L' héritier - Tere Michaels - E-Book

L' héritier E-Book

Tere Michaels

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Beschreibung

Henry Walker, héritier présomptif d'une vaste société internationale, s'est consacré sa vie durant à satisfaire son père, un homme froid et distant. Ses efforts futiles ne lui ont laissé aucune place pour vivre, aimer ou prendre ses propres décisions. Il n'a qu'un seul ami, son vilain secret inavoué : Archie Banks. Élevé sur le domaine des Walker auprès de Henry, Archie est à présent son chauffeur, son garde du corps… et occasionnellement son amant. Il est loyal, mais s'apprête à obtenir son diplôme universitaire. Il a des projets d'avenir qui n'incluent pas de se tenir à la disposition du père de Henry. Pas même pour ce dernier. Sans prévenir, un kidnapping brutal les conduit à la tragédie et au chaos, et les pousse dans une bataille dramatique qui les menace personnellement et met leur couple en péril. Trouveront-ils un moyen de guérir les blessures du passé, de sauver l'héritage de Henry et de bâtir un avenir commun ?

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Veröffentlichungsjahr: 2019

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Table des matières

Résumé

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII

XXIII

XXIV

XXV

Biographie

Par Tere Michaels

Visitez Dreamspinner Press

Droit's d'auteur

L’héritier

 

Par Tere Michaels

 

Henry Walker, héritier présomptif d’une vaste société internationale, s’est consacré sa vie durant à satisfaire son père, un homme froid et distant. Ses efforts futiles ne lui ont laissé aucune place pour vivre, aimer ou prendre ses propres décisions. Il n’a qu’un seul ami, son vilain secret inavoué : Archie Banks.

Élevé sur le domaine des Walker auprès de Henry, Archie est à présent son chauffeur, son garde du corps… et occasionnellement son amant. Il est loyal, mais s’apprête à obtenir son diplôme universitaire. Il a des projets d’avenir qui n’incluent pas de se tenir à la disposition du père de Henry. Pas même pour ce dernier.

Sans prévenir, un kidnapping brutal les conduit à la tragédie et au chaos, et les pousse dans une bataille dramatique qui les menace personnellement et met leur couple en péril. Trouveront-ils un moyen de guérir les blessures du passé, de sauver l’héritage de Henry et de bâtir un avenir commun ?

I

 

 

DANS L’APPARTEMENT du 15 Central Park West, Henry Walker observait le soleil se lever depuis le sol de sa chambre, là où il s’était allongé à cause d’une insomnie. Il soupçonnait le luxueux tapis blanc d’avoir adopté la forme de son corps après toutes ces nuits passées à observer la silhouette des immeubles de New York clignoter par-dessus les arbres de Central Park. Sans même tourner la tête, Henry sut que, dans moins de deux minutes, son alarme allait se mettre à sonner avec insistance, que sa journée en tant qu’héritier de Norman Walker était sur le point de commencer.

Les draps étaient entortillés autour de lui, rejetés hors du lit où il avait cessé de contempler le plafond vers trois heures du matin. Henry se tourna à temps, arquant son long bras pour désactiver l’alarme juste avant qu’elle ne se déclenche à six heures.

La pratique mène à la perfection.

Il se défit des couvertures, roulant sur lui-même jusqu’à être étendu sur le sol de sa chambre telle une étoile de mer, nue, sans grande dignité. Loin de ressembler à la prochaine couverture du New York Business Weekly, il s’enfonça au contraire dans le tapis, s’y coulant un peu plus profondément…

… imaginant qu’il plongeait jusque dans le sol pour se dissimuler…

Son réveil de secours – situé dans la cuisine, ce qui l’obligeait à se lever – se mit à pépier, chassant instantanément la bizarrerie de ses pensées.

Ainsi démarra son mardi, comme tant de mardis avant celui-là. Les rouages de son existence étaient en mouvement et il avait un planning à respecter.

C’était le moment de se doucher. S’il omettait l’après-shampoing, il aurait peut-être encore le temps de se masturber.

 

 

LES MARDIS signifiaient que son père était à son bureau. Ils étaient synonymes de costumes Hugo Boss bleu marine et de cravates gris tourterelle ennuyeuses, de souliers en cuir perforés et de pochettes carrées qui ne devaient pas être « trop criardes ». Il était en train d’avaler quatre gaufres – aux céréales et sans sirop d’érable, Dieu que sa vie était déprimante –, debout au-dessus de l’évier, quand son téléphone se mit à biper. Il l’ignora. Norman n’envoyait jamais de message. Son assistante, Kit, était encore dans le métro, et la sonnerie particulière n’annonçait personne à qui il ait vraiment envie de parler. Jackson DeForrest III était bien trop compliqué à gérer avant d’avoir absorbé une sérieuse dose de caféine.

Et c’était triste que cet acte de défiance implique qu’il se cache derrière son propre téléphone.

 

 

DANS L’ASCENSEUR, il consulta sa montre (7:01) puis le BlackBerry de son bureau, son iPhone devenu silencieux dans sa poche, toujours en mode « ignorer Jackson, insupportablement ennuyeux ». Même avec les bouchons, fléau de Manhattan à cette heure de la matinée, ils devaient être capables de traverser la ville pour arriver à temps au bureau.

Les portes s’ouvrirent alors que l’ascenseur atteignait le hall d’entrée. Henry se raidit, releva le menton et redevint Norman Henry Walker III tandis qu’il s’avançait sur le sol de marbre noir.

— Monsieur Walker, le salua le portier, effleurant devant lui son chapeau rouge ornementé.

— Bonjour, Carlos, murmura Henry, ajustant la sangle de sa sacoche sur son épaule.

— La voiture est là, monsieur.

Carlos ouvrit les lourdes portes de verre du 15 CPW vers la rue.

— Merveilleux.

Il tira ses lunettes de soleil de sa poche et les enfila, affectant un air riche et ennuyé d’homme d’affaires, alors qu’il marchait dans la lumière de mai.

— Le temps m’a l’air parfait aujourd’hui, monsieur.

La déférence de Carlos était favorisée par sa voix de baryton tandis qu’il marchait aux côtés de Henry jusqu’à l’extrémité du tapis, étonnamment immaculé, qui menait au trottoir.

— Heureux de l’entendre.

Un Hummer noir tout à fait détestable, aussi propre et lustré qu’un modèle d’exposition, était garé au bord tandis que son chauffeur en faisait le tour pour lui ouvrir la portière. Le monstre ressemblait à un tank déguisé pour prétendre être adapté à la ville.

— Monsieur, dit Archie avec froideur, ses Ray-Ban et larges épaules drapées d’une lourde veste noire lui conférant un air dangereux alors qu’il actionnait la poignée.

— Archie, dit Henry, poliment formel. Bonne journée, Carlos.

— Monsieur.

Archie claqua la portière après lui. Henry prit une seconde pour reprendre son souffle dans la pénombre, caché derrière les vitres pare-balles teintées. Sa performance était si artificielle qu’il craignait toujours de tomber sur un réalisateur et des caméras.

Archie grimpa sur le siège avant et alluma les lumières à l’arrière.

— Prêt, monsieur ? demanda-t-il de sa voix monotone digne du majordome de La Famille Addams.

— La ferme, rétorqua Henry en lui faisant un doigt d’honneur.

En riant, Archie vérifia les rétroviseurs et s’inséra dans la circulation en direction des bureaux de WalkCom International.

Sa boisson matinale attendait dans le compartiment prévu à cet effet, un grand mélange à la fragrance fruitée provenant de l’épicerie dont Henry s’était entiché, située près de l’appartement d’Archie dans Greenwich Village. Une émotion brûlante grandit en lui alors qu’il sirotait son thé tout en lisant la dépêche matinale sur le trajet.

 

D’après les rapports, WalkCom souhaite diffuser les bénéfices enregistrés cette année, en dépit du climat financier défavorable. Les industries mondiales du secteur de l’énergie et de l’acier font reculer la récession d’une manière qui ne peut être décrite que comme miraculeuse.

Le PDG de WalkCom, Norman Walker, est récemment revenu d’une lune de miel prolongée aux Maldives avec sa quatrième épouse, Liberty Frank Walker. Walker se remet actuellement de sa seconde crise cardiaque qui a eu lieu en novembre dernier, et a reconnu vouloir étudier l’idée de se retirer des affaires.

 

— À quel moment le New York Business Weekly est-il devenu l’Enquirer ? demanda Henry, jetant le petit magazine brillant au sol.

L’obsession de la presse à propos de la santé de son père réveillait toutes sortes de sentiments désagréables chez lui. Il chassa une poussière invisible de son pantalon, croisant, puis décroisant les jambes.

— De nouveaux racontars sur le cœur du vieil homme ?

Henry pouvait sentir Archie l’observer dans le rétroviseur, mais il ne leva pas les yeux.

— Oui. On parle plus de ça et de Libby que de nos chiffres, marmonna-t-il. Les pages « Société » couvrent le mariage ; et nous n’avons pas besoin d’un nouveau résumé à chaque histoire.

— Ils ne comprennent pas pourquoi vous êtes toujours dans le business alors que tous les autres passent leur temps à droite et à gauche.

Sans la moindre hésitation, Archie prit une autre rue, klaxonna un taxi qui flânait et tourna sans prévenir à un feu orange.

Henry expira, sa frange légèrement trop longue effleurant ses yeux.

— La raison, c’est mon père. Ils devraient montrer un peu plus de respect.

— Bois ton thé et détends-toi. Sa Majesté est dans son bureau aujourd’hui et je suis sûr que tu portes la mauvaise cravate.

Archie s’esclaffa à sa propre plaisanterie ; il rit encore plus fort quand Henry frappa son siège. Comme s’il pouvait sentir quelque chose. Comme si Henry pouvait le frapper suffisamment fort pour remuer le mur de briques qu’il était.

— Toi aussi, tu devrais montrer un peu plus de respect, dit-il sans grand enthousiasme.

Archie lui fit un doigt d’honneur à son tour.

Bien trop tôt, ils s’arrêtèrent devant le bâtiment d’avant-guerre sur l’Upper East Side qui abritait la société de son père, et le seul moment un peu léger de sa journée s’acheva.

— Une bonne journée, monsieur, murmura Archie alors que Henry se glissait hors du siège arrière. Soyez un bon garçon.

Henry se tortilla pour le cogner dans l’estomac, mais dut se réfréner. Se comporter comme un voyou devant les vigiles pourrait sembler… bizarre.

 

 

LES GARDES lui sourirent comme à leur habitude alors qu’il se dirigeait vers l’ascenseur privé qui l’emporterait jusqu’aux étages supérieurs.

— Bonjour, dit-il poliment, le regard errant sur la feuille de chou serrée dans sa main.

Bien sûr, il aurait pu l’abandonner sur le sol et laisser Archie la ramasser, mais il se sentait coupable chaque fois que son ami-amant-Archie devait nettoyer derrière lui.

Les mensonges au sujet de la retraite de son père continuaient à le travailler tandis qu’il attendait l’ascenseur. Norman venait tout juste d’avoir soixante-deux ans. Il préférait éviter de penser à son second infarctus et à ses implications – parce qu’ignorer les probabilités était ce que son père faisait de mieux. Et Henry ne pouvait imaginer un univers que son père n’ait pas bouleversé en menaçant tout le monde pour s’y construire un chemin jusqu’à la réussite.

La porte de l’ascenseur s’ouvrit et le gardien, un vieil homme très sympathique nommé Neil, le salua de la tête alors qu’il s’avançait à l’intérieur de la cabine.

— Monsieur Walker, siffla-t-il en refermant les portes et en appuyant sur le bouton.

— Neil, répondit fermement Henry en fourrant le journal dans sa sacoche en cuir.

Il sortit son téléphone de la poche de son costume pour vérifier les messages qui avaient pu s’accumuler ces trois dernières minutes sur le trajet entre la voiture et son bureau.

Peut-on se voir ce soir ?

Henry fronça les sourcils face à son écran. Il était en son pouvoir de répondre à Jackson en lui expliquant qu’il n’avait aucune envie de le voir. En réalité, Henry aurait aimé que Jackson égare son numéro et oublie son existence.

Bien évidemment, il ne pouvait pas faire ça.

Impulsivement, Henry pressa la touche d’appel et entendit la connexion, la sonnerie, puis quelqu’un décrocha. Une voix furieuse retentit par-dessus le bruit de la circulation de New York et une chanson de Pantera se déversa des enceintes.

— Tu réalises qu’on était dans la même voiture à l’instant ? Je te manque déjà ?

— Si peu.

Ce qui était un mensonge.

Neil pivota vers lui et lui fit un sourire crispé.

— Qu’y a-t-il ?

— David est en train d’essayer de me caser avec quelqu’un…, commença-t-il avant d’être interrompu par le ricanement d’Archie. La ferme, reprit-il en ignorant un autre message provenant de son BlackBerry, d’après la vibration.

— J’essaie d’imaginer avec qui David Silver, roi des meilleurs amis, aurait envie de te caser, dit Archie. Un avocat fiscaliste ? Le propriétaire d’une équipe de Lacrosse professionnelle ? L’incarnation humaine de la couleur beige ?

Henry tenta de ne pas ricaner.

— Il travaille dans les relations publiques pour le club de polo Lambert.

— Seigneur…

— Je dois sortir avec lui au moins une fois, n’est-ce pas ? Nous nous sommes parlé au téléphone et il est très… enthousiaste.

Il avait envie d’effacer de son esprit son air flatteur – tout autant que les dix derniers jours de textos reçus.

— Je ne veux pas me montrer impoli.

Henry entendit Archie jurer contre un conducteur, puis une série de coups de klaxon agressifs.

— Mais… peut-être que tu pourrais le faire pour moi.

Le bruit de l’avertisseur s’évanouit dans l’air.

— Invite-le à dîner. Je l’y conduirai. Il se pissera dessus avant qu’on arrive au restaurant.

Sa voix coula de façon douce et sexy à l’autre bout du fil. Elle rappela à Henry l’époque où ils étaient adolescents, quand son acolyte parvenait à le convaincre de faire quelque chose d’illégal. Il rendait les choses si plaisantes et les conséquences en valaient toujours la peine.

— Vas-tu laisser ta grosse arme sur le siège avant ?

Ça sonnait de façon un peu perverse. Du moins, ce que Henry souhaitait.

— Elle sera dure. Tellement dure. Si bien que ça pourrait même devenir contre-productif. Une fois que Beige McPolo aura jeté un œil à mon… bagage… tu devras peut-être l’arracher… de moi.

— Tu n’es qu’un imbécile. Rappelle-moi de te mettre à la porte un peu plus tard.

Le rire moqueur s’interrompit quand Henry coupa la communication, mais il se sentait légèrement plus détendu alors que l’ascenseur carillonnait.

 

 

HENRY TRAVERSA la suite de WalkCom située au dernier étage du bâtiment, adoptant de nouveau une attitude plus sérieuse. Aucune trace de chrome, de verre ou d’art moderne dans la société de Norman Walker – non, toute la décoration se déclinait dans des tons militaires, des touches de bois chaud, de lourds meubles en chêne et des scènes bucoliques anglaises encadrées de dorures.

Son bureau ressemblait à celui d’un avocat des années cinquante à la mode d’Hollywood.

Des employés se déplaçaient autour de lui et parlaient d’une voix étouffée, entrant et sortant d’une petite cuisine avec de lourdes tasses de café bien chaud. Il y eut beaucoup de signes et de sourires à son attention ; il savait comment se faire des amis, avoir de l’influence sur les autres. En partie grâce à son charme naturel, en partie grâce à la formation intensive d’héritier de la fortune dispensée depuis sa naissance. Sans parler du fait que tous savaient qu’un jour, il deviendrait le patron.

— Bonjour Maria, dit-il en passant devant la vieille secrétaire de son père.

Elle se tenait au bord de son bureau, sur le point d’annoncer son approche comme si elle l’avait attendu. Son tailleur bleu marine sans âge et ses chaussures pratiques évoquaient la faille temporelle dont était issue la société de son père. Il l’imaginait très bien posséder le même look trente ans plus tôt lorsqu’elle avait débuté ici.

— Henry.

Elle prononça son nom comme l’aurait fait un professeur avec un enfant imprévisible, mais charmant. Le même ton qu’elle employait depuis qu’il avait cinq ans.

— Est-il là ?

Il fit une pause, ses yeux effleurant les lourdes doubles-portes qui protégeaient son père du monde extérieur.

Le regard de Maria se posa sur l’énorme console téléphonique de son bureau.

— Oui, mais il est au téléphone, dit-elle gentiment. Puis-je vous apporter un thé pendant que vous patientez ?

— Non, merci. Je serai dans mon bureau. Prévenez-moi lorsqu’il sera libre.

Maria lui sourit affectueusement.

— Oui, Henry, bien sûr. Je vous appellerai dès qu’il lui sera possible de vous parler.

Il venait d’être officiellement remercié. Il songea qu’il aurait pu rappeler à Maria qu’il n’était plus le petit garçon dans son uniforme d’école, qui mangeait des cookies et buvait du thé au lait à son bureau pendant que son père passait « juste un appel de plus ».

Ou pas. Ça n’arriverait probablement pas avant que son propre géniteur ne cesse de le traiter comme tel.

Après un dernier signe à l’attention de Maria, Henry pivota et retraversa le petit couloir près de l’aire d’accueil. Son bureau faisait l’angle, mais c’était également le plus petit à cet étage, tout au bout du corridor qui abritait la zone de stockage du serveur et la réserve. Le « futur PDG » n’avait pas forcément besoin de quelque chose de plus grand dans l’esprit de son père.

Ce dernier – durant les longues leçons enseignées sur l’humilité et l’importance de payer ce qu’on devait – lui avait appris que même un héritier se devait de gagner sa vie.

— Hé, Kit, lança Henry en débouchant de l’angle.

Des cheveux courts, rouges et bombés surgirent de sous un bureau maladroitement coincé devant la porte de son bureau, suivie par le reste de son assistante.

— Bonjour, Henry.

Kit Kelly avait un morceau de bagel dans la bouche et se débrouilla pour ne pas s’étouffer avec pendant qu’elle le saluait.

— Des messages ?

— J’ai parcouru votre messagerie. Il y en a à peu près une cinquantaine, ils sont sur votre bureau. Vous avez un rendez-vous à dix heures avec David, à onze heures avec Xavier Pense…

Ils esquissèrent tous deux la même grimace à l’idée de subir une réunion avec le plus ancien membre du conseil d’administration ou « le vieux fanfaron » comme Kit aimait l’appeler.

— … un autre à midi avec les avocats, puis un déjeuner avec votre père et enfin une réunion tactique sur l’accord de Medlow.

— Est-ce que j’ai droit à de la vraie nourriture aujourd’hui ?

Henry pénétra dans son bureau, Kit, dans son éternelle robe noire et son cardigan, sur les talons. Elle sautilla sur un pied, se trémoussant sur ses talons hauts comme des gratte-ciels et ne répondit que par un rire. Son père était contraint de suivre un régime insipide médicalement recommandé, ce qui incluait du poulet bouilli et des carottes à la vapeur servis dans la salle à manger d’affaires.

— Non, désolée. Je m’arrangerai pour vous apporter un en-cas entre onze heures et midi.

— Merci.

Kit alluma les lumières – pas de néons chez WalkCom – et Henry laissa tomber sa sacoche sur la minuscule chaise en cuir placée en face de son gigantesque bureau. La monstruosité était une antiquité, l’instrument de travail de quelque duc ou marquis, un meuble que son père lui avait offert pour son vingt-et-unième anniversaire et son entrée dans « les affaires de la famille ».

Il était peu commode, de la taille d’une Volkswagen, et Henry serait probablement coincé avec jusqu’au jour de sa mort. Tel un immense symbole à l’odeur de renfermé.

Sérieusement, il devait bien comporter au moins huit cents tiroirs. Il ne cessait d’y égarer ses stylos.

— Très bien, commençons, soupira Henry alors que Kit retournait vers son bureau pour y prendre un carnet de notes et un stylo.

La vieille horloge de bureau indiquait huit heures dix. Il était déjà en retard.

 

 

— VOILÀ.

Kit lui tendit un hot-dog enveloppé d’une serviette tandis qu’il traversait le couloir en marchant et en courant à moitié.

— Vraiment ?

— Hmmm, le bon goût de New York ! Probablement de la viande provenant d’un animal !

Kit lui tendit une serviette et une bouteille d’eau minérale tout en glissant ses dossiers sous son bras.

— Non, vraiment.

— La salle à manger n’a rien à emporter. Et non, ça n’arriverait pas si quelqu’un approuvait la présence de distributeurs automatiques à cet étage, marmonna Kit.

Son besoin en sucre chaque jour à quatorze heures était un sujet largement évoqué dans les conversations.

— Votre père vous voulait dans son bureau il y a dix minutes, donc votre réunion avec les avocats est repoussée à midi vingt.

Elle se déporta à l’embranchement du couloir et Henry essaya de manger sans mettre de la moutarde sur son costume à six cents dollars.

Maria était assise, tapant sur son ordinateur de l’ère jurassique. Elle s’était tout récemment – et à contrecœur – débarrassée de sa machine à écrire.

— Henry, dit-elle avec un léger reproche dans la voix pendant qu’il mâchait sa nourriture aussi vite que possible.

Il avala le dernier morceau de hot-dog et vida la bouteille d’eau.

— Une pastille de menthe ? toussa-t-il et Maria ouvrit le tiroir du haut.

Elle lui tendit un bonbon enveloppé dans du papier, le tenant avec réticence comme si elle se devait de prendre garde à sa consommation de sucre.

— Merci.

Il s’essuya la bouche, lissa les plis de son costume et vérifia ses cheveux dans le reflet du bureau brillant de Maria.

— Allez, allez, dit-elle.

Henry se redressa et frappa à la porte de son père.

— Entrez !

Norman Walker avait soixante-deux ans et était, Henry en était convaincu, taillé dans l’acier qu’il vendait. N’importe qui observant son géniteur assis derrière son imposant bureau, habilement revêtu de différentes nuances de gris, encadré par la lumière du soleil, avec un air déterminé sur le visage, ne pouvait croire une seule seconde aux rumeurs de retraite. Son père n’abandonnerait son bureau que le jour où il rendrait son dernier souffle – probablement dans une centaine d’années.

Henry redressa son dos afin qu’il soit bien droit, sourit platement et pénétra dans la tanière du lion.

— Henry, fit son père sans lever les yeux du dossier ouvert devant lui.

Son fils prit rapidement place dans le siège situé devant le bureau et choisi pour être inconfortable.

— Père.

La plaisanterie cessait ici ; ils étaient au travail et lorsque c’était le cas, personne n’introduisait de notion sentimentale autour des relations familiales, ce qui n’avait pas de sens aux yeux de Henry. Même lorsqu’ils étaient seuls, son père évitait toute manifestation de chaleur ou d’affection. Il se rappela alors la seule étreinte qu’il avait reçue quand il était sorti diplômé de Harvard.

L’agenda du meeting était tapé à l’ordinateur – par Maria – et son père lui en passa une copie, levant finalement les yeux vers lui.

— Es-tu prêt ? demanda-t-il et, étrangement, Henry sentit que cette question sous-entendait plus que d’habitude.

Il cligna des yeux, puis secoua doucement la tête.

— Oui, bien sûr. Nous pouvons démarrer avec l’accord des Malaisiens.

Norman grogna en réponse.

Et leur journée – comme tous les jours depuis que Henry avait rejoint la société cinq ans plus tôt – démarra.

 

 

UNE HEURE passa, puis deux. Henry perdit brièvement sa voix. Il sut qu’il avait raté quelques points sur la présentation d’une potentielle analyse de projet lorsqu’il se leva pour se servir un verre d’eau à la carafe en verre poli posée sur le chariot de bar.

Son téléphone était dans son bureau, mais il savait que Kit avait replanifié son après-midi, informant sèchement ses autres rendez-vous qu’il était avec Norman, ce qui représentait un véritable joker pour être libéré de n’importe quelle réunion. Personne ne posait de question.

Il commença à avoir de plus en plus chaud, transpirant sous la veste de son costume. Dans un autre monde, les gens travaillant aussi dur dans une pièce illuminée par le soleil, sans air conditionné ou même une fenêtre ouverte, se seraient déshabillés pour rester en chemise. Ils auraient remonté leurs manches et desserré leur cravate. Dans un autre monde, il y aurait eu une pause pour se rendre aux toilettes, davantage de glace dans le seau et peut-être aussi de la caféine.

Mais Henry ne vivait pas dans ce monde-là et il n’avait même pas déboutonné sa veste.

Ce fut le soulagement quand un coup frappé à la porte fut suivi par son ouverture, sans même attendre la réponse de Norman.

Seule une personne en avait suffisamment dans le pantalon pour le faire.

Le parrain de Henry et bras droit de Norman, David Silver, pénétra tranquillement dans la pièce, véritable incarnation de la jovialité aux cheveux argentés.

— Seigneur, Norman ! Il fait au moins quarante degrés ici !

Il ouvrit la porte, se penchant par l’ouverture pour appeler Maria.

— Maria ! Voulez-vous, s’il vous plaît, allumer la climatisation ?

Tout comme précédemment, il ne s’embêta pas à attendre une réponse.

Norman eut une moue de mécontentement, mais David l’ignora, se laissant tomber dans le second siège inconfortable.

— Sommes-nous prêts pour la réunion de demain ?

Non, personne ne plaisantait chez WalkCom.

Norman et David se lancèrent dans une discussion à propos de leur rencontre programmée le jour suivant avec de potentiels nouveaux investisseurs, laissant Henry servir ses trois doigts de Macallan habituel à David. Parfois, son job ressemblait plus à un stage en entreprise qu’autre chose.

Trente minutes plus tard, une accalmie se produisit dans la conversation ; Norman remit en place sa haute pile de dossiers afin de s’assurer qu’ils avaient couvert tout ce qu’il souhaitait, même après avoir étudié l’agenda. Ce qui laissa David et Henry assis côte à côte jusqu’à ce que le sourire de son parrain devienne démoniaque.

— Alors… As-tu appelé Jackson ? demanda David, aussi innocent qu’un agneau alors qu’il pivotait vers lui.

Un rapide coup d’œil à son père lui assura qu’il n’y avait aucun changement dans son expression pendant qu’il balayait son bureau des yeux une fois de plus, son obsession compulsive bien trop manifeste alors qu’il s’assurait de n’avoir rien oublié.

— Nous avons parlé plusieurs fois. Je vais organiser un dîner…, commença Henry.

— Pas ce soir. Tu dînes avec Libby et moi à la maison.

La voix austère de Norman coupa l’air de la pièce comme un couteau.

— Oh. Bien sûr.

Henry lutta pour paraître enthousiaste, bien qu’il éprouva une certaine forme de soulagement à l’idée d’avoir une autre excuse pour éviter Jackson.

— Ça me paraît très bien.

— Eh bien, ne le fais pas attendre trop longtemps. C’est un jeune homme très bien qui vient d’une bonne famille.

La facilité qu’avait David à évoquer aussi ouvertement son homosexualité face à son père lui serra la gorge, comme s’il venait d’avaler une assiette de crevettes. Il éprouvait toujours une réaction allergique – sueurs froides, respiration difficile, joues brûlantes – quand son orientation sexuelle était agitée sous le nez de son père. Ils n’en parlaient pas. Jamais.

Mais David s’en fichait. David n’avait rien à perdre ; son argent avait permis à WalkCom d’exister. Le père de David et le grand-père maternel de Henry avaient été des amis proches depuis l’enfance, et quand Norman avait repris l’affaire, il avait été impératif que les deux jeunes hommes joignent leurs forces. David, pour prouver qu’il était plus qu’un héritier et Norman… eh bien… Norman ne possédait aucun pedigree, juste un cerveau et un intense désir de succès. Ils n’auraient jamais pu y arriver l’un sans l’autre.

— Je m’arrangerai pour que ça se produise dans quelques jours, murmura Henry en sentant la sueur couler sous ses cheveux.

— Fais-toi d’abord couper les cheveux. Norman, comment peux-tu accepter cela ? le taquina David, frappant le bureau en se relevant. Profitez de votre soirée, messieurs. Je suis libre pour la journée.

— Nous passerons te prendre demain matin à huit heures trente précises, dit Norman, ses premiers mots après un silence incroyablement long. Ne sois pas en retard.

David fit un geste de la main, puis frappa Henry dans le dos en sortant.

Le silence qui s’attarda derrière lui parut brutal.

— Tu as d’autres réunions, dit Norman

Ce n’était pas une question, il connaissait l’agenda de Henry aussi bien que le sien.

— Oui.

Henry se tortilla sur sa chaise.

— Rentrerons-nous ensemble… ?

Norman secoua la tête avant que la question de son fils ne soit entièrement posée.

— Sois là-bas vers dix-huit heures. Libby prépare le dîner pour qu’il soit servi à dix-huit heures vingt.

— Oui, monsieur.

Il attendit d’être remercié – se mit à compter en silence – puis reçut le signe l’autorisant à partir.

Il avait atteint la porte, la main posée sur la poignée dorée, quand Norman s’adressa de nouveau à lui.

— Arrange-toi pour organiser ce dîner avec cette… personne. Il serait impoli d’ignorer la recommandation de David.

— Oui, monsieur, répondit Henry, se glissant à l’extérieur dans le couloir frais et libre – autant qu’il pouvait l’être – loin du bureau de son père.

Dix-sept mots. La chose la plus proche concernant l’homosexualité de son fils que son père exprimait en dix ans.

Sur des jambes en coton, Henry retourna à son bureau, hébété.

 

 

ARCHIE BANKS inséra le SUV dans la circulation du soir – cet unique mélange de folie sur l’Upper East Side qui incluait des touristes, les résidents et les hommes d’affaires engorgeant les trottoirs et remplissant les restaurants qui s’alignaient dans le voisinage prospère. L’hiver avait cédé la place à un avril pluvieux et, à présent, à un mois de mai bien trop chaud pour la saison. Personne n’avait envie de rester à l’intérieur. Archie se gara illégalement devant le bâtiment de WalkCom, adressant un geste à travers la vitre à la contractuelle qui patrouillait dans le secteur.

Elle lui retourna un sourire ravageur. Sans l’obliger à se déplacer.

Henry lui avait envoyé un message un peu plus tôt – sa journée avait été interrompue sans qu’il ait d’explication. L’horloge sur la console indiquait 16:55 ; il ne s’attendait jamais à ce que Henry soit en avance, alors il lança Metallica ainsi que la climatisation et desserra sa cravate. Il espérait un trajet rapide en fin de journée : laisser Henry quelque part, rentrer chez lui pour s’habiller et dîner chez sa mère, préparer le repas avec elle, puis retourner à son appartement avant vingt-deux heures pour terminer ses devoirs. Le lendemain, il devait se lever tôt à cause d’un rendez-vous professionnel à Westchester.

Ce qui signifiait que Monsieur Walker lui ferait grâce de sa présence. Il ne devait pas oublier de faire la poussière sur le siège arrière – et de s’assurer que ce serait Mozart, et non pas Metallica, qui serait joué quand il lui ouvrirait la portière.

Henry, l’unique fils de Monsieur Walker, était beaucoup moins difficile à vivre. Mais, en même temps, Archie n’avait jamais taillé de pipe à Monsieur Walker senior dans le parking souterrain du Met.

De bons, de très bons souvenirs. Henry combiné au champagne, ça finissait toujours par produire de bons souvenirs. À cet effet, Archie avait chipé bien des bouteilles d’excellentes bulles dans le cellier du domaine.

Il sortit le livre qu’il était en train de lire – L’amour aux temps du choléra – pour l’un de ses trois cours en ligne, et tourna les pages usées jusqu’au chapitre dix. La lecture n’était pas une chose à laquelle il avait généralement le temps de se consacrer, et son diplôme en commerce international ne mettait pas vraiment l’accent sur l’importance du réalisme magique. Mais, parfois, les options étaient limitées lorsqu’il était question de sélection. Cependant, ça n’était plus si important – plus maintenant. Pour la première fois en six ans, il n’aurait plus à s’interroger sur le « prochain semestre ». Encore quelques petites semaines. Un dernier effort et il serait libre.

Bientôt, il aurait un boulot qui ne l’obligerait plus à posséder un permis de port d’arme et un uniforme.

Sa recherche d’emploi avait commencé des mois plus tôt. Il avait envoyé des lettres et des candidatures à une myriade de sociétés de New York. Il avait passé beaucoup d’entretiens, décroché peu de deuxièmes rendez-vous, mais à sa grande joie, Ferelli et Fils l’avait rappelé pour un troisième rendez-vous, prévu le surlendemain.

C’était sa chance de se tirer, d’aller quelque part où personne n’attendrait de lui qu’il joue les portiers et fonce dans la circulation lors d’une course à l’aéroport. Ferelli et Fils était une petite société d’import qui cherchait à étendre ses opérations vers l’Asie. Le plus important, c’est qu’elle n’entretenait aucun business avec WalkCom. C’était une chance pour Archie de démarrer une nouvelle vie. Il avait attendu ce type d’opportunité tellement longtemps. Il pouvait déjà sentir la saveur du changement.

À la fois merveilleuse et terrifiante, WalkCom avait signé ses chèques depuis ses dix-sept ans, et même si prendre soin des gens riches était difficilement le rêve de sa vie, c’était tout de même une forme de foyer quelque part.

C’était aussi là que vivait Henry. Son excitation s’évanouissait toujours en réalisant que, où qu’il aille, Henry n’y serait pas.

Son téléphone vibra quelques minutes plus tard. C’était le signal que Henry était en chemin et qu’Archie avait à présent un rôle à jouer.

Il lissa son costume – spécialement taillé pour s’accorder à ses larges épaules et à sa silhouette d’un mètre quatre-vingt-dix-huit – et réajusta sa cravate. Il remit ses lunettes de soleil en place, pour dissimuler son regard amusé, et se glissa hors du siège conducteur en étirant exagérément son corps musclé.

Certains gardes du corps se fondaient dans la masse pour profiter de l’effet de surprise. Archie préférait montrer rapidement sa force aux yeux de tous.

Il fit le tour du véhicule, s’appuyant contre la porte d’un air dangereux, faisant jouer ses muscles sous le poids de son costume. Les gens qui se déplaçaient le long du trottoir ne faisaient pas attention à lui en général, mais quelques touristes lui adressèrent des regards alarmés.

Archie Bank avait l’air terriblement effrayant.

Une seconde plus tard, Henry se précipita vers les portes d’entrée, ses cheveux blonds légèrement trop longs lui retombant dans les yeux alors qu’il se pressait vers la voiture comme si les chiens de l’enfer étaient à ses trousses. Archie se glissa dans son rôle de chauffeur, lui ouvrant la portière d’un mouvement sec tandis qu’il se rapprochait.

Son patron leva les yeux au ciel en passant devant lui.

— Pervers.

— Oh, je ne m’en lasse pas.

Archie soupira en claquant la portière, manquant de peu les chaussures de Henry.

— Merci pour la demi-journée. On rentre ? demanda Archie en s’installant sur le siège conducteur, verrouillant les portes et baissant le volume épique de Enter Sandman avant que Henry ne souffre de se voir infliger de la vraie musique.

— Non, malheureusement. Apparemment, je dois me rendre à un dîner avec Norman et Libby.

Henry avait l’air tout sauf enthousiaste et Archie vérifia la température.

— Devons-nous attendre ton père ?

Il se sentit légèrement paniqué – il ne portait pas sa meilleure cravate et il était convaincu que le siège arrière aurait dû être nettoyé.

— Non. Norman va prendre l’autre voiture ; nous sommes supposés nous retrouver là-bas, dit Henry. Arrêtons-nous en route pour acheter du vin. Et peut-être des fleurs ?

— Pas de problème.

Archie s’éloigna du trottoir.

— Tu dois d’abord te changer ?

— Pourquoi ? J’ai l’air fripé ou quoi ?

Les sourcils de Henry formaient un V à l’envers qu’Archie trouva étrangement attirant pendant qu’il l’observait dans le rétroviseur.

— Oui, c’est le cas.

Durant une fraction de seconde, il se sentit ennuyé de n’avoir pas réussi à trouver de meilleure insulte. Bon sang.

— Sa Majesté n’allumera pas la climatisation avant que quelqu’un ne se transforme en flaque d’eau. Alors, peut-être auras-tu envie de porter moins de vêtements.

Henry soupira dramatiquement en se frottant le visage.

— Très bien. Dépose-moi à mon appartement, et si tu pouvais t’occuper du vin et des fleurs et me récupérer quand tu auras fini, ça me serait d’une grande aide. Ça ne devrait pas nous mettre trop en retard.

Archie hocha la tête, dépassant les colonnes de taxis et de banlieusards pour s’insérer dans la file de gauche.

— Est-ce que tu vas rester à la maison, ou dois-je t’attendre ?

Il démarra rapidement dès que le feu passa au vert, se dirigeant vers West End Avenue, là où l’appartement de Henry était situé.

— Je vais rester, je pense.

Henry fronça les sourcils dans le rétroviseur.

— Est-ce que ça risque de te causer des problèmes ?

Archie ne répondit pas. Ça allait chambouler son emploi du temps et annuler de nouveau un autre dîner prévu avec sa mère. Et repousser la préparation de son entretien au lendemain étant donné qu’il n’aurait pas le temps de courir jusque chez lui pour y prendre son ordinateur portable. Encore une fois.

— Mon temps est ce que tu décides d’en faire, finit-il par dire.

— Ce n’est pas ce que je t’ai demandé.

— Je mangerai chez Magnus, puis je finirai mon livre.

Il haussa les épaules, revenant rapidement à un ton beaucoup plus formel.

— Ce n’est pas une réponse, marmonna Henry en regardant dehors par la vitre, le froncement toujours présent.

Archie leva les yeux au ciel ; il avait toujours été incapable d’ignorer Henry lorsque ce dernier se mettait à bouder de façon théâtrale. Pas plus maintenant que lorsqu’ils étaient gosses.

— C’est bon. Tu m’en devras une, le taquina-t-il d’une voix plus douce.

Un léger sourire erra sur les lèvres de Henry alors que leurs regards se croisaient dans le rétroviseur.

— Tout ce que tu voudras, murmura Henry.

Il s’humidifia lentement les lèvres.

Archie se débrouilla pour garder le Hummer sur la chaussée.

— Marché conclu. Maintenant, arrête de froncer. Il ne te reste que quelques années avant d’avoir la peau marquée par les rides, dit-il avec une grimace.

— C’est noté.

Mais Henry était définitivement satisfait en allumant son téléphone et en commençant à faire défiler l’écran.

 

 

ARCHIE TOURNAIT devant l’entrée du bâtiment, désœuvré. Il y avait trois bouteilles de Château Malescot St Exupéry dans la glacière portative posée sur le sol, devant le siège avant. Ainsi que deux douzaines d’hortensias violets emballés dans du papier vert et couchés près de lui. Il baissa le volume de Pantera qui explosait dans le Hummer.

Il vérifia l’horloge du tableau de bord et récupéra son téléphone. Sa mère devait être rentrée de sa thérapie à l’heure actuelle, et il avait besoin de la prévenir qu’il ne serait pas là pour le dîner.

Encore.

— Allô ?

— M’man, c’est Archie.

Evelyn Banks glissa de son accent britannique fort et réservé à un roucoulement léger en dix secondes à peine. De longues années passées à répondre aux appels d’autres familles en tant qu’employée lui avaient donné ce ton affecté si artificiel – sauf quand c’était sa fierté et sa joie qui l’appelait. Et comme monsieur Walker n’avait pas embauché une Britannique pour rien, elle s’assurait de ne jamais perdre une miette de son accent.

— Archie, mon cœur. Je viens juste de rentrer à la maison, mais j’ai mis du bœuf et des pommes de terre à cuire pour toi.

Il pouvait l’entendre traîner les pieds dans la petite cuisine de son appartement de Brooklyn, ainsi que le tapotement de sa canne et la manière dont elle traînait son pied sur le sol. Toutes les discussions du monde n’avaient pu la convaincre de venir vivre avec lui en ville après son accident vasculaire cérébral ; elle aimait sa liberté et elle aimait aussi prétendre qu’Archie avait besoin d’intimité dans ses relations.

Si seulement elle savait.

Archie ferma les yeux, tentant de modifier le ton de sa voix pour en effacer la déception.

— Ça m’a l’air délicieux, dit-il gentiment. Mais j’ai peur d’avoir à travailler ce soir, maman. Est-ce que je peux plutôt venir demain pour un déjeuner tardif ?

Il capta un léger soupir dans sa respiration.

— Bien sûr, mon chéri. Appelle-moi quand tu seras sur la route et je réchaufferai le plat, ajouta-t-elle avec sa gaieté factice habituelle. Te rends-tu à la maison cette fois ?

— Oui. Henry doit dîner avec monsieur et madame Walker.

La froideur à laquelle on l’avait habitué durant sa jeunesse perça dans sa voix.

— Nous n’allons pas tarder.

— Ah. Très bien. Je comprends. Le devoir t’appelle.

Evelyn savait de quoi elle parlait.