L'homosexualité au risque de la foi - Gaëtan Poisson - E-Book

L'homosexualité au risque de la foi E-Book

Gaëtan Poisson

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Beschreibung

« J'entends simplement rendre compte de ce que j'ai vécu, proposer un chemin différent de celui que le système a prétracé pour les personnes homosexuelles. »

Ayant sombré dans les affres de l'hypersexualisation homosexuelle après avoir quitté le séminaire, Gaëtan Poisson est un rescapé et son histoire est celle d'une rédemption, d'une libération.

Pointant les dérives consuméristes dans lesquelles une partie du monde gay enferme l'amour et les personnes, ainsi que les complaisances d'une certaine théologie postdogmatique, l'auteur montre une voie médiane où homosexualité et défense de l'Église sont compatibles. Par des analyses acérées, sans voyeurisme ni provocation, il expose le rôle vital des arguments de la foi et la beauté du discours de l'Église sur la sexualité, dans un monde où le sexe perd en profondeur ce qu'il gagne en étendue.

Par le choix atypique de la chasteté dans la continence, il a perçu que l'homosexualité était porteuse d'une fragilité lumineuse que l'Évangile peut transfigurer : aucune fatalité ne s'impose à quiconque croit à la victoire de la Croix.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Gaëtan Poisson a travaillé dans le milieu des ressources humaines. À la suite de sa formation théologique, exégétique et liturgique au séminaire, il aspire à faire mieux connaître les raisons de la foi catholique auprès de divers publics.
Pierre-André Bizien, qui a collaboré à l'écriture de cet ouvrage, est biographe privé et directeur de la structure Mont des lettres.

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Seitenzahl: 197

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Couverture

Page de titre

À ma sœur Charline, sans qui je n’aurais jamais pu oser ce livre. Je t’aimerai toujours. À mes neveux Manoa et Noéline. À ma famille et à mes proches.

À mon très cher ami Pierre-André Bizien, pour ses compétences rédactionnelles et théologiques, pour l’apport décisif de son travail.

Introduction

Un ancien séminariste homosexuel peut-il, sans se méprendre, offrir une apologie du christianisme qui serait uniment rationnelle et mystique ? Si je témoigne aujourd’hui, un peu malgré moi, ce n’est pas pour jeter un pavé rose au front du clergé ni pour sucrer l’eau du bénitier. Ce que je porte en moi, c’est une descente aux enfers résultant d’une incompréhension du mot amour : j’ai cru en sa version violente, égoïste, suite à une mauvaise expérience en l’Église (une maltraitance). Après avoir quitté le séminaire, j’ai mené une vie ardente qui m’offrait un décalque inversé de la caritas évangélique. Séduit par les excès de la rhétorique LGBT, j’ai communié entre ville et campagne à l’anarchie affective, et souscrit aux interprétations complaisantes de la Bible en matière de sexe. Ces exégèses ‒ très en vogue dans les magazines ‒ relèvent selon moi du néo-marcionisme : une hérésie plaidant le rejet de la part « ancienne » des Écritures au profit des seuls versets nouveaux, et dont l’effet aboutit au retranchement de la fibre sémite du christianisme.

Entre Hérode et Caïphe, faut-il donc choisir Pilate et son scepticisme envers la vérité ? Je ne le crois guère, au rebours des théologies « bisounours ». Nul chrétien n’y est forcé d’ailleurs, quoique pèsent sur lui les réquisitions de la « tolérance » ou de l’intégrisme. Le difficile conflit intérieur que j’ai un temps livré contre/avec Dieu me pousse, aujourd’hui, à évoquer mon Espérance blessée en la Vérité ‒ celle qui transcende toute réalité. Trinité, dogmes et sacrements sont-ils à ce point frelatés qu’il faille les éradiquer de notre horizon cérébral ? Bien au contraire, je puis vous l’assurer de cœur et de corps ; la solitude, l’hypersexualité, la maladie ont coup sur coup tué le jeune naïf que j’étais, et qui virtualisait la religion sous ses candides illusions. Seules la grâce et une confiance endurcie envers l’Église m’ont extirpé du néant. Mon histoire n’a certes rien d’héroïque, et je serais bien arrogant de m’en prévaloir ; je n’entends donc pas témoigner avec l’autorité du « lanceur d’alerte », mais plutôt sous le signe de la parrhesia, cette notion grecque qui connote un idéal de véracité, hors égotisme.

Au jeune croyant qui se découvre homosexuel, j’aimerais dire que son affectivité n’a rien de sale ni de honteux, qu’elle est une invitation à l’excellence humaine, et que le discours pro-gay classique est truffé de pièges : je suis tombé dedans, et le détail de ce qui m’est arrivé pourrait aider à épurer le mot « Amour » de ses ombres trompeuses. J’ai aujourd’hui emprunté la voie difficile de la chasteté dans la continence, après des années de consommation sexuelle aveugle. Je souhaiterais rendre compte de ce combat difficile, mais aussi du bonheur exigeant qu’il procure. Tout ceci, me semble-t-il, serait incomplet sans une défense constante, parfois iconoclaste, des vérités qu’énonce l’Église catholique. Enfin, je tiens à préciser que si je m’oppose si sévèrement au discours LGBT, je ne condamne aucunement les personnes qui s’en réclament ; nous sommes tous frères, et j’espère simplement apporter quelques victuailles en vue de notre cheminement vers la lumière. Éclairer à nouveaux frais la question homosexuelle, par-delà tolérance et réaction, en proposant de nouveaux éléments théoriques… C’est tout ce que je souhaite, sous le regard de Notre Père. 

Je ne sais si le lecteur appréciera ce petit livre ; son indulgence et sa bienveillance me seront nécessaires. Qu’il soit assuré de mes sincères excuses si telle ou telle parole venait à le blesser…

PREMIÈRE PARTIE TÉMOIGNAGE

Genèse d’une conscience

« Il faut cent ans pour devenir simple. »Jean Guitton, Mon testament philosophique

Je suis né en 1976, dans une famille d’agriculteurs d’Oysonville. L’histoire a retenu bien peu de ce trou vert perdu au fond de l’Eure-et-Loir, sinon une curieuse anecdote impliquant Henri IV…

D’après une ancienne chronique, le bon roi facétieux vint un jour rendre visite à son ami le chevalier François, en son château d’Oysonville. Les deux sires ripaillèrent ensemble, puis l’hôte suggéra une promenade dans le parc ; fier comme un coq, le jeune seigneur montrait la luxuriance de ses plantes, et Henri IV admirait. Soudain, un laboureur nommé Cadot se planta devant eux, déclarant hardiment posséder de plus belles pièces végétales. Piqué, le roi accepta de le suivre, et fut conduit devant une majestueuse pièce de blé en fleurs. Le spectacle valait effectivement le détour. De retour à Paris, il fit envoyer quatre épis de blé en or au bon laboureur1. Cet épisode d’apparence anodine, nous pourrions l’intituler « La légende des quatre épis d’or ». Elle suggère un enseignement capital : oser montrer de la beauté à son souverain, qu’importe le gueux que nous sommes, et ce même souverain transformera en or ce que nous avons nous-mêmes su magnifier…

*

Ma venue au monde fut très éprouvante pour mes parents, dès les trois jours qui précédèrent ma naissance. Je n’arrivais pas à sortir. Le « travail » fut une épreuve harassante. Passé un certain temps, comme je commençais à m’intoxiquer avec le liquide amniotique, le médecin fut contraint d’accélérer brutalement l’accouchement. Je suis né comme j’ai pu, dans un vertige homérique. Les jours qui suivirent ne m’ont pas été plus favorables : à cause d’une grave jaunisse, il a fallu m’isoler dans une couveuse les yeux bandés. Ça commençait moyen… Heureusement, mon état de santé accusait une légère amélioration la semaine suivante, et mes parents pouvaient enfin respirer.

Trois semaines plus tard, le 22 août 1976, je recevais le baptême avec de l’eau du Jourdain que ma grand-mère avait rapporté d’un pèlerinage : un petit luxe spirituel qui allait m’obliger pour le restant de ma vie… À quoi « sert » donc le baptême, me demanderez-vous peut-être ? Je vous répondrai ceci : à intégrer en soi toute l’histoire du christianisme, des pâturages de l’Éden au feu de l’Apocalypse. À en devenir solidaire, comptable et protégé conjointement, en un instant et pour la vie2.

Mes premières années à la ferme furent heureuses, malgré la délicatesse de notre situation matérielle. Ensemencer les champs sous la pluie, soigner les bestiaux dans la boue, slalomer entre les chemins défoncés, tout cela ne manquait pas de sel… ni de poivre ! Le labeur agricole a toujours été ainsi, rude et porteur. C’est une vocation merveilleuse à laquelle mon père a constamment su répondre3 ; tout homme de bien vit sa vocation comme un privilège, non comme un sacerdoce ingrat. De son côté, ma mère tenait le foyer d’une main douce et sereine, apportant ce qu’il fallait de fantaisie à l’ordinaire4. Moi, j’étais un petit garçon sage, un peu solitaire. Je me glissais entre les murs froids de la bâtisse, sous les meubles de bois rongé qui peuplaient le séjour.

Mon sentiment de solitude n’était pas dû à un manque d’attention parentale ou à un tempérament maladif, mais à un drame inattendu : la séparation brutale d’avec ma première sœur, Fanny, qui décéda un mois et demi après sa naissance en 1979. En cause, une malformation de la colonne vertébrale. J’en éprouvais un sentiment terrible d’abandon, d’injustice céleste, quelque chose que ma conscience n’arrivait pas à accepter… Ce n’était pas juste, ce n’était pas bien. Intuitivement, je prenais la réalité du mal pour un défaut de fabrication, une sorte de manquement divin révoltant, ce qui, paradoxalement, revenait à nier cette réalité ontologique du Mal comme tel. Rapidement cependant, je compris que les choses étaient plus complexes, plus passionnantes. J’ai eu la chance de recevoir une éducation fondée sur des principes simples, solides, et un amour inconditionnel. Jamais mes parents ne m’ont jugé… Certes, ils m’ont qualifié bien des fois de tel ou tel défaut, et de vertes façons, mais jamais ils ne m’ont jugé : jamais ils n’ont décrété de sentence définitive sur ma personne. La nuance est de taille ! J’ai toujours été leur fils, y compris aux heures les plus sombres, lorsque je me suis perdu dans les abysses… comme on le verra. Cette chance, bien des jeunes hommes de ma génération ne l’ont pas eue.

Mes premières années scolaires m’apparurent comme une joyeuse promenade à travers les chiffres et les mots. J’étais bon élève. Appliqué, entouré de bienveillance. Au cœur de cette heureuse période, mon petit frère Théophile est né en 1984, puis vint ma seconde sœur, Charline, en 1986. D’emblée, j’assiégeais les berceaux, en bon cerbère protecteur ; je nourrissais des projets fantasques pour notre vie future. C’était d’un comique ! Mon caractère spirituel s’affirmait cependant, et mon esprit gagnait en discernement : je fis ma première communion le 8 juin 1986, puis ma profession de foi le 29 mai 1988. Ce furent deux étapes capitales de ma vie intérieure, au cours desquelles j’éprouvais un sentiment de grave allégresse, un appel à la responsabilité virile. Ne nous racontons pas d’histoires… Aujourd’hui, pour la plupart d’entre nous, la première communion et la profession de foi passent pour des rites de passage désuets, sirupeux, qui vous écrasent dans la dentelle et la dévotion infantile. Cette perception, si elle paraît légitime à première vue (la pompe catholique, quel baroque !), relève au fond d’une fermeture intérieure : non qu’il faille nécessairement « aimer » ces rites ou croire en leur vérité, bien entendu, mais au moins les respecter, savoir les goûter dans leur signification sensible, comme on sait si bien le vouloir lorsqu’il s’agit de la ritualité dogon ou des Tupinamba d’Amazonie.

Pourquoi est-on si prompts à reconnaître les ritualités lointaines, exotiques, par sensibilité anthropologique puis, dès qu’il s’agit de catholicisme, à déguerpir, à réclamer grâce en ricanant ? Cette contradiction très française m’a toujours surpris. Ma première communion et ma profession de foi5 marquèrent donc pour moi la fin des enfantillages et des caprices. Dans la foulée, ma grand-mère m’offrit un pèlerinage à Lourdes, pour que je prenne conscience des horribles réalités de la souffrance humaine, celle que l’on cache dans nos médias aseptisés : pustules, escarres, corps rachitiques et broyés de douleurs. J’y suis allé en août 1988, à douze ans, âge légal pour voir les scènes glauques au cinéma. C’était une première.

J’y suis retourné dix fois par la suite, en accompagnant les malades du diocèse de Chartres6. C’est là que j’allais recevoir ce que l’on appelle la grâce des larmes, et que j’allais rencontrer au plus profond de moi-même la Vierge Marie, « surprésente » là où convergent les malades invoquant l’aide divine7. L’année suivante, en 1989, je reçus le sacrement de la confirmation mains jointes et l’œil en feu. Le Saint-Esprit m’apparaissait enfin, effrayant de splendeur, hors de sa coque de volatile invisible… Un peu comme un concept de philosophie aride qui se serait soudain dévoilé, passant des vapeurs abstraites au concret le plus net.

J’ai ensuite effectué beaucoup de pèlerinages (Rome, Liban, Nevers, Pontmain…). Ils m’ont ouvert à des vérités qu’on ne trouve guère dans les livres, des vérités existentielles que l’on peine à concevoir en milieu non chrétien, ou lorsqu’on reste enfermé chez soi. En effet, il existe un préjugé selon lequel les pèlerinages, ça ne sert pas à grand-chose, sinon à se farcir de bondieuseries et à se décrasser les poumons. Certes, il est vrai que l’entre-soi identitaire n’a jamais favorisé l’entendement critique, mais ne nous trompons pas de cible : les pèlerinages catholiques sont justement ouverts à tous, précisément fondés sur l’échange, la rencontre, les conversations décentrées, le partage des expériences différenciées !

Ce que m’ont offert les pèlerinages, c’est l’expérience d’une foi « en mouvement » qui part joyeusement sur les routes, qui ne reste pas cloisonnée, renfermée sur elle-même. Il est tout de même un peu fort, dès lors, que l’habitué des pèlerinages soit soupçonné de radicalité identitaire ! Parfois, le vieux réflexe laïcard ne perdrait rien à se psychanalyser… Mais je m’égare.

L’une des leçons spirituelles que j’ai tirées des pèlerinages, justement, c’est que Dieu exauce toujours nos prières, mais pas forcément selon nos vues : autrement, il s’agirait d’une prestation et l’on conviendra que Dieu n’est pas un commercial8.

Revenons donc à ma scolarité… Vers onze ou douze ans, je me suis engagé dans la chorale du collège ; chaque semaine, je passais des heures à chanter comme un rossignol au coude à coude avec de grandes filles sages. Bien entendu, il y avait toujours un petit morveux aphone ou mal réveillé pour faire dérailler nos compositions… C’était millimétré, d’une précision terrible ! On sortait du chacun pour soi des cours de récré, tout fonctionnait sur le mode de l’interdépendance : rien de mieux pour développer l’esprit d’équipe, la responsabilité et l’altruisme. Insensiblement, vous développez le goût de l’harmonie, de la rigueur, vous comprenez enfin pourquoi les professeurs vous harcèlent à la précision. Et tout cela sans en passer par une quelconque morale !

En fin d’année, nous avons participé à un spectacle avec d’autres chorales scolaires. Ce fut une expérience incroyable, un rare moment de grâce. Tous les mercredis après-midi, après l’école, je me faisais conduire à la natation. J’aimais ça, j’avais un bon niveau. C’était un temps à part, une parenthèse durant laquelle je poussais mon corps à ses frontières. Le soir, à la maison, je m’étalais sur mon lit en rêvant à mille choses. Quel jeune homme allais-je devenir ? Quel métier exercerais-je ? Ces questions lointaines, je me les posais vaguement, avec un sentiment de mélancolie que je ne m’expliquais pas. Un peu comme si mon cerveau reptilien avait déjà flairé l’odeur de mes ennuis affectifs, ceux qui allaient me ronger prochainement…

En effet, je commençais à me sentir mal à l’aise face aux enfants de mon âge. Turbulents, rigolards, un peu immatures, je les trouvais « bruts de décoffrage », inaccessibles à mes idées, à la sensibilité que j’avais peut-être un peu vive. Sans être un génie transi, qu’une intelligence exceptionnelle aurait isolé de ses camarades, j’éprouvais pourtant du malaise devant leurs jeux, leurs blagues potaches, leurs sous-entendus microscopiques dès qu’un décolleté paraissait. Étais-je atteint de snobusite aiguë ? Je ne le crois pas, mais il est vrai que certains jeunes garçons développent une sensibilité très vive, laquelle peut les conduire à un certain décalage. Alors que le monde adulte offre une variété incroyable d’états, de situations, permettant une large tolérance envers les personnalités singulières, l’enfance est un âge où la différence passe pour une difformité.

Dès le collège, si vous sortez du troupeau, vous êtes fiché. Ça n’a pas manqué pour moi. Sans être une tête de Turc ‒ n’exagérons rien ‒, je recevais quantité de moqueries, assorties d’insultes grasses et médiocres : chou-fleur, pédale, tarlouze, casse-toi…, autant d’injonctions qui sentaient le saloon et l’urinoir. J’étais méprisé, sans que cela tourne à l’extrême. En somme, comme pour le barème des aides sociales, j’étais victime de l’effet de seuil : pas assez atteint pour être secouru9.

C’est une évidence que l’on rabâche tous les jours : les jeunes sont très cruels entre eux. Tentons d’aller un peu plus loin : cette cruauté infantile esquinte d’autant plus qu’elle est mélangée d’innocence, de candeur, d’intonations charmantes. De même que les paroles peuvent être plus blessantes que les coups, l’enfant fait plus mal que l’adulte : la douleur qu’il inflige est celle d’un ange, d’un être pur qui ne s’est pas encore vautré dans les ordures de l’âge adulte.

Certains gamins, plus fins que d’autres, avaient noté un peu trop de manières dans mon comportement, des intonations de voix suspectes quand je m’exprimais… En quelques mois, je fus fiché « pédé » dans la cour de récréation. Cette épithète étonnait mon ignorance ; elle me meurtrissait, bien que je ne la comprisse pas bien. À l’école, la sexualité n’était pas enseignée comme de nos jours, de manière brutale et décomplexée. Nous ne vivions pas l’hypersexualisation qui touche désormais les enfants, de plus en plus jeunes. J’étais donc « préservé ». À ce sujet, Jean-Jacques Rousseau nous signale que les mœurs futures des enfants dépendent de la manière dont on a répondu à leurs questions sur le sexe. Ainsi, il nous rapporte une anecdote : un jour, une femme simple se dépêtra de la curiosité gênante de son fils en répondant non pas à côté, mais au-delà de la question…

« Maman, dit le petit étourdi, comment se font les enfants ?

‒ Mon fils, répond la mère sans hésiter, les femmes les pissent avec des douleurs qui leur coûtent quelquefois la vie10. »

Nous gagnerions à nous inspirer de cet esprit pour aborder la chose. Le parti buté de tout dire, tout expliquer aux enfants par souci de progressisme et par opposition aux « tabous » est contre-productif. Sans mystère, sans lumières tamisées, ces questions merveilleuses seront bientôt plastifiées dans une transparence de supermarché ; en grandissant, les premiers concernés seront blasés avant même d’avoir connu l’acte…

Or, il faut bien mesurer la gravité de l’enjeu : chaque jour dans le monde, plus d’un million de personnes contractent une infection sexuellement transmissible11. Non tant par ignorance des procédures du sexe que par méconnaissance de sa profondeur. Documenter un enfant ne suffit pas à le responsabiliser ; lui dicter comment faire ne l’éclairera pas sur ce qu’il faut faire.

Très tôt, j’ai donc goûté une certaine forme d’isolement. Je préférais la compagnie des pions à celle de mes camarades. On discutait de tout et de rien sur un ton courtois qui faisait, justement, toute la substance de ces conversations un peu vaines. Je prenais une certaine posture à maîtriser mon subconscient infantile, à m’intéresser aux problèmes des jeunes adultes. Ma foi en Dieu était pleine, bien que les petites peines répétées de l’école, cumulées, eussent fini par peser lourd. Pour autant, je n’ai alors jamais songé au suicide12.

Lorsque je me suis retrouvé en classe de troisième, j’ai beaucoup sympathisé avec une surveillante. Auprès d’elle, la hargne des petits moqueurs ne m’atteignait plus. Nous avions tellement sympathisé que j’ai fini par m’inscrire à l’association de son village, proche d’Oysonville, pour faire du théâtre. Pourquoi donc m’initier aux planches ? Bonne question… un regard psychanalytique aurait tôt fait d’y voir une fuite dans l’imaginaire, un refus d’affronter la réalité que je vivais au collège. Certes, il y avait peut-être de cela, mais surtout une soif de beau, de grand, de transfiguration. L’envie impatiente de sortir de ma chrysalide, de m’émanciper vers une forme de grâce, vers le vrai, par l’intermédiaire de l’art. Cet idéal confus, je l’éprouvais au fond de mes tripes. Il me brûlait : il était une expression de ma foi ardente d’adolescent, une envie de témoigner, de proclamer, de célébrer, comme une préparation ludique aux rudes exigences de l’Église.

On objectera qu’il est bien présomptueux d’associer scène et christianisme ; que dès l’Antiquité, Tertullien et les Pères de l’Église furent les premiers ennemis du théâtre, affublé de toutes les tares. Ici je réponds gare ! À cette époque, le cirque, les arènes et les jeux rimaient fort avec amas de chrétiens livrés aux ours et aux lions devant les plèbes hilares… Aussi l’on concevra que les premiers chrétiens n’aient pas été très « chauds » vis-à-vis des « spectacles ». Bien heureusement, le sang a passé sous les ponts, et les mœurs se sont assagies13.

Le théâtre m’a séduit parce qu’il me permettait de traduire en un langage, certes dérivé, les cris désarticulés de mon cœur. Ici aussi, Rousseau a eu raison d’écrire du jeune adolescent qu’« il devient sensible avant de savoir ce qu’il sent14 ». C’était ce qui m’arrivait. Plein d’une ignorance invincible au regard des choses du sexe, de la séduction, de la sensualité, j’affolais ma conscience en des songeries tragiques… J’étais sensible sans comprendre ce que j’éprouvais. Qu’on se figure le tableau ! Le teint blanchâtre, à l’écart, je me déclamais des vers mélancoliques, quand les copains causaient branlette et gonzesses. Alors vous comprendrez que le théâtre, pour moi, c’était la porte des délices… Tous les samedis après-midi, j’enfourchais la vieille mobylette de ma mère et je fonçais aux répétitions.

Sur la route, j’éprouvais un tel sentiment d’expansion, d’audace, que j’aurais pris Moïse en stop jusqu’au Sinaï. Je m’appliquais beaucoup sur scène, reprenant mes tirades comme un maniaque, dix, vingt, trente fois pour que tout soit limpide. Malheureusement, n’est pas Gérard Philippe qui veut, et mon jeu avait beau être sincère, je n’avais pas un talent monstre. Ça n’avait pas grande importance. Ce qui comptait, c’était la chaleur qui m’entourait. J’apprenais à communiquer d’une autre manière, hors des rapports de force et de la violence du collège. Les fous rires, les interactions bienveillantes avec les autres comédiens m’ont redonné confiance.

Enfin, avec le théâtre, j’apprenais à passer de la gesticulation au geste, du bavardage au verbe : un condensé d’humanités, une alternative honnête à l’enfer du latin-grec ! En fin d’année, nous avons présenté trois œuvres au public… Mes parents étaient là, heureux de mon bonheur. Sous leurs yeux, je devenais un homme.

À quinze ans, je suis entré au lycée, à l’internat de Châteaudun. J’étais passionné par la biologie, et je passais mes journées à étudier les microbes et les fourmis. À cette époque, déjà, je voulais entrer au séminaire pour devenir prêtre. C’est aussi à partir de cette période que j’ai pu retrouver ma place auprès des autres. Après le collège, excepté quelques irréductibles bons à rien, nous commencions tous à devenir plus mûrs, à nous intéresser à des aspects plus profonds de la vie, plus variés. En devenant un jeune adulte, le lycéen prend des traits de gravité qui permettent une communication tacite, même sur fond d’hostilité, impraticable dans les atmosphères bouffonnes du collège. La violence augmente, mais sur un arrière-plan mélancolique et fougueux.

Ma sensibilité s’exacerbait, et j’ai beaucoup jeûné pendant ces années : en période de carême, ou même sans raison particulière. Je revois l’étonnement de mes camarades et de certains surveillants, à l’heure du réfectoire, lorsque je m’éloignais en silence15. Y avait-il de l’affectation dans mon attitude ? L’humilité m’impose de ne pas le nier trop vite, mais je brûlais d’un feu sincère : j’offrais ma privation au Seigneur, par marque de respect, pour lui montrer que j’avais conscience que tout en ce monde ne nous était pas dû, mécaniquement. Les camarades musulmans, durant le ramadan, accomplissaient eux-mêmes ce jeûne et personne n’y trouvait à redire ; me concernant, cela surprenait et faisait un peu sourire…

Fallait-il en conclure que l’observance religieuse était nettement moins admise chez un jeune chrétien que chez nos frères mahométans ?16 Lorsque je considérais mes camarades musulmans si fiers et rigoureux en pratiquant leur jeûne, je me disais en substance : « Mais pourquoi, nous autres catholiques, devons-nous pratiquer le carême entre guillemets, par honte et non par humilité comme on le prétend mensongèrement ? Pourquoi ce zèle surjoué d’inventivité et de distance ? Pourquoi ne pas jeûner clairement, simplement, comme autrefois et comme les musulmans actuellement ? On dirait bien que plus on entend moderniser, aseptiser le culte, plus celui-ci s’étiole et se perd… Le comparatif entre carême et ramadan est flagrant ! »

Cet étonnement m’amena bientôt à élargir ma réflexion, à perdre une part de ma candeur spirituelle… Par associations d’idées, j’en venais à me dire : « C’est bien gentil de vouloir moderniser l’Église à tout bout de champ, de vouloir ne scandaliser personne… supprimer le latin, simplifier les rites, abandonner les usages… On voit le résultat : les sanctuaires se vident et ce qui reste exaspère encore plus les non-croyants ! Les musulmans, eux, ils gardent leur langue sacrée, l’arabe, ils gardent leurs traditions intactes, ils n’atténuent pas leur dogme tous les quatre matins… Et les fidèles sont là ! »

J’éprouvais une confusion aimante envers le concile Vatican II, équilibre d’audace et de rigueur, mais dont la réception et les applications par les clercs « progressistes » furent une catastrophe fréquente17. Mon attrait intellectuel pour la religion se développait, et je me mis à dévorer des ouvrages de théologie. Ces volumes provoquaient chez moi une excitation comparable à celle du camionneur devant la rangée de revues X chez le buraliste… La polémique me passionnait, je devenais ardent. Ce qui me révoltait le plus, c’était l’impossibilité de parler de sa foi sans être taxé de prosélytisme au premier élan d’enthousiasme. Cette réalité vécue me semblait faire système, comme s’il s’agissait d’une tradition nationale, d’une antiscolastique rétroactive et hargneuse. En somme, une véritable arnaque à la liberté18.