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À la suite du décès de son oncle Serge, Solène, une jeune ingénieure agronome, rejoint sa mère à Agrotopia, une communauté écolo des Alpes valaisannes.
C’est alors qu’une catastrophe alimentaire mondiale éclate : des germes incontrôlables dans les semences OGM poussent les dirigeants de la communauté à boucler la vallée. Mais les autorités et la multinationale responsable de la catastrophe se lancent dans une course contre la montre, une lutte pour s’emparer de leur précieuse banque de semences traditionnelles. La communauté parviendra-t-elle à assurer sa survie tout en portant secours à l’Humanité ?
À PROPOS DE L'AUTEUR
Olivier May est un écrivain suisse de langue française. Après des études d’archéologie préhistorique et d’histoire, il a travaillé comme archéologue, enseignant et doyen. Il est l’auteur de plusieurs romans de fiction spéculative et de nombreuses nouvelles dystopiques, SF ou fantastiques, notamment Les Quatre Noëls de Sir Thomas, parue dans l’anthologie L’Étrange Noël de Sir Thomas. Pour la jeunesse, il écrit des romans préhistoriques, historiques ainsi que des ouvrages sur l’être humain et l’animal.
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Seitenzahl: 193
Veröffentlichungsjahr: 2022
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À Solène et Roxane, mes nièces agrotopiennes.
Avec une régularité métronomique, la goutte percute le fond d’un seau en zinc retourné, comme la baguette d’un batteur frappe une caisse claire. De temps à autre, un courant d’air passe comme une ombre fantomatique, laissant une sensation de froid sur la nuque de la jeune fille. Elle se tortille sur le vieux matelas jeté à même le sol qui lui sert de couche. Elle peine à retrouver un état de veille stable, oscillant entre les bras de Morphée et la réalité minérale du souterrain. Elle tâte ses muscles endoloris. Un fort picotement dans la gorge la fait tousser : elle éructe une mucosité jaunâtre. Les parois de schiste suintantes de la caverne absorbent sa toux. Sa tête encore lourde se soulève par automatisme, portée par une nuque douloureuse. Ses yeux s’accoutument peu à peu à la lumière qui rampe péniblement hors de l’ampoule nue, fatiguée, fixée au plafond du réduit, à quelques mètres d’elle.
Elle s’assied avec peine sur le matelas, jette un œil alentour. Le réduit s’enfonce sous une voûte latérale au tunnel principal. Çà et là, du matériel agricole semble attendre une improbable résurrection de ce tombeau minéral. Une angoisse monte lentement en elle à mesure que ses idées se remettent en bon ordre, accélérant brusquement les battements de son cœur : l’angoisse de la solitude, de l’abandon qu’elle connaît bien. Mais son rythme cardiaque s’apaise lorsque son regard percute une ombre familière, qui ronfle recroquevillée sur une paillasse à six mètres de la sienne. Sans doute plongée dans un sommeil profond sans rêves, provoqué par la torpeur due à l’exposition au gaz. Soudain, elle perçoit une autre ombre affalée sur un matelas, accolé à la couche du premier. Son pouls reprend instantanément l’ascenseur… Comment ose-t-elle ? Cette… cette… Une bouffée de jalousie l’envahit. Puis elle pense à la situation, et la raison reprend ses droits : en l’état des choses, sa jalousie est bien le moindre de ses soucis.
Sa tête retombe sur la paillasse rugueuse. « J’attendrai leur réveil, pour rééquilibrer le débat », pense-t-elle. Le temps n’est pas encore à la parole. Ils sont réunis dans ce refuge souterrain, et elle n’est pas seule, ça suffira pour l’instant…
Elle s’abandonne à cette torpeur qui lui colle aux os et laisse son esprit remonter le temps pour passer en revue les événements qui les ont menés jusque dans cette foutue mine…
– Quelle maîtrise Tonton ! La classe !
Le drone vient de terminer de sulfater son rang et fait demi-tour dans un vrombissement, comme un insecte volant qui accélère le battement de ses élytres pour faire du sur-place. Le Glysynsanto7 qu’il vient de pulvériser sur la vigne est encore en partie en suspension dans l’air, et ses fines gouttelettes forment un halo dans la belle lumière de ce matin d’été. Le drone, modèle Blackhawk6, reprend son vol sans dévier de sa trajectoire.
De la cabine de son tracteur, Serge le pilote avec une maestria qui étonne toujours Solène. Son oncle a l’air d’un petit garçon qui maîtrise enfin son jouet volant après plusieurs tentatives infructueuses soldées par des atterrissages forcés. Sauf que Serge a cinquante ans et que son papa n’est plus là pour l’aider : il a dû apprendre tout seul à manier ce tout nouveau bijou de technologie, auxiliaire du vigneron du futur.
En une heure, son robot volant abat le travail de trois ouvriers agricoles en un jour. La firme qui produit le drone projette déjà d’en commercialiser une version « robot vendangeur ». Le vieil adage « on n’arrête pas le progrès » semble aller bien au-delà du cliché, se dit-il souvent. Optimiste convaincu, Serge adore son métier d’agriculteur de ce vingt-et-unième siècle déjà bien entamé. Il aime surtout travailler la vigne, plus que cultiver maïs ou orge sur les trente hectares de champs qu’il ensemence chaque année. D’ailleurs, le Blackhawk6 est en passe de s’en occuper. Et une grande partie de son boulot ressemblera à un de ces hologrammes dont il est un fan, comme tous les garçons de sa génération. Il remercie Synsanto, la multinationale qui lui fournit cépages, fruits, tomates et céréales, le tout OGM, comme le pesticide Glysynsanto7, un traitement phytosanitaire très efficace. De plus, derrière le drone, il y a la même firme… Un seul interlocuteur, voilà qui simplifie la paperasse, la logistique et tout ce qui l’enquiquine.
Solène, sa nièce, est pour sa part perplexe face à cet engouement pour la « nouvelle agriculture » qui déferle sur l’Europe depuis la libéralisation des semences OGM. Pourtant ce n’est pas du côté de son père, Damien, qu’elle a puisé ses doutes. Ancien dirigeant de la même société agroalimentaire Synsanto, député du Parti agrarien qui défend les gros agriculteurs et viticulteurs, il est également colonel réserviste dans l’armée helvétique. Il a voué toute sa vie à la promotion de l’agriculture industrielle et pense que les écologistes se fourvoient et mèneront l’humanité à la famine. Solène a été élevée par ce père protecteur, aussi autoritaire avec son entourage que faible avec elle. Sans doute parce que sa mère les a quittés lorsqu’elle était très jeune…
La jeune fille, après avoir brillamment passé son bac scientifique à dix-huit ans, a terminé un bachelor en agronomie. Elle a ensuite décidé d’effectuer son stage obligatoire à l’inscription au master d’agronomie à l’École polytechnique fédérale, chez son oncle… Elle veut d’abord bien connaître l’agriculture industrielle avant de pouvoir la critiquer de manière crédible. Cependant, tout la porte vers le bio, et surtout l’alternative à la production industrielle qu’est la permaculture.
Soudain, le drone accroche un fil presque invisible, reliquat d’anciens rets de protection contre les étourneaux. Il part en vrille et tombe lourdement au sol.
– Ah ces maudits fils de nylon ! Tu serais assez chou pour me le rapporter So ?
Serge adore sa nièce. Il l’appelle par son diminutif d’enfant et rêve de lui transmettre un jour l’exploitation. L’avoir en stage chez lui est le plus beau cadeau qu’elle pouvait lui faire. Il n’a lui-même pas d’enfant et n’a trouvé aucune femme assez folle pour partager sa vie à cent à l’heure d’agriculteur high-tech. Il a mis fin à une longue relation avec une amie plus jeune qui voulait des enfants de lui. Il n’a pas le temps, lui a-t-il dit. Sa nièce essaie de le « remettre sur le marché ». Elle aimerait bien qu’il invite une de ses anciennes profs célibataires qui hantent le gymnase où elle a fait ses études secondaires. Mais ses tentatives maladroites pour organiser des rencontres ont jusqu’ici échoué. Elle l’a même expédié en croisière sur le lac, à une soirée speed dating. Las, il en est revenu déçu par le manque d’intérêt de ces femmes pour sa passion… L’agriculture est moins glamour que le design ou la pub, semble-t-il ! Et puis ces « femmes en déroute » dans la quarantaine, comme Solène les appelle, doivent le « gaver »…
– Tu rigoles Serge ? Tu sais bien que les normes de sécurité exigent, avant de s’aventurer sur le terrain, une heure de pause pour attendre qu’un produit toxique comme le Glysynsanto7, en suspension dans l’air, retombe au sol. Et tu veux y envoyer ta nièce ?
Serge hoche doucement la tête et regarde Solène. C’est une vraie femme de tête maintenant. Elle habite avec aisance son personnage de jeune ingénieure agronome. Chaussée de ses grosses chaussures montantes, vêtue d’un ensemble de travail en coton vert foncé renforcé aux coudes et aux genoux, elle a ramassé sa longue chevelure châtain en arrière, maintenue par un foulard de lin faisant office de serre-tête. Sur son visage harmonieux, hâlé par le grand air, éclairé de grands yeux verts rieurs, son oncle admire une fraîcheur et une beauté sans fard qui selon lui, fait trop souvent défaut aux jeunes filles des villes.
Il lui répond en se marrant :
– Ah ça, c’est du Roxane tout craché ! Tu dois savoir que la toxicité de ce produit sur l’homme n’a jamais été démontrée à si faible dose… Et ce n’est pas l’équipe de rêveurs avec lesquels vit ta mère qui va nourrir les huit milliards d’êtres humains que compte la planète !
L’allusion à sa mère, Roxane, dans les sarcasmes de son oncle Serge, la fait toujours sourire. Même si elle garde une sorte de rancune envers sa génitrice. Solène lui reproche de l’avoir abandonnée pour vivre sa passion. Militante de l’écologie « profonde », Roxane vit au sein d’une communauté retirée dans une vallée sauvage du Valais ; elle y pratique l’agriculture biologique, la permaculture et la lutte intégrée, comme pour défier son ex-mari et son frère… Avec le réchauffement climatique qui se poursuit, inexorablement, sa communauté a développé une vraie microsociété écolo. La production d’une grande variété de céréales et de plantes, parfois exotiques, ne cesse de croître et de se diversifier, repoussant les limites de chacune vers l’altitude.
– … oui, mais les soupçons sont suffisamment étayés par les récentes analyses de Stop-OGM, non ? Et que fais-tu du principe de précaution ? rétorque Solène à son oncle. C’est la troisième fois que tu vas ramasser ton engin cette semaine…
Il sort de l’habitacle du tracteur en lui disant :
– Eh bien le principe de précaution me dit que je dois vie récupérer mon drone, et que, s’il n’est pas abîmé, je pourrai peut-être terminer de sulfater cette vigne avant la nuit !
Il fait quelques pas entre deux rangs de vigne. Soudain, Solène le voit disparaître derrière le feuillage dans un cri. Elle s’extrait en vitesse du véhicule et se précipite vers Serge. Elle le découvre qui se tort de douleur à terre, couché en chien de fusil, le visage blême et ruisselant de sueur. La jeune fille sort son portable et lance un appel. Par chance, son interlocuteur répond rapidement.
– Allô, Papa ! Il faut que tu rappliques au plus vite avec des secours : Serge fait encore une crise de foie. Mais cette fois-ci, ça a l’air sérieux.
– Salut, c’est Jonas ! Tu te souviens de moi ?
Solène fait lentement pivoter sa tête. Appuyée contre le tronc d’un vénérable cèdre un peu isolé du parc de la résidence du Belvédère, elle ne prend pas la peine de sécher ses larmes. Ses yeux embués distinguent les traits du jeune homme qui vient de l’interpeller. Il doit avoir à peu près le même âge qu’elle, peut-être un peu plus. Il porte une courte barbe encore clairsemée sur un visage doux. Il la dévisage d’un regard bienveillant tinté d’étonnement de la découvrir en jeune femme. Ses cheveux longs sont ramenés en un court chignon, et des mèches rebelles se perdent dans le chèche bleu qui lui enserre le cou. Sa veste de coupe simple en tweed, ouverte sur une chemise blanche sans col, dénote l’effort fait par un non-conformiste adepte de la « cool attitude », pour lequel sarouel ou short sert d’uniforme quotidien, de se vêtir pour une occasion spéciale…
En l’occurrence, un enterrement.
La jeune fille se tourne complètement vers le nouveau venu. Elle l’a bien aperçu au sortir de la cérémonie funèbre. Mais elle s’est vite retirée après les condoléances de tout le village, et de sa nombreuse parenté maternelle. Elle a enfourché son vélo pour rejoindre la résidence afin d’échapper à la foule. Arrivée la première, elle s’est emparée d’un verre servi au buffet, avant de s’éclipser dans le parc pour s’épargner l’invasion des invités et, surtout, fuir leurs regards de compassion.
Elle continue à boire lentement une gorgée de vin rouge en tenant le récipient par le pied.
Comme son oncle le lui a appris…
Ce vin, elle le déguste tel un philtre lui permettant de communiquer avec le défunt. Un nectar des dieux du lac, produit de son avant-dernier millésime…
Six semaines plus tôt, entre deux séances de chimiothérapie, Serge avait supervisé sa dernière vendange. Il avait encore espoir de se sortir de son cancer… C’était avant que le pancréas soit touché.
Solène ne cesse de sangloter, et une sourde rage lui agite les tripes. Lorsqu’elle s’abandonne à ces bouffées de colère, elle en veut à la terre entière. Surtout à son père, ancien zélateur de Synsanto. Certes, il fait profil bas et se montre discret. Il a soutenu son beau-frère qui comme lui, niait toute preuve de l’influence des produits chimiques associés aux semences génétiquement modifiées sur sa maladie. Pourtant, les indices s’amoncellent, et une étude du prestigieux magazine médical The Lancet ne laisse plus guère de doute : la responsabilité du produit phare de la multinationale est indéniablement établie. Il a fallu quarante ans d’études similaires, évidence après évidence, preuves documentées après analyses répétées pour confirmer à l’unanimité les effets dévastateurs de la cigarette sur la santé publique et ses liens avec divers cancers. Combien de temps faudra-t-il aux chercheurs pour faire trembler l’un des plus puissants lobbies jamais engendrés par les technocrates de l’agroalimentaire et leurs amis politiciens ?
– Salut Jonas, finit-elle par répondre dans un pâle sourire. Tu veux un peu de vin ?
C’est tout ce qu’elle trouve à lui dire, et cela s’avère judicieux. Jonas n’hésite pas une seconde : il saisit le verre qu’elle lui tend, effleurant furtivement ses longs doigts fuselés au passage. Il en boit une petite gorgée qu’il garde un instant en bouche comme un œnologue avisé, avant de l’avaler. Il lui rend le récipient avec un léger signe d’approbation de la tête :
– Il est très fruité. Serge connaissait bien son métier… Dommage qu’il… enfin non… c’est pas le moment de la ramener.
Il se tait et baisse le regard, gêné.
– Dommage qu’il… n’ait pas écouté sa sœur ? Et ton père ? Pour produire bio sans toutes ces saloperies chimiques ? Oh tu sais, tu peux y aller, tu parles à une convaincue…
Toujours muet, il la regarde, étonné.
– Fais pas cette tête mon grand ! lui dit-elle en esquissant un sourire triste, sous lequel pointe néanmoins son côté espiègle.
L’alcool lui a rosi les joues et commence à faire son effet. Après des semaines passées avec la mort qui rôdait alentour, puis le déni de la victoire de la faucheuse sur son oncle, la révolte sans fond et un deuil à peine entamé, elle peut enfin se lâcher un minimum avec ce garçon qui l’attire déjà. Comme s’il tombait à point pour lui rappeler la vérité première de cette trivialité qu’elle entend depuis la mort de Serge : la vie continue…
– Bien sûr que je me souviens de toi. Un blondinet tout maigre avec des croûtes aux genoux. Tu t’amusais à me taquiner avec des fourmis rouges… On avait quoi ? Moi, dix ans, et toi douze ? Et là tu t’imagines que je suis bien la fille de mon père : habillée en tailleur strict avec le graphique boursier des derniers résultats de Synsanto sur l’écran de mon Smartphone pour ne pas perdre de temps à un enterrement ? C’est ça que maman dit de moi ?
– Non, pas du tout, c’est moi qui me faisais une autre image de toi.
Il lève son verre en plongeant son regard dans celui de Solène.
– Une fausse image de toi… Désolé.
Le jeune homme l’observe un instant, un peu gêné devant cette assurance dont il n’avait plus souvenir. Est-elle vraiment toujours comme ça, se dit-il ? Il la trouve resplendissante, malgré les cernes du deuil, dans sa belle robe bleu roi, ses bas noirs et ses chaussures à talons plats – elle est assez grande comme ça, pense-t-il. Et il est impressionné par la masse de ses cheveux aux reflets dorés par le soleil, artistiquement ramenés en un épais chignon. Heureuse symétrie avec le sien, nettement plus modeste ? Ils échangent un bref sourire, puis elle s’éloigne vers le petit bois qui jouxte l’immense terrain de la résidence. Une claire invite à la suivre…
Serge est mort dans le coma après avoir vainement lutté contre la maladie. Depuis qu’elle s’était déclarée au printemps, il avait suivi tous les traitements avec abnégation, entouré par sa nièce dont le stage d’agronomie s’était transformé en stage d’accompagnement d’un grand malade. Les diagnostics se suivaient entre espoir et résignation, jusqu’à ce que l’inéluctable fin se précise.
Six mois. Cette force de la nature, dopée à l’optimisme et aux meilleurs crus AOC, aura été terrassée par le cancer en moins de temps qu’il aura fallu aux grands platanes de l’allée menant à la ferme pour boucler le cycle de leurs feuilles…
Lors de la veillée dans la chambre du défunt, Solène a eu la surprise de voir entrer sa mère. Sa haute taille, sa longue chevelure blond vénitien naturellement ondulée, désormais entremêlée de fils d’argent, ses vêtements amples anthracite et ses colliers mêlant turquoises et ambre brut, ses bracelets d’argent ouvragé et ses bagues néo-hippies, son parfum musqué… que de souvenirs.
Et que de désillusions. Elles ne s’étaient pas revues depuis ses dix ans, lorsque Roxane l’avait emmenée en vacances à Goa, « entre filles ». Solène avait failli se noyer pendant que Roxane prenait un cours de yoga sur la plage. Damien avait pété un câble et lui avait retiré jusqu’au droit de visite. La jeune fille n’a jamais reproché à son père cette décision radicale. Elle en veut toujours à sa mère d’avoir accepté cet incident et ses conséquences sur leur relation comme faisant partie de son karma.
« Vois-tu, Solène, avait-elle susurré d’une voix doucereuse en séchant du pouce les larmes sur les joues de sa fille, comme pour les nier. Si c’est notre karma d’être séparées dans cette vie afin de trouver chacune notre voie, nous devons l’accepter. Mais je ferai toujours partie de toi, et toi de moi. Nous nous reverrons certainement dans une prochaine réincarnation… »
Ce bullshit New Age, ce fatras d’âneries déresponsabilisantes, cet artifice commode de la « baba cool attitude » d’attribuer des choix d’adulte – du moins en âge –, à une mystérieuse force du destin, l’avait blessée au plus profond d’elle-même. Comme si son enfance s’arrêtait là, frappée au cœur par cette sentence. Certes, la fillette trouvait des excuses à sa mère, voulait à tout prix lui en trouver car s’avouer la réalité lui était trop douloureux.
Le constat des faits et le jugement viendraient plus tard, à l’adolescence, celui de l’abandon pur et simple d’une enfant par sa mère…
Accompagné d’un profond ressentiment.
Au point que lorsque Solène l’a vue entrer dans la chambre mortuaire, elle l’a saluée sèchement et ne lui a presque pas adressé la parole, malgré les exhortations de son père au pardon et à la réconciliation. Mais rien n’y a fait : Roxane n’a jamais lutté pour elle. Installée depuis des années dans sa communauté perdue au creux d’une vallée alpine, elle se consacre depuis à son nouveau compagnon, Xavier, fondateur de la communauté, que certains considèrent plutôt comme son gourou…
Et elle se veut une belle-mère attentive pour le fils de celui-ci : Jonas. Rien que de la voir passer une main affectueuse dans le dos du jeune homme lui donne de l’urticaire Et elle lui en veut d’avoir instillé en elle ce sentiment familier qui l’horripile : la jalousie…
– On se promène un peu ? Tu viens ? lui lance-t-elle en se retournant.
La résidence du Belvédère est un ancien domaine viticole qui s’étage en direction du lac Léman, sur les pentes ensoleillées de l’adret, bien exposé au sud. Son grand parc y abrite des arbres majestueux d’essences exotiques : pins d’Alep, araucarias, séquoias, cèdres du Liban. Reconverti dans l’agrotourisme, son restaurant propose un cadre enchanteur aux gens qui peuvent se l’offrir, pour l’organisation d’événements.
Sans oublier les enterrements…
Ironie du sort, Serge était justement le principal fournisseur en vins de la résidence.
Le parc est bordé d’une vigne en terrasses d’un côté et d’un petit bois de l’autre. Un petit sentier y serpente entre châtaigniers, noyers, frênes et fayards de belle taille. Solène dépose son verre sur une souche avant de poursuivre son chemin.
– Il mène où ce sentier ? demande Jonas pour rompre le silence.
– Il traverse le bois et aboutit sur les terres de Serge, répond gravement la jeune fille… enfin…
– … enfin, les tiennes, maintenant, je suppose ? précise Jonas.
– T’es bien renseigné, on dirait ? Oui, il a fait de moi son héritière…
– Et… tu vas en faire quoi ?
– Tu veux dire moi ? Une gamine de vingt-et-un ans ? Ce que je vais faire d’un si beau domaine ? Bonne question ! Je pense en confier la gestion à Carlos, le bras droit de Serge. Et mon père en supervisera l’aspect financier. Tu sais, pour l’instant, je dois encore terminer ma formation… et je n’ai plus de maître de stage…
Les deux jeunes gens se taisent un moment et continuent leur promenade. Soudain, le chemin débouche sur quelques parchets de chasselas qui plongent vers le lac. Plus loin, ils aperçoivent le corps de ferme. La vieille demeure vigneronne en calcaire blanc, la grange en planches assemblées en clin brunies par le temps, la tourelle de l’ancien pigeonnier, passion d’un légendaire ancêtre, syndic du village. Au loin, l’immense étendue bleutée du lac dominée par une couronne de sommets alpins saupoudrés de la première neige de l’année, intermède frais dans ce début d’automne pourtant doux.
– C’est encore plus beau que dans mes souvenirs, s’exclame Jonas. Quelle luminosité !
Solène contemple un instant ce paysage adoré. Son paysage. Puis son regard s’assombrit.
– Pour moi, sans Serge, ce n’est plus la même lumière…
Elle essuie quelques larmes. Elle soutient son regard et lui sourit, un peu gênée.
– Tu sais déjà où tu vas terminer ton stage ? reprend le garçon.
La jeune fille est secouée par un sanglot. Elle hoche la tête, le regard perdu vers le lac.
– Eh bien, c’est la première fois que j’y pense, figure-toi… enfin, que quelqu’un y pense pour moi, répond-elle tristement. Aucune idée…
Les yeux de Jonas semblent soudain s’animer. De l’index, il désigne un immense champ en friche, au-delà des vignes.
– Dis-moi, c’était quoi la dernière récolte ?
– Du maïs ! Il m’a mise aux machines. Avec la pente, c’était pas facile !
– Transgénique ? OGM ?
– Ben oui, Serge y croyait, tout comme papa, pourquoi ?
Le garçon s’approche d’elle par l’arrière, avant de poser délicatement les mains sur ses épaules, comme s’ils étaient soudain plus familiers :
– T’aurais pas envie de changer de registre ?
Grossi par la dernière pluie, le petit ruisseau serpente entre les champs en terrasse. Solène se souvient de ses séjours au chalet de ses grands-parents paternels, dans une autre vallée. Son grand-père s’amusait à tailler des petits bateaux en écorce pour elle. Puis il les dotait d’un bâton en guise de mât, et c’est une large feuille de cerisier sauvage qui faisait office de voile. Elle le mettait à l’eau sur le vieux bisse.
