La bataille d'Osorno - Régine et Guy Ringwald - E-Book

La bataille d'Osorno E-Book

Régine et Guy Ringwald

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Beschreibung

Spécialistes du Chili, Régine et Guy Ringwald racontent le combat de laïcs catholiques à Osorno, qui refusent, en 2015, la nomination dans leur diocèse de Mgr Juan Barros, accusé d'avoir couvert un prêtre prédateur sexuel, Fernando Karadima, autour duquel s'est nouée pendant des années une extraordinaire collusion des pouvoirs. Après avoir ostensiblement soutenu cet évêque, le pape François finit par céder aux contestataires. L'enquête, coéditée avec la revue Golias, révèle les tensions et les rivalités internes à l'Église du Chili depuis des décennies, ainsi que les enjeux politiques qui les animent (dont les liens d'Augusto Pinochet avec l'épiscopat chilien et le Vatican), et comment des « croyants de base » ont réussi à organiser un contre-pouvoir qui a fini par gagner contre la Curie. Un récit à lire « intégralement pour comprendre jusqu'où peut aller le mal des abus, jusqu'où il faut porter le fer pour en sortir », préface Jean-Louis Schlegel, sociologue des religions et éditeur.
En coédition avec GOLIAS.

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Seitenzahl: 393

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Nous dédions ce livre

à Charles Antoine

fondateur de DIAL

(Diffusion d’Information sur l’Amérique Latine)

en souvenir d’une collaboration qui nous a marqués

et en hommage à son œuvre,

empreinte d’exigence et de rigueur intellectuelle,

ainsi qu’à son expérience humaine

enrichie au contact de l’Église des pauvres.

Sans oublier

Nicole Vincent

son indispensable collaboratrice.

Préface

Par Jean-Louis Schlegel, sociologue des religions, éditeur

~

Dans une bataille, il y en général un vainqueur et un vaincu, et il arrive aussi que le gagnant ne soit pas le plus fort, mais le faible. C’est le cas de la « bataille d’Osorno », où le camp a ­priori destiné à la défaite – si l’on se fiait au passé ancien et récent de l’Église – l’a emporté haut-la-main sur le plus fort, représenté ici par le puissant épiscopat chilien, lui-même adossé à des soutiens romains de très haut rang. Les vainqueurs de cette version inédite de l’affrontement entre David et Goliath – l’image que suggèrent à juste titre Régine et Guy Ringwald –, ce sont des laïcs, ou le peuple de Dieu emmené par des laïcs, avec des alliés prêtres et religieux.

On pourrait dire, bien sûr, qu’ils ont gagné d’abord parce que, pour paraphraser la lettre aux Ephésiens, ils avaient « la vérité pour ceinturon, la justice pour cuirasse, la foi comme bouclier, le salut comme casque, et enfin le glaive de l’Esprit, c’est-à-dire la Parole de Dieu » (Ephésiens 6, 14-17). Avec ces armes, ils ont en effet démasqué le mensonge, l’injustice, la conspiration du silence, les faux-semblants et les prétextes « religieux » pour conserver l’institution. Ils ont mis à nu les réflexes et les ressorts du cléricalisme, qui se fait volontiers culpabilisateur voire menaçant, oublieux de ses propres principes, enseignements et lois, quand il est contesté dans son pouvoir. C’est indéniable : c’est la justice et la vérité selon l’Évangile qui ont triomphé, contre les appels à la « sagesse », à la « patience », à l’« obéissance » due à l’Église et à des chefs sacrés (parce que « consacrés ») qui se croient au-dessus des normes et des lois humaines1.

Ce rappel des principes n’est pas inutile, car il rappelle le sens essentiel, trop peu vu, de l’histoire que raconte ce livre. Je ne la résumerai pas ici : l’enquête et le récit détaillés de Régine et Guy Ringwald doivent être lus intégralement pour comprendre jusqu’où peut aller le mal des abus et jusqu’où il faut porter le fer pour en sortir, et aussi pourquoi les laïcs doivent s’engager dans ce combat. Car c’est une histoire avec un versant noir, très noir même, d’abus sexuels et spirituels à la fin du siècle dernier et au début de ce siècle-ci, commis par des prêtres de grand renom, d’une ampleur et d’une durée qui défient l’entendement, dans un entrelac de complicités, de silences, de tentatives d’étouffement des affaires et... de promotion (épiscopale) d’un témoin qui ne pouvait pas ne pas avoir rien su ni vu. Plus encore que des affaires de pédophilie et d’abus sexuels qui ont eu lieu en France et ailleurs dans le monde, le récit très documenté des crimes et délits de prédateurs très connus dont il est question ici, des hommes estimés voire vénérés, destinés à monter sur les autels après leur mort, fait mesurer la puissance systémique de l’abus de pouvoir dans l’Église : non seulement ils n’étaient pas punis, mais ils ont pu de longues années durant bénéficier de reconnaissances et de bénéfices autant matériels que symboliques.

Pire encore : même quand on savait, cela semblait n’empêcher en rien la promotion (à l’épiscopat) de témoins qui ne pouvaient ignorer la double vie de leur maître, avec ses conséquences accablantes pour les victimes. Le scandale de la nomination de l’évêque Barros, un fidèle de Karadima, à Osorno après les révélations effroyables sur ce dernier, la résistance et la lutte sans faille contre son installation, les péripéties d’une tempête où le pape François a failli couler sous les yeux du monde entier avant de se ressaisir, la « victoire » enfin puisque Barros doit se retirer et que l’épiscopat est contraint un moment à la démission collective, constituent un cas unique dans les annales de l’Église, et l’essentiel de ce livre est consacré à cet évènement exemplaire.

C’est, je l’ai déjà souligné, l’histoire d’un combat engagé et gagné de haute lutte par des laïcs contre l’Église locale, nationale et universelle, puisque le pape François et des cardinaux romains y ont été impliqués. Si un adage ancien voulait que l’Église soit sauvée non par ses clercs, mais par ses laïcs, ce livre permet de comprendre mieux pourquoi : c’est peut-être bien parce qu’ils ne sont pas cadenassés par le verrou sacral qui pousse presque naturellement les clercs à des silences et des complicités « familiales », pour ainsi dire, au sens où dans une famille on ne dénonce pas les crimes de ses membres quand ils sont connus. Mais c’est peut-être plus encore parce que, ne vivant pas dans le confinement (le conditionnement ?) et l’autoréférence cléricale, les laïcs sont sensibles à la « force du droit » plus qu’au droit de la force (fût-elle ecclésiale et spirituelle), à la justice civile (quoi qu’il en coûte pour la réputation et la vanité de l’institution), à la réparation envers les victimes (quel que soit le prix à payer). Certes, ce peuple de Dieu laïc l’a fait aussi avec des soutiens de prêtres et de religieux amis, mais à des moments-clefs, comme au début des révélations sur Karadima, c’est leur endurance dans la résistance aux vents contraires et aux pressions qui a permis d’avancer pour démasquer un pervers entouré de nombreuses protections.

Il faudrait dire : qui « a su s’entourer » de protections. Ce qui est en effet frappant (et qu’il faudrait vérifier pour d’autres affaires) dans le cas du prédateur ecclésiastique Fernando Karadima (comme dans celui du protégé de Jean-Paul II, le Père Marcial Maciel), c’est son inventivité voire son génie pour concevoir l’institution particulière, dans le cadre de l’Église et de son ministère de prêtre, où il va pouvoir déployer à la fois ses talents au « service » de l’Église et les possibilités d’abus sur de jeunes futurs adultes, les premiers favorisant les secondes. Il réussit d’autant plus dans son entreprise, de caractère nettement sectaire2, qu’il fournit à l’Église ce qui lui manque le plus en ces temps de pénurie sacerdotale : des prêtres, parmi lesquels il y aura même de futurs évêques. Karadima s’appuie aussi sur un réseau très vaste de relations, dans l’Église (autour de la Conférence épiscopale, dans l’Université catholique...) ainsi que dans la société et le monde politique : cela peut toujours servir...

Le Père Poblete, auquel les auteurs consacrent un chapitre supplémentaire, fait presque aussi bien, sinon mieux : à l’abri de son activité sociale à travers le foyer Hogar del Cristo, où sont accueillis les délaissés et les pauvres et qui lui assure admiration et considération générale, il a tout loisir de trouver des victimes (auxquelles il inflige de surcroît des sévices sexuels criminels). Il bénéficie de plus, contrairement à Karadima, de la couverture de l’ordre religieux prestigieux auquel il appartient : les jésuites. À juste titre, les auteurs interrogent assez longuement le silence de ces derniers à propos d’agissements aussi durables : sinon tous les jésuites, du moins beaucoup n’ont pu les ignorer. C’est un point important : en effet, comme en témoignent de nombreuses victimes d’abus sexuels et/ou spirituels, elles ne comprennent pas, a posteriori, le silence des catholiques à tout niveau (prêtres et laïcs confondus). Il est vrai que leur silence à elles, pendant et après les faits, là aussi durant des années, étonne en sens inverse et entraîne même parfois le soupçon qu’elles pourraient avoir été consentantes. Mais c’est tout ignorer des phénomènes d’emprise et de la toile tissée pour qu’elles se taisent. Sur ce point aussi, ce qui est rapporté de la biographie des victimes de Karadima – qui ont finalement réussi seulement après des années à parler aux médias, à porter plainte devant la justice et à résister aux pressions multiples pour rester muettes – est, de même que le témoignage de Marcela Aranda trente-cinq ans après les violences physiques de Poblete, précieux. Beaucoup de victimes, on l’oublie trop, doivent vaincre un lourd sentiment d’humiliation avant d’oser parler.

Un dernier aspect mérite attention. Un mot de Michel de Certeau m’y invite, mais de manière paradoxale : « Quand le politique fléchit, le religieux revient. » Il souligne ainsi le lien intrinsèque entre les deux forces. La formule ne s’accorde pas exactement à la situation qui a prévalu au Chili depuis cinquante ans. Mais ne pourrait-on pas la refaçonner de la manière suivante ? : « Quand le religieux s’accorde avec des pouvoirs politiques injustes, iniques, en l’instrumentalisant tout en étant instrumentalisé par lui, en en tirant avantage tout en le faisant profiter de ses services spirituels et autres, il est forcément pris dans la spirale de sa corruption et de sa violence. » On l’a parfois souligné à propos de la société russe et de l’Église orthodoxe russe après la Chute du Mur, sorties spirituellement exsangues et gangrenées par l’absence d’éthique et la violence du régime soviétique. Ne pourrait-on pas en dire autant de cette frange de l’Église du Chili qui a profité de la dictature de Pinochet pour conquérir des places ou conforter des positions qu’elle occupait déjà ? Ou dans le cas de Poblete, de ses liens avec le monde des affaires resté ultralibéral même dans le Chili en reconstruction après Pinochet ? On est surpris en tout cas des liens étroits entre Karadima, le régime de Pinochet et la bourgeoisie catholique qui le soutient, ou des relations de Poblete avec les puissances d’argent – des liens et des relations qui sont très favorables à l’entretien occulte de leurs agissements criminels.

Le livre de Régine et Guy Ringwald est important par les informations précises qu’il donne sur l’affaire Barros, sur ses complications et ses retournements de situations, sur ses acteurs et, redisons-le, leur victoire exemplaire. Il est aussi intéressant par ce qu’il révèle de l’Église chilienne en général et en particulier, et notamment de la gravité des abus sexuels dans ce pays, de leur gestion par l’épiscopat et de leur réception par les catholiques et même par la société plus large. Ce faisant, il fait état de la fracture morale et religieuse qu’ont représenté pour les croyants, en particulier les plus pratiquants, des scandales où des figures prestigieuses de l’Église ont été impliquées. On dira que de toute façon, même sans ces vilenies, l’Église du Chili aurait participé du recul de l’Église catholique dans de vastes régions du monde entier. Admettons. Pour autant, qui osera prétendre que ces abus ont été paisiblement digérés par des catholiques qui seraient « au-dessus de tout ça » ? Ou qu’on leur fera croire qu’il faut simplement redoubler d’intensité dans la prière et la demande de pardon (pour les péchés de l’Église en général, en noyant ceux de leurs pasteurs en particulier) ?

Les catholiques attendent des réformes de l’institution Église. Et ce livre apporte une pierre importante aux efforts pour aller dans ce sens.

1. Sur les liens entre le sacré et le pouvoir clérical, voir Loïc de Kérimel, En finir avec le cléricalisme, Seuil, 2020.

2. Cf. Ch. 2/« Karadima, curé d’El Bosque ». Le comportement du « fondateur » Karadima, leader charismatique, à la fois dans la séduction, la perversion et l’autoritarisme sans limite, est typique du profil idéal-typique décrit par la sociologie des religions.

Avant-propos

Mars 2015 : dans une petite ville du bout du monde, au sud du Chili, des laïcs refusent l’évêque qui vient d’être nommé. On connaît la fin normale de ce genre de manifestation, c’est l’échec assuré. Ils ont pourtant un motif sérieux : l’évêque en question, Juan Barros, ne vient pas de n’importe où, il a été pendant quelque quarante ans dans le cercle des intimes d’un certain Fernando Karadima. Il sera soutenu par le pape, tandis que les laïcs sont... des gauchistes. Nous verrons finalement que le choc qui va se produire sera directement entre eux et le pape François. Ils n’ont aucune chance.

Le scandale Karadima a été révélé publiquement en 2010, à la télévision. Trois de ses anciennes victimes mènent un combat depuis ce temps-là : obtenir que soit reconnu que l’archevêché de Santiago a couvert Karadima. Et depuis ce temps-là, ils sont vilipendés par la hiérarchie, jamais reçus, jamais écoutés, jamais entendus. Le 22 janvier 2018, le pape les traite de « calomniateurs ». Ils n’ont aucune chance.

Mais qui est Karadima ? Il était à la tête d’une paroisse dans un « beau quartier » de Santiago. Il passait pour un saint, il suscitait des vocations : on dit qu’un tiers du clergé de Santiago est sorti de sa société de prêtres, et cinq évêques en proviennent. Mais il était aussi au centre d’un énorme scandale de pédophilie, d’abus sexuels et d’abus psychologiques, au point qu’il a donné lieu à un film, sorti en salles à Santiago. Au centre aussi de tout ce qui comptait au temps de la dictature d’Augusto Pinochet : le gratin de la haute bourgeoisie, mais aussi les autorités de l’État et de l’Église, au premier rang desquelles le nonce Angelo Sodano.

29 avril 2018 : les trois plaignants, anciennes victimes de Karadima, anciens « calomniateurs », sont au balcon de Saint Pierre pour assister à l’Angelus célébré par le pape. C’était pourtant inimaginable.

17 juin 2018 : un administrateur apostolique célèbre dans la cathédrale d’Osorno, en présence de deux hauts délégués du Vatican qui apportent les excuses du pape. Barros est parti. C’était pourtant impossible.

En mars 2015, ce qui se passe à Osorno attire notre attention. Précisons que nous sommes sensibles à ce qui se passe au Chili où nous avons des amitiés fort anciennes. Ce qui se passe ? C’est l’entrée en résistance des laïcs qui refusent de se laisser imposer l’évêque qui vient d’être nommé, Juan Barros. Allant plus loin dans la recherche d’information, nous comprenons que le cas est singulier, et peut avoir des conséquences importantes. Les deux éléments majeurs qui nous amènent à cela sont, d’une part, la détermination et la forte connaissance dont font preuve les laïcs de la nature de l’Église et de son histoire, d’autre part, le soutien qu’ils reçoivent de religieux, connus et influents, qui n’auraient pas de raison de se compromettre avec un simple mouvement d’humeur.

Nous avons d’abord alerté les organes de presse et divers mouvements de laïcs qui auraient pu se saisir de la question. Sans succès. Nous sommes entrés en contact avec l’association NSAE (Nous sommes Aussi l’Église) par l’intermédiaire de Lucienne Gouguenheim, qui a permis de publier divers écrits sur leur site, dans lesquels nous avons fait connaître la situation d’Osorno. Puis nous avons sollicité la revue Golias qui nous a ouvert ses colonnes très régulièrement. Comme la question chilienne a connu des développements considérables, impliquant le pape lui-même, nous avons continué à assurer la couverture de ces événements.

De tout ce travail d’analyse est né un projet de livre, sur un sujet dont nous ressentons qu’il laissera des traces dans l’évolution de l’Église catholique. Les éditions Temps Présent, connaissant l’ensemble des publications que nous avions faites sur le sujet, ont soutenu le projet de ce livre et le publient en co-édition avec Golias. Nous sommes heureux de cette conjonction qui est une façon de prendre acte de l’intérêt de l’événement, et de la relation que nous en avions faite, qui couvre, de bout en bout, ce magnifique combat des laïcs, finalement victorieux.

Le point de vue que nous avons adopté est dans le droit fil de ce qui avait attiré notre attention : des laïcs se sont levés, demandant que leur soit épargnée l’humiliation de recevoir un évêque indigne, et revendiquant d’être considérés comme des adultes. IIs n’acceptent plus une forme de pouvoir qui ne tire son autorité que d’en haut, structure et mode de fonctionnement qui ne sont plus de notre temps.

Au fil des révélations est apparu le caractère systémique des abus de pouvoir dans l’Église catholique, ce que le pape a appelé la « culture de l’abus », ce qui met en cause, si on va au bout du raisonnement, la structure même de l’institution. Dans cet épisode, comme dans toute la crise qui secoue l’Église catholique, la pédophilie et les abus sexuels ne sont que l’aspect spectaculaire d’un problème profond qui touche à la forme de pouvoir, et au rôle respectif des laïcs et des clercs.

Pour autant, les abus sexuels forment la toile de fond de ce développement. Nous avons dû citer des cas assez peu présentables. Nous n’avons pas censuré certains faits, mais nous ne nous sommes pas complu à décrire le sordide. Il est abordé dans les cas où une description trop policée ne rendrait pas compte de ce dont on parle. Que le lecteur se dise que ce qui est décrit ici n’est qu’une infime partie de ce qui fait l’information quotidienne au Chili, dans la presse, sur les sites d’information, et à la télévision.

Un passage relativement long est consacré au phénomène Karadima. C’est le point de départ de tout le scandale, et c’en est la clé. C’est aussi un incroyable exemple de la collusion des pouvoirs, et de la politique dans laquelle l’Église catholique, spécifiquement au temps de Jean-Paul II et du cardinal Sodano, s’est fourvoyée pendant près de quarante ans, avec les résultats qu’on observe. Car si on désigne couramment Karadima comme un grand prédateur sexuel, sa paroisse El Bosque a aussi été au carrefour de la politique de Sodano, de Pinochet et des activités des États-Unis au Chili. Ce qui peut expliquer bien des compromissions, et bien des protections.

Nous avons ajouté un chapitre à cette histoire, celle d’un affreux scandale mis au jour en 2019, l’affaire Poblete. On y retrouve la collusion des pouvoirs, la perversion poussée jusqu’à l’horreur, l’aveuglement de beaucoup, et des liens inattendus avec l’affaire Karadima.

Principaux protagonistes

Plusieurs personnages vont être présents tout au long de notre chemin, certains bien en vue, d’autres en arrière-plan, mais à un haut niveau d’influence, d’autres dans l’action. Dans ce combat qui a été comparé à celui de David contre Goliath, les petits David que sont les laïcs d’Osorno s’attaquent au géant, à la force, invincible dans son inertie, de la hiérarchie.

Du côté de Goliath

Le cardinal Francisco Javier Errázuriz Ossa

Archevêque émérite (retraité) de Santiago, il est le grand meneur de jeu, du côté de l’Institution. Il appartient à l’Institut des Pères de Schönstatt, une congrégation allemande. Après avoir été en poste au Vatican, il devient évêque de Valparaiso, en 1996. Il est nommé à Santiago en 1998, et demeurera à ce poste jusqu’en 2010. Ce siège épiscopal est évidemment le plus prestigieux et le plus influent du Chili. Le cardinal Errázuriz tiendra ce poste pendant tout le temps où des plaintes se sont manifestées contre Fernando Karadima. Il lui est reproché d’avoir toujours ignoré, voire couvert, ce qui se passait, d’avoir refusé d’entendre les victimes, d’avoir, jusqu’au bout, influé à Rome pour discréditer les plaignants d’abord, les laïcs qui protestent à Osorno ensuite. En 2013, José Andrés Murillo, une des victimes de Karadima, avait lancé une pétition pour demander qu’Errázuriz ne participe pas au conclave : « Si nous permettons que des complices d’abus sexuels élisent le souverain pontife, nous créerons structurellement une Église violatrice de droits. » Il avait été choisi par le pape comme représentant latino-américain au groupe de cardinaux, dénommé « C9 », groupe institué par François pour élaborer une réforme de la Curie. Il fait partie des personnes soupçonnées d’avoir influencé François dans l’évaluation de l’affaire Barros. Une procédure judiciaire est en cours contre lui. Il est maintenant âgé de 86 ans.

Le cardinal Ricardo Ezzati Andrello

Le successeur d’Errázuriz est salésien, un ordre d’enseignants. Il est un de ses fidèles. Il a été évêque auxiliaire de Santiago, de 2001 à 2006, période au cours de laquelle il a « ignoré » les plaintes qui se manifestaient contre Karadima. Il poursuivra sur les traces de son prédécesseur, avec quelques nuances : il déconseillera la nomination de Barros à Osorno, mais ensuite adoptera la ligne officielle, évidemment. Il ne fera rien pour faire avancer le problème d’Osorno vers une solution. Il sera aussi accusé d’avoir couvert plusieurs cas graves d’agressions sexuelles concernant des salésiens, et un prêtre de l’archevêché de Santiago. Une procédure judiciaire est en cours contre lui. Il est âgé de 78 ans.

Le cardinal Jorge Arturo Medina Estévez

Moins en vue, mais il a été très actif. Il a été évêque de Valparaiso de 1993 à 1996 (avant Errázuriz). Juan Barros a été son auxiliaire. Il est appelé à Rome pour prendre la charge de « préfet de la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements ». Il demeure ensuite très en vue au Vatican : c’est lui qui intronise Benoît XVI. Il nous intéresse surtout parce qu’il a été toujours le « surveillant » des évêques du Chili, sévère et sourcilleux, ne se gênant pas pour faire des rapports. Il a bien connu la période Karadima, et sait qui est l’évêque Barros. Le cardinal Medina est âgé de 93 ans.

Le cardinal Angelo Sodano

Il est le grand responsable de la situation. Nonce au Chili de 1977 à 1988, il s’est attaché à modifier profondément l’orientation de l’Église du Chili dans un sens très conservateur. Sous sa houlette, le Chili sera le laboratoire de la reprise en main, tandis qu’il était aussi le laboratoire du néolibéralisme sous l’égide des « Chicago Boys ». Il poursuivra ensuite son œuvre comme cardinal secrétaire d’État (de 1991 à 2006). Il a été, à ce poste, le véritable patron du gouvernement de l’Église, et d’autant plus que l’état de santé de Jean-Paul II se dégradait. L’état actuel de l’Église catholique lui est largement imputable.

Autres acteurs de la hiérarchie

On pourrait encore nommer Fernando Ramos, évêque auxiliaire de Santiago, et secrétaire de la Conférence des évêques du Chili. C’est lui qui organisera la visite du pape François. Tout à fait insensible aux problèmes des victimes (« L’abus sexuel ne fait pas perdre sa légitimité à l’Église »). Citons aussi Ignacio González que nous retrouverons plusieurs fois au cours de notre parcours. Lui est membre de l’Opus Dei, il est le type du conservateur qui n’a rien compris (« L’Église est hiérarchique, qu’on le veuille ou non ! »).

Cinq évêques ont été formés à l’école de Karadima :

Juan Barros, c’est lui qui va nous occuper au cours d’une bonne partie des pages qui suivent.

Tomislav Koljatic est évêque depuis 1997 (il avait 42 ans). Depuis 2003, il est évêque de Linares. Malgré tout ce qui s’est passé autour de la paroisse de Karadima, il est toujours en poste à l’heure où nous écrivons.

Horacio Valenzuela était évêque de Talca depuis 1996 quand ont éclaté les affaires Karadima et Barros. Le pape a « accepté sa démission » en 2018.

Andrés Arteaga, comme on le verra, a joué un rôle de premier plan dans la nébuleuse de Karadima. Errázuriz l’avait nommé vice-chancelier de l’Université Catholique ; il est maintenant évêque auxiliaire de Santiago, toujours en poste. Il n’exerce plus vraiment de rôle, et on le laisse tranquille du fait de son état de santé dégradé.

Felipe Bacarreza, actuellement âgé de 71 ans, a été ordonné évêque en 1991. Il a été évêque auxiliaire de Concepción et il est évêque de Los Angeles depuis 2006. Il s’était désolidarisé de Karadima, bien avant que n’éclate le scandale. Il est quand même classé conservateur, et avait soutenu la nomination de Barros.

Voilà pour le côté Goliath.

Du côté de David

Il nous faut citer les victimes, les laïcs qui résistent à l’évêque Barros, et quelques-uns de leurs soutiens.

Les victimes de Karadima et leur avocat

Elles sont nombreuses et beaucoup ne sont pas identifiées. Trois d’entre elles ont entrepris ensemble une action. C’est eux que nous désignerons sous le vocable « les victimes », mais ils disent bien qu’ils se battent pour toutes les victimes.

James Hamilton est chirurgien gastro-entérologue à Santiago.

Juan Carlos Cruz est journaliste, il est actuellement responsable de communication en entreprise. Il réside aux États-Unis.

José Andrés Murillo, philosophe et écrivain, a fait notamment une thèse « Sociologie du pouvoir » à l’Université Paris VII/Denis Diderot. Il a créé une fondation : la « Fundación para la Confianza », qui reçoit les victimes d’abus sexuels et leur vient en aide dans tous les domaines.

Verónica Miranda a été l’épouse de James Hamilton : nous verrons dans quelles conditions, car ils étaient alors tous les deux à la paroisse de Karadima. C’est elle qui a pris les premières initiatives de la campagne de dénonciations qui a finalement abouti.

Leur avocat, Juan Pablo Hermosilla, s’est personnellement impliqué dans une cause où il mettait en jeu sa réputation. Il est vrai qu’il s’était déjà fait remarquer, au temps de la dictature, où il avait eu des difficultés avec la police politique.

Les laïcs qui ont été les porte-parole du mouvement

À Santiago : Juan Carlos Claret, à l’époque étudiant en droit. Il est originaire d’Osorno où il séjourne fréquemment. Il a fait un travail important pour étudier l’état de l’Église au Chili et relier ce qui arrive maintenant à l’histoire de l’Église des premiers temps.

À Osorno, Mario Vargas, par ailleurs conseiller municipal, prendra souvent la parole sur place, s’adressera aux autorités et à la population.

Tous deux feront plusieurs tentatives de dialogue avec la hiérarchie.

Parmi les soutiens

Citons :

- le site Reflexión y Liberación, qui informera constamment, et publiera de nombreux articles de religieux qui soutiennent les laïcs ;

- des prêtres des communautés de base, tels le Père Mariano Puga, qui ne faisait qu’un avec son peuple, ou le Père Peter Kliegel, prêtre allemand, qui est proche des communautés de base d’Osorno ;

- le religieux Agustin Cabré, prêtre et journaliste, auteur de nombreux ouvrages. Il a été vicaire épiscopal d’Arauco et Supérieur provincial de sa Congrégation ;

- les jésuites très connus Jorge Costadoat et Felipe Berríos, et d’autres religieux.

C’est bien le petit David qui affronte Goliath. David disait qu’il combattait avec les armes de Dieu...

Chapitre un

Osorno 2015 : le refus

Une installation chahutée

21 mars 2015. Aujourd’hui a lieu la cérémonie d’installation de Mgr Barros, le nouvel évêque d’Osorno. Mais les choses ne vont pas se dérouler selon l’usage. On aurait pu s’attendre à une cérémonie solennelle, avec louanges et encouragements pour l’impétrant, beaucoup de bonnes paroles sur la marche de l’Église à la suite des apôtres, la succession apostolique. Les laïcs du lieu ont organisé un autre accueil. Ils attendent Juan Barros avec de multiples pancartes pour demander sa démission3. La population des fidèles manifeste bruyamment, ils sont vêtus de noir et portent des ballons noirs, empêchent l’évêque de pénétrer. La force publique doit intervenir pour permettre à l’évêque d’entrer. La célébration se passe dans le tumulte, l’évêque ne peut prononcer son homélie, ni même distribuer la communion. Il doit sortir, sous escorte, par une porte dérobée.

Depuis que la nomination de Juan Barros a été annoncée, le 10 janvier, c’est une opposition frontale qui s’est organisée. C’est que Barros n’est pas un inconnu. Il a été, pendant quelque quarante ans, un des proches du curé d’une paroisse d’un des beaux quartiers de Santiago, le quartier El Bosque de Providencia. Fernando Karadima Fariña, c’est son nom, a fait l’objet d’un scandale national pour ses inconduites sexuelles, et son emprise sur les consciences. Il a été condamné par le Vatican en 2011. Scandale national, car Karadima, qui passait pour un saint, évoluait dans le milieu de la haute bourgeoisie de Santiago, avec de multiples connexions dans les milieux de pouvoir. Un film a été tourné sur le sujet, il est prêt à sortir partout dans le pays : programmé pour dans quinze jours sur les écrans d’Osorno. On sait déjà que le rôle de Barros y est montré, sans excessive précaution.

Des accusations précises sont portées contre lui par les plaignants : ils accusent formellement Barros d’avoir connu et couvert les agissements de Karadima, depuis l’époque où il était secrétaire particulier du cardinal Fresno, alors archevêque de Santiago, et jusqu’à l’époque de sa condamnation par le Vatican.

Mais alors pourquoi une telle nomination ? Certains l’attribuent aux informations émanant de la nonciature, aux recommandations d’évêques de diocèses voisins (Puerto Montt, Chiloe, Villarica, Los Angeles) qui appartiennent à l’aile la plus conservatrice et archaïque de l’épiscopat chilien, ou à l’influence d’un jésuite espagnol, proche du pape, qui a dirigé pendant un mois les exercices spirituels de Barros (c’était juste avant qu’il soit nommé).

Des fidèles refusent un évêque. Ils n’ont, en principe, aucune chance d’avoir gain de cause : l’évêque est nommé souverainement par le pape, la décision ne se discute pas. Il y a eu parfois des tentatives semblables ailleurs, elles ont toutes échoué, du moins dans l’histoire récente. Ici, notre attention est attirée par le fait que ce cas revêt des caractéristiques singulières. Tout d’abord, les laïcs qui s’opposent à Barros ont une sérieuse raison : il ne s’agit pas d’une « incompatibilité d’humeur », c’est un homme jugé indigne. Ensuite, Osorno, qui peut nous apparaître un peu lointain, à quelque 900 km au sud de Santiago, n’est pas n’importe quel diocèse. Il est de fondation relativement récente (1956) ; son fondateur, le capucin Francisco Valdés Subercaseaux, a laissé une trace indélébile, au point qu’un procès en canonisation est en cours, et qu’il a été déclaré vénérable par le pape François en 2014. De plus, les fidèles laïcs sont très impliqués dans la vie de leur communauté : à Santa Rosa, ils ont construit eux-mêmes leur église. Nommer Barros à Osorno, peut-être avec l’idée qu’il se ferait oublier, est une erreur magistrale, ou plus simplement un mépris total des fidèles, c’est-à-dire du peuple. Enfin, parmi ces laïcs, certains ont une solide formation sur l’histoire de l’Église et son fonctionnement : ils auront des arguments.

Pour la cérémonie d’installation, on signale des manquants : la moitié des prêtres du diocèse et vingt évêques sur trente-deux ont omis de faire le déplacement. Par contre, on note la présence de Germán Arana, le jésuite espagnol qui avait dirigé la retraite spirituelle de Barros.

Le refus et la naissance du mouvement

La nomination de Barros est connue le samedi 10 janvier 2015. Immédiatement, et tout au long de la journée, les médias nationaux et locaux ont parlé d’un évêque impliqué dans l’affaire Karadima. Sur les réseaux sociaux, les partisans et les opposants se sont exprimés. Le même jour, il y a même eu une manifestation d’un groupe de personnes qui sont venues spontanément devant la cathédrale.

Dès qu’il a connaissance de la nomination de Barros, Juan Carlos Cruz, une des victimes de Karadima qui dénoncent ce qu’ils ont vu et subi à El Bosque, monte au créneau pour dénoncer publiquement les dissimulations et autres méfaits imputés à Barros lui-même.

Juan Carlos Claret, qui sera ensuite porte-parole du mouvement qui allait naître, explique qu’il n’avait pas, à ce moment-là, d’a priori contre Barros, il ne le connaissait pas. Il considérait même que le fait d’avoir connu Karadima n’engageait pas nécessairement sa responsabilité. Le 11 janvier, il écrit deux lettres, l’une à l’ensemble des évêques demandant si le pape avait pris en considération toutes les accusations contre Barros avant de procéder à la nomination. Les évêques l’ont ignorée pour la plupart, certains lui ont fait une réponse en langue de bois. Cependant, Ezzati, le cardinal archevêque de Santiago, a été le seul à prendre le temps de répondre à ses préoccupations, par courriel. La deuxième lettre était adressée à Juan Barros lui-même. « Je me présente, explique Juan Carlos, je lui raconte mon parcours dans l’Église, et je manifeste ma volonté de travailler avec lui dans tout ce qu’il demandera si, et seulement si, j’ai sa réponse à deux questions, à savoir : quel était le modèle d’Église dont il rêvait, et si ce que disait Juan Carlos Cruz était vrai ou faux. »

Deux jours après, Barros l’appelle au téléphone. Au-delà des bonnes paroles d’entrée, Juan Carlos lui rappelle ses deux questions. La réponse qu’il obtient, et que Barros réitère à chaque relance, est celle-ci : « Oh, oui, avec le temps, et la grâce de Dieu, nous apprendrons à nous connaître, Juan Carlos. » Déconcerté par une réponse aussi évasive, la seule qu’il obtiendra, il se met à rechercher des informations et trouve les bonnes sources, celles sur lesquelles nous reviendrons au sujet de Karadima. « Je me suis rendu compte, dit-il aujourd’hui, qu’on pouvait trouver vraiment beaucoup d’informations à un clic de souris, et que Barros devrait, au moins, rendre compte de ce qui s’était passé à son sujet. »

Juan Carlos Claret est un paroissien de Santa Rosa. À l’époque, il étudie le droit à Santiago. Quand il revient à Osorno, il trouve une situation confuse et une communauté qui se divise, entre ceux qui ne peuvent accepter la nomination et les « légitimistes » qui se conforment par principe à l’autorité. Comme le Père Peter Kliegel, il va tenter d’écrire au nonce. Le Père Kliegel – Padre Pedro – est un prêtre allemand, arrivé au Chili en 1966, et qui a vécu au sein des communautés de base. Il est proche de cette population pauvre (non pas misérable), simple (mais bien consciente), qui constitue la communauté et qui n’accepte pas, et surtout, ne comprend pas. Il écrit une lettre au nonce, insistant sur le désir de recevoir des réponses. Réponses qui ne viendront jamais. Claret veut écrire lui aussi, au nom de sa communauté. Lâché par son curé Américo Vidal, qui l’avait d’abord encouragé, puis avait reculé, il n’obtient pas l’appui nécessaire. Il s’exprime sur les ondes de Radio BioBio, une des radios les plus populaires, un réseau national, et explique ce qui arrive. C’était le mercredi des Cendres, le 18 février. Mais cela déclenche les reproches d’une partie de la communauté qui l’accuse de créer un conflit. Il a compris qu’il faudrait que les laïcs qui s’opposent à Barros prennent eux-mêmes en charge leur résistance :

Par l’attitude d’Américo qui, quelques mois plus tard, va se rendre compte de qui était Barros et devenir l’un de ses principaux opposants, j’ai compris que, pour ce que nous voulions faire, nous ne pourrions pas compter sur les prêtres, car l’évêque étant leur chef, ils ont beaucoup à perdre, tandis que les laïcs sont moins sensibles aux attaques venant des évêques. Pourtant, et bien que cela puisse paraître contradictoire aujourd’hui, presque tout le clergé a signé une lettre publique demandant la démission de Barros. Mais parmi les signataires, seule une minorité a osé maintenir sa position, alors que les autres ont retourné leur veste dans les jours qui ont suivi.

Le 19 février, Claret donne une interview à la chaîne locale de télévision, Inet TV. Puis il rejoint Felipe Navarette, un ami, mais aussi un « ancien », pour qui il a beaucoup de considération. Un appel téléphonique signale à Felipe que quelqu’un venait de donner une interview où il osait émettre des doutes sur le personnage de Barros. Le message commençait à passer. Felipe voit le problème politique derrière la nomination de Barros, et signale les défis à long terme qu’implique le mouvement envisagé : « Que les communautés contestent la nomination de Barros va nous amener à remettre en question le système de nomination, cela signifie que nous devons davantage nous former pour parler sur des bases solides. » Claret s’est alors lancé dans un travail personnel pour établir l’argumentation et la présentation, puis il a pris des contacts avec des personnes engagées dans les paroisses où il a trouvé des appuis.

Premières manifestations

Le 3 mars, Barros arrive à Osorno. Une petite manifestation s’organise devant l’évêché. Barros, prévenu, se réfugie à la campagne. Le lendemain, une réunion a lieu entre l’évêque et les prêtres du diocèse. N’obtenant jamais de réponse à leurs lettres, envoyées aux évêques et au nonce, ou alors des réponses violentes, Juan Carlos et ses amis organisent des manifestations régulières pour porter leurs demandes à la connaissance du public et des médias.

Jusqu’ici, tout était resté confiné au niveau local. Juan Carlos retourne alors à Santiago, où il est étudiant, et où il va avoir accès aux moyens d’information nationaux. C’est là qu’il rencontre Juan Carlos Cruz, qui a, le premier, attiré l’attention sur la personnalité et l’histoire de Barros. Une synergie va immédiatement s’installer avec les victimes de Karadima, qui sera la grande caractéristique de ce mouvement et fera son succès. Redonnons la parole à Claret :

Nous avons commencé à nous exprimer sur les médias au niveau national et cela a fait son effet, puisque la manifestation que nous tenions à Santiago avec quelques amis de l’Université a été rapportée partout. Les évêques et la nonciature ont été obligés de répondre publiquement. Ils ont affirmé leur obéissance au pape. Seul l’évêque émérite d’Ancud, sur l’île de Chiloé, Juan Luis Ysern a exprimé publiquement sa dissidence.

Des lettres d’appui ont commencé à parvenir, émanant de laïcs de différents points du pays. Pendant ce temps, à Osorno, le mouvement a pris de la consistance : les manifestations rassemblent maintenant 300 personnes.

L’installation de Barros

Le 21 mars, c’est le jour de l’installation de l’évêque. Ce qui avait été prévu était relativement respectueux : un rassemblement à l’extérieur. Un millier de personnes sont là, selon la police. Certains médias en ont vu 4 à 5000. Ils sont tous habillés en noir. Il était convenu qu’un petit groupe d’une trentaine de personnes entrerait dans la cathédrale, stationnant sur les côtés, prêts à venir dans l’allée centrale, après la lecture de la bulle pontificale officialisant la nomination, pour crier « Barros Renuncia ». Mais la procession accompagnant Barros est arrivée par l’extérieur, et ce sont alors quelque 600 personnes qui sont entrées, protestant et menaçant la personne de Barros. Claret dit lui-même avoir dû s’interposer. Les photos publiées dans la presse, par Internet et par les télévisions, témoignent du chahut dont l’évêque a été directement l’objet. Juan Carlos a fait quelques tentatives pour calmer les gens, puis il a essayé de les faire sortir, conscient du fait que ce genre de manifestation pouvait choquer. La célébration fut un chaos qui dura deux heures.

Il raconte aussi un épisode, en apparence secondaire, mais chargé de sens :

À côté de l’entrée de la cathédrale, il y a un oratoire. Quand j’ai vu qu’une dame aux cheveux blancs, agenouillée, pleurait et faisait de grands gestes, je me suis approché et lui ai dit « Grand-mère, ne restez pas ici ! », à quoi elle a répondu que non, elle ne partirait pas, parce que son petit-fils avait été abusé par son oncle (un fils de la vieille dame) et que la justice l’avait libéré. Ma première réaction a été de confusion, parce que je n’ai pas compris tout de suite le rapport avec Barros. Elle a immédiatement ajouté : « Et c’est pourquoi je me bats, pour que des personnes comme lui ne restent pas impunies. » À ces mots, j’ai compris combien je m’étais trompé. Tellement inquiet pour l’institution, et pensant à construire mon discours, je passais à côté d’une réalité que je ne voyais pas, ou bien à laquelle je ne donnais pas d’importance : les abus, les victimes, et l’impunité des auteurs. Je n’ai pas su voir la blessure que cause l’abus et, surtout, la blessure laissée par l’impunité des auteurs, de leurs complices, et par les dissimulations. J’ai compris que Barros était plus que Barros, et plus que l’affaire Karadima. Il était plus qu’un évêque. Il était la représentation de l’impunité. Dans un pays aussi maltraité que le Chili, et dans la capitale duquel il y a des abus sexuels toutes les 7 minutes, la figure de Barros redoublait la douleur des victimes. Comme je ne suis pas, moi-même, une victime d’abus sexuel, et que dans mon environnement, nous n’avions pas rencontré le problème, je n’ai tout simplement pas vu cela.

Après avoir assumé la situation en quelques secondes, avec cette vieille femme dans l’oratoire, je me souviens que je n’osais rien lui dire. Je suis allé retrouver Felipe Navarrete qui était en larmes. Il m’a dit : « Nous avons profané la cathédrale... » C’était fort pour moi, parce que dans ma conscience de catholique, coupable à l’époque, j’étais en face de ce fait que nous avions profané la cathédrale mais, en même temps, mon expérience un peu innocente d’un Christ plus libérateur me disait que ne pas protester aurait été profaner les temples vivants. Et à toute cette lutte intérieure s’est ajouté le fait que je devais donner des explications à la presse.

L’expérience que fait Claret avec la vieille dame, on la retrouve dans ce qu’expriment tous ceux qui se sont trouvés mis en situation d’écouter quelqu’un qui a subi des abus sexuels : l’image d’une destruction, à quoi s’ajoute le peu de cas qu’on en fait, voire le dénigrement des victimes, surtout dans le cas de l’abus du fait de clercs.

Après ces événements, l’évêque Barros s’exprime en ces termes : « Je regrette que, pendant la sainte messe, ces manifestations aient eu lieu. Je ne suis pas un ami de Karadima, j’ai toujours adhéré à sa condamnation. Bien avant, j’avais pris mes distances avec Karadima, non pas parce que j’avais connaissance des abus, mais parce qu’il avait mauvais caractère. Je suis blessé par la douleur des victimes, je prie pour elles, qui portent cette douleur jusqu’à aujourd’hui. » Nous verrons que la proximité qu’il a eue avec Karadima, et les témoignages des victimes, font que ces mots ne sont guère convaincants. L’archevêque de Santiago, le cardinal Ricardo Ezzati, qui préside alors la Conférence épiscopale, a condamné les protestations dans la cathédrale : « Toute tentative d’agression est condamnable. Nous sommes des gens civilisés, nous pouvons dialoguer. » Dans sa position, on peut le comprendre, d’autant plus que de telles manifestations n’ont pas de précédent dans l’histoire contemporaine. Elles sont seulement à la mesure de la violence faite aux fidèles d’Osorno, par une autorité qui se sent absolue et indiscutable et n’a peut-être pas une juste appréciation de la portée de la décision de nommer Barros à Osorno. Les victimes de Karadima (entendons celles qui poursuivent leur action en justice et dans les médias) ont des paroles de résignation : « C’est avec tristesse que nous devons nous résigner à cette décision du pape François. Une douleur et une peur que nous connaissons bien. » Ils rappellent la démarche à Rome de Mgr Chomali, qui a rencontré le pape et l’a averti de la consternation causée au Chili par la nomination de Barros. Ils ajoutent : « En tant que survivants des abus de Karadima, et de la complicité de l’évêque Barros, nous sommes habitués aux gifles que nous avons reçues de la hiérarchie chilienne, mais jamais directement du Saint Père. »

Dans les jours qui ont suivi, des évêques ont appelé Claret, notamment René Rebolledo, archevêque de La Serena, qui avait été jusqu’à 2013 évêque d’Osorno, pour lui reprocher ce qui était arrivé. Il lui a fortement recommandé d’écrire une lettre au pape pour dire ce que lui-même, Rebolledo, disait publiquement, que ceux qui avaient protesté dans la cathédrale n’étaient pas des fidèles, mais des gens instrumentalisés par des partis politiques. Claret a catégoriquement refusé : il savait que la vérité était qu’il s’agissait bien de fidèles de l’Église. À la fin mars, le Vatican, croyant peut-être clore le débat par l’argument d’autorité, a publié une brève déclaration selon laquelle le pape considérait qu’il n’y avait « aucune raison objective de revenir sur la nomination de Juan Barros ». La rupture était consommée, c’était une longue « guerre de tranchées » qui commençait.

Cette cérémonie tumultueuse marque le point de départ du mouvement des Laïcs et Laïques d’Osorno (LLO). Ce groupe va continuer inlassablement à demander la démission de l’évêque, par des veillées tous les vendredis sur la place principale de la ville, des marches le mercredi, des déclarations publiques, et en demandant des rencontres avec Barros lui-même. La cause, malgré ce qui s’était passé dans la cathédrale, gagnait de plus en plus de soutiens. Dans le diocèse, les membres du mouvement étaient considérés par certains comme « profanateurs, démoniaques ou ennemis », cependant que, un peu partout au Chili, cette résistance était connue et rencontrait une certaine compréhension. Car les événements touchant au scandale Karadima revêtent une importance nationale, bien au-delà de l’Église catholique.

Le 16 mai, une assemblée ouverte s’est tenue dans la salle des fêtes de la municipalité d’Osorno, où se sont réunis ceux qui avaient toujours participé aux manifestations. Une organisation a été mise en place, qui aurait deux porte-paroles : Mario Vargas à Osorno, et Juan Carlos Claret à Santiago. Il y aurait des réunions hebdomadaires, une assemblée le lundi, des manifestations le vendredi. Les décisions seraient prises à la majorité des présents. C’est ainsi que l’organisation a commencé, et a continué à fonctionner au cours des trois années et demie qui ont suivi.

Juan Barros

Juan de la Cruz Barros Madrid a 59 ans à l’époque de sa nomination. Natif de Santiago, il étudie au collège Saint Ignace, dans le quartier El Bosque de Providencia, une commune4 riche de Santiago. Il rejoint naturellement la paroisse où règne, et c’est le mot qui convient, un prêtre charismatique, Fernando Karadima. Celui-ci est le guide spirituel de ses paroissiens, auprès desquels il jouit du prestige d’un saint. Nous verrons dans le chapitre qui suit ce que représentera l’empire Karadima à tous les sens du mot.

Pour l’heure, continuons avec Barros. Il sera, pendant quarante ans, une des personnes les plus proches de Karadima, ce qui entraîne, nous le verrons, une dépendance morale. Il fut un temps le secrétaire particulier du cardinal archevêque de Santiago, Juan Francisco Fresno. Il avait été nommé sur l’insistance de Karadima. Là, il est formellement accusé d’avoir fait disparaître les premières accusations. Il reçoit l’ordination épiscopale en 1995, et il est nommé évêque auxiliaire de Valparaiso. L’évêque titulaire dont il dépend sera d’abord Mgr Jorge Medina puis, pendant deux ans, Mgr Francisco Javier Errázuriz, qui deviendra ensuite archevêque de Santiago, et sera accusé d’avoir été, disons, complaisant envers Karadima. Juan Barros est ensuite évêque d’Iquique, dans le nord du pays, puis, en 2004, ce que nous appelons « évêque aux armées ». De là, il sera transféré au siège épiscopal d’Osorno. On dit que, lors d’un entretien avec le nonce Ivo Scapolo, l’état-major de l’armée a demandé le départ d’un homme qui avait été lié à l’affaire Karadima. Lorsqu’il a quitté ce poste, la cérémonie d’adieu a été annulée sur ordre du ministre de la Défense, par crainte de manifestations.

Dès que fut connue la nomination de Barros à Osorno, le premier à sonner l’alerte avait été Juan Carlos Cruz qui fut, à la paroisse El Bosque, une victime de ses agissements. Selon les victimes, Barros connaissait très bien le comportement de son guide spirituel. Sa proximité avec Karadima est directement attestée par les paroles chaleureuses qu’il prononça en 2004, dans son homélie, alors qu’il quittait l’évêché d’Iquique : « Durant toutes ces années [passées ici], vous m’avez plusieurs fois entendu exprimer ma gratitude toute spéciale pour le prêtre qui est mon guide spirituel depuis plus de trente-cinq ans, le cher Père Fernando Karadima Fariña. Le témoignage de sa vie consacrée et son esprit apostolique, la claire sagesse de son conseil, et aussi d’autres soutiens empreints de générosité ont rejailli en bienfaits sur moi et sur le diocèse. Que Dieu nous maintienne pour de nombreuses années dans une commune aspiration à la sainteté. » De son côté, Karadima n’est pas en reste. Devant la justice, il déclarera : « Une amitié très sincère : il m’a organisé un voyage en France avec l’évêque de Lourdes pour mes cinquante ans de sacerdoce. »

Une nomination problématique

La nomination de Juan Barros à Osorno pose un réel problème. Plusieurs évêques se sont manifestés pour dissuader le pape de le nommer. Mgr Fernando Chomali, archevêque de Concepción et ancien administrateur apostolique du diocèse d’Osorno (entre deux évêques titulaires), est allé à Rome. Il a expliqué à François ce qui se passait à Osorno « avec un luxe de détails. Il m’a écouté attentivement et respectueusement, puis il m’a dit qu’il avait parlé longuement de ce sujet avec Juan Barros ». Il l’a informé de la consternation que cela provoque, non seulement à Osorno, non seulement parmi les catholiques, mais dans tout le pays : les autorités redoutent des troubles, des députés font pétition. Le scandale Karadima est toujours bien présent. À son retour, Mgr Chomali a affirmé que le Souverain Pontife avait eu connaissance d’un document de cinq pages contenant des informations détaillées sur tous les antécédents du nouvel évêque, et qu’il n’avait trouvé aucune raison objective de revenir sur cette nomination.

Le cardinal Ezzati avait fait connaître au pape ses graves réticences, à plusieurs reprises. En février, trente prêtres d’Osorno avaient demandé au nonce, Ivo Scapolo, d’intervenir auprès de Barros pour qu’il démissionne. « J’ai tout transmis », dit-il au quotidien La Tercera