La guerre des morts - Rémi Mézières - E-Book

La guerre des morts E-Book

Rémi Mézières

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Beschreibung

Le marché de la mort : un univers sombre et mercantile. Dans les années 2020... Des presque morts et des condamnés tremblent toujours. Ils se battent comme de beaux diables entre le parvis de Notre Dame de Reims, St-Germain-des-Près, Rueil-Malmaison, Hyères... L'impitoyabilité est la règle. Passer par la Grèce pour se rendre à Québec... Pourquoi pas ? L'antivol Kryptonite du vélo de Roger est-il vraiment déréglé ? Il y a la queue dans l'antichambre des pompes funèbres Chamberlin. C'est loin le Canada ? Le commissaire Pierre Boulin du SRPJ de Reims et ses hommes y perdent leur latin et leur grec. Un polar champagne à consommer sans modération...

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Seitenzahl: 369

Veröffentlichungsjahr: 2024

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« Toute ressemblance avec des faits et des personnages existants ou ayant existé serait purement fortuite et ne pourrait être que le fruit d'une pure coïncidence »

À Pascale, mon épouse, première lectrice au quotidien et à son soutien indéfectible.

Merci à ma fille Charlotte, à Corinne et à Valérie, les trois membres actifs de mon fan-club.

Mille mercis à Madame Jocelyne Coutelot, professeure de lettres modernes, correctrice du texte.

Sommaire

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Chapitre 24

Chapitre 25

Chapitre 26

Chapitre 27

Chapitre 28

Chapitre 29

Chapitre 30

Chapitre 31

Chapitre 32

Chapitre 33

Chapitre 34

Chapitre 35

Chapitre 36

Chapitre 37

Chapitre 38

Chapitre 39

1

Une journaliste de la station 107.7 multipliait les conseils de prudence. Sur l'autre voie, une file d'insectes métalliques aux yeux blancs semblait fuir la zone orageuse annoncée. Les essuie-glaces automatiques du corbillard passèrent à la vitesse supérieure. L'aveuglement embrumé de ce début de parcours n'était qu'un préambule, la pluie redoubla d'intensité. Déjà contraint de ralentir au niveau de la sortie Dormans. Cet aller-retour Reims-Paris, réglé dans les moindres détails, n'augurait décidément rien qui vaille.

Martial coupa la radio et usa de son anti-stress favori : « Spotify »

C'était F.R. David, avec ses « Words Don't Come Easy », qui fut chargé de remédier à la baisse de moral du chauffeur. Martial appréciait cette chanson de 1982.

La visibilité, considérablement réduite par des trombes d'eau incessantes, laissait cependant serpenter dans les grandes courbes descendantes, un arc de cercle luminescent de plus en plus concentré. Les prémices d'un bouchon de belle taille paraissaient annoncées. Des gyrophares lointains et des gilets jaune fluorescent vinrent corroborer les inquiétudes de Martial. Il saisit son téléphone perso pour prendre l'avis de Waze. Il préférait ce GPS à celui du Mercedes. Waze préconisait la sortie de Château-Thierry dans une quinzaine de minutes en amont de l'accident. Le chauffeur des pompes funèbres Chamberlin retourna nerveusement sa sacoche sur la banquette pour intercepter l'autre téléphone. Il attendait des renseignements précis sur sa destination et sur l'heure à laquelle il devait arriver.

Impuissant, désabusé, il réécouta F.R. David.

La météo ne fut pas plus clémente sur la nationale qui le conduisit de Château-Thierry à la sortie 13 de l'A4 en passant par la Ferté-sous-Jouarre. Cette déviation d'environ 60 km à vitesse réduite commençait sérieusement à menacer son exactitude. Ce soir était mal choisi pour déroger à la règle. Il descendit légèrement sa vitre pour respirer et tenter d'apaiser son impatience.

Le téléphone sonna, il reconnut son interlocutrice.

– Tu dois être à 21 h 45 dans un pub écossais du 4ᵉ arrondissement. La barmaid, une jeune fille rousse, te remettra une enveloppe avec les instructions. Ce soir, tu t'appelles Kevin. Je t'envoie l'adresse exacte par SMS. C'est à 50 m de la station de métro Saint-Paul.

Elle raccrocha sans que Martial n'ait pu l'informer de son retard. Il croisait à cet instant le parc d'attractions Eurodisney de Marne-la-Vallée. Son téléphone affichait 21 h 05.

La station Saint-Paul, rue de Rivoli... Martial connaissait l'endroit. Il reprit une petite confiance. Peut-être même, arriverai-je à l'heure ?

Son téléphone beepa et afficha un message :

« Pour Kevin

The Scottish Pub

102, rue François Miron »

Bercy, puis sur la droite, Place de la Bastille et enfin rue de Rivoli à 21 h 40, le défi n'était plus impossible. La rue Miron en sens interdit l'obligea à oser un demi-tour non académique juste derrière le manège des enfants, où, avions, voitures et autres motos commençaient à se dissimuler derrière leurs habits du soir. La rue du Roi de Sicile emmena Martial rue Pavée. Il trouva une place de stationnement adaptée pour son corbillard. Sacoche en bandoulière, il sortit du véhicule et s'appuya sur le capot pour griffonner sur un petit papier : « 8, rue Pavée. »

La grande salle sombre du pub était bondée. Derrière l'imposant bar de bois brut, un homme d'âge mûr et une jeune femme rousse s'activaient à préparer des bières pour cinq ou six jeunes hommes espiègles et bruyants. Ceux-là n'en étaient pas à leur première Guinness.

Martial intégra la bande de fêtards écossais.

– Hi ! fit la jeune femme rousse à Martial en relevant le menton d'un air interrogatif.

– Désolé, je ne parle pas anglais. Je m'appelle Kevin, et vous devez avoir une enveloppe pour moi.

– Oui, c'est exact !

L'accent était typique, le sourire rassurant. Elle ouvrit ce qui devait être le tiroir-caisse, en sortit une enveloppe kraft et la remit à Martial.

– Vous buvez quelque chose ?

– Une Guinness !

Il lui sourit…

L'enveloppe et le verre de stout dans la même main, Martial Falco traversa précautionneusement la salle jonchée de câbles de toutes sortes. Il réajusta ses petites lunettes rondes. Certains de ses collègues l'appelaient Harry, il ressemblait paraît-il au célèbre magicien. Deux guitaristes installaient anarchiquement une sonorisation de fortune. Il découvrit les lieux, et comme vue du bar se dirigea vers la petite salle du fond. Un couple installé à la première table, parlait à voix basse.

Martial lut le message :

« Toilette homme du sous-sol. Sous le lavabo. »

Il prit place sur la banquette rouge d'un petit carré parqueté de planches rugueuses et irrégulières, décrocha du trousseau la clé de contact du corbillard, puis scotcha le billet plié. Il venait de renseigner par trois mots, l'emplacement de son stationnement. Selon un protocole établi à l'avance, il devait dans la plus grande discrétion déposer cette clé et la récupérer en fin de soirée. Aucun contact physique ni visuel n'était autorisé par l'organisation. Le passage d'une main à l'autre se faisait dans des lieux et des conditions différents à chaque « opération Road-Coffin ». Les organisateurs ne manquaient pas d’imagination pour brouiller les repères et œuvrer dans un secret optimum.

Avant même une première gorgée de Guinness, il descendit les premières marches du colimaçon. C'était un vaet-vient incessant dans les toilettes. Le moment choisi n'était pas le bon. Plusieurs voix fortes dans l'espace des hommes validaient la tenue d'un pseudo colloque de poivrots éméchés. Il remonta et dut attendre la résurgence des fêtards pour se faufiler à nouveau. Martial avait préparé un ruban de scotch pour fixer la clé sous le lavabo mais n'en n'eut pas besoin, les attaches murales scellées offraient naturellement plusieurs rétrécissements. Il put pincer et bloquer sa clé en toute sécurité.

Soulagé, il se rapprocha de sa pinte de stout, et chercha une place dans la grande salle où les premiers accords de guitares résonnaient. C'est finalement debout, adossé contre un mur dans le prolongement du bar, qu'il profita du concert improvisé et de l'ambiance festive inattendue. À la troisième chanson, Black Eyed Boy de Texas, une jeune fille se détacha de son groupe d'amis pour chanter. La pureté de sa voix et la qualité de son chant firent frissonner Martial, transporté comme par enchantement dans un pub d’Edinburgh ; il n'était pourtant pas prévu de voyage si lointain dans son programme du soir. Chansons et solo de guitare s’enchaînèrent. Nul besoin de choristes, la presque majorité des consommateurs, habitués ou de passage, reprenaient les refrains d'une seule voix. La bienveillance, la fraternité, et l'odeur de la bière régnaient dans cette grande pièce verte et sombre, en plein cœur de Paris.

La pause musicale fit redescendre Martial de son nuage écossais. Il emprunta l'abrupt escalier aux étroites marches métalliques pour accéder aux toilettes à nouveau bondées. Il fit volontairement tomber un kleenex sous le lavabo et constata l'absence de la clé.

L’interruption du show musical s'éternisait, Martial avait du temps devant lui. Il éprouva le besoin de marcher un peu, et bien qu'il ne soit pas là pour ça, il emprunta la première rue adjacente. Elle le dirigerait sûrement vers la Seine. Comment résister au charme d'une petite balade dans les rues de Paris, la nuit. Il n'eut pas marché cinquante pas, que déjà la Maison Européenne de la Photographie ralentit son cheminement. C'est fascinant pensa-t-il : le centre de Paris, offre tous les 200m, une bonne raison de songer, de rêver ou de s'ébahir. Il longea la Seine et son alignement de boîtes à bouquins. La verte librairie à ciel ouvert sommeillait à cette heure tardive. Inconsciemment, Martial se dirigeait vers Notre-Dame. Il traversa le fleuve sur le pont Louis-Philippe. Les deux tours du grand édifice blessé lui apparurent. La ceinture de barrières de sécurité et les grues mirador cachées dans l’obscurité n'apaisèrent pas son ressenti embarrassé... Il fit demi-tour, passa devant l’Hôtel de Ville, apprécia une fois encore l'éclairage d'argent et d'or, puis remonta la rue de Rivoli d'un bon pas.

La clé était-elle de retour ? Peut-être pas !

Son téléphone lui indiquait minuit dans quelques minutes.

L'ambiance dans le pub était retombée. Les deux guitaristes terminaient leurs bières, appuyés contre la table sur laquelle reposaient leurs guitares. Martial se fit servir une autre Guinness et retrouva sa place initiale dans la petite salle du fond. Le couple à la première table, juste en face de l'accès aux toilettes, parlait toujours à voix basse.

Martial Falco s'interrogea : Parano ou pas parano ?

Seul dans l'espace des toilettes hommes, il se pencha sous le lavabo et saisit le carton replié en deux sur la clé du Vito. Au crayon de papier était écrit sur un emballage de fortune :« 1, rue de Courcy ». Le chauffeur termina sa bière debout, fit un signe amical de la main à la serveuse rousse et sortit.

Il n'ouvrit pas l'enveloppe déposée sur le troisième siège de droite. Il connaissait son contenu : les papiers contrefaits ou falsifiés de son nouveau passager. Il démarra, traversa le Marais jusqu'à l’Hôtel de Ville pour reprendre le long de la Seine la direction de l'A4. Sous l'arche du ministère des Finances de Bercy, Martial Falco ralentit significativement.

La Citroën noire derrière lui le doubla.

Rassuré, il reprit sa vitesse de croisière et augmenta le son.

2

L'antivol Kryptonite du vélo de Roger était récalcitrant ce soir du 28 septembre. Peut-être étaient-ce tout simplement ses yeux remplis d'eau et la rivière ruisselant le long de ses reins qui perturbaient son habilité. Il entra dans le Top-Sushi de la place du Forum, épuisé, plié en deux. Il portait comme un escargot, sa maison carrée France-Heat sur le dos. Un de ses gants entre les dents dégoulinait. Il s'accouda sur le comptoir des commandes.

– Roger, tu me fiches de la flotte partout, fais gaffe !

– Excuse-moi Jennyfer. Que fais-je ici à 66 ans, dirigé par une gamine inculte de 18 berges qui a appris la maternité à sa mère. J'ai dû rater quelque chose…

– Tiens, ta livraison est là ! Je te donne ton ticket de suite... c'est à Bezannes chez Madame Chamberlin, au : 9, rue des Glycines.

– À Bezannes ? Tu vas me faire traverser toute la ville par ce temps ? Tu as probablement quelque-chose sur Reims ? Pat est en voiture et…

– Désolé Roger, tu n'as pas le choix. Je n'ai personne d'autre sous la main. Insista-t-elle, son index figé montrait le sac en papier.

Ses premiers coups de pédales vers Bezannes mélangèrent quelques larmes interdites à la pluie devenue crachin. Il chercha à positiver l'instant : Il y a deux semaines en arrière, tu pédalais sous 35 degrés, rappelle-toi, tu aurais donné cher pour un peu de pluie. Il accéléra le rythme.

A mi-parcours, la grande tour qu'il devinait derrière l'épais mur fluide, était la sienne. Sa pensée s’éleva vers sa femme, vers Louise. Il la savait dans son fauteuil devant son ordinateur, une couverture sur les genoux, elle devait lire, relire et corriger sa dernière page. Elle écrivait un livre...

Ce modeste appartement du premier étage lui plaisait bien finalement. Il était entouré de gens simples. En fin de matinée, sa voisine Malika lui avait déposé un magnifique plateau aux arabesques turquoise, sur lequel deux plats de son excellent couscous fumaient encore.

Transi, Roger appuya sur le bouton du visiophone.

Le tonnerre grondait, mais il comprit distinctement les mots de sa virulente interlocutrice.

– Ce n'est pas trop tôt !

Le portail s'ouvrit. Il traversa une cour pavée éclairée par plusieurs lampadaires en fer forgé, puis contourna une voiture de luxe garée devant les marches du perron.

Une dame de noir vêtue apparut.

– Il faut vous appeler combien de temps à l'avance pour être livré dans des délais raisonnables ? le ton était méprisant.

Roger ne répondit pas. Il s'approcha pour entrer…

– Non, non, vous restez dehors… désolée, vous êtes trempé !

Il remit les cartons de Sushi de la dernière marche. Pendant le contrôle collégial de la livraison, la porte resta entrouverte.

Lui, sous la pluie.

Plusieurs intéressés ricanaient en sourdine dans l'entrée.

– C'est bon ! lui dit une jeune femme dans l'entrebâillement.

– Bon appétit ! répondit-il machinalement.

– Merci ! la porte fermée brutalement clôtura les échanges ridicules.

Roger, excédé, hurla en enfourchant son vélo.

– Madame ! Je rentre à la maison retrouver ma femme. Elle est plus belle, plus intelligente que vous ! Ce soir, un fabuleux couscous m'attend. Le plus beau, le meilleur du monde ! Vous ne pouvez pas comprendre... Jamais vous ne comprendrez, Madame !

Personne ne l'entendit.

Comme chaque soir, le champagne était servi sur la table basse du salon de la piscine couverte. Catherine Chamberlin, directrice des pompes funèbres Chamberlin, était veuve depuis 26 ans : un tragique accident de chasse le jour de la naissance de sa fille Marie-Pierre. À l'époque, ce malheur arrangeait beaucoup de monde.

Ce soir, elle était assise à côté de celui que l'on surnommait Johnny. Le vrai nom de Johnny, petit bonhomme brun, moustachu et plutôt grassouillet, était Denis Greff. Il ne se plaignait pas de son surnom directement lié à son idole disparue, et puis Denis... ce n'est pas terrible. Monsieur Greff assurait la direction du crématorium local, qu'il dirigeait d’une main de fer.

Catherine tendit ses jambes et ses bras en signe de bien-être. Elle intima à sa fille d'aller chercher une autre bouteille en bas du réfrigérateur de la cuisine. Marie-Pierre, dans son tailleur bleu-nuit, s'exécuta avec un sourire pour le moins approbateur.

– C'est la fête ce soir ! dit-elle en piétinant.

– Et pourquoi cela ? Quelque chose m'aurait-il échappé ? demanda Jayden, en dépliant son mètre quatrevingt-dix pour attraper une gourmandise salée.

Bel homme guadeloupéen au regard noir perçant, barbe bien taillée, d'allure sportive, Jayden Ramassamy devait avoir une quarantaine d'année.

Il passait de plus en plus de temps avec Catherine...

– Il y a un an aujourd'hui… Je suis redevenu une Chamberlin. Ça se fête ! s'exclama Marie-Pierre en marchant comme une star.

Elle tenait comme un trophée, une nouvelle bouteille de Champagne au-dessus de sa tête.

– Un an que tu t'es débarrassé de cet emmerdeur ! rectifia sa mère.

– Ce n'est rien de le dire, confirma Johnny le doigt en l'air.

– Et si l'on passait aux Sushis ! proposa Jayden en saisissant le seau à Champagne. On le finira à table !

Il s'avança de quelques mètres vers la table magnifiquement dressée au bord de la grande piscine en forme de coquillage. Il posa le seau sur son pied argenté. La pluie se remit à crépiter sur les grands plexiglas arrondis du toit rétractable. Le bruit devenait assourdissant.

Jayden attendait le silence, debout derrière sa chaise, concentré, recueilli.

Le déferlement cessa.

– Bénissez-nous Seigneur, bénissez ce repas, ceux qui l'ont préparé, et procurez du pain à ceux qui n'en ont pas ! Que Dieu protège : « La rose et le Calice » Ainsi soit-il !

– Bon appétit ! clôtura Catherine par habitude.

Le grand plat de bois foncé, au centre de la table japonaise du soir, offrait une diversité de couleurs et de formes étonnantes. Bien qu’arrangée rapidement, MariePierre avait réussi son effet. Mozart, jusqu'alors atone, presque inaudible, recouvra de la force dans le silence des dîneurs trop occupés pour bavarder. Le Champagne fut resservi juste avant le tiramisu de Suzanne, la dame à tout faire de la maison.

Jayden avait programmé de rentrer à Paris le soir même. Il avait l'air préoccupé et ne tarda pas à se lever après le café. Johnny ne s'imposa pas davantage et l’imita.

Les deux dames se retrouvèrent dans le salon pour fumer.

– Il est tard Marie-Pierre… veux-tu dormir ici cette nuit ? interrogea Catherine.

– Je vais rester, tu as raison. On partira ensemble demain matin.

Catherine n'arrivait pas à dormir, elle sombra dans une espèce de somnolence, où divagations de l'esprit et réalité se côtoyaient, et où la vie apparaissait comme un temps inexistant, subtilisé à l'éternité, terrifiant...

Déjà morte peut-être. Elle était sur le point de tomber... puis le choc !

Assise sur son lit, hagarde...

Son réveil affichait 3 h 46, son téléphone venait de vibrer.

– Allo, Madame Chamberlin ? La voix lente et caverneuse, informatiquement modifiée, la glaça d'effroi. Excusez-moi pour l'heure tardive ! Je suppose que vous dormiez. Vous devriez vous lever rapidement et vous rendre illico à la cathédrale de Reims. Le son changea de fréquence, le registre devenait de plus en plus grave. Il y a quelque chose pour vous sur le parvis. Dépêchez-vous, ça urge ! Ce n'est pas une plaisanterie, croyez-moi sur parole. La grosse voix se tut.

Son téléphone n'était pas encore éteint lorsqu'elle poussa la porte de son salon. Elle saisit nerveusement une cigarette, la porta à sa bouche, mais ne l'alluma pas. Elle n'arrivait plus à réfléchir calmement. Quelle décision devaitelle prendre ? Elle arpentait son espace de réception de long en large en essayant de se remémorer les mots de l’hallucinant appel. Elle s'allongea sur un canapé, et se releva d'un bond. Dans tous les cas, je n'ai pas le choix, je dois en avoir le cœur net ! Sa décision était prise, elle allait se rendre à la cathédrale. Marie-Pierre va m'accompagner.

Elle frappa énergiquement à la porte de sa fille en tempêtant.

– Lève-toi et habille-toi, on part dans cinq minutes.

– Que se passe-t-il ? demanda Marie d'une voix éteinte.

– Ne cherche pas à comprendre, et fais ce que je te dis.

Marie-Pierre connaissait sa mère et ne se rebella pas vraiment.

– Merci, pour l'invitation à dormir. Le réveil à presque quatre heures du mat, j'ai connu mieux…

Le portail automatique s'ouvrit devant le coupé Jaguar vrombissant. Il ne fallut pas plus de dix minutes aux deux femmes pour atteindre le centre-ville et pour se garer au niveau des bornes rétractables d'accès. La vue sur le parvis était partielle.

– D'ici, je ne vois rien de particulier. Reste dans la voiture ! je vais voir ça de plus près.

La portière se referma dans le silence de la nuit. Catherine marcha d'un bon pas sur les pavés encore luisants du grand édifice de dentelle ciselée. Son attention fut vite interpellée par un type assis sur une chaise, juste en dessous de l'ange au sourire dans l'ogive de la porte gauche. Elle s'approcha d'un vieil homme attaché à son siège. Immobile, il semblait ne plus respirer ou alors très faiblement. Elle posa sa main sur un visage glacé.

Effarée, elle fit demi-tour vers la voiture et d'un signe sans équivoque, invita Marie-Pierre à la rejoindre rapidement.

– Je le connais ! dit Marie. C'est le docteur Matard, Louis Matard. Il est au funérarium depuis trois jours. J'ai personnellement reçu sa famille. De mémoire… la mise en bière est prévue pour demain à 9 h 15.

– Mon Dieu ! Mais que fiche, un de nos défunts, devant la cathédrale à quatre heures du matin ? La veille de sa mise en bière ! Il faut le rentrer tout de suite ! Va chercher la couette blanche dans le coffre de ma voiture. Je devais la déposer au pressing cet après-midi. Elle est assez grande pour le couvrir complètement, du moins je le pense !

Sans perdre de temps, Catherine mit son pied en appui derrière la chaise et bascula le défunt vers elle. Le docteur, comme dit Marie-Pierre, n'était pas bien épais. Elle put descendre les quelques marches, le tirer sur une vingtaine de mètres et le glisser dans l’obscurité de la deuxième colonne. Le corps n'était plus visible du parvis.

Instinctivement, elles choisirent de recouvrir le corps en le laissant assis sur sa chaise. Selon elles, la position verticale du cadavre minimisait d'éventuelles interrogations suspicieuses.

– Tu restes ici, le temps que j'aille chercher un véhicule de transfert au funé. L'idéal serait que je me gare en face, rue Guillaume de Machault. Je fais au plus vite !

La perspective de rester en comité restreint avec le grand-père, n'emballait pas Marie-Pierre, mais au regard de l'urgence de la situation, elle se tut.

Elle ne fut pas longtemps seule...

Un jeune garçon en tutu rose s'approcha à quelques mètres. Il portait un masque d'Halloween, sortait de nulle part. Un masque d'Halloween au mois de septembre, mais qu'est-ce qu'ils ont tous ce soir. Pensa Marie-Pierre.

Une bouteille de whisky à la main, le tutu se mit à chanter, dès qu'il la vit.

– Elle est des nôtres... tu... tu bois un coup avec moi... t'as pas vu mon co...copain ? Son discours était aussi chaloupé que sa démarche.

– Tu ne peux pas rester ici, rentre chez toi ! Si les flics passent, ils vont t'embarquer.

– Il est où, mon copain ? Il s'avança sans que Marie puisse s'interposer, et s'adossa contre la grille à dix centimètres du gabarit blanc. C'est quoi ça ? dit-il, en posant la main sur la tête du docteur. C'est mon copain ? Tu caches mon copain ! Au travers de la couette, il tenait désormais la tête du docteur à deux mains.

– C'est mon copain, j'en suis sûr ! il descendit ses mains en palpant la forme blanche de haut en bas.

– Ça suffit… allez casse-toi. Si les flics passent, tu vas finir ta nuit au commissariat. Tu ne seras peut-être pas tout seul.

Sa mère reculait doucement le fourgon de transfert. Elle fit fonctionner son gyrophare orange quelques secondes pour prévenir Marie-Pierre.

– C'est la police… je t'avais prévenu, sauve-toi vite.

Quand Catherine l’eut rejoint, le tutu rose zigzaguait à grandes enjambées au centre du parvis.

– C'est qui, ce gugusse ? s’inquiéta Catherine.

– Il m'a fait peur le p'tit con, il commençait à tripoter papy… Tu es arrivé juste à temps. Merci !

– Ne perdons pas de temps. J'ai pris un scalpel pour couper les liens... et une housse de transport.

Sans se consulter, Marie-Pierre déplia l'enveloppe sur le sol et Catherine s'attela à la découpe des cordelettes. Elles déplacèrent la chaise à côté du grand sac blanc déplié au sol et ensemble la basculèrent ; le corps tomba lourdement sur le ventre.

– On n'a pas le temps de le retourner. Ferme la housse, je vais chercher la civière. Elle s'éloigna en direction du véhicule.

Le transfert du défunt de la housse vers la civière fut non académique, mais rapide.

– Dieu soit loué, il n'est pas lourd le toubib. C'est un cauchemar, un cauchemar éveillé... grommela Catherine Chamberlin. Qui a pu nous faire une saloperie pareille ?

Elles déposèrent la civière sur la table amovible du Vito Mercedes, la sanglèrent et firent rouler le catafalque sur les rails du véhicule.

Le docteur Louis Matard allait pouvoir regagner son salon.

– Il faut récupérer la couette et la chaise. Vérifie bien, qu'on n'ait rien oublié.

– Ok, je m'en occupe ! répondit Marie.

Le moteur tournait déjà lorsque Marie-Pierre glissa chaise et couette dans la case juste à côté du défunt.

Le temps du questionnement était venu.

Dieu sait que les interrogations ne manquaient pas.

Un homme caché derrière la statue de Jeanne d'Arc les observait.

Au même moment, la permanence du commissariat central de Reims annonça sur Acropol, la radio de la police, qu'un individu très perturbé générait un tapage nocturne au niveau de la fontaine Subé : « Le jeune homme n'est à priori pas dangereux, mais il est alcoolisé, il délire. J'ai déjà reçu deux appels de riverains inquiets… Je répète ; au niveau du 8, de la place Drouet d'Erlon, devant la fontaine Subé. Bien reçu ? »

– Ok, on y va ! répondit le brigadier.

– Merci les gars !

L’ambiance dans le Peugeot Rifter était plutôt décontractée.

Les rayons bleus du gyrophare stroboscopique transformèrent pendant quelques minutes, le jaillissement du bassin en une fleur pyrotechnique. Le tutu du protagoniste étincelait aussi. Assis sur la bouée de béton protectrice, une bouteille de whisky entre les pieds, le jeune homme était prostré.

– Qu'est-ce qui se passe, monsieur ? demanda le brigadier.

– Mon copain, où est-il ? répondit le garçon à plusieurs reprises.

– Tu vas le retrouver ton copain… ne t'inquiète pas ! Pièce d'identité, s'il te plaît, téléphone, et bouteille d'alcool... et tu vas nous suivre gentiment.

Épaulé par les gardiens de la paix, le garçon fut basculé sur la banquette arrière. Le halo bleu se déplaça vers le commissariat. Assis à l'arrière, la tête appuyée contre la portière, le jeune homme répétait inlassablement.

– Elle l'a tué, je le sais... La cathédrale, oui, la cathédrale ! Sa tête tapait régulièrement contre la vitre.

– Il n'est pas en forme notre ami tutu, ricana le chauffeur.

– Un p'tit séjour en cellule de dégrisement va lui remettre les idées en place. Le responsable du groupe examina la pièce d’identité. Tu t'appelles David Petinet, tu habites au 166, avenue de Laon. C'est bien cela ? Aucune réponse de David ne fut audible.

Du parking à la porte dérobée du grand commissariat de verre, la traversée fut âpre. Les jambes du garçon flageolaient. Le dépistage d'alcoolémie lui demanda un effort de souffle qu'il ne put assumer.

Le jeune policier en formation interrogea le brigadier.

– Quelle est la procédure ? lorsque l'éthylomètre ne valide pas le taux d’alcool.

De grands yeux affamés de savoir accompagnaient le questionnement.

– En principe, on devrait l'emmener à l’hôpital, mais ce soir, je pense que l'on va se contenter d'évoquer un refus de soumission au test. Il ne paraît pas être en danger, il n'est pas violent, c'est le médecin qui finalement décidera. Le pédagogue venait de parler avec beaucoup d'assurance.

L'interne de garde jugea que le traitement le plus adapté s'appelait sommeil. Une première étape indispensable, juste avant celles de la douche et de la gueule de bois.

– Vous pouvez l'emmener !

Le sourire bienveillant du médecin accompagna la sortie du noctambule.

La longue traversée des couloirs blafards de l’hôtel de police aboutit finalement dans une petite pièce de 3 mètres sur 2. Une couverture à rayures rouges était pliée sur une planche presque vernie. Les murs couverts de graffitis et l'odeur résiduelle d'urine n'invitaient pas vraiment à la sérénité. David Petinet ne voyait plus rien, ne sentait rien, n'entendait plus rien. Son esprit était ailleurs.

– Dites-moi monsieur, mon copain, vous l'avez vu ? répétait David.

– Deux heures maintenant, que tu nous parles de ton copain ; mais on ne connaît pas ton copain. On ne sait même pas son nom.

– Raphaël, il s'appelait Raphaël Latour. Il est mort... Elle l'a tué !

La cathédrale, mon Dieu ! Ces yeux s'embrumèrent à nouveau.

– Allez, calme-toi, essaye de dormir, on reparle de tout ça demain.

Le brigadier ferma à clé la porte de barreaux métalliques.

3

Vers cinq heures trente du matin, la grille automatique des pompes funèbres Chamberlin s'ouvrit devant le transfert noir en provenance de la cathédrale. Très nerveuse, agacée, Catherine eut les plus grandes difficultés à garer le Vito en marche arrière. Marie se débarrassa immédiatement de la couette et de la chaise dans un grand conteneur vert. Elles rentrèrent le corps sanglé sur la table mobile du véhicule et l'alignèrent le long d'un chariot élévateur de la salle de soins. Le grincement caractéristique de la descente du plateau donna le top pour le glissement du défunt sur le plateau, puis elles remontèrent le docteur à portée de main.

– On va découper la housse. Mon Dieu... qu'est-ce encore que cette connerie ? s'écria Catherine.

Sur le col de la chemise bleue du docteur, deux inscriptions identiques écrites au feutre noir : « premier avertissement ». Le déboutonnage de la veste dévoila les mêmes mots en caractères de dix centimètres au niveau de la poitrine.

– J'hallucine ! Qui a pu faire ça ? hurla la patronne.

– Ce n'est quand même pas Léopold. Je sais qu'il est tordu, mais tout de même, s’inquiéta Marie-Pierre.

Léopold Belfort, souvent appelé Léo, était divorcé de Marie-Pierre depuis un an. Ensemble, ils avaient créé sans vraiment de réussite, « les pompes funèbres Mondial Spirit » dans la zone industrielle du Bois Vert en périphérie de Reims. Leur histoire avait duré six années. Léo était désormais l'unique directeur de Mondial Spirit. Catherine l'appréciait peu, et elle n'était pas complètement étrangère aux raisons qui provoquèrent la séparation du couple.

– Léopold, ou un autre, il faut être un grand malade mental pour taguer un défunt, et lui faire prendre l'air à trois heures du matin aux pieds de l'ange au sourire, dit Catherine. Dans tous les cas, l'auteur est quelqu'un qui a les clés du funé ou qui en a fait des copies. Entre tous les anciens porteurs et autres maîtres de cérémonie... ça fait du monde ! Demain, on change toutes les serrures, ordonna-t-elle à Marie-Pierre.

– Que fait-on avec la chemise ? questionna Marie.

– On n'a pas le choix, il faut lui trouver une chemise bleue, et de surcroît, qui lui aille. Toute la famille du toubib se pointe à 8 h 30 pour la mise en bière.

– Trouvez une liquette bleue en taille S à 6 h du matin, c'est facile à dire !

– Martial en possède une ! J'en suis presque sûr, dit Catherine. Je vais l'appeler !

Elle chercha son téléphone.

Caché un long moment derrière la statue de Jeanne d'Arc, il s'était glissé le long de l'office de tourisme pour mieux observer. Il n'avait rien perdu des manipulations obscures des dames Chamberlin. Il savait la destination du cadavre, le véhicule était marqué sur les portières avant :« P. F. C. Place Gaultier ». D'un bon pas, j'en ai pour 15 min.

Sans réfléchir, il arpenta l’artère centrale de la ville jusqu'à l'entrée arrière des Pompes Funèbres Chamberlin. La cour était éclairée. Il hésitait encore à franchir la grille, lorsqu'il fut pris dans les phares d'une voiture qui se garait à une vingtaine de mètres. Il s’aplatit le long du mur.

Martial l'avait repéré et s'interrogeait... Il coupa ses phares et descendit calmement de sa vieille Ford, une chemise bleue à la main, puis s'éloigna pour mieux surveiller l'attitude du rôdeur. Il avait eu raison, quelques secondes suffirent au garçon, pour passer par-dessus la porte coulissante. Martial ouvrit avec beaucoup de précautions le portillon secondaire de la cour. L'homme s'était sûrement introduit dans le dépôt de cercueils. Martial se glissa à son tour dans la pénombre du stock jusqu'à l’interrupteur, et déclencha le crépitement des néons.

– Qu'est-ce que tu fiches ici ? interrogea Martial, l'attitude menaçante.

Il bloquait l'issue, l’homme s'avança et le bouscula. Ils s'agrippèrent, se retrouvèrent au sol, roulèrent ensemble à plusieurs reprises entre les alignements de cercueils, et finirent par heurter un Parisien en chêne qui s'écrasa sur une armoire à capitons dans un bruit d'enfer.

Catherine Chamberlin, alertée par le bruit, s'engouffra dans son bureau et se saisit du revolver de son mari caché depuis toujours dans un vase chinois.

Elle hurla en entrant dans le dépôt son arme pointée vers l'inconnu.

– Tu ne bouges plus… reste à genoux !

L'homme leva légèrement les bras en signe de soumission.

– Comment vas-tu, Monsieur Falco ? interrogea la boss.

Martial fit un petit ça va... en baissant la tête.

– On va lui attacher les mains avec de la bande Velpeau ! ajouta-t-elle.

Martial apporta rapidement un rouleau et une paire de ciseaux.

– Marie, aide-le ! On ne va pas y passer des heures.

– Qu'allez-vous faire de moi ? demanda le garçon.

– Attachez-lui les pieds aussi, ordonna la patronne.

– Pourquoi vous voulez m'attacher les pieds ? Je ne vais pas me sauver, vous avez un flingue.

– Ici, c'est moi qui commande, et de surcroît, je pose les questions.

– Que fais-tu dans mon funérarium ? Tu m'expliques ?

– Je n'en sais rien, je me suis trompé, répondit-il.

Il envoya nerveusement un coup de pied à Martial qui s'approchait pour lui lier les jambes.

– Tu ne bouges plus, et tu arrêtes de te foutre de ma gueule.

Elle posa son revolver sur la tempe du garçon.

– Je répète... que fiches tu ici à cette heure ?

– Je vous l'ai déjà dit, je me suis trompé d'adresse.

– Il ne nous dira rien. Marie, regarde s'il a des papiers ? s'il a un téléphone ?

Un genou au sol, visiblement mal à l'aise, Marie glissa une main sous le pull du jeune-homme, là où une épaisseur semblait gonfler la poche de sa chemise. Elle sentit des couleurs lui parcourir le visage. Elle tirait un léger portecartes.

- Il est où ton tel ? demanda-t-elle d'un ton discordant.

Il fixa Marie avec les yeux de l'incompréhension, et se tourna sur le côté. Son iPhone dépassait de la poche arrière de son jeans.

– Putain, on a tiré le gros lot... Marie ravala difficilement sa salive. C'est un flic ! Le bras tendu vers sa mère, elle montrait une carte de l’école de police.

– Quelle journée... mais qu'a-t-on fait au bon Dieu pour avoir autant d'emmerdes, en si peu de temps ? s'affola Catherine, les yeux levés vers le ciel.

– Il a un iPhone... on en fait quoi ? demanda Marie.

– Martial, dès que tu as fini... tu l’exploses d'un coup de masse.

– Ce n’est pas nécessaire, il est déchargé… Qu'allezvous faire de moi ? répéta le jeune-homme entravé.

– Tu ne veux pas nous parler, nous dire ce que tu fais ici. Alors, tu la fermes. Je ne veux plus t'entendre.

Elle s'empressa d'ajouter.

– Marie, va chercher une compresse dans le placard de droite et le large scotch blanc... Et toi, estime-toi heureux. Ici, la tradition pour faire taire les macchabées, c'est la suture de bouche, avec du gros fil et une grosse aiguille recourbée.

La pose du bâillon fut épique. Ils durent le maintenir à trois pour éteindre cris et gémissements.

– Martial… va chercher la civière du Vito de transfert ! On va le sangler et le déposer dans le petit salon du fond ! ordonna Catherine.

Avant de satisfaire au nouvel ordre, Martial retourna au dépôt pour redresser le cercueil tombé, ou du moins ce qu'il en restait. La chemise bleue réapparut sous le couvercle cassé, comme une ineptie provocante. Il la remit à Marie-Pierre, en s'excusant de l'avoir un peu froissée pendant la bagarre.

– J'ai fait ce que j'ai pu !

– Merci mon Martial, que ferait-on sans toi ? elle l'embrassa sur le front.

Il sortit en claudiquant et réapparut quelques minutes plus tard devant la porte de la salle de soins, cramponné à la civière posée devant lui.

– À mon avis, ça ne va pas être simple, s'inquiéta-til.

Son pressentiment se révéla juste. Martial dut demander de l'aide aux deux femmes. Comme un animal pris au piège, le garçon employait toute sa force musculaire pour se débattre. Ils réussirent finalement à le calmer et à le sangler solidement. La civière fut posée sur un catafalque. Ils le conduisirent dans le petit salon.

– Que va-t-on faire de lui ? questionna Marie.

– Pour l'instant, ce n'est pas la bonne question, répondit sa mère. Il faut s'occuper du doc. On lui change sa chemise et on le colle dans son cercueil. Il est 7 h 30, dans une heure sa famille sera là. Allez ! dépêchons-nous, le personnel de mise en bière arrive dans vingt minutes.

Le café était un peu amer ce matin, dans le bureau de la directrice des pompes funèbres Chamberlin. Martial Falco, adossé contre une cloison entre deux indignes couronnes de fleurs en plastique orange, paraissait souffrir d'une cheville. Marie-Pierre fatiguée, le menton en appui sur ses mains jointes, semblait quant à elle, très contrariée.

– Tu n'as toujours pas répondu à ma question ! Que va-t-on faire de lui ?

Marie tordait nerveusement ses doigts sur la table.

– Ne t'inquiète pas chérie, j'ai appelé Jayden. Il arrive… Il va s'en occuper !

4

À 13 h, un inspecteur entra dans la cellule de l'homme au tutu rose.

– M. Petinet, je suis l'inspecteur Rodriguez... Réveillez-vous !

David s'assit sur le bord de la couchette, jambes repliées, la tête entre les mains, et demanda.

– Avez-vous du paracétamol, s'il vous plaît ? J'ai un mal de tête fou.

– M. Petinet, au cas où vous ne l'auriez pas remarqué, vous êtes ici, ni dans un hôtel, ni dans une pharmacie. Vous êtes dans une cellule de dégrisement du commissariat de police.

– Je ne vais pas pouvoir sortir comme ça ! dit-il, en soulevant son tutu.

– Vos extravagances vestimentaires, c'est votre problème. À vous d'assumer. Dépêchez-vous, je vais vous auditionner tout de suite.

Le bureau au second étage, impeccablement ordonné, rassura David. L'inspecteur ne lui était pas antipathique, mais…

– Nous avons reçu vers 4h ce matin plusieurs appels de riverains de la place d'Erlon, ils se plaignaient de votre long comportement bruyant et surtout inquiétant : cris délirants, pleurs, imprécations de toutes sortes... Vous parliez, le mot est faible, d'un ami soi-disant assassiné, d'une femme et de la cathédrale. Ce n'est pas très cohérent tout ça ! Reconnaissez-vous votre attitude extravagante de cette nuit ?

– Peut-être… répondit David, les yeux fixés au sol. Puis-je récupérer mon iPhone ?

– Vous n'êtes plus très bavard M. Petinet. Comme quoi, un petit séjour en cellule, ça vous change un homme... Personne n'a porté plainte, votre petite fête va donc s'arrêter là. J'espère que vous allez tirer toutes les conséquences de cette soirée trop alcoolisée. Je vais vous rendre vos papiers, votre téléphone et vous pourrez partir. Je ne veux plus vous revoir, c'est bien compris ?

Hier soir, ils devaient rentrer ensemble. David savait que son ami ne l'avait pas abandonné. Il le connaissait, ce n'est pas la petite chamaille insignifiante à propos de sa tenue de fête farfelue, qui aurait pu le faire changer d'avis. Il pressa le pas en contournant la gare par l'arrière, c’était plus court et surtout plus discret. S’exhiber en tutu à quatorze heures devant une nuée de voyageurs en partance, n’était pas si facile. Il avait hâte de recharger son téléphone, et même s'il n'y croyait pas vraiment ; il espérait trouver un message sur le tableau noir de la cuisine. La voisine, habituellement si prolixe, croisa David dans le hall, sans mot dire ; l'effet tutu, certainement. Il habitait avec Raphaël, un agréable trois pièces au second étage. Tous deux, originaires de Troyes, terminaient chacun dans son domaine, des études supérieures. David dans le commerce international et Raphaël à l'école de police.

Toujours et toujours, ce répondeur qui nourrissait son anxiété, et cette voix, celle de son ami qui le renvoyait inexorablement vers une image furtive de la cathédrale. Cette vision, il aurait voulu l'oublier, mais elle s'imposait, elle le hantait…

Raphaël n'était pas passé à l'appartement ce matin, c'était sûr… L'école de police lui confirma son absence. Raphaël n'avait jamais manqué un seul cours. Ce fut le signe alarmant de trop. Il faut que j'aille déposer une plainte pour la disparition de Raphaël. Après la douche indispensable, David reprit le chemin du commissariat.

La jeune-femme, derrière l'accueil du grand hall, s'adressa à David d'un signe de tête.

– Je voudrais déposer une plainte pour la disparition de mon ami ! expliqua David d'une voix mal assurée.

– On ne dépose pas de plainte pour une disparition, mais on la signale. Corrigea-t-elle. Si la disparition paraît vraisemblable, alors une enquête sera peut-être ouverte. Asseyez-vous, vous allez être reçu !

– Je voudrais être reçu par l'inspecteur Rodriguez ! La voix de David était plus affirmée.

– L'inspecteur Rodriguez, et pourquoi ? Je ne vous garantis pas que l'inspecteur puisse vous recevoir... Vous verrez bien ! Allez-vous asseoir !

L'attente fut longue, très longue, sur un siège inconfortable en plastique rouge. Seuls, quelques éclats de voix d'individus énervés et l'activité des policiers présents réussirent furtivement à le dérider. Ses interrogations s'arrêtèrent lorsqu'un jeune homme, guère plus âgé que lui, s'approcha.

– C'est vous, qui souhaitez signaler une disparition ? David répondit d'un geste de la tête. Suivez-moi, s'il vous plaît.

L'ascenseur s'éleva vers le deuxième niveau, ils rejoignirent un bureau, celui du matin.

– L'inspecteur Rodriguez m'a déjà reçu tout à l'heure, ici même, et c'est à lui que je veux parler ! expliqua-t-il.

– Ça ne va pas être possible, il vient juste de quitter son service…

Il n'eut pas le temps de terminer sa phrase, que Rodriguez entra.

– J'ai oublié mon tel ! M. Petinet... mais que faitesvous ici ? Je vous avais bien dit, que je ne voulais plus vous voir.

– M. Rodriguez ! c'est à vous que je veux parler...

Appuyé sur le dossier du fauteuil de son collègue :

– À quel propos ?

– C'est toujours au sujet de Raphaël. Mon ami n'est toujours pas rentré, ça ne lui ressemble pas. Ce matin, il ne s'est pas présenté à l'école de police.

– À l'école de police ? s'étonna Rodriguez. Puis, s'adressant au jeune inspecteur ; je dois partir… Lucas tu prends sa déposition et tu téléphones à l'école de police. Essaye d'éclaircir cette histoire de cathédrale. Ce matin, c'était plutôt confus et délirant. Tu me fais un topo, on reparle de tout ça demain.

– Quelle histoire de cathédrale ?

– Il va t'expliquer...

Son téléphone à la main, il quitta les lieux, comme il était entré, à bride abattue.

– M. Petinet, c'est bien votre nom ? On va reprendre votre soirée d'hier depuis le début. Je suis l'inspecteur Lucas Borel. Prenez votre temps, je vous écoute.

David expliqua qu'une fête costumée avait été organisée par sa promo dans une salle derrière la cathédrale. Il s'y était rendu vers 21 h. Son ami Raphaël devait le rejoindre vers 2 h du matin, ce qu'il fit.

– Raphaël m'a reproché mon état alcoolisé et mon tutu de danseuse. Nous nous sommes disputés. Je suis parti faire ma mauvaise tête un peu plus loin, mais je suis rapidement revenu sur mes pas. Je ne l'ai plus revu, il avait disparu. Je l'ai cherché dans le quartier un long moment, j'ai interrogé tous les participants de la fête. J'étais paniqué. J'avais un mauvais pressentiment.

– Excusez-moi, mais vous paniquez vite... Il a pu décider de rentrer seul ou plus simplement de découcher.

– Non, je ne crois pas. Comment expliquez-vous, qu’il ne soit pas allé en cours ce matin ?

– Continuez !

– J'ai rencontré une femme derrière la cathédrale, debout à côté d'une forme verticale recouverte d'une couverture blanche. Je suis sûr que c'était lui. J'ai touché son visage au travers de la couverture. Je l'ai reconnu.

– Et d'après vous, il était mort ? Pour information, la position favorite des morts, c'est quand même la position allongée, vous êtes d'accord… Comment peut-on expliquer la verticalité de celui-là. Votre récit est abracadabrantesque, mais il y a une chose qui m'interpelle chez vous : c'est votre bonne foi. Vous allez m'accompagner jusqu'à la cathédrale, et vous m'expliquerez sur place. Cela me permettra, je l'espère, d'y voir un peu plus clair.

David guida son chauffeur jusqu'à la grille.

– C'est là-bas dans le coin !

Ils descendirent du véhicule de police et s'approchèrent de l'angle formé par les barreaux et l'imposant contrefort de la cathédrale.

– Je ne suis pas plus avancé, dit l'inspecteur.

– Et ça, qu'est-ce que c'est ? David tenait une cordelette de plus d'un mètre.

– Lâchez ça tout de suite ! Où l'avez-vous trouvée ? s'écria l'inspecteur avec autorité.

– Là, suspendue au deuxième barreau de l'autre côté.

– Ne touchez plus à rien, je vais chercher des gants.

L'inspecteur Borel glissa la corde dans un sac hermétique transparent. Ils firent ensemble le tour du prestigieux monument, sans aucun résultat. Les statues et les diables de pierre savaient, mais ne disaient rien. Cette cordelette validait de nouvelles et inquiétantes interrogations... David conforté dans ses effrayantes suppositions ne parlait plus. L'inspecteur, concentré sur cette histoire hors du commun et sans précèdent, n'était guère plus loquace.

Les deux hommes se séparèrent sur le parking du commissariat.

– Si j'ai du nouveau, je vous appelle ! avait conclu Lucas Borel, sans autre commentaire.

David s’éloigna sans se retourner.

5

Pierre Boulin croisa l'inspecteur Rodriguez sur les marches du commissariat.

– Il faut que je vous parle, Rodriguez ! intima le commissaire d'un ton autoritaire.

– Quand vous voudrez patron, je ne bouge pas de la matinée.

– Je rentre dans une heure environ, je vous appelle.

Jonathan Rodriguez retrouva son bureau du second étage. Il aligna quelques dossiers. Comme chaque matin, il vérifia la corbeille à papiers et essuya machinalement d'un revers de manche, l'endroit où il allait poser son ordinateur. Il s'installa sur une chaise ergonomique, pas inquiet, mais méditatif. Il s'interrogeait sur le ton inhabituel du commissaire ce matin.

Il décrocha son téléphone.

– Allô, Lucas, tu en es où avec l'affaire Raphaël Latour ? Est-ce que tu as envoyé la corde au labo ? Ok, c'est bien, tu me tiens au courant, on se voit tout à l'heure.