8,99 €
... Pour tous les islamistes, les sociétés musulmanes sont Djahiliyya et doivent par conséquent se réislamiser... Ce qui est demandé à ces sociétés n’est ni plus ni moins qu’une reddition totale à leur vision de l’Islam... Aucun compromis ne sera possible avec elles si elles n’abdiquent pas devant leurs arguments... l’Algérie n’a pas échappé à cette logique.
Comment expliquer la tragédie inédite du terrorisme qui ensanglante le pays depuis plus d’une décennie ? C’est à cette brûlante question que cet ouvrage tente de répondre. Les auteurs analysent les facteurs historiques et politiques ayant secrété ou favorisé les courants islamistes dominants depuis la conquête coloniale à l’ère de l’ouverture démocratique.
Cet ouvrage s’appuie sur une documentation des plus actuelles en matière de recherche sur les racines idéologiques du terrorisme. Bati sur une démarche chronologique, "L’islamisme algérien" est une contribution majeure de l’histoire de l’islamisme en Algérie.
Das E-Book können Sie in Legimi-Apps oder einer beliebigen App lesen, die das folgende Format unterstützen:
Veröffentlichungsjahr: 2022
L’ISLAMISMEALGÉRIEN
Delagenèseauterrorisme
AbdelhamidBoumezbar
AzineDjamila
L’ISLAMISMEALGÉRIEN
Delagenèseauterrorisme
CHIHAB EDITIONS
Couverture : illustrationsymbolisantl’arbreZakkoumcitédansleCoranSourateElWaquiâa, Verset52.
LeZakkoum : c’estunarbredel’Enferàl’amertumeécœuranteetdontlesfruitsressemblentauxtêtesdesdémons. C’estunenourriturequin’engraissepasetnesatisfaitaucunefaim (d’aprèslatraductionduDrSalahEd-dineKECHRID. – Beyrouth : DarElGharbElIslami, 1998).
© Chihab Éditions, 2002
ISBN : 978-9961-63-461-5
Dépôt légal n° : 791/2002
Ànosproches : Épouse, enfants, parents, fréres, sœursetamis.
ÀDjamelBouhidel.
Auxjeunesquiontrésistéauxtentationsdumal.
Àleurcourage, àleurpatience.
Remerciements
Nous tenons à remercier toutes les personnes qui ont contribué à rendre ce travail possible…
Nous exprimons tout particulièrement notre gratitude à Melles Zohra Benaros et Fella Midjek, ainsi qu’à M. Mokrane Aït Idir.
INTRODUCTION
Démêler les racines du drame que vit l’Algérie depuis la suspension du processus électoral en janvier 1992 c’est tenter de comprendre la nature de la violence qui, depuis, a fait des dizaines de milliers de morts et menacé d’effondrement, non seulement l’État républicain, mais aussi les fondements mêmes de l’État algérien.
Cependant, sicetteviolenceest, commenousledisonsdans cetouvrage, induiteparuneévolutionhistoriqueetpolitiquespécifiqueàl’Algérie, senourrissantdesescontradictionsinternes, ellenesauraitocculterlesinterférencesduesauxchangementséconomiquesetpolitiquessurvenussurlascèneinternationaleparsuitedeladésintégrationdusystèmed’équilibremondialquiassuraitunestabilitérelativeauxjeunesÉtatsduSud, toutenmaintenantunstatuquoquipréservelasécuritérespectivedesdeuxgrandespuissancesmilitairessoviétiqueetaméricaine.
Lesannéesquatre-vingt, quiontvusonnerleglasd’unmondebipolaireàl’ombreduquelvivaientlespaysdutiers-monde, surprennentl’Algérieenpleinephasedemutation. LerégimedeChadliBendjedid, aunomdel’efficacitééconomiqueetinstitutionnelle, sedétourneprogressivementduprojetsocialiste, défenduetappliquéparleprésidentBoumediene, enselançantdansunprocessusdelibéralisationtousazimutsquin’étaitenréalitéqu’uneatomisationdel’économie, desinstitutionsetdelasociétédefaçongénérale. Alorsquelemouvementmondialmontraitdestendancesdeplusenplusprononcéespourlesgrandsregroupementséconomiques (fusiondesmultinationales) etmêmepolitiques (uniondespaysdel’Europe), l’Algérie, souslahouletteduprésidentChadliBendjedid, s’engageaitdansunmorcellementsansfindesesunitésindustrielles, desonagriculture, desesinstitutions…
Lesannéesquatre-vingtontdoncvuunenouvellecartesedessiner, compartimentéeenzonesNordetSud, àl’ombred’uncommunismeagonisant : enlisementprogressifdel’URSSdansunelongueetcoûteuseguerred’Afghanistan, effondrementdublocdespaysdel’Est, etmontée, danslespaysarabes, del’islamisme – pressenticommeunsubstitutauxidéologiesnationalistesquiexaltaientdurantlesannéessoixanteetsoixante-dixlesmassesarabes – suiteautriomphedelarévolutionislamiqueenIran, souslescoupsdeboutoird’unredéploiementéconomiquerognantdeplusenplusd’espacemondial, sansaucunégardauxzonesd’influenceduvieilordremondial.
Àlalumièredececontexte, denouveauxrapportsdeforceàl’échelleinternationales’établissent. Ilssontfondateursd’unordrenouveausousladominationexclusivedesÉtats-Unis. Enface, l’Unioneuropéenneseréalise. Elles’unit, danslecadred’unepolitiqued’intégration, àunvasteensembletransfrontaliersoucieuxdesasurviefaceàl’hégémonieéconomique, scientifiqueetmilitaireaméricaineetàl’audaceéconomiqueettechnologiqueasiatiquequiréussittranquillementàpénétrerdesmarchésmondiauxtrèsdiversettraditionnellementfermés.
AlorsqueleNordsesoudepourmieuxaffronterlenouveaumillénaire, unprocessusd’atomisationdesÉtatsduSudestpeuàpeumisenplace, notammentàl’égarddesleadersdutiers-mondeetdespaysproducteursdepétrole. Cesderniers, misantsurcetapportstratégiquepours’assurerundéveloppementéconomiqueauxfinsderéduireleurdépendancevis-à-visdespaysindustrialisés, morcelésenentitésvulnérables, serontincapablesdeparerlescoupsdesévénementsinternesetexternesquinetarderontpasàébranlerleurstabilité, d’autantplusqueleMouvementdesnon-alignésestdéjàvidédesgrandsprincipesdesolidarité, derenforcementdesintérêtscommunsetd’indépendance…
L’èreoùlespaysduSudnégociaient, grâceauxréajustementsduprixdupétrolesurlemarchémondialsuiteàl’embargodécidéparlespaysexportateursdepétroleaulendemaindelaguerred’octobre1973contreIsraël, leurplacesurlascèneinternationale, etentreprenaient, danslafoulée, desinitiativesaudacieusesdanslamanièred’appréhenderleséchangesNord-Sudsurlabasedenouvellesrépartitionsdesrichessesmondiales, estàrangerauchapitredeshautsfaitshistoriquesdecespays, dontprincipalementl’Algériequiaosérevendiquerundialogued’égalàégalaveclespaysrichesetremettreencausel’ordreéconomiquemondialinjuste. Lepassagedespaysdutiers-monded’uneattituderevendicativeàlalimitedusyndicalisme, versdespositionspolitiquesnettementplustranchéesquiremettentencauselesfondementsdel’ordreétabli, produirauneripostedémesuréedelapartdespaysnantis, dontlesconséquencesvisiblesaujourd’huisontlamisère, ladépendanceetlesguerres…
Encesensdonclamultiplicationdesconflitsdeparlemondeetleurcausaliténesontpasl’expressiond’uneviolenceconjoncturelle, néeexclusivementd’unemisèresociale, d’unecriseidentitaireoud’unerésurgencereligieuse, circonscriteàunesociétédonnée, elleestplanétaire. Délibérément, ellemasquedesenjeuxgéostratégiquesetprenddesairsetdesteintesdegénocideauRwanda, d’ethnocideenYougoslavie, d’islamismeenAlgérie… Cettevision, volontairementsimplificatrice, escamoteenfaituneréalitébeaucouppluscomplexe. Enfeignantd’ignorerlanaturedesconflitsetenlesexpliquantpardesparticularismesréducteurs, ellesertàdonnerbonneconscienceauxÉtatsoccidentauxlorsquedespaysensituationdeconflitinternesontappréhendéshorsducontextegéopolitiqueetdesmutationssocio-économiquesquileurontdonnénaissance.
Parailleurs, lorsquelesaspirationsdeshommesàlalibertéetàlajusticeseheurtentàlatyranniedespouvoirsdel’argentetdelaspéculationdelatoutepuissancedesmultinationales, quiaujourd’huifusionnentpourmieuxpercerdesmarchésimperméables, régnantenvéritablesempiresdanschaquepays, faisantetdéfaisantlesrégimesdespaysduSud, étranglantleuréconomieparlebiaisdescontraintesdesinstitutionsfinancièresinternationalesdontellesassurentlecontrôle, imposantdesmodèlesdeconsommation, decultureetdecivilisationauméprisdessecoussessocialesqu’ellesprovoquent, delacourseeffrénéeàlacroissancemondiale, affamantlesdeuxtiersdelapopulationdelaplanète. Lorsquecespouvoirsoccultentlesquêtesdejustice, lerespectdeladignitéetledroitd’êtreautrechosequedespionssurl’échiquierdunouvelordremondialquel’ondéplaceaugrédesévénementsmouvantsorganisésenfonctiondesintérêtsspécifiquesdelagéopolitique, iln’estpasétonnantquecesmêmeshommes, épuisésparlesattentesauxaccentsmessianiquesdesidéologiesquinesontplusporteusesdepromessesdechangementsetd’espérance, exprimentparlaviolenceindividuelleet-oucollectiveledésirdeseréapproprierleurpropredestin, dedireleurangoisseetleurdésarroifaceàunmondedésincarnéetd’exigerunealternativequirecentrelesprioritéssurlesfemmesetleshommes, deplusenplusexclusdesdécisionsquiengagentpourtantleuravenir.
C’estpourquoil’extensiondelaviolenceadesprolongementsjusqu’aucœurdessociétésnanties : constitutiondemilicesarméesforméesd’adolescentstuantdescamaradesdeclasse, tauxdesuicidedeplusenpluscroissantchezlesjeunes, proliférationd’armesàfeudanslesquartiersàfortedensitédejeunesinactifs, multiplicationdesectesapocalyptiquespoussantausuicidecollectifleursadeptesalorsqueceux-ciaspiraient, peut-être, àrecomposerlesensdelaviecommunautaireetàretrouverl’espritdesolidaritéquiseperdaunomd’unindividualismedejungle… Uneremiseenquestiondessystèmesdevaleursquiorganisaientjusqu’ici – organisenttoujours – cessociétés, estainsiàl’ordredujourparceque :
« Tous les germes de morts et de spasmes de ce dernier quart du XXe siècle ne sont pas des accidents ou des aberrations qu’il suffirait de réprimer. Le chaos est dans la logique interne du monde occidental de croissance (qui s’est imposé au monde entier) et du modèle de culture qui le fonde et le justifie, c’est-à-dire une manière de vivre les rapports avec la nature, avec l’homme et avec le divin. »1
Pis, cette loi du chaos pousse loin sa logique, elle culmine avec un processus de déshumanisation qui peut se révéler lourd de conséquences pour le devenir de la civilisation humaine. En ce sens, le seul exemple de la manipulation génétique est édifiant car le clonage, destiné aujourd’hui aux animaux domestiques, qui peut en maîtriser les dérives dans un avenir si proche s’il n’est pas déjà… Un code d’éthique inspiré des valeurs morales et du respect de la vie humaine pourra-t-il garantir la non-application d’une telle expérience génétique à l’homme au nom du progrès scientifique ? Rien n’est moins sûr lorsqu’on connaît la puissance des lobbies militaro-scientifiques…
Par ailleurs, l’accélération hallucinante de la technologie, sa redoutable performance quand elle est au service de la guerre, le renforcement de la suprématie d’une seule puissance militaire, en l’occurrence les États-Unis, développe un équilibre de la terreur qui annihile toute volonté de liberté et d’indépendance à travers la planète. Ces guerres électroniques, chirurgicales, censées cibler des objectifs militaires, mais qui éclaboussent, au nom du hasard, de la défaillance technique et de la nécessité, des infrastructures civiles, des hôpitaux, des sites historiques, etc. Sans subir de pertes humaines et matérielles, posent un réel problème de sécurité aux États du Sud pluriethniques et pluriconfessionnels, dont la manipulation des sentiments identitaires et religieux ouvrirait une brèche à d’éventuelles interventions justifiant et instituant non plus le concept du droit d’ingérence mais celui du devoir d’ingérence humanitaire.
Comme on le voit, l’avènement d’un Etat policier mondial réduit l’instance onusienne à un conglomérat d’Etats impuissants, entérinant des décisions qui leur échappent…
Celaétantdit, danscetenchevêtrementsicomplexedecausesàl’originedudramealgérien, ilestdifficiled’évaluerdansquellesproportionscesfacteursexogènesontétédéterminants. Cependant, s’ilsontinfluésurlecoursdesévénements, c’estparcequelesconditionsendogèness’yprêtaientetqu’ellesontpermisauxinterférencesinternationalesd’agirentantquefacteursdéstabilisants.
En premier lieu, le système libéral vers lequel le président Chadli Bendjedid engageait l’Algérie signifiait non seulement la fin du système socialisant, nationaliste et populiste de la période de Boumediene, mais aussi surtout la mise à mort du système national tel que formulé par le mouvement national dans le cadre unifié du FLN à partir de 1956. Ce dernier, qui transcende les clivages traditionnels gauche-droite, socialisme-libéralisme, s’articulait autour de la construction d’un Etat national, souverain, égalitaire et moderne.
LapolitiquelibéraledeChadli, quiconsistaitàviderlesystèmenationaldesoncontenupositif, àsavoir, lamiseenplaced’unEtat-nationfort, souverainetmoderne, laréalisationd’uneégalitéetd’unejusticesocialesenlivrantlepaysauxinstitutionsfinancièresinternationales, aprovoquél’aliénationdel’indépendancenationaleetaccentuélamisèresocialedespopulations. Cettesituationinéditedepuisl’indépendance – lesrégimesdeBenBellaetdeBoumediene, endépitdecequ’onleurreprocheaujourd’hui, sontrestésfidèlesauprojetdumouvementnationaletauxidéauxdelarévolutiondeNovembre – aurapourconséquenceunemontéedelacontestationpopulairequel’absencedecadresadéquatsdusàlafaiblessedel’oppositionpolitiqueconduiraauxémeutesd’Octobre1988. Danslesfaits, lapolitiquedereniementduprojetvéhiculéparlemouvementnationaletlarévolutiondeNovembresetraduitparunrenforcementdespouvoirsetprérogativesprésidentielles, suivid’unephasededéstructurationdel’économie, del’Étatetdelasociété, seterminantparundésengagementdel’Étatvis-à-visdescitoyensaunomdesréformestousazimuts. Cecontextededésenchantementpopulaire, nédelafailliteprovoquéedusystèmenational, serahabilementmanipuléetcanaliséparlemouvementislamistequijouaitnonseulementsurlessentimentsdecolèreetdefrustrationpopulaires, maismisaitaussisurleserreursdupouvoiretdel’oppositiondémocratiqueafindes’imposerentantqu’uniquealternativepolitique.
La politique de prestige, de gabegie et de désinvestissement qui a marqué le début du mandat de Chadli, conjuguée à l’échec de l’effort de développement national dans sa face équilibre régional initié sous le régime de Boumediene, a provoqué le rétrécissement du champ de l’emploi dans les grandes villes traditionnellement pourvoyeuses en emplois et l’apparition en leur sein de zones d’extrême pauvreté ainsi que le glissement de plusieurs régions et sous-régions du pays vers des conditions de vie proches, parfois pires à la période coloniale. Cette situation, vécue comme une trahison de la part de la population, a fait naître de profonds sentiments d’inimitié et de revanche vis-à-vis du pouvoir en place, particulièrement chez les jeunes que le FIS a su récupérer à son avantage.
L’échecdel’oppositiondémocratiquedanssesambitionsd’incarnerlevasteélanderévolteetdelibertéquiacaractérisélasociétéalgérienneaulendemaindesévénementsd’Octobre1988.
Lespartisdémocratiquessedistinguanteneffetparundoubleaspect « culturaliste » et « dogmatiste » quiafortementcontribuéàleurdévalorisationauprèsdescouchespopulairesetconstitué – constituetoujours – leprincipalobstacleàleurexpansion. La « focalisation » delarevendicationdémocratiqueautourdethèmestelslacultureberbère, lalibertédelapresse, lecodedelafamille, lalaïcité…, présentéscommeconditionssinequanonàlaréalisationdeladémocratieettraitsdistinctifsentrelesdémocratesetlesnondémocrates, aplacélespartisdémocratiqueshorsdesréalitéssocioculturellesalgériennesetgénéréunphénomènederejetauniveaudelasociétéprofitableauFISetauxautrespartisislamistes.
L’étatdedéliquescenceavancéedesinstitutionsdelaRépublique, accentuéparlesluttesauseindesappareilsdel’Étatetlaconcentrationdespouvoirsauxmainsd’unprésidentquelessoucisdedurabilitéavaientpoussédansunelogiqued’affaiblissementduFLN, seulpartipouvantconstitueruncontrepoidsvalableàl’hégémonieduFISetassurerunetransitionverslesystèmedémocratiquelibéralsanstropdedérapages, commecelas’estfaitdansd’autrespays.
Outrecesfacteurs, nousrelevonsl’attitudepassivedel’arméealgériennedansledomainepolitique. Unepositionde « neutralitéforcée », résultatdulongtravaildedéstabilisationmenéàsonencontreparlaprésidencedelaRépubliqueetdutraumatismesubilorsdesdouloureuxévénementsd’Octobre1988. Leretourdesmilitairessurledevantdelascènepolitiqueaumoisdejuin1991, s’ilallaitmettreuntermeàlapolitiqueaventureuseduprésidentdelaRépublique, nepouvaitfairebarrageàl’hégémonieduFIS. Etc’est, conscientedecetteréalitéquel’armées’engageadansunecampagnededéradicalisationàl’encontredesmilitantsetdirigeantsduFIS, dontl’objectifétaitdecréerlesconditionsfavorablesàl’émergenced’unedirectionnouvelleàmêmed’intégrerlesystèmedémocratique, decontenirlepartiislamistedansdesproportionsmaîtrisables, d’unepart, etdeneutraliserlesgroupesarmésenformation, d’autrepart. L’échecdecettetentativeconduiralesmilitairesàlasuspensionduprocessusélectoraletàl’évictiondeChadliBendjedidaumoisdejanvier1992…
L’islamisme n’est cependant pas le fruit des bouleversements survenus lors des années quatre-vingt, il plonge ses racines dans les premières années de l’indépendance nationale. Au lendemain du recouvrement de l’indépendance donc, quelques personnalités religieuses, pour la plupart anciens membres de l’Association des oulémas algériens (AOA), opposés aux orientations idéologiques prises par le pays, glissent peu à peu vers un islam plus politique. Cette appartenance à l’AOA, soulignons-le, ne justifie pas les thèses avancées ces derniers temps qui inculquent l’apparition de l’islam politique à l’Association des oulémas. Cette dernière, partisane du réformisme, courant religieux prônant le retour aux sources de la religion – point commun avec l’islamisme – ne pose cependant pas le problème du pouvoir, fondamental chez les islamistes. L’absence d’une doctrine de référence claire, de cadres organiques, si l’on excepte la parenthèse de l’Association Al Qiyam Al Islamiyya dont le rôle dans l’apparition et le développement de l’islamisme a été, de notre point de vue, surestimé, comme a été surestimé du reste le rôle de Malek Bennabi, devenu subitement un des chefs de file de l’islamisme algérien pour avoir ouvert une salle de prière à la Faculté d’Alger et tenu des réunions et des conférences sur des problèmes qui concernent non seulement le devenir des musulmans mais celui de l’humanité entière, ou du moins une partie d’entre-elle, comme en témoigne son œuvre, fait qu’on ne pouvait pas encore parler d’islam politique.
La naissance de l’islamisme, comme sa maturation reste tributaire en premier lieu du travail réalisé par quelques personnalités politiques indépendantes contestataires et par la maturation de leur propre pensée politique, mais surtout du plus ancien courant de l’islam politique, celui des Frères musulmans. Ce dernier, mieux structuré, bénéficiant de l’assistance des coopérants venus du Moyen-Orient, mettra en place les cadres organisationnels de base qui permettront au mouvement islamiste de se développer et de gagner des pans entiers de la société algérienne. Il sera par ailleurs le premier à passer de la revendication morale à la revendication politique en exprimant son opposition à la révolution agraire d’abord, puis à la charte nationale par le recours – dans ce dernier cas – au sabotage. En ce sens, le phénomène de la violence terroriste, qui a pris des dimensions dramatiques après la suspension du processus électoral en janvier 1992, ne peut être circonscrit à une réaction légitime, il est une donnée fondamentale de l’islamisme. Celui-ci, indépendamment de la forme de ses revendications (morales ou politiques), aboutit fatalement à l’utilisation de la force. Le recours aux armes n’est donc que le stade ultime…
EtleFISa-t-ilunequelconqueresponsabilitédanslaformationdesgroupesarmésetledéclenchementduterrorisme ? Laréponseestnécessairementouiauregarddesnombreusestendancesàl’originedesacréation, dudiscoursetdelapratiquepolitiqueayantmarquésonexistence.
Eneffet, composédetendancescontradictoiresetopposées, enluttecontinuepourlecontrôleetladirectionduparti, leFISn’étaitenfaitqu’uncadrelégalpourlapréparationmatérielleetmoraledel’actionarmée. LesDjihadiyyoune, telslesBouialistesetlesAfghans, lesélémentsduTekfirOuaAlHidjra, lesFrèresmusulmansradicalisés…, Partisansinconditionnelsdel’utilisationdesarmescommemoyend’instaurerlarépubliqueislamique, ontnonseulementutilisélepartipourlapréparationdudjihad, maisontmêmeréussiàimposerleursvisionsdeschosesàtoutlemonde. Lediscourscontradictoireobservéauniveaudeladirectionconcernantladémocratie, lesystèmedémocratique…, lesviolencesenregistréesçàetlàdanslepayssouscouvertd’unemoralisationdelaviepubliqueetsareconformationàlareligionetl’enveloppementdelasociétéàtraverslescomitésdemosquées, lescomitésdequartiers, leSyndicatislamiquedutravail (SIT) etlapoliceislamique, s’ilsmontrentlesuccèsdesthèsesradicales, indiquentenmêmetempslesdisponibilitésduFISàrecouriràl’optionarméeaumomentqu’iljugeraopportun…
Au mois de février 1992 naissait la première organisation islamiste armée, le MIA, fondée par d’anciens Bouialistes, suivie des GIA, moins de trois semaines plus tard. Le djihad est officiellement proclamé…
CHAPITRE I : GENÈSE DE L’ISLAMISME
1. L’ISLAM TRADITIONNEL
Les Traditionalistes
Une certaine pratique de l’islam a toujours prévalu en Algérie, refusant d’inclure le champ politique et l’exercice du pouvoir. Cette pratique découle d’une vision populaire, héritée elle-même de la conception des oulémas (imams) qui divisent l’existence de l’individu en deux parties aux limites imprécises et floues puisqu’elles s’interpénètrent et s’influencent mutuellement dans la vie de tous les jours. La première, séculière, concerne le quotidien (travail, famille…), la seconde, eschatologique, s’occupe de la vie spirituelle et se résume en l’application des règles édictées par l’Islam (prières, jeûne, zakat2, hadj3…) et l’observance des interdits (alcool, vol, adultère, viande de porcs…). Vécu d’abord comme l’expression d’une foi intériorisée qui établit une relation particulière du croyant envers Dieu, l’Islam était en même temps un code moral, éthique, religieux et culturel qui réglemente les relations sociales et culturelles entre croyants d’une même communauté. Et c’est ce code qui va organiser et orienter la vie communautaire. On s’occupait donc des affaires terrestres sans oublier de préparer l’au-delà en veillant à ce que les actes de tous les jours soient en conformité avec la religion. Il en est ainsi du mariage, du divorce, de la succession, des règles de commerce, des pratiques rituelles… La communauté défendait son identité et se défendait de manière naturelle et spontanée en infligeant à ses membres égarés, ceux tentés par le modèle du Roumi4, diverses sanctions tels l’exclusion, le mépris ou l’ironie pour les adeptes de l’alcool par exemple, et les contraventions contre les auteurs de blasphèmes…
Dans le contexte de déracinement et d’exclusion du fait de l’occupation française, l’Islam était essentiellement appréhendé par les membres de la communauté musulmane, dans sa dimension identitaire et culturelle, comme facteur de résistance et d’affirmation de soi. Une résistance passive certes, caractérisée par un repli sur soi face à un envahisseur puissant qui ne se contentait pas seulement d’accaparer des terres et des biens, excluant les populations autochtones de la vie politique et économique du pays, mais entendait aussi imposer son modèle et ses valeurs à une communauté vaincue. L’attitude coloniale favorisera ainsi l’apparition et le développement d’une conscience unitaire particulière, basée sur une identification par rapport à « l’autre », c’est-à-dire le colon. Dépossédé de sa terre, dépersonnalisé et privé des lieux de socialisation, l’Algérien va trouver dans les écoles coraniques (medersas) et les zaouïas5 non seulement un lieu de socialisation mais aussi un espace-refuge de ressourcement religieux où l’Islam était pris en charge par l’imam qui incarnait l’autorité religieuse et spirituelle en veillant à la transmission de la loi divine (chariâ6) pour son application à l’ensemble de la communauté. Loi divine appelée à régler les actes de culte rendus à Dieu (îbadat) et les relations sociales (mouâmalat7). Exclut du système colonial, marqué par une forte ségrégation entre les deux populations (coloniale et autochtone), la population algérienne se tourne vers la religion et les traditions ancestrales auxquelles elle tente de s’accrocher pour continuer à exister en tant qu’identité distincte.
Mais beaucoup de coutumes, de rites, considérés comme conformes à la religion, étaient en fait des restes de paganisme, de polythéisme (culte des saints, maraboutisme…) que la population, dans l’ignorance, pratiquait et que les oulémas ne condamnaient plus, de peur probablement de remettre en cause un statut privilégié au sein même de cette communauté, aidé en cela par le colonisateur, afin d’empêcher toute cristallisation identitaire ou nationale autour de la religion. Cette situation décadente de la conception et de la pratique religieuse a donné naissance à un vaste mouvement réformiste (l’Association des oulémas algériens8) fondé en 1931 par cheikh Abdelhamid Ben Badis qui préconisait le retour aux sources de l’Islam, débarrassé des pratiques et rites païens.
Ilconvientderappelerlesconditionsdanslesquellesévoluaitlasociétéalgérienneencedébutdusiècle, particulièrementencettepériodedel’entre-deuxguerresmondiales, marquéesparunedominationtotalitaire, aggravéeparunecolonisationdepeuplementbeaucoupplusprononcéequiencadraitlepaysdemanièreexclusiveetaccaparaitdesterresfertilesetproductives, engendrantunesituationparticulièrecaractériséeparl’existencededeuxpopulationsvivantesetsedéveloppantisolémentàdeuxniveauxdifférentsdansunmêmeespace. M. Harbiparledecettepériodecrucialequiverranaîtreetsedévelopperuneattitudenouvellevis-à-visdusystèmecolonial, desaproprecultureetdesestraditionsauseindelacommunautéalgérienne.
« Lepremiertraitmarquantdelasociétéestlecaractèretotalitaired’unedominationextérieurerenforcéeparlaprésenced’unpeuplementeuropéen. AvantlaSecondeGuerremondiale, lescolonsontaccaparélesterreslesplusrichesetlesplusproductives (65 % delaproductionagricole). Lecapitalismefrançais, quicontrôlelesbanques, lecommerceetl’industrie, alemonopoledumarchéalgérien. L’encadrementdupaysestpresqueexclusivementeuropéen. Desurcroît, l’Étatcolonialexerceuneemprisetotalesurlesactivitésculturellesetreligieusesdelacommunautéalgériennepourdéraciner, parlafrancisation, laculturearabeetl’Islam ». 9
Ainsi profondément déstructurée par l’État colonial, expropriant et discriminant, la société algérienne s’accroche à ses valeurs ancestrales, culturelles, religieuses, autant de valeurs-refuge et de résistance pour sécréter l’Association des oulémas algériens dont la plupart des membres sont issus de la bourgeoisie traditionnelle urbaine. Ce courant à travers une revivification de la religion musulmane, épurée de toute religiosité populaire, imprégnée de restes de paganismes anciens et de superstitions, s’opposera aux marabouts et autres confréries accusés de servir le colonialisme et d’être ses relais pour l’assimilation des Algériens.
Dans AlChihab10de février 1930, c’est-à-dire avant même l’existence légale de l’association, les réformistes prennent position contre les oulémas traditionalistes, les qualifiant d’imposteurs et d’illégitimes.
« Imposteurs, trompeurs, faux thaumaturges…, soi-disant héritiers d’une tradition religieuse illégitimement héréditaire »11.
Les Réformistes
Né aussi dans un contexte de lutte anticoloniale qui verra s’enclencher une dynamique politique nationaliste caractérisée par la naissance de l’Etoile Nord-Africaine (ENA12), premier parti politique algérien à revendiquer l’indépendance de l’Algérie, le courant réformiste sera par ailleurs à l’origine, avec le nationalisme populiste, d’un approfondissement de la conscience nationale. Les crises successives vécues par l’État colonial – la Première Guerre mondiale et la crise économique mondiale – les répercussions directes sur l’économie de l’Algérie, caractérisée par une totale dépendance vis-à-vis de la métropole (la France) et les conséquences néfastes de cette situation sur les conditions sociales et économiques des populations autochtones qui s’en trouvèrent fortement aggravées, ont fini par provoquer un changement d’attitude au sein des populations musulmanes qui s’était traduit par l’abandon « du repli sur soi » comme forme de résistance et d’affirmation de soi pour une autre plus positive, caractérisée par le même attachement envers la culture et la tradition ancestrales mais accompagnée cette fois d’une volonté de développement et de promotions culturelles, religieuses et sociales, inexistante lors de la période précédente. Johan Hendrik Meuleman, qui a relevé cet aspect dans la région du Constantinois, le situe à la période de l’entre-deux guerres :
« Ils’agissait, pourainsidire, d’unmécanismededéfensenégatifcontrel’intrusionétrangère. L’attitudedereplisursoietdefixationdelatraditionn’étaitpasabsolue, maisellecaractérisaitlapremièrepériodedutempscolonial. Durantlapériodedel’entre-deuxguerres (laPremièreGuerremondialeetlaSeconde), cependant, cetteattitudenégativesetransformaenuneattitudepositive, positiveparcequ’ellealliaitl’attachementàlaproprecultureetàlapropretraditionavecledéveloppementetlesrenouvellementsspirituelsetsociaux ».13
J. H. Meuleman cite, entre autres, comme manifestations de la nouvelle attitude :
« Uneaugmentationfrappantedel’accroissementdémographiqueàpartirdeladeuxièmemoitiédesannéesvingtenviron », qui « s’agirait, seloncertains, d’uneréactionpsychiquederefusàlacolonisation ». 14
« Ce mouvement s’inspirera, pour orienter son action, de questions morales, culturelles, identitaires et de ressourcement religieux de l’héritage doctrinal de la Salafiya15, née au XIXe siècle et dont les principales figures sont Djamel Eddine Al Afghani16, Mohamed Abduh 17et Rachid Redha 18qui vont chercher, dans un retour au passé, un ressourcement dans les textes sacrés pour y puiser les éléments de réflexions permettant de critiquer les aspects jugés négatifs des temps présents pour une renaissance (nahdha) du monde musulman ». 19
Dans ce sens, l’Association des oulémas entreprend l’ouverture d’écoles libres qui donneront l’occasion à beaucoup d’Algériens parmi les plus démunis (d’autres catégories ayant toujours été privilégiées, celles des bachagas, caïds, commerçants…) d’accéder au savoir tout en renouant avec leur langue et leur religion, le lancement et la création de périodiques, tels AlChihab, AlBaçaïr…, qui seront des espaces de réflexion, de vulgarisation et d’explication ainsi que des tribunes où seront soulevées les questions identitaires. Parallèlement, les oulémas développent un tissu d’associations culturelles, sportives et sociales qui consolideront et approfondiront le sentiment d’appartenance à une communauté spécifique niée par le colonisateur et qui joueront plus tard un rôle de premier plan dans le mouvement national et la guerre de libération. J. H. Meuleman relève, outre l’ouverture d’écoles coraniques, l’influence du mouvement réformiste musulman sur la naissance des associations sportives, de scouts…
« Nouspouvonsajouterencorequeleréformismemusulmanabeaucoupinfluésurlanaissancedesassociationssportives, descoutsetautres, devaleurfondamentalepourlarévolutionarmée »20.
Il semble cependant que le mouvement réformiste ait été très vite supplanté par le nationalisme populiste qui a investi le champ des associations culturelles et sportives. À part le Mouloudia Club d’Alger (MCA21), dont la dénomination aurait une origine religieuse relative au Mouloud, fête de la naissance du Prophète, beaucoup des clubs de football musulmans fondés par la suite comportent dans leur sigle les lettres U et M, signes d’une double volonté de démarcation, politique et religieuse, par rapport aux équipes coloniales et au colonialisme de façon générale. Quelques sportifs qui ont milité au sein du Parti du peuple algérien (PPA22) affirment, en effet, que le U de l’union apparaissant dans les sigles des associations sportives signifiait en fait l’unité du peuple. Le M de musulman, quant à lui, introduit la distinction fondamentale entre colons et Algériens. Ceci nous a été confirmé par certains joueurs et dirigeants du premier club portant ce genre d’appellation, l’Union sportive musulmane de Blida (USMB). Un des anciens joueurs de l’USMB nous avait rapporté une mesure de suspension prononcée à l’encontre de son club basée sur le fait que le maillot de l’équipe portait un croissant23. La mesure de suspension, indéterminée, était conditionnée par le changement du maillot24. Les autorités coloniales semblent donc avoir conclu à un geste nationaliste. Une dimension politique plus prononcée semble avoir été effectivement accordée aux associations sportives à partir des années trente. La naissance de l’Association des oulémas algériens à la même période et la nature de son action a laissé supposer qu’elle était derrière le lancement et la multiplication des associations sportives et culturelles.
Généralement, pourl’intégrationdanslecadredel’Étatfrançais, l’Associationdesoulémasdemeureunmouvementdontlesactivitésmultiformesdanslecadredelaluttepourlapromotiondelaculturearabeetdel’Islam, élémentsfondamentauxdel’identitéalgérienne, aurontétéd’unapportconsidérabledanslaprisedeconsciencenationale. Lesprisesdepositionsetlesappartenancespolitiquesdesesmembresnepeuventenrienentacherlecréditoulerôlejouéparl’Associationdesoulémasdansleprocessusdematurationdelaconsciencenationale. Cependant, lestentativespost-indépendancevisantlarécupérationdelarévolutiondeNovembre1954nesont, ànotresens, qu’unerecherchede « légitimationhistorique » ducourantislamisteopéréeparquelquespersonnalitésgagnéesauxthèsesdel’islampolitiqueetopposéesauxorientationsidéologiquesprisesparlepays. Rappelonsquel’Associationdesoulémass’esttoujoursdéfendued’êtreunmouvementpolitiqueets’estvolontairementlimitéeàl’aspectcultureletreligieux, positionenconformitéaveclesidéesducourantréformiste. DansElChihab, organecentraldel’Association (mars1931), lesoulémasontfixélesobjectifsdel’organisation :
« L’associationdevraêtreuniquementuneassociationdedirectionspirituelle, destinéeàreleverlepeuple (musulmanalgérien) desadéchéanceintellectuelleetmorale, verslesplushautsdegrésdusavoiretdelamoralité, danslecadred’ordesareligion… Enaucuncas, ellenedevraavoirlemoindrerapportaveclapolitiqueoutoutcequitoucheaudomainepolitique »25.
2. PASSAGE DE L’ISLAM TRADITIONNEL À L’ISLAM POLITIQUE : LES PRINCIPES FONDATEURS DE L’ISLAMISME
L’apparitionducourantislamiste, aprèsceluidesRéformistes, peut-ellelaissersupposerquecedernieraservidelitàl’émergencedel’islampolitique ? Cecinousparaîtpeuprobable. Cequidistingueeneffetlesdeuxcourantsestleurapprochedureligieuxetsadéterminationparrapportaupolitique. SilecourantdesRéformistesrefusetouteimplicationdanslechamppolitiqueetpréfèresecantonnerdansdesactionsd’épurationdelaconceptionetdelapratiquereligieusedominantescaractériséesparlesinfluencespaïennesetpolythéistesenpréconisantunretourauxsources, lesislamistes, eux, procèdentdifféremment, enparlantd’unislamquidépasselasimplepratiquecultuellepourdébordersurtouslesaspectsdelavie, préludeàunerevendicationpolitique. Ainsi, danslestextesfondateursdesFrèresmusulmans, premiermouvementislamistedel’histoirecontemporaine, HassanAlBanna26, leurguidespirituel, déclare :
« Lacompréhensiondecertainesgensselonlaquellel’Islamestlimitéàdespratiquescultuellesouàdescasspirituelsesterronée. Ilssesontcantonnésdanslescerclesrestreintsparmilescerclesdeconceptionlimitée. Maisnous, nousentendonsl’Islamselonunaspectdifférentparuneconceptionvastequiorganiselesquestionsdelavieetcellesdel’au-delà. Nousnesommespasentraindeprétendrecelaoudenousyapprofondirdenous-mêmes, maisc’estcequenousavonscomprisduLivredeDieuetdelaconduitedespremiersmusulmans »27.
L’IslamtelqueperçuparlesRéformistesestdoncrevuetcorrigéauxfinsdeluiimpulserunedynamiquepolitiqueetsociale. Etsilarevendicationn’estpasencoreclairementexprimée, ellenetarderapasàledeveniretàs’imposerdanslesprêchesetlesdiscours. LesFrèresmusulmansuserontpourcelad’uneméthode « étapistes » quiapparaîtaussibiendanslediscoursquedansl’action, recouranttoujoursauxversetscoraniques (sourates), àlaTraditionduProphète (hadith28etcomportements) pourmieuxlégitimerleurdéterminationpolitique. Ilsoriententleursactionsendirectiondessociétésmusulmanesqu’ilstententdeculpabiliserenlesqualifiantd’ignorantes (djahiliyya29).
« Aujourd’hui, noussommesensociétédjahiliyyatelleladjahiliyyadel’époquedel’Islam (entendrel’Islampremier) oupire. Toutcequinousentoureestdjahiliyya. Lesconceptionsdesgens, leursconvictions, leursusetleurscoutumes, lessourcesdeleurculture, leursartsetleurslittératures, leurslégislationsetleurslois, jusqu’àcequel’onconsidèrecommecultureislamique, référencesislamiques, philosophieislamiqueetpenséeislamique, estaussiunproduitdeladjahiliyya »30.
Lessociétésmusulmanescontemporaines, àtraverstoutesleursreprésentations, sontdécrétéesignorantesetsontconfonduesàlasociétékoreichite31àl’avènementdel’Islam. Ellesdoiventdoncseréislamiseret-ouêtreréislamisées. LamissiondesislamistesconsistedoncàreprendrelemessageduProphèteàsondébutpourlerépandredenouveau. Cetteconception, fortnouvelle, n’existaitpaschezlesRéformistes. Cesderniers, eneffet, s’ilsreconnaissaientcertainesdérivesdanslaconceptionetlapratiquereligieusedessociétésmusulmanescontemporaines, nelesconsidèrentcependantpasignorantesausensdonnéparlesislamistes. L’étatd’ignorancedanslequelsetrouventlessociétésmusulmanesn’estpasunactevolontaired’éloignementouderenonciationàlareligion, ilestleproduitd’unesituationhistoriquequitranscendelavolontédelacommunauté : ladécadencedelacivilisationmusulmaneetl’apparitionducolonialisme. Contrairementauxislamistes, lesRéformistesrefusentdeculpabiliserleurssociétésetinscriventleuractiondanslecadred’uneréformedelaconceptionetdelapratiquereligieuse.
Laréislamisationdelasociétépassecependantparunchangementdesoi. Lemilitantislamistedoitimpérativementcommencerparsechangerlui-mêmeavantdeprétendrechangerlasociétéetlarendreconformeàsavision. LesFrèresmusulmansetlescourantsislamistesapparusparlasuitenevoientnulleautrepossibilité. Aucuncompromisn’estenvisagéaveclasociétéignorante.
« Ilfautdoncdanslaméthode – dumouvementislamiste – quel’onrenonce, danslapérioded’incubationetdeformation, àtouteslesinfluencesdeladjahiliyyadanslaquellenousvivonsetdontnousnousinspirons… Delà, noustironsnosconceptionsdelavie, nosvaleursetnotremorale, nosméthodesdepouvoir, notrepolitique, notreéconomieettouteslesvaleursdelavie. Puisnousdevonsnousdébarrasserdelapressiondelasociétédjahiliyyaetlesconceptionsdjahiliyya, lescoutumesdjahiliyyaetladirectiondjahiliyya… Aufonddenous-mêmes. Notremissionn’estpasdenousconcilieraveclaréalitédecettesociétédjahiliyya, nidenoussoumettreàsatutelle. Elleest (lasociété) parcettecaractéristique – caractéristiquedeladjahiliyya – inapteàcequel’onseconcilieavecelle. Notremissionestdenouschangerd’abordpourchangerlasociétéenfindecompte »32.
Mêmesilasociétén’estpasexplicitementdéclaréeimpie, cetteidéeestcontenuedanslacaractéristiquecitéeetserviraauxmouvementsradicauxàprônerlaviolence, principalementlesgroupesduTekfirOuaAlHidjra 33(anathèmeetexcommunication). Maiscomment, faceàlamassedesmusulmanscroyantsetpratiquants, peut-onparlerdesociétédjahiliyya ? LesFrèresmusulmansrépondentsurundoubleplan, politiqueetreligieux. Cessociétéssontignorantesparcequ’ellessesoumettentàuneautresouveraineté (hakimiyya34) quecelledeDieud’oùellestirentleursloisetleurscodesdevieetnonpasparcequ’ellesreconnaissentcettesouverainetéàunautrequedeDieu, c’est-à-direàunpouvoir, ungouvernement…
« Cessociétésnerentrentpasdanscecadre (djahiliyya) parcequ’ellescroientàladivinitéd’unautrequecelledeDieu, niparcequ’ellesprésententlesritescultuelsàunautrequeDieuaussi, maisellesrentrentdanscecadreparcequ’ellesnereconnaissentpaslasoumissionàDieuSeuldansleurcodedevie. Elles, mêmesiellesnecroientpasàladivinitéd’unautrequeDieu, donnentlaplussingulièredesparticularitésdeDieuàd’autres. EllessesoumettentàunesouverainetéautrequeCelledeDieuetreçoiventdecettesouverainetéleurcode, leurslois, leursvaleurs, leurséquilibres, leurshabitudesetleurscoutumes… Ainsiquetouteslesvaleursdeleurexistence »35.
Reconstruirel’Islamdétruitetinexistantparl’instaurationd’unerépubliqueislamique, telestl’objectifdesFrèresmusulmans. Maispuisquelasociétéestignorante, celanepeutsefairequeparunretourauxsourcesetl’applicationdelalégislationdivine (chariâ).
« Iln’existeaucuneautrevoiepoursareconstruction (entendrel’Islam) àl’ombred’unesociétédjahiliyyaquelsquesoientl’époqueetl’endroitsanslaloiindispensableàlanaturedesaconstitutionorganiqueetdynamique »36.
