grands ont détalé quand elle a décrété que les deux garçons étaient sous sa protection.

Quand les yeux de la fillette ont croisé ceux de Roan, il est resté tellement subjugué qu’il n’a même pas pu prononcer un merci digne de ce nom. Les quatre enfants ont fait plus ample connaissance au fil de l’année et une belle amitié les lie depuis plus de dix ans maintenant. Roan se sait toujours un peu à part des autres jeunes, mais avec Sacha, Viktor et Tia, il se sent en sécurité. Il respire un grand coup.

— Allez, viens, Nala, faisons la course jusqu’à la maison !

Après avoir fait entrer les moutons dans la bergerie, Roan nourrit sa chienne et l’attache à la niche pour la nuit. Puis il se dirige vers la maison pour faire son rapport de la journée à son père. Lorsqu’il entre, sa mère finit de préparer son célèbre ragoût de chevreuil. Elle est plus petite que lui depuis quelques années déjà, et il se moque souvent gentiment d’elle à cause de leur différence de taille. Mais sa mère est une femme exemplaire, qui travaille beaucoup et prodigue services et conseils autour d’elle quand elle en a l’occasion. C’est la seule personne vraiment sociable de la famille Torson. Elle est très appréciée au village. Et le plus important pour Roan, elle est la meilleure cuisinière au monde ! L’odeur alléchante titille le nez du garçon, qui sourit. Il a hâte d’être à la fête !

— Père est là ? demande-t-il en posant sa besace sur le dossier d’une chaise en bois.

La femme aux longs cheveux blonds lève les yeux de la marmite et soupire.

— Dans la remise… Mais ne l’embête pas trop : Magur est passé un peu plus tôt pour le voir et depuis, il ne décolère pas. J’ai rarement vu ton père dans un état pareil !

Roan reste surpris : le chaman s’abaisse rarement à parler directement aux villageois et ces dernières années, il s’est fait plutôt discret, ne venant presque plus à Ytir.

— Sais-tu ce qu’il voulait ? s’enquiert Roan.

Sa mère secoue la tête d’un air inquiet.

— Aucune idée…

— Je ne comprends pas que le chef continue de lui faire confiance…, grommelle son fils.

Bien que n’aimant pas se mêler aux autres, l’adolescent participe quand même un peu à la vie de son village. Par contre, depuis tout petit, il ressent une sensation désagréable au creux du ventre chaque fois que le chaman apparaît en public.

Les doigts de la femme se pressent sur ses lèvres.

— Chut ! Tu ne dois pas dire ça ! Il pourrait t’entendre, tu sais, et ce serait la fin pour notre famille…

Roan hausse les épaules sans comprendre tout à fait la signification de la réponse de sa mère. Il la regarde qui tourne maintenant le ragoût d’une main tremblante et décide de ne plus parler de ce sujet.

— Je vais voir père, dit-il en retournant vers la porte. Au fait, ça sent extrêmement bon ; je pense que tu devrais laisser ce délicieux plat ici finalement et amener autre chose à la fête, sinon je risque de ne pas en avoir du tout, surtout si je passe après Viktor !

La mère de Roan éclate de rire, toute la tension retombant de ses épaules. Heureux d’avoir réussi à détendre un peu l’atmosphère, l’adolescent de dix-sept ans quitte alors la maison en souriant.

Seulement, lorsqu’il arrive à la porte de la remise, la gravité de la situation lui revient en plein visage. Son père coupe furieusement des bûches de bois, tout en maugréant dans sa barbe. Que s’est-il donc passé avec Magur ? Le garçon observe en silence l’homme fort qui se tient devant lui. Lazar Torson a un physique hors du commun : une tête de plus que tous les hommes du village, une force extraordinaire et surtout, une grande barbe rousse. Il est le seul roux de leur communauté, avec son fils, alors sa famille et lui ne passent pas inaperçus dans les rassemblements. Quelque part, Roan a toujours souhaité simplement se fondre dans son environnement, mais cette possibilité lui est refusée à cause de la couleur de ses cheveux. Il a pensé les teindre ou même les raser quand il était jeune, mais son père l’en a dissuadé. Il lui a dit que c’est un héritage précieux qui venait de sa grand-mère, dont le garçon n’a aucun souvenir ; alors, il a enduré sa différence, et il doit la supporter encore aujourd’hui.

Lazar est aussi un homme d’une douceur qui contraste de manière frappante avec son physique. Ce n’est pas un guerrier et il ne veut pas en être un ; il déteste toute forme de violence. Il est très heureux en tant que fermier. Il a un don avec les animaux et un amour profond de la nature. Il a transmis tout cela à son fils depuis sa plus tendre enfance. Au village, on le connaît comme quelqu’un qui n’aime pas se mêler à la foule, mais sur qui l’on peut toujours compter.

Cette fois, par contre, son père semble vraiment en colère. Et comme l’adolescent ne l’a jamais vu dans cet état, il juge que le moment n’est pas le mieux choisi pour lui parler de ce qu’il a cru apercevoir vers le nord.

Alors qu’il va s’éclipser, une voix grave le fait sursauter.

— Tu viens me faire ton rapport, fils ?

Roan se fige et plaque un sourire sur ses lèvres.

— Oui, mais tu as l’air vraiment occupé, alors je peux revenir plus tard !

Le fermier se met à rire de bon cœur.

— Mais bien sûr ! Parce que tu crois que lorsque la fête va commencer, tu vas penser à me parler des moutons ou tu vas juste rester admirer en cachette ton amie Tia et laisser tous les autres jeunes gens te voler une danse avec elle ?

— Père !

Roan rougit furieusement en baissant la tête. Lazar laisse un instant sa hache et ses soucis de côté pour s’occuper de son fils unique. Avec sa femme, ils n’ont pu avoir qu’un seul enfant, enfin plutôt un seul enfant vivant. Sa jumelle, Appoline, a succombé d’une fièvre rare au bout d’une semaine, malgré les soins de la sage-femme, Ilsa, qui était aussi la mère de Lazar. À cause de la difficulté de ce premier accouchement, Térésa n’a pu avoir d’autres enfants.

L’homme chasse ces douloureux souvenirs et se concentre sur le moment présent. Roan lui explique qu’il a emmené les moutons un peu plus vers le nord cette fois-ci. Il prospecte pour savoir quel sera le meilleur pâturage pour la saison entière et il trouve que d’aller toujours vers l’ouest manque de créativité. Lazar sait bien aussi que son fils préfère être seul avec ses bêtes et la nature, plutôt que de suivre tous les autres troupeaux du village et leurs bergers respectifs. Mais quelque chose dans l’attitude du garçon cloche ce soir : il montre trop d’enthousiasme pour un simple résumé de sa journée ; le débit est plus saccadé que la veille, et cela met la puce à l’oreille de son père.

— D’accord, garçon. Donc, si je te comprends correctement : on continue de chercher un meilleur alpage pour les bêtes, et tu me donneras tes conclusions en fin de semaine prochaine… Cela me semble bien. Rien de particulier, sinon, pendant le trajet aujourd’hui ?

L’adolescent hésite en évitant le regard de son père.

— Des traces de tigres des steppes, à l’intérieur du périmètre sécurisé… Mais Varec, que j’ai croisé, m’a dit de ne pas trop m’inquiéter. Ils vont doubler les patrouilles bientôt selon lui. Et cela nous permettra de mieux comprendre ce qui se passe avec ces prédateurs cette année.

Lazar soupire.

— Oui, je sais, le chaman est passé ici…

Roan laisse le silence s’installer : si son père veut parler, il le fera de lui-même. Il se sent aussi un peu mal de ne pas lui avoir dit ce qu’il a aperçu, mais il ne sait pas comment placer son information dans la conversation. Son père semble vraiment embêté par autre chose, alors pourquoi lui donner un autre sujet de préoccupation ? D’un autre côté, s’il ne lui dit pas, ce sera peut-être pire ensuite.

— Père, je…

— Roan, Lazar, il est bientôt l’heure de partir au village, et Roan, tu ne t’es pas encore lavé !

La voix de la femme le coupe dans son élan. Père et fils se regardent alors avec un sourire complice, et ils sortent ensemble de la remise. Roan se dit qu’il aura le temps demain de discuter un peu plus avec son père. Il lui emboîte le pas tandis que celui-ci déclare :

— On ne doit jamais faire attendre une dame, fiston !

CHAPITRE 3

 

Une fois prêts, ils prennent le chemin d’Ytir. En passant devant la niche de Nala, Roan sourit en voyant que son animal de compagnie est déjà au pays des rêves et ronfle en agitant les pattes. Il ne l’emmène jamais au village. Ses parents le lui ont interdit et cela ne le dérange pas : il ne veut surtout pas que quelqu’un se moque de son pelage étrange.

Leur ferme est située à l’extrémité sud du village, en lisière de la grande forêt. C’est la maison ancestrale des Torson. Seules quelques maisons sont en retrait du centre principal. La plupart des gens du village préfèrent vivre plus groupés. La bâtisse est entourée d’un muret qui longe la cour et le jardin à l’arrière. Lazar travaille le bois et fabrique toutes sortes d’objets pour les villageois ; il répare les roues des chariots et les charpentes des maisons. Il s’occupe aussi d’un champ de légumes tandis que Roan est responsable des moutons. Ils mènent une vie simple et discrète et cela leur suffit amplement. Roan pose parfois des collets avec son père pour attraper du petit gibier de la forêt.

Personne ne s’aventure au-delà des arbres dans la steppe, à part les chasseurs, qui ne s’éloignent jamais au-delà de deux jours de marche du village. Ytir est une bourgade autonome, et ses habitants sont très casaniers. À l’école, Roan a appris à lire, écrire et compter ; un peu de géographie, mais comme personne n’a voyagé très loin, il ne connaît réellement que la région qu’il parcourt avec ses moutons. Pour l’histoire, c’est encore plus nébuleux. Lorsqu’il a interrogé son professeur pour mieux comprendre la genèse du village, ce dernier lui a chuchoté, avec crainte, que Magur avait pris tous les livres de l’école et qu’il dictait le programme scolaire. Donc, le pauvre homme ne pouvait leur enseigner plus, même s’il le voulait. L’enseignant n’a plus aucun livre sur lequel s’appuyer. Le soir où le garçon a rapporté cette nouvelle à ses parents, Térésa a décidé de lui apprendre ce dont elle se souvenait : les premiers habitants étaient arrivés de la grande étendue d’eau et ils avaient été conquis par la beauté et le climat du pays. Leur village était jeune, peut-être une centaine d’années tout au plus. Mais Térésa ne savait pas ce qu’était la grande étendue d’eau, elle ne connaissait que la rivière Myrion, celle qui traversait les steppes. Par contre, elle a commencé à lui apprendre la comptine du chien et du corbeau :

 

Le chien et le corbeau se tiennent main dans la main,

Pour accomplir le Plan et espérer en de meilleurs lendemains.

Le chien est patient, le corbeau ne l’est pas…

 

Roan revient au moment présent en entendant un brouhaha grandissant. Lorsqu’ils arrivent tous les trois au village, la musique résonne déjà. La famille regarde, émerveillée, les innombrables fleurs en tissu, accrochées sur les portes des maisons. Roan ne faisait pas partie de l’équipe de décoration, donc il n’a aucune idée de ce qui a été planifié ; il est aussi stupéfait que ses parents. Leur ferme étant à l’écart du village, c’est une véritable surprise et un régal pour les yeux : toutes les rues menant à la place du village sont ornées non seulement avec ces fleurs, mais aussi avec des multitudes de lampions. Des rires fusent de partout. Roan imagine que cela va être une fête mémorable ce soir, et il ne pense pas si bien dire.

Un groupe de jeunes gens se tient un peu à l’écart, près du kiosque à musique. Roan se dirige vers eux, laissant ses parents retrouver leurs propres amis. À son arrivée, les adolescents se retournent pour le saluer.

— Alors, que penses-tu de mes décorations ? demande une belle jeune fille élancée, aux cheveux châtains noués en deux longues tresses.

— Très réussi, Tia, comme toujours, répond en souriant Roan.

— « Très réussi, Tia, comme toujours », singe un garçon plutôt petit pour son âge et agité de tics, qui arbore une magnifique veste de cuir sans manches. Pour une fois, Roan, tu ne pourrais pas lui faire des suggestions d’améliorations ? Par exemple : il manque des lampions dans le kiosque à musique ; mon père se plaint qu’il ne voit pas assez bien sa partition pour jouer correctement ! Tu n’étais pas responsable de cette partie, toi ?

— Ah, Sacha ! réplique un autre adolescent de la même taille que Roan mais plus rondouillard. Il faut toujours que tu voies le verre à moitié vide ! Si ton père se déplace un peu sur la droite, il aura un luminaire juste au-dessus de sa tête… Dis-moi, Roan, pourquoi es-tu arrivé si tard ? Nous avions rendez-vous il y a une demi-heure.

Le jeune homme hausse les épaules. Il leur parlera plus tard de ce qu’il a vu vers le nord, ou peut-être pas. Pour l’instant, c’est leur moment de gloire avec cette fête.

— Rien de particulier, Viktor, mon père n’avait pas fini de fendre quelques bûches…

Tia le fixe en levant les sourcils d’un air interrogateur, mais Roan fait semblant de ne pas la voir.

— Bon alors, profitons tous de notre première fête du printemps ! s’exclame Sacha en ne tenant plus sur place. Je commence par le buffet !

— Eh, pas si vite ! C’est moi d’abord !

Sacha et Viktor partent en trombe pour être certains de ne pas manquer les meilleurs plats d’Ytir.Roan reste à côté de Tia. Un silence gêné s’installe entre eux, alors que les villageois arrivent de plus en plus nombreux sur la place.

— Belle fête vraiment, je suis content que tu aies eu cette idée, Tia, cela va faire du bien au moral de tout le monde après ce rude hiver !

— Oui, j’espère… En fait, pour être bien honnête avec toi, c’est surtout pour mon père que je l’ai organisée. Depuis quelques semaines, il est de plus en plus maussade. Je le remarque chaque année, mais cette fois, c’est pire. Je ne sais pas ce qui se passe et ça m’inquiète un peu…

— Est-il malade ? Peut-être que Magur…

— Je t’arrête tout de suite ! Je sais que tu penses la même chose que moi au sujet de ce soi-disant chaman, alors on clôt le sujet tout de suite avant que je ne me fâche !

Roan regarde Tia en se dandinant sur place.

— En parlant de Magur… C’est très étrange, mais il est passé aujourd’hui chez…

— Ah, les jeunes, que faites-vous dans votre coin ? les interrompt soudain une voix forte. Il faut aller profiter de votre fête !

Le chef du village, Asbec, s’avance vers eux. Il est l’incarnation même du protecteur d’Ytir : grand, tout en muscles, avec une longue barbe blonde et des cheveux tressés. Mais malgré le sourire jovial de l’adulte, Roan remarque des yeux fatigués et une souffrance difficilement dissimulée lorsque le regard du chef se pose sur lui. L’étrange pensée qu’il fait partie du problème de l’homme le traverse. Il baisse les yeux pour ne pas montrer son trouble. Il se promet d’en parler à son père dans la semaine : Lazar connaît beaucoup de choses sur les histoires du village, même s’il ne veut jamais s’étendre sur le sujet.

Poussés par Asbec, les deux adolescents rejoignent Sacha et Viktor, qui n’ont pas arrêté de se servir au buffet et qui sont en ce moment même en train de se disputer pour savoir quel est le meilleur dessert. Roan et Tia en profitent pour goûter quelques mets aussi. Malheureusement, il ne reste plus de ragoût de chevreuil. Le plat de sa mère a réellement fait l’unanimité.

— On danse maintenant que tout le monde s’est rempli la panse ? demande Tia.

Roan recule d’un pas, espérant que personne ne le voit s’éclipser. Mais c’est sans compter sur Sacha, qui le retient.

— Oh non, mon joli ! Si je suis obligé d’y aller pour faire plaisir à la fille du chef, tu iras aussi !

Le groupe se dirige donc vers la piste et se joint aux villageois déjà présents.

Alors que la soirée avance, Roan se dit que finalement, danser n’est pas une épreuve si terrible, tant que tout le monde est en groupe et qu’il peut se fondre facilement dans la masse. L’orchestre varie suffisamment les musiques pour permettre à toutes les générations de profiter de la fête. Les adolescents s’amusent beaucoup à apprendre de nouveaux pas. Roan n’est pas aussi doué que Sacha, mais, maigre consolation, Viktor est pire que lui. Bien entendu, Tia est la vedette de la soirée dans ce quatuor. Elle évolue avec grâce sur la piste sur n’importe quelle musique et Roan la regarde souvent avec admiration.

Lorsqu’à bout de souffle, il se dirige vers la buvette pour prendre un grand verre de jus de raisin, il aperçoit du coin de l’œil son père, Lazar, en grande conversation avec Asbec. Les deux hommes ne semblent pas d’accord du tout et le ton de voix monte, si bien que sa mère et la mère de Tia doivent intervenir pour que les hommes se séparent. Heureusement, personne ne semble avoir été témoin de l’altercation. Mais Roan est préoccupé : la montagne du Nord, son père, Magur et le chef… Que se passe-t-il donc aujourd’hui ?