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Établi sur le grand continent, Roan espère que sa vie sera désormais aussi normale que celle des jeunes gens de son âge.
Mais un événement bouleversant va le contraindre à quitter de nouveau son village pour sauver ceux qu'il aime. Durant son périple, et face au nouveau pion avancé par le cruel Dieu Zezak, va-t-il enfin découvrir son rôle dans la Prophétie ? Pourra-t-il empêcher l'avancée du culte démoniaque et trouver l'Émissaire à temps ?
À PROPOS DE L'AUTRICE
Depuis son enfance,
SP Jeanne a toujours aimé se plonger dans l’univers des livres et particulièrement de la Fantasy. Depuis plus de vingt ans au Québec, elle a créé de nombreuses histoires avec et pour ses enfants. À la suite d’une formation sur l’écriture, elle s’est finalement lancée dans la mise en page de ses récits. Ses premiers lecteurs étant toujours ses propres enfants, elle aime créer des mondes et des récits qui permettent à l’imagination des jeunes de se développer tout en véhiculant de bonnes valeurs.
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Seitenzahl: 502
Veröffentlichungsjahr: 2025
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S.P. Jeanne

Éditions Lo-Ély
www.editionsloely.com
Facebooket Instagram: Éditions Lo-Ély
Auteure: SP Jeanne
Facebook: SP Jeanne-auteure
Direction littéraire : Tricia Lauzon
Mise en page et révision : Lydia Lagarde
Correction : Anne-Laure Perez
Graphistes : Médéric Houmeau et Véronique Brazeau
Imprimerie : Marquis
Dépôt légal –
Bibliothèque et Archives nationales du Québec 2025
Bibliothèque et Archives Canada 2025
Toute reproduction, intégrale ou partielle, faite par quelque procédé que ce soit, photographie, photocopie, microfilms, bande magnétique, disque ou autre, est formellement interdite sans le consentement de l’éditeur.


Imprimé au Canada
ISBN EPUB : 978-2-89855-073-7
ISBN EPUB collection : 978-2-89855-039-3
Pour Abigaelle, qui est toujoursla première à lire mes œuvres
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PROLOGUE
— Cela fait bien longtemps que je n’ai pas eu de nouvelles de Mirësi. Je commence à m’inquiéter un peu de ce qui peut se passer sur cette petite planète.
— Je comprends, Père, et moi aussi, je me pose des questions. Je crains que mon frère ne se soit laissé séduire par l’ombre et qu’il ne pose des problèmes à Mirësi en perturbant les desseins qu’elle a pour les humains. Elle m’a dit que si cela arrivait, elle avait prévu une prophétie pour y remédier. Mais elle aurait déjà dû nous avertir si Zezak était passé à l’acte…
Les deux êtres sans âge regardent gravement en direction d’une boule bleue perdue dans un univers d’étoiles.
— Selon nos lois divines, je ne peux pas intervenir, car j’ai laissé à ta sœur le soin de tout gérer là-bas et je ne peux briser notre accord. Mais j’aimerais que tu t’informes pour moi. Tu reviendras me faire un compte-rendu à ton retour.
L’homme, resté seul, demeure songeur. Il n’a pas vu sa sœur depuis longtemps et il hésite quant à la manière d’agir. Même en se concentrant, il ne peut percevoir l’aura de Mirësi. Il prend une profonde inspiration, espérant se tromper. D’après ses connaissances, il n’y a qu’une façon de masquer la présence d’un être divin: un emprisonnement bien spécial. Il soupçonne donc Zezak d’avoir réussi à attirer la déesse dans un piège et de la détenir dans sa demeure. Si c’est bien le cas, il va devoir pénétrer sur les terres de ce dernier sans se faire repérer et apporter à Mirësi ce dont elle a besoin pour se libérer.
En réfléchissant un peu plus en détail à ce qu’il va faire, il esquisse un sourire: il ira peut-être se promener ensuite sur cette terre que sa sœur aime tant.
Une fois son plan d’action établi, l’homme ferme les yeux. Sa silhouette s’efface peu à peu alors qu’il visualise l’endroit où il a visité Zezak la dernière fois. Quelques instants plus tard, il se matérialise à bonne distance d’une immense et sombre bâtisse en partie dissimulée par un brouillard maladif. Un fossé d’eau putride l’entoure et ajoute une touche lugubre au lieu. Triste de réaliser que la lumière a quasiment disparu de l’endroit, l’être doit maintenant faire bien attention à ce que personne ne soupçonne son intervention. Il n’aura droit qu’à une seule chance.
Il ne ressent toujours pas la présence de sa sœur, pourtant il sait d’instinct qu’elle est ici. Elle porte donc certainement des chaînes faites dans un métal rare, issu du cœur d’une étoile mourante. Ce matériau retire peu à peu les pouvoirs des êtres divins qui le touchent, même si nul ne sait si l’effet est permanent, une fois éloigné de cette source malfaisante. Jamais il n’aurait imaginé que l’un des siens en ferait usage.
L’homme sort de sa poche un petit animal noir. Séba est une femelle vison particulièrement futée avec laquelle il est lié depuis sa naissance. Comme tous les familiers des dieux, elle peut parler, mais dans le cas présent, elle reste silencieuse à regarder son maître et ami.
— Ça va être difficile, ma belle. Ni Zezak ni Kuqe ne doivent percevoir ta présence. Nous sommes ici incognito. Tu pourras passer par ce fossé là-bas pour te rendre à l’intérieur. Il doit certainement y avoir quelques failles dans la structure du bâtiment que tu pourras utiliser. Nous avons très peu de temps pour réussir, sinon ils vont se rendre compte que nous sommes là. Apporte donc ceci à ma sœur.
L’homme regarde Séba partir en courant, la petite tige métallique coincée dans sa gueule, et se glisser dans le paysage morne en direction de la maison de Zezak. Puis il s’assied au sol en attendant patiemment son retour.
Quelques minutes plus tard, dans une sombre cellule, une femme emprisonnée lève la tête en entendant un léger bruit provenant de l’interstice laissé par deux dalles mal encastrées au sol. Son chien noir, à ses pieds, se relève aussi, et bien qu’affaibli par les années de captivité, il lance un discret aboiement joyeux en voyant le vison se faufiler dans la cellule. Mirësi sourit, soulagée, en prenant la clé, et salue la petite bête qui repart aussitôt. Puis elle se libère rapidement et entreprend de retirer les entraves de Chandrim. Ils restent un bref instant à se regarder en silence, puis la déesse laisse ses larmes couler tout en entourant son compagnon de ses bras frêles.
— Le temps est proche, Chandrim. À présent, nous allons pouvoir épauler nos loyaux serviteurs. Éclipsons-nous maintenant avant que mon frère maudit ne revienne!
CHAPITRE1
La tempête se déchaîne au-dessus de l’océan. Un puissant oiseau plane, profitant des courants aériens. Il ne bat qu’à l’occasion ses ailes longues et étroites. Témoin des vagues énormes qui se créent au large et se jettent sur le rivage en espérant sans doute briser ce continent qui les arrête dans leur périple, il est tout simplement heureux. S’étant mis dans le vent, il sait qu’il peut aller plus vite que tout ce qui sillonne ces mers. L’albatros sent la puissance de la nature s’exprimer dans le tonnerre et les éclairs. La luminosité baisse encore, et il perd la côte de vue.
Quelques instants plus tard, l’oiseau secoue la tête, perturbé : quelque chose essaie de l’attirer vers la terre ferme. Il sait qu’il est maladroit sur ses pattes, lui qui est le souverain du ciel, et il ne veut donc pas aller en direction de la falaise. L’idée lui revient de nouveau en tête, mais il lutte. Il ne se laissera pas dominer. Son royaume est la mer, et il y restera. Une nouvelle fois, celui qui tente de le faire venir a échoué.
Le vent souffle avec rage en haut de la falaise où un jeune homme trempé est assis sur le sol, entouré de deux chiens noirs. Ses cheveux roux sont coupés presque à ras et il lui manque l’oreille droite. Au moins, Ilsa, sa grand-mère, a pu atténuer la marque de brûlure qui lui couvrait entièrement la joue. Il ne reste désormais qu’une pâle cicatrice. Ses yeux bleus parcourent avec lassitude l’océan agité devant lui. La tempête était annoncée, mais la vieille dame a insisté pour qu’il essaie encore une fois. Depuis plusieurs jours, il tente en vain de communiquer avec le majestueux albatros. Un éternuement fait soudain sursauter les chiens.
— Je pense que l’on devrait rentrer maintenant sinon je vais encore tomber malade.
— Tant que ce n’est pas une excuse pour arrêter ton entraînement…
— Nala, tu es la pire guide que l’on puisse imaginer!
Roan lui donne une tape affectueuse avant de se lever, et les trois compères se dirigent en courant vers le village de Strehim. La pluie battante ne facilite pas la tâche de la jeune chienne à trois pattes, mais, avec courage, elle suit ses compagnons sans se plaindre. Elle s’estime déjà heureuse d’être en vie après la confrontation avec le tigre des steppes dans leur île, l’année précédente. Après une bonne dizaine de minutes, ils arrivent enfin près d’un boisé et s’enfoncent à l’abri des arbres. Plus loin, ils débouchent sur une immense clairière qui abrite à présent les villageois d’Ytir et de Terra. Le petit groupe se dirige vers l’une des maisons bâties aux abords d’un chêne colossal et entre comme un ouragan dans la demeure, sans même prendre le temps de frapper à la porte. Un bon feu crépite dans la cheminée et une odeur alléchante titille leurs narines. Roan sourit: sa mère a de nouveau excellé en cuisine.
— Déjà rentré ? As-tu réussi au moins cette fois?
— Pas encore, grand-mère…
Lors de leur installation ici, Lazar a invité sa mère à demeurer avec eux dans leur nouvelle maison. Roan en profite ainsi pour mieux connaître celle qui n’était pour lui que la doyenne de Terra, il y a encore quelques mois. Térésa apparaît à ce moment-là et regarde sa belle-mère et son fils. La vieille dame est assise dans un grand fauteuil à bascule près du feu. La dernière année n’a pas été tendre avec elle. La traversée de la mer, la construction du village et la tâche qu’elle s’est donnée pour expliquer le culte de la déesse à la population d’Ytir l’ont beaucoup épuisée. Elle a aussi entrepris d’enseigner son art de la guérison pendant l’hiver à un groupe de jeunes gens triés sur le volet. Térésa la soupçonne de garder désormais ses dernières forces pour la formation de son petit-fils.
Roan a tant mûri également! Mais pour lui non plus, cela n’a pas été facile. La femme le voit osciller entre la joie d’avoir trouvé un nouvel endroit pour vivre et la peur de son rôle dans la Prophétie, que personne n’arrive vraiment à définir. Elle sait aussi qu’il se fait du souci pour son amie Tia qui a changé depuis son enlèvement par Magur, le chaman maléfique.
À ce moment-là, Lazar entre dans la maison.
— Quel temps de chien! Oups, désolé, Nala et Chouka, mais je comprends davantage Matias quand il me parle de la saison des tempêtes dans ce pays… Mais bon, une fois qu’on aura passé une année complète ici, je suis persuadé que nous pourrons mieux nous adapter. Roan, tu devrais aller te changer tout de suite: quelle idée de rester planté au milieu du salon avec des vêtements tout mouillés!
Quelques instants plus tard, les quatre membres de la famille Torson se retrouvent pour le souper et Roan leur explique son exercice avec l’albatros. Il a du talent pour faire passer ses échecs avec humour et ses parents rient de bon cœur en l’entendant raconter son essai infructueux pour amener l’oiseau vers lui. Ilsa se contente d’écouter en silence, la mine grave.
— Grand-mère, cela fait de nombreuses semaines maintenant que tu me demandes de travailler mon don avec les animaux. Mais, si un jour, comme tu le répètes souvent, il me faut affronter les sbires de Zezak qui utilisent la magie noire, à quoi cela va-t-il me servir de savoir communiquer avec les bêtes? Est-ce que cela n’aurait pas été mieux que la déesse m’offre le pouvoir de faire tomber des éclairs sur mes ennemis ou d’ouvrir la terre en deux pour les engloutir? Je n’arrive même pas à forcer un oiseau à venir me rejoindre…
— Roan, as-tu écouté la moindre de mes leçons sur la déesse? Rappelle-toi qu’elle n’utilise pas la manière forte pour convaincre, mais toujours la persuasion. Le don que tu as reçu pour communiquer avec les animaux te servira un jour si tu apprends à le développer.
— C’est vrai, mon fils, la déesse ne fait jamais d’erreur quand elle octroie ses grâces. Tu comprendras mieux au fur et à mesure que tu avanceras dans la vie et ta guide t’aidera aussi.
— Peut-être… Malheureusement, pour le moment, Nala a l’air autant perdue que moi à ce sujet…
Roan a appris sur le bateau qui les a amenés ici que sa compagne si particulière est en fait une guide envoyée directement par la déesse. La chienne noire gémit au pied du garçon, car elle n’arrive pas à se remémorer en quoi consiste sa mission. Elle sait juste que chaque guide a reçu des instructions spécifiques pour épauler son propre maître, mais elle n’a aucune idée de ce que Roan doit faire ni dans quel domaine elle peut l’aider. Pour alléger l’atmosphère, Térésa essaie de changer de sujet.
— Lazar, a-t-on des nouvelles de l’équipe de reconnaissance?
— Oh oui! J’allais oublier… Varec nous a annoncé au conseil que Matias leur a finalement envoyé un message: ils devraient rentrer dans moins d’un mois. Roan, ton ami Sacha sera bientôt de retour!
Roan sourit à cette nouvelle. Cela fait déjà trop longtemps que Sacha est parti maintenant. Il a hâte d’entendre ce qu’il a découvert à Aarde.
Une bonne nuit de sommeil a raison du rhume qui menaçait le jeune homme. Il ouvre lentement les yeux, tandis que les rayons du soleil inondent la pièce et lui caressent le visage. Il s’est levé plus tard que d’habitude. Cela fait bientôt un an qu’il avait perçu les premiers signes du réveil du volcan près d’Ytir. Il se remémore alors la traversée de la mer jusqu’au grand continent: Aarde.
Guidés par Matias, les bateaux ont longé la côte hostile de la grande terre jusqu’à cet endroit. Ils ont abordé dans une crique et un groupe d’exploration est monté en haut de la falaise qui surplombe les eaux. En se dirigeant vers l’intérieur des terres, les membres ont trouvé la forêt. En accord avec Varec, le nouveau chef désigné pour veiller sur les gens d’Ytir, le Conseil des Sages a décidé de s’installer à cet endroit. Il a fallu de nombreuses semaines pour défricher et ériger suffisamment d’habitations pour tout le monde. Pendant ce temps, des équipes s’occupaient de semer pour obtenir une récolte d’automne nécessaire à leur survie pendant la saison froide. L’abondance de gibier dans la forêt les a aidés également à se préparer pour leur premier hiver dans cette nouvelle patrie. Varec a demandé au Conseil des Sages de l’épauler pour gérer le village, qui a été nommé Strehim.
Depuis qu’il a débarqué sur Aarde, les journées de Roan sont très chargées. Après le défrichage et la construction des maisons, Varec a encouragé tous les jeunes hommes et les jeunes femmes à participer à des séances d’entraînement de base au maniement des armes. Il veut que le village soit en mesure de se défendre dans le cas où un ennemi les menacerait. Devant l’enthousiasme exprimé par Sacha pour ce projet, Viktor et Roan n’ont pas eu d’autre choix que de suivre leur ami. Mais le fils de Lazar ne le regrette pas. Il se dit même que s’il avait eu cette formation plus tôt dans sa vie, il aurait eu beaucoup plus confiance en lui lors de son périple dans la steppe, et surtout, il aurait peut-être réagi différemment face à Magur… Quoique, la magie noire lui fait encore très peur.
Un jour par semaine, Ilsa, qui préside toujours le Conseil des Sages, réunit tout le village. Elle leur enseigne le plan de la déesse et les cruels desseins de son frère maléfique. Malgré le scepticisme de certains jeunes, elle continue et ne s’offusque pas: tout le monde a le droit de choisir de croire ou non.
Pendant la traversée de la mer, la grand-mère a également aidé Roan à prendre conscience de son don, et surtout à oser s’ouvrir pour communiquer avec les animaux de toute espèce. Bien vite, il s’est rendu compte que son aïeule ne pouvait interagir qu’avec Chouka, son guide. Quand il s’en est inquiété, elle a juste ri en disant que ce n’était pas sa tâche de percevoir les émotions des animaux ou de les influencer.
Le jeune homme s’est également rapidement aperçu que ce n’était pas aussi facile qu’il l’imaginait au début. Au moment où il a retrouvé Nala sur le bateau, le lien s’est rétabli sans délai et ils ont commencé à échanger par la pensée de façon naturelle au bout de quelques jours à peine. Il n’a jamais tenté de comprendre ce qui se passait. Avec les exercices donnés par sa grand-mère, il a dû essayer de ressentir les pensées des oiseaux, des poissons, et plus tard, des animaux de la forêt. Mais honnêtement, le garçon trouve cela difficile et il ignore pourquoi il doit travailler autant, alors que la plupart du temps, il récolte juste un mal de tête le soir en se couchant et ne voit aucun progrès notable.
Nala ne peut malheureusement pas beaucoup l’aider; le choc causé par le coup puissant du tigre des steppes, qui lui a arraché la patte avant et qui l’a projetée violemment contre un arbre, lui a fait perdre une partie de sa mémoire. Elle se désole souvent et se lamente de ne servir à rien. Sans la présence de cette étoile blanche autour de l’œil droit, qui contraste avec son pelage ébène, elle ne serait qu’une chienne ordinaire avec qui son maître a la faculté de communiquer par la pensée. C’est le vieux Chouka qui soutient Nala et l’aide à ne pas perdre espoir dans son rôle, même si pour le moment, tout comme le jeune homme, elle ne comprend pas en quoi cela consiste.
Depuis qu’ils sont arrivés sur le continent, le jeune homme ne passe presque plus de temps avec ses amis d’enfance. Au moins, cet automne, grâce aux entraînements de Varec, il a pu côtoyer Sacha et Viktor et échanger avec eux plusieurs fois par semaine. Mais les réunions dans leur cabane secrète lui manquent beaucoup. Avec l’approche de l’hiver, Sacha a accepté de partir en reconnaissance dans le pays avec Matias et Kane. De son côté, Viktor se consacre à l’étude de la médecine avec Ilsa et quelques autres jeunes du village de Terra. Tia, quant à elle, se prépare à devenir professeure. Au grand désespoir de Roan, il ne la croise que rarement désormais, et a même l’impression qu’elle fait tout pour l’éviter.
Le garçon se retourne dans son lit et décide de retarder le lever. Et s’il prétendait être malade juste aujourd’hui? Certainement que sa mère le croirait; après tout, il a passé plusieurs heures dehors sous la pluie la veille. Que cherche donc à obtenir sa grand-mère? Comment pourrait-il contraindre un albatros à venir vers lui? Il commence à peine à saisir distinctement les pensées de quelques animaux, mais il est loin d’avoir le pouvoir de les influencer. De toute façon, à quoi cela servirait-il contre la magie noire que donne Zezak à ses fidèles?
Il voit encore Magur dans son cercle de pierres. Il se souvient de ses propres jambes qui avançaient malgré lui. Il peut encore ressentir la panique qui l’a envahi quand Magur a forcé Varec et Tia à se diriger vers le cratère fumant eux aussi. Et puis, il y a eu cette vision du dieu maléfique… Si Zezak est assez fort pour manipuler le corps des humains et si la peur qu’il inspire paralyse les gens qui essaient de s’opposer à lui, que peut-il faire avec son pauvre pouvoir? Même la doyenne est incapable de lui répondre, mais elle l’encourage à croire et à continuer à développer son don. Le garçon soupire; avec un peu de chance, ils sont maintenant bien isolés à Strehim et plus jamais de sa vie il n’entendra parler de ce dieu.
— Roan, tu es réveillé ?
Térésa a monté les escaliers et frappe maintenant doucement à sa porte.
— Le petit déjeuner est prêt!
— Est-ce que je peux rester au lit, juste aujourd’hui?
La femme ouvre alors la porte en grand, l’air surpris.
— Ne me dis pas que tu as oublié que c’est le jour de l’Alliance! Ta grand-mère est partie aux aurores pour finaliser le tout avec le Conseil des Sages. Après la belle tempête d’hier, nous avons la bénédiction d’avoir un magnifique soleil ce matin pour cette journée spéciale.
En réalité, Roan a complètement oublié le grand événement. Pourtant, depuis leur arrivée ici, Ilsa les prépare tous pour ce moment précis. Le garçon se lève donc rapidement, ayant une pensée pour Tia. Cela fait déjà plusieurs semaines qu’il ne l’a pas vue, et il espère qu’elle va bien, car de leur quatuor d’amis, c’est celle qui a changé le plus après l’épreuve de la montagne du Nord. Elle a l’air plus fragile et est souvent distraite, même si elle fait tout pour que personne ne le remarque. Alors qu’il avait l’habitude de la voir éclatante et pleine d’énergie, elle est désormais plus réservée. Varec lui a avoué que sa sœur cauchemardait régulièrement, mais qu’elle ne voulait en parler avec personne, même pas avec sa propre mère. De plus, Ilsa a essayé de l’aider avec des herbes médicinales, mais en vain. Aujourd’hui, Roan compte sur le grand repas prévu après la cérémonie de l’Alliance pour avoir l’occasion de bavarder avec elle.
Pendant le déjeuner, le jeune homme essaie de connaître la date exacte de l’arrivée de Sacha, mais Lazar n’a pas plus d’informations que ce qu’il a donné la veille. Son père leur confie:
— Nous avons bien besoin de savoir ce qui se passe sur le reste du continent pour planifier nos agissements pour les prochaines années. En ce moment, nous vivons reclus, mais nous ne sommes plus sur notre île. Nous avons sûrement de belles occasions de nous développer ici en entrant en interaction avec les villages alentour.
— Oui, Lazar, mais d’un autre côté, Matias ne semblait pas très confiant avant de partir. J’ai pu parler avec d’autres habitants de Terra qui avaient fui Aarde. Ils racontent qu’il a déjà existé une société secrète traquant et éliminant tous ceux qui osaient croire à la déesse. Ils prétendent même que Zezak avait un culte officiel dans certaines régions.
— C’est pour cela qu’il me tarde d’entendre leur rapport, Térésa. Dire qu’ils sont partis au début de l’hiver et que nous sommes déjà avancés dans la saison printanière…
Le reste du repas se passe en silence alors que les trois personnes sont plongées dans leurs pensées. Bientôt, un jappement joyeux résonne dans la cuisine et Nala déboule en battant la queue. Elle essaie de tirer le pantalon de Lazar.
— Roan, peux-tu dire à ta chienne de ne pas déchirer mes vêtements, s’il te plaît?
Le garçon s’arrête un instant en penchant la tête, puis il sourit.
— Elle veut juste nous prévenir que si on traîne encore, nous allons manquer le début de la cérémonie et que grand-mère ne sera pas contente! En fait, c’est Chouka qui l’envoie.
— Oh! Je comprends mieux. D’accord, ma chère Nala, on se dépêche et on va rejoindre tout le monde!
CHAPITRE2
Le nom de leur nouveau village, Strehim, a été tiré d’un ancien dialecte. Il signifie: « place de refuge ». En effet, les villageois aspirent maintenant à la paix et au repos, après les événements qui se sont déroulés sur leur île. Les épreuves de la dernière année et le voyage de près de deux mois par bateau ont permis à tous de mieux se connaître et de tisser des liens solides. Chacun a cependant dû affronter des défis personnels. D’un côté, les habitants de Terra devaient puiser en eux le courage de revenir sur le grand continent. De l’autre côté, les gens d’Ytir devaient apprendre à se pardonner des années d’aveuglement et à vivre avec le souvenir de ceux qui s’étaient sacrifiés.
Fier d’avoir pu les aider à s’organiser, Varec observe le rassemblement de toutes ces personnes. Le jeune homme a proposé de diriger le village conjointement avec le Conseil des Sages. Son oncle, Chiron, l’instruit et le guide dans son rôle de gouvernant, mais son père, Asbec, lui manque cruellement parfois.
Il se sent surtout impuissant face aux difficultés que rencontre sa sœur, Tia. Elle est restée prostrée dans sa cabine sur le bateau pendant presque toute la traversée, mettant son masque de bonne humeur uniquement lorsque Sacha, Viktor et Roan étaient dans les parages. Depuis leur établissement à Strehim, elle semble un peu plus en paix, mais il l’entend pleurer souvent tard la nuit, ou crier quand elle fait des cauchemars. Même la doyenne, Ilsa, n’a pu lui apporter du soulagement. Varec voit sa cadette faire semblant que tout va bien dès qu’elle passe le seuil de la porte de leur maison. Lorsqu’elle lui avait annoncé qu’elle voulait devenir professeure dans leur petite école, Varec avait été soulagé qu’elle se découvre enfin une passion. Depuis le début de l’hiver, elle seconde donc les trois enseignantes actuelles et se donne corps et âme pour apprendre ce métier. Grâce à la compagnie des enfants, elle est plus sereine et elle a même recommencé à rire de ses blagues idiotes.
Pour le moment, le jeune homme regarde avec joie les habitants s’installer sur les bancs aménagés sur la place. Ilsa a préparé tout ce beau monde pour la cérémonie de l’Alliance. Ceux de Terra viennent soutenir leurs amis d’Ytir. Car aujourd’hui, ceux-ci deviendront officiellement, tout comme eux, des disciples de Mirësi. Ils devront prendre conscience qu’en servant la déesse, ils déclarent ouvertement la guerre à Zezak. C’est pour cette raison également que Varec a hâte que le groupe de Kane revienne avec des informations concernant le culte du dieu maléfique sur Aarde.
Le brouhaha de l’assemblée s’estompe alors que le Conseil des Sages entre sur la place. Ils ne sont plus masqués et tout le monde connaît à présent le visage de ces vieillards. L’oncle de Varec lui adresse un clin d’œil alors qu’il s’assied à ses côtés. Ilsa, elle, reste debout. La doyenne du Conseil a les larmes aux yeux. Elle peut enfin accomplir une partie du rôle que Mirësi lui a confié : enseigner la vérité. Son fidèle Chouka ne la lâche pas du regard. Il agite la queue tellement fort que Varec se demande s’il ne va pas finir par frapper l’un des Sages. Il cherche des yeux sa mère et sa sœur dans la foule, tout en remarquant, amusé, que Roan a réussi à s’asseoir près de Tia. Varec reporte ensuite son attention sur le déroulement de la cérémonie.
Après avoir souhaité la bienvenue à tout le monde, Ilsa fait venir l’un de leurs enfants à l’avant. Le petit garçon, tout impressionné, garde les yeux baissés vers le sol. C’est pourtant d’une voix claire et forte qu’il récite fièrement:
Le chien et le corbeau se tiennent main dans la main,
Pour accomplir le Plan et espérer en de meilleurs lendemains.
Le chien est patient, le corbeau ne l’est pas,
Il croit pouvoir gagner et imposer sa propre loi.
Le chien est très déçu, mais n’a hélas pas d’autre choix
Que de chasser l’intrus et de bannir le hors-la-loi.
Le corbeau rouge a un jour sa revanche cependant,
Le chien noir enchaîné, il peut régner pour un temps.
Pourchassant les serviteurs de son ennemi, il gagne le cœur des gens,
Mais dans son orgueil, il oublie le plus important:
La lumière brille plus fort quand elle est dans l’obscurité,
L’Émissaire se révèle toujours au moment prophétisé.
Le chien et le corbeau se tiennent main dans la main,
Mais à la fin de l’histoire, il ne reste que le chien.
Dire qu’il y a encore quelques mois, personne de l’ancien village d’Ytir ne comprenait ce poème. Heureusement, tout est devenu limpide depuis qu’Ilsa leur a enseigné le conflit entre la déesse et son frère jaloux. Pendant la suite de la cérémonie, la doyenne leur remet en mémoire la création de ce monde, le plan du père de Mirësi et de Zezak ainsi que les points de vue divergents de la fratrie sur la manière de gouverner les hommes. Ensuite, elle leur rappelle que lors des dernières décennies, le corbeau rouge a eu sa revanche: beaucoup de grands prêtres de Mirësi ont été pourchassés et tués par les sbires du dieu maléfique. Certains de ces disciples avaient un rôle plus précis et la déesse leur a envoyé un guide spécial pour mener à bien leur mission: un chien noir avec une étoile blanche autour de l’œil. La vieille dame continue en expliquant que Strehim est béni, car il y a deux représentants officiels de la déesse parmi eux, signe que la Prophétie arrive bientôt à son terme. Roan ne se sent pas à l’aise quand les regards convergent vers Nala et lui. Non seulement il ne sait pas encore ce qu’il doit accomplir, mais surtout, il ne veut décevoir personne. Viktor est persuadé que c’est lui l’Émissaire et qu’il va sauver le monde… Mais Roan ne l’espère pas, car souvent, dans de telles histoires, c’est le genre de héros qui meurt à la fin.
Il sent une légère pression sur son épaule et voit Tia lui adresser un sourire, comme pour le rassurer. Une chaleur l’envahit tout à coup et il laisse ses pensées négatives de côté. Aujourd’hui, il doit réaliser quelque chose de bien plus important, et il s’efforce donc de revenir au discours de sa grand-mère.
Ilsa leur explique la difficulté de communiquer avec la déesse depuis plusieurs années. Même si elle avoue ne pas comprendre tout à fait ce qui s’est passé, elle soupçonne Zezak d’en être responsable. Grâce aux textes sacrés que le village a en sa possession, les Sages ont appris qu’un immense conflit aura bientôt lieu, mais personne ne sait quand exactement. Cependant, il est clairement écrit que les disciples de Mirësi et ceux de son frère devront s’affronter, et qu’un seul en sortira vainqueur. Selon la prophétie du chien et du corbeau, les alliés de Mirësi n’ont rien à craindre, mais la doyenne ajoute quand même que la victoire ne se présente pas toujours de la façon dont on s’y attend.
Sur le bateau, la grand-mère de Roan leur a montré un petit livre, tout abîmé, apporté des contrées d’Aarde par la fondatrice de Terra. Alors que cette femme fuyait la répression du culte de Mirësi, toute sa famille a été tuée sauf son frère et elle-même. Pendant qu’ils étaient en cavale, traqués par des miliciens, un étranger leur est apparu et leur a donné ce livre. Il leur a demandé de le conserver précieusement et de partir vers le sud. Il leur a ensuite indiqué où trouver un navire et leur a demandé de prier pour que la déesse les amène en lieu sûr. En chemin, ils ont rencontré différents réfugiés de la Grande Purge, et tous ensemble, les disciples de la déesse ont pris la mer et ont finalement accosté sur une île où ils ont bâti Terra. La femme et son frère faisaient partie du premier Conseil des Sages, il y a plus de trente ans.
C’est grâce aux écrits du livre saint qui contient, entre autres, la Prophétie, qu’ils ont conservé l’histoire des dieux.
Ce matin, chacune des personnes présentes va s’engager devant Ilsa et Chouka, son guide: à toujours suivre les enseignements de Mirësi, à garder ses préceptes au quotidien et à défendre la cause de la déesse, où qu’ils se trouvent. Roan, la boule au ventre, sent que sa vie prend un nouveau tournant et il se demande s’il va dans la bonne direction.
— Bien sûr que l’on prend la bonne décision!
— Nala, tu espionnes mes pensées?
— Tant que tu n’apprends pas à protéger ton esprit, j’y ai accès, tout comme tu as accès au mien si tu te concentres.
— Mais il n’y aura plus de retour en arrière et nous ne savons toujours pas quel rôle nous avons dans la Prophétie! Et si je ne suis pas à la hauteur des attentes de tout le monde et que je fais tout rater? J’aimerais juste avoir une vie normale et tranquille, comme toutes les autres personnes du village…
— Et passer plus de temps avec Tia, n’est-ce pas?
Roan est sur le point de répliquer quand tout le monde se lève soudainement. Ses parents se tiennent la main, le visage rayonnant, pendant qu’Ilsa récite la promesse qu’ils vont devoir maintenant honorer. Pendant qu’il lève la main droite pour s’engager envers la déesse, deux choses se produisent simultanément.
Tout d’abord, il voit Tia tomber à ses côtés en poussant un cri.
Ensuite, l’environnement autour de lui devient flou et il se retrouve dans le rêve récurrent qu’il faisait lorsqu’il vivait sur son île.
Il est debout sur le promontoire dans la grande salle de la Convocation. Nala est près de lui cette fois et semble perplexe. La foule qui était présente dans ses songes précédents a disparu. L’immense porte avec ses deux battants de bois sombre est fermée. Par contre, le jeune homme distingue mieux le dessin qui les orne, et il reste surpris en réalisant que c’est le même symbole que sur le collier de sa grand-mère: un cercle formé des différentes phases de la lune avec en son centre une flamme. Superposée à la flamme, une silhouette de femme pose sa main sur la tête d’un énorme chien. Roan se demande ce qu’il doit faire et n’ose bouger de sa place.
— Viens, Roan, je vais te la présenter.
Le garçon sursaute alors qu’une personne lui prend le bras. Il se retourne brusquement et se retrouve face à la petite fille rousse qu’il a aperçue la première fois où il a eu cette vision. Elle lui sourit; il y a quelque chose de familier en elle. Ses yeux bleus pétillent de joie et le mettent en confiance. Ensemble, ils descendent les escaliers et traversent tranquillement la grande salle, suivis par Nala. La fillette pose beaucoup de questions sur Lazar et Térésa, sur Ilsa et sur leur nouveau village, Strehim. Étonné, Roan répond de son mieux au déluge d’interrogations.
— Moi aussi, j’aurais tellement aimé vivre toutes ces aventures avec vous! Mais bon, nous avons chacun notre rôle à remplir…
— Je ne comprends pas ce qui se passe, je rêve, n’est-ce pas?
— Qui pourrait le dire?
— J’étais à Strehim pour faire alliance avec…
— Je sais, c’est pour cela que l’on m’a donné l’autorisation de venir te chercher… Elle est de retour, tout va aller beaucoup mieux maintenant! Je suis tellement heureuse de la revoir! Allez, dépêche-toi, tu ne pourras pas rester ici trop longtemps.
À ce moment, Roan sent une présence écrasante envahir l’espace. Il en a le souffle coupé. Cependant, l’expérience est différente de sa rencontre avec Zezak: la chaleur qui se diffuse dans son corps et dans son esprit l’emplit d’un amour et d’une paix extraordinaires. Il n’ose se retourner pour regarder le trône vers lequel ils se dirigeaient quelques instants plus tôt. À la pensée de celle qui y est installée, les larmes lui montent aux yeux. Est-ce possible? Est-ce bien ce qu’il attendait? La petite fille l’observe en souriant. Nala s’est aplatie sur le sol et garde la tête baissée en signe de soumission. Son maître cherche à déchiffrer les pensées de la chienne, mais le tourbillon d’émotions qui envahit l’esprit de l’animal est trop important. La respiration de Roan s’accélère alors qu’il pivote finalement et se met immédiatement à genoux, tête baissée.
Lorsque la voix chaude l’invite à se tenir debout, il ne sait si ses jambes pourront le soutenir.
— Roan Torson, sois le bienvenu.
La femme devant lui irradie d’une lumière éclatante, mais pas aveuglante. Une puissance phénoménale se dégage de sa personne. Ses beaux cheveux cuivrés descendent jusqu’au sol, et ses grands yeux mauves, sur son visage pâle, scrutent intensément le garçon. La déesse est vêtue d’une longue robe blanche, serrée à la taille par une ceinture dorée. D’amples manches couvrent la totalité de ses bras. Elle porte au cou un médaillon semblable à celui d’Ilsa.
Roan reste pétrifié, ne sachant comment se comporter. Une petite main se faufile alors dans la sienne. La fillette rousse l’emmène plus près du trône en lui glissant à l’oreille:
— Tu n’as pas beaucoup de temps, il faut en profiter, c’est la seule fois où tu pourras venir ici avant longtemps.
Roan ne trouve pas les propos rassurants, mais il se ressaisit tout de même et en s’inclinant, il se décide à parler.
— Déesse, je ne sais pas si je suis dans un rêve ou non. Selon ma grand-mère, vous ne communiquez plus avec personne depuis que votre frère vous en empêche…
— Oui, ma servante Ilsa a raison. Il y a trente ans, lors de la purge, la douleur et la tristesse m’ont fait relâcher ma vigilance et il a réussi à m’emprisonner. Maintenant, j’ai pu revenir; je ne te donnerai pas les détails, mais je t’ai convoqué en ce jour, car le temps de la Grande Confrontation approche. J’aimerais donc te demander, Roan: es-tu prêt à me servir de tout ton cœur et de toutes tes forces? Est-ce que l’Alliance que tu fais aujourd’hui, tu la fais de ton plein gré ?
Le jeune homme met un genou à terre et la voix remplie d’émotion, il répond:
— Oui, Mirësi, je m’engage aujourd’hui à te servir et à faire de mon mieux pour être un disciple fidèle. Mon bras est à ton service et mon cœur t’honorera à jamais.
La femme sourit, pleine de bonté. Pourtant, ce qu’elle doit requérir à cet instant du jeune homme la peine. Elle sait que Roan n’en comprendra la portée que beaucoup plus tard. Malgré tout, il est important qu’elle le mette en garde.
— Acceptes-tu également les souffrances et les afflictions que tu devras subir en mon nom? Acceptes-tu de donner ta vie si nécessaire pour remplir ta mission jusqu’au bout et aider à ce que la Prophétie s’accomplisse?
Roan acquiesce solennellement.
Mirësi ferme les yeux un bref instant, puis elle s’approche du garçon toujours agenouillé devant elle. Elle étend la main et lui touche le front.
— Ainsi soit-il! Je t’accorde une autre grâce: le don de commander aux éléments de la nature. Tu comprendras son utilité le moment venu. Je ne te le cache pas, Roan, ton chemin sera long et difficile. Mais ne perds jamais espoir ni courage. Nala, que voici, restera toujours à tes côtés… Maintenant, il te faut aller, mais avant de partir, tu peux me poser une unique question.
Le jeune homme réfléchit brièvement.
— Quel est mon rôle dans la Prophétie?
Mirësi prend une expression amusée.
— Sache que ce n’est pas toi qui portes le fardeau du rôle de l’Émissaire, Roan. Pour le reste, tu trouveras ce que tu cherches dans l’ancien temple de Bolusa. Je dois également t’aviser que la Prophétie sera pleinement accomplie l’année prochaine.
Puis la déesse se tourne vers la chienne noire. Nala n’a pas quitté des yeux le compagnon canin de Mirësi; elle aussi converse avec son aîné et mentor.
— Nala, je peux également t’accorder un souhait. Veux-tu que je restaure ta patte ou préfères-tu te rappeler ce que Chandrim t’a enseigné avant que tu ne sois envoyée comme guide auprès de Roan?
Soudain, tout devient de nouveau trouble pour Roan. Il a juste le temps d’entendre la petite fille rousse lui crier « Dis bonjour à mère de ma part! » et de voir le regard grave de la déesse, avant de perdre connaissance.
CHAPITRE3
Roan se réveille en sursaut quand une langue râpeuse lui lèche le bras qui pend hors du lit.
— Nala, c’est bon, je me lève!
Subitement, tout lui revient en bloc: la cérémonie, la vision, la déesse, sa sœur… Il n’aurait jamais imaginé voir cette dernière un jour. Même si c’était juste un songe, il a l’impression de sentir encore sa petite main dans la sienne, le guidant et l’encourageant. Il passe en revue ce qui vient de se produire. En y réfléchissant bien, il n’a toujours aucune idée de la fonction qu’il doit occuper dans le plan de Mirësi. Mais le fait qu’il ne soit pas l’Émissaire a ôté un poids de ses épaules. Le seul indice qu’il a récolté est la référence à Bolusa, mais il n’a jamais entendu parler de ce lieu. Et les paroles de la déesse sur les souffrances qu’il va devoir endurer ne le rassurent pas non plus. Il ouvre alors son esprit.
— Qu’en penses-tu, Nala? Qu’as-tu obtenu finalement?
La chienne saute sur le lit et Roan remarque qu’elle n’a toujours que trois pattes.
— Un bien plus précieux qu’une patte. Je me souviens maintenant des enseignements que Chandrim a donnés à tous les guides, ainsi qu’une grande partie de mon rôle auprès de toi! Je vais vite trouver Chouka pour en discuter avec lui.
— Attends, Nala! Tu ne peux rien me dire de plus?
— Non, je te donnerai des directives au fur et à mesure. À tout à l’heure!
Et, sans lui laisser le temps de répondre, la chienne noire s’élance hors de la pièce.
C’est à ce moment que Roan réalise qu’il se trouve dans la maison médicale du village. Au pied du lit, il reconnaît sa mère endormie. Au moins, ses échanges avec Nala ne l’ont pas réveillée. Une chance qu’il communique par la pensée avec sa chienne! Alors qu’il tente de se lever, Térésa ouvre les yeux, se précipite à son chevet et le prend dans ses bras.
— Tu nous as fait une de ces peurs pendant la cérémonie de l’Alliance! Que t’est-il arrivé ? Ton visage rayonnait étrangement, et après t’avoir examiné, Ilsa a dit que nous devions juste te laisser dormir. Cela fait deux jours que tu es sans connaissance… Mais, au moins, tu as l’air d’aller bien. Tia aussi se remet de ses émotions.
— Que lui est-il arrivé ?
— Je ne sais pas vraiment, ta grand-mère marmonnait à propos de la blessure que le corbeau de Magur lui a infligée à l’épaule et de la fatigue de l’hiver. Ton amie est dans la pièce d’à côté si tu veux aller la voir. Mais il faut te faire examiner avant.
— Je vais bien, mère, ne t’inquiète pas. Tu devrais rentrer à la maison pour te reposer. Je vais vous rejoindre bientôt et vous expliquer ce qui s’est passé.
Le jeune homme s’assied lentement sur le bord du lit. Térésa en profite pour aller chercher l’apprenti médecin de garde avant de partir. Aujourd’hui, justement, c’est Viktor qui entre dans la pièce en souriant. Roan trouve cela bizarre de se faire ausculter par son ami, mais il sait que celui-ci prend ses responsabilités au sérieux. Il continue de lire beaucoup sur tous les sujets possibles, mais depuis le voyage en bateau, il s’est découvert une passion pour la médecine et il apprend vite.
— Allez, Roan! dit-il tout en l’inspectant. Raconte-moi un peu, ta nouvelle aventure…
— Comment ça, Viktor?
— Ne me dis pas que tu t’es simplement évanoui. Ton cœur battait à cent à l’heure, tu aurais dû mourir avec cette cadence-là. Tu avais le visage rayonnant et le corps brûlant. Ilsa ne s’est pas inquiétée le moins du monde, et elle n’a rien voulu m’expliquer. Crois-moi, j’ai épluché tous les ouvrages de médecine que j’ai pu trouver hier, en vain. J’étais vraiment troublé ; puis une idée étrange m’a traversé l’esprit… Et tu sais où j’ai finalement trouvé la réponse que je cherchais? Dans le livre sacré ! Il y a une description d’une personne qui entre en communion avec la déesse… Alors, vas-y, raconte-moi, s’il te plaît!
Roan lui décrit la grande salle et lui rapporte les paroles de Mirësi. Il termine par sa rencontre avec sa petite sœur. Viktor en a les larmes aux yeux.
— Je suis heureux pour toi, mon ami. Mais d’énormes responsabilités viennent avec cela, n’est-ce pas? Même si tu n’es pas l’Émissaire, tu dois avoir un rôle important à tenir! En tout cas, je serai toujours à tes côtés si tu as besoin de moi pour aider la déesse. Je vais faire quelques recherches concernant le lieu nommé Bolusa et je te tiens au courant si je trouve quelque chose.
— Pour passer à un autre sujet, Viktor, comment va Tia?
Viktor reste silencieux un instant, ne sachant pas s’il doit révéler à Roan le fond de sa pensée.
— Son cas est différent de toi. Ta grand-mère pense que c’est le contrecoup d’un épuisement mental et physique, et qu’elle ne s’est jamais totalement remise du traumatisme survenu lors de son enlèvement par Magur. Sa blessure à l’épaule, le trou provoqué par cet oiseau de malheur, s’est de nouveau infectée, et il a fallu lui administrer des soins en urgence, car la fièvre est rapidement montée. Elle s’est réveillée hier, mais Ilsa a demandé qu’on la garde en observation jusqu’à aujourd’hui. J’ai discuté un peu avec elle et elle ne semble se souvenir de rien; par contre, elle a fait beaucoup de cauchemars cette nuit… Écoute, Roan, j’ai la désagréable sensation que…
— Ah, les garçons! Vous êtes là ! Roan, je suis heureuse de voir que tu as l’air en bonne santé.
Tia fait irruption dans la chambre et Roan, en rougissant, remet rapidement sa chemise. Durant le voyage de retour du volcan jusqu’à Terra, elle ne lui a jamais exprimé ce qu’elle a vécu avec Magur, ni à lui ni même à son grand frère dont elle est si proche. Ses yeux noisette semblent moins lumineux et son sourire paraît plus terne, pourtant les sentiments de Roan pour elle n’ont pas changé. Viktor, très discret, s’éclipse à ce moment-là. Il gardera pour lui les impressions qu’il a eues en voyant Tia la veille. Les deux jeunes gens se regardent, un peu gênés, puis se mettent à parler en même temps:
— Je suis…
— Toi d’abord!
— Non, vas-y!
Ils éclatent de rire, puis discutent de tout et de rien, juste pour le plaisir de se retrouver un peu. Roan ne souhaite pas partager l’expérience qu’il vient de vivre avec la déesse, pensant que cela risque de gâcher cet instant magique. Le temps file, mais aucun d’eux ne veut partir en premier. Au bout d’un moment, le silence s’installe tout de même. Roan sent son cœur accélérer: c’est maintenant ou jamais! Alors, rapidement, il se rapproche de la jeune fille, lui prend les mains et bafouille, lui demandant si elle veut bien accepter de le fréquenter. Tia n’est pas certaine d’avoir bien entendu les paroles confuses qui sont sorties de la bouche de Roan, surtout que ce dernier a gardé la tête baissée. Mais l’air gêné du garçon lui fait bien comprendre ce qu’il souhaite. Elle le regarde sans répondre et sonde ses propres sentiments. Ces derniers mois ont été difficiles pour elle, et un conflit fait rage dans son cœur… Mais après tout, elle a droit à un peu de bonheur elle aussi. Depuis quelques années, elle a bien remarqué que Roan développait pour elle un sentiment plus profond que de la simple amitié. Cependant, jusqu’à présent, elle ne se sentait pas prête à s’engager dans cette relation. Maintenant, sa demande lui réchauffe le cœur, car elle a besoin de se sentir valorisée et aimée pour ce qu’elle est, sans aucun jugement sur ce qui s’est passé à Ytir. Elle lui relève la tête et pose doucement un léger baiser sur ses lèvres en guise de réponse. Roan reste pétrifié et devient rouge écarlate.
Le mois qui suit, le printemps se prépare à céder tranquillement sa place à l’été et les tourtereaux essaient de se retrouver le plus souvent possible. Au grand regret d’Ilsa, Roan bâcle et néglige son entraînement. Elle s’en plaint même à Lazar, qui, lui, trouve ça tout à fait normal.
Les jours passent et finalement, le moment que Roan attend aussi avec impatience arrive: l’équipe de reconnaissance rentre au village. Il a hâte de savoir pourquoi ils ont mis plus de temps que prévu à revenir et espère que rien de fâcheux ne leur est arrivé. Pour le moment, ils sont en réunion avec Varec et le Conseil des Sages. Son père, Lazar, et quelques autres membres influents de leur communauté y assistent également.
Viktor arrive en courant vers la maison de son ami, et lorsqu’il entre, Tia converse déjà avec Térésa et Roan. Viktor doit avouer que depuis que Tia et Roan se fréquentent, la jeune fille a l’air d’aller beaucoup mieux. Elle a même retrouvé le sourire, et il espère que le pire est derrière eux et que finalement, il ne devra jamais partager avec qui que ce soit les doutes qu’il a eus quelques semaines plus tôt.
Roan laisse sa mère et ses deux amis discuter ensemble. Il a un étrange pressentiment et il essaie de communiquer une nouvelle fois avec Nala, qui a bien voulu jouer les espionnes pour lui. Malheureusement pour la chienne, Chouka monte la garde et l’empêche de s’approcher trop près. Elle a quand même pu avertir son maître que l’atmosphère est pesante. Au soleil couchant, l’un des conseillers vient frapper à leur porte pour les inviter à une réunion exceptionnelle du village. Le jeune homme a tellement hâte qu’il court presque jusqu’à la salle pour essayer de revoir son ami Sacha. Tia et Térésa ont un peu de mal à suivre, mais Viktor est aussi impatient que lui.
Lorsqu’ils arrivent tous devant la maison de l’assemblée, ils voient une foule impressionnante. Les gens entrent en ordre et s’installent sur les bancs, guidés par la nouvelle milice locale. La pièce ressemble à une belle grange avec, au fond, une estrade en bois. Malheureusement, Roan, sa mère et ses deux amis sont assis à l’arrière. Une fois tout le monde placé, le Conseil entre, suivi de Varec, Kane et Matias. Une boule se loge au creux de l’estomac de Roan en ne voyant pas Sacha les accompagner. Il jette un œil à Viktor, qui fronce les sourcils. Tia lui presse la main, l’air inquiet également.
Varec se lève et après avoir souhaité la bienvenue aux personnes présentes, il rappelle brièvement les circonstances de leur arrivée sur Aarde et la fondation de Strehim. Le responsable du village sait pertinemment que l’assemblée ne l’écoute presque pas, tant ils attendent le compte-rendu de Kane sur son expédition dans la région hors des limites de leur communauté. Quand il croise de loin le regard impatient de sa sœur, de Viktor et surtout celui de Roan, il se dit que ce n’est pas une bonne idée de faire traîner les choses. Après un coup d’œil sur le Conseil des Sages pour quérir leur approbation, il propose à Kane de se lever et de faire son rapport.
L’homme garde un visage imperturbable, cependant il a l’air plus fatigué que dans les souvenirs de Roan. À ses côtés, Matias semble, quant à lui, afficher un sourire un peu forcé.
— C’est avec beaucoup de joie que je me retrouve parmi vous ce soir, après ce long périple. Je ne vous donnerai pas tous les détails, car sinon, nous serions encore là au petit matin…
Kane prend conscience que tous les habitants sont dans l’expectative des nouvelles qu’il apporte et que personne n’a relevé la plaisanterie. Sans plus attendre, il commence donc son récit.
— Nous avons eu quelques incidents durant notre voyage et c’est la raison pour laquelle nous ne sommes de retour que maintenant.
Viktor lève alors la main et demande d’une voix forte:
— Où est Sacha? Est-il sain et sauf?
C’est Ilsa qui lui répond.
— Il s’est cassé la jambe et cela n’a pas été bien soigné en chemin. Je m’en suis occupée dès son arrivée, et il reste actuellement chez lui pour se reposer. Par conséquent, aucune inquiétude à avoir de ce côté-là, et vous pourrez lui rendre visite bientôt.
Un certain soulagement passe dans les rangs. Beaucoup ont effectivement remarqué qu’il manquait un membre de l’équipe et l’explication de la doyenne les rassure.
Roan se penche vers son ami.
— Tu n’étais pas au courant en tant qu’apprenti médecin? Bizarre, non?
— Oui, je trouve aussi. On dirait qu’ils ne voulaient pas que je le rencontre avant la réunion de ce soir.
— Mais non, les garçons, vous voyez toujours des complots partout. Il est sûrement exténué et mon frère a probablement estimé que cela n’aiderait pas Sacha si vous débarquiez tout de suite comme deux furies en quête d’informations sur le monde extérieur!
Tia semble avoir clos le sujet, mais Viktor hausse les épaules, peu convaincu. Les jeunes gens essaient désormais de se concentrer sur le résumé de Kane. Ce dernier a attaché un grand plan sur le mur du fond, mais ils ne le distinguent pas très bien de l’endroit où ils sont assis.
— Comme vous le voyez sur la carte que Matias a réussi à se procurer au port de Klav, nous avons accosté ici, il y a presque un an maintenant, à la pointe de l’extrême ouest du continent. Là, des marais nous séparent du reste d’Aarde, et c’est un grand avantage! Je pense que c’est aussi la raison principale pour laquelle personne n’est encore venu jusque chez nous. Quand nous sommes partis de Strehim, au début de l’hiver, il nous a fallu un peu de temps pour trouver notre chemin à travers les étendues boueuses. Mais, au moins, il n’y avait pas autant de moustiques que lorsque nous avons pris la route du retour! Bref, continuons…
» La bourgade la plus proche de nous se nomme Asnjan. Elle est située à environ deux semaines de marche. Le nombre d’habitants s’élève à cinq mille approximativement. Nous avons essayé de rester discrets en y arrivant, mais étant la dernière ville du royaume à l’ouest, ils reçoivent peu de visiteurs, à part des marchands. Nous avons été repérés facilement puisque nous n’avions rien à vendre. Par conséquent, leur dirigeant est venu à notre rencontre. Lorsque je lui ai expliqué notre situation, il nous a offert l’hospitalité et nous a mis un peu au courant de ce qui se passe dans le pays. Nous avons ensuite poursuivi notre voyage.
» Nous nous sommes arrêtés un moment à la ville de Nen pour travailler afin d’amasser de l’argent pour acheter des provisions. En effet, même si jusqu’à présent nous avions pu chasser légalement, nous arriverions bientôt en terres agricoles privées. Ces champs, cultivés par les paysans, sont les propriétés du maréchal de Keqja, qui prélève les impôts pour le souverain d’Aarde. Il gère d’une main de fer son territoire et il a de nombreuses milices sous ses ordres. Les gens n’ont pas l’air de l’aimer beaucoup et ils en ont peur. Nous avons, par la suite, poussé notre voyage jusqu’à Klav, un grand port, où Matias nous a été extrêmement utile, puisqu’il a grandi là-bas. Avec de bons déguisements, nous avons pu nous fondre dans la foule hétéroclite et glaner un grand nombre d’informations intéressantes sur la politique locale et sur la religion d’État… »
Le regard de Roan est attiré à ce moment-là par un mouvement en périphérie. Nala se faufile sur le côté de la pièce pour le rejoindre.
— Je reviens de la maison de Sacha et il aimerait te voir rapidement après la réunion, avec Viktor et Tia.
— Comment va-t-il?
— Euh, je peux juste te dire qu’il a changé, mais tu verras par toi-même… Sa sœur m’a aperçu quand je suis passée dehors et m’a appelée de la fenêtre de sa chambre. Sacha s’est ensuite approché et il m’a parlé encore et encore avec de grands gestes. Je ne comprenais rien, donc je me suis dit que j’allais tenter de faire comme toi lorsque tu t’entraînes pour communiquer avec les animaux: d’abord, faire le vide, puis ressentir mon environnement et diriger mes pensées vers Sacha. Ce n’était pas très concluant, mais j’ai capté deux mots « Roan » et « ici » !
— D’accord, dès que la réunion se termine, je préviens les autres et on y va. Tu restes avec nous pour le reste de la soirée?
— J’aimerais bien aller me coucher, mais une petite voix me murmure de rester, alors je reste.
Le jeune homme reporte son attention vers le compte-rendu de Kane.
— … de Zezak. Donc, vous comprendrez que nous n’avons pas traîné dans les parages, continue-t-il.
— Tia, qu’a-t-il dit sur Zezak? J’ai manqué une partie, je communiquais avec Nala.
— Il semblerait que le dieu maléfique possède une organisation ecclésiastique sur Aarde avec un clergé bien structuré. Ils ont découvert l’une de leurs églises à Klav.
Un frisson parcourt la jeune fille et Roan met son bras autour des épaules de Tia pour la réconforter. L’homme poursuit son explication.
— Nous avons essayé de nous rendre jusqu’à Keqja, la deuxième plus grande ville du continent, mais nous devions contourner les montagnes et honnêtement, nous avions le mal du pays. De plus, pour le moment, nous possédions les renseignements dont nous avions besoin. Sur le chemin du retour entre Nen et Asnjan, Matias est tombé malade, donc nous sommes restés là-bas pendant sa convalescence. Puis, en traversant les marais pour revenir à Strehim, Sacha a eu un accident et s’est brisé la jambe. Voilà pourquoi notre périple du retour a pris un peu plus de temps que prévu.
— Qu’avons-nous à craindre des habitants de ce continent? demande en conclusion l’un des villageois.
— Pour le moment, je dirais que nous sommes bien situés géographiquement et nous ne devrions pas avoir de souci. Les complots politiques se trouvent à bonne distance d’ici et ni Lémec, le maréchal de Keqja, ni ses milices ne viennent dans la région. Le maire d’Asnjan nous a assuré que cette partie du pays reste isolée à cause de la pauvreté de son sous-sol. L’éloignement les protège même des taxes exagérées que Lémec fait peser sur les autres citoyens. Apparemment, le souverain d’Aarde ne se déplace que rarement. Celui-ci vit à Sorrë, la capitale, bien loin au nord. Le maire a les coudées franches pour diriger sa bourgade et tout semble bien se passer. Nous pensons entamer des échanges commerciaux d’ici la fin de l’année avec Asnjan. Nous devrions pouvoir prospérer en paix ici, d’autant plus que nous sommes sans intérêt aux yeux des responsables du gouvernement.
— Et pour le clergé de l’église de Zezak, devons-nous nous attendre à des représailles? Non seulement nous venons de faire alliance avec la déesse qui est son ennemie, mais en plus nous avons deux guides parmi nous…
La remarque de Viktor refroidit un peu l’atmosphère.
Ilsa se lève laborieusement.
— Kane nous a assurés qu’ils n’ont parlé de la déesse à aucun moment. Pour l’instant, aucune des personnes rencontrées ne soupçonne notre allégeance à Mirësi. Nous ne partons pas en croisade de conversion, Viktor. Notre objectif pour les prochaines années est simplement de vivre notre religion dans la paix et de garder l’œil ouvert pour trouver et protéger l’Émissaire de la Prophétie.
Varec reprend alors la parole.
— Le temps est venu de se séparer maintenant. Nous voulions vous tenir un peu au courant de ce qui se passe à l’extérieur et vous rassurer. Nous allons désormais laisser nos valeureux explorateurs rejoindre leur famille et profiter d’un repos bien mérité…
Les habitants de Strehim commencent à se lever et à repartir chez eux, quand il ajoute soudainement:
— Oh, une dernière chose; nous allons tirer parti de l’été pour ériger une petite enceinte de bois autour du village, tout comme les autres bourgades de ce pays, selon le rapport de Kane. Dans les prochaines années, nous espérons plus d’ouverture avec le peuple d’Aarde, alors nous voulons qu’il se sente à l’aise en adoptant le même type d’architecture extérieure.
La plupart des personnes haussent les épaules à cette remarque, mais Tia reste songeuse sur son banc, fixant son aîné qui se détourne trop rapidement à son goût.
— Viens, Tia, nous allons chez Sacha… Quelque chose te préoccupe?
— Non, non, ce n’est rien… J’arrive.
