L’Islamisme algérien - Djamila Azine - E-Book

L’Islamisme algérien E-Book

Djamila Azine

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Beschreibung

... Pour tous les islamistes, les sociétés musulmanes sont Djahiliyya et doivent par conséquent se réislamiser... Ce qui est demandé à ces sociétés n’est ni plus ni moins qu’une reddition totale à leur vision de l’Islam... Aucun compromis ne sera possible avec elles si elles n’abdiquent pas devant leurs arguments... l’Algérie n’a pas échappé à cette logique.
Comment expliquer la tragédie inédite du terrorisme qui ensanglante le pays depuis plus d’une décennie ? C’est à cette brûlante question que cet ouvrage tente de répondre. Les auteurs analysent les facteurs historiques et politiques ayant secrété ou favorisé les courants islamistes dominants depuis la conquête coloniale à l’ère de l’ouverture démocratique.
Cet ouvrage s’appuie sur une documentation des plus actuelles en matière de recherche sur les racines idéologiques du terrorisme. Bati sur une démarche chronologique, "L’islamisme algérien" est une contribution majeure de l’histoire de l’islamisme en Algérie.

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Veröffentlichungsjahr: 2022

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L’ISLAMISMEALGÉRIEN

Delagenèseauterrorisme

AbdelhamidBoumezbar

AzineDjamila

L’ISLAMISMEALGÉRIEN

Delagenèseauterrorisme

CHIHAB EDITIONS

Couverture : illustrationsymbolisantl’arbreZakkoumcitédansleCoranSourateElWaquiâa, Verset52.

LeZakkoum : c’estunarbredel’Enferàl’amertumeécœuranteetdontlesfruitsressemblentauxtêtesdesdémons. C’estunenourriturequin’engraissepasetnesatisfaitaucunefaim (d’aprèslatraductionduDrSalahEd-dineKECHRID. – Beyrouth : DarElGharbElIslami, 1998).

© Chihab Éditions, 2002

ISBN : 978-9961-63-461-5

Dépôt légal n° : 791/2002

Ànosproches : Épouse, enfants, parents, fréres, sœursetamis.

ÀDjamelBouhidel.

Auxjeunesquiontrésistéauxtentationsdumal.

Àleurcourage, àleurpatience.

Remerciements

Nous tenons à remercier toutes les personnes qui ont contribué à rendre ce travail possible…

Nous exprimons tout particulièrement notre gratitude à Melles Zohra Benaros et Fella Midjek, ainsi qu’à M. Mokrane Aït Idir.

INTRODUCTION

Démêler les racines du drame que vit l’Algérie depuis la suspen­sion du processus électoral en janvier 1992 c’est tenter de comprendre la nature de la violence qui, depuis, a fait des dizai­nes de milliers de morts et menacé d’effondre­ment, non seule­ment l’État républicain, mais aussi les fondements mêmes de l’État algérien.

Cependant, sicetteviolenceest, commenousledisonsdans cetouvrage, induiteparuneévolutionhistoriqueetpoliti­quespécifiqueàl’Algérie, senourrissantdesescontradictionsinternes, ellenesauraitocculterlesinterféren­cesduesauxchangementséconomiquesetpoliti­quessurvenussurlascèneinter­­na­tionaleparsuitedeladésintégrationdusystèmed’équi­libremondialquiassuraitunestabilitérelativeauxjeunesÉtatsduSud, toutenmaintenantunstatuquoquipréservelasécu­ritérespec­tivedesdeuxgrandespuissancesmilitairessoviéti­queetaméricaine.

Lesannéesquatre-vingt, quiontvusonnerleglasd’unmondebipolaireàl’ombreduquelvivaientlespaysdutiers-monde, surprennentl’Algérieenpleinephasedemutation. LerégimedeChadliBendjedid, aunomdel’effi­cacitééconomiqueetinstitutionnelle, sedétourneprogressivementduprojetso­cialiste, défenduetappliquéparleprésidentBoumediene, enselançantdansunpro­cessusdelibéralisationtousazimutsquin’étaitenréalitéqu’uneatomisationdel’économie, desinstitu­tionsetdelasociétédefaçongénérale. Alorsquelemouve­mentmon­dialmontraitdestendancesdeplusenplusprononc­éespourlesgrandsregroupementséconomiques (fusiondesmultinationales) etmêmepolitiques (uniondespaysdel’Eu­rope), l’Algérie, souslahouletteduprésidentChadliBendjedid, s’engageaitdansunmorcellementsansfindesesunitésindus­trielles, desonagriculture, desesinstitu­tions…

Lesannéesquatre-vingtontdoncvuunenouvellecartesedessiner, compartimentéeenzonesNordetSud, àl’ombred’uncommunismeagonisant : enlisementpro­gressifdel’URSSdansunelongueetcoûteuseguerred’Afghanistan, effondre­mentdublocdespaysdel’Est, etmontée, danslespaysarabes, del’islamisme – pressenticommeunsubstitutauxidéologiesnationalistesquiexaltaientdurantlesannéessoixanteetsoixante-dixlesmassesarabes – suiteautriomphedelarévolutionislamiqueenIran, souslescoupsdeboutoird’unredéploiementéconomi­querognantdeplusenplusd’espacemondial, sansaucunégardauxzonesd’influenceduvieilordremondial.

Àlalumièredececontexte, denouveauxrapportsdeforceàl’échelleinternationales’établissent. Ilssontfonda­teursd’unordrenouveausousladominationexclusivedesÉtats-Unis. Enface, l’Unioneuropéenneseréalise. Elles’unit, danslecadred’unepolitiqued’intégration, àunvasteensembletransfronta­liersoucieuxdesasurviefaceàl’hégémonieéconomique, scien­tifiqueetmilitaireaméri­caineetàl’audaceéconomiqueettechnologiqueasiatiquequiréussittranquillementàpénétrerdesmarchésmon­diauxtrèsdiversettraditionnellementfermés.

AlorsqueleNordsesoudepourmieuxaffronterlenouveaumillénaire, unprocessusd’atomisationdesÉtatsduSudestpeuàpeumisenplace, notammentàl’égarddesleadersdutiers-mondeetdespaysproducteursdepétrole. Cesderniers, misantsurcetapportstratégiquepours’assurerundévelop­pementéconomiqueauxfinsderéduireleurdépendancevis-à-visdespaysindustrialisés, morcelésenentitésvulnérables, serontincapablesdeparerlescoupsdesévénementsinternesetex­ter­nesquinetarde­rontpasàébranlerleurstabilité, d’autantplusqueleMouvementdesnon-alignésestdéjàvidédesgrandsprin­cipesdesolidarité, derenforcementdesintérêtscommunsetd’indépendance…

L’èreoùlespaysduSudnégociaient, grâceauxréa­justementsduprixdupétrolesurlemarchémondialsuiteàl’embargodécidéparlespaysexportateursdepétroleaulendemaindelaguerred’octobre1973contreIsraël, leurplacesurlascèneinternationale, etentreprenaient, danslafoulée, desini­tiativesaudacieusesdanslamanièred’appréhen­derleséchangesNord-Sudsurlabasedenou­vellesrépartitionsdesrichessesmondiales, estàrangerauchapitredeshautsfaitshistoriquesdecespays, dontprincipale­mentl’Algériequiaosérevendiquerundialo­gued’égalàégalaveclespaysrichesetremettreencausel’ordreéconomiquemondialinjuste. Lepassagedespaysdutiers-monded’uneattituderevendicativeàlalimitedusyndi­calisme, versdespositionspolitiquesnette­mentplustranchéesquiremettentencauselesfondementsdel’ordreétabli, pro­duirauneripostedémesuréedelapartdespaysnantis, dontlesconséquencesvisiblesaujourd’huisontlamisère, ladépendanceetlesguerres…

Encesensdonclamultiplicationdesconflitsdeparlemondeetleurcausaliténesontpasl’expressiond’uneviolenceconjoncturelle, néeexclusivementd’unemisèresociale, d’unecriseidentitaireoud’unerésurgencereli­gieuse, circonscriteàunesociétédonnée, elleestplané­taire. Délibérément, ellemas­quedesenjeuxgéostratégi­quesetprenddesairsetdesteintesdegénocideauRwanda, d’ethnocideenYougoslavie, d’isla­mismeenAlg­érie… Cettevision, volontairementsimplifi­catrice, esca­moteenfaituneréalitébeaucouppluscomplexe. Enfei­gnantd’ignorerlanaturedesconflitsetenlesexpli­quantpardesparticularismesréducteurs, ellesertàdonnerbonneconscienceauxÉtatsoccidentauxlorsquedespaysensituationdeconflitinternesontappréhendéshorsducontextegéopoli­tiqueetdesmutationssocio-économi­quesquileurontdonnénaissance.

Parailleurs, lorsquelesaspirationsdeshommesàlaliber­téetàlajusticeseheurtentàlatyranniedespouvoirsdel’argentetdelaspéculationdelatoutepuissancedesmultinationales, quiaujourd’huifusionnentpourmieuxpercerdesmarchésimperméables, régnantenvéritablesempiresdanschaquepays, faisantetdéfaisantlesrégimesdespaysduSud, étranglantleuréconomieparlebiaisdescontraintesdesinstitutionsfinan­cièresinternationalesdontellesassurentlecontrôle, imposantdesmodèlesdeconsommation, decultureetdecivilisationauméprisdessecoussessocialesqu’ellesprovoquent, delacourseeffré­néeàlacroissancemondiale, affamantlesdeuxtiersdelapopulationdelaplanète. Lorsquecespouvoirsoc­cultentlesquêtesdejustice, lerespectdeladignitéetledroitd’êtreautrechosequedespionssurl’échiquierdunouvelordremondialquel’ondéplaceaugrédesévéne­mentsmouvantsorganisésenfonctiondesintérêtsspécifi­quesdelagéopolitique, iln’estpasétonnantquecesmêmeshom­mes, épuisésparlesattentesauxaccentsmessiani­quesdesidéologiesquinesontplusporteusesdepromessesdechangementsetd’espérance, exprimentparlaviolenceindividuelleet-oucollectiveledésirdeseréappro­prierleurpropredestin, dedireleurangoisseetleurdésarroifaceàunmondedésincarnéetd’exigerunealternativequirecentrelesprioritéssurlesfemmesetleshommes, deplusenplusexclusdesdécisionsquienga­gentpourtantleuravenir.

C’estpourquoil’extensiondelaviolenceadesprolonge­mentsjusqu’aucœurdessociétésnanties : constitutiondemili­cesarméesforméesd’adolescentstuantdescamaradesdeclasse, tauxdesuicidedeplusenpluscrois­santchezlesjeunes, proliférationd’armesàfeudanslesquartiersàfortedensitédejeunesinactifs, multiplicationdesectesapocalyptiquespoussantausuicidecollectifleursadeptesalorsqueceux-ciaspiraient, peut-être, àrecom­po­serlesensdelaviecommunautaireetàretrouverl’espritdesolidaritéquiseperdaunomd’unindivi­dua­lismedejungle… Uneremiseenquestiondessystèmesdevaleursquiorganisaientjusqu’ici – organisenttoujours – cessociétés, estainsiàl’ordredujourparceque :

« Tous les germes de morts et de spasmes de ce der­nier quart du XXe siècle ne sont pas des accidents ou des aberra­tions qu’il suffirait de réprimer. Le chaos est dans la logique in­terne du monde occidental de croissance (qui s’est imposé au monde entier) et du modèle de culture qui le fonde et le justi­fie, c’est-à-dire une manière de vivre les rapports avec la na­ture, avec l’homme et avec le divin. »1

Pis, cette loi du chaos pousse loin sa logique, elle culmine avec un processus de déshumanisation qui peut se révéler lourd de conséquences pour le devenir de la civilisation humaine. En ce sens, le seul exemple de la manipu­la­tion génétique est édifiant car le clonage, destiné aujourd’hui aux animaux domes­ti­ques, qui peut en maîtri­ser les dérives dans un avenir si pro­che s’il n’est pas déjà… Un code d’éthique inspiré des valeurs mo­rales et du res­pect de la vie humaine pourra-t-il garantir la non-applica­tion d’une telle expérience génétique à l’homme au nom du progrès scientifique ? Rien n’est moins sûr lorsqu’on connaît la puissance des lobbies militaro-scientifi­ques…

Par ailleurs, l’accélération hallucinante de la technolo­gie, sa redoutable performance quand elle est au service de la guerre, le renforcement de la suprématie d’une seule puissance militaire, en l’occurrence les États-Unis, déve­loppe un équilibre de la terreur qui annihile toute volonté de liberté et d’indé­pendance à travers la planète. Ces guer­res électroniques, chirurgi­cales, censées cibler des objectifs militaires, mais qui éclabous­sent, au nom du hasard, de la défaillance technique et de la nécessité, des infrastructures civiles, des hôpitaux, des sites historiques, etc. Sans subir de pertes humaines et mat­é­rielles, posent un réel pro­blème de sécurité aux États du Sud plu­ri­eth­niques et pluri­confessionnels, dont la manipulation des senti­ments identitaires et religieux ouvrirait une brèche à d’éven­­tuelles interventions justifiant et instituant non plus le concept du droit d’ingérence mais celui du devoir d’ing­érence humani­taire.

Comme on le voit, l’avènement d’un Etat policier mon­dial réduit l’instance onusienne à un conglomérat d’Etats impuis­sants, entérinant des décisions qui leur échap­pent…

Celaétantdit, danscetenchevêtrementsicomplexedecau­sesàl’originedudramealgérien, ilestdifficiled’éva­luerdansquellesproportionscesfacteursexogènesontétédétermi­nants. Cependant, s’ilsontinfluésurlecoursdesévénements, c’estparcequelesconditionsendogèness’yprêtaientetqu’ellesontpermisauxinterférencesinternationalesd’agirentantquefacteursdéstabilisants.

En premier lieu, le système libéral vers lequel le prési­dent Chadli Bendjedid engageait l’Algérie signifiait non seulement la fin du système socialisant, nationaliste et popu­liste de la période de Boumediene, mais aussi surtout la mise à mort du système national tel que formulé par le mouvement national dans le cadre unifié du FLN à partir de 1956. Ce dernier, qui transcende les clivages tradition­nels gauche-droite, socialisme-libéra­lisme, s’articulait au­tour de la construction d’un Etat national, souve­rain, éga­litaire et moderne.

LapolitiquelibéraledeChadli, quiconsistaitàviderlesys­tèmenationaldesoncontenupositif, àsavoir, lamiseenplaced’unEtat-nationfort, souverainetmoderne, laréalisationd’uneégalitéetd’unejusticesocialesenlivrantlepaysauxinstitutionsfinancièresinternationales, aprovo­quél’aliénationdel’indépen­dancenationaleetaccen­tu­élamisèresocialedespopulations. Cettesituationinéditedepuisl’indépendance – lesrégimesdeBenBellaetdeBoumediene, endépitdecequ’onleurrepro­cheaujour­d’hui, sontrestésfidèlesauprojetdumouvementnationaletauxidéauxdelarévolutiondeNovembre – aurapourconséquenceunemontéedelacontestationpopu­lairequel’absencedecadresadéquatsdusàlafai­blessedel’oppositionpolitiqueconduiraauxémeutesd’Octobre1988. Danslesfaits, lapolitiquedereniementduprojetvéhiculéparlemouvementnationaletlarévo­lutiondeNovembresetraduitparunrenfor­cementdespouvoirsetprérogativesprésidentielles, suivid’unephasededéstructurationdel’économie, del’Étatetdelasociété, seterminantparundésengagementdel’Étatvis-à-visdescitoyensaunomdesréformestousazimuts. Cecontextededésenchantementpopulaire, nédelafailliteprovoquéedusys­t­èmenational, serahabilementmanipuléetcanaliséparlemou­vementislamistequijouaitnonseulementsurlessenti­mentsdecolèreetdefrustrationpopulaires, maismisaitaussisurleserreursdupouvoiretdel’oppositiondémo­cra­tiqueafindes’imposerentantqu’uniquealterna­tivepolitique.

La politique de prestige, de gabegie et de désinvestisse­ment qui a marqué le début du mandat de Chadli, conju­guée à l’échec de l’effort de développement national dans sa face équilibre régional initié sous le régime de Boume­diene, a provoqué le rétrécissement du champ de l’emploi dans les grandes villes traditionnellement pourvoyeuses en emplois et l’apparition en leur sein de zones d’extrême pauvreté ainsi que le glissement de plusieurs régions et sous-régions du pays vers des conditions de vie proches, parfois pires à la période coloniale. Cette situa­tion, vécue comme une trahison de la part de la population, a fait naître de profonds sentiments d’inimitié et de revanche vis-à-vis du pouvoir en place, particulièrement chez les jeunes que le FIS a su récupérer à son avantage.

L’échecdel’oppositiondémocratiquedanssesambi­tionsd’in­carnerlevasteélanderévolteetdelibertéquiacaractérisélasociétéalgérienneaulendemaindesévéne­mentsd’Octobre1988.

Lespartisdémocratiquessedistinguanteneffetparundoubleaspect « culturaliste » et « dogmatiste » quiaforte­mentcontribuéàleurdévalorisationauprèsdescouchespopulairesetconstitué – constituetoujours – leprincipalobstacleàleurexpansion. La « focalisation » delarevendi­cationdémocratiqueautourdethèmestelslacultureberb­ère, lalibertédelapresse, lecodedelafamille, lalaïcité…, présentéscommeconditionssinequanonàlaréalisationdeladémocratieettraitsdistinctifsentrelesdémocratesetlesnondémocrates, aplacélespartisdémocratiqueshorsdesréalitéssocioculturellesalgériennesetgénéréunphéno­mènederejetauniveaudelasociétéprofita­bleauFISetauxautrespartisislamistes.

L’étatdedéliquescenceavancéedesinstitutionsdelaRépu­bli­que, accentuéparlesluttesauseindesappareilsdel’Étatetlaconcentrationdespouvoirsauxmainsd’unprésidentquelessoucisdedurabilitéavaientpoussédansunelogiqued’affai­blis­sementduFLN, seulpartipouvantconstitueruncontre­poidsvalableàl’hégémonieduFISetassurerunetransitionverslesystèmedémocratiquelib­éralsanstropdedérapages, commecelas’estfaitdansd’autrespays.

Outrecesfacteurs, nousrelevonsl’attitudepassivedel’arméealgériennedansledomainepolitique. Uneposi­tionde « neutralitéforcée », résultatdulongtravaildedéstabilisationmenéàsonencontreparlaprésidencedelaRépubliqueetdutraumatismesubilorsdesdouloureuxévénementsd’Octobre1988. Leretourdesmilitairessurledevantdelascènepoliti­queaumoisdejuin1991, s’ilallaitmettreuntermeàlapoliti­queaventureuseduprésidentdelaRépublique, nepouvaitfairebarrageàl’hégémonieduFIS. Etc’est, conscientedecetteréalitéquel’armées’engageadansunecampagnededéradi­calisa­tionàl’en­contredesmilitantsetdirigeantsduFIS, dontl’objec­tifétaitdecréerlesconditionsfavorablesàl’émergenced’unedirectionnouvelleàmêmed’intégrerlesystèmedémocra­tique, decontenirlepartiislamistedansdespropor­tionsmaîtrisables, d’unepart, etdeneutraliserlesgroupesar­mésenformation, d’autrepart. L’échecdecettetentativeconduiralesmilitairesàlasuspensionduprocessusélec­toraletàl’évictiondeChadliBendjedidaumoisdejanvier1992…

L’islamisme n’est cependant pas le fruit des boulever­sements survenus lors des années quatre-vingt, il plonge ses racines dans les premières années de l’indépendance nationale. Au lende­main du recouvrement de l’indépen­dance donc, quelques personna­­lités religieuses, pour la plupart anciens membres de l’Associa­tion des oulémas algériens (AOA), opposés aux orien­tations idéologiques prises par le pays, glissent peu à peu vers un islam plus politique. Cette appartenance à l’AOA, soulig­nons-le, ne justifie pas les thèses avancées ces derniers temps qui inculquent l’apparition de l’islam politique à l’Association des oulémas. Cette dernière, partisane du réformisme, courant religieux prônant le retour aux sources de la reli­gion – point commun avec l’islamisme – ne pose cependant pas le prob­lème du pouvoir, fondamental chez les isla­mistes. L’absence d’une doctrine de référence claire, de cadres organiques, si l’on excepte la parenthèse de l’Asso­ciation Al Qiyam Al Islamiyya dont le rôle dans l’appari­tion et le développement de l’isla­misme a été, de notre point de vue, surestimé, comme a été surestimé du reste le rôle de Malek Bennabi, devenu subitement un des chefs de file de l’islamisme algérien pour avoir ouvert une salle de prière à la Faculté d’Alger et tenu des réunions et des conf­érences sur des problèmes qui con­cernent non seule­ment le devenir des musulmans mais celui de l’humanité entière, ou du moins une partie d’entre-elle, comme en témoigne son œuvre, fait qu’on ne pouvait pas encore parler d’islam politique.

La naissance de l’islamisme, comme sa maturation reste tribu­taire en premier lieu du travail réalisé par quelques per­son­­na­lités politiques indépen­dantes contestataires et par la ma­tu­­ra­tion de leur propre pensée politique, mais surtout du plus an­cien cou­rant de l’islam politique, celui des Frères musul­mans. Ce der­nier, mieux structuré, bénéficiant de l’assistance des coo­pérants venus du Moyen-Orient, mettra en place les cadres organisa­tionnels de base qui permettront au mouve­ment isla­miste de se développer et de gagner des pans entiers de la so­cié­té alg­érienne. Il sera par ailleurs le premier à passer de la revendica­tion morale à la revendi­cation politique en exprimant son op­position à la révolu­tion agraire d’abord, puis à la charte natio­nale par le re­cours – dans ce dernier cas – au sabotage. En ce sens, le phénomène de la violence terroriste, qui a pris des di­men­sions dramatiques après la suspension du processus élec­toral en janvier 1992, ne peut être circonscrit à une réac­tion légitime, il est une donnée fondamentale de l’isla­misme. Celui-ci, indépendamment de la forme de ses revendica­tions (morales ou politiques), aboutit fatalement à l’utilisa­tion de la force. Le recours aux armes n’est donc que le stade ultime…

EtleFISa-t-ilunequelconqueresponsabilitédanslaforma­tiondesgroupesarmésetledéclenchementduterrorisme ? Laréponseestnécessairementouiauregarddesnombreusesten­dancesàl’originedesacréation, dudiscoursetdelapratiquepolitiqueayantmarquésonexistence.

Eneffet, composédetendancescontradictoiresetoppo­s­ées, enluttecontinuepourlecontrôleetladirectionduparti, leFISn’étaitenfaitqu’uncadrelégalpourlaprépara­tionmatérielleetmoraledel’actionarmée. LesDjihadiyyoune, telslesBouialistesetlesAfghans, lesélé­mentsduTekfirOuaAlHidjra, lesFrèresmusulmansradica­lisés…, Partisansinconditionnelsdel’utilisa­tiondesarmescommemoyend’instaurerlarépubliqueislami­que, ontnonseulementutilisélepartipourlapréparationdudjihad, maisontmêmeréussiàimposerleursvisionsdeschosesàtoutlemonde. Lediscourscontradictoireobservéauniveaudeladirectionconcernantladémocratie, lesystèmedémocra­tique…, lesviolencesenregistréesçàetlàdanslepayssouscouvertd’unemoralisationdelaviepubli­queetsareconfor­mationàlareligionetl’envelopp­ementdelasociétéàtraverslescomitésdemosquées, lescomitésdequartiers, leSyndicatislamiquedutravail (SIT) etlapoliceislamique, s’ilsmontrentlesuccèsdesthèsesradicales, indiquentenmêmetempslesdisponibilitésduFISàrecouriràl’optionarméeaumomentqu’iljugeraoppor­tun…

Au mois de février 1992 naissait la première organisa­tion islamiste armée, le MIA, fondée par d’anciens Bouia­listes, suivie des GIA, moins de trois semaines plus tard. Le djihad est officiellement proclamé…

CHAPITRE I : GENÈSE DE L’ISLAMISME

1. L’ISLAM TRADITIONNEL

Les Traditionalistes

Une certaine pratique de l’islam a toujours prévalu en Algérie, refusant d’inclure le champ politique et l’exercice du pou­voir. Cette pratique découle d’une vision popu­laire, héritée elle-même de la conception des oulémas (imams) qui divisent l’exis­tence de l’individu en deux parties aux limites imprécises et floues puisqu’elles s’inter­pénètrent et s’influencent mutuel­lement dans la vie de tous les jours. La première, séculière, concerne le quoti­dien (travail, famille…), la seconde, eschatolo­gique, s’oc­cupe de la vie spirituelle et se résume en l’application des règles édictées par l’Islam (prières, jeûne, zakat2, hadj3…) et l’observance des interdits (alcool, vol, adultère, viande de porcs…). Vécu d’abord comme l’expression d’une foi intério­risée qui établit une relation particulière du croyant envers Dieu, l’Islam était en même temps un code moral, éthique, reli­gieux et culturel qui réglemente les relations sociales et cultu­relles entre croyants d’une même commu­nauté. Et c’est ce code qui va organiser et orienter la vie communautaire. On s’occupait donc des affaires terrestres sans oublier de préparer l’au-delà en veillant à ce que les actes de tous les jours soient en conformité avec la reli­gion. Il en est ainsi du mariage, du divorce, de la succes­sion, des règles de commerce, des prati­ques rituelles… La communauté défendait son identité et se défendait de ma­nière naturelle et spontanée en infligeant à ses membres égarés, ceux tentés par le modèle du Roumi4, diver­ses sanc­tions tels l’exclusion, le mépris ou l’ironie pour les adeptes de l’alcool par exemple, et les contraventions contre les auteurs de blasphèmes…

Dans le contexte de déracinement et d’exclusion du fait de l’occupation française, l’Islam était essentiellement appréhen­dé par les membres de la communauté musul­mane, dans sa dimen­sion identitaire et culturelle, comme facteur de résistance et d’affirmation de soi. Une résistance passive certes, caractérisée par un repli sur soi face à un envahisseur puissant qui ne se contentait pas seulement d’accaparer des terres et des biens, excluant les popula­tions autochtones de la vie politique et éco­nomique du pays, mais entendait aussi imposer son modèle et ses va­leurs à une communauté vaincue. L’attitude coloniale favori­sera ainsi l’apparition et le développement d’une con­science unitaire particulière, basée sur une identifica­tion par rapport à « l’autre », c’est-à-dire le colon. Dépos­sédé de sa terre, déper­sonnalisé et privé des lieux de sociali­sation, l’Algérien va trou­ver dans les écoles corani­ques (medersas) et les zaouïas5 non seulement un lieu de socialisation mais aussi un espace-refuge de ressource­ment religieux où l’Islam était pris en charge par l’imam qui incarnait l’autorité religieuse et spirituelle en veillant à la transmission de la loi divine (chariâ6) pour son applica­tion à l’ensemble de la communauté. Loi divine appelée à régler les actes de culte rendus à Dieu (îbadat) et les rela­tions sociales (mouâmalat7). Exclut du système colonial, mar­qué par une forte ségrégation entre les deux popula­tions (coloniale et autoch­tone), la population algérienne se tourne vers la religion et les traditions ancestrales auxquel­les elle tente de s’accrocher pour continuer à exis­ter en tant qu’identité distincte.

Mais beaucoup de coutumes, de rites, considérés comme conformes à la religion, étaient en fait des restes de paga­nisme, de polythéisme (culte des saints, maraboutisme…) que la popu­lation, dans l’ignorance, pratiquait et que les oulémas ne con­dam­naient plus, de peur probablement de remettre en cause un statut privilégié au sein même de cette communauté, aidé en cela par le colonisateur, afin d’empêcher toute cristalli­sation identitaire ou nationale autour de la religion. Cette situa­tion décadente de la conception et de la pratique religieuse a donné naissance à un vaste mouvement réformiste (l’Associa­tion des oulé­mas algériens8) fondé en 1931 par cheikh Abdel­hamid Ben Badis qui préconisait le retour aux sources de l’Islam, débar­rassé des pratiques et rites païens.

Ilconvientderappelerlesconditionsdanslesquellesévoluaitlasociétéalgérienneencedébutdusiècle, particulière­mentencettepériodedel’entre-deuxguerresmondiales, marquéesparunedominationtotalitaire, aggra­véeparunecolonisationdepeu­plementbeaucoupplusprononcéequiencadraitlepaysdemanièreexclusiveetaccaparaitdesterresfertilesetproducti­ves, engendrantunesituationparticulièrecaractériséeparl’exis­tencededeuxpopulationsvivantesetsedéveloppantisolémentàdeuxniveauxdifférentsdansunmêmeespace. M. Harbiparledecettepériodecrucialequiverranaîtreetsedévelopperuneattitudenouvellevis-à-visdusystèmecolonial, desaproprecultureetdesestraditionsauseindelacommu­nautéalgérienne.

« Lepremiertraitmarquantdelasociétéestlecaractèretotali­taired’unedominationextérieurerenforcéeparlaprésenced’unpeuple­menteuropéen. AvantlaSecondeGuerremon­diale, lescolonsontacca­parélesterreslesplusrichesetlesplusproductives (65 % delaproductionagricole). Lecapita­lismefrançais, quicontrôlelesban­ques, lecommerceetl’industrie, alemonopoledumarchéalgérien. L’encadrementdupaysestpresqueexclusivementeuropéen. Desurcroît, l’Étatcolonialexerceuneemprisetotalesurlesactivitéscultu­rellesetreligieusesdelacommunautéalgériennepourdéraci­ner, parlafrancisation, laculturearabeetl’Islam ». 9

Ainsi profondément déstructurée par l’État colonial, expro­priant et discriminant, la société algérienne s’accroche à ses valeurs ancestrales, culturelles, religieuses, autant de valeurs-refuge et de résistance pour sécréter l’Association des oulémas algériens dont la plupart des membres sont issus de la bour­geoisie traditionnelle urbaine. Ce courant à travers une revivifi­cation de la religion musulmane, épurée de toute religiosité populaire, imprégnée de restes de paganismes anciens et de superstitions, s’opposera aux marabouts et autres confréries accusés de servir le colonialisme et d’être ses relais pour l’assi­milation des Algériens.

Dans AlChihab10de février 1930, c’est-à-dire avant même l’exis­tence légale de l’association, les réformistes prennent posi­tion contre les oulémas traditionalistes, les qualifiant d’impos­teurs et d’illégitimes.

« Imposteurs, trompeurs, faux thaumaturges…, soi-disant héri­tiers d’une tradition religieuse illégitimement héréditaire »11.

Les Réformistes

Né aussi dans un contexte de lutte anticoloniale qui verra s’enclencher une dynamique politique nationaliste caractérisée par la naissance de l’Etoile Nord-Africaine (ENA12), premier parti politique algérien à revendiquer l’indépendance de l’Algérie, le courant réformiste sera par ailleurs à l’origine, avec le nationalisme populiste, d’un approfondissement de la cons­cience nationale. Les crises successives vécues par l’État colo­nial – la Première Guerre mondiale et la crise économique mondiale – les répercussions directes sur l’économie de l’Algérie, caractérisée par une totale dépendance vis-à-vis de la métropole (la France) et les conséquences néfastes de cette situation sur les conditions sociales et économiques des popula­tions autochtones qui s’en trouvèrent fortement aggravées, ont fini par provoquer un changement d’attitude au sein des popula­tions musulmanes qui s’était traduit par l’abandon « du repli sur soi » comme forme de résistance et d’affirmation de soi pour une autre plus positive, caractérisée par le même attachement envers la culture et la tradition ancestrales mais accompagnée cette fois d’une volonté de développement et de promotions culturelles, religieuses et sociales, inexistante lors de la période précédente. Johan Hendrik Meuleman, qui a relevé cet aspect dans la région du Constantinois, le situe à la période de l’entre-deux guerres :

« Ils’agissait, pourainsidire, d’unmécanismededéfensenégatifcontrel’intrusionétrangère. L’attitudedereplisursoietdefixationdelatraditionn’étaitpasabsolue, maisellecaractérisaitlapremièrepé­riodedutempscolonial. Durantlapériodedel’entre-deuxguerres (laPremièreGuerremondialeetlaSe­conde), cependant, cetteatti­tudenégativesetransformaenuneattitudepositive, positiveparcequ’ellealliaitl’attachementàlaproprecultureetàlapropretraditionavecledéveloppe­mentetlesrenouvellementsspirituelsetsociaux ».13

J. H. Meuleman cite, entre autres, comme manifestations de la nouvelle attitude :

« Uneaugmentationfrappantedel’accroissementdémographi­queàpartirdeladeuxièmemoitiédesannéesvingtenviron », qui « s’agirait, seloncertains, d’uneréactionpsychiquederefusàlacolo­nisation ». 14

« Ce mouvement s’inspirera, pour orienter son action, de ques­tions mora­les, culturelles, identitaires et de ressourcement re­li­gieux de l’héritage doc­trinal de la Salafiya15, née au XIXe siècle et dont les principales figures sont Djamel Eddine Al Afghani16, Mohamed Abduh 17et Rachid Redha 18qui vont cher­cher, dans un retour au passé, un ressourcement dans les tex­tes sacrés pour y puiser les éléments de réflexions permettant de critiquer les aspects jugés négatifs des temps présents pour une renaissance (nahdha) du monde musulman ». 19

Dans ce sens, l’Association des oulémas entreprend l’ouver­ture d’écoles libres qui donneront l’occasion à beaucoup d’Algériens parmi les plus démunis (d’autres catégories ayant tou­jours été privilégiées, celles des bachagas, caïds, commer­çants…) d’acc­éder au savoir tout en renouant avec leur langue et leur reli­gion, le lancement et la création de périodiques, tels AlChihab, AlBaçaïr…, qui seront des espaces de réflexion, de vulgarisation et d’explication ainsi que des tribunes où seront soulevées les questions identitaires. Parallèlement, les oulémas développent un tissu d’associations culturelles, sportives et sociales qui consolideront et approfondiront le sentiment d’appar­tenance à une communauté spécifique niée par le colonisateur et qui joueront plus tard un rôle de premier plan dans le mou­vement national et la guerre de libération. J. H. Meuleman relève, outre l’ouverture d’écoles coraniques, l’influence du mouvement réformiste musulman sur la naissance des associa­tions sporti­ves, de scouts…

« Nouspouvonsajouterencorequeleréformismemusulmanabeau­coupinfluésurlanaissancedesassociationssportives, descoutsetautres, devaleurfondamentalepourlarévolutionarmée »20.

Il semble cependant que le mouvement réformiste ait été très vite supplanté par le nationalisme populiste qui a investi le champ des associations culturelles et sportives. À part le Mouloudia Club d’Alger (MCA21), dont la dénomination aurait une origine religieuse relative au Mouloud, fête de la naissance du Prophète, beaucoup des clubs de football musulmans fondés par la suite comportent dans leur sigle les lettres U et M, signes d’une double volonté de démarcation, politique et religieuse, par rapport aux équipes coloniales et au colonialisme de façon générale. Quelques sportifs qui ont milité au sein du Parti du peuple algérien (PPA22) affirment, en effet, que le U de l’union apparaissant dans les sigles des associations sportives signifiait en fait l’unité du peuple. Le M de musulman, quant à lui, intro­duit la distinction fondamentale entre colons et Algériens. Ceci nous a été confirmé par certains joueurs et dirigeants du pre­mier club portant ce genre d’appellation, l’Union sportive musul­mane de Blida (USMB). Un des anciens joueurs de l’USMB nous avait rapporté une mesure de suspension prononcée à l’encontre de son club basée sur le fait que le maillot de l’équipe portait un croissant23. La mesure de suspension, indéterminée, était conditionnée par le changement du maillot24. Les autorités coloniales semblent donc avoir conclu à un geste nationaliste. Une dimension politique plus prononcée semble avoir été effectivement accordée aux associations sportives à partir des années trente. La naissance de l’Association des oulémas algériens à la même période et la nature de son action a laissé supposer qu’elle était derrière le lancement et la multi­plication des associations sportives et culturelles.

Généralement, pourl’intégrationdanslecadredel’Étatfran­çais, l’Associationdesoulémasdemeureunmouvementdontlesactivitésmultiformesdanslecadredelaluttepourlapro­mo­tiondelaculturearabeetdel’Islam, élémentsfondamen­tauxdel’identitéalgérienne, aurontétéd’unapportconsidéra­bledanslaprisedeconsciencenationale. Lesprisesdeposi­tionsetlesappartenancespolitiquesdesesmembresnepeu­ventenrienentacherlecréditoulerôlejouéparl’Associationdesoulémasdansleprocessusdematurationdelacons­ciencenationale. Cependant, lestentativespost-indépendancevisantlarécupérationdelarévolutiondeNovembre1954nesont, ànotresens, qu’unerecherchede « légitimationhistori­que » ducourantislamisteopéréeparquelquespersonnalitésgagnéesauxthèsesdel’islampolitiqueetopposéesauxorienta­tionsidéologiquesprisesparlepays. Rappelonsquel’Associa­tiondesoulémass’esttoujoursdéfendued’êtreunmouvementpolitiqueets’estvolontairementlimitéeàl’aspectcultureletreligieux, positionenconformitéaveclesidéesducourantréformiste. DansElChihab, organecentraldel’Association (mars1931), lesoulémasontfixélesobjectifsdel’organisation :

« L’associationdevraêtreuniquementuneassociationdedi­rec­t­ionspirituelle, destinéeàreleverlepeuple (musulmanalg­érien) desadéchéanceintellectuelleetmorale, verslesplushautsdegrésdusa­voiretdelamoralité, danslecadred’ordesareligion… Enaucuncas, ellenedevraavoirlemoindrerap­portaveclapolitiqueoutoutcequitoucheaudomainepolitique »25.

2. PASSAGE DE L’ISLAM TRADITIONNEL À L’ISLAM POLITIQUE : LES PRINCIPES FONDATEURS DE L’ISLAMISME

L’apparitionducourantislamiste, aprèsceluidesRéformis­tes, peut-ellelaissersupposerquecedernieraservidelitàl’émer­gencedel’islampolitique ? Cecinousparaîtpeuprobable. Cequidistingueeneffetlesdeuxcourantsestleurapprochedureligieuxetsadéterminationparrapportaupolitique. Silecou­rantdesRéformistesrefusetouteimplicationdanslechamppolitiqueetpréfèresecantonnerdansdesactionsd’épurationdelaconceptionetdelapratiquereligieusedominantescaractériséesparlesinfluencespaïennesetpoly­théistesenpréco­nisantunretourauxsources, lesislamistes, eux, procèdentdifféremment, enparlantd’unislamquidépasselasimpleprati­quecultuellepourdébordersurtouslesaspectsdelavie, préludeàunerevendicationpolitique. Ainsi, danslestextesfondateursdesFrèresmusulmans, premiermouvementisla­mistedel’histoirecontemporaine, HassanAlBanna26, leurguidespirituel, déclare :

« Lacompréhensiondecertainesgensselonlaquellel’Islamestli­mitéàdespratiquescultuellesouàdescasspirituelsester­ronée. Ilssesontcantonnésdanslescerclesrestreintsparmilescerclesdecon­ceptionlimitée. Maisnous, nousentendonsl’Islamselonunaspectdifférentparuneconceptionvastequiorganiselesquestionsdelavieetcellesdel’au-delà. Nousnesommespasentraindeprétendrecelaoudenousyappro­fondirdenous-mêmes, maisc’estcequenousavonscomprisduLivredeDieuetdelaconduitedespremiersmu­sulmans »27.

L’IslamtelqueperçuparlesRéformistesestdoncrevuetcorrigéauxfinsdeluiimpulserunedynamiquepolitiqueetsociale. Etsilarevendicationn’estpasencoreclairementexprimée, ellenetarderapasàledeveniretàs’imposerdanslesprêchesetlesdiscours. LesFrèresmusulmansuserontpourcelad’uneméthode « étapistes » quiapparaîtaussibiendanslediscoursquedansl’action, recouranttoujoursauxversetscoraniques (sourates), àlaTraditionduProphète (hadith28etcom­portements) pourmieuxlégitimerleurdéterminationpoli­tique. Ilsoriententleursactionsendirectiondessociétésmusul­manesqu’ilstententdeculpabiliserenlesqualifiantd’igno­rantes (djahiliyya29).

« Aujourd’hui, noussommesensociétédjahiliyyatelleladjahi­liyyadel’époquedel’Islam (entendrel’Islampremier) oupire. Toutcequinousentoureestdjahiliyya. Lesconceptionsdesgens, leursconvic­tions, leursusetleurscoutumes, lessourcesdeleurculture, leursartsetleurslittératures, leurslégislationsetleurslois, jusqu’àcequel’onconsidèrecommecultureisla­mique, référencesislamiques, philo­sophieislamiqueetpenséeislamique, estaussiunproduitdeladjahi­liyya »30.

Lessociétésmusulmanescontemporaines, àtraverstoutesleursreprésentations, sontdécrétéesignorantesetsontconfonduesàlasociétékoreichite31àl’avènementdel’Islam. Ellesdoiventdoncseréislamiseret-ouêtreréislamisées. LamissiondesislamistesconsistedoncàreprendrelemessageduProphèteàsondébutpourlerépandredenouveau. Cetteconception, fortnouvelle, n’existaitpaschezlesRéformistes. Cesderniers, eneffet, s’ilsreconnaissaientcertainesdérivesdanslaconceptionetlapratiquereligieusedessociétésmusulmanescontemporaines, nelesconsidèrentcependantpasignorantesausensdonnéparlesislamistes. L’étatd’ignorancedanslequelsetrouventlessociétésmusulmanesn’estpasunactevolontaired’éloignementouderenonciationàlareligion, ilestleproduitd’unesituationhistoriquequitranscendelavolontédelacommunauté : ladécadencedelacivilisationmusul­maneetl’apparitionducolonialisme. Contrairementauxisla­mistes, lesRéformistesrefusentdeculpabiliserleurssociétésetinscriventleuractiondanslecadred’uneréformedelaconcep­tionetdelapratiquereligieuse.

Laréislamisationdelasociétépassecependantparunchan­gementdesoi. Lemilitantislamistedoitimpérativementcom­mencerparsechangerlui-mêmeavantdeprétendrechangerlasociétéetlarendreconformeàsavision. LesFrèresmusul­mansetlescourantsislamistesapparusparlasuitenevoientnulleautrepossibilité. Aucuncompromisn’estenvisagéaveclasociétéignorante.

« Ilfautdoncdanslaméthode – dumouvementislamiste – quel’onrenonce, danslapérioded’incubationetdeformation, àtouteslesinfluencesdeladjahiliyyadanslaquellenousvivonsetdontnousnousinspirons… Delà, noustironsnosconcep­tionsdelavie, nosvaleursetnotremorale, nosméthodesdepouvoir, notrepolitique, notreéconomieettouteslesvaleursdelavie. Puisnousdevonsnousdébarrasserdelapressiondelasociétédjahiliyyaetlesconceptionsdjahiliyya, lescoutumesdjahiliyyaetladirectiondjahiliyya… Aufonddenous-mêmes. Notremissionn’estpasdenousconcilieraveclaréalitédecettesociétédjahiliyya, nidenoussoumettreàsatutelle. Elleest (lasociété) parcettecaractéristique – caractéristiquedeladjahiliyya – inapteàcequel’onseconcilieavecelle. Notremis­sionestdenouschangerd’abordpourchangerlasociétéenfindecompte »32.

Mêmesilasociétén’estpasexplicitementdéclaréeimpie, cetteidéeestcontenuedanslacaractéristiquecitéeetserviraauxmouvementsradicauxàprônerlaviolence, principalementlesgroupesduTekfirOuaAlHidjra 33(anathèmeetexcommuni­ca­tion). Maiscomment, faceàlamassedesmusulmanscroyantsetpratiquants, peut-onparlerdesociétédjahiliyya ? LesFrèresmusulmansrépondentsurundoubleplan, politiqueetreligieux. Cessociétéssontignorantesparcequ’ellessesoumettentàuneautresouveraineté (hakimiyya34) quecelledeDieud’oùellestirentleursloisetleurscodesdevieetnonpasparcequ’ellesreconnaissentcettesouverainetéàunautrequedeDieu, c’est-à-direàunpouvoir, ungouvernement…

« Cessociétésnerentrentpasdanscecadre (djahiliyya) parcequ’ellescroientàladivinitéd’unautrequecelledeDieu, niparcequ’ellesprésententlesritescultuelsàunautrequeDieuaussi, maisellesrentrentdanscecadreparcequ’ellesnere­connaissentpaslasoumissionàDieuSeuldansleurcodedevie. Elles, mêmesiellesnecroientpasàladivinitéd’unautrequeDieu, donnentlaplussingu­lièredesparticularitésdeDieuàd’autres. EllessesoumettentàunesouverainetéautrequeCelledeDieuetreçoiventdecettesouverai­netéleurcode, leurslois, leursvaleurs, leurséquilibres, leurshabitu­desetleurscoutumes… Ainsiquetouteslesvaleursdeleurexis­tence »35.

Reconstruirel’Islamdétruitetinexistantparl’instaurationd’unerépubliqueislamique, telestl’objectifdesFrèresmusul­mans. Maispuisquelasociétéestignorante, celanepeutsefairequeparunretourauxsourcesetl’applicationdelalégisla­tiondivine (chariâ).

« Iln’existeaucuneautrevoiepoursareconstruction (entendrel’Islam) àl’ombred’unesociétédjahiliyyaquelsquesoientl’époqueetl’endroitsanslaloiindispensableàlanaturedesaconstitutionorga­niqueetdynamique »36.