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Au XIVe siècle, en Vénétie, Condotierra, fille du gonfa- lonier de Trevigliano, affronte la guerre entre son clan et celui d’une grande famille rivale. Lors de la prise de la tour familiale au terme d’une bataille épique, son père est tué. Elle est miraculeusement enlevée par une renarde volante, incarnation animale de Masako, une kitsune japonaise, compagne d’un moine suisse de retour d’orient. Réfugiée dans son château mon- tagnard, elle fait le serment de délivrer les survivants de sa famille et de reconquérir sa tour et son droit. Sa place forte résistera-t-elle à l’assaut qui se prépare ?
À PROPOS DE L'AUTEUR
Olivier May est un écrivain suisse de langue française. Après des études d’archéologie préhistorique et d’histoire, il a travaillé comme archéologue, enseignant et doyen. Il est l’auteur de nombreux romans préhistoriques et historiques pour la jeunesse mais également de plusieurs romans dystopiques, dont le dernier "Agrotopia" (éditions OKAMA, 2022) qui se situe en Valais dans un futur proche. Dernièrement, il a participé à l’anthologie "Rýtingur Hotel" parue dans la collection HeYoKa.
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Seitenzahl: 187
Veröffentlichungsjahr: 2023
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La Dame des tours
La Dame des tours
Tome 1
Sous l’aile de la renarde
Olivier May
Prologue
— Tu es prête, Tara ? la questionne la jeune fille par la pensée, dans leur langue secrète.
Une nappe de brouillard sinue entre les grands saules, formes fantasmatiques, qui bordent les douves de part et d’autre de la porte ouest de la cité de Trevigliano. Les brumes de ce mois de novembre, vomies en volutes miasmatiques par l’humidité du fleuve proche, plombent la plaine marécageuse depuis la veille.
Condo réajuste ses cheveux artistiquement coiffés en chignon par Masako et abaisse son capuchon sur les yeux. Elle scrute l’obscurité. Devant elle, les murailles de la cité, flanquées d’échauguettes de brique rouge, se déploient dans une nuit sans lune. Le regard de la jeune fille rejoint bientôt celui de son compagnon qui perce les ténèbres à deux coudées d’elle. Le jeune homme lève son gantelet dans sa direction et touche son épaule. Tapie dans un repli du col de sa brogne matelassée, une énorme araignée au duvet noir se met en mouvement. Elle court sur son bras et passe sur l’épaule de Condo, comme si elle glissait sur la douve glacée.
Tara soulève une patte velue, dévoilant un instant la lumière verte d’un minuscule ver luisant, qui, accroché à la toison de l’araignée, clignote d’impatience.
— NOUS sommes prêts, Maîtresse Condottiera, Bisòl est aussi d’attaque.
La ville semble endormie, et seuls le cliquetis des armures et les jurons des hommes du guet, qui longent les remparts à la lueur de leurs torches, donnent un signe de vie à ces ténèbres embrouillardées.
— Kitsune va être en retard, lance enfin le jeune homme en rajustant son casque, l’œil dardant sur les remparts. Tu as pu lui… parler ?
Même s’il a eu maintes fois l’occasion de vérifier la réalité de la communication télépathique entre sa maîtresse et ses créatures liges, le jeune homme a toujours de la peine à utiliser ce verbe qui évoque le vocal, l’articulation sonore des mots, bref, la parole !
— T’inquiète, elle a dû attendre le passage des soldats pour s’envoler…
Le guet, composé de cinq gens d’armes de la Seigneurie, s’est éloigné, et un silence de plomb s’installe un instant. Condo en profite pour contrôler son équipement. Ses braies de cuir, renforcées de tiges d’acier aux coutures, sont bien tenues par une grosse ceinture à laquelle est passé, au flanc gauche, un court carquois rempli de carreaux maintenus par un rabat au laçage enveloppant. À son flanc droit pend une sorte de dague-sabre courbe, enfilée dans un fourreau noir. En bandoulière, son arbalète de précision, prodige d’un artisan slave, épouse parfaitement la courbure de son dos par-dessus sa brogne de cuir. Un surpourpoint en toile de lin, aux armes de sa famille, représentant une ourse debout, complète son habillement de guerre.
Soudain, l’air est agité d’un frôlement, imperceptible pour un non-initié. Mais le compagnon d’aventure de la jeune arbalétrière l’a perçu. Fier de sa vigilance, il l’en avertit :
— Maîtresse, Kitsune tourne au-dessus de nous, prépare-toi !
Il m’a encore appelée « Maîtresse ! » s’agace la jeune fille. Quand comprendra-t-il que je ne suis pas comme cette pimbêche ?
Cependant, pas le temps de lui en faire la remarque ! Sans un mot, Condo écarte les pieds pour assurer le choc du décollage. Elle lève les bras au ciel, tourne ses paumes vers l’arrière. Elle a répété cent fois la manœuvre à Zumelle, mais, dans cette obscurité, une appréhension l’étreint. Son gantelet est suffisamment fin pour qu’elle sente le froid. Son geste doit être rapide si elle veut réussir ce qui relève de l’impensable pour le commun des mortels. Un bruit d’ailes lui parvient de l’arrière : frou-frou… frou-frou ! D’instinct, elle compte : un, deux, trooooooois…
Le haut des pattes de Kitsune percute ses paumes, les doigts de cuir de Condo se referment instantanément autour, alors que les griffes de l’animal se plantent dans la partie du gantelet qui protège son poignet. Une puissante poussée la propulse dans les airs. La chauve-souris, ralentie par le poids de sa passagère, doit y mettre toute sa force pour reprendre de la hauteur, alors que les remparts leur foncent dessus. Au prix d’un immense effort, déployant toute la puissance aérienne de ses ailes de chiroptère, la géante parvient à franchir les murailles alors que Condo replie les jambes de crainte d’en percuter le parapet.
Déjà, l’imposant animal, telle une dragonne de légende, vole au-dessus des toits en direction de la place de la Seigneurie.
Bientôt, les ombres des premières tours les encerclent. Avec une extraordinaire virtuosité, tous ses sens chiroptériens en éveil, Kitsune, son fardeau arrimé à ses pattes, slalome entre les obstacles de pierre dont le réseau dense ponctue la cité endormie. Soudain, la chimère ailée que forment Kitsune et sa jeune maîtresse débouche sur la grande place centrale de Trevigliano. Dans une courbe majestueuse, la renarde volante en fait le tour, survole le palais de la Seigneurie, le Palaç, jusqu’à son objectif, le Dôme. Cette cathédrale fait face à la tour des Ezzelini, la plus haute tour de la ville avec ses 250 coudées. À côté se dresse une seconde tour, plus basse et plus étroite, appartenant à la même famille, que tous nomment la Seconda. Les deux sont reliées par une passerelle de bois aérienne, couverte d’un toit de tuiles et jetée à cent coudées de hauteur, entre deux étroites portes-meurtrières.
Dans un bruissement d’ailes, Kitsune freine jusqu’à laisser délicatement atterrir la jeune fille au sommet de la tour principale. Le garde armé d’une vouge, endormi contre le parapet, ne se réveille même pas lorsque Condo dépose l’araignée et le ver luisant sur un créneau, avant de rejoindre son véhicule aérien qui patiente en vol stationnaire.
Puis, en quelques coups d’ailes, la géante rejoint le faîte du clocher du Dôme, surplombant la tour de quelques mètres.
Les pieds de Condo prennent appui en douceur sur l’étroit chemin de ronde, qui entoure le monument. Délivré de sa passagère, Kitsune plonge vers les façades encorbellées de l’édifice. Elle trouve refuge dans un angle, s’accrochant avec adresse à une saillie par une manœuvre de bascule propre aux chiroptères. Elle s’y laisse pendre, immobile, corps drapé dans ses ailes, tête en bas.
La renarde volante vient de trouver sa place parmi les gargouilles du Dôme, entre un dragon et une goule de pierre.
*
L’attente dure depuis bientôt deux sabliers d’une livre. La nuit s’étire sur la cité que Condo redécouvre des hauteurs, pour la première fois depuis trop longtemps. Elle se laisse un instant emporter, submergée d’images, de souvenirs, de cris d’enfants, du rire de sa sœur, des blagues de son frère, du sourire de sa mère, de l’odeur de cuir mouillé de son père, de retour du combat… Elle revoit même Frau Messner la gronder pour avoir lancé un œuf sur un passant depuis une fenêtre. Et les poursuites dans les escaliers de la tour, les jeux innocents ou dangereux dans la cour, le marché avec sa servante attitrée, une grande fille des contrées slaves. Son escorte armée, vigilante, formée de fidèles Cimbres aux cheveux et aux yeux clairs qui ouvrent et ferment la marche en écartant la foule sur leur passage.
Puis, après la fuite de son frère, le danger, omniprésent, d’une embuscade, portée sur elle et sa famille depuis la tour Badoer, l’ombre du patriarche planant sur leurs destins.
Ou encore le beffroi du malheur, dont ils n’ont su reconnaître la fonction à temps…
Condo ajuste encore la lunette magique à son œil droit. Un cadeau de Niklaus. Une merveille de science byzantine… Les Byzantins, lointains gardiens du savoir, première étape sur la route de cet Orient mystérieux. Ces contrées légendaires traversées par le moine jusqu’à Cipango, où il a rencontré son épouse, Masako…
La rêverie de la jeune fille est interrompue par ce qu’elle découvre à travers la lunette. La fenêtre du dernier étage de la tour, qu’elle surplombe de quelques coudées depuis son promontoire, vient de s’éclairer. À travers le verre translucide de la vitre, issu des fourneaux des maîtres verriers des îles de la lagune, elle distingue la flamme vacillante d’une chandelle en mouvement, qui éclaire la manche verte d’un habit de velours. Puis elle voit une écritoire, où un manuscrit inachevé, ouvert, attend la plume qui le réanimera. Elle empoigne son arbalète et glisse un carreau dans la rainure de tir. Condo vise un instant la flamme en retenant sa respiration : son bras ne tremble pas. Elle souffle, repose son arme et reprend la lunette. Elle scrute le linteau surplombé par un créneau. Soudain, elle aperçoit un signal lumineux vert : ils sont en place.
—Tara ? Vous descendez ?
— Quand tu veux, Maîtresse !
— Maintenant ! Je suis en place !
Condo vérifie que l’araignée et la luciole descendent bien le long du fil. Puis elle balaie la lucarne du regard. Et si sa cible ne remarquait pas la lumière du ver luisant ? Tout repose sur cette inconnue. La jeune fille aperçoit la manche verte qui guide la course de la plume, qu’elle ne distingue pas, sur le manuscrit. La lueur jaune de la flamme rend sans doute la perception de Bisòl, moins évidente que prévu… Maudite bougie ! peste Condo.
L’araignée en suspension est maintenant parvenue au centre de la vitre. La luciole émet sa lueur clignotante avec des pointes d’intensité…
Mais le scribe semble suffisamment absorbé par son écriture pour ne rien déceler…
—Il y a trop de lumière pour qu’il nous voie ! lance Tara. Fais intervenir Lucano !
— D’accord, lui répond Condo.
Elle concentre tout son esprit vers son plan de secours.
— Lucano ? Tu es là ?
— Oui, et ça fait un moment que j’attends de pouvoir sortir de cette tour ! J’ai froid, soif, faim et…
— Écoute, je compatis, mais là, c’est pas le moment. Tu vois la flamme ?Tu dois l’éteindre.
— Mais, je vais me brûler les élytres !
— Non, tu fonces dessus, cornes en avant et tu la déchausses du bougeoir. Ensuite tu te planques entre les solives. Et, dès qu’il ouvre la fenêtre, tu t’échappes !
Condo coupe son circuit mental pour ne plus entendre les récriminations du coléoptère cornu. Elle concentre son attention sur la bougie. Après un moment d’inquiétude, elle la voit vaciller sous l’assaut du gros insecte aux élytres déployées. Après un instant d’hésitation, la chandelle chancelle, avant de tomber, vaincue par les coups de boutoir du lucane cerf-volant. Condo devine le scribe se lever en sursaut.
De l’autre côté de la vitre, Tara va et vient le long du fil pendant que Bisòl scintille de plus belle. Délaissant sa longue-vue, Condo s’empare de son arbalète et les met en joue : ils la guideront. Le temps s’aplatit, puis se fige, comme tout son corps, en attente de libérer le carreau meurtrier.
Soudain, la fenêtre s’ouvre. Une tête apparaît et scrute la nuit, alors que la tarentule s’est retirée vers le haut. En un rien de temps, elle redescend avec son auxiliaire lumineux.
— Je suis sur sa tête : à toi !
Condo aspire l’air chargé d’humidité, réprimant une toux inopportune. Elle vise au-dessous du point luminescent, bloque sa respiration, comme Niklaus l’y a entraînée, et presse la détente. Le carreau siffle dans la nuit. Elle croit entendre le bruit d’un meuble qui se renverse.
— Cible transpercée, commente Lucano.
Condo exulte intérieurement, mais il faut faire vite avant que la garde du gonfalonier ne rapplique.
— Bon, on passe vous prendre sur le créneau, annonce la jeune fille.
Son esprit change de canal :
— Kitsune, viens me chercher !
La chauve-souris géante plonge vers la grande place avant de se redresser et de rejoindre le clocher en quelques coups d’ailes. Condo s’agrippe à ses pattes arrière alors que la lumière d’une torche se découpe à travers la vitre brisée. Kitsune dépose un instant la jeune fille sur le créneau, laissant Tara grimper sur ses bottes, alors que Lucano, échappé par la fenêtre, se pose sur son épaule.
En quelques battements de ses immenses ailes, la renarde ailée emporte la petite troupe de l’autre côté des murailles. Parvenue à l’endroit où le jeune homme les attend, à l’abri des grands saules, Kitsune dépose son précieux équipage, avant de rejoindre une grosse branche et de s’y suspendre.
Condo s’approche de son compagnon avec un sourire énigmatique.
— Alors ? demande-t-il d’une voix fébrile.
Elle pose le menton sur son épaule, l’étreint et lui murmure à l’oreille :
— Alors, la guerre est déclarée…
Le cimeterre fend l’air comme la faux trace son andain dans le blé mûr. La main qui serre sa poignée n’hésite pas une seconde sur la trajectoire. C’est la mort qu’elle manie, légère, comme s’il agissait d’une simple dague.
Propulsé par ses volées obliques, le géant parvient jusqu’à son adversaire. Parti du centre du cercle d’humains qui délimite l’espace du duel, Ugolino recule juste assez prestement pour sentir le souffle de la grande lame recourbée effleurer son plastron.
Mais, bientôt, c’est l’haleine de l’ennemi qu’il peut sentir dans sa nuque. Le Sarrasin, encouragé par la clameur, l’accule.
— Bas-sam ! Bas-sam ! éructent les gorges des troupes de Verenza, galvanisées par la reculade du jeune guerrier.
Deux filets de sueur, partis de ses omoplates, convergent vers son échine avant de ruisseler jusqu’au creux de ses reins. Ce n’est cependant pas la peur qui saisit le jeune champion de Trevigliano dans cette étreinte moite. C’est plutôt comme si tout son corps, cuirassé et harnaché pour le combat, l’exsudait pour s’en défaire. Dans ces moments-là, Ugolino n’entend plus, ne hume plus, ne ressent plus, il ne fait que voir, comme le lynx aux aguets dans un taillis.
Et surtout, il prévoit, imagine et anticipe.
Justement, un terrible coup de taille découpe son champ visuel. Il a conscience que reculer le livrerait à dix mains de soudards, avides de le précipiter en avant sur la lame de leur champion. Car c’est la règle, pour l’adversaire acculé du mauvais côté du cercle, celui de l’ennemi.
Il plonge de côté, accomplit un audacieux roulé-boulé et se rétablit sur ses deux jambes pliées. Sa tête vient d’échapper de justesse à la pointe mortelle qui lui entaille légèrement la cuisse en guise d’avertissement. De ses doigts gantés, Ugolino vérifie la profondeur de la blessure, tout en faisant un mouvement rotatif pour se placer dos au demi-cercle de son camp. Le muscle ne semble pas touché constatent ses doigts, tout juste tachés de sang.
Il s’agit de redoubler de vigilance s’il veut tenir le choc d’un nouvel assaut. Il compte les secondes qui l’en séparent. Mais là, se passe quelque chose qui relève des mystères de la nature humaine… Bassam, au lieu d’enchaîner avec une attaque immédiate, adopte l’attitude vantarde d’un lutteur ou d’un pugiliste : il se risque à célébrer ce premier sang versé, qui augure si bien de l’issue du combat. Comme il en a coutume, pour manifester son mépris, il tourne le dos à son adversaire. Il se place alors face aux troupes, bras et jambes écartés, son énorme torse nu bombé vers elles. Et il lève son cimeterre au ciel, déclenchant un tumulte de cris belliqueux et d’insultes envers l’ennemi. Puis, comme un bon chien de guerre, il cherche la récompense dans le regard de son maître.
Et il la trouve. Le capitaine Gherardo Dal Puner gratifie son champion d’un signe de tête d’encouragement. Le gonfalonier de la seigneurie de Verenza n’a jusqu’ici jamais eu à regretter de l’avoir épargné, à l’issue d’une bataille navale remportée par la galère vénitienne qu’il commandait en Terre sainte. Après l’assaut raté de son navire par une téméraire nef sarrasine, le capitaine a fait prisonnier Bassam, resté seul combattant ennemi à bord. Contre la promesse – depuis toujours repoussée – de son affranchissement, il l’a ramené dans sa cité pour en faire son champion, redouté des Alpes occidentales à l’Adriatique.
Ugolino a profité de ce court répit pour se ressaisir. Lorsque le colosse, repu de clameurs, daigne enfin se tourner vers son adversaire, ce dernier le teste. Il fait mine de se jeter sur lui avant de s’esquiver, manquant de peu de goûter une fois encore au fil de sa lame. Mais Bassam n’enchaîne pas les coups sur une provocation, il n’attaque qu’en force. Invaincu et sûr de lui, le champion ignore la feinte et fonce comme un taureau furieux. Et, cette fois-ci, son regard perçant ne dit qu’une chose à son adversaire : sa détermination à ne pas le laisser vivre plus longtemps.
Arc-bouté sur ses bottes aux talons renforcés de lames de métal, Ugolino empoigne son épée à deux mains. Il n’entend même plus son nom, scandé par ses frères d’armes dans son dos. Ils cherchent à couvrir les beuglements de l’ennemi, qu’il ne perçoit pas davantage. Il attend. Il cherche la faille.
La masse impressionnante du géant se découpe dans la pâle lumière de cette fin d’après-midi. Le jeune guerrier sent comme un rayon de soleil transpercer son cœur. Un étrange calme l’envahit. Il observe le géant prêt à bondir, son torse velu, ses bras plus épais que ses propres cuisses, ses braies bouffantes… Lui-même doit à son agilité d’avoir survécu jusqu’à cet instant, à sa souplesse et à ses qualités d’acrobate, fruits de son entraînement avec ses amis saltimbanques, protégés de sa mère.
Et là, son regard s’arrête sur ses pieds et ses chevilles, incongrûment lacés dans des sandales à la mode byzantine…
Il sait quoi faire.
La montagne se met en mouvement, cimeterre levé, tenu à deux mains. Elle se rue sur lui comme une avalanche de chair, pour le fendre en deux.
Attendre. Un pas, puis deux, puis trois. Bassam n’est qu’à cinq coudées de lui. Attendre encore. Deux coudées. La lame s’abat.
Mais elle ne rencontre que le sol, y fichant profondément sa pointe courbe, pendant que sa cible a plongé.
Surpris, le géant tire furieusement sur sa lame. Mais il n’a pas le temps de se retourner pour riposter.
Ugolino a plongé de côté. Comme une couleuvre sinuant en hâte vers l’eau salvatrice, sa lame fouette l’air au ras du sol. Dans la courbe parfaite d’une serpe moissonnant sa gerbe, elle sectionne net les chevilles sans défense du Sarrasin.
Ce dernier, abattu comme un grand fayard par une soudaine bourrasque, s’écroule dans la poussière. Son adversaire s’est redressé. Porté par l’immense clameur de ses compagnons, il s’avance en boitant légèrement vers le molosse déchu. Les yeux du Sarrasin, qui s’est agenouillé sans une plainte, l’implorent déjà d’abréger ses souffrances. Le jeune champion cherche alors le regard de son père. Il y lit un ordre muet. Les yeux levés au ciel, le géant psalmodie une prière, mains ouvertes sur l’autre monde que sa mystérieuse foi invoque.
L’épée s’abat sur sa nuque offerte, et sa tête vole, avant de rebondir jusqu’aux pieds de son maître.
— Condo, lève-toi, ton père et ton frère sont de retour !
Les volets claquent, et une lumière blafarde inonde la chambre. Branka attrape la courtepointe sous laquelle Condottiera est pelotonnée. La jeune fille tire sa robe de nuit pour protéger ses jambes du froid mordant de cette matinée d’arrière automne. Les volutes âcres d’un brouillard à couper au couteau cherchent à s’insinuer jusqu’à elle, comme des miasmes maléfiques porteurs de maladie. Ses pieds cherchent instinctivement la chaleur de la bouillotte de cuivre. Mais elles ne rencontrent que le froid du métal, les braises s’étant depuis longtemps refroidies.
— Allez, debout ! Dame Griselda et Frau Messner t’attendent dans la salle de réception. Ne les fais pas attendre !
Vaincue par l’insistance de la jeune servante slave, Condottiera se laisse glisser sur le plancher rugueux. Elle enfile ses socques de cuir rouge, et se débarbouille rapidement à l’eau de la jatte que lui tend Branka. La domestique est parfois brusque sans le vouloir, mais, ce matin, ses gestes sont calmes et précis. Dans l’espace privé de cette chambre, sa jeune maîtresse lui laisse donner libre cours à une familiarité toute naturelle, comme celle d’une grande sœur. Dans la rue, son corps massif, ses grandes mains, ses larges épaules et son caractère aiguisé par sa vie tumultueuse sont de précieux obstacles pour les téméraires, filles ou garçons, qui chercheraient à importuner sa jeune protégée. Son regard franc et sans détour découragent les ardeurs d’une plèbe gouailleuse et parfois insolente envers les filles des seigneurs de la cité. En sa compagnie, Condottiera se sent rassurée et n’hésite pas à braver les ruelles de Trevigliano.
Branka l’aide à enfiler sa belle robe de brocart et entreprend de démêler les magnifiques cheveux roux foncé de la jeune fille.
— Je vais t’aider à te faire belle pour les accueillir.
Elle ne cesse de dire à sa jeune maîtresse combien elle est jolie. Une vraie princesse assure-t-elle. Mais Condottiera la rabroue : elle n’aime guère les princesses. Les Vénitiennes qu’elle a aperçues dans la cité des Doges, alors qu’elle accompagnait son père, lui font l’effet de poupées superficielles et sans personnalité. Ce que la jeune fille aime, ce sont les guerrières. Mais où en trouver, si ce n’est dans les légendes slaves que lui narre Branka ?
En brossant sa longue chevelure, qui lui descend jusqu’aux reins, la servante aime contempler le visage allongé et fin de Condottiera, son petit nez bien droit, encadré de hautes pommettes parsemées d’éphélides claires, ses yeux émeraude et sa bouche en cœur. Ses traits délicats, encore enfantins pour ses dix-sept ans, sont connus dans la cité de Trevigliano, et sont parfois chantés par les trouvères de passage. Quant au célèbre peintre Rigoberto Da Ponte, il a insisté pour en réaliser clandestinement un portrait profane accroché aux boiseries de la chambre de son jeune modèle.
Une fois sa maîtresse coiffée et apprêtée pour la grande occasion, Branka ceint sa tête d’une couronne de fleurs séchées qu’elle a confectionnée pour l’occasion. La servante recule pour mieux observer l’effet du soin qu’elle a mis à sa tâche.
Condottiera aime son regard plein d’une sincère affection. À son tour, elle détaille le visage de celle qui est bien plus qu’une servante à ses yeux : sa seule véritable amie, fidèle, loyale et dévouée. Ses hautes pommettes, qui rosissent lorsqu’elle a chaud, ses yeux bleu délavé comme l’eau de son Danube natal, ses lèvres carmin et ses dents régulières, encore bien chaussées malgré les privations dans sa jeunesse, son visage rond s’animent à l’instant d’un sourire satisfait.
