La fille du pape - Jacques Dessaucy - E-Book

La fille du pape E-Book

Jacques Dessaucy

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Beschreibung

Un peu par hasard et suite à de curieuses circonstances, Mgr Jean-Pierre Massard, évêque auxiliaire de Strasbourg est élu pape
Il prend le nom de Jean-Pierre Ier. Lors de sa première conférence de presse, devant les journalistes médusés, il révèle qu’il a une fille. Il engage celle-ci comme secrétaire tout comme il nomme un journaliste anglican en qualité de porte-parole du Saint-Siège.

Ce nouveau pape va entamer une série de réformes qui déplairont fortement aux divers mouvements conservateurs. Une cabale sera menée par le cardinal Van Hoeck et Mgr de Lérida, supérieur des Légionnaires de Saint-Joseph. Les luttes cléricales s’annoncent serrées car les enjeux sont considérables, en termes de foi, de pouvoir et d'argent.

Par le biais de la fiction, l’auteur nous fait pénétrer dans les coulisses du Vatican et décrit un pape engagé dans la mutation difficile de l’Église de Rome en route vers un (révolutionnaire) Vatican III.

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Veröffentlichungsjahr: 2014

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Elle était de mauvaise humeur ce matin-là. Elle n’avait pas entendu sonner son réveil. Résultat : elle avait dû avaler son petit déjeuner à toute vitesse, avec un café trop fort car elle avait mis trop peu d’eau dans le percolateur. Ce qui n’allait pas faciliter la digestion.

Elle était très fatiguée. Cela faisait des jours et des jours qu’elle travaillait tard le soir chez elle après le bureau sur ce fichu dossier. Et elle avait l’impression de faire du surplace. Les informations que devaient lui fournir ses collègues ne lui parvenaient pas ou alors fragmentées, incomplètes. Comment, dans ces conditions, fignoler son document ? Elle aimait son métier de relations publiques, mais c’était parfois pénible lorsque des collaborateurs, par paresse ou jalousie, vous mettaient des bâtons dans les roues.

Quand elle sortit de chez elle pour se rendre à pied à son bureau, il tombait des cordes. Le mois d’avril peut être beau à Paris, mais quand il pleut… L’eau dévalait à flots le long du caniveau. Elle avait emporté son ordinateur portable mais, pressée, avait oublié son parapluie. Lorsqu’elle arriva enfin au bureau, elle était trempée de la tête aux pieds. Et en retard d’une demi-heure.

La communication que lui fit sa collègue Murielle en l’accueillant acheva de l’énerver :

– Béatrice, le Big Boss veut te voir de suite.

Maudissant son directeur qui lui mettait toujours la pression, même si la situation ne le demandait pas, elle murmura un vague merci. Ah ! qu’il est aisé pour un patron de harceler ses employés pour qu’ils bossent plus, plus rapidement, en ne tenant aucun compte des difficultés qu’ils rencontrent. Elle réalisa qu’elle était vraiment de très mauvaise humeur. Sans doute était-ce dû à sa fatigue et à son énervement.

Elle se rendit dans les toilettes et, avec des mouchoirs en papier, s’essuya le visage. Elle plaça sa chevelure mordorée sous le sèche-mains. Puis elle remit de l’ordre dans sa coiffure en se regardant dans la glace. Un observateur aurait sans doute été séduit par ce visage ovale encadré de cheveux mi-longs ainsi que par ces magnifiques yeux bleus.

Ensuite, la jeune femme gagna son bureau, ferma la porte à clé et changea de chemisier. Elle se félicita de sa prévoyance : elle en conservait toujours un en réserve dans son armoire. Prête à présent à l’ouvrage, elle rouvrit la porte et se mit au travail.

Sa première tâche fut d’imprimer son dossier dans l’état où il était à partir de son ordinateur portable. Après quoi elle rassembla divers documents et monta près de son patron. Elle frappa et entra dès qu’elle reçut une réponse.

Plutôt grand, les cheveux noirs, des lunettes à monture dorée, la cinquantaine, Gabriel Monty, le Big Boss l’accueillit de manière abrupte.

– Heureux de vous voir, Mademoiselle. Il me semble que vous étiez en retard ce matin.

– C’est que j’ai travaillé très tard chez moi hier soir sur mon dossier.

– Bon, voyons ça. Où en êtes-vous ?

– Le squelette de mon document est au point. Cependant, il me manque des renseignements. Malgré mes multiples rappels, mes collègues ne m’ont pas encore transmis toutes les données nécessaires. Il manque notamment des chiffres pour le budget de la campagne.

– Ce n’est pas mon problème. Le client s’impatiente. Je lui ai fixé rendez-vous le premier du mois prochain pour discuter de votre… je veux dire, de notre plan de relations publiques. Convoquez d’urgence une réunion de toute l’équipe pour cet après-midi, disons à deux heures. Je veux que chacun s’engage à fournir sa part de travail dans un délai ferme. Allez, rompez ! Il faut que les choses avancent vite.

Béatrice sortit fort dépitée de cette entrevue. Certes, la réunion allait accélérer le travail mais elle doutait que tous ses collègues respectent les délais et c’est elle qui allait probablement devoir passer les nuits.

Songeuse, elle regagna son bureau. Elle sortit un miroir d’un tiroir, remonta ses cheveux en queue-de-cheval, dégageant son beau visage en mettant ainsi ses yeux et ses jolies oreilles en valeur.

Avec sa fine silhouette, elle avait gardé tout son charme de jeune fille et l’âge lui donnait une attirance supplémentaire. Ce qui ne l’empêchait pas d’être toujours célibataire. Non qu’elle n’ait pas entamé de relations amoureuses. Celles-ci l’avaient flattée en prouvant qu’elle pouvait plaire. Mais elle avait rompu à chaque fois plus ou moins rapidement. Les prétendants étaient pour la plupart superficiels ou prétentieux, le plus souvent obnubilés par l’argent et la réussite. Aucun ne possédait un idéal digne de ce nom qui vous fait vous oublier pour songer aux autres. Dans son milieu professionnel, l’idéal était le fric, toujours plus de fric. Dans la jungle parisienne, elle n’avait pas encore découvert la perle rare, le mari charmant, attentionné, profond, gai, ouvert aux autres tel qu’elle rêvait l’homme de sa vie et le futur père de ses enfants. Le seul qui correspondait plus ou moins à ce portrait et lui avait fait des avances, était marié. Ses convictions l’avaient empêchée de lui répondre. Sortir avec un homme marié, briser un ménage, très peu pour elle ! Ce dont elle rêvait, c’était un vrai mariage, avec robe blanche, et monter à l’autel au bras de son père.

À trente-six ans, son célibat lui pesait. Travailler du matin au soir sans souffler, soit. Elle adorait son travail. Cependant, pourquoi ? Pour se retrouver solitaire le soir devant la télé avec un plateau-repas ? Ou à lire au lit, seule, le dernier roman à la mode ? Ou à s’étourdir de travail ?

Bien sûr, elle avait des amies et quelques copains. Mais ceux-ci n’étaient pas toujours disponibles lorsqu’elle l’était. Beaucoup de provinciaux comme elle rêvaient de travailler à Paris afin de pouvoir sortir le soir, aller aux spectacles, rencontrer des gens. Mais quand ils y vivaient, ils étaient tellement épuisés après leur travail qu’ils ne voyaient qu’une chose : rentrer chez eux, enfiler leurs pantoufles, ouvrir la télé et dîner au calme. Pour rien au monde, ressortir le soir et circuler dans la capitale. Le cocooning ! Heureusement, il y avait le téléphone. Quand la solitude lui pesait trop, elle appelait une amie. Mais une fois la communication terminée, elle se retrouvait seule.

Souvent, pour échapper à son isolement, elle allait se promener au hasard des rues. Cela la distrayait et lui faisait faire de l’exercice. Excellent pour la santé ! Après sa promenade, quand elle regagnait son appartement, c’était pour le retrouver encore plus vide de toute présence.

L’homme idéal, elle le cherchait toujours. Paris ne manquait pas de candidats au mariage. Mais sa profession de responsable de relations publiques ne lui laissait guère le loisir de fréquenter assidûment des milieux où rencontrer de vrais célibataires.

En vérité, une fois, suite à l’insistance appuyée de son amie Sophie et aussi par curiosité, elle s’était laissée inscrire à une séance de speed dating. On connaît le principe de ces « rencontres expresses » : lors d’une soirée, des candidats au mariage rencontrent des célibataires du sexe opposé.

Moyennant une participation aux frais de trente-cinq euros, elle s’était inscrite via Internet. Vêtue d’un tailleur bleu marine, simple mais élégant, et assorti d’un collier de perles, cadeau de son père, légèrement maquillée, sans exagération, consciente que son charme naturel ne gagnerait rien à se surcharger d’artifices, elle s’était rendue au café branché où se tenait la soirée…

Elle est accueillie par une hôtesse puis se voit offrir un verre. Une dizaine de candidats sont déjà présents ainsi que trois organisateurs. L’endroit a été bien choisi : le café est divisé en une série de boxes prêts à recevoir les couples. Les derniers participants arrivent. Tous semblent de la tranche d’âge qu’elle avait choisie : entre vingt-cinq et quarante ans. Leur apparence confirme en général qu’ils appartiennent à la même catégorie socio-professionnelle que la sienne. Debout dans un coin, elle fait ce qu’il y a de mieux à faire : boire son verre en souriant à la ronde.

L’organisateur leur explique les règles du jeu : ils doivent s’installer par couples, en tête à tête, durant sept minutes. Il n’est pas permis d’échanger de coordonnées personnelles ni de manifester verbalement le désir de revoir son vis-à-vis. Après sept minutes, premier coup de gong. Chacun note alors sur une fiche confidentielle son désir de revoir ou non la personne qui lui fait face. Chacun sera averti par la suite de l’identité des personnes qui souhaiteraient le ou la rencontrer à nouveau. Second coup de gong : les hommes passent à la table suivante. Dernier conseil : ne pas aborder les questions de salaire ni d’argent.

L’organisateur donne le signal de départ. Les femmes sont invitées à s’asseoir sur les banquettes, de façon à permettre aux hommes installés en face d’elles de passer aisément de l’une à l’autre.

Un premier candidat s’approche de Béatrice et se laisse tomber lourdement sur sa chaise. Il a des cheveux roux assez rebelles et de nombreuses taches de rousseur. Il paraît quarante-cinq ans bien faits mais, si elle fait confiance aux organisateurs, il ne doit pas avoir dépassé la quarantaine. Il louche légèrement. Pour amorcer l’échange, elle lui demande où il a passé ses dernières vacances. Il répond : « Au Japon » et se lance dans une description des beautés de l’archipel nippon. Elle s’aperçoit qu’il zézaye un peu. Elle le laisse parler quelques minutes sans l’interrompre. Enfant unique, son père est mort et sa mère vit dans une maison pour personnes âgées. Il travaille dans l’informatique, propos qu’il illustre en se lançant dans un panégyrique de l’ordinateur.

Pour l’interrompre, Béatrice lui demande ce qu’il pense des enfants. Il répond qu’il n’y en a aucun dans sa famille et que, de toute façon, il n’a pas de temps à consacrer à des marmots, vu sa profession.

À son tour, il s’informe de sa famille puis de sa profession. Il ponctue chaque déclaration de la jeune femme par un « Ah ! » dont on ne sait s’il exprime l’étonnement ou si c’est un tic de langage. Quand le gong retentit, sur sa fiche, à la question : « Désirez-vous revoir cette personne ? », Béatrice inscrit un « Non » sec. Elle n’envisage nullement de passer sa vie avec un homme qui ne parle que de lui. Il ne s’est intéressé à elle que par simple réflexe de politesse. Ses « Ah ! » ont eu le don de l’énerver. Sont-ce là les seules réactions qu’il ait en entendant son éventuelle future femme lui décrire sa vie ? Et puis il ne souhaite visiblement pas fonder une vraie famille. Et il zézaye en plus !

Au second coup de gong, c’est un homme beaucoup plus jeune qui prend place en face d’elle. Long, maigre, les cheveux blonds. Il lui indique d’emblée qu’il a fait HEC. Pourquoi s’est-il inscrit à cette rencontre ? Parce que c’est la manière la plus rapide et la plus efficace de trouver l’âme sœur. Il s’informe de ce que fait Béatrice, de sa situation familiale. Avant qu’elle n’ait le temps de répondre, il lui explique le rôle important qu’il joue dans une grande banque parisienne. Évidemment, songeait-elle, il ne fallait pas s’attendre à rencontrer ici quelqu’un qui travaille dans une « petite » banque parisienne ! Puis il la questionne à nouveau sur son métier et l’écoute en l’observant attentivement.

Quand elle lui parle de vacances, il répond qu’il n’a jamais le temps d’en prendre, qu’il est beaucoup trop occupé, que l’essentiel est de gagner de l’argent. Mais le temps rattrape cet homme pressé : le gong retentit. Elle griffonne un « Non » irrévocable pour cet homme imbu de lui-même, obsédé par son travail et ne visant qu’à faire du fric.

Elle commence déjà à en avoir un peu marre de ce « jeu » pour célibataires en mal d’amour !

L’homme qui s’assied ensuite lui apparaît à première vue très sympathique. Environ trente-cinq ans, athlétique, cheveux noirs ondulés parfaitement coiffés. Il porte un smoking. Pour Béatrice, il correspond à l’image du physique qu’elle se fait de son futur époux. Espérons que son ramage corresponde à son plumage.

Il se présente comme le PDG d’un grand groupe pharmaceutique. Après la description à la première personne de sa carrière professionnelle fulgurante, entrecoupée de ses mirifiques exploits sportifs, elle a droit à une brève description des projets géniaux qu’il est en train d’entreprendre. Après quelques minutes, Béatrice pense qu’elle gardera sans doute un souvenir impérissable de ce « Monsieur Moi ». Ce comportement égocentrique, ce vantard prétentieux l’agace au plus haut point. Elle termine l’entretien en griffonnant un « Non » rageur.

Le suivant est un petit homme grassouillet, engoncé dans son costume bleu. Ses cheveux châtains sont (Au secours !, se dit-elle) collés avec du gel. Une petite trentaine, apparemment très timide, il garde souvent les yeux baissés. Il s’est abondamment parfumé à l’eau de Cologne. Béatrice lui sourit puis, comme il ne prend pas l’initiative, elle se décide à entamer la conversation endemandant s’il a des frères et sœurs. Une voix faiblarde lui confie qu’il a six sœurs, toutes ses aînées. Sa profession ? Représentant dans la confection pour dames. Ses projets professionnels ? Obtenir prochainement une augmentation. C’est alors seulement que, les yeux toujours baissés, il ose demander à la jeune femme quelle est sa profession. Apprenant qu’elle est fille unique, il change de conversation et se hasarde à lui faire un compliment sur le tailleur qu’elle porte. Elle est désappointée par cette maladresse car elle sait que ce qui plaît souvent aux hommes c’est son visage et sa silhouette, non d’abord la coupe de son tailleur. Elle termine l’entretien par un « Non ! » sans appel.

Elle n’en peut plus. Elle tente de retrouver son calme en se disant que, dans moins d’une demi-heure, l’épreuve sera terminée. Elle déchante lorsqu’elle voit un homme énorme s’asseoir péniblement face à elle. Il doit bien peser plus de cent vingt kilos ! De plus, il est chauve et porte des lunettes d’écaille, modèle années quarante. Elle voudrait passer immédiatement au candidat suivant mais elle se dit qu’elle doit laisser ses préjugés au vestiaire. Certes, l’homme de ses rêves est plus svelte. Cependant, on peut être gros ou même obèse et être un excellent mari. L’époux idéal ne se juge pas à son poids ! Mais plus de cent kilos tout de même…

Il est directeur d’une usine de banlieue. Son grand plaisir est de manger au restaurant. Quand il apprend qu’elle est originaire d’Alsace, il se lance dans une longue péroraison sur les vertus des saucisses alsaciennes. Tout en parlant, il s’éponge le front car il transpire abondamment. Après l’eau de Cologne très ordinaire et écœurante du précédent, son odeur indispose à nouveau Béatrice. Consultant sa montre et voyant que le temps imparti s’écoule, plutôt que de l’interroger, il entreprend de lui faire une série de compliments sur sa chevelure magnifique, son visage charmant, ses oreilles délicates, ses yeux séduisants… compliments un peu trop appuyés pour être sincères. En tant que spécialiste des relations publiques, elle se rend compte qu’il ne joue pas le jeu : estimant qu’il serait intéressant de la revoir, il est en train de la flatter pour décrocher un « Oui » final. Tout flatteur ne vit pas aux dépens de celui qui ne l’écoute pas : il récolte un « Non » définitif.

Comme le gros homme se lève péniblement, la jeune femme est prise d’une impulsion soudaine. Elle se lève à son tour et se dirige vers la porte. L’organisateur tente de l’arrêter. Elle l’écarte du bras, arrache presque son imper au portemanteau, l’enfile rapidement et sort.

Dans la rue, elle établit un rapide bilan de cette curieuse expérience. Peut-être certains y avaient-ils recours pour dénicher rapidement l’âme sœur. Mais visiblement ce système attirait des gens dont les caractéristiques physiques ou morales empêchaient de faire des rencontres normales susceptibles de les mener au mariage. Si, au gré des hasards de la vie, on n’est pas capable d’aborder les personnes pour mieux les connaître et lier avec elles des relations qui peuvent aboutir au sentiment amoureux, peutêtre ce genre de rencontres pouvait-il faciliter les choses. Mais décidément non, ce n’était pas ainsi qu’elle trouverait l’homme qu’elle cherchait.

Le lendemain, sa collègue Sophie – une petite blonde aux cheveux courts – eut droit à une critique systématique, cruelle et sans appel, du speed dating : des rencontres trop rapides et des contacts superficiels. Plus un concours de Monsieur Univers que la rencontre de deux personnes cherchant à se connaître vraiment !

Cependant, une interrogation ronge Béatrice. Rencontrera-t-elle jamais l’homme de ses rêves ? À trente-six ans, elle ne devrait pas tarder à se marier. Elle pourrait encore avoir trois enfants, ou plus avec un peu de chance, des jumeaux peut-être ! Elle cherche à se raccrocher à une pensée positive qui pourrait lui mettre un peu de baume au cœur. Tout à coup le sourire lui revient. Elle se souvient qu’elle doit déjeuner à l’endroit habituel avec son père qui arrive de Strasbourg.

Cette fois-là, son travail l’appelait à Marseille. C’est ainsi que Béatrice se retrouva à 9 heures du matin dans un avion d’Air France.

L’environnement dans lequel elle se trouvait lui remémora le visage de Robert. Ah, qu’elle en avait été amoureuse ! Elle l’avait connu lors d’un vol comme celui-ci, alors qu’elle se rendait à une réunion à Berlin. Il était assis sur le siège voisin du sien. Au début du voyage, il avait déployé le Financial Times, qu’il avait étudié avec attention. Quand était venu le moment du repas, il lui avait passé le plateau que tendait l’hôtesse et lui avait souri. Elle lui avait rendu son sourire.

Après l’avoir observé du coin de l’œil, elle remarqua qu’il ne portait pas d’alliance. Cheveux châtain clair, yeux marrons, il paressait la quarantaine à peine. Complet deux pièces bleu marine. Chemise blanche, impeccable, avec cravate au nœud parfait agrémentée d’une épingle se terminant par une petite perle de nacre assortie à ses boutons de manchettes. Une montre en or complétait ce portrait d’un homme élégant. Il semblait sympathique, attirant.

Cette première impression se confirma quand il lui adressa la parole. Elle s’informa du motif de son voyage. Comme elle, il se rendait pour affaires à Berlin. Il travaillait dans le domaine des accessoires électroniques et dirigeait une usine à Bordeaux. Bientôt, le dialogue s’élargit sur des sujets très divers : l’Allemagne, l’économie, la gastronomie, la littérature, l’écologie, le Maroc…

Elle se lança dans le « jeu du test » que lui avait appris son père. Pour connaître une personnalité, ses richesses, ses limites, il faut au cours des échanges, poser une question engageant la conversation sur un sujet très pointu du genre : « Que pensez-vous de… ? ». Puis laisser l’autre répondre. Il va montrer sa culture, ou son absence de culture ; ou il va faire dévier l’entretien vers un tout autre sujet. C’est toujours révélateur. Cette fois, le voyageur réussit brillamment l’examen. Béatrice lui avait demandé quels musées berlinois étaient les plus intéressants. Il s’était lancé dans un petite conférence, vantant les mérites des peintures de l’Ancienne Galerie nationale et des trésors des antiquités du Musée Pergamon. De sorte que le trajet parut bien court à lajeune femme, tant l’homme était séduisant et sa conversation captivante. Elle ne put qu’admirer sa vaste culture et son ouverture d’esprit.

Au moment d’atterrir à Berlin Brandenburg International, il lui glissa sa carte avec son numéro de portable. Il proposa gentiment de lui servir de guide dans Berlin, si elle disposait de quelque loisir lors de son séjour. Ne connaissant pas la capitale allemande et détestant visiter seule une ville, Béatrice lui griffonna sur un bout de papier son numéro ainsi que le nom de son hôtel.

Le soir même, son téléphone sonnait et Robert Devaurgnies – c’était son nom – l’invita à dîner. Étant libre ce soir-là, elle accepta bien volontiers. Il lui donna rendez-vous au pied de la Kaiser-Wilhem Gedächnistkirche, « l’église du Souvenir » qui garde la trace des bombardements, sur la plus célèbre avenue de Berlin : le Kurfürstendamm.

Le dîner fut un enchantement. Non seulement l’homme d’affaires lui offrit un repas montrant que les connaissances en gastronomie dont il avait fait montre dans l’avion n’étaient pas que théorie, mais de plus il fut charmant. Il voulut tout savoir sur elle. Mise en confiance, elle lui décrivit son parcours professionnel. Discrètement, il s’informa de sa situation sentimentale. Sans fausse pudeur, elle lui confia que son cœur était libre. Il ne fit aucun commentaire. La soirée achevée, à travers la nuit berlinoise, il la reconduisit galamment. Ils convinrent de se retrouver le lendemain après-midi, où aucun des deux n’avait de rendez-vous, pour visiter Berlin, en particulier les restes du fameux Mur.

Le jour suivant, Robert passa la prendre à son hôtel. Tout en bavardant, ils entreprirent une longue promenade à pied à travers la ville, se dirigeant vers le Check Point Charlie et le Mur, ou du moins vers ce qu’il en reste après sa chute en 1989. Robert était aimable, attentionné et Béatrice se sentit flotter sur un petit nuage.

Ils terminèrent la journée en discutant durant quatre heures dans un restaurant gastronomique. Ils rentrèrent en métro. Il l’invita à dîner le lendemain. Mais elle refusa prétextant un rendez-vous professionnel, bien qu’elle fût libre. Elle était sous son charme et sentit qu’elle en tombait amoureuse. Il était indispensable qu’elle prenne un peu de recul pour faire le point. Son expérience lui avait appris – à travers bien des déconvenues – qu’il ne faut pas se précipiter dans une nouvelle relation. Discret, il n’insista pas.

Le jour suivant, elle termina sa réunion à 16 heures. Elle erra quelques heures dans la ville, passa à son hôtel pour prendre un bain puis sortit dîner. Elle mangea seule dans un endroit pittoresque qu’à un autre moment elle eût trouvé très agréable, mais elle était de méchante humeur. Durant deux longues heures, elle médita sur sa solitude, se reprochant d’avoir raté unesoirée sans doute inoubliable. Mais elle ne voulut pas rentrer trop tôt. Ici au moins il y avait du mouvement.

Lorsqu’elle se retrouva dans sa chambre, elle se déshabilla et s’allongea sur son lit pour lire un roman policier. Celui-ci ne parvenait pas à la distraire ; son esprit était ailleurs. Une seule image surgit dans son esprit : Robert, ses bonnes manières, sa gentillesse, son esprit vif, ses traits d’humour. Un large sourire illumina le visage de Béatrice : oui vraiment, elle était en train de tomber amoureuse.

Son portable sonna : c’était lui !

– Êtes-vous libre demain ?

– Oui, mais je dois prendre l’avion en début de soirée.

– J’ai un rendez-vous à 11 heures, puis je suis libre. Ça tombe bien. On se retrouve à 14 heures au pied de la Kaiser Wilhem Gedächnistkirche ?

– D’accord, je serai heureuse de vous revoir avant mon départ.

Ils passèrent un merveilleux après-midi ensemble à visiter la ville. Puis, il s’offrit de l’accompagner à l’aéroport. Ils passèrent à son hôtel prendre ses bagages. Pendant qu’elle réglait sa note, il héla un taxi. Dans la voiture, ils continuèrent à discuter, en se souriant. Robert lui prit la main, la porta à ses lèvres et l’embrassa tendrement.

Arrivés à Berlin Brandenburg International, il l’aida à porter sa valise jusqu’au guichet d’enregistrement et ensuite l’accompagna jusqu’au portique de sécurité. Au moment de se quitter, il dit :

– On se revoit à Paris ?

– Bien volontiers.

– Je vous appellerai.

Il l’attira vers lui et la serra dans ses bras. Emportée par l’émotion, elle lui donna un amical baiser sur la joue. Lui, répondit en l’embrassant rapidement sur la bouche. Surprise, elle se laissa faire et ne se dégagea de ses bras qu’avec regret. En se dirigeant vers la porte d’embarquement, elle lui fit un dernier signe de la main.

La semaine suivante, alors qu’elle était au bureau, Robert lui téléphona pour l’inviter à dîner. Leurs rendez-vous se poursuivirent, au hasard de ses séjours à Paris. Bien que très occupé par la direction de son usine de Bordeaux, il venait souvent dans la capitale pour raisons professionnelles. Très vite, ils convinrent de se tutoyer. Au restaurant, assis sur la même banquette, ils se tenaient la main, échangeaient des baisers furtifs.

Au fil du temps leur relation s’approfondit. Elle connut tout de son austère vie de célibataire partagée entre les affaires, le sport et la lecture. À chaque fois, pour lui plaire, elle s’efforçait de porter une toilette différente et de varier sa coiffure : chignon, queue-de-cheval ou cheveux dénoués tombant sur lesépaules. Elle veillait également ce jour-là à mettre des sous-vêtements sexy achetés dans un magasin chic, non qu’elle envisageât de les lui montrer, mais tout était dans l’intention, fût-elle cachée.

Dans les restaurants où ils se rencontraient, ils se serraient l’un contre l’autre. Robert la tenait par l’épaule. Sous la table, il hasardait de temps à autre une main pour lui effleurer le genou ou la glissait par derrière, sous son corsage, lui caressant tendrement la peau du dos. Elle ne protestait pas. L’expérience lui avait appris que s’opposer à ces marques intimes d’affection fâchait les hommes : ou bien cela coupait court à la relation ; ou cela les excitait et les poussait à vouloir aller encore plus loin, trop loin.

Habituellement, c’est le mercredi qu’il venait à Paris. Ils se rencontraient dans un petit endroit tranquille qui comporte des tables réservées aux amoureux dans une arrière-salle aménagée avec goût. À chaque rencontre, il lui donnait un petit cadeau : un foulard, un bracelet, un collier, une bouteille de parfum, souvent rapporté d’un de ses voyages. Il la faisait rire et l’appelait « Ma biche ». Béatrice n’avait jamais été aussi pleinement heureuse de sa vie.

Au bureau, son travail la passionnait plus que jamais ; elle faisait preuve d’une créativité débordante. Les conflits avec son patron ou ses collègues lui semblaient des broutilles. Elle n’attendait qu’une chose : que Robert lui fasse enfin sa déclaration.

Ce bonheur sans nuage dura jusqu’au sombre vendredi où sa collègue Véronique, une pétillante brune aux yeux bleus, l’invita à déjeuner. Cette camarade de bureau lui avait toujours paru sympathique bien qu’elle ait parfois tendance à négliger son travail, toujours en retard.

Assises à une table d’une brasserie du quartier, elles commandèrent le plat du jour. Puis elles devisèrent de tout et de rien. Après le dessert, le visage de Véronique se fit tout à coup très grave.

– Je… Je pourrais te poser une question personnelle ?

– Pose. Si c’est vraiment trop indiscret, nous parlerons d’autre chose.

Véronique prit son verre de vin et en avala une gorgée, comme pour se donner du courage et s’enhardit :

– Ce type avec qui je t’ai vue plusieurs fois, qui est-il pour toi ? Un client, une simple connaissance ou une relation personnelle ?

– Une relation très personnelle.

– C’est-à-dire ?

– Tu me jures de le garder pour toi ?

– C’est juré.

– Je… J’en suis amoureuse ! Et je m’attends même à ce qu’il fasse sa demande sous peu.

– Tu es amoureuse de Robert Devaurgnies ?

– Comment connais-tu son nom, s’exclama Béatrice, stupéfaite.

– Il est de Bordeaux comme moi. C’est un industriel très connu là-bas. Mon frère Jacques, qui est électronicien, travaille même dans son usine.

– Très bien. Et alors ?

– C’est que…

Béatrice avala à nouveau une longue gorgée de vin. Puis elle lâcha :

– Excuse-moi d’être franche. Je dois t’avertir : il est marié.

Béatrice eut un haut-le-cœur puis, après un moment, éclata de rire.

– Tu confonds. Mon Robert est célibataire.

– Non, je t’assure, il est marié. Avec sa femme Irène, ils sont bien connus dans la société bordelaise. Ils ont trois enfants : deux filles et un garçon.

– Mais il ne porte pas d’alliance, balbutia Béatrice, choquée.

– Si, mais pas à Paris.

– Ce ne peut être le même homme ! Ce n’est pas possible !

– Si, j’ai vérifié. Regarde ces photos.

Elle en tira quatre de son sac.

– C’est mon frère qui les a prises à une fête de l’usine. J’ai fait agrandir une partie de celle-ci qui montre sa main.

Béatrice reconnut Robert. L’agrandissement faisait nettement apparaître qu’il portait une alliance.

Dès qu’elle fut rentrée à la boîte, elle prit des informations sur Robert Devaurgnies, industriel à Bordeaux, sous prétexte qu’il était un client potentiel. Sur Internet, elle consulta son site RD Electronics. Elle contacta même la mairie. Certes, il y avait bien à Bordeaux un autre Robert Devaurgnies. Mais il n’avait que quinze ans et était le fils du précédent.

Le soir dans son lit, elle réfléchit. Quel objectif visait ce mec ? Disposer gratuitement d’une escort girl lorsqu’il passait à Paris ? Ou voulait-il arriver à coucher avec elle, mais ayant compris qu’il ne devait pas l’effaroucher, il avait voulu la séduire en douceur semaine après semaine, avançant chaque fois d’un petit pas… les menant vers le lit ? C’est alors qu’elle se rappela qu’il lui avait annoncé qu’il allait louer un petit appartement à Paris car – lui avait-il expliqué – il avait besoin d’un pied-à-terre pour être chez lui et économiser les nuitées d’hôtel. Le jeune femme réalisa alors sa stratégie. D’abord, à de nombreuses reprises, il s’était plaint qu’il devait à chaque fois payer l’hôtel et apporter à chaque fois ses complets de Bordeaux. Puis il lui avait annoncé qu’il cherchait un appartement et lui avait conté par le menu ses tentatives avortées. Puis finalement il lui avait annoncé qu’il avait trouvé ce qu’il voulait. Enfin, qu’il le faisait aménager. La prochaine fois, sans doute, l’aurait-il invitée à visiter sa garçonnière et à y prendre un verre…

Le lundi suivant, alors que Béatrice était dans son bureau, le téléphone sonna.

– Bonjour, ma biche. On pourrait dîner ensemble demain soir ?

Elle se hérissa. Il était vraiment gonflé. Elle hésita un instant avant de répondre. Puis, le vouvoyant, elle gronda :

– Vous m’aviez caché que vous étiez marié. Vous m’avez menti. Un silence suivit.

– Je ne t’ai rien caché, ma biche. Simplement, je n’ai jamais eu l’occasion de te le dire.

– C’est un mensonge, un mensonge par omission, répliqua-t-elle, d’un ton furieux. Comme d’ailleurs le fait que vous enleviez votre alliance lorsque vous quittez Bordeaux.

– Mais ma biche…

– Ceci met un point final à notre relation. Bonjour à votre femme ! Et elle raccrocha.

Le lendemain, elle porta à la poste un paquet contenant tous les petits cadeaux qu’il lui avait faits, accompagné d’un petit mot : « Merci Robert ». Elle l’adressa à Madame Irène Devaurgnies en indiquant comme expéditeur un nom fictif : Mademoiselle Axelle Ridelle. En définitive, ces cadeaux achetés avec les deniers de son époux lui revenaient. Elle espérait bien que ce mystérieux paquet susciterait une scène de ménage mémorable.

Il était treize heures lorsque Béatrice entra dans un petit restaurant près de Montparnasse. C’est là qu’ils avaient habituellement rendez-vous lorsque son père venait à Paris. Il devait être arrivé à la gare de l’Est vers midi et demie. Puis le métro. Il n’allait pas tarder à la rejoindre. Elle le connaissait. S’il avait un quelconque retard, il l’aurait prévenue par portable. En effet, quelques minutes après, la porte s’ouvrit et un homme fit son entrée. Apercevant sa fille, un élan de tendresse le poussa vers elle. Il l’embrassa en la serrant dans ses bras.

– Tu as fait bon voyage, papa ?

– Excellent. J’ai pu lire un peu. Et toi, ça va ?

– un peu stressée. Mon boss me met la pression. J’ai un travail à clôturer avant la fin du mois pour un gros client.

Le père paraissait la soixantaine. Belle prestance. De haute taille, de corpulence mince, les cheveux courts et gris. Ils s’installèrent à table. Le garçon vint prendre les commandes. Puis le père et la fille se regardèrent quelques instants en silence, heureux de se retrouver.

– Alors, tu viens encore faire un tour à Paris ?

– Oui, j’ai une réunion à quinze heures avec des clients à moi. Mais je dois rentrer à Strasbourg ce soir même, j’ai une réunion importante demain matin avec mon boss.

– Tu ne restes pas, fit Béatrice, dépitée. Tu aurais pu loger chez moi.

– Non, le mois prochain. Je dois venir pour trois jours.

Le garçon apporta l’entrée, interrompant la conversation. Ils se mirent à manger. Le père contemplait sa fille avec fierté.

– Tu sais que tu ressembles de plus en plus à ta mère. Elle avait à peine un peu plus que ton âge…

Béatrice lui saisit la main. Elle savait le souvenir ému qu’il avait de sa mère trop tôt disparue. Elle aussi regrettait cette mère attentionnée mais dont elle ne gardait qu’un vague souvenir. Elle avait six ans à l’époque. Elle se remémorait la consternation de tout son entourage après que les gendarmes soient venus annoncer la catastrophe. Dérapage… un arbre. Sa maman chérie avait été tuée sur le coup. Après trente ans, elle gardait encore l’image de l’époux prostré, alors qu’elle lui tenait la main en suivant le cercueil. Il lui avait fallu de longs mois pour retrouver le sourire et la joie de vivre.

C’est lui qui interrompit ces tristes pensées. Lui passant le bras sur l’épaule, il demanda sans aucune ironie :

– Alors, et tes amours ?

Faute de mère, elle avait pris l’habitude de se confier à lui. Aussi est-ce sans fausse pudeur qu’elle se livra.

– Toujours aucun candidat n’a réussi l’examen.

– Et le dernier en lice ? Christian, c’est ça ?

– Oui, tu sais, c’est un ancien camarade de collège. À l’époque, nous étions copains, sans plus. Nous complétions ensemble nos notes de cours. Parfois, nous répétions tous deux en vue des examens. Lorsque nous nous sommes retrouvés ici à Paris, le courant s’est rétabli aussitôt. Nous sommes sortis. Notre relation a évolué. Il était intelligent, agréable, il me faisait rire. Cheveux noirs, taille élancée, bien habillé, c’est mon type d’homme. De plus, nous avions des vues semblables sur le couple et la famille. Je me suis vite rendu compte que j’étais folle de lui. De la manière dont il me regardait, je sentais que je l’attirais vraiment. Nous avons décidé de passer quelques jours de vacances à Honfleur. Mais…

– Mais ?

– Cela s’est très mal passé. Il a été odieux. Finalement je l’ai plaqué là, j’ai fait mes bagages et suis rentrée à Paris.

Elle se tut et avala une gorgée de bière. Puis elle ajouta :

– Et voilà pourquoi votre fille est toujours célibataire.

– Tu n’as eu guère de chance, ma fille.

Il l’embrassa sur la joue. Béatrice sourit tristement. Il se garda bien de demander des détails. Il connaissait sa fille. Si elle ne lui fournissait pas de précisions, c’est qu’elle n’en avait nullement envie. Certes, il aurait pu insister. Elle ne lui avait jamais rien caché. Mais il respecta sa discrétion. C’est elle qui relança la conversation.

– Je dois t’avouer une chose.

Le père sourit.

– Vas-y ma fille : avoue.

– J’ai participé à une séance de speed dating.

– De quoi ?

– De speed dating. Tu sais bien : ces rencontres pour candidats au mariage. Tu es mis en contact avec sept candidats, chacun pendant sept minutes.

– Et alors, résultat des courses ? Cela m’étonnerait que tu me dises être tombée sur la perle rare.

– Non, bien sûr. Je me suis sauvée en courant avant la fin.

Il la considéra d’un œil amusé. La fille s’attendait à cette réaction. L’un connaissait parfaitement l’autre et pouvait prévoir son comportement. Le père avala une gorgée de bière puis déclara :

– Tu es très exigeante, Béatrice, Mais tu as raison. Même si tu te maries demain, vous en aurez peut-être encore pour cinquante ans de vie en commun. Il vaut mieux choisir la bon prétendant. Et que comptes-tu faire maintenant pour trouver le prince charmant ?

– Je ne sais pas.

Son père éclata de rire. Elle le regarda, étonnée.

– Excuse-moi, mais tu es la spécialiste qui prépare des plans de relations publiques et tu n’en as aucun pour établir tes relations avec des candidats au mariage.

Béatrice sourit de la remarque. Elle enchaîna :

– Il y a une chose qui me tracasse, j’y pensais justement hier.

– Oui, je t’écoute.

– Quand j’aurai trouvé le candidat parfait et une robe blanche, me conduiras-tu à l’autel ?

– Oui, évidemment, je suis ton père. C’est la coutume.

Monseigneur Jean-Pierre Massard referma son bréviaire et se décontracta. Ces nouveaux AX-99 étaient des avions confortables. Chaque passager en business class était aussi à l’aise que jadis en première. Cependant, après avoir lu longtemps, il sentait la nécessité de faire quelques exercices physiques, même limités. Comme il était seul dans sa rangée de sièges, installé de surcroît sur le fauteuil du milieu, il put s’étirer sans violer l’espace vital de ses voisins.

Il se sourit à lui-même car il venait de décider de s’accorder un moment de plaisir intense, comme il tentait d’en prévoir régulièrement pour briser un peu l’inévitable monotonie de la vie, même si l’on est évêque auxiliaire. Il se leva, prit son attaché-case dans le coffre à bagages au-dessus de lui et en retira le paquet que lui avait fait parvenir son éditeur, par porteur, à peine deux heures avant son départ.

Il se rassit, se cala confortablement sur son siège et posa l’objet sur ses genoux. Ce paquet, il savait ce qu’il contenait… C’est toujours un plaisir pour un auteur de recevoir sa dernière œuvre, juste sortie de presse. Même si, dans ce cas, il ne s’agissait que de la seconde édition de son livre J’ai interviewé le futur Pape ! Pour ce bouquin, il avait rencontré chacun des cardinaux, étudié ses écrits et relevés ses initiatives marquantes. En fait, ce travail lui avait été demandé par son évêque, l’archevêque de Strasbourg, le cardinal Dubourg, en prévision du décès du pape. Aussi ce dernier avait-il voulu disposer d’un dossier sur chaque candidat potentiel à la papauté. Par réflexe journalistique, Monseigneur Massard avait eu l’idée de publier une synthèse de ses recherches. Cette seconde édition, revue et corrigée, était également enrichie des chapitres consacrés aux nouveaux cardinaux nommés au cours du récent consistoire. Ainsi, immanquablement, il avait réussi à interviewer celui qui, dans quelques jours, serait élu pape… Cet ouvrage avait exigé de nombreux déplacements à travers le monde au cours des cinq dernières années car Monseigneur Massard avait essayé, autant que possible, de rencontrer chaque cardinal dans son diocèse, dans son milieu, en quelque sorte.

Il ouvrit lentement l’emballage. La page de couverture, en couleur, lui apparut. L’éditeur avait conservé la même que pour la première édition. À vrai dire, elle était très réussie. On y voyait en enfilade les portraits des derniers papes, puis, en ombre chinoise, la silhouette imprécise du futur pontife, que les cardinaux devraient élire dans les prochains jours, suite à la mort subite du regretté pontife.

Il feuilleta le livre, jeta un coup d’oeil sur les divers chapitres et apprécia les nouveaux caractères typographiques. Il fallait reconnaître que, artistiquement, c’était une tentative unique : avec Jean Maljean, l’expert en typographie, ils avaient tenté de choisir pour chaque chapitre un jeu de lettres qui leur semblait le mieux refléter la personnalité de chaque cardinal. Jean Maljean avait même inventé, par ordinateur, des polices nouvelles pour certains cardinaux dont la personnalité aurait été mal représentée par des caractères classiques genre Times ou Helvetica. Il s’agissait en somme de faire entrer un peu du contenu dans le dessin des lettres sans pour cela verser dans la fantaisie, et aussi de convaincre ceux qui acquerraient la seconde édition mise à jour, alors qu’ils possédaient déjà la première, qu’ils achetaient un livre différent. Une lettre de son éditeur, André Foisselet, accompagnait le livre tout frais imprimé :

Mon cher Jean-Pierre,

Voici votre nouveau-né. Un ouvrage de référence remarquable ! Beau travail !

Le plan ORSEC est déclenché. Morrozzi vous contactera dès votre arrivée à Rome pour les séances de dédicaces et pour la conférence.

Meilleures amitiés.André Foisselet

Ce que l’imaginatif éditeur avait baptisé « plan ORSEC » était un plan d’édition multilingue qui devait être lancé à la mort du Pape. J’ai interviewé le futur Pape ! était publié simultanément en français, anglais, allemand, espagnol, italien, portugais et polonais. L’idée publicitaire de base était de fournir au public, au moment du conclave, un portrait et une interview de tous les cardinaux de moins de quatre-vingts ans, chacun étant, en théorie, susceptible d’être élu pape. Dans chaque pays, une campagne publicitaire spéciale était prévue. Quant à Jean-Pierre lui-même, il devait donner une conférence de presse à l’endroit stratégique où se trouvait la plus grande concentration de journalistes intéressés : Rome, à la veille de l’ouverture du conclave. Plus, évidemment, des séances de dédicaces, avec l’espoir de pouvoir être photographié en compagnie de l’un ou l’autre cardinal venant solliciter la signature de l’auteur. Jean-Pierre ne raffolait pas de ce genre de promotion publicitaire, surtout qu’il ne manquerait pas de se voir demander à temps et à contretemps par des journalistes quel était son pronostic quant au nom du futur pape. D’autant que, moins que jamais, il ne se sentait capable d’avancer un nom. Curieux, car il avait été le seul, lors du dernier conclave, à donner le cardinal John Stagg comme favori, et il avait été élu. Mais cette fois, son intuition lui refusait la moindre lueur. Sans doute cela provenait-il du fait qu’il avait analysé trop en détail tous les candidats possibles. Cette surinformation encombrait son esprit et l’empêchait de deviner le nom de celui qui, après l’élection, apparaîtrait à la loggia des bénédictions. Par ailleurs, le choix des cardinaux dépendait trop de l’idée personnelle qu’ils se faisaient des besoins prioritaires de l’Église d’aujourd’hui. Sans compter que le Saint-Esprit était un partenaire essentiel dans ce petit jeu, Lui qui souffle où Il veut.

Les réflexions de Jean-Pierre furent interrompues par l’hôtesse de l’air qui lui servit son repas. Il déposa son livre sur le siège voisin et se mit à déguster chaque plat. Décidément, Air France était redevenu un restaurant quatre étoiles !

C’est alors qu’il remarqua, dans le papier d’emballage glissé par terre, le bandeau entourant habituellement le livre. Il l’enleva et lut : « Un euro du prix de ce livre servira à financer le prochain conclave. » Ainsi Foisselet avait mis en oeuvre l’idée qu’il lui avait suggérée : associer les fidèles (du moins ceux qui achèteraient son livre) au financement de ce rassemblement des cardinaux si coûteux à une époque où les finances du Vatican étaient plus que jamais dans un état critique. Jean-Pierre voyait dans cette idée une façon de promouvoir une certaine participation des lecteurs à l’élection du nouveau pape. L’éditeur, lui, y avait vu une excellente idée publicitaire.

Tout en mangeant, Jean-Pierre se mit à réfléchir à ses prochains articles. Car il s’était engagé à faire parvenir chaque jour cent lignes aux Dernières Nouvelles d’Alsace durant toute la période précédant le conclave et pendant la durée de celui-ci. Le problème était que, de ce feuilleton, il ignorait le nombre d’épisodes puisque nul ne pouvait prévoir en combien de jours les conclavistes se mettraient d’accord. Comment dès lors distiller les informations et connaissances dont il disposait sans connaître le nombre de papiers que comportera la série ? Mais, après tout, avant son ordination, il avait été journaliste professionnel.

Quand il eut terminé son repas, Jean-Pierre se cala à nouveau dans son fauteuil. Si le suspense se prolongeait, comment tenir le lecteur en haleine ? Le conclave étant secret, aucune information n’en filtrait. Dès lors comment rester intéressant en limitant les rappels historiques, en évitant de rapporter les rumeurs qui ne manqueraient pas de courir dans Rome, surtout parmi le petit monde des journalistes ?

Une sonnerie retentit et le panneau clignotant Fasten seat belt lui intima l’ordre de boucler sa ceinture. On allait atterrir à Leonardo da Vinci.

Après avoir envoyé son premier « papier » au journal dans lequel il décrivait l’atmosphère de la Ville Éternelle après le décès du pape, Monseigneur Jean-Pierre Massard décida de prendre l’air. Il avait besoin de se changer les idées. Aussi entama-t-il une promenade pédestre à travers Rome. Il partit au hasard de ses ruelles et de ses places.

Le temps qui s’écoule entre le décès du pontife romain et l’élection de son successeur constitue une période particulière. Tout d’abord, les obsèques du pontife durent neuf jours. L’inhumation doit avoir lieu entre le quatrième et le sixième jour après sa mort. Cette fois, elle a été fixée au cinquième jour, dans la basilique Saint-Pierre. Le début du Conclave, qui devra désigner son successeur à la tête de l’Église, commencera dix jours après le décès.

En attendant, dans la ville de Rome, tout se déroulait apparemment normalement : chacun vaquait à ses occupations. Les innombrables voitures embouteillaient la ville comme d’habitude, la polluant de leurs gaz et coups de klaxon. Mais chaque Romain se posait immanquablement la question : qui vont-ils élire comme NOTRE pape ? Car si, pour les autres citoyens du monde, le pape est le chef de l’Église catholique universelle, pour les Romains, c’est leur évêque. Et quel évêque ! un personnage hors normes, mais aussi un symbole, un monument, une star qui attire chaque année des centaines de milliers de fidèles et de touristes… qui font vivre nombre de Romains. Tant qu’à faire, chaque Romain souhaite que le nouveau pontife soit ouvert, sympathique, populaire, bref qu’il ait les qualités qui en feront un pape adulé.

Cependant, comme journaliste religieux qui suivait depuis longtemps la papauté, Jean-Pierre savait que le pape est le seul chef d’État dont la popularité se transmet automatiquement à son successeur, quitte à ce que celle-ci s’effrite ensuite en fonction de son comportement. Alors qu’au début de son règne tout souverain doit acquérir une popularité, celle-ci est héritée d’emblée par le nouveau successeur de Pierre. Si d’aventure ce dernier est européen ou même italien, les médias insisteront sur ses qualités. Qu’il soit latino-américain, asiatique ou africain, cette origine va être prétexte aux commentateurs de s’extasier et sa renommée en sortira renforcée. De même, s’il est chaleureux, on vantera ses qualités de contact. S’il a une solide santé, on montera en épingle sa résistance et ses exploits sportifs comme ce fut le cas pour Jean-Paul II au début de son pontificat, quitte à mettre en relief vers la fin de sa vie son courage face à une santé qui se dégradait. Ou l’on soulignera ses capacités intellectuelles comme dans le cas de Benoît XVI, son entourage lui demandant juste de sourire. La question est de savoir comment cette légende dorée est créée : par le Vatican ou par les médias ? Les deux en interaction sans doute. En soulignant telle attitude ou telle démarche du pape, le Vatican donne du grain à moudre aux médias. Eux s’empressent d’y faire écho, ce qui ne les empêche pas d’en rajouter. Et le public fera sienne avec délices cette image qu’on a fabriquée pour lui.

Marchant le long du Tibre, l’attention de Jean-Pierre fut soudain attirée par une jeune femme qui marchait devant lui. Elle portait veste et pantalon beige clair. Sous la chaleur romaine, elle traînait deux grosses valises. Il pressa le pas et, arrivé à sa hauteur, il demanda :

– Voulez-vous que je vous aide ?

Elle déposa ses bagages et tourna la tête vers lui. Elle devait avoir une trentaine d’années. Blonde, aux cheveux courts, assez maigre, elle paraissait très fatiguée. Elle lui répondit avec un fort accent germanique :

– Bien volontiers.

Jean-Pierre poursuivit en allemand :

– Où allez-vous comme ça ?

– À mon hôtel. Mais je suis descendue du bus un arrêt trop tôt. Elle sortit une carte de Rome de la poche de sa veste, la consulta puis dit :

– Troisième rue à droite.

– Allons-y, fit-il en empoignant les valises.

Ils cheminèrent ensemble.

– Vous revenez de voyage ?

– Oui, de Thaïlande. J’ai voyagé toute la nuit. J’ai changé d’avion à Francfort et me voici.

– Vacances romaines, après des vacances thaïlandaises ?

– Oui, je suis allée à Bangkok pour mieux connaître le bouddhisme.

– Je connais Bangkok. Avez-vous résolu la question que je me suis posée et à laquelle je n’ai pas encore trouvé de réponse : y a-t-il plus d’églises à Rome que de temples à Bangkok ?

La voyageuse se mit à rire.

– Je l’ignore. Mais il y a vraiment beaucoup de temples à Bangkok.

– Et que faites-vous dans la Ville éternelle ?

Apercevant la petite croix qu’il portait à la boutonnière, elle demanda :

– Vous êtes prêtre ?

– Oui, et même évêque… évêque auxiliaire… de Strasbourg.

– Alors vous allez comprendre pourquoi je suis à Rome : je suis théologienne et je dois répondre à une convocation de la Congrégation pour la Doctrine de la foi.

– Aïe !

– Vous l’avez dit. Ils m’ont convoquée d’urgence. Mon université m’a jointe à Bangkok juste comme je rentrais d’une longue excursion. J’ai pu réserver en urgence un avion pour Rome et me voici. Je dois me présenter à la Congrégation demain à 9 heures.

Monseigneur Massard déposa les valises sur le trottoir, sortit un mouchoir de sa poche et s’épongea le front en disant :

– Chère Madame…

– Mademoiselle ! Mademoiselle Anneliese Kleinhans.

– Chère Mademoiselle, je pense bien que votre rendez-vous est annulé.

– Comment le savez-vous, fit-elle, étonnée. Travailleriez-vous à la Congrégation ?

– Vous ignorez donc la nouvelle ?

– Quelle nouvelle ?

– Le pape est mort.

– Le pape… Il est mort ? Mais quand ?

– Avant-hier.

La jeune femme se passa longuement la main sur le front en fermant les yeux. Jean-Pierre Massard poursuivit :

– Comme vous le savez, suite au décès du pape, toutes les activités du Saint-Siège sont suspendues. Vous aurez donc tout loisir de faire la grasse matinée demain.

Dans la mémoire de la théologienne passèrent en revue toutes les grandes prises de position du défunt pontife. Celles-ci n’avait fait que cadenasser encore plus fort les options théologiques et ecclésiologiques traditionnelles. La mission du préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la foi, le cardinal Van Hoeck, était de poursuivre les théologiens qui tentaient d’approfondir ces questions et d’en assurer de nouveaux développements.

L’évêque saisit à nouveau les valises.

– Monseigneur, laissez-moi en porter une.

– Pas la peine. Votre hôtel n’est plus très loin.

Bientôt ils arrivèrent à destination. Le prélat déposa les bagages près de la réception et voulut prendre congé.

– Puis-je vous offrir un verre, demanda Anneliese Kleinhans ?

– Je ne veux pas vous retenir. Vous avez bien besoin de vous reposer.

– Après ce long périple, ce dont j’ai besoin, c’est d’une boisson bien fraîche. Et vous aussi. Et puis, ce n’est pas tous les jours qu’un évêque porte mes valises. Comme je ne puis quand même pas vous donner un pourboire…

– … vous voulez me payer quelque chose à boire.

Elle rit du jeu de mots.

Quelques minutes plus tard, ils étaient attablés dans le salon de l’hôtel devant une boisson rafraîchissante. C’est Jean-Pierre qui amorça la conversation :

– Dites-moi, Mademoiselle, une question me brûle les lèvres : quels écrits avez-vous bien pu commettre pour vous retrouver dans le collimateur du cardinal Van Hoeck ?

– Vous le connaissez ?

– Oui, j’ai eu l’occasion de m’entretenir avec lui récemment. Je connais sa réputation. Il fait une chasse acharnée et sans pitié à tous les théologiens qu’il soupçonne d’hérésie. C’est-à-dire, pour lui, ceux qui ne se contentent pas de répéter fidèlement la doctrine officielle.

– C’est mon cas. C’est pourquoi

– comme vous dites

– je suis dans son collimateur.

– Et dans quel domaine avez-vous avancé des idées contestables ?

– À propos de la place de la femme dans l’Église.

– Je vois…

S’enflammant sur son sujet de prédilection, la théologienne déclara :

« Ce sont les femmes qui assurent le travail dans les paroisses : catéchèse, animation, administration, etc. Ne parlons pas de leur rôle dans les organismes caritatifs, dans les écoles, dans les hôpitaux dépendant de l’Église. L’Église proclame l’égalité de l’homme et de la femme. Pourtant elle s’acharne à lui refuser l’ordination… »

Sentant qu’il était parti pour une longue discussion et prenant en compte la fatigue de Mademoiselle Kleinhans, Monseigneur Massard l’interrompit :

– Chère Mademoiselle, je constate combien le sujet vous passionne. Il mériterait que nous en débattions à loisir. Cependant, étant donné que ce long voyage vous a énormément fatiguée, je me propose de vous inviter un de ces soirs à dîner pour en parler à l’aise. En attendant, je vous suggère de prendre une bonne douche et de dormir une nuit réparatrice.

– Vous avez raison, Monseigneur, je suis exténuée.

Ils échangèrent leurs cartes de visite. La jeune femme y ajouta le numéro de son portable. Ils se serrèrent la main et, tandis qu’elle montait dans sa chambre, Jean-Pierre reprit sa promenade vagabonde à travers les rues de Rome en songeant aux nombreux théologiens qui tentaient sans succès de faire évoluer l’Église et qui étaient punis de leurs efforts. Mais celle-ci n’était-elle pas illustrée par l’arche de Noé, énorme vaisseau fait pour flotter plutôt que pour naviguer hardiment vers l’avant, vers l’avenir ?

Etait-ce la fatigue des journées précédentes ou la chaleur accablante qui régnait dans la Ville Éternelle ? Ou bien, peut-être, les deux à la fois ? Toujours est-il que, lorsque John Chriser émergea de sa sieste, son réveil indiquait 16 heures 40. Et la conférence de presse de Jean-Pierre Massard, son collègue et ami, était à 17 heures ! C’était une bonne occasion de rédiger un papier pour The Times.

John s’habilla en vitesse, glissa son carnet de notes dans sa poche et dégringola l’escalier. Il eut la chance d’accrocher presque aussitôt un taxi.

Lorsqu’il entra dans la salle du centre culturel Saint-Louis des Français où avait lieu la conférence, il constata que l’assistance était nombreuse. Dans la perspective du conclave qui allait s’ouvrir, des journaux du monde entier comme des stations de radio et de télévision, sans oublier les agences de presse et même des sites Internet, avaient tenu à envoyer leur correspondant. Selon le Bureau de Presse du Vatican que John avait visité le matin même, il y avait déjà près de neuf cents journalistes accrédités. Les responsables du Bureau s’attendaient à ce que le millier soit largement dépassé lorsque commencerait le conclave. Beaucoup de ces envoyés spéciaux étaient déjà présents à Rome et la plupart d’entre eux étaient dans cette salle, curieux d’entendre l’auteur d’un livre qui avait personnellement rencontré tous les candidats possibles à la papauté.

John se glissa à l’avant-dernière rangée de chaises pour atteindre la place libre qu’il avait repérée.

Quand Monseigneur Massard entra, accompagné par Mario Morrozzi, qui représentait à Rome l’éditeur français du prélat, toute la salle partit en applaudissements. C’est que Monseigneur Massard, journaliste aussi, était populaire parmi ses confrères. Tandis que Morrozzi prenait place dans la salle, l’auteur salua l’assistance de la main et prit place à la table du conférencier. Puis il se versa un verre d’eau tandis que le silence s’établissait progressivement.

L’orateur entama son exposé :

– Chers collègues et amis, avant de commencer, je voudrais cadrer le sujet. Je suis ici, non en tant qu’évêque et encore moins comme représentant de l’épiscopat français. Je suis ici comme journaliste pour vous présenter un ouvrage unique en son genre : grâce à l’invitation à cette conférence, vous connaissez le sujet de mon livre, ou de mon guide, si vous préférez. Son lancement se fait dans des conditions dramatiques puisque le pape vient de décéder et que le conclave s’ouvre dans deux semaines.