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Au premier rang des fidèles, dans l'église de Neuvizy petit village des Ardennes, la jeune Louise, enfermée dans un terrible secret, est assise aux côtés de ses tantes Ida et Eugénie. En ce 8 mai 1936, elle attendent. L'archevêque de Reims vient consacrer leur sanctuaire. Inspiré d'une histoire vraie, ce thriller rural haletant, où meurtres, disparitions et enlèvements s'enchaînent, vous plonge dans le destin de plusieurs femmes, unies contre l'emprise destructrice de certains hommes d'Église. Le village devient alors, le théâtre d'une enquête palpitante menée par le commissaire Boulin, loin d'imaginer l'effroyable réalité qui l'attend.
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Seitenzahl: 451
Veröffentlichungsjahr: 2026
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À Pascale, mon épouse, première lectrice au quotidien et à ses précieux conseils.
Un grand merci à Madame Jocelyne Coutelot, professeure de lettres modernes, correctrice du texte.
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
Chapitre 32
Chapitre 33
Chapitre 34
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Bm1
Les timides avancées du printemps, en cette année 1752, n’avaient pas encore dissuadé l’hiver de déposer son voile blanc matinal. Les petits arbres du jardinet et les pierres grossièrement taillées de la maison de Charles étincelaient sous les premiers rayons lumineux de ce dimanche matin. Les coqs des Ardennes chantaient inlassablement. Plantées devant le muret en terre glaise du jardin, les deux Marie-Anne s'impatientaient. Charles était en retard… Quelques poules curieuses, perchées sur le portillon de bois bringuebalant, avaient l’air contrariées, elles aussi. Deux garçons du groupe se taquinaient pour s'approprier le nouveau bâton de marche taillé et décoré par le père de Pierre. Ils avaient momentanément déposé leurs sabots sur le bord du chemin pour courir plus facilement et sauter. Des vêtements propres et presque ajustés remplaçaient leurs guenilles de travail habituelles. La sérénité et l'insouciance de ce jour, pas comme les autres, leur donnaient des ailes. Ils ne travaillaient pas aujourd'hui... L’atelier de tissage avec la nouvelle machine allait cliqueter sans eux. Ils venaient d'avoir quatorze ans et si le curé de Villers-le-Tourneur donnait son accord, ils communieraient sans doute pour la grande fête de la Pentecôte. Cette journée de catéchisme et de préparation à la communion était cruciale...
Finalement, les deux étroites fenêtres de la petite maison sur la place de Neuvizy s’assombrirent de concert. Noireau, le corbeau de Charles, ne s’y était pas trompé : il vint se poser sur le piquet de la porte du jardin, chassant au passage les poules jacassantes et mécontentes. Charles traversa enfin… L'oiseau releva ses ailes pour recevoir sa première grattouille de la journée et sa première croûte de pain. La grande Marie-Anne Willot du haut de ses seize ans ne put que s’attendrir devant le sourire du retardataire et le regard perçant de son ami au plumage noir. Elle transforma son agacement en remarques amusées.
Monsieur le curé de Villers-le-Tourneur voulait commencer le catéchisme avant tierce, et ils allaient devoir accélérer le pas pour ne pas être en retard... Les six garçons et les deux amies choisirent d'emprunter la voie forestière pour rattraper le temps perdu. Noireau claudiquait en dernière position juste derrière son jeune maître. Il croassait régulièrement pour ne pas se faire oublier. Les gamins bavardaient en marchant et les deux filles multipliaient et comptaient les litanies à la Sainte Vierge. C'était leur façon de mesurer le temps de marche. Les peupliers, fiers et droits, semblaient indiquer le chemin en effaçant au fur et à mesure les filets de brume encore prisonniers dans leurs branches les plus hautes.
À mi-chemin, un grand chêne plusieurs fois centenaire scindait le sentier en deux. Tous connaissaient cet endroit ; chacune et chacun s'étaient déjà caché derrière son large tronc. Les plus intrépides l'avaient même escaladé. Mais aujourd’hui, l'arbre paraissait différent... Même Noireau avait quitté son poste de sentinelle arrière pour se percher au plus près de la lumière. Aucune lampe à huile, aucune bougie n'aurait jamais pu produire une telle clarté. Cette luminosité fascinante rendait presque transparente la couronne de lierre qui l'auréolait. Le groupe, figé devant cet éclat surnaturel, s'agenouilla d'un même élan. Ils avaient compris... Elle était là... Elle était venue à leur rencontre. Ils la voyaient, éblouissante, au centre d'un halo. Elle avait choisi leur grand chêne pour les inviter à partager sa prière... Les filles chantèrent un « Salve Regina », les garçons enchaînèrent plusieurs « Je vous salue Marie », puis d'un même cœur tous glorifièrent leur visiteuse avec un « Ave Maria ».
L'intensité de la lumière diminua progressivement jusqu'à disparaître. Les huit enfants, genoux sur le sol humide, demeurèrent silencieux pendant un long moment. Toute la famille des chênes, des charmes et des bouleaux de la prime forêt semblait figée dans la stupeur, jusqu'à ce que le pragmatique Noireau reprenne son envol pour venir se poser sur l'épaule de Charles. Les deux filles, bouleversées, se levèrent pour se jeter en pleurs dans les bras l'une de l'autre.
L'éblouissement provoqué par l'intense luminosité n'avait pas encore permis aux enfants de distinguer clairement l'offrande de Marie : une petite sculpture en bois.
– Incroyable ! je vais aller la chercher dit Jean-Baptiste, qui s’apprêtait à s'accrocher aux premières branches du chêne.
– Tu ne vas rien chercher du tout, lui ordonnèrent les deux Marie-Anne d'une même voix. Il faut prévenir monsieur le curé, il faut qu'il voie la statuette, qu'il voie... où la Vierge Marie nous a gratifiés de sa présence. On est terriblement en retard !
Les enfants reprirent leur marche sans ne plus vraiment se presser...
Marie-Anne Lefèvre poussa la porte de la grande salle, se retourna, et fit un signe embarrassé à ses amis silencieux restés sous un marronnier dans la cour. À l'évidence, le temps du rassemblement pour les enfants de Buisonwé et de Neuvizy était terminé. Le Père Pierre-Marie avait sans doute commencé la célébration de la messe dominicale. Ils s'approchèrent de la petite église plantée sur son promontoire de verdure et entrèrent dans le silence de l'élévation. Le moment était mal choisi... Un enfant de chœur fit résonner à trois reprises les clochettes de l'Eucharistie. L'assemblée s'agenouilla et répéta à plusieurs reprises les mots du prêtre : « Ecce Agnus Dei. Ecce qui tollit peccata mund ». Sous les regards étonnés des fidèles, les huit enfants restèrent à genoux pendant toute la durée de la messe. L'église se vida dans un calme inhabituel. Le traditionnel bourdonnement des retrouvailles d'après l'office resta figé dans la curiosité et les interrogations. Les enfants de chœur si souvent dissipés sortirent, eux aussi, sans interrompre le déconcertant recueillement de leurs amis de Neuvizy. Seul, le curé était encore présent dans la sacristie. Lorsqu'il réapparut dans le chœur, il se dirigea vers le tabernacle sans se retourner. Chaque jour, il devait remplir d'huile, la lampe rouge qui indiquait la présence du Christ.
Marie-Anne Willot se leva et traversa l'église en direction de l'autel. Elle interpella le Père Pierre-Marie.
– Monsieur le curé ! Nous devons vous parler...
– Si c'est pour expliquer votre absence au catéchisme de ce matin, je crains qu'il soit un peu tard...
– Oui et non ! C'est à cause « d'Elle ». Elle est venue nous voir !
– Qui Elle ? Marie-Anne, je te prie de t'expliquer clairement, je ne vois pas où tu veux en venir.
– La Vierge Marie, monsieur le curé !
– Marie-Anne, tu es dans le chœur d'une église... tu ne peux pas mentir aussi légèrement et avec autant d'assurance. Tu vas devoir te confesser !
Le groupe s’était rapproché, et Pierre Pasquier prit la parole.
– Elle ne ment pas, monsieur le curé ! Nous étions tous présents. Marie était là, dans la lumière… elle nous souriait.
Le curé baissa la tête en se dandinant sur quelques pas.
– On ne peut pas rester ici, dit le curé, en élevant la voix.
Il fit un geste de la main en direction de la sacristie.
L'odeur du bois et un silence embarrassant régnait dans la grande pièce recouverte de chêne du sol au plafond. Le Père Pierre-Marie, appuyé contre les larges tiroirs où reposaient ses étoles de cérémonie, scrutait un à un les visages des huit enfants. Suspicieux, il s'adressa à l'autre Marie-Anne...
– Et toi, Marie-Anne ! Tu l'as vue ?
– Oui mon Père, elle était là ! Marie flottait devant le grand chêne, souriante et lumineuse. Elle nous a laissé une faveur : une sainte sculpture.
– Où se trouve cette sculpture désormais ? demanda le curé d'un air grave.
– Elle est restée là, où Marie l'a déposée, dans le chêne, à une hauteur d'environ une toise et demie.
– Je passe au presbytère chercher ma cape et mon bâton... Vous allez me conduire au pied de votre grand chêne ! intima l'abbé.
Le petit groupe s'enfonça dans la forêt en récitant des « Je vous salue Marie » en chapelet. Le prêtre accompagna les enfants dans leurs prières. La marche, trop rapide pour Noireau, l'obligea à se laisser pousser par le vent. Il arriva le premier et se percha sur sa branche du matin, à seulement une demi-toise le la statuette toujours en place.
Ils n'étaient plus huit, mais neuf, à prier agenouillés devant l'arbre majestueux. Tous fixaient la statuette en espérant une nouvelle visite divine. Le temps s'était arrêté... Ce fut l'obscurité de la fin du jour qui rappela à la réalité les premiers pèlerins de Neuvizy.
L'abbé Pierre-Marie reprit son bâton et le chemin de Villers le Tourneur après avoir longuement parlé aux jeunes Neuviziens. Il les avait invités à la plus grande discrétion, c'est un secret que l'on partage avec Marie, avait-il conclu. Lui, allait commander au menuisier du village un coffret pour y déposer en sécurité, la précieuse relique.
Soixante-six ans plus tard...
D'un pas lent, réglé sur celui de Charles, le petit groupe de fidèles dirigé par le jeune abbé Sommé parcourait une fois encore le chemin du grand chêne. À soixante-dix-huit ans, Charles, appuyé sur sa canne, marchait difficilement. Depuis combien de temps n'avait-il pas emprunté ce sentier qu'il ne reconnaissait plus. Sans doute, le garde champêtre l'avait élargi pour faciliter le passage des pèlerins. Charles n'en pensait rien... du reste, il ne parlait plus, ou alors très rarement. Ses yeux souvent noyés par les larmes racontaient pour lui. À plusieurs reprises, il arrêta sa marche pour se retourner. Il surveillait... il attendait sûrement un ami au plumage noir ; qui sait...
– Où est le chêne ? questionna Charles, étonné.
– Il a subi les affres de la tempête de 1815, on a dû le couper, justifia l'abbé Sommé.
Charles ne répondit rien.
L'abbé expliqua que la croix toute fraîchement élevée à l'endroit du grand arbre allait éternellement symboliser l'endroit où Marie apparut un dimanche matin d'avril. Il remercia également, avec beaucoup d'admiration et de respect, l'initiative héroïque du maréchal-ferrant qui cacha, en 1782, la statue miraculeuse, avant l’arrivée des agents de la révolution.
Les fidèles déposèrent leurs fleurs au pied du calvaire et tous s'agenouillèrent. Charles resta debout pour mieux scruter le ciel et les hautes branches des peupliers les plus proches ; qui sait ?
Le bourg de Neuvizy, avec ses deux cents habitants et ses cinq cents poules, vivait depuis plusieurs décennies au rythme des flux incessants de pèlerins et de religieux. Un écrit officiel de l’autorité ecclésiastique de l'époque, s’exprimait ainsi : « Des boiteux ont marché droit, des muets ont recouvré la parole, des sourds l’ouïe, des possédés ont été délivrés et plusieurs aveugles ont été favorisés par l’intercession de Notre-Dame de Bon Secours ».
La petite chapelle de bois exposait dans son chœur un trésor inestimable, et ne répondait plus aux exigences de sa nouvelle position. C'est sous l'impulsion de l'ambitieux chanoine Nicolas Valentin, que le quatre mai 1865, devant plusieurs milliers de pèlerins, fut posée la première pierre de la future église. Son projet était simple, il voulait modestement offrir à Marie, un sanctuaire architectural digne de la cathédrale de Paris... La quasitotalité du monument fut terminée fin 76.
Le dérèglement des intelligences humaines pendant la Première Guerre Mondiale passa aussi par le pillage systématique des églises ; Notre-Dame de Neuvizy n'y échappa pas. Ses cloches et tous ses cuivres furent transformés en armes de guerre par les Allemands.
C'est avec beaucoup d’amertume qu'Ida et Eugénie Masures quittèrent la Marne et la charcuterie de leur frère, elles le secondaient dans son quotidien de commerçant. Tous les trois ne s'étaient jamais quittés. Jules le célibataire endurci s'était décidé à se marier avec Marguerite Dussois, une tenancière de café. Les deux sœurs ne souhaitaient pas cohabiter avec cette femme, veuve de guerre, arrivée de nulle part ; elles choisirent de partir aux premiers beaux jours de l'année 1930. Jules avait acheté, à leur demande, une grande maison à Neuvizy.
Habiter à moins d'un kilomètre du lieu où la sainte Marie était apparue, était pour elles une opportunité de se rapprocher de Dieu et d'apaiser leur rancœur. Marguerite, la future femme de Jules, n'était pas seule au monde, elle avait trois garçons, tous en apprentissage, et une petite Louise de huit ans. D'un commun accord, la gamine suivit Ida et Eugénie dans les Ardennes. Les deux sœurs s’étaient engagées à lui offrir l’éducation culturelle et religieuse qu’elle n’aurait pu recevoir dans l’agitation et le labeur de la charcuterie de Mareuil-sur-Aÿ.
La consécration de l'église de Neuvizy par le Cardinal de Reims, un nommé Emmanuel Suhard, avait été repoussée à plusieurs reprises. Finalement, la date du samedi 15 août 1936 avait été retenue, elle correspondait à l'Assomption de la Vierge. La cérémonie s'annonçait grandiose et inoubliable... Ils attendaient plusieurs milliers de fidèles.
À six heures de l'après-midi, la veille du grand jour, Ida peaufinait encore les dentelles des immenses surplis du diocèse de Mézières. En même temps, elle surveillait et couvrait de conseils exigeants trois autres tables, où plusieurs jeunes femmes, dont sa sœur, défroissaient et lissaient des soutanes de toutes tailles et de toutes couleurs. La repasseuse officielle de l’évêché des Ardennes devait aussi contrôler et maintenir à bonne température les fers dormants sur deux cuisinières rosies par le feu. L'animation dans la grande pièce principale était extrême et la chaleur de l'été ajoutait une difficulté supplémentaire, accablante. Ida savait qu'Hector et son cheval Princesse, les ramasseurs de plis comme elle les appelait, ne tarderaient plus. Il fallait s'activer, mais surtout pas aux dépens de la qualité du travail. Ida était très pointilleuse : une perfectionniste au service de Dieu. La petite Louise, sous l'autorité d'Eugénie, classait et déposait, au fur et à mesure, les ballots sur des clayettes. Chaque clisse d'osier tressé était recouverte d'un drap brodé à l'effigie de chacun des diocèses.
– Ida, Ida ! Hector arrive, j'ai entendu Princesse ! clama Louise dans l’inquiétude, la gamine était consciente du retard accumulé par les repasseuses.
– Eh bien, il va attendre un p'tit peu... Sors le retrouver ! Invite-le à prendre un café et un verre de goutte. On en a plus pour très longtemps !
Hector fit une entrée bougonnante dans l'antre surchauffée des sœurs Masures. Il n'eut pas le temps de développer son dépit... Ida l'apostropha d'un ton directif...
– Sers-toi un café, au lieu de râler ! Tu sais où se trouve la goutte... et le foin pour Princesse. Tout sera terminé avant qu'elle ait fini de manger son fourrage ! On fait de notre mieux, au plus vite...
Totor s'approcha de l’imposante cafetière et se servit une grande tasse. Certes, Hector n'ignorait pas l'emplacement des bonbonnes de mirabelle sous l'escalier derrière le rideau jaune. Il se versa une grande rasade de gnôle dans son café.
– Il fait trop chaud chez toi, je vais boire mon champoreau dehors... Le charretier avait retrouvé son sourire derrière sa volumineuse moustache, et Ida un peu de sérénité. Il se resservit de l'alcool de mirabelle à plusieurs reprises en prétextant quelques futilités mensongères...
– Totor ! ne bois pas trop de goutte ! Tu as encore beaucoup de chemin ce soir... lui dit Ida sans ménagement.
– Ne t'en fais pas mon Ida ! Princesse connaît la route aussi bien que moi...
Ida prit quelques instants de repos adossée au tilleul de Léonie de l'autre côté de la rue. Soulagée, Ida écouta le petit trop de Princesse qui s'éloignait en emportant le précieux chargement. Louise rejoignit sa tante en sautant irrégulièrement de pavé en pavé comme sur une marelle.
– Ma p'tite Louise ! On a encore du pain sur la planche... Il faut remettre la cuisine en ordre, et préparer la soupe. Tu n'as pas oublié que ce soir, le Père Jacques t'attend pour confesse.
Louise s'arrêta de sautiller.
– Non, je n'ai pas oublié, mais je n'irai pas...
– Comment ça, tu n'iras pas ? Je te rappelle que demain, nous communierons à la messe du Cardinal. Moi, j'irai me confesser à matines.
– Je n'irai pas, répéta Louise.
– Qu’est-ce qui te prend ? Quelle mouche t’a donc piquée ? Ce soir, à neuf heures, tu iras te confesser. Un point, c’est tout. Je ne te le répéterai pas…
Louise ne répondit rien et traversa le jardinet pour aller prêter main forte aux femmes rougies par la cadence du rangement et la chaleur. Elles déplaçaient tables, étagères sur pied et paniers de toutes tailles, pour passer la large loque dans tous les coins. Petit à petit, l’atelier de repassage reprenait sa vraie fonction de lieu de vie principal. Eugénie, sur une planche à côté de l'évier en pierre, avait commencé l'épluchage des légumes pour la soupe du soir.
Avant que repasseuses et voisines de bonne volonté ne retournent vers leurs foyers, Ida, pour les remercier, leur proposa un verre de Champagne sorti de la fraîcheur de la cave. La majorité de ces dames découvrit cette boisson pétillante et surprenante. C'était Jules, le fournisseur régulier du fameux vin champenois. Nombre de ses clients de Mareuil possédaient des vignes, et pour de multiples raisons offraient souvent des bouteilles de vin à leur ami charcutier.
La grande table en chêne avait retrouvé sa place au centre de la pièce. Assiettes, couverts et ronds de serviettes avaient été bien alignés par Louise. Chacune attendait le signal de la maîtresse de maison pour que l'on serve le repas.
Ida avait l'habitude de se lever avec le soleil. Sa première prière, aux pieds de Marie posée sur le grand bahut de la cuisine, était chaque jour un moment privilégié. Elle demandait et recevait tous les matins, le courage et la joie qu'elle sollicitait. Cette journée, tant attendue, s'annonçait exceptionnelle. Le Cardinal de Reims en personne venait consacrer leur église. Ida n'avait aucune raison d'être préoccupée, cependant une ombre insidieuse ne quittait pas son esprit. L'attitude de Louise, refusant de se confesser hier soir, la contrariait. Comme à son habitude, elle ne s’appesantit pas sur son sort et prépara énergiquement la table du petit déjeuner. La maîtresse de maison déposa avec soin les vêtements du dimanche de Louise sur deux chaises. Finalement, elle aimait bien cette gamine, envoyée par Dieu sait qui…
Louise ne rayonnait pas comme à son habitude, Ida lui avait pourtant assuré que sa nouvelle robe lui allait à merveille. Elle donnait la main à Eugénie en marchant dans les pas de sa grande tante. Plus elles s'approchaient de l'église, plus sa main se faisait fuyante, et plus sa tête s’inclinait.
Les deux femmes et la jeune-fille se frayèrent difficilement un chemin au travers des groupes de fidèles. Certains avaient parcouru une longue route pour assister à la consécration de Notre-Dame. Beaucoup se sentaient, en toute simplicité, des hôtes privilégiés. La ferveur de tous ces fidèles récitant sans relâche des « Je vous salue Marie » gagnait tout le village. Ce ronronnement d’amour, cette dynamique collective exceptionnelle, invitaient chacun à la sérénité et au recueillement.
Devant la porte de l’église, Marcel, le garde Suisse du village, coiffé de son bicorne noir et armé d’une impressionnante hallebarde ainsi que de son épée, montait la garde au milieu des premières volutes d’encens, maladroitement attisées par des enfants de chœur surexcités. Son rôle aujourd'hui était très officiel et valorisant. Il laissa passer Ida et ses deux accompagnantes d'un geste de la main, sans trahir la moindre familiarité. Marcel était l’époux de Léonie, la patronne de la ferme d’en face chez Ida. Plus souvent qu’à son tour, le bedeau passait par la maison des deux sœurs… sans jamais refuser une mirabelle maison.
Ida, Eugénie et depuis peu Louise étaient des paroissiennes privilégiées. Elles avaient des places réservées au premier rang, certifiées par des plaques de cuivre gravées à leurs noms.
Était-ce une initiative personnelle... ou bien, se pliait-il, aux règles du protocole ; le cardinal Suhard, arrivé en toute discrétion, s’échappa pour saluer personnellement les chanoines, les moines et les moniales déjà installés dans les stalles du chœur. Puis, il se dirigea vers les fidèles du premier rang, là où siègent habituellement les personnalités locales des communautés religieuses ou politiques…
Mais la première sur le banc ne représentait aucune de ces communautés. Loin d'être déçu, il s'approcha avec un large sourire.
– Comment t'appelles-tu ?
– Louise ! Mon... mon... ? Elle ne savait quels mots employer.
Ida lui souffla discrètement.
– « Monsieur le Cardinal... », tu dois t'agenouiller et déposer tes lèvres sur la bague bleue.
Excusez-la, Monsieur le Cardinal. Elle est très impressionnée, et surtout peu habituée...
– Et vous, quel est votre nom de baptême ?
– Ida, Monsieur le Cardinal.
– Votre Sainte Patronne était très soucieuse de la beauté de la maison de Dieu... Je suis sûr que cette qualité vous sied également ; eh bien, ma chère Ida, sachez que votre fille est pardonnée. Il est vrai que tout ce protocole est très exigeant, il l'est pour moi aussi ! Mais ça, il ne faut pas le dire... chuchota-t-il en souriant.
– Ce n'est pas ma fill... !, Ida se reprit et se tut.
Elle baisa le saphir cardinalice et se signa... Le prélat ne s'attarda pas et se rapprocha des Pères Jacques Daudet et Dominique Laroche restés en retrait. Dans les minutes qui suivirent, la cloche de sacristie, dite « Ave Maria », actionnée par le Suisse, fit naître une grande vague silencieuse de recueillement, qui se répandit bien au-delà de l’enceinte de l’église. Le cortège s'avança doucement dans l'allée centrale en chantant une première prière à la Vierge. Marcel, dans son habit amarante et coiffé du bicorne des grandes occasions, marchait en tête, suivi des grands clercs vêtus d’aubes blanches, des enfants de chœur en soutanes rouges et des prêtres. Le Cardinal de pourpre vêtu fermait la marche en bénissant les fidèles sur son passage. Sur le parvis, en se retournant par alternance, le chef de l’Église régionale lut un long préambule expliquant, entre autres, la façon dont l’Église s'était diffusée sur terre depuis son origine, puis il procéda à l’aspersion des murs extérieurs de l'imposant monument. La messe fut un merveilleux moment de fraternité : dans le chœur, dans les travées, et sous le soleil de Neuvizy, où, faute de pouvoir prendre place dans la nef, de nombreux pèlerins priaient à genoux sur les pavés brûlants.
La communion fut annoncée par le Père Jacques. Ida fut la première à se lever et à se déplacer, entourée par Louise et Eugénie. Leurs positions dans le premier rang les obligeaient chaque dimanche à lancer la procession de l'eucharistie. Agenouillées sur la marche de l'estrade, les mains jointes appuyées sur la barrière de bois sculptée, Ida releva la tête et ouvrit légèrement la bouche pour accueillir le pain consacré. Le Père Jacques, ciboire dans la main gauche, saisit une hostie, et tout en fixant Ida dans les yeux, prononça les deux mots censés enlevés tous les péchés du monde : « Corpus Christi ». Le jeune clerc déplaça sa coupelle dorée sous le menton de Louise ; elle ouvrit les yeux. Le prêtre se déplaça devant la jeune fille, saisit l'hostie, la leva ostensiblement, prononça les mêmes mots, mais fit un pas de côté sans déposer le corps du Christ sur la langue de Louise. Il venait de refuser la communion à l'enfant... Vexée et offusquée, Ida sortit brutalement de son recueillement et retourna à sa place en maintenant la fillette par les épaules devant elle. On devait l'observer… La repasseuse s'agenouilla quelques instants pour valider publiquement sa prière et minimiser l'incident. Elle se glissa sur le banc au plus près de Louise et chuchota en baissant la tête.
– Sais-tu pourquoi, il ne t'a pas donné la communion ?
– Je ne suis pas allée à confesse... c'est peut-être pour ça.
– Certainement, répondit Ida. On en reparle à la maison...
Le temps de la communion fut interminable. La fête tant attendue était devenue ennuyeuse. Ida, contrariée, s'impatientait au milieu de cette foule touchée par l'Espérance et la sérénité. Pourquoi ne veut-elle plus se confesser ???
Telle fut la question posée à Louise une partie de l'aprèsmidi, sans réponse... Elle était fuyante et s'enfermait dans un mutisme anormal. Cette brusque obstination ne lui ressemblait pas. Ida ne jugea pas nécessaire de lui infliger, une autre obligation religieuse. Elle remplaça les traditionnelles vêpres de seize heures par un moment de lecture. Eugénie retrouva son tricot et la maîtresse des lieux, ses cahiers, ses carnets de vie comme elle disait. Ida aimait écrire. Chaque jour, elle confiait à ses récits son travail, ses moindres pensées, bonnes ou mauvaises, ses prières, ainsi que ses projets, futiles ou essentiels, à court ou à long terme. Elle évoquait souvent son frère Jules, qu’elle vénérait et aimait pardessus tout. Toutes ces belles-lettres très détaillées étaient destinées et désormais dédiées à son fiancé Anatole, décédé sur le front quelques jours avant l’armistice.
Louise l’interrompit pendant qu’elle écrivait, et, à voix basse, lui souffla dans le creux de l’oreille :
– Lundi soir, j'irai me confesser !
Ida se leva, rangea, cahiers, encrier et plume, et déclara qu'elle allait faire du café et du pain perdu...
Au grand dam d'Ida, la soupe et les restes du lapin de fête avait été servis plus tôt qu'à l'habitude. Elle trouvait l'horaire de confession bien trop tardif pour une jeune-fille de douze ans, et maugréait à voix basse. Ce soir, Louise avait rendez-vous avec l'absolution à neuf heures moins le quart. Elle avait débarrassé la table, s'était lavée les mains à la pompe et avait réajusté sa queue de cheval avant de partir. Ida n'était pas sereine et s'interrogeait toujours sur les réticences de sa Louli, comme elle l'appelait affectueusement. Elle se décida donc à la suivre, discrètement, jusqu'à l'église. Sur le parvis, Louise croisa sa meilleure amie Blanche sans s'arrêter et sans même la regarder. Elle poussa la lourde porte en chêne restée entrouverte et pénétra dans le grand édifice presque sombre. Etonnamment, le grincement des serrures résonna dans le silence du soir.
Ida avait soulevé un pan de sa longue jupe noire pour accélérer le pas et parcourir les cinq cents mètres séparant l'église de sa maison.
– Alors, tu es rassurée ? demanda Eugénie en accueillant sa sœur.
– Oui et non ! J'ai trouvé surprenant la fermeture à clé des deux portes, juste après l'arrivée de Louise.
– Tu te fais des idées ! Le Père Jacques, passé une certaine heure, ne reçoit plus personne, c’est tout. Ses journées sont longues, épuisantes. Franchement, ça ne m’étonne pas…
– Tu as probablement raison !
– J'ai préparé du café ! proposa Eugénie.
Elle posa rapidement deux tasses en faïence fleurie sur un coin de la grande table et versa le liquide noir fumant sur les sucres. Ida, déjà assise, se leva d’un bond… Son attitude surprit Eugénie.
– Que se passe-t-il ?
– J’y vais. J’ai une mauvaise intuition, je veux en avoir le cœur net. Elle se dirigea vers sa chambre et décrocha d’un vieux clou planté dans la poutre, la clé de la sacristie. Cet accès privilégié lui avait été confié pour l’entretien de l’église, et le repassage des surplis. Ida aimait marcher, le soir, sur le sentier de la Vierge, simplement accompagnée des dernières bribes de lumière rosée perdues là-haut dans les arbres. Jamais, elle ne se rendait sur « le lieu », elle ne voulait pas s'imposer auprès de Marie et coupait souvent à travers champs pour rentrer. Elle priait, simplement, humblement.
Mais ce soir, Ida contourna l'église de l'autre côté, vers la sacristie, sa jupe dans une main, une clé dans l'autre.
Elle traversa la grande pièce sans allumer la bougie toujours rangée sur le sol de la première penderie. Ida connaissait parfaitement les lieux. Elle s’avança dans l’obscurité, sur la pointe des pieds, sans faire craquer le vieux plancher de chêne. Elle savait la porte menant au chœur grinçante ; elle l’ouvrit lentement. Tête basse, sans oublier de poser un genou à terre devant la lumière rouge scintillante, elle longea l’autel. Du collatéral, l'alignement des colonnes de la nef cachait le confessionnal. Elle aurait voulu se rapprocher au plus près pour s’aplatir derrière le dernier contrefort, mais elle avait entendu des gémissements d'adulte et reconnu la voix du Père Jacques. Ida, une main sur sa bouche pour ne pas crier, ne pouvait plus bouger. Prostrée, adossée contre un mur du transept tapissé d'ex-voto, elle apercevait la forme fluette d'une fillette à genoux devant la porte ouverte de l'isoloir. Ida sentit son cœur s'emballer et ses forces l'abandonner, elle affrontait l'impensable, l'inconcevable, l'indicible.
Il recommença...
– Allez Louise, applique-toi ! Dieu est sur le point de te pardonner... C'est bien ma cocotte.
Le curé gémit une nouvelle fois.
– Arrêtez ! hurla Ida. Vous êtes devenu fou Père Jacques ; qu'avez-vous demandé à Louise ?
Ida attrapa sa protégée par le bras et l'arracha brutalement de l'étau formé par les jambes dénudées du confesseur.
– Je lui apprends la vie, tout simplement... et elle aime ça, demandez-lui ?
– Vous êtes un monstre. Un animal maléfique. Une créature de Satan. Je n’ai même pas de mots pour vous qualifier… Quelle honte ! Vous, qui parlez de l’amour de Dieu et de l’amour du prochain chaque dimanche à la messe… Foutaises !
À court de mots et d'arguments, les deux mains en avant, Ida se jeta comme une furie sur le prêtre qui bascula de son tabouret et chuta violemment dans le fond de sa loge. La repasseuse eut un temps de sidération avant de tirer Louise vers la nef au travers des chaises et des prie-Dieu.
– Tu ne vas pas t'en sortir comme ça, Ida Masures ! cria l'abbé dans la résonance du transept.
Déjà presque arrivé dans le chœur, le prêtre avait été plus rapide qu'elles et fermait d'ores et déjà le passage vers la sacristie. Ida serrait la main de Louise. Stoïque devant la cloche Ave Maria, la soutane complètement ouverte par la proéminence de son ventre, l'homme impudique d'une cinquantaine d'années regardait fixement la femme et la fillette. Par principe, Ida posa une main sur les yeux de Louise.
– Ne regarde pas ce gros porc, ma Louli. Sois rassurée, il ne te touchera plus, je te le promets.
Blottie contre sa tante, la petite tremblait et ravalait ses larmes en silence.
– Quand je pose ma main sur ta tête, tu cours sans te retourner et tu vas te cacher dans le fond de l'église... chuchota Ida.
Louise acquiesça en raidissant son cou contre le chemisier blanc de sa tante, puis au signal, bondit pour s'engouffrer dans le déambulatoire. Le Père Jacques ne quittait pas son interlocutrice des yeux, il s'approchait lentement.
– Eh bien, madame Masures, que fait-on à présent ? On oublie tout, et chacun rentre se réfugier dans un sommeil réparateur et charitable... ou alors ?
– Ou alors, quoi ? rétorqua Ida.
– Ou alors, tout va devenir très difficile pour vous et votre protégée, voire insupportable. Personne ne vous croira... Vous allez souiller définitivement la vie de Louise et de surcroît, vous allez perdre votre titre de repasseuse officielle du canton. C'est à vous de choisir ? À moins que vous ne deveniez très gentille avec moi ! Dans quel cas, vous n'aurez pas à le regretter.
Digne, le regard fixe, Ida ne semblait pas craindre l'homme qui s'avançait irrémédiablement. Elle entendait désormais sa respiration rapide et irrégulière, toute proche... Il fit un dernier pas et glissa son index sous le menton de la repasseuse.
– Je suis sûr que tu as choisi la meilleure formule, n’est-ce pas ?
Elle ne répondit pas. Brusquement, elle tourna la tête pour se dégager de ce doigt devenu douloureux. D’un pas vif sur le côté, elle tenta de s’éloigner, mais il la retint fermement par la manche bouffante de son chemisier. Déséquilibrée, Ida tomba sur les genoux. Il la ceintura instantanément par-derrière et les deux mains sur sa poitrine se coucha sur elle. Neutralisée par le poids du curé, elle ne bougeait plus. Elle sentait ses mains...
– Je pense que tu ne m'as pas bien compris, lui susurra-t-il à l'oreille. Tu as tout à gagner en te montrant gentille et compréhensive...
Il s’interrompit, hurlant de douleur. À quelques mètres, Louise brandissait le grand éteignoir de cierges, levé bien haut… et s’apprêtait à frapper de nouveau l’abbé.
– Fille de putasse, tu ne perds rien pour attendre ! hurla l’ecclésiastique en se tenant la tête.
Cependant, il put éviter un second coup et saisir la perche abattue par Louise. Le curé se redressa en libérant le haut du corps d’Ida, qui en profita pour se dégager de l’étreinte et s’élancer vers les marches de la chaire. Un silence fétide régnait dans l’église. Accroupie sous le pupitre, le menton posé sur les genoux, Ida respirait lentement pour conserver son calme. Elle ne l’entendait plus… Où était-il ? Que préparait-il pour arriver à ses fins ? La lucidité d’Ida s’effilochait peu à peu. Comment allaient-elles échapper aux griffes de la violence… et de la perversion ? Soudain, elle entendit le claquement sec d’une sandale sur la première marche de l’estrade, une gifle sonore. Il montait.
– Sors de là ! récupère la gamine et rentrez chez vous !
– Menteur !!!
Ida se releva et dans un geste désespéré se jeta sur le curé arrêté à mis hauteur de l'escalier. La chute dans l'escadrin en granit fut fulgurante. À chaque marche, le crâne de l’abbé résonna d’un bruit sourd, effroyable. Il ne bougeait plus… Figée, elle resta bras étendus sur le sol du transept. Ses jambes chevauchaient un torse nu, sa jupe recouvrait un visage... Pétrifiée, elle n'arrivait plus à se mouvoir.
– Ida, tu es blessée ?! s’exclama Louise, la voix tremblante d’inquiétude.
– Non, je ne crois pas… mais le curé, peut-être. Louise se jeta dans les bras d’Ida avant même qu’elle ne se soit complètement redressée. La petite éclata en sanglots.
– C’est fini, ma chérie, murmura-t-elle en caressant doucement ses cheveux.
Ida devait désormais se retourner et affronter la terrible réalité, mais elle n’en finissait pas d’embrasser Louise, de l’étreindre. Ce moment de tendresse semblait volé à l’horreur, un répit fragile qu’elle aurait voulu prolonger indéfiniment…
L'homme dépenaillé, la tête sur le sol, les jambes en l'air, figées sur les premières marches, faisait montre d'un calme inquiétant. Ida essaya en vain de libérer les deux pans de sa soutane coincés dans son dos, elle voulait recouvrir sa coupable nudité. Elle envoya Louise quérir une tenue rouge d'enfant de chœur dans la première armoire de la sacristie, et par la même occasion lui demanda de rapporter la bougie, les allumettes et le petit chandelier toujours posé sur la table.
– Je vais essayer de le tirer et de l'allonger au pied de la chaire, assura-t-elle.
La petite s’éloigna lentement. Ida fit abstraction de ses craintes, oublia la bienséance de son éducation et puisa dans l’impensable la force nécessaire pour glisser le curé dans une position moins avilissante. Elle ne vit pas Louise s’approcher, mais l’entendit hoqueter entre deux sanglots lorsqu’elle atteignit le niveau du chœur.
Elle portait une soutane amarante sur un bras et tenait un bougeoir dans l’autre. La jeune fille craqua maladroitement plusieurs allumettes avant de parvenir à allumer la bougie. Sa tante, debout près du corps, ne quittait pas la lumière des yeux. Son regard, perdu, trahissait un abominable questionnement : Que s’était-il vraiment passé avec cet être abject ?
Elle se reprit...
Ida glissa le vêtement rouge sur le bas-ventre du curé, puis s'accroupit pour poser son oreille sur la poitrine dénudée.
– Son cœur bat, il respire doucement. Il s'est certainement assommé en tombant.
Ida se releva, serra de nouveau Louise dans ses bras, puis lui prit la main. Le grand édifice était désormais plongé dans l’obscurité profonde. La repasseuse et sa protégée traversèrent l’église à la lueur vacillante d’une bougie.
Folle d’inquiétude, Eugénie accueillit sa sœur et Louise avec une multitude de questions... sans réponse. L'attitude fermée d'Ida n'était pas pour la rassurer
– Tu es partie sans finir ton café, la tête pleine de soupçons inexprimés, une heure plus tard, tu reviens avec la petite : ton chemisier est déchiré, ton chignon en bataille, ta jupe couverte de poussière... Vous êtes toutes les deux pâles comme des linges. J’ai tout de même le droit de vous poser quelques questions !
– Pour l'instant, fais chauffer de l'eau et sors la grande bassine pour la toilette de Louise ! demanda Ida d'un ton gentil, mais autoritaire.
Eugénie prenait doucement conscience de la situation assurément délicate. Elle se tut et exécuta les ordres de sa sœur.
Lorsque la grande bassine fumante fut prête devant l'évier, Ida se rapprocha de la petite.
– Déshabille-toi ma Louli ! Je vais t'aider. On va laver tout ça, dit-elle avec un premier vrai sourire.
Louise retira ses chaussettes et sa robe...
– Tu n'avais pas mis de culotte ?
– Si ! répondit la petite.
– Où est-elle ?
– Sur le prie-Dieu du confessionnal... Il est passé derrière moi et me l'a retirée. Il dit toujours, que c'est un linge impur pour la confession.
– L'ordure ! cria Eugénie qui commençait à comprendre.
Ida frotta Louise au savon de Marseille avec plus d'énergie qu'à l’accoutumée, sans un mot... son esprit était ailleurs. Elle l’essuya avec la même vigueur.
– Mets ta chemise de nuit et va vite te coucher ! Essaye de dormir sereinement, tu ne crains plus rien désormais. Ce soir, on oublie la prière...
Les deux femmes rangèrent la grande pièce en silence. Eugénie attendait plus de détails sur les circonstances, mais n'en reçut pas. Ida prépara son encrier, sa plume et sortit son dernier cahier. Elle se tourna vers sa sœur.
– En quelques mots, nous avons été agressées par le Père Jacques. Je n'ai pas le courage, ni la force de t'expliquer dans le détail la violence de ce monstre, et ce qu'il a fait endurer à Louise.
Sa voix se noua, devenant inaudible. Quelques larmes glissèrent sur ses joues, mais la femme forte reprit rapidement ses esprits et retrouva une parole claire.
– Je vais tout écrire dans mon journal. Tu pourras le lire dans le détail. Ce sera plus simple pour moi et plus clair pour toi.
Assise le dos aux rondins de bois déjà prêts pour les premières flambées d'octobre, Ida réfléchissait plus qu'elle n’écrivait. L'épisode calamiteux, du sous-vêtement de Louise jeté dans le confessionnal, la contrariait infiniment. Elle réfléchissait... L'évidence de devoir récupérer cette culotte devenait de plus en plus logique, et puis, laisser sans soins un être humain inanimé, même monstrueux, ne lui ressemblait pas. Elle savait dans son for intérieur que le Père Jacques était gravement blessé. Son expérience d'infirmière sur le front de Verdun lui avait appris à préjuger de la gravité des blessures. Sa décision était prise.
– Eugénie, enfile un gilet sur ta chemise ! Tu vas m'accompagner à l'église ! Je te retracerai les circonstances de l'accident et le calvaire de Louise sur le chemin.
Ida était sûre d'elle, la porte était fermée à double tours. Cependant, elles n'eurent qu'à la pousser pour pénétrer dans la sacristie. Pliée en deux devant la première penderie, Ida cherchait en vain la bougie et les allumettes.
– C'est, ce que tu cherches ? demanda Eugénie.
La luminosité de la lune filtrée au travers de l'unique fenêtre de la grande pièce laissait entrevoir la bougie et les allumettes posées sur la table. Ida se retourna et attrapa le petit cierge posé sur le bougeoir.
– Il est encore chaud, la cire coule encore. Quelqu'un est entré ici après notre départ, assura-t-elle.
Leurs premiers pas dans la pénombre et le silence de la nef furent paralysés par le bruit sourd d'une porte claquée violemment. Eugénie se serra contre sa sœur qui l'écarta fermement. Une personne venait de sortir côté parvis.
– Pourtant, je suis sûre que les issues du portail étaient fermées à clé. J'ai entendu les bruits de serrures, juste après l'entrée de Louise dans l'église. Décidément, je ne comprends pas ! chuchota Ida.
La frêle lueur de la bougie les guida lentement sous la croisée du transept. La couronne lumineuse se déplaça sur le visage masqué du Père Jacques allongé au pied de la chaire. Sidérées, les deux femmes s’arrêtèrent et détournèrent leurs regards. Ce masque, en tissu blanc, ressemblait assurément à la culotte de Louise.
Le curé avait une épée plantée dans le cœur...
– Il est mort ? demanda naïvement Eugénie.
Ida ne répondit pas à sa sœur. Elle posa un genou à côté du cadavre dénudé, et ôta délicatement le sous-vêtement imbriqué sur sa tête.
– Mon Dieu !
Elle se releva pour recouvrir le corps avec la soutane rouge jetée en boule sur les marches de la chaire. La poitrine ne saignait pas. Ida comprit que l'homme était mort avant que l'arme ne lui transperce le cœur. La soignante qu'elle était dans les hôpitaux de campagne pendant la guerre, ne lui laissait aucun doute : C'est la chute dans l'escalier qui l'a tué...
Elle s'assit sur la première marche pour essayer de reprendre ses esprits, mais un fort sentiment de culpabilité lui confisquait ce qui lui restait d'objectivité. Personne ne me croira... et puis, j'ai salué Blanche juste après l'entrée de Louise dans l'église ? et puis, quelqu'un est entré dans la sacristie sitôt notre départ...
– Une seule chose est sûre. On ne peut pas le laisser là, dit Ida avec autorité.
Eugénie avait délicatement saisi la chandelle posée à côté du corps et s'était rapprochée de sa sœur pour l'aider à se relever. Les deux femmes traversèrent le chœur l'une contre l'autre, elles déposèrent le bougeoir là où elles l'avaient trouvé. Ida prit soin de remplacer la bougie manquante sur le sol dans la penderie.
– On apportera des lampes à pétrole tout à l'heure, dit simplement Ida en fermant la porte de la sacristie à double tours.
– Pourquoi ? On revient ? demanda la puînée.
– On ne peut pas le laisser là. Je pensais te l'avoir déjà dit...
– Comment va-t-on le déplacer ?
– Pour l'instant, je ne sais pas vraiment, mais je vais devoir trouver un moyen. On n’a pas d'autre choix.
Les deux sœurs rentrèrent sur la pointe des pieds, pour ne pas réveiller Louise. Peine perdue, la fillette dans le noir était assise sur le prie-Dieu devant l'armoire de la grande pièce.
– Tu ne dors pas ma Louli ?
– Je n'arrive pas à trouver le sommeil, répondit la petite.
– Eugénie va te préparer une tisane, et tu vas vite au lit ! Il est déjà tard. Moi, je dois sortir... À mon retour, je veux retrouver une Louli dans les bras de Morphée.
– Et le Père Jacques, comment va-t-il ? demanda Louise.
– Ne te fais surtout pas de soucis pour ce sale bonhomme. Je m'en occupe, je vais le soigner.
Elle déposa un baiser sur la belle chevelure brune de Louise, fit un petit signe complice à sa sœur et sortit.
Dès qu'elle eut raccroché la barrière grillagée à son crochet, Youki, le chien de Léonie l'accueillit dans une effusion de signes de reconnaissance, dignes d'Argos le chien d'Ulysse. La repasseuse n'ignorait pas la charge de travail de sa voisine d'en face et savait qu'elle n'était pas encore couchée, loin de là... Ida prit un certain temps de réflexion avant de frapper à la porte de la cuisine. Youki, allongé à ses pieds, la queue agitée en éventail, s'impatientait silencieusement. Elle hésitait... sa demande était surréaliste, mais elle n'avait pas d'autre solution. Elle connaissait Léonie et sa solidarité légendaire, mais cette sollicitation-là était pour le moins inimaginable.
– Un instant ! j'arrive ! cria la fermière d'une voix étouffée.
La porte s’entrouvrit.
– C'est toi Ida ? Excuse-moi j'étais en train de passer ma chemise de nuit. Qu'est-ce qui t’amène à une heure pareille ?
Ida ne répondit rien, ses mots restèrent bloqués au plus profond de sa gorge.
– Tu n'as pas l'air d'aller... Ne reste pas dehors, entre !
Youki en profita pour se faufiler.
– Toi le chien, tu restes dehors ! Tu sais bien que tu n'as pas le droit d'entrer...
Youki sortit la queue basse sur l'ordre de sa maîtresse.
– Assieds-toi ma grande, et explique-moi tes misères !
– J'ai besoin de ta brouette à foin.
– Et, que veux-tu faire avec ma brouette astheure ?
– Transporter le corps d'un homme. C'est un accident... certainement la volonté de Dieu, mais elle est difficile à assumer.
– Tu connais mes positions avec le bon Dieu, depuis la mort de mon petit Pierre, on est plus très amis tous les deux.
Léonie redressa la tête.
– Qui est ce monsieur qui demande tant d'attention et un transport dans la brouette de Léonie ?
– Le Père Jacques !
– Le curé ?
Léonie recula doucement et s'adossa contre son grand bahut. La violence de la surprise l’immobilisa quelques instants. Elle but une gorgée de tisane...
Ida fit l'historique de la soirée dans l'église, sans minimiser la dépravation de l'homme et sans oublier de parler de l'improbable présence d'une tierce personne sur les lieux. Elle ne parla pas de l'épée, certainement emprunter à la garde-robe de son mari Suisse, toujours rangée dans la sacristie.
– Il a eu ce qu’il méritait, ce gros vicelard… Ces salopards de curés ! dit la fermière, bouleversée. Et la petite, comment va-telle ?
– Pour l'instant, elle donne l'impression d'être forte et ne montre rien... D'après ce que j'ai compris, ce n'était pas la première fois... Je ne lui ai pas vraiment posé de questions précises. On en reparlera tranquillement plus tard. Dans l’immédiat, je vais lui ficher la paix avec toutes ses horreurs.
– Dans la grange ! la brouette est dans la grange, intervint Léonie décidée. Si ma mémoire est bonne ; elle est plutôt grassouillette la vermine. On va prendre une planche pour le basculer, et on l'emporte où ? le gentil représentant du bon-Dieu, le diseur de belles paroles, le transformeur de vin en sang, on l’emporte où ? répond moi Ida !
– Chez moi !
– Tu sais, que tout ça n'est pas très catholique, excuse-moi... je voulais dire, pas très légal.
– Je n'ai pas le choix, on est dans l'urgence.
– Attends-moi deux minutes ! Je me rhabille...
Ida et Youki patientaient sous l’appentis de la grange. La fermière ne tarda pas, elle tenait une longe à la main, deux sacs de toile de jute et un drap.
– Ça peut toujours servir ! dit-elle.
– Et Marcel ? demanda Ida.
– Il a bu son grog avant d'aller se coucher, il est parti pour sa nuit... ne t'inquiète pas pour lui.
Le grincement du verrou provoqua un concert de beuglements dans l'étable toute proche.
– Les Mémères s'imaginent que c'est déjà l'heure du foin. Recouchez-vous coquines ! cria Léonie d'une voix forte. Sans succès...
La maîtresse des lieux sortit un balai de boule et son cabrouet, comme elle disait. Elle brossa énergiquement le diable en bois, puis posa, avec une feinte déférence, les sacs et la corde sur le bardeau vertical.
– Le corbillard de la honte est prêt ! conclut sarcastiquement Léonie.
Les deux femmes traversèrent la rue dans le grand silence de la nuit, simplement perturbé par le grincement aigu d'une brouette à foin et le résonnement des sabots de la fermière sur les pavés. Léonie avait compris la détresse et la fatigue nerveuse de son amie et prit autoritairement la direction de l'opération « transport d'un curé vers l'enfer ». Sa colère ne lui avait pas confisqué son sens de l'humour...
– J'avance, je vous attends derrière l'église à côté de la sacristie, dit la fermière, pensez à prendre des lampes à pétrole.
Ida et Eugénie arrivèrent rapidement sur le parvis en direction des portails centraux étonnamment fermés, les deux portes latérales l'étaient aussi. Elles avaient pourtant entendu une personne sortir sans aucun bruit de serrure. L'inquiétude, la crainte et le mystère s'épaississaient...
Les trois femmes se retrouvèrent devant la sacristie.
– J'ai bien l'impression que mon cabrouet est trop large, si tel est le cas, on devra passer par le parvis, s’inquiéta Léonie.
– Les portes ont été refermées à clé depuis...
– Tu m'avais toutefois bien dit... que... Alors, on va devoir glisser le curé jusqu'ici ? Ça promet ! lâcha la fermière.
Après un effort démesuré pour franchir les deux marches, les trois femmes comprirent que le diable à foin ne passerait jamais dans l'encadrement de la porte.
– Allez les filles, on ne se décourage pas. Montre-moi ce salopard ! continua Léonie à l'attention d'Ida.
Elles allumèrent leurs lampes à pétrole sur la large table de la sacristie et avancèrent directement vers la chaire sans même tourner la tête vers l'autel.
– Mon Dieu ! C'est plus impressionnant que je ne pensais, dit Léonie. Mais, c'est l'épée de mon Marcel ! Tu ne m'avais pas dit que tu l'avais achevé avec le sabre de mon homme !
– Ce n'est pas moi, c'est l’œuvre du malade mental qui est passé après moi… Pourquoi et comment peut-on planter une arme dans un cœur éteint ou sur le point de s’éteindre ? La haine qui a tenu cette épée est terrifiante. Il faut être un monstre pour faire des choses pareilles.
Le corps avait été une nouvelle fois dénudé et ses bras dépliés en croix. En approchant la lumière, elles découvrirent un trousseau de clés attaché par sa lanière en cuir aux testicules du curé.
– Il était déjà mort… le sang n'a pas coulé, ajouta Ida, un genou au sol. Quant aux clés, je suis sûr que ce sont celles du devant, on va pouvoir entrer la brouette.
– Mon cabrouet ! corrigea Léonie. Mais avant cela, je vais récupérer l'épée de mon pauvre Marcel. Ça me gêne beaucoup de voir son beau sabre planté dans cette ordure.
Elle s'approcha du corps, posa un pied sur la poitrine du défunt et tira sur l'arme comme elle l'eut fait avec un vieux tuteur dans son jardin. Elle éclata de rire...
– Excusez-moi les filles ! Je sais que ce n'est pas le moment, mais c'est nerveux... Ceci-dit, j'ai des circonstances atténuantes : après une journée harassante, j’étais tranquillement dans ma cuisine devant ma tisane, et voilà ma gentille voisine qui vient me chercher pour balader dans la nuit noire de Neuvizy, le curé du village qu'elle vient de trucider, et si j'ai bien compris, c'est moi qui vais lui tripoter les couilles pour ouvrir la grande porte... Sans oublier la tragédie vécue par Louise ce soir, et avec tout le respect que j'ai pour vous mes chéries, cette deuxième partie de soirée est plutôt comique ? Non ?
Ida et Eugénie prostrées devant le corps, n'appréhendaient pas la situation avec la même légèreté.
– Ça ne va pas Ida ? demanda Léonie.
– La porte a été fermée et les clés déposées à un endroit douteux, mais symbolique... C'est quelqu'un qui connaît les agissements du Père Jacques, et qui veut les dénoncer ou les stigmatiser, répondit Ida.
– Ça devrait te rassurer... c'est un appui plus qu'un ennemi.
– Mais, je n'ai pas besoin d'appui, c'est un accident, pas un meurtre !
Accroupie, Léonie peinait à desserrer les nœuds de la lanière en cuir, fixée sous la bedaine du curé et derrière, au niveau des fesses.
– En attendant, cet inconnu, transperceur de cœur et faiseur de nœuds, est rentré tranquillement dans ses pénates, ou alors, il est encore caché derrière une colonne et nous observe. Allez ! il ne faut pas s'endormir. C’est pas le moment ! encouragea Léonie en tendant les clés à Ida. Tu nous ouvres une porte côté parvis, moi, je fais le tour avec Eugénie pour rentrer le cabrouet. On va en profiter pour ranger l’épée de Marcel, là où elle doit être : dans son fourreau.
La première porte latérale fut rapidement ouverte au large. Léonie fit appel à Ida pour permettre au chariot de franchir les trois dernières marches, plus hautes. Le crissement lent de l'essieu, amplifié par la résonance des voûtes du bas-côté, renvoyait la violence d’une inconcevable réalité. Les trois femmes s'étaient tues.
Elles placèrent la brouette à foin aux pieds du mort. Un corps trop lourd et un cabrouet trop haut rendaient illusoire le portage direct. Elles restèrent médusées devant les difficultés à venir. Léonie réfléchissait à une autre solution, un doigt sur la bouche.
– Où sont passés la planche et les sacs de jute ? questionna-t-elle.
– Dans la sacristie, dans le coin de l'armoire, répondit Eugénie, c'est moi qui les y ai déposés. Il y a une corde aussi.
– Va chercher tout ça, on va en avoir besoin... N'oublie pas la corde !
La puînée s'éloigna côté chœur. Ida en profita pour abroger le symbole dérangeant de la croix : elle joignit les deux bras du curé sur son ventre et le recouvrit une nouvelle fois avec la soutane rouge. La repasseuse bénit le corps.
– Tu n'es pas rancunière. Moi, je pense que sa place est en enfer...
– Ce n'est pas à nous d'en juger, déclara Ida.
De retour, Eugénie cala la planche sur le cabrouet bloqué contre la chaire.
– On va le glisser pour le surélever. Ce monsieur est un beau morceau. J’espère que le bois est assez solide ?
– Si je comprends bien, tu veux glisser la jute sous son corps pour le tirer sur la planche ? demanda Ida.
– Exactement ! Je ne vois pas d'autre formule...
Ida saisit les deux sacs à l'attention de Léonie.
– Eugénie, tu vas m'aider à redresser le corps sur son épaule droite, pour que Léonie puisse positionner sa toile. On répétera l'opération de l'autre côté. Ça me rappelle de mauvais souvenirs ! murmura Ida.
Les deux femmes eurent les plus grandes difficultés à basculer le gros curé. Eugénie et Léonie intervertirent leurs rôles. La force de la fermière fit la différence. Le rail de bois improvisé n’offrait à priori pas une grande solidité, Léonie le renforça avec le pupitre en chêne de l’auguste tribune. Le rythme des efforts conjugués des trois femmes était lent, mais efficace. Le corps de l’ecclésiastique, bras pendants, s’élevait et se rapprochaient doucement de la brouette mortuaire. Un simple regard suffit aux
