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Le commandant Boris Peyre reprend du service.
En vacances à Rhodes avec sa fille Amélie, professeure en histoire à l’université Paul Valéry de Montpellier, Boris échappe à deux tentatives d’assassinat et assiste à la mort d’un journaliste qui lui avait donné rendez-vous quelques heures plus tôt. C’est de nouveau l’Organisation qui semble être derrière tout ceci. Lors de son enquête, il va devoir éta-blir le lien entre une jeune femme énigmatique, l’Organisation, la mafia mongole et la famille Grimaldi.
L’enquête les mène sur trois continents et depuis la Guerre Sainte jusqu’aujourd’hui.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Bruno Tranchant, héraultais, est un auteur engagé dans la vie culturelle de son territoire. Il est metteur en scène pour la Cie du Théâtre du Bout du Monde. Sa pièce de théâtre « Ryan et Jules » a été adaptée en 2025 par la Cie Le Papillon de Lune. "L’héritage Grimaldi" est son troisième roman policier.
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Seitenzahl: 218
Veröffentlichungsjahr: 2026
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Bruno Tranchant
L’héritage Grimaldi
Une enquête du commandant Peyre
Roman Policier
ISBN : 979-10-388-1080-8
Collection : Rouge
ISSN : 2108-6273
Dépôt légal : Janvier 2026
© couverture Ex Æquo
© 2022 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite
Nous limitons volontairement le nombre de pages blanches dans un souci d’économie des matières premières, des ressources naturelles et des énergies.
Boris et sa fille Amélie se prélassaient, allongés sur un transat, sur la plage privée de l’hôtel Southrock villas de Rhodes. Boris avait profité de son invitation à intervenir lors du colloque organisé par Interpol sur les nouvelles sectes, pour prolonger son séjour en prenant une semaine de vacances avec sa fille. Il devait parler de son expérience liée à sa dernière enquête lors d’une table ronde où il serait aux côtés d’un agent du FBI, d’un policier d’Interpol et d’un collègue grec. Cette enquête lui avait valu une promotion en tant que commandant du service de lutte contre les dérives sectaires sur l’ensemble du bassin méditerranéen.
Cette investigation sur le meurtre d’un graffeur{1}, outre le gain d’une promotion, lui avait surtout permis de se rapprocher de sa fille. Il l’avait perdue de vue à la suite d’un divorce mal digéré quelques années auparavant. Puis pour les besoins de l’enquête, qui avait révélé un complot sorti du Moyen Âge, il avait repris contact avec Amélie pour ses connaissances en tant que chercheuse spécialisée dans cette période. Elle fut intégrée à l’enquête, malgré elle, comme consultante.
Ce séjour était une nouvelle étape dans l’apprentissage de leur relation. Boris n’en revenait toujours pas. Ils étaient sur cette plage privée de l’hôtel, tous deux heureux d’être là, à se délasser au soleil. Il avait abandonné son café « à la Boris » — café et whisky — pour un verre d’ouzo. Amélie avait commandé un cocktail sans alcool portant le nom de l’établissement. Elle lisait un Paris Match acheté à l’aéroport de Roissy, parce qu’il annonçait en couverture un dossier sur l’exposition « L’Empire mongol au Moyen Âge : Des portes de la Chine aux portes de l’Occident », financée par le prince Albert de Monaco. Boris n’aimait pas lire, excepté un Charlie Hebdo de temps en temps.
Pendant qu’Amélie allait piquer une tête, Boris se dirigea vers le bar de la plage, pour recharger son verre vide. Il remarqua un homme qui semblait les observer. Réflexe de vieux gendarme expérimenté ou paranoïa ? Sa paranoïa supposée était d’autant plus justifiée que dans l’affaire qui l’avait amené sur cette plage, tous les témoins avaient été assassinés ou portés disparus. En tout cas, son cerveau enregistra un descriptif succinct de l’homme. Taille moyenne, cheveux courts et bruns, chemisette rose laissant paraître des avant-bras, dont un tatoué d’une croix de Lorraine à l’envers, pantalon en lin crème, chaussures bateau blanches et un sac à dos qui semblait lourd. Sa mémoire photographique pourrait de nouveau l’assister.
Le barman le servit. L’homme au tatouage s’éloigna. Fausse alerte ? Seul l’avenir pourrait le dire. Il reprit sa place sur la chaise longue et observa sa fille qui l’invitait à la rejoindre dans l’eau. Il était heureux de la voir souriante, joyeuse même. Il avait remarqué que beaucoup d’hommes nageaient autour d’elle. Elle n’y portait aucune attention, alors que pour Boris, cette situation éveillait l’instinct du père protecteur, instinct qu’il avait retrouvé lors de leur dernière affaire en commun. Il fallait bien l’avouer, la mer n’était pas son truc. Il s’ennuyait. « Faire la crêpe » et nager sans but, il n’en voyait pas l’intérêt. Mais que n’aurait-il pas fait pour sa fille, surtout s’il pouvait, par la même occasion, éloigner les requins libidineux qui tournoyaient autour d’elle. Il se décida finalement à la rejoindre, oubliant l’homme à la croix de Lorraine.
*****
Le hall de l’hôtel était désert. Ses occupants étaient soit à la plage, soit en visite de l’île. L’homme au tatouage se rendit directement à l’accueil. Il demanda de quoi écrire sur un ton ne laissant aucun choix à son interlocuteur. Le concierge lui confia un carnet et un stylo, en le regardant sous le menton. Il fit mine de griffonner quelques mots et mit le papier dans une enveloppe, avant de prier le concierge de la donner au commandant Peyre. Celui-ci la posa immédiatement dans un casier portant le numéro 235. L’homme se dirigea alors vers l’ascenseur, direction le deuxième étage. Il croisa une armada de femmes de ménage, armées de chariots emplis de produits ménagers et de serviettes propres, qui prenaient le chemin du monte-charge. Il chercha la chambre de sa cible et se retrouva face à une serrure à carte magnétique. Il interpella une femme de ménage et lui demanda de lui ouvrir, sous prétexte qu’il avait laissé sa carte d’accès à sa fille. La femme ne sembla pas étonnée de la requête. Cela lui arrivait souvent. Elle déverrouilla la porte sans même faire attention à lui et retourna à son ménage.
À peine entré, il se mit à fouiller armoire, tiroirs et valises. Puis, il se dirigea vers le coffre, caché, comme dans tous les hôtels, dans la penderie. Il l’ouvrit à l’ancienne, à l’oreille. Outre la carte de gendarmerie et l’arme de service du commandant, il trouva également l’intervention du commandant pour le séminaire. Il la lut et ne découvrit rien de nouveau relatif à l’Organisation. L’inspection terminée, il plaça une bombe à pression sous le matelas, programmée à quatre-vingts kilos, pour être sûr de viser le commandant et non sa fille. Puis il quitta la pièce, en prenant soin d’accrocher sur la poignée la pancarte « Ne pas déranger ».
*****
Le commandant laissa sa fille pour rejoindre sa chambre. Il voulait revoir son intervention pour le séminaire. Le concierge l’interpella et lui tendit deux enveloppes que l’on avait laissées à son intention. Il ouvrit la première. Elle contenait un billet lui fixant un rendez-vous à la librairie française située à côté de la Maison française dans deux heures. Alors qu’il se demandait qui pouvait lui avoir laissé cette missive énigmatique, il ouvrit la seconde… un feuillet blanc. Qu’est-ce que cela pouvait bien signifier ? Il se retourna vers le concierge :
— Qui vous a laissé ces messages ?
Le concierge regarda les enveloppes, l’une était à l’effigie de l’hôtel, alors que l’autre était blanche, quelconque.
— Celle-ci, avec notre écusson, a été déposée par un homme avec un tatouage. L’autre, je ne sais pas, mais je peux me renseigner si c’est important pour vous.
— Oui, s’il vous plaît. Je vous remercie.
Boris se demanda pourquoi l’homme de la piscine lui avait laissé une enveloppe vide. Puis, un flash traversa son esprit… la chambre ! Il se précipita dans l’ascenseur et fit irruption dans la pièce. Il ne remarqua pas la pancarte tombée au sol. La chambre n’avait pas été faite. Étrange, à cette heure-ci, cela aurait dû être le cas. Dans le désordre familier apparent, rien ne semblait suspect. Il ouvrit le coffre, tout y était. On ne lui avait pris ni son arme ni sa carte de gendarmerie. Pourtant, sur le marché noir, cela pouvait avoir de la valeur. Toutefois, il remarqua que son intervention n’était pas à sa place. Son instinct lui dicta que l’homme au tatouage n’avait pas fait tout cela pour lire sa prose. Il devait certainement vouloir ou déposer quelque chose. Il inspecta la chambre à la recherche de micros ou de caméras. Rien dans la salle de bains, derrière le tableau, les lampes, les meubles. Il ne restait plus que le lit. Alors qu’il allait retourner le matelas, il remarqua une légère bosse, presque invisible si l’on ne faisait pas attention. Tout de suite, en professionnel, pour qui paranoïa signifiait survie, il pensa de à une bombe. Le sac lourd que portait l’homme au tatouage lui revint en mémoire. Il appela la sécurité de l’hôtel qui prévint la police.
La police avait mis peu de temps pour arriver sur place. Le service de déminage était à l’œuvre autour du lit. Car il y avait effectivement une bombe. L’intuition du commandant avait fait mouche. L’inspecteur de police interrogea Boris.
— Commandant Peyre, je me présente : chef enquêteur Denys Populos. Pouvez-vous me dire qui vous en veut au point de placer une bombe sous votre lit ?
Boris se doutait bien de qui était derrière cette tentative. Et si c’était en effet l’Organisation, il savait que ses sbires pouvaient être partout. Alors instinctivement, Boris se méfiait de tout le monde, y compris de cet inspecteur. Il décida de rester évasif.
— Inspecteur, vous savez comme moi que notre métier nous attire un certain nombre d’ennemis. Je ne sais pas qui pourrait m’en vouloir. Pour moi, ils sont tous morts ou en prison.
— Chef enquêteur, commandant, le reprit le Grec. C’est mon grade. Nous ne disons pas enquêteur en Grèce. D’après vous, est-ce que cela pourrait avoir un lien avec une de vos affaires en cours ?
Boris le trouvait bien susceptible et rigide sur les grades. Il le nota dans un coin de sa tête.
— Vous savez, ces derniers temps, je fais plus de conférences que d’enquêtes.
Boris pensa à son discours qui avait été certainement lu par le poseur de bombe.
— Le concierge nous a décrit une personne qui aurait déposé une enveloppe vide. L’ouverture de cette enveloppe a déclenché chez vous une course vers votre chambre. Qu’est-ce que cette enveloppe signifiait ?
— Rien, vous l’avez dit vous-même, elle était vide. Ce qui m’a alerté.
— Cet homme vous rappelle-t-il quelqu’un ?
— Franchement, non, je l’avais seulement repéré, nous tournant autour, ma fille et moi, à la plage et au bar de la plage. Après, c’était un pressentiment. Vous connaissez ça ?
Boris tenta un clin d’œil complice avec l’inspecteur. Celui-ci resta de marbre et se contenta de prendre des notes. Se remémorant le second message, Boris regarda sa montre. Il était impatient de se rendre au lieu du rendez-vous.
À ce moment-là, sa fille entra ; elle portait un paréo autour de la taille et bien qu’elle se fût essuyé les cheveux, l’eau de mer coulait encore sur sa nuque en fines gouttelettes. Le sel laissait des dessins blanchâtres au style abstrait sur son corps hâlé par le soleil. Étonnée de trouver la police, elle se tourna vers Boris et l’interrogea du regard.
— Quelqu’un s’est introduit dans la chambre et a posé une bombe sous mon lit, lui assena-t-il sans filtre. Mais ne t’inquiète pas, le chef enquêteur…
— Populos
— C’est ça, Populos maîtrise la situation, n’est-ce pas ?
— L’enquête n’est qu’à son début…
Boris regarda fixement le policier.
— N’est-ce pas ?
— Certainement.
L’angoisse saisit Amélie. Rien dans cet échange surréaliste ne pouvait la calmer. Elle rejoignit sa chambre, mitoyenne à celle de son père, et alla prendre une douche pour se calmer.
— Officier, je ne voudrais pas être désobligeant, mais j’ai un rendez-vous important dans le centre de Rhodes. Pouvez-vous mettre en place une protection pour ma fille ? Voyant qu’ils n’ont pas réussi, ils vont certainement recommencer et je ne veux pas que ma fille soit une cible. Vous me comprenez.
— Vous dites « ils n’ont pas » et non « il n’a pas ». Vous pensez à un complot ou à une organisation ?
— Non. Défaut de langage, même si je doute que ce soit le fait d’un homme seul.
— J’en conviens. Je n’ai plus de questions. Je vous demanderai de passer demain matin pour signer votre déposition. Bien, il va de soi que vous ne quittez pas le pays. Je ne prends pas votre passeport. Nous sommes entre confrères. Je peux vous faire confiance…
— Vous pouvez. Je serai au commissariat demain matin sans faute.
Boris raccompagna l’inspecteur et appela immédiatement un taxi.
*****
La librairie française était accolée à la Maison française, rue des Chevaliers, dans une vieille bâtisse du Moyen Âge. Elle n’était pas bien grande, mais très fréquentée par la diaspora francophone de l’île. Elle s’associait souvent à la Maison française pour organiser des rencontres avec des écrivains francophones ou des expositions de planches de bande dessinée.
Boris franchit la porte-fenêtre en alcôve. L’intérieur était décoré en style postindustriel, la lumière chaude. Le contraste entre l’architecture du bâtiment et le mobilier ne manquait pas de charme. Il chercha du regard dans les rayons une personne qui faisait tache, supposant que ce serait celle qui lui avait fixé ce rendez-vous. Il monta à l’étage. On lui tapota l’épaule avec un journal.
— Ne vous retournez pas, commandant Peyre. Mettons-nous là-bas, dans le coin BD. C’est dans un angle fermé. Nous pourrons voir venir, au cas où.
— Au cas où quoi ? Vous êtes qui ?
— Quelqu’un qui vous connaît bien. Croyez-moi quand je vous dis que votre enquête n’est pas terminée.
Au vu des derniers éléments, Boris ne fut pas surpris de cette affirmation. Dans un angle sans fenêtre, l’espace en question était constitué de petits fauteuils Chesterfield éclairés par des lampes dans un écrin métal et bois dégageant une lumière jaune. Au moment où ils atteignaient l’espace, Boris entendit une masse tomber et une course. Il se retourna. Son informateur gisait au sol, la carotide sectionnée. Il fit un point de compression et hurla dans un anglais approximatif qu’on appelât les secours. L’homme semblait vouloir lui dire quelque chose, profitant du peu de souffle de vie qui lui restait :
— Chapitre… Causses… Acre.
— Je ne comprends rien.
— Chap.…
Ce fut son dernier son. Il n’y avait plus rien à faire. Peyre lui retourna les poches. Rien. Juste un journal imbibé du sang de la victime. Il ne pouvait pas rester sur place. Il devait retourner à l’hôtel, pour protéger sa fille et essayer de tirer toute cette histoire au clair.
*****
L’homme au tatouage avait rejoint sa voiture garée à quelques mètres de la librairie, dans une ruelle, à l’abri des regards. De là, il pouvait observer la sortie de l’établissement sans être vu.
Il avait alerté le grand Maître que le commandant Peyre était toujours vivant, mais que sa seconde mission avait été un succès, bien qu’il n’eût pu empêcher le Français de rencontrer sa deuxième cible. Il ne pouvait certifier qu’ils ne s’étaient pas parlé, mais cela n’avait pas d’importance puisque le commandant serait mort avant le grand soir. Il avait eu pour seule réponse une soufflante et des menaces en cas d’échec.
Alors qu’il mettait la voiture en route, il avisa le commandant au téléphone, qui traversait la route. Il fonça sur lui, mais alors qu’il allait le percuter, le commandant, dont les capteurs de survie étaient certainement aux aguets, sauta en roulé-boulé sur le trottoir. Le rétroviseur lui renvoya l’image du policier qui lui tirait dessus. Il fit des zigzags et tourna dans une ruelle, enfin hors d’atteinte.
Amélie était assise, recroquevillée, sous la douche. Elle tremblait de tout son corps, les yeux hagards et le souffle court. Tout allait recommencer. Elle en était persuadée. La police stationnait devant sa porte. À tous les coups, c’étaient eux. Alors que son père et elle pensaient en avoir fini, que cette histoire était définitivement derrière eux, puisque ces ennemis de l’ombre avaient tué sur une île perdue dans les Kerguelen le seul témoin de sa précédente affaire impliquant l’Organisation. Alors que tous le pensaient inaccessible sur ce caillou glacé et désertique de l’océan Indien, il avait été retrouvé crucifié dans sa cabane, la langue tranchée. Ces barbares issus d’une résurgence pseudo-religieuse moyenâgeuse étaient venus finir le travail. Non seulement son père et elle en savaient trop, mais ils étaient à l’origine du démantèlement de l’organisation en France. Par-dessus tout, ils avaient contré leur plan qui visait à déstabiliser l’État français.
En entendant la porte de la chambre s’ouvrir, elle sortit de sa torpeur et s’extirpa de la cabine. Elle chercha autour d’elle ce qu’elle pouvait prendre pour se défendre. Le sèche-cheveux était accroché au mur. Pas de rideau de douche, donc pas de barre. Puis…
— C’est moi, Amélie. C’est papa.
Ce mot « papa » fit aux deux un écho incongru. Il y avait encore quelques mois, ils ne se parlaient plus. Quand ils s’étaient revus pour la première fois depuis des années, on ne pouvait pas dire que la rencontre fut des plus chaleureuses. Comme si les pingouins et les ours blancs pouvaient vivre en harmonie sur la banquise, heureux de leurs retrouvailles ! Mais leur aventure commune les avait rapprochés. Et maintenant, Boris lui disait « papa » et à cet instant, cela la rassurait. Amélie enfila rapidement ses vêtements et le rejoignit.
— Tu peux me dire ce qui se passe. T’étais où ? Ce sont eux, n’est-ce pas ? Ils reviennent finir le travail. Ils veulent nous tuer !
Tout en parlant, Amélie alla voir par la fenêtre puis posa l’oreille sur la porte de la chambre. Boris la prit tendrement dans ses bras. Le contact à la fois fort et chaleureux la calma pour un court moment.
— Je ne sais pas si ce sont eux. Et jusqu’à preuve du contraire, c’est moi qui suis visé. Tu n’as rien à craindre, je t’assure. J’ai dû m’absenter, j’en suis désolé, mais je devais voir quelqu’un qui m’avait laissé un message à la réception.
— Qui ?
— Je n’en sais rien. Il a été assassiné.
Amélie porta la main à sa bouche pour s’empêcher de crier, mais dans ses yeux, on pouvait lire de la panique, des larmes coulaient encore. Boris regretta d’avoir parlé si directement. De toute manière, il ne savait pas mettre les formes. Plusieurs fois dans sa carrière, ses supérieurs lui avaient conseillé des formations dans l’art de la communication et de la diplomatie, d’autant que plus on grimpe les échelons, plus les fonctions deviennent politiques. Enfin, maintenant qu’il était sur sa lancée, il partagea ses pensées sur ce qu’il venait de vivre.
— Avant de mourir, il m’a parlé d’un chapitre de livre dans lequel on parlerait de causses à l’odeur âcre. Cela n’a ni queue ni tête.
Le téléphone de Boris sonna.
— Commandant Peyre ? C’est le chef enquêteur Populos. Je vous demande instamment de venir au commissariat, nous avons à parler de votre présence à la librairie française.
« Les nouvelles vont vite sur l’île », pensa Boris.
— Vous me donnez deux minutes. Je voudrais me changer.
— Fin des civilités, Commandant. Je vous ordonne de venir immédiatement, sinon, nous venons vous chercher et croyez-moi, vous n’apprécierez pas. Et n’oubliez pas de m’apporter votre arme.
— Compris, j’arrive.
Il raccrocha. Voyant l’état dans lequel était sa fille, ne voulant pas la laisser seule, il lui proposa de l’accompagner. Il commanda un taxi à la réception et se promit de faire le nécessaire afin de louer une voiture, car à ce rythme, la note risquait d’être salée.
— Boris ?
Boris était perdu dans ces pensées, le regard fixé sur la route. Il ne l’entendait pas.
— Commandant Peyre !
Touché. Boris sortit de sa réflexion éthérée. Sa fille s’était apparemment ressaisie. Elle le fixait.
— Commandant Peyre, tu as quelque chose de grave ou important à me dire. Tu as toute mon attention. Qu’est-ce qui se passe ?
— Écoute, par où commencer…
— Par le début, ce serait bien.
— Je vois que tu n’as pas perdu ton sarcasme. Disons qu’à la plage, j’avais repéré quelqu’un de louche. Mes voyants sont passés à l’orange. L’instinct du flic.
Voyant qu’elle voulait intervenir, il enchaîna en levant la main, lui intimant de garder le silence. Elle le fusilla du regard.
— Laisse-moi finir. Cet individu, inconnu à ma mémoire, a laissé un message en blanc à la réception. Là, mes voyants sont passés au rouge. Je suis allé directement à la chambre que j’ai inspectée de fond en comble. Il avait tout fouillé, forcé le coffre et placé une bombe, comme tu le sais, sous le matelas. À la réception, il y avait un deuxième message qui m’invitait à la librairie française. L’homme qui m’avait fixé rendez-vous a été assassiné devant moi par notre inconnu. Avant de mourir, il a prononcé trois mots : « Chapitre, causses et acre. ». Ça te parle ?
Boris passa sous silence, volontairement, le fait que l’inconnu avait essayé de le tuer de nouveau à la sortie de la librairie. Pas la peine de rajouter de l’angoisse à sa peur.
— Je ne sais pas ce que ton inconnu voulait dire quand il parlait de Causses, mais à supposer que nous ayons affaire à l’Organisation qui se revendiquait comme la descendante des Hospitaliers, un chapitre est une réunion du Grand Maître et de ses Baillis, pour élire un des leurs ou édicter des lois en lien avec leurs principes.
— Tu veux dire qu’ils vont se réunir pour remettre en place l’Organisation en France ?
— Tu vas vite en besogne. Mais peut-être. Toujours est-il que si nous gardons l’hypothèse qu’ils sont derrière cette histoire, « acre » n’est pas un adjectif, mais le nom d’une forteresse tenue par les Hospitaliers au Moyen Âge, au temps des croisades.
— Elle se trouve où, cette forteresse ?
— En Syrie.
— Ce qui veut dire que cette réunion aurait lieu là-bas ?
— Pas de conclusions hâtives, Commandant. Il nous manque la signification réelle du mot « causses ». Je ne vois pas à quoi cela correspond.
— Amélie, je te retrouve enfin.
Ravi de constater que la peur avait cédé le pas à ses réflexes d’universitaire, il l’embrassa sur la joue. Elle fut surprise par cet élan, elle lui sourit. Toutefois malgré les apparences, se concentrer sur les faits historiques, cachait son appréhension. Un frisson glacé lui traversa le dos, à la pensée de l’implication de l’Organisation dans cette affaire.
*****
Enfermé dans ce trou depuis des jours, le temps lui paraissait interminable, incapable qu’il était de distinguer le jour de la nuit. Il ne pouvait ni s’allonger ni être complètement debout. Seule la position assise en tailleur ou genoux pliés était envisageable. Tous ses os lui étaient douloureux, une véritable torture. L’odeur de ses excréments qui s’entassaient ne lui faisait plus rien, ni le vrombissement des dizaines de mouches avides du festin et prêtes à pondre dans ses plaies multiples. La folie le guettait. Ses compagnons de galère se résumaient aux rats et aux cafards. Ils venaient voir si la faucheuse l’avait emporté. Pour le vérifier, ils le mordaient, montaient sur lui en attendant une réaction de sa part. Pour lui, ils étaient une source de protéine complétant un ordinaire frugal. De temps en temps, une larme coulait sur son visage meurtri, lorsqu’il se souvenait du faste dans lequel il avait vécu. Il buvait de la Chartreuse tout en écoutant du Bach, admirant les œuvres d’art décorant ses appartements privés. Il avait du pouvoir, on le craignait. Maintenant, il n’était plus qu’un pauvre hère en haillons, ses cheveux et sa barbe ébouriffés pleins d’une vie parasitaire. Il attendait son jugement. Du moins, il l’espérait, de tout son être en perdition, afin de mettre fin à ce calvaire.
*****
Boris et Amélie attendaient dans la salle d’attente du commissariat, située près du sas d’entrée. À chaque ouverture de la porte, une bouffée de chaleur alourdissait l’air de la pièce. Ce commissariat n’avait rien de plus ni de moins qu’une caserne, si ce n’est qu’il occupait un bâtiment datant certainement du Moyen Âge. Ce lieu transpirait l’Histoire.
Leur attente ne fut pas longue. Un brigadier vint les chercher et les accompagna jusqu’au bureau du chef enquêteur Populos. Il se situait dans un espace partagé avec deux autres inspecteurs. Le mobilier devait dater de la même époque que le bâtiment ; quant au matériel informatique, juste après.
L’officier remarqua que le commandant et sa fille effectuaient une revue d’inspection silencieuse de leur environnement.
— Nous attendons notre nouvel équipement, mais avec la crise que nous avons traversée, ce n’est pas pour demain. D’autant que la plupart des crédits sont destinés à Athènes. Nous sommes le parent pauvre. Mais bon, je ne vous ai pas convoqués pour parler boutique. Commandant si vous voulez bien me suivre. Votre fille peut nous attendre ici.
Boris interrogea du regard sa fille. Elle lui adressa un signe négatif de la tête.
— Je vous suis, inspecteur.
Ils se retrouvèrent tous les deux dans la salle d’interrogatoire. Elle était étroite. Pas de lumière naturelle, mais des néons un peu blafards, une caméra dans l’angle de la pièce et un faux miroir.
— Alors, commandant, je voudrais que nous jouions cartes sur table. Je vous écoute. Pour commencer, pouvez-vous m’expliquer comment, alors que vous venez d’échapper à un attentat, vous vous retrouvez dans une librairie française auprès d’un mort ?
Boris jaugea Populos avant de répondre, afin de savoir s’il pouvait lui faire confiance. Puis, il se lança.
— Pour être franc, j’ai reçu deux messages à la réception. Le premier ne contenait rien, ce qui m’a mis en alerte et m’a permis de découvrir la bombe. Le second m’invitait à me rendre à la librairie pour y rencontrer notre homme, décédé depuis.
— C’est tout ? Vous savez, je subis une pression pesante de ma hiérarchie, à cause d’une part de ce congrès international de la police, et d’autre part, du fait que la victime dont vous n’avez rien à me dire était journaliste pour le journal français La Croix. Nous n’avons rien trouvé sur lui, si ce n’est ses papiers d’identité, des clés de voiture et un journal. Alors je vous le demande encore une fois, il n’a rien eu le temps de vous dire ? C’est un peu léger, non ? Il vous donne rendez-vous, on l’assassine et c’est tout ce que vous me racontez ! Vous l’aviez déjà rencontré ? Il ne vous a rien transmis ? Vous avez vu le meurtrier ?
Boris se souvint du journal, il lui avait tapoté l’épaule avec. Il avait remarqué qu’il n’était pas plié à la première page. Il ignorait si ce détail avait de l’importance ou pas, mais il fallait qu’il le sache. Si ce journaliste avait apporté ce journal, c’était certainement qu’il avait l’intention de le lui montrer. Cependant Boris voyait bien que l’inspecteur ne le lâcherait pas s’il ne lui donnait pas un os à ronger. Alors autant lui céder l’information qui n’avait ni queue ni tête jusqu’à présent.
— Tout ce qu’il a eu le temps de me dire, c’est une histoire de Causses, mais je n’en vois pas sur l’île. Je ne comprends pas.
