L'intuition lyrique - Alain Guy - E-Book

L'intuition lyrique E-Book

Alain Guy

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Parmi tant d’hommes célèbres qui honorèrent l’antique Université de Salamanque dont le renom fut immense au Siècle d’Or, se détache une figure : celle de Fray Luis de León. À la fois philosophe, philologue, théologien poète et musicien, Fray Luis de León, qui instruisit et enthousiasma des générations d’étudiants par sa parole, ses ouvrages et ses vers, ne se présente- t-il pas à nous comme un héros de la Légende dorée, lui qui, par surcroît, alla, durant plus de quatre années, expier dans les cachots de l’Inquisition les audaces novatrices de son verbe et de sa plume ?
N’est-elle pas faite pour séduire les philosophes l’attachante personnalité de cet éminent professeur, qui composa, au fond de sa prison, le puissant traité des Noms du Christ : « chef-d'oeuvre de l’humanisme chrétien » où sont exprimées, avec une rare profondeur, les conceptions les plus complexes de la métaphysique et de la théologie ?
Or, si la critique internationale a, sans nul doute, fouillé très exhaustivement les sources françaises, italiennes, anglaises et allemandes de la pensée de cette extraordinaire période de l’Histoire, en revanche il semble qu’elle ail notablement négligé l’apport espagnol.
Certes, on n’a pas manqué de s’intéresser aux aspects proprement artistiques et littéraires du Siglo de Oro ; nul n’ignore, de nos jours, les richesses de l'humanisme poétique, dramatique et romanesque de l’Espagne d’alors. Mais peu d’érudits ont scruté la pensée espagnole elle-même ; préférant s’attacher aux côtés les plus superficiels de l’esprit castillan ou andalou, on a, en retour, trop oublié le fond doctrinal de l’hispanisme sous la Renaissance et la Contre-Réforme. C’est ainsi qu’on a fort peu lu les philosophes et les théologiens d’outre-Pyrénées, si ce n’est peut-être les casuistes vilipendés, de la façon qu’on sait, par notre grand Pascal. A-t-on même soupçonné leur existence ? Seuls, Cervantès, Louis de Grenade, sainte Thérèse, saint Jean de la Croix et Francisco de Vitoria sont aujourd’hui vraiment connus du public cultivé. Mais aucune étude vraiment scientifique ne s’est portée jusqu’à ces derniers temps sur les grands noms, notamment Fray Luis de Léon, de valeur insigne pourtant et dont la pensée résonne en filigrane très fortement encore dans tous les débats philosophiques et théologiques de toute l’Europe


À PROPOS DE L'AUTEUR

Alain Guy - Philosophe et hispaniste français né à La Rochelle le 11 août 1918 et mort à Narbonne le 7 novembre 1998 a été professeur à la Faculté des lettres de l'Université de Toulouse-Le Mirail et fondateur et directeur du Centre de philosophie ibérique et ibéro-américaine. Il s'installe à Salamanque en 1936 pour connaître Miguel de Unamuno. Sa première recherche a été Esquisse des Progrès de la spéculation philosophique et théologique à Salamanque au cours du XVIe Siècle, publiée à Paris, Vrin, 1943. Sa principale thèse présentée à l'Université de Grenoble (1942) intitulée La Pensée de Frère Luis de Léon : Contribution à l'étude de la philosophie espagnole au XVIe siècle, publiée à Paris, Vrin 1943 – date à laquelle il devient docteur èslettres – est traduite en espagnol en 1960. Il a dédié sa vie à l'étude de la philosophie espagnole et latino-américaine, pour la faire connaître non seulement à l'étranger, mais aussi en Espagne. Il a été membre de l'Académie littéraire de la Rochelle, titulaire de la célèbre Académie des Sciences, Inscriptions et Belles Lettres de Toulouse fondée en 1640. Il était également Officier de l'Institution Post (1967) et Chevalier de la Légion d'Honneur. En Espagne il a appartenu à la Société espagnole de philosophie, fut le fondateur honoraire de l'association Hispanisme philosophique ainsi que le partenaire de la SITA (Sociedad Internacional Tomâs de Aquino). En 1978, il a reçu la Croix de Commandeur de l'Ordre d'Isabelle la Catholique et en 1986 a reçu des doctorats honorifiques de l'Université de Salamanque. (...)

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Veröffentlichungsjahr: 2024

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l’intuition lyrique

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

© Saint-Léger éditions, 2018.

Tous droits réservés.

 

 

Alain Guy

 

 

L’intuItion lyrique

 

La pensée philosophique

de Fray Luis de León

 

Texte présenté par Jaime García Alvarez, osa

 

 

 

 

 

 

 

Introduction à l’étude de Fray Luis de León

 

 

La personnalité de Fray Luis de León est très riche et à la fois très complexe. C’est une personnalité des plus représentatives de la Renaissance espagnole. Connaître la pensée de Fray Luis de León c’est connaître d’une forme vive les problèmes, les valeurs et les limites de l’Espagne au xvie siècle.

Le célèbre peintre Francisco Pacheco, beau-frère de Velasquez, dans son Livre de description des véritables portraits des hommes illustres et mémorables, publié à Seville en 1599, huit ans après la mort de Fray Luis de León, écrit :

 

« Il aimait tendrement la Très Sainte Vierge et jeûnait les veilles de ses grandes fêtes. De cette dévotion jaillit sa poésie qui commence : “Vierge plus pure que le soleil”. Il fut un homme très spirituel et de grande prière. Il reçut de Dieu de très particulières faveurs, au temps de ses plus grandes peines [...] Il était si pénitent et si austère pour lui-même que la plus part des nuits, il ne couchait pas dans son lit, et celui qui l’avait fait, le trouvait le matin de la même façon [...] De son physique, il était petit de corps, mais bien proportionné, la tête forte, bien formée, couverte de cheveux légèrement frisés et ceinte de la tonsure ; les yeux verts et mobiles. Au moral, avec un don tout particulier de silence, l’homme le plus muet que l’on ait jamais vu, bien que d’une singulière finesse dans ses propos ; extrêmement sobre pour la nourriture, la boisson et le sommeil, ponctuel dans ses paroles et ses promesses ; circonspect, peu ou point souriant. On lisait sur la gravité de son visage toute la noblesse de son âme ; au milieu de ce visage, resplendissait surtout une humilité profonde. Doué par la nature d’un tempérament coléreux, il était très patient et très doux avec ceux qui avaient affaire à lui. [...] Il fut un grand dialecticien et un grand philosophe. Personne en son temps ne fut doué comme lui, pour toutes les sciences et les arts. Il s’intéressa aux mathématiques, au droit, à la médecine, à l’astronomie, et même, quelque temps, à l’astrologie. Il étudia sans maître la peinture, et la pratiquait si habilement qu’entre autres choses, il fit, chose difficile, son propre portrait. Il fut un grand poète, en latin et en castillan et un fervent adepte de la musique. Quant à notre langue, il fut le premier à l’écrire avec tant d’harmonie et d’élégance. »

 

La vie

Fray Luis de León naît, en 1528, à Belmonte, province de Cuenca. Son père occupait un poste dans la magistrature ; il appartenait à une famille riche, mais de petite noblesse. Sa mère, Inés de Varela, faisait partie de la grande aristocratie. Il resta à Belmonte jusqu’à l’âge de cinq ou six ans. Puis il suivit sa famille, en 1513, pour habiter tout d’abord à Madrid et ensuite à Valladolid.

à l’âge de 14 ans, il fut envoyé à Salamanque pour y commencer ses études. Il fut admis à la Faculté des Arts. Mais quelque temps après il se décide à embrasser la vie religieuse. Au mois de février, il entre comme novice au Couvent de San Pedro, le monastère des Pères Augustiniens de Salamanque.

Il étudia la philosophie et les Lettres au Couvent Augustinien, sous la direction de Juan de Guevara, son maître ès Arts. Après quatre ans de formation littéraire il entre à la Faculté de Théologie de l’Université de Salamanque. Il y suivit les cours de son compatriote Melchior Cano.

En 1551, fray Luis de León est à Tolède, où il prend le grade de bachelier en théologie ; puis, en 1552, il retourne à Salamanque où il deviendra « lector » dans son couvent. Il passe toute une année à l’Université de Alcalá de Henares. C’est là où il commence à s’intéresser aux études scripturaires. En 1560, il est de nouveau à Salamanque où il obtient les plus hauts grades universitaires, la licence et le doctorat, lequel lui donnait le titre de maître en théologie.

L’année 1560 marque une étape capitale dans la vie de Luis de León. Il va passer du corps enseigné au corps enseignant. D’élève le voici désormais professeur. à l’université de Salamanque il deviendra professeur de Théologie, de Moral, de Sainte Écriture et toujours avec un très grand succès devant de nombreux auditeurs de ses cours.

En 1569 est nommé une commission de professeurs de l’Université de Salamanque, parmi lesquels Fray Luis, chargé de revoir la version de la Bible appelée de Vatable. Sous ce nom et à l’insu de Vatable, professeur de hébreu au Collège de France, Robert Estienne l’avait éditée. Cette version devait être réimprimée à Salamanque. Dans cette commission il y avait deux partis qui s’affrontaient : les hébraïsants, dont Luis de León qui tenaient à se rapporter au texte original hébraïque. L’autre groupe se contentaient du sens allégorique du texte sacré. Luis de León fut accusé de vouloir diminuer la valeur de la Vulgate et de recourir aux interprétations de savants juifs. à ce fait il faut ajouter que Fray Luis avait déjà fait une traduction du Cantique des Cantiques directement à partir de l’hébreu. C’était une traduction et un commentaire tout à fait privée faits à la demande de sa cousine, Isabel Osorio, religieuse au couvent de Sancti Spiritus de Salamanca. Or cette traduction lui fut volée par un de ses confrères et des copies commençaient à se répandre dans Salamanque. Il fut donc accusé d’avoir violé l’interdiction qui proscrivait toute version de textes sacrées. Suite à ces accusations Fray Luis de León fut arrêté par l’Inquisition en mars 1572 et incarcéré à Valladolid. Il restera en prison pendant presque cinq ans.

Fray Luis répondit clairement et fermement aux accusations retenues contre lui. L’acquittement fut enfin ordonné par l’Inquisiteur général, le 7 décembre 1576. En quittant la prison, il écrivit sur les murs de son cachot :

 

« Ici la jalousie et le mensonge

M’ont tenu enfermé.

Heureux l’humble état

Du sage qui se retire

De ce monde mauvais

Et qui, avec une pauvre table et une maison,

Dans la campagne délicieuse,

Se trouve avec Dieu seul,

Et au milieu de ces seuls objets passe sa vie,

Ni envié, ni envieux. »

 

Le dimanche 30 décembre 1576, Fray Luis de León entre triomphalement dans Salamanque en fête. Dès le lendemain il reprit ses cours à l’Université et, d’après la tradition, il commença ses cours par ces simples mots : « Nous disions hier... », comme s’il comptait pour rien les cinq années passées en prison.

Les quinze dernières années de sa vie furent marquées par une intense activité intellectuelle à l’Université de Salamanque. En revanche, son action extérieure fut réduite à cause de sa bien médiocre santé.

En 1577, le Père Provincial des Augustiniens lui ordonna de publier le Commentaire latin qu’il avait fait du Cantique des Cantiques ainsi que toutes ses autres œuvres. Par ailleurs, en 1583, le Conseil Royal chargea Fray Luis de León de diriger l’édition officielle des œuvres de Sainte Thérèse d’Avila. Fray Luis en rédigea lui-même la préface, où il exprime son admiration pour la Sainte.

En 1589, le Pape Sixte-Quint décida la révision officielle de la Vulgate ; il demande à Fray Luis de faire partie de la commission chargée de cette révision.

Sa santé devient de plus en plus fragile et, malgré cela, il se consacre à écrire les derniers chapitres de son Commentaire du Livre de Job. Au mois de mars 1591 il est nommé vicaire général de son Ordre pour la Castille et au mois d’août il est élu Supérieur Provincial de Castille. Mais quelques jours plus tard, il décède le 23 août au milieu de la consternation générale. Il fut enterré dans le couvent de Salamanque et sur sa tombe on mit cet épitaphe :

 

« MG. FR. LUYSIO LEGI

ONENSI DIVINARUM

HUMANARUMQ. AR TIUM

ETTRIUM LINGUA RUM

PERITISS. SACRO RUM

LIBRORUM PRIMO

APUDSALMANT.INTERPRETI.

CASTELLAE PROVINCIALI.

NON AD MEMORIAM. LIBRIS

INMORALEM SED

AD TANTAE

JACTURAE

SOLATIUM HUNC

LAPIDEM AD SE HUMILEM

AB OSSIBUS ILLUSTREM

AUGUSTINIANI SALMT.P.

OBIIT AN.MDXCI.XIII AUGUSTI AET.LXIV. »

 

« Au Maître Fray Luis de Léon, dans les Arts Divins et Humains et dans les trois langues très grand savant, professeur de Prima de Sainte Écriture à Salamanque, Provincial de Castille, non pour garder sa mémoire que ses livres immortalisent, mais pour se consoler à l’occasion d’une si grande perte, les Pères Augustins de Salamanque déposent cette pierre, humble par elle-même, mais illustre par les ossements. Il est décédé en 1591, le 23 août, à l’âge de 64 ans. »

Le couvent de Salamanque fut détruit en 1812. Son tombeau fuit découvert en 1856. Les ossements de Fray Luis de León furent déposés à la chapelle de l’Université de Salamanque, où ils se trouvent toujours aujourd’hui.

 

L’œuvre

Fray Luis de León est reconnu comme un de plus grands poètes lyriques de la littérature espagnole. C’est certain, sa production poétique n’est pas abondante, n’y ayant consacré que très peu de temps. Dans la dédicace de ses poésies, il écrit d’ailleurs : « Entre les multiples occupations de mes études, dans ma jeunesse, me sont tombés d’entre les doigts de mes mains ces petites œuvres. Je me suis donné à elles plus sous l’inspiration de mon étoile que par le jugement de ma raison et par ma volonté [...] Je n’ai jamais prêté trop d’attention à elles, et je ne leur ai accordé plus de temps que celui dont j’avais besoin pour m’oublier d’autres travaux. Je ne leur accordais d’autre attention que celui qui mérite un travail destiné à ne pas paraître à la lumière publique ».

Et pourtant, de tous ses écrits, ce sont les poésies les plus connues. Il est difficile de comprendre pourquoi un poète d’une telle importance a mésestimé une œuvre qui l’a rendu immortel. La poésie est pour Fray Luis de León comme une certaine participation de notre être à celui de Dieu. Elle a quelque chose d’unique et d’ineffable qui l’apparente à la connaissance mystique. « Dieu l’a inspirée à l’intelligence des hommes pour que son mouvement et son esprit les transportent jusqu’au ciel d’où elle provient. Car la poésie n’est qu’une communication du souffle céleste et divin ; et ainsi chez presque tous les prophètes, aussi bien ceux qui furent poussés véritablement par Dieu que ceux qui parlèrent sous l’action d’autres causes surnaturelles, le même esprit les excitait et leur faisait voir ce que les autres hommes ne voyaient pas, cet esprit inspirait, composait et versifiait en quelque sorte les mots dans leur bouche, avec le nombre et la consonance nécessaires, pour les aider à exprimer d’une façon plus élevée que les autres hommes et pour que le style de leurs discours fût accordé à leur sentiment et qu’il y eût conformité entre les mots et les réalités » (Les Noms du Christ, I. Montagne).

Son œuvre poétique fût publié en 1631, quarante ans après sa mort, sous le titre : « Œuvres originales et traduction du grec, du latin et de l’italien, avec paraphrase de quelques psaumes... »

Le premier livre en prose de Fray Luis de León a été le Commentaire du Cantique des Cantiques. C’est une traduction à l’espagnol directement de l’hébreu avec un commentaire. Il a été écrit entre 1561 et 1562 à la demande de sa cousine, Isabel Osorio, religieuse au couvent de Sancti Spiritus de Salamanca. Cette œuvre, volée dans son bureau par un de ses confrères, lui donnera bien des ennuis avec l’Inquisition. Postérieurement, en 1580, Fray Luis fera un autre commentaire au Cantique de Cantiques, mais en latin. C’est un commentaire tout nouveau et non une traduction de son commentaire en espagnol.

Dès sa première année en prison, à Valladolid, il se met à composer un grand ouvrage en espagnol, Les Noms du Christ où il étudie en trois Livres les différents noms que la Bible applique au Christ. Il fut publié en 1583. Ce fut également, alors, qu’il écrivit aussi son Commentaire du Psaume XXVI : « La raison, dit-il, que j’eus de commenter de préférence ce psaume, est que presque tous les versets dans la situation où j’étais pouvaient légitimement et véritablement être employés par moi ». C’est aussi pendant son séjour dans la prison qu’il a commencé l’œuvre de sa vie : Exposition du livre de Job. Fray Luis de León trouve dans le Livre de Job un texte qui l’amenait à approfondir en lui une expérience douloureuse. Pris par la maladie et au milieu des hostilités et de la médisance, il se retrouve en Job. La traduction et le commentaire du Livre de Job est une œuvre posthume de Luis de León. Elle ne paraîtra, en effet, que deux siècles après sa mort, en 1779. Luis de León l’avait achevé l’année de sa mort en 1591. Il s’agit d’une œuvre à certains égards ultime. En elle, il contemple sa propre vie, il se recueille et il se met en face de Dieu.

C’est encore de la Bible que Luis de León s’inspire pour écrire La parfaite mariée. Il écrit cette œuvre comme un cadeau à offrir à l’occasion du mariage d’une de ses parentes, doña María Valera Osorio. à la lumière du chapitre 31 du Livre des Proverbes, il dessine le portrait de la femme mariée parfaite.

La prose castillane de Fray Luis de León s’inspire des mêmes principes littéraires et philosophiques que ceux de sa poésie. En effet bien de passages de ses livres ne sont qu’une glose de ses poésies. Fray Luis de León apparaît, devant l’Histoire, comme le véritable initiateur et créateur de la langue espagnole : c’est lui qui lui a donné droit de cité parmi les idiomes savants. Il sut la vivifier, la polir et la transformer pour en faire une vraie langue littéraire :

 

« C’est une erreur commune que de croire facile et peu digne d’estime ce qui s’écrit en langue vulgaire. Elle vient du fait que nous nous servons mal de notre langue et que nous ne l’employons que pour des choses sans conséquence, ou de la faible valeur que nous lui attribuons, la croyant incapable de ce qui est important. Il y a là d’un côté un vice et de l’autre une erreur, et tout vient de notre faute, et non de notre langue ni de ceux qui tâchent à lui apporter tout ce qu’il y a de grave et de beau dans quelqu’une des autres. Il ne faut donc pas penser, parce que c’est en langue vulgaire, que ce qui est dit mérite peu d’estime. Au contraire, il faut voir ce qui est dit, comprendre que peut mériter beaucoup d’estime ce qui est écrit en langue vulgaire, et ne pas mépriser les choses à cause de la langue. [...] C’est parmi eux que se trouvent ceux qui disent que je ne m’exprime pas en langue vulgaire, parce que je ne m’exprime pas de manière décousue et sans ordre, et que je mets de l’harmonie dans les mots, que je les choisis et que je donne à chacun sa place. Ils pensent en effet qu’employer la langue vulgaire, c’est parler comme on parle dans le populaire, et ils ne soupçonnent pas que bien parler n’est pas la chose de tout le monde, mais l’affaire d’un choix réfléchi aussi bien dans ce que l’on dit que dans la façon de le dire. Et c’est une affaire où, parmi les mots dont tout le monde se sert, on choisit ceux qui conviennent, on fait attention à leur sonorité, on compte parfois même les lettres, on les pèse, on les mesure, on les dispose, pour que non seulement ils disent avec clarté ce que l’on veut dire, mais qu’ils le disent encore avec harmonie et agrément » ( Les Noms du Christ, III, Dédicace).

 

Les œuvres de Fray Luis de León écrites en espagnol n’épuisent pas toute sa production littéraire. Il a écrit plusieurs œuvres en latin sur la Sainte Écriture et sur de différents thèmes théologiques et philosophiques. Ces œuvres latines nous offrent, en général, l’enseignement de Fray Luis de León en tant que professeur à l’université de Salamanque. La plupart de ces œuvres latines ont été publiées à Salamanque, entre 1891 et 1895 et en sept gros volumes.

 

La pensée

La pensée philosophique de Fray Luis de León est exposée largement et avec profondeur dans le livre que nous présentons aujourd’hui. Dans cette introduction, nous ne cherchons qu’à faire une très brève synthèse de cette pensée.

Le fondement de la pensée de Fray Luis de León se trouve dans sa conception de Dieu. Il part toujours de Dieu et c’est à la lumière de Dieu qu’il étudie la réalité et de forme toute particulière l’homme.

Dieu est pour lui, en tout premier lieu, la Bonté suprême. Par le fait même, il cherche à se communiquer, à se donner. à la bonté est de se donner. Dieu Bonté suprême et sans limite se donne sans limite. « Dieu, bonté infinie, semble être toujours en train de s’activer pour nous faire du bien et nous envoyer, de sa part, comme à gros bouillons, des biens que ne finissent jamais » (Les Noms du Christ, L. III. Fils de Dieu). L’expression la plus claire de Dieu est le Christ mort sur la croix. Sur la croix, il nous a tout donné jusqu’à rester sans rien, jusqu’à mourir pour nous.

Le monde, œuvre des mains de Dieu, est une révélation ou manifestation de la bonté divine. Chaque être porte au plus profond de lui-même la trace de Dieu. Chaque fois que nous cherchons à les connaître ils nous remettent à Dieu. La ressemblance de Dieu est donc la réalité la plus profonde de tous les êtres, plus encore elle est leur vérité. Les créatures sont donc plus génitif (être-de) que substantif (être-en-soi). Voilà pourquoi toutes les choses, et en particulier l’homme, ne nous retiennent jamais sur elles-mêmes. Elles nous renvoient à Dieu. Elles sont tout orientées vers Dieu. « L’union avec Dieu est l’aspiration générale de toutes les choses, comme la cible que visent les désirs de toutes les créatures » (Les Noms du Christ, I, Introduction). Connaître donc les créatures exige de connaître Dieu.

Or, en Dieu il y a unité et pluralité de perfections. Dieu est « une quantité infinie d’excellences non compréhensibles, mais en lui il n’y a qu’une seule excellence simple et parfaite (Les Noms Christ I, Introduction) « Il est tout entier une grande perfection, et cette grande perfection, ce sont toutes ses perfections ». C’est cette caractéristique de Dieu, unité dans la pluralité, qui se révèle ou se montre dans chaque être crée :

 

« La perfection de toutes les choses, et en particulier de celles qui sont dotées d’entendement et de raison, réside en ce que chacune d’elles renferme en soi toutes les autres autant qu’il est possible, car, à cet égard, elle se rapproche de Dieu, qui renferme tout en lui-même. Et plus elle croîtra en cela, plus elle s’en rapprochera, en se faisant semblable à lui. Cette ressemblance, si l’on peut s’exprimer ainsi, est l’aspiration général de toutes les choses, et la fin est comme la cible que visent les désirs de toutes les créatures. La perfection des choses consiste donc à faire de chacun de nous un monde parfait, pour que, de cette manière, tous étant en moi et moi dans tous les autres, moi tenant l’être d’eux tous et tous et chacun d’entre eux ayant mon être, toute ce machine de l’univers s’enlace et s’enchaîne, que la multitude de ses différences se ramène à l’unité, et que, sans être mêlées, elles se mêlent et que, tout en restant nombreuses, elles ne le soient pas ; et pour que, tandis que la variété et la diversité s’étendent et se déploient en quelque sorte sous les yeux, l’unité triomphe, règne et impose à tout sa domination. C’est en cela que la créature se rapproche de Dieu, dont elle émane, qui est en trois personnes une seule essence et, en une quantité infinie d’excellences non compréhensibles, une seule excellence simple et parfaite » (Les Noms du Christ, I, Introduction).

 

Les êtres ne sont donc pas étrangers les uns aux autres. Tous sont parfaitement harmonisés et, les uns avec les autres, ne font qu’une très étroite unité. La paix, l’harmonie, la concordance est pour Fray Luis de León l’expression la plus claire de la perfection de chaque être de ce monde.

Dans l’homme tous les êtres se trouvent présents en une très étroite unité. L’homme, dira Fray Luis, est vinculum naturae, « microcosmos ». Tout se trouve en lui, tout est étroitement uni à lui. à la lumière de ce fait Fray Luis bâtit toute une théorie de la connaissance. La connaissance, pour lui, n’a pas d’autre fonction que de redécouvrir cette unité de l’univers et de la refaire au plus intime de l’homme. La connaissance élève au niveau de la conscience ce que nous sommes et surtout ce que nous devons être en réalité : expliciter ce que nous sommes à l’intérieur de l’univers.

Mais l’homme, à la différence de tous les autres êtres de la nature, au moment de la naissance n’est pas déjà tout fait, il n’est pas parfait. L’être de l’homme à sa naissance n’est qu’un être en germe, en espérance et mission de sa vie est de se faire, de trouver sa perfection.

Or, cette perfection se fait par l’« ajustement » de son être personnel au concert universel de tous les êtres de l’univers. Cela exige de l’homme pacifier sa propre volonté car la volonté est le principe ou la racine de toute action humaine. Maîtriser la volonté est maîtriser l’homme.

Le langage, expression la plus propre de l’homme, doit par le fait même s’adapter de la forme la plus parfaite à la nature même de l’homme. Il s’adapte quand il devient harmonie et concordance, car harmonie et concordance est la nature de l’homme. L’harmonie est la voix du cœur. Fray Luis cherchera l’harmonie et la concordance tout d’abord entre les mots et les idées : « Dans la manière de dire, la raison exige la conformité entre les mots et les choses que l’on exprime par eux, que ce qui est humble se dise avec simplicité, que ce qui est grand se dise avec les termes et les figures qui conviennent. » (Les Noms du Christ, III, Dédicace). Plus encore, il cherche à concorder entre eux les mots, même les lettres à l’intérieur de chaque mot et toujours avec une même et identique finalité : que l’on arrive à exprimer les idées non seulement avec la plus stricte clarté, mais aussi avec harmonie et agrément :

 

« Ils ne soupçonnent pas que bien parler n’est pas la chose de tout le monde, mais l’affaire d’un choix réfléchi aussi bien dans ce que l’on dit que dans la façon de le dire. Et c’est une affaire où, parmi les mots dont tout le monde se sert, on choisit ceux qui conviennent, on fait attention à leur sonorité, on compte parfois même les lettres, on les pèse, on les mesure, on les dispose, pour que non seulement ils disent avec clarté ce que l’on veut dire, mais qu’ils le disent encore avec harmonie et agrément » (Les Noms du Christ, III, Dedicace).

 

L’homme, fondé sur l’ordre et la paix, là où il y a de l’harmonie et de la paix, c’est là où, par une force irrésistible, il se sent attiré. L’harmonie extérieure pacifie le cœur de l’homme

Or, l’harmonie, la paix, la concordance ne sont pas exclusivement l’expression la plus parfaite de l’être de l’homme, son propre langage ; elles portent en elles-mêmes une valeur éthique, une valeur de rectitude pour le bien agir de la volonté. Dans la contemplation de la paix ou de l’harmonie, la volonté, et avec la volonté tout l’être de l’homme, se pacifie. L’homme arrive à se faire concordance, harmonie. La paix pacifie l’esprit. Un esprit pacifié s’ouvre généreusement à Dieu qui est la Paix, qui est l’Harmonie absolue. L’âme submergée dans la contemplation de Dieu, en faisant parfaite harmonie avec Lui, « navigue sur un mer de douceur et finalement, elle s’y noie de telle manière qu’elle n’entend plus aucun accident étranger ou extérieur ». Fray Luis de León l’exprime en toute clarté dans la célèbre ode dédiée à Francisco Salinas, professeur renommé de musique à l’Université de Salamanque et son grand ami :

 

« L’air se rassérène et se revêt d’une beauté et d’une lumière inusitée, Salinas, lorsque résonne la musique accomplie que rythme votre main savante.

à ses accords divins, l’âme, qui est engloutie dans l’oubli, recouvre le sens et la mémoire perdue de sa première et brillante origine.

Et comme elle se connaît, elle améliore son sort et sa pensée ; elle méprise l’or, qu’adore la foule aveugle, et la caduque beauté trompeuse.

Elle franchit tout l’air jusqu’à atteindre la plus haute sphère et là elle entend une autre sorte d’impérissable musique, qui est la source et la première de toutes.

Elle voit comment le grand maître, maniant cette immense cithare d’un mouvement adroit, produit le son sacré avec lequel ce temple éternel est nourri.

Et comme elle est composée de nombres harmoniques, aussitôt elle envoie une réponse consonante, et toutes deux à l’envie se mêlent dans une très douce harmonie.

L’âme y navigue sur une mer de douceur et finalement, elle s’y noie de telle manière qu’elle n’entend plus aucun accident étranger ou extérieur.

Oh ! heureuse défaillance ! Oh ! mort qui donnes la vie ! Oh ! suave oubli ! Puisse rester longtemps en ton repos, sans être jamais ranimée, cette basse et vile sensibilité !

À ce bien je vous convie, gloire du chœur sacré d’Apollon, ami que j’aime par-dessus tout, trésor, car tout le visible n’est que triste pleur.

Oh ! que résonne continuellement à mes oreilles, Salinas, votre mélodie, par laquelle les sens s’éveillent au bonheur divin, en demeurant endormis à tout le reste ! » (Ode à Francisco Salinas).

 

Cette pensée de Fray Luis de León est bien exprimée aussi dans ce texte qui se trouve à la base de sa poésie immortelle Nuit sereine :

 

« Même si la raison ne nous le démontrait pas, même si aucune autre voie ne pouvait nous faire comprendre combien la paix est chose aimable, ce spectacle magnifique du ciel qui s’offre à nous maintenant et l’harmonie que manifestent entre elles ces lumières qui y resplendissent nous en apporte un suffisant témoignage. En effet, n’est-ce pas autre chose que la paix ou assurément qu’une parfaite image de la paix ce que nous voyons en ce moment dans le ciel et qui présente à nos yeux un aspect si enchanteur ? Car si la paix, comme le conclut saint Augustin en quelques mots pleins de vérité (De civitate Dei, XIX, 13 ; PL 41, 640), est “la tranquillité de l’ordre ou la tranquillité constante et stable en ce que demande le bon ordre”, c’est cela même que nous montre maintenant pareille image. Si nous contemplons l’armée des étoiles, disposée en ordonnance et comme mise en rangs, nous voyons que chacune d’elles conserve inviolablement son poste, qu’aucune n’usurpe la place de sa voisine ni ne la trouble dans son office et n’oublie jamais le sien pour rompre la loi éternelle et sainte imposée par la Providence. Au contraire, comme dans une fraternelle union et comme se regardant les unes les autres, les plus grandes échangent leur lumière avec les plus petites, elles se montrent un mutuel amour et comme, d’une certaine manière, elles se révèrent les unes les autres, elles atténuent parfois toutes ensemble leurs rayons et leurs vertus et elles les ramènent à une pacifique unité de vertu, composée d’éléments et d’aspects différents, universelle et puissante au-delà de toute expression. Si l’on peut dire, elles ne sont pas seulement un modèle de paix éclatant et beau, elles sont aussi une clameur de louange qui, d’une voix vigoureuse et retentissante, nous fait comprendre combien sont excellents les biens que comporte la paix et ceux qu’elle répand en toutes choses. Cette voix et cette clameur entrent sans bruit dans nos âmes, et ce qu’elles y font lorsqu’elles y sont entrées montre et révèle bien leur efficacité et combien elles parviennent à les persuader. Aussitôt, en effet, comme convaincues de l’utilité et de la beauté de la paix, elles-mêmes commencent à se pacifier dans leur intérieur et à mettre en ordre chacune de leurs parties. Car, si nous sommes attentifs à ce qui se passe en nous secrètement, nous verrons que cet ordre harmonieux des étoiles, quand nous le regardons, met nos âmes en repos et nous verrons qu’il suffit de le regarder de nos yeux avec attention, sans que nous en ayons conscience, pour que nos désirs et nos affections désordonnées, qui le jour mènent un bruit confus dans nos cœurs, s’apaisent peu à peu, semblent s’assoupir, se calment, prennent chacun une place tranquille, se limitent au rang qui est le leur et, sans le sentir, acceptent d’eux-mêmes une harmonieuse sujétion. Et nous verrons que, de même qu’elles s’humilient et se taisent, de même le principal maître de l’âme, qui est la raison, se relève, recouvre son droit et sa force et, comme encouragé par ce magnifique spectacle céleste, conçoit des pensées nobles et dignes d’elle-même, paraît se souvenir de sa première origine et, à la fin, met à sa place tout ce qui est vil et bas et le foule aux pieds. Quand elle est ainsi placée sur son trône en impératrice et que toutes les autres parties de l’âme sont remises à leur place, l’homme demeure tout entier dans l’ordre et dans la paix » (Les Noms du Christ, II, Prince de la Paix).

 

L’Auteur et « La pensée philosophique de Fray Luis de León »

L’auteur de ce livre, « La pensée philosophique de Fray Luis de León », Alain Guy, a été professeur de la Faculté de Lettres de l’Université de Toulouse-Le Mirail. En 1942 il présente sa thèse de doctorat à l’Université de Grenoble : « La Pensée de Fray Luis de León : Contribution à l’étude de la philosophie espagnole au xvie siècle ». Cette thèse fut publiéeà Paris (Vrin 1943). C’est une étude de toute importance sur la pensée de Fray Luis de León. Jusqu’à ce moment-là Fray Luis de León avait été étudié presque exclusivement sous l’aspect littéraire. Il est certain que sur sa pensée philosophique Marcelino Gutiérrez avait publié, en 1891, un livre certainement important : « Fray Luis de León, y la filosofía española del siglo xvi ». La thèse d’Alain Guy attire tout de suite l’attention des studieux de Fray Luis de León et dans plusieurs revues, comme « La Ciudad de Dios », furent publiées de profondes analyses. Ces études font remarquer l’importance de la thèse du professeur Alain Guy même si on regrette que, à cause des circonstances bien connues de la guerre mondiale, lui avait été impossible de consulter les Œuvres latines de Fray Luis. Quelques années plus tard, en 1960, Ricardo Marín Ibáñez publie en espagnol (Madrid, Rialp 1960), avec une remarquable introduction de Pedro Sáinz Rodríguez, non une version complète de la thèse du professeur Alain Guy, mais quelques chapitres, certainement les plus importants, et aussi de larges extraits de l’un ou l’autre chapitre. Cette version, certainement réduite, est une excellente synthèse de l’œuvre d’Alain Guy et offre une claire et précise exposition de la pensée philosophique de Luis de León. C’est cette même synthèse que nous présentons aujourd’hui avec une Bibliographie fondamentale.

Alain Guy, né à La Rochelle le 11 août 1918, a été disciple de Jacques Chevalier à la Faculté de lettres de Grenoble. Il en ressort en 1938 avec une licence ès lettres et un diplôme d’études supérieures. Il prépare ensuite à la Sorbonne son agrégation tout en inaugurant au lycée de Limoges sa carrière de professeur de philosophie. En 1936, il s’installe à Salamanque pour connaître et suivre les cours de Miguel de Unamuno. Sa première recherche a été Esquisse des Progrès de la spéculation philosophique et théologique à Salamanque au cours du xvie Siècle, publiée à Paris, Vrin 1943.

Alain Guy a été professeur à la Faculté de lettres de l’Université de Toulouse-Le Mirail et fondateur et directeur du Centre de Philosophie Ibérique. Il est un de meilleurs connaisseurs de la pensée philosophique espagnole. Il a publié d’importantes études sur Juan Luis Vives, Miguel de Unamuno, José Ortega y Gasset tout en s’intéressant à des auteurs plus modernes. Le fruit de cet intérêt a été son Histoire de la philosophie espagnole, publié en 1982. Il a également traduit Idée de la Métaphysique de Julián Marías, préfacé par Henri Gouhier, publications de l’Université de Toulouse-Le Mirail. à sa mort, 7 novembre 1998,il a fait don de sa bibliothèque, riche de 3200 volumes spécialisés dans la philosophie espagnole, au Centre Pompidou. En Espagne, il a appartenu à la Société Espagnole de Philosophie. En 1978, il a reçu la Croix de Commandeur de l’Ordre d’Isabelle la Catholique et en 1986 reçoit le doctorat honorifique de l’Université de Salamanque.

 

Jaime García Alvarez, osa

 

 

 

 

Préface

 

 

«Il est impossible d’aimer, voire de comprendre aucun objet, si nous n’avons pas mêlé nos songes à sa réalité ». Cette phrase de Barrés définira bien mon état d’âme quand, certain soir déjà lointain, – 1936 – à Grenoble, ayant entendu, au lendemain de la mort d’Unamuno, une conférence radiophonique du Doyen Jacques Chevalier sur l’illustre Recteur de l’Université de Salamanque, je passai ma soirée et, l’avouerai-je ? une partie de la nuit, à relire des notes précédemment recueillies sur Salamanque. Parmi tant d’hommes célèbres qui honorèrent cette antique Université dont le renom fut immense au Siècle d’Or, une figure, celle de Fray Luis de León, se détacha pour moi, souveraine et unique, à la façon de ce « grand lys blanc, vieux seigneur des jardins », dont parle Maeter­linck, et qui dressant son « calice invariable aux six pétales d’ar­gent..., crée autour de lui une zone de chasteté, de silence et de lumière ».

à la fois philosophe, philologue, poète et musicien, Fray Luis de León, qui instruisit et enthousiasma des générations d’étudiants par sa parole, ses ouvrages et ses vers, ne se présente-t-il pas à nous comme un héros de la Légende dorée, lui qui, par surcroît, alla, durant plus de quatre années, expier dans les cachots de l’Inqui­sition les audaces novatrices de son verbe et de sa plume ? N’est-elle pas faite pour séduire les philosophes l’attachante personnalité de cet éminent professeur, qui composa, au fond de sa prison, le puissant traité des Noms du Christ, qualifié, à juste titre, par M. Bataillon, de « chef-d’œuvre de l’humanisme chrétien » et où sont exprimées, avec une rare profondeur, les conceptions les plus complexes de la métaphysique et de la théologie ?

Est-il également lecture plus touchante que ce savant Commentaire de Job, entre­pris, au milieu même de ses dures épreuves, par le dolent prison­nier qui semble, en vérité, oublier sa misère physique et ses tortures morales, pour retracer objectivement la pathétique histoire du malheureux Iduméen et en dégager si pertinemment les leçons ? Comment rester impassible devant ces poésies subli­mes de finesse et de profondeur, où le maître León épancha sa nostalgie d’un monde meilleur et traduisit merveilleusement ses plus hautes intuitions cosmiques et musicales ? Peut-on, au surplus, résister longtemps au charme si prenant de l’élégant traité de L’épouse parfaite, qui enchante encore les familles espa­gnoles par l’à-propos des conseils prodigués à la jeune épousée et par les justes et délicates notations qui y sont semées à profusion ?

L’investigation ontologique pourrait-elle rester indifférente devant ce savant moine salmantin, humaniste et scripturaire à la fois, qui, près d’un quart de siècle durant, commenta dans sa chaire universitaire, avec une science extrêmement étendue et une pénétration des plus originales, les innombrables textes de la Bible, de la patristique, de saint Thomas et des auteurs nomina­listes ? Quel intérêt n’éveille-t-il pas, sans nul doute, dans nos esprits du vingtième siècle cet augustinien ardent et sagace, au tempérament intellectuel déjà très moderne (bien qu’encore enra­ciné dans le terreau même du Moyen Âge) et dont la curiosité universelle et la science encyclopédique font un homme de notre temps ? Ne sut-il pas génialement discerner les besoins de son époque et agréger, de la sorte, harmonieusement, à la philosophia perennis tout ce que la Renaissance et la Réforme pouvaient contenir de sain et de profitable, en écartant les apports impurs et néfastes ? Comment ne pas être conquis par ce fécond dialecti­cien, qui pressentit et même définit le rôle prépondérant de la philologie dans les recherches doctrinales, qui introduisit dans l’Église, contre les excès des « illuminés » (alumbrados) et contre le paganisme de certains Renaissants athées, une spiritualité pleinement renouvelée dans les eaux-vives de l’Écriture, de la contemplation lyrique et du classicisme antique, et qui, enfin, proposa au monde une sagesse de vérité et de beauté, susceptible d’apparaître, dans une certaine mesure, comme une solution de salut à maints de nos problèmes actuels ? Un tel message ne répond-il pas aux aspirations les plus hautes et les plus exigeantes de notre raison et de notre foi ?

C’est animé, du moins, de cette conviction que j’ai tenté, pour ma part, d’analyser et d’exposer la pensée de Fray Luis de León. J’étais, d’ailleurs, attiré, depuis longtemps, à la fois par le xvie siècle européen et par la pensée espagnole générale ; aussi cette étude que j’entreprends ici de Fray Luis représente-t-elle, chez moi, un confluent de deux « intérêts » originellement distincts. Profes­sant, chaque jour, la philosophie, j’ai eu tout naturellement le désir, non pas sans doute de révéler le maître León à mes compa­triotes (ce qui a déjà été fait par d’éminents spécialistes des « cosas de España »), mais bien de circonscrire et d’approfondir, sous le seul critère de la métaphysique et de l’Histoire de la Philosophie, la spéculation luisienne. Au surplus, un dessein plus vaste ne m’a pas quitté, ce faisant, celui de contribuer, pour ma modeste part, à une meilleure intelligence de ce xvie siècle, si curieux et si riche, qui nous donne souvent le secret de l’âge moderne. C’est, donc, vers cette fin très large d’une certaine participation à une plus grande connaissance philosophique de cet immense creuset de l’époque contemporaine, que j’ai orienté et conduit toutes mes recherches. Le xvie siècle ne mérite-t-il pas, en effet, tous nos efforts d’investigation et de compréhension ? Les décades, qui virent à la fois un Érasme et un Luther, un Colomb et un Copernic, un Charles-Quint et un Henry VIII, enfin un Montaigne, un Thomas More et un Campanella, sont bien fécondes en fruc­tueux enseignements pour une meilleure interprétation des diffé­rentes tendances du xxe siècle.

Or, si la critique internationale a, sans nul doute, fouillé très exhaustivement les sources françaises, italiennes, anglaises et alle­mandes de la pensée de cette extraordinaire période de l’Histoire, en revanche il semble qu’elle ait notablement négligé l’apport espagnol. Certes, on n’a pas manqué de s’intéresser aux aspects proprement artistiques et littéraires du Siglo de Oro ; nul n’ignore, de nos jours, les richesses de l’humanisme poétique, dramatique et romanesque de l’Espagne d’alors. Mais peu d’érudits ont scruté la pensée espagnole elle-même ; préférant s’attacher aux côtés les plus superficiels de l’esprit castillan ou andalou, on a, en retour, trop oublié le fond doctrinal de l’hispanisme sous la Renaissance et la Contre-Réforme. C’est ainsi qu’on a fort peu lu les philosophes et les théologiens d’outre-Pyrénées, si ce n’est peut-être les casuistes vilipendés, de la façon qu’on sait, par notre grand Pascal. A-t-on même soupçonné leur existence ? Seuls, Cervantès, Louis de Grenade, sainte Thérèse, saint Jean de la Croix et Francisco de Vitoria sont aujourd’hui vraiment connus du public cultivé. Mais aucune étude vraiment scientifique ne s’est portée jusqu’à ces derniers temps sur les grands noms de Juan de Valdés, Orozco, Juan de Avila, Bernardino de Laredo, Arias Montano, etc., tous hommes de valeur insigne pourtant.

De grandes lacunes persistent, donc, encore, dans ce domaine. Fort heureusement, toutefois, une école de chercheurs, philologues ou religieux, s’est consacrée dans la Péninsule même, depuis les soixante dernières années, à faire revivre ces hautes physionomies du passé national ; maintes biographies, maints articles de détail ont paru ; quelques exposés plus doctrinaux, relativement rares, ont également été publiés. On connaît aussi l’effort des Instituts français de Madrid et de Barcelone, celui de la Casa Velázquez et aussi celui de l’Institut des Hautes Études Hispaniques de Paris. Il faut ajouter à toutes ces activités scientifiques les nombreux travaux des érudits des différentes nations. Peu à peu, on découvre ainsi l’ampleur de la pensée hispanique. Mais ces œuvres, absolu­ment remarquables sous l’angle de l’hispanisme et de l’Histoire, le sont moins sous celui de la Philosophie : on y trouve surtout des recherches biographiques, philologiques, esthétiques, bibliographi­ques ou littéraires, mais la critique métaphysique elle-même y a peu de parts. On ne saurait, d’ailleurs, reprocher aux hispanistes de s’être cantonnés dans leur terrain propre, sans s’être aventurés dans un domaine plus spécialisé et plus technique, tel que la philo­sophie. C’est, en effet, je le crois, aux philosophes eux-mêmes qu’il revient de se pencher, avec leurs méthodes spécifiques d’observation et d’interprétation, sur la spéculation espagnole d’antan. Il est à souhaiter, sans nul doute, qu’étudiant de plus près cette riche matière, ils travaillent à l’intégrer rationnellement dans l’histoire de la Pensée humaine en la replaçant, comme il se doit, dans le développement général de la Philosophie

C’est à cette fin que, modeste soldat de celle Grande Armée des chercheurs, je présente, ici, le résultat de plusieurs années d’étude sur la philosophie du maître Fray Luis de León, croyant répondre, ce faisant, à un réel besoin de la Culture, puisqu’aucun auteur espagnol ou étranger n’a publié encore jusqu’à présent d’ouvrage véritablement philosophique sur l’inoubliable augustinien. Atteindrai-je, en l’occurrence, mon but ? Je l’ignore. « Non licet omnibus adiré Corinthum ». J’aurai, du moins, œuvré en ce sens et défriché de la sorte un terrain auparavant abandonné. La possession de la Vérité n’est pas toujours, est-il besoin de le rappeler ? pleinement départie aux hommes. Lessing déclarait, un jour, que si Dieu lui présentait dans sa main droite la Vérité toute trouvée et dans l’autre, seulement l’ardeur vers cette Vérité inconnue, en lui offrant le choix, il répondrait alors : « Père, donne-moi cette ardeur : la Vérité pure est pour Toi seul ! » C’est sans nul doute, pénétré d’une pareille humilité intellectuelle et de ce noble élan de recherche désintéressé qu’il convient d’entreprendre tout travail philosophique.

Si le succès et la victoire ne nous sont pas garantis, il nous appartient, en tout cas, de combattre ardemment, suivant l’exemple de Lessing, pour nous approcher toujours plus près de cette Vérité mystérieuse et puissante que dérobe si souvent à notre vue le voile de Maya. Persuadé, pour ma part, de la véracité de ce grand fait d’expérience, je livre donc ces feuillets au lecteur, en lui demandant seulement de m’accorder celle sympathie spirituelle dont parlait Bergson et qui est le gage le plus sûr de toute compréhension et de toute Com­munion.

 

Alain Guy

 

 

 

 

 

 

Première partie

LA THÉORIE DU NOM ET SA SIGNIFICATION PHILOSOPHIQUE

 

 

 

 

Préambule

 

 

La philologie tient, dans l’œuvre de Fray Luis, une place extrê­mement importante. Le grand penseur salmantin n’est pas seulement, en effet, un métaphysicien, un poète et un théologien ; il est aussi un linguiste consommé, et les préoccupations scripturaires et sémantiques sont, chez lui, très fréquentes et très étendues. La critique textuelle, on le verra bientôt, trouva en lui, à l’époque, un champion particulièrement audacieux. Les recherches étymolo­giques, le souci de la forme vocale et graphique, et l’approfondis­sement du sens littéral, telles sont les directions de pensée et de travail qui se décèlent partout dans l’activité du maître. Ses écrits sont tous marqués par un amour ardent du vocabulaire et de la moelle terminologique, et ses hautes compétences d’humaniste se sont toujours portées, avec dilection, sur l’étude scrupuleuse des textes et des mots.

Sa connaissance, aussi extensive que compréhensive, de la littérature antique, ainsi que ses rares talents de traducteur et d’adaptateur (on connaît ses versions, en vers, d’Horace et de Virgile). On se souvient aussi de l’art avec lequel il a su rendre en castillan certaines compositions de Pétrar­que et de Bembo. Mais, par-dessus tout, son effort s’est porté, comme il était naturel à un moine du Siècle d’Or espagnol, sur le Livre par excellence des croyants, c’est-à-dire sur la Bible. Plus encore que les paroles humaines, si délicates et élégantes fussent-elles, la Parole divine a eu le secret de passionner Fray Luis. Ses explications et ses commentaires demeurent, en la matière, des plus précieux et toujours intéressants à notre époque. C’est que le grand écrivain espagnol est, en effet, de l’avis des critiques con­temporains, un des plus éminents scripturaires et exégètes du xvie siècle. Il continue, à Salamanque, en la rénovant, l’œuvre magni­fique de l’école des traducteurs de Tolède, fondée au xiiie siècle par de savants orientalistes, et il prolonge aussi le mouvement, plus récent alors, du cardinal Cisneros et de l’Université d’Alcalá, au début du xvie siècle. Textes profanes ou sacrés, les uns comme les autres sont étudiés, avec une égale rigueur scientifique, par ses riches investigations.

Sous toutes ces recherches, transparaît une curieuse vénération pour le mot, pour l’expression, bref pour le nom. Comment, donc, expliquer un pareil fait