L'Évangile de Nicodème - Nicodème . - E-Book

L'Évangile de Nicodème E-Book

Nicodème .

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RÉSUMÉ : L'Évangile de Nicodème est un texte apocryphe fascinant qui s'inscrit dans la tradition chrétienne, offrant une perspective unique sur les événements entourant la crucifixion et la résurrection de Jésus-Christ. Ce récit, attribué à Nicodème, un pharisien mentionné dans l'Évangile de Jean, explore des détails non présents dans les Évangiles canoniques. Le livre est divisé en deux parties principales. La première partie relate le procès de Jésus devant Pilate, fournissant un point de vue détaillé sur les interactions entre Pilate et les autorités juives. La deuxième partie traite de la descente aux enfers de Jésus, une scène rarement décrite dans d'autres textes religieux, où il libère les âmes des justes emprisonnées. Ce texte, bien que non reconnu par l'Église officielle, a eu une influence considérable sur la littérature chrétienne médiévale. L'édition présente inclut également une étude approfondie d'Alfred Maury et Saint-Marc Girardin, qui s'interrogent sur la datation et l'origine de cet ouvrage mystérieux. Leur analyse éclaire les contextes historiques et culturels qui ont pu influencer sa rédaction, offrant ainsi aux lecteurs un cadre pour mieux comprendre ce texte ancien et ses implications théologiques. L'AUTEUR : Nicodème, personnage central du livre, est connu comme un pharisien et membre du Sanhédrin qui apparaît dans l'Évangile de Jean. Sa mention dans le texte biblique en fait une figure intrigante pour les premiers chrétiens, symbolisant la possibilité de rédemption et de compréhension de la vérité chrétienne même parmi les autorités juives. L'attribution de cet évangile à Nicodème est plus symbolique que factuelle, car les auteurs réels restent anonymes. Quant à Alfred Maury et Saint-Marc Girardin, ce sont des érudits du XIXe siècle, respectivement historien et critique littéraire, qui ont contribué à l'analyse et à la compréhension des textes anciens. Alfred Maury, connu pour ses recherches sur les traditions religieuses et les mythologies, a apporté une rigueur scientifique à l'étude des textes apocryphes. Saint-Marc Girardin, quant à lui, a enrichi l'étude par sa perspective littéraire et critique. Ensemble, ils ont cherché à démystifier l'origine et l'impact de l'Évangile de Nicodème, offrant une lecture éclairée et érudite de ce texte apocryphe.

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Seitenzahl: 171

Veröffentlichungsjahr: 2019

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Table des matières

AVANT-PROPOS

PRÉFACE

ÉVANGILE DE NICODÈME

Chapitre premier

Chapitre II

Chapitre III

Chapitre IV

Chapitre V

Chapitre VI

Chapitre VII

Chapitre VIII

Chapitre IX

Chapitre X

Chapitre XI

Chapitre XII

Chapitre XIII

Chapitre XIV

Chapitre XV

Chapitre XVI

Chapitre XVII

Chapitre XVIII

Chapitre XIX

Chapitre XX

Chapitre XXI

Chapitre XXII

Chapitre XXIII

Chapitre XXIV

Chapitre XXV

Chapitre XXVI

Chapitre XXVII

Chapitre XXVIII

Chapitre XXIX

ALFRED MAURY

AVANT-PROPOS

Dans tous les poèmes épiques connus, il y a une descente aux enfers ; c'est un des épisodes obligés de l'épopée. Ce n'est point par fantaisie qu'Homère a fait évoquer les ombres par Ulysse ; ce n'est point par routine que Virgile, après Homère, a fait descendre Énée aux enfers. Comme il est de la nature de l'épopée de chanter les choses surnaturelles et les choses humaines, et de contenir, pour ainsi dire, dans son sein le ciel et la terre, les poètes épiques, pour pénétrer les mystères qui sont au-delà de cette terre, ont conduit leurs héros dans les demeures souterraines. C'est là qu'ils ont été chercher la révélation des énigmes de cette vie. Les livres apocryphes ont aussi leur descente aux enfers ; c'est la descente de Jésus-Christ dans les limbes, après sa mort sur la croix, quand il vient délivrer les justes de l'ancienne loi : grande et belle scène que les peintres ont souvent représentée et que Klopstock a chantée (1).

Avant de citer cette descente du Christ aux enfers, que je tire de l'Évangile de Nicodème, je veux chercher dans Homère et dans Virgile de quelle manière ces deux grands poètes ont préparé et amené la descente de leurs héros aux sombres demeures. Une pareille scène, en effet, a besoin d'être préparée, et jamais poète épique ne s'est avisé de transporter tout d'un coup et sans préparation ses héros dans l'affreux royaume des ombres. Il faut que l'imagination du lecteur s'accoutume peu à peu aux sombres et mystérieuses idées qui conviennent à une pareille scène ; il y a là une transition à ménager ; aucun poète n'a manqué à cette règle oratoire. Voyez Homère dans son Odyssée. Ulysse veut évoquer l'ombre de Tirésias, il veut lui demander de lui révéler quelles sont les aventures auxquelles il est encore réservé. C'est aux portes des enfers qu'il doit rencontrer l'ombre du devin. La porte des enfers est placée dans le pays des Cimmériens, « peuple qui vit enveloppé d'une profonde nuit, et que jamais le soleil n'a illuminé de ses rayons, ni quand il monte au sommet des cieux, ni quand il descend sous la terre ; une nuit profonde s'étend sur ces mortels épouvantés. C'est là que nous dirigeâmes, notre course. » Bientôt les sacrifices funéraires s'accomplissent, et le sang des agneaux noirs coule sous la main d'Ulysse ; « alors, attirées par le sang, les ombres des morts arrivent en foule, femmes, filles, jeunes gens, vieillards longtemps éprouvés dans la vie, vierges qui pleurent les amours qu'elles n'ont point eu le temps de goûter, guerriers encore pleins de blessures des combats et encore couverts de leurs armes ; ils viennent tous s'entasser, avec des cris confus, autour de la fosse pleine du sang des agneaux. La pâleur de l'effroi me saisit à cette vue, dit Ulysse. »

Voilà dans Homère ce que j'appellerais volontiers le prologue du récit des enfers, prologue triste et sombre, qui prépare l'imagination du lecteur aux évocations que va faire Ulysse et aux lamentations des ombres qu'il doit interroger. Dans Virgile, même art pour produire une sorte de terreur mystérieuse. Avant de faire entrer Énée dans les enfers, le poète invoque les dieux souterrains :

Vos quibus imperitim est animarum, umbæque silentes,

Et Chaos et Phlegeton, loca nocte silentia late,

Sit mihi fas audita loqui, sit numine vestro

Pandere res alta terra et caligine mersas.

Cette permission demandée aux dieux des ombres de révéler les mystères de leur empire jette dans l'âme une sorte d'effroi qui la prépare à la vue des prodiges de l'enfer.

Dans les apocryphes, la descente aux enfers est préparée avec moins d'habileté oratoire ; le prologue est plus simple, il a quelque chose de plus vrai ; rien n'y sent l'artifice du poète. Le sépulcre de Jésus-Christ a été trouvé vide ; les prêtres et les scribes, assemblés chez Pilate, s'inquiètent de cette circonstance ; ne sont-ce pas les soldats préposés à la garde du sépulcre qui se sont laissé corrompre par les disciples et qui leur ont laissé enlever le corps de leur maître ? Pendant qu'ils délibèrent, Joseph d'Arimathie vient leur annoncer que deux hommes, depuis longtemps morts, les fils du grand-prêtre Siméon, mort lui-même depuis bien longtemps, Carinus et Leucius, ont été rencontrés dans Jérusalem avec plusieurs saints et plusieurs patriarches ressuscités comme eux, nouveau miracle qui ajoute à la terreur des prêtres. « Carinus et Leucius, continue Joseph, sont maintenant dans la ville d'Arimathie. Faites-les venir, si vous voulez, et demandez-leur, en les adjurant d'être sincères, ce qu'ils ont vu et ce qu'ils ont entendu. » Les prêtres suivent le conseil de Joseph : ils font venir Leucius et Carinus, qui entrent dans la synagogue, et alors, ferment les portes du temple. Ainsi, Caïphe et les prêtres prennent le livre de la loi du Seigneur, le mettent entre les mains des deux ressuscités, et les adjurent, par le nom tout puissant d'Adonaï, par le nom du Dieu d'Israël, de leur dire comment ils sont ressuscités du milieu des morts. En entendant cette solennelle adjuration, Carinus et Leucius, jusque-là resté muets, poussèrent un profond soupir, levèrent les yeux au ciel, firent le signe de la croix, puis demandèrent qu'on leur donnât de quoi écrire ce qu'ils avaient vu et entendu. Et alors, s'asseyant chacun à une table, ils écrivirent ce qui suit, et, quand les prêtres comparèrent les deux récits, ils virent avec admiration qu'il n'y avait pas un mot de plus ni un mot de moins dans l'un que dans l'autre. »

Il n'y a là ni ombres évoquées par le sang des sacrifices, ni invocation aux puissances infernales ; mais comme cette simplicité prépare l'esprit à recevoir le récit avec confiance ! Ce n'est point la solennité d'un poème, c'est la gravité d'un procès-verbal ou d'un témoignage. L'auteur ne cherche point à plaire ou à émouvoir, il veut être cru. Voyons le récit de Leucius et de Carinus.

« Nous étions avec tous nos pères placés au fond de l'abîme, dans l'obscurité des ténèbres, quand tout à coup brilla à nos yeux, au milieu de cette nuit profonde, comme un rayon du soleil, et une lumière de pourpre se répandit sur nous. Alors, l'antique patriarche du genre humain, Adam, avec tous les patriarches et les prophètes, tressaillit et s'écria : « Voilà la clarté qui vient de l'éternelle lumière. » Isaïe s'écria aussi et dit : « Cette lumière est celle du père et celle aussi du fils que j'ai prédite quand j'étais sur la terre des vivants. » Alors Siméon notre père, rempli de joie : « Glorifiez, dit-il, le fils de Dieu, ce Jésus que j'ai reçu enfant entre mes bras dans le temple du Seigneur ; glorifiez le salut préparé au monde. » A ces paroles, la foule des saints se sentit pénétrée d'une grande joie. Arriva un homme vêtu comme un anachorète du désert. « Qui es-tu ? lui demandons-nous. Je suis, répondit-il, Jean, la voix du Très-Haut, le prophète qui doit marcher devant la face du Sauveur, afin de préparer ses voies. Le fils de Dieu va bientôt entrer au milieu de nous qui sommes assis dans les ténèbres de la mort. » En entendant ces paroles, Adam, le premier des patriarches, dit à son fils Seth : « Raconte à tes fils, aux patriarches et aux prophètes, tout ce que tu as entendu de l'archange saint Michel, lorsque je t'ai envoyé aux portes du paradis pour demander à Dieu un ange qui te donnât de l'huile de l'arbre de miséricorde, afin d'oindre mon corps, lorsque je serais malade. » Et Seth, s'approchant, raconta aux patriarches et aux prophètes : « J'étais à la porte du paradis, priant le Seigneur, quand l'ange de Dieu, Michel, m'apparut : —Je suis envoyé vers toi par le Seigneur, me dit-il, car c'est moi qui suis chargé de veiller sur l'humanité. Cesse de prier et de pleurer pour avoir l'huile de l'arbre de miséricorde, car tu ne pourras en obtenir que dans les derniers des jours et après l'accomplissement de cinq mille, cinq cents années. Alors viendra sur la terre le bien-aimé fils de Dieu, qui sera lui-même baptisé dans le Jourdain, et il oindra de l'huile de miséricorde tous ceux qui croiront en son nom (2). A ces paroles de Seth, tous les patriarches et prophètes s'émurent d'une joie nouvelle en s'écriant : « Les temps sont accomplis ! »

Je ne m'étonne pas que la peinture italienne ait souvent reproduit cette scène. Cette lueur qui se lève sur les tombeaux des patriarches, ces personnages de l'Ancien Testament avec leur figure et leurs attributs traditionnels, remplis tous d'une pieuse attente, quel tableau ! et en même temps quelle admirable invention épique ! Comme tous les temps se trouvent réunis et personnifiés dans ce moment suprême ! Chaque patriarche a son caractère : Adam, l'auteur de la chute, qui voit luire enfin le jour si longtemps attendu de la rédemption ; Seth, le premier des élus de Dieu sur la terre, et qui raconte comment il s'entretenait avec les anges ; le prophète, qui s'applaudit de n'avoir pas espéré en vain ; le précurseur, qui marche toujours devant Jésus dans les enfers comme sur la terre ; le vieux Siméon enfin, qui reconnaît dans son libérateur l'enfant qu'il a reçu dans le temple ; tant de prophéties, tant d'espérances qui vont se vérifier, et surtout l'accomplissement des temps, ce grave et terrible mystère qui a pour dénouement le salut de l'humanité, tout est grand et beau, sublime et touchant. On se sent à la fois ému et élevé en voyant la piété et la reconnaissance de tous les patriarches. Dans cette scène, Dieu et l'homme se rencontrent sans que Dieu y efface l'homme ; c'est là vraiment le caractère de la poésie épique.

Pendant que les saints se réjouissaient ainsi, Satan dit à l'enfer : « Prépare-toi à recevoir ce Jésus qui se glorifie d'être le fils de Dieu, et qui est un homme craignant la mort, car je lui ai entendu dire : Mon âme est triste jusqu'à la mort. » L'enfer, répondant à Satan son prince, lui dit : « Si c'est un homme craignant la mort, comment a-t-il pu être si puissant ? car il n'y a pas de puissance sur la terre qui ne soit soumise à mon pouvoir et au tien. Prends garde : quand il dit qu'il craint la mort, il veut te tromper, afin de te saisir de sa main puissante, et alors malheur à toi dans les siècles des siècles ! » Satan, prince du Tartare, répondant à l'enfer : « Pourquoi as-tu peur, dit-il, de recevoir ce Jésus, mon ennemi et le tien ? Je l'ai tenté, j'ai excité contre lui les juifs, mon ancien peuple ; j'ai aiguisé la lame qui l'a frappé ; je lui ai fait boire du fiel et du vinaigre ; j'ai préparé le bois qui l'a crucifié et les clous qui l'y ont attaché ; sa mort est proche, et je vais te l'amener pour être ton esclave et le mien. » L'enfer répondant à son prince : « Ne m'as-tu pas dit qu'il m'avait arraché plusieurs morts ? N'est-ce pas lui qui m'a ôté Lazare, déjà enterré depuis quatre jours et déjà près de la putréfaction ? N'est-ce pas lui qui l'a ranimé d'un mot de sa bouche ? —Oui, dit Satan, c'est lui. » Et alors l'enfer s'écria : « Je t'en conjure, ne me l'amène pas, car, je m'en souviens, quand j'ai entendu sa parole, j'ai été frappé d'épouvante. Je sais maintenant quel est ce Jésus, et, si tu l'amènes ici, il délivrera tous les morts qui sont enchaînés dans mes cachots, et les emmènera avec lui au paradis. » Pendant que Satan et l'enfer se parlaient ainsi, une voix de tonnerre se fit entendre : « Ouvrez vos portes, ouvrez-vous, portes de l'éternité, voici le roi de gloire ! » Et l'enfer, parlant à son prince, s'écria : « Va donc, et, si tu es un si puissant guerrier, va combattre le roi de gloire ! » Satan sortit, et l'enfer dit à ses démons : « Fermez les portes, affermissez-les à l'aide de verrous de fer, raidissez-vous pour les soutenir, car, sans cela, malheur à nous, nous allons être vaincus ! » La voix retentit de nouveau : « Ouvrez vos portes !» Et à ces mots les portes d'airain furent brisées, et, sous la forme d'un homme, le maître de majesté et le roi de gloire entra, illuminant d'une invincible lumière les ténèbres de l'enfer, et les fers qui enchaînaient les morts tombèrent tout d'un coup, et nous fûmes délivrés. » Et le roi de gloire, saisissant Satan, le remit à ses anges en leur disant : « Enchaînez avec des liens de fer ses mains, ses pieds, son cou et sa bouche. » Puis, le livrant à l'enfer, dont il était prince autrefois : « Prends-le, dit-il, et garde-le enchaîné jusqu'au jour de ma seconde apparition. » L'enfer saisit Satan : « Eh bien ! prince de perdition, tu t'applaudissais d'avoir crucifié Jésus, et son supplice a tourné contre nous. Tu sais quels éternels et infinis tourments tu vas souffrir, aujourd'hui que tu es tombé en ma puissance ! »

C'est ainsi que l'enfer parlait à son prince, et Jésus, prenant Adam par la main, sortit des enfers. Tous les saints et tous les patriarches suivaient Adam, et, pendant que ce cortège montait vers le ciel, il chantait en chœur : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! alléluia ! Gloire aux saints dans le cieux ! A leur entrée, deux vieillards vinrent à leur rencontre. « Qui êtes-vous, dirent les saints, vous qui n'étiez pas dans les enfers avec nous ? vous qui avez des corps et qui êtes placés dans le paradis ? » Et l'un d'eux répondit : « Je suis Hénoch, qu'une parole du Seigneur a transporté ici, et celui qui est avec moi est Élie, qui s'est envolé vers le ciel dans un char de feu. »

Ainsi parlaient Hénoch et Élie avec les élus, lorsque se présenta à leurs yeux un homme, le visage triste et abattu, portant une croix sur ses épaules, et les élus, le voyant, lui dirent : « Qui es-tu, toi qui as le visage d'un larron et qui portes une croix sur tes épaules ? » Et l'homme répondit : « Oui, j'étais, comme vous le dites, un larron et un voleur sur la terre, et c'est pour cela que les juifs me crucifièrent avec notre Seigneur Jésus-Christ. Étant sur la croix et voyant les prodiges qui s'accomplissaient (3), je crus en lui et je lui dis : Seigneur, ne m'oubliez pas au jour de votre règne. Et Jésus, répondant, me dit : —En vérité, tu seras aujourd'hui avec moi dans le paradis. Prends donc ma croix, et porte-la en paradis, et si l'ange qui en garde la porte veut t'empêcher d'entrer, dis-lui : C'est Jésus le crucifié qui m'a envoyé. —Je l'ai dit à l'ange du paradis, qui alors m'a placé à droite de la porte, en me disant : —Attends un peu. Bientôt Adam va entrer avec tous les élus délivrés par le Christ aux enfers.

— Et voilà pourquoi je suis venu à votre rencontre.

— Et alors les élus s'écrièrent tous d'une voix : Grand est le Seigneur notre Dieu, et grande est sa force et sa miséricorde ! »

Je ne veux faire qu'une réflexion sur ce récit. Je ne compare pas avec la descente de Jésus aux enfers la scène de l'évocation des morts dans l’Odyssée, ou la prédiction de la grandeur d'Octave qu'Anchise fait à Énée. Ici, il ne s'agit ni d'un héros, ni d'un empereur, ni même d'un peuple ; il s'agit du genre humain tout entier et d'un dieu libérateur. Je ne veux comparer que la forme des récits, je laisse le fond. Certes, quand Énée paraît au bord de l'Achéron, quand Caron aperçoit ce vivant qui a pénétré jusqu'aux sombres rivages, sa colère et son effroi sont peints avec vivacité. « Qui es-tu, dit-il, toi qui t'avances couvert de tes armes jusqu'aux bords de ce fleuve ? Ne va pas plus avant, c'est ici l'empire des morts : il m'est défendu de passer les vivants dans ma barque, et je me repends encore d'avoir transporté autrefois Hercule, Thésée, Pirithoüs, quoiqu'ils fussent fils de dieux et invaincus sur la terre (4).» Mais qu'est-ce que l'épouvante et la colère du vieux nautonnier du Styx auprès de ce tumulte de l'enfer, quand Jésus s'approche de ses portes, auprès de ces reproches que l'enfer adresse à Satan et de ces insultes dont il aime à outrager son roi, quand il le sait enchaîné ? Les apocryphes ont, au-dessus de Milton (5), le mérite de n'avoir pas fait de l'enfer un empire calme et paisible, où tout le monde obéit à l'autorité de Satan : l'idée d'ordre n'est pas compatible avec l'enfer, et les apocryphes ont été à la fois plus vrais et plus poétiques, en faisant de l'enfer le séjour perpétuel de l'anarchie et de la révolte.

J'ai comparé la manière dont Homère et Virgile conduisaient leurs héros en enfer : je dois dire un mot de la manière dont ils les font sortir ; car, dans le récit des choses surnaturelles, il est aussi difficile de finir que de commencer. Homère ne met guère d'habileté dans le dénouement de son récit : « Les ombres, dit Ulysse, s'avançaient en foule et se pressaient pour boire le sang avec un murmure confus et épouvantable. La frayeur s'empara de moi ; je craignis que, parmi tous ces fantômes, Proserpine ne fît paraître enfin devant mes yeux l'effroyable visage de Méduse, et je m'enfuis précipitamment vers mes vaisseaux. »

Virgile finit son récit par un trait d'esprit, et ce trait d'esprit, qui sent le poète de la cour d'Auguste et le successeur de Lucrèce, ce trait d'esprit détruit l'illusion que sa poésie nous avait faite. « Il y a, dit-il, deux portes du sommeil (6)... » J'entends : deux portes du sommeil et non de l'enfer. Ce n'est donc point aux enfers que nous sommes descendus avec Énée ? ce n'est donc point la Sibylle qui nous y a conduits ? Nous avons rêvé, voilà tout ; mais encore le rêve que nous avons fait a-t-il quelque chose de vrai ? Virgile ne nous laisse pas même cette dernière illusion : la cour d'Auguste ne croyait pas plus aux rêves qu'aux enfers. « Il y a deux portes du sommeil : l'une faite de corne, et c'est par là que sortent les vrais fantômes ; l'autre faite d'ivoire, et c'est par là que sortent les songes mensongers ; c'est par cette porte qu'Anchise fit sortir son fils et la Sibylle. »

Les apocryphes finissent autrement leur récit. Leucius et Carinus écrivirent encore quelques mots : « Voilà, disaient-ils, les divins et sacrés mystères que nous avons vus et entendus, moi Carinus et moi Leucius, mais il ne nous est pas permis de révéler les autres merveilles des cieux. » Et à ces mots, ils finirent d'écrire ; puis, se transfigurant tout à coup aux yeux de l'assemblée étonnée, ils disparurent dans une grande et lointaine lumière.

SAINT-MARC GIRARDIN

1 La Messiade, 1748-1768. Traduction française : Mme de Carlowitz, Paris, 1859, gr. in-18 (NDE).

2 La légende ajoute que Seth obtint des anges gardiens du paradis une branche de l'arbre de vie, et qu'il la planta en terre. Cette branche devint un arbre, dont furent faits ensuite la verge de Moïse, la verge d'Aaron, le bois qui adoucit les eaux de Mara dans le désert, la perche au-dessus de laquelle fut élevé le serpent d'airain, et enfin la croix de Jésus-Christ.

3 La légende prétend que ce qui détermina le choix du larron qui devait se convertir, ce fut l'ombre du corps de Jésus-Christ, qui, tombant sur l'un d'eux, le pénétra de la grâce divine.

4 Quisquis es, armatus qui nostra ad flumina tendis, Fare age, quid venias : jam istinc et comprime gressum. Umbrarum hic locus est, Somni, noctisque soporæ : Corpora viva nefas Stigia vectare carina. Nec vero Alciden me sum lætatus euntem Accepisse lacu ; nec Thesea, Pirithoumque : Diis quanquam geniti atque invicti viribus essent.

5Paradise Lost et Paradise Regained (NDE).

6 Sunt geminæ Somni portæ: quarum altera fertur Cornea, qua veris facilis datur exitus Umbris : Altera, candenti perfecta nitens elephanto ; Sed falsa ad cœlum mittunt insomnia manes. His ubi tum natum Anchises unaque Sibyllam Prosequitur dictis, portaque emittit eburna. (Énéide, liv. VI)

PRÉFACE

Les Actes de Pilate,