La Gardienne du Passage II - Sybille Bastide - E-Book

La Gardienne du Passage II E-Book

Sybille Bastide

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Beschreibung

Au coeur du néolithique, dans son village bâtisseur de mégalithes situé à l'est de l'Irlande, la jeune Neala est devenue une Gardienne du Passage accomplie et respectée de tous. Mais un événement inattendu va faire basculer sa destinée. Amenée à prendre des décisions difficiles et irrévocables, elle réussira à utiliser les situations délicates pour les transformer en opportunités. Sur le chemin de l'exil, elle devra faire face à de terribles épreuves, saura-t-elle trouver les ressources auprès d'êtres de confiance pour poursuivre ses rêves ? Voici le second tome des aventures de Neala, la Gardienne du Passage, une fiction historique avec, en toile de fond, les vestiges laissés par la plus ancienne civilisation de bâtisseurs d'Europe.

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Veröffentlichungsjahr: 2023

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Pour Emma,

Et pour toutes les mamans du monde qui, Bien qu’elles aient connu la pire des expeériences, Ont su trouver la force de se relever et d’avancer.

Sommaire

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 1

Marcher.

Marcher sans s’arrêter.

Mettre un pied devant l’autre en regardant droit devant.

Neala était arrivée au bout de ses forces mais elle devait continuer à avancer malgré tout. Elle avait largement surestimé sa résistance et elle en faisait l’amer constat. Mais ces considérations étaient inutiles et ne l’aidaient pas, elle décida donc de les ignorer.

Elle devait absolument atteindre le village avant la nuit.

Elle était trempée jusqu’aux os, ses vêtements de peau s’étaient alourdis et ne lui apportaient aucun réconfort. Le vent était glacial.

Un regard vers Feu, son grand chien de couleur fauve, lui redonna une lueur d’espoir. Il semblait moins souffrir qu’elle et il lui faisait confiance. Elle devait aller de l’avant.

Heureusement elle n’aurait pas de rivière à traverser, elle n’en aurait pas eu le courage. Elle longeait cette rivière qui la ramènerait chez elle, si elle arrivait à survivre jusque-là.

Mais dans quelle expédition s’était-elle embarquée ?

Elle avait vu dans une de ses transes de gros galets noirs qui formaient une sorte de tapis devant l’entrée de l’immense édifice perché sur la colline au-dessus du village. Elle avait déjà entendu parler d’un gisement de tels galets, il était situé à deux jours de marche du village, en longeant la rivière puis la côte vers le nord.

Y aller avait été relativement aisé, le trajet était facile et le temps avait été de son côté.

Elle avait ramassé plusieurs de ces galets noirs et luisants et elle les avait glissés dans sa besace pour les montrer à Collun, le chef de leur village.

Elle avait déjà procédé de la sorte quand elle était allée chercher les cristaux blancs dans les montagnes au sud, plusieurs années auparavant.

Elle avait accompli cette mission toute seule aussi, la première fois, enfin pas tout à fait seule puisque son inséparable Feu l’avait escortée.

Et c’est quand elle y était retournée avec plusieurs hommes du village qu’ils avaient trouvé Jero, sur le chemin du retour.

Jero.

A son souvenir son cœur se serra, mais dès qu’elle posa sa main gauche sur son ventre arrondi, elle esquissa un sourire.

Jero était reparti chez lui, au-delà de la mer vers le soleil levant, mais il lui avait offert un cadeau inespéré.

Au début d’ailleurs, la jeune femme n’avait pas voulu y croire. Elle s’était tellement habituée à l’idée que, en raison de sa position de Gardienne, elle n’aurait jamais d’enfant, qu’elle avait mis beaucoup de temps à accepter l’idée qu’elle hébergeait une nouvelle vie. Elle avait bien remarqué qu’elle ne saignait plus depuis plusieurs lunes, que son humeur était changeante et qu’elle était très souvent nauséeuse, surtout tant qu’elle n’avait rien avalé, mais elle avait mis tous ces signes sur le compte du départ de Jero.

Puis au bout de quatre lunes sans saignements, il avait fallu se rendre à l’évidence, elle était enceinte. La confirmation avait eu lieu le jour où, allongée sur le dos sur ses fourrures et plongée dans une rêverie heureuse, elle avait senti le bébé bouger pour la première fois. Elle avait déjà entendu sa sœur et ses amies décrire cet événement mais n’y avait pas trop prêté attention, persuadée qu’elle n’en ferait jamais l’expérience.

Pourtant ce jour-là, elle n’eut aucun doute. Elle portait un bébé dans son ventre, un petit être qui allait grandir et venir au monde quand le moment serait venu.

C’était la plus belle des expériences, le plus beau cadeau que pouvait lui offrir la Source de Vie.

Tout en repensant à cette extraordinaire découverte, Neala essaya de se concentrer sur le chemin, pour tenter de reconnaître un arbre, un amas de pierres ou une anse de la rivière lui annonçant son arrivée imminente au village. Mais la pluie battante empêchait toute reconnaissance et rendait les lieux hostiles et angoissants.

Feu ne se posait pas toutes ces questions, il avançait vaillamment à deux pas de sa maîtresse.

Il lui tardait sans doute de retrouver la tiédeur de la maisonnette et surtout, de s’abriter de cette pluie verglacée.

— Je sais ce que tu penses, Feu, dit Neala à haute voix, à peine audible à cause des trombes d’eau qui s’abattaient sur eux. Tu penses que c’est de la folie d’avoir démarré un tel voyage en plein hiver. Mais il faisait très beau quand on est partis et rien n’annonçait une telle tempête !

Le grand chien marqua une pause, tourna la tête vers elle, puis reprit sa marche.

— Et je voulais absolument ces galets avant l’arrivée de la belle saison. Si on veut avoir une chance de faire un voyage avant le début du travail dans les champs, il faut que je montre un échantillon pour que tout le monde comprenne pourquoi on doit aller les chercher.

Elle leva les yeux vers le grand chêne qui étalait ses branches en haut d’une petite colline proche.

— Regarde Feu ! Tu reconnais cet arbre j’en suis sûre ! On va bientôt arriver !

Le grand chien avait très certainement repéré le village depuis bien plus longtemps. Son pas s’était accéléré.

— Oh toi, tu sens le bon ragoût de Seena, je vois bien que tu es pressé d’arriver. Mais ne va pas si vite, je n’arrive pas à suivre, je suis trop chargée !

Ce n’était pas au chargement de galets qu’elle pensait, mais plutôt à son ventre qui devenait de plus en plus pesant. Elle était d’ailleurs étonnée que personne n’ait encore posé de questions.

Mais les gens du village n’avaient pas pour habitude d’interpeller la Gardienne pour lui faire des remarques sur son apparence ou son état de santé. Habituellement, ils gardaient leurs distances, ne se limitant qu’aux échanges strictement nécessaires quand l’un des leurs était malade ou s’était blessé.

Peut-être parlaient-ils dans son dos, mais de cela elle n’en faisait pas cas.

Ce qui était plus surprenant c’était que Seena n’avait rien remarqué. Ou en tout cas, elle n’avait rien dit.

Neala n’avait pas parlé de son état non plus. Elle voulait garder ce secret pour elle le plus longtemps possible, comme si le partager avec les autres allait la déposséder de sa grossesse puis de son enfant.

Elle s’était sentie très seule après le départ de Jero, même si sa sœur, Collun et d’autres avaient fait beaucoup d’efforts pour être auprès d’elle. Seena l’avait souvent invitée à partager leur repas. Collun, qui avait repris peu à peu sa place de chef, après sa longue période de désespoir à la suite du décès de sa compagne, avait intégré Neala aux décisions prises pour le village. Il l’avait très souvent consultée, et malgré leurs fréquents désaccords, leur collaboration fonctionnait bien. Les villageois s’étaient remis de la terrible maladie qui avait emporté beaucoup des leurs, ils avaient reconstitué les réserves de nourriture pour la saison froide et les hommes avaient même repris, en partie, la construction du bâtiment.

Neala aimait son village, elle s’y sentait bien, même si elle avait conscience d’avoir une place particulière.

Mais après avoir fait l’expérience d’aimer, elle ressentait un vide qu’elle pensait impossible à combler.

Comment allait-elle vivre l’arrivée de cet enfant ? Une chose était sûre, depuis qu’elle avait eu confirmation de sa grossesse, toutes ses pensées avaient été accaparées par la venue de ce petit être en devenir. Beaucoup de questions et peu de réponses, elle espérait que Seena pourrait l’aider à répondre à certaines à partir du moment où elle aurait abordé le sujet.

Pourquoi ne le faisait-elle pas ? Elle ne se sentait pas prête.

Tout d’un coup, une douleur fulgurante lui déchira le ventre.

— Oh non, que se passe-t-il ? Nous devons nous dépêcher Feu, j’ai peur pour le bébé.

Mais tandis qu’elle essayait d’accélérer le pas, son ventre se mit à se durcir dangereusement, et la douleur se fit plus intense.

— Feu attends ! Je ne peux plus avancer.

Elle venait tout juste d’atteindre le grand chêne qu’elle avait aperçu peu de temps auparavant.

Elle s’appuya contre le tronc trempé pour reprendre son souffle et se tenir le ventre. Mais la douleur était toujours là.

De rage, elle se débarrassa de sa besace contenant les galets et ses affaires de voyage, puis se laissa glisser contre le tronc et vint s’asseoir contre celui-ci, les bras autour des genoux.

— On était si près du but ! Le village est tout proche mais je ne peux plus marcher, mon ventre empêche mes jambes de bouger, je dois me reposer.

Déçu, Feu se rapprocha de la jeune femme et vint se coucher sur ses pieds.

La pluie était toujours aussi battante et le vent soufflait de plus en plus fort. Les éclairs se déchaînaient et le bruit du tonnerre était assourdissant. Neala claquait des dents, ses longs cheveux auburn ruisselaient dans son dos et son visage était trempé de pluie et de larmes. C’étaient des larmes de fatigue, d’angoisse, de douleur et d’amertume. Elle n’aurait pas dû entreprendre ce voyage en cette saison, malgré les rêves et les visions récentes sur la quête des galets. Maintenant elle allait mourir de froid, si proche de son village adoré, elle ne reverrait plus jamais sa sœur ni ses neveux, ni personne d’autre. Elle allait mourir seule sans avoir connu son bébé, sans avoir connu la joie d’être mère. Elle serra encore plus fort ses genoux et posa son menton dessus, puis elle ferma les yeux.

Immédiatement son esprit partit vagabonder dans des contrées lointaines, des paysages inconnus et chauds, elle commença à sentir un bien-être qui la plongeait lentement mais sûrement dans une torpeur dangereuse. Elle fut surprise d’entendre la voix d’Ama, sa bien-aimée grand-mère, la précédente Gardienne du village.

— Lève-toi, Neala. Tu ne peux pas rester là. Si tu t’endors tu vas mourir.

— Mais je n’ai plus la force de continuer. Je suis exténuée et le bébé menace de venir. Je dois me reposer.

— Ton bébé ne va pas naître aujourd’hui. Allons, debout.

Neala sortit d’un coup de son hébétude, alerte et pleinement éveillée.

— Nous devons y aller, Feu, s’écria-t-elle subitement.

Elle se leva rapidement, se retint au tronc du chêne le temps de récupérer du vertige soudain qui l’avait saisie, puis avança maladroitement un pied. Ses jambes étaient complètement ankylosées.

Quelques instants plus tard, elle put enfin se remettre en marche. Son ventre était beaucoup moins douloureux. Elle remarqua alors que la pluie avait faibli et le vent était tombé. Mais il n’y avait pas que le vent qui était tombé, le crépuscule était très proche et on y voyait de moins en moins.

Elle reprit le chemin qui longeait la rivière en direction du village, précédée de Feu que cette petite pause avait revigoré.

Enfin elle aperçut les premiers champs, vides de toute culture à cette période de l’année.

Les premières cabanes étaient visibles dans la pénombre, on ne distinguait même pas les fumées des foyers, tant la lumière avait baissé.

Elle devait encore traverser tout le village pour arriver jusqu’à sa maisonnette qui se situait en lisière de la forêt.

En passant devant chez Seena, celle-ci sortit de son foyer et l’interpella :

— Mais que fais-tu sous cette pluie glaciale ? Je te croyais rentrée depuis hier !

— J’ai été retardée à cause des intempéries mais je suis tellement contente d’être de retour, j’ai cru mourir de froid !

— Viens donc te réchauffer et manger quelque chose, tu sembles transie et affamée.

A ce moment, Neala ressentit un vif éclair dans le bas-ventre.

— Je dois rentrer chez moi et m’allonger, je viendrai demain.

— T’allonger ? Es-tu malade ?

— Non, je ne pense pas, je t’expliquerai. A demain !

Sur ces mots, elle reprit son chemin vers son foyer.

Au passage, Feu avait, lui, été gratifié par les enfants de Seena d’un bel os qu’il rapportait, très content, dans sa gueule aux dents acérées.

Arrivée chez elle, Neala prit à peine le temps d’ôter sa tunique trempée puis s’écroula sur sa litière dans le noir total, sous ses épaisses couvertures de fourrure.

Elle plaça alors ses deux mains sur son ventre qui se durcissait par intermittence et se mit à murmurer une mélodie ancestrale apaisante en espérant que cela suffirait à calmer la douleur et l’angoisse qui en résultait.

Le jour ne s’était pas encore levé quand Seena entra dans la cabane. Neala était toujours couchée sous ses fourrures.

— Je t’ai apporté quelques galettes de blé, j’imagine que tu n’as rien mangé depuis des jours. Tu n’as même pas pris le temps d’allumer un feu, avec ce froid horrible ! Mais que t’arrive-t-il ?

— J’étais trop épuisée hier soir et il faisait complètement nuit quand je suis arrivée. Mais Feu m’a gardée au chaud, et il s’est régalé de son gros os sur mes couvertures.

— Pourquoi es-tu partie faire ce périple toute seule dans ce froid atroce ?

— Il faisait beau quand on est partis et tous les signes montraient que ça allait durer.

— Les signes ? Tu sais bien que le temps est très changeant dans cette saison. C’était très imprudent de ta part. Et pourquoi es-tu partie ?

— Je devais aller chercher ces gros galets noirs. Regarde comme ils sont beaux, s’exclama Neala en attrapant sa besace et en sortant un gros galet bien rond et très lisse.

— Oui, ce sont des cailloux, méritaient-ils que tu risques ta vie pour eux ?

— Ce ne sont pas de simples cailloux, c’est la future entrée de notre monument.

— Et c’était aussi urgent d’aller les chercher au cœur de la saison froide ?

— Oui.

— Peux-tu m’expliquer pourquoi ?

— Il fallait que je le fasse maintenant. Après ce sera trop tard, je ne serai plus en état.

— C’est-à-dire ? Vas-tu enfin te décider à parler ? s’agaça Seena.

Neala regarda le plafond de chaumes de sa cabane un moment puis elle s’assit sur sa paillasse.

— Seena, j’ai quelque chose à te dire.

— Je t’écoute.

— Je vais avoir un enfant.

— Quoi ? Tu vas avoir un enfant ? Toi ? Tu… Tu es sûre ?

— Certaine ! Regarde, dit Neala en rabattant ses couvertures. Approche-toi et pose ta main.

Elle prit la main de Seena et la posa sur son ventre arrondi. Un instant plus tard Seena fit un petit bond.

— Il a bougé ! Il a bougé ! Ma petite sœur va avoir un bébé ! C’est tellement… Oh Neala je suis si contente pour toi !

Seena prit sa sœur dans ses bras et se mit à pleurer.

— Si seulement notre mère était là... et Ama… Elles seraient tellement contentes aussi ! Mais ta grossesse semble déjà bien avancée, pourquoi n’as-tu rien dit avant ?

— Je voulais être sûre que ce n’était pas juste mon imagination. J’étais si triste quand Jero est partie, je sais que certaines femmes pensent parfois être enceintes, leur ventre grossit mais il n’y a pas de bébé dans leur ventre. Il n’y a que quand je l’ai senti bouger j’ai su que ce n’était pas un rêve.

— Mais pourquoi avoir fait ce voyage pour ramener des cailloux ? Tu as pris des risques énormes, pour toi et pour le bébé.

— Oui, je m’en suis rendue compte hier quand je suis rentrée et je m’en suis terriblement voulu. Mon ventre devenait dur et me faisait mal, comme si le bébé était prêt à venir.

— Mais c’est beaucoup trop tôt !

— Je me suis reposée un moment, j’ai pensé que j’allais mourir de froid. Mais Ama m’est apparue dans un rêve et elle m’a encouragée à repartir, heureusement. J’aurais pu mourir juste à côté du village, sous le grand chêne !

— Maintenant je vais te surveiller et t’empêcher de faire des bêtises. Je prendrai soin de toi, puisque tu ne le fais pas toi-même.

— Merci Seena, mais j’ai bien compris la leçon tu sais. Je ne veux surtout pas faire de mal à mon bébé, parce que c’est le plus beau cadeau que la Source de Vie me fait, et parce que je n’en aurai pas d’autre.

— Est-ce que Collun est au courant ?

— Pas encore, je n’ai prévenu personne. J’appréhende un peu leurs réactions.

— Pourquoi ? Un enfant est toujours bienvenu, et comme tu l’as dit, c’est un cadeau de la Source de Vie. Et un cadeau pour le village.

— Mais normalement les Gardiennes n’ont pas d’enfant. J’ai peur que mon enfant soit rejeté par les gens du village.

— Mais pourquoi ça ? Ama avait bien une fille et tout le village l’adorait.

— C’est vrai, je m’inquiète certainement sans raison.

— Tu dois commencer par te nourrir correctement et arrêter les escapades dangereuses, et je vais y veiller ! dit Seena en mettant une galette de blé encore tiède dans la main de sa sœur.

—Merci Seena, c’est bon de savoir que je peux compter sur toi. Je vais manger puis j’irai parler à Collun.

Après s’être restaurée puis habillée chaudement, Neala prit la direction du foyer de Collun.

Celui-ci vivait seul depuis le décès de sa compagne. Le temps étant revenu au beau fixe, il était en train de polir une hache quand la jeune femme arriva.

— Que me vaut la visite de notre Gardienne ?

— Je suis revenue hier soir d’un voyage d’exploration pour ramener ceci, commença-t-elle en sortant de son sac de cuir un beau galet noir et luisant.

— Très joli, mais que veux-tu en faire ?

— Je voudrais en ramener beaucoup et les installer dans l’entrée de notre monument. C’est ce qui le finalisera, une fois que la hauteur de terre sera suffisante.

— Hmmm, ça peut être une bonne idée en effet. Où les-as-tu trouvés ?

— Sur la côte nord, à deux jours de marche du village. On pourrait y retourner avec plusieurs hommes dès le retour des beaux jours, juste avant le travail des champs.

— Je vais en parler à quelques-uns et voir ce qu’ils en pensent. On pourrait combiner cette expédition avec une partie de pêche en mer dans le village de Josi pour ramener du poisson de mer et du sel, aussi.

— Il n’y a plus de village. Il a été abandonné peu après la maladie qui a fait tant de morts l’hiver dernier. Leur village a été encore plus durement frappé que le nôtre, et les survivants l’ont déserté. C’est pour cela que Josi est revenue vivre parmi nous, avec son dernier-né.

— Oui c’est vrai, j’avais oublié. Comment ai-je pu oublier...

— C’est un épisode très pénible que l’on voudrait tous oublier. J’ai traversé ce village abandonné près de la mer, c’était tellement triste de voir ces cabanes aux toits arrachés par les tempêtes, sans vie ni fumée qui ne sortait des maisons. Nous avons eu plus de chance, même si nous avons perdu beaucoup d’êtres chers.

— C’est vrai. Mais pourquoi es-tu allée chercher ces galets en pleine saison froide ? Tu aurais pu attendre deux ou trois lunes.

— En fait, non, je ne pouvais pas attendre.

— Ah oui, c’est vrai, les gardiennes ont leurs mystères…

— Ce n’est pas une question de mystère. J’attends un enfant, Collun.

—Tu… Comment ?

— Je vais avoir un enfant dans quelques lunes.

Collun la dévisageait avec une incompréhension à peine masquée.

— Je pensais que… Tu es sûre ?

— Certaine.

— C’est une surprise, je m’y attendais pas.

— Une bonne surprise, j’espère ? demanda Neala, inquiète.

— Un enfant c’est un don de la Source de Vie. Et c’est toujours bienvenu. Mais c’est aussi toujours un risque pour les mères, alors j’espère sincèrement que tout va bien se passer.

— Ma sœur a promis d’y veiller.

— Je n’en doute pas ! Alors tu vas aller vivre chez elle ?

— Ce n’est pas prévu, non, pourquoi ?

— Tu ne vas pas vivre toute seule dans ta cabane avec un bébé ? Personne ne fait ça. Pour s’occuper des enfants il faut être plusieurs, et vu que tu n’as pas de compagnon…

— Et je n’en aurai pas. Ama a élevé sa fille toute seule, sans famille ni compagnon, et elle s’en est très bien sortie. Alors je ferai comme elle.

— Mais comment feras-tu pour aller chercher des racines et tes remèdes en forêt, avec un bébé ?

— Je le prendrai avec moi.

— Mais la forêt peut être dangereuse, surtout si tu es encombrée d’un enfant.

— Et comment font les groupes nomades que l’on voit parfois passer à distance du village ? Les femmes ont toujours leurs jeunes enfants avec elles.

— Elles ne sont pas seules ! Elles se déplacent en groupe et se protègent entre elles quand les hommes s’éloignent pour la chasse.

— Alors j’essaierai d’être plus sociale et de profiter des sorties des femmes du village pour être moins vulnérable. Ça va aller, Collun. La seule chose qui m’inquiète c’est que mon enfant soit mis de côté par les gens du village, parce que ce sera l’enfant de la Gardienne.

Collun réfléchit un moment, puis dit sur un ton plus bas :

—Je ne sais pas comment ils vont réagir. Cela dépendra de toi, et de ton enfant. On verra. En attendant, je vais montrer tes cailloux aux hommes sur le chantier. A plus tard !

Neala se dirigea ensuite vers le foyer de Seena. Elle fut accueillie par des cris de chahut, ses deux neveux se courant après en vociférant.

— Je vais te tuer ! criait Milen en poursuivant son frère aîné Brino qui s’enfuyait en riant.

— Allons les garçons, calmez-vous et ne bousculez pas votre tante. Elle va avoir un bébé.

Tous deux s’arrêtèrent net.

— Tu vas avoir un bébé ? Mais ce n’est pas possible, si ? demanda Brino abasourdi.

— Si, c’est tout à fait possible, répondit Neala en souriant.

— Mais tu es la Gardienne et tu n’as personne d’autre dans ton foyer pour t’aider, alors tu ne peux pas avoir d’enfant, n’est-ce pas ? poursuivit le jeune Milen.

Et voilà, la réaction qu’elle redoutait depuis longtemps, et qui avait retardé l’annonce de sa grossesse, sortait directement de la bouche de ses neveux adorés.

— Et pourtant la Source de Vie a décidé autrement. Alors je compte sur vous deux pour m’aider, le moment venu. Et tout d’abord, vous ne devez pas vous menacer de mort !

— Oui parce que si tu me tues, tu seras chassé du village à tout jamais ! ricana Brino.

— C’est vrai ? demanda Milen, inquiet.

— Oui, c’est vrai, confirma Neala. Si quelqu’un de notre village tue une autre personne du village, alors il sera chassé du village et n’aura plus jamais le droit de revenir. C’est la règle.

— Même si celui qui est tué a été très méchant ? s’enquit Milen.

— Oui. C’est notre chef Collun qui décide de la punition pour celui qui a été très méchant. Mais personne ne doit tuer personne dans le village. J’aimerais bien savoir ce que ton frère a fait pour que tu aies envie de le tuer.

— Il a cassé le manche de la hache que j’avais faite avec Emer ! pleurnicha Milen.

— Mais je n’ai pas fait exprès ! se défendit Brino. Elle était mal attachée.

— Alors il doit sûrement avoir un moyen de la réparer. Mais je ne pense pas que Brino mérite de mourir pour ça, ni que tu doives être chassé du village pour avoir tué ton frère.

— Mais c’était pour rire que j’ai dit ça, je ne vais pas le tuer, je n’ai pas envie d’être tout seul dans la forêt avec les bêtes sauvages !

Tout le monde se mit à rire, l’incident était clos.

— Que se passe-t-il ici ? On s’amuse bien, je vois, demanda Emer qui venait d’arriver, les bras chargés de bois pour le feu.

— Je crois que tu as une hache à réparer, Emer.

— Emer, tu savais que Neala va avoir un bébé ? interrogea Milen.

L’homme se retourna, prêt à réprimander le garçon pour avoir raconté des bêtises, puis son regard s’arrêta sur Neala et Seena. Aucune ne prononça un mot, ni pour démentir, ni pour confirmer. Après un long moment de réflexion, Emer se contenta d’un « ah bon » puis rentra dans la cabane déposer son chargement de bois.

Les deux sœurs se regardèrent, Seena haussa les épaules et suivit son compagnon à l’intérieur de la cabane.

— Neala tu veux venir manger avec nous ?

— Non je te remercie, je vais profiter du retour du soleil pour aller laver quelques plats et les vêtements boueux que j’ai portés pour mon voyage. Je reviendrai demain.

Sur ces mots, elle retourna chez elle prendre ce qui méritait d’être lavé dans un grand panier, puis descendit à la rivière, suivie de son grand chien fauve.

En chemin elle croisa Josi, qui justement revenait de la rivière les bras chargés de vêtements trempés et de son dernier-né.

— Bonjour Josi, comment vas-tu ?

— Bonjour Neala, je vais mieux, merci. Les infusions que tu m’as données m’ont fait beaucoup de bien, je n’ai presque plus mal au ventre. J’en ai donné un peu à mon fils aussi et ça a dû le soulager parce qu’il pleure beaucoup moins la nuit.

— Tant mieux. Et tu es bien installée chez tes parents ?

— Oui ça va, c’est un peu étrange de retourner chez eux après toutes ces années, mais…

— C’était la meilleure solution. Tu ne pouvais pas rester dans ce village abandonné, toute seule avec ton fils.

— C’est sûr mais partir a été très difficile. J’ai été heureuse là-bas, au bord de la mer, avec Mogan, nos enfants et tous les autres habitants. Mais cette maudite maladie…

Josi avait les larmes aux yeux. Elle poursuivit malgré tout.

— Je sais ce que tu vas me dire. Qu’ils sont tous retournés à la Source de Vie et qu’on ne peut rien y changer. Qu’il faut accepter. Mais un cycle des saisons s’est déjà écoulé et ma tristesse est toujours aussi vive. J’aurais aimé, comme ta sœur, pouvoir trouver un nouveau compagnon et avancer. Mais ce n’est pas dans ce village que je vais en rencontrer un !

— Qui sait ? Tout arrive, même ce qu’on croyait impossible.

— C’est vrai, tu aurais même pu avoir toi-même un compagnon, mais malheureusement il est reparti chez les siens. Tu aurais peut-être même pu avoir des enfants.

— Eh bien justement…

— Oui ?

— Quand je te disais que tout était possible. Regarde.

Neala se mit de profil et tendit sa tunique sur son ventre rebondi.

— Ça alors ! Notre Gardienne attend un enfant ! Tu as trouvé un compagnon alors ?

— Oui, enfin non, je n’ai pas de compagnon, tout le village le saurait si c’était le cas ! Mais je vais avoir un enfant et c’est un cadeau tellement magnifique, j’ai encore du mal à y croire.

— Mais comment vas-tu t’en occuper ? Tu vis seule et isolée, et…

— Et alors ? la coupa Neala. Tu n’as plus de compagnon non plus et tu t’en sors parfaitement.

—Mais c’est différent, je vis dans le foyer de mes parents, avec d’autres adultes et d’autres enfants, je ne suis pas seule. Mais tu prévois certainement d’aller vivre chez ta sœur ?

— Non, pas du tout. Ma grand-mère s’est débrouillée seule avec sa fille, il n’y a pas de raison que je ne puisse pas faire de même.

Josi était manifestement dubitative. Mais Neala commençait à être agacée de devoir se justifier sur la conduite à tenir pour l’arrivée de son enfant. Elle décida d’écourter l’entretien.

— Je dois aller laver tout ça à la rivière et il faut que je me dépêche si je veux avoir une chance de sécher ces vêtements avant la nuit. Je suis contente que le remède t’ait soulagée, à bientôt !

Puis elle reprit le chemin de la rivière.

En remontant vers le village, elle croisa plusieurs habitants qui la saluèrent à peine mais qui lançaient des regards appuyés vers son ventre.

Eh bien, se dit-elle, les nouvelles vont vite !

Les diverses discussions, l’excursion à la rivière et surtout, son expédition de la veille, l’avaient épuisée. Elle rentra chez elle, bien décidée à ne pas ressortir jusqu’au lendemain. De toute façon la nuit était presque là et le ciel s’était de nouveau chargé de nuages menaçants.

Le lendemain matin effectivement, la pluie tambourinait sur le toit de chaume de la cabanette. Neala s’étira paresseusement sous ses couvertures de fourrure et, comme à son habitude depuis plusieurs jours, elle posa ses deux mains sur son ventre et attendit.

Le bébé était réveillé et s’en donnait à cœur joie. La jeune femme essayait de deviner si les coups venaient de coudes, genoux, pieds ou mains. C’était impossible de le savoir mais ces sensations étaient vraiment merveilleuses.

Elle aurait tellement aimé les partager avec Jero ! Sentir ensemble les mouvements du bébé, voir son ventre grossir, puis voir le bébé naître, grandir et devenir un enfant, le voir marcher pour la première fois, rire, jouer, s’épanouir…

Mais tout ceci se ferait sans Jero. Il était retourné chez lui sans savoir que Neala attendait un enfant. Il était rentré auprès des siens pour fonder un foyer, peut-être avait-il déjà une compagne et peut-être attendait-elle déjà un enfant ?

Toutes ces spéculations n’apportaient que tristesse et regrets à Neala.

— Qu’il soit heureux, c’est tout ce que je lui souhaite, dit Neala en retirant ses couvertures et en se levant péniblement.

Depuis la veille, il lui semblait que son ventre avait doublé de volume. Peut-être était-ce lié au fait qu’elle avait rendu public son état, en tous cas il lui semblait qu’elle s’était beaucoup alourdie. Elle dût même se rattraper au rondin qui lui servait de banc pour retrouver son équilibre.

Elle s’assit un moment et mangea une des galettes que Seena lui avait apportées le jour précédent.

Elle risqua un œil dehors mais il pleuvait toujours autant, et l’air était glacial. Elle entreprit alors de réfléchir à la disposition de sa petite pièce pour accueillir le bébé.

Les premiers temps il dormirait avec elle, elle aurait peut-être besoin d’élargir sa litière pour avoir plus de place, mais c’est tout.

En revanche elle devait dès maintenant commencer à préparer des vêtements de peau et de fourrure pour son arrivée. Elle inspecta son stock de peaux et réalisa qu’elle en manquerait.

La jeune femme ne chassait pas et ne mangeait pas de viande depuis des années. Les fourrures qu’elle possédait venaient des échanges avec les villageois, la plupart du temps ceux-ci voulaient la gratifier d’un remède ou d’un soin qu’elle leur avait fourni.

Mais ces derniers mois, peu d’hommes étaient allés à la chasse et les fourrures s’étaient faites rares. Il y avait en effet eu beaucoup de décès à la suite de la terrible maladie qui avait frappé le village et toute sa région. Les quelques animaux sauvages qui avaient été tués par les chasseurs avaient été très convoités.

Le printemps approchait, et la saison des naissances des agneaux et chevreaux n’allait pas tarder. Mais ce serait trop tard pour préparer le trousseau de l’enfant à venir.

En attendant, Neala devait trouver un moyen de se procurer des peaux.

Quand la pluie cessa, Neala descendit voir sa sœur.

Celle-ci était occupée à faire cuire un ragoût de mouton, tandis que les jeunes enfants d’Emer jouaient avec de petits os sur leur paillasse.

—Reposée ?

Oui merci, j’ai bien récupéré de mon expédition. Mon ventre ne se durcit plus mais il me semble énorme aujourd’hui !

— C’est sûrement parce que tu en as parlé et que tu n’as plus à te cacher. Maintenant, tout le village est au courant.

— Je m’en doutais un peu. Comment ont réagi les gens ?

— Un peu comme Emer. C’était une surprise. Mais je n’ai pas entendu de commentaire agressif. En tous cas personne n’en a fait devant moi.

— Tant mieux ! J’aimerais tellement que cet enfant soit accepté comme n’importe quel enfant… Qu’il ne soit pas mis à l’écart comme j’ai pu l’être. C’est trop difficile.

-—Ton physique différent y a été pour beaucoup. Si cet enfant est brun avec les yeux noirs, personne n’y prêtera attention.

— Et s’il avait les yeux verts, comme moi ? Ou les cheveux clairs ?

— On verra, il est trop tôt pour le dire.

— Oui, et je dois d’abord préparer son arrivée. Je dois trouver des peaux et des fourrures pour lui coudre des vêtements, sais-tu à qui je peux demander ?

— Hmmm, je n’ai vraiment pas grand-chose en réserve. Et vu le peu de parties de chasse qu’il y a eu récemment, je ne sais pas qui pourrait avoir un surplus. En attendant, voici quelques petits morceaux, en les mettant ensemble tu pourras peut-être faire une tunique. Et je demanderai aux personnes que je croise.

— Merci, je ferai de même, je dois voir plusieurs personnes pour les soigner aujourd’hui, je demanderai dans leurs foyers.

— Bonne idée !

Neala mit les morceaux dans sa besace et démarra donc sa tournée par le foyer de Juni, qui s’était brûlée sur la main en sortant une céramique du four.

La jeune femme passa un onguent cicatrisant sur la plaie à vif et interrogea Juni.

— La douleur est-elle toujours aussi vive ?

— Non, Gardienne, je commence à voir moins mal, grâce à tes remèdes. Alors c’est vrai ce que l’on raconte ? Tu attends un enfant ?

— Oui, Juni, dit Neala en souriant.

— Et comment vas-tu t’en occuper, toute seule dans ta cabane ?

— Je ferai comme toutes les mères, je nourrirai cet enfant, je ferai en sorte qu’il n’ait pas froid et je le soignerai.

— Tu ne vas pas aller vivre dans un autre foyer ? Chez ta sœur ou chez Collun, par exemple ?

— Mais non ! J’élèverai mon enfant comme Ama a élevé sa fille, puis ses petites filles.

— Si tu as besoin d’aide, je serai là.

— C’est très gentil à toi, Juni ! s’écria Neala. Pour l’instant je suis à la recherche de peaux pour confectionner des vêtements. Sais-tu où je pourrais trouver de l’agneau et des fourrures ?

— Pas ici, je n’ai plus rien depuis des lunes.

— Tant pis, je vais continuer mes recherches. Et surtout mets bien ta pommade sur cette brûlure le matin et le soir.

— Oui Gardienne, merci !

La jeune femme passa ensuite dans le foyer de Josi pour voir la mère de celle-ci qui avait une mauvaise toux. Heureusement elle n’était pas chaude et la toux n’avait rien à voir avec celle qui avait emporté autant de villageois l’année précédente.

— Tu feras infuser ces herbes dans de l’eau très chaude, puis tu attendras que l’eau devienne tiède pour la boire au cours de la journée. Je reviendrai te voir demain.

— Très bien Gardienne, je le ferai.

— Sinon, aurais-tu quelques morceaux de peau d’agneau ou de fourrure ? Je dois commencer à coudre des habits pour le bébé que je porte.

— Josi m’a dit que tu vas avoir un enfant. C’est triste pour lui de vivre tout seul dans un foyer.

— Mais il ne sera pas seul, je serai là. Et Seena m’aidera.

— On a l’habitude des foyers nombreux et vivants. C’est mieux pour les enfants, ils se sentent en sécurité.

Neala commençait à arriver à saturation des conseils et commentaires des uns et des autres. Tout ce qu’elle voulait, c’était trouver des peaux pour préparer la venue du bébé.

— Mon enfant s’en sortira très bien comme ça. Tout ce dont j’ai besoin, c’est de quoi l’habiller.

— Nous n’avons pas de peaux ici, et encore moins de fourrure.

— Ce n’est pas grave. Soigne bien ta toux, je repasserai.

La jeune femme était très déçue de n’avoir pas réussi à mettre la main sur quelques morceaux de peau. Elle avait du mal à croire que personne n’avait de peau tannée d’avance.

Elle termina son tour pour entendre la même réponse : pas de peau ici non plus, ni même de vêtements usagés dans lesquels elle aurait pu tailler quelques habits.

Dans les jours qui suivirent, elle demanda à presque tous les foyers s’ils avaient de quoi coudre quelques petits habits, ou des vêtements dont ils ne voulaient plus, même très abîmés, ou même des anciens vêtements de leurs enfants. Mais elle ne reçut rien de tout cela. En revanche elle sentait bien que les gens évitaient son regard et qu’ils écourtaient systématiquement la conversation avec elle, même les personnes qu’elle soignait. Elle était habituée à une certaine indifférence, voire un évitement de la part des villageois, mais la situation devenait pesante.

Elle retourna voir sa sœur et lui expliqua son problème.

Un malaise s’installa rapidement, dès que la conversation démarra.

— Mais Seena, que se passe-t-il ? Quel est le problème avec moi ? Pourquoi les gens m’évitent-ils et ne veulent pas de donner le moindre morceau de fourrure, même trouée ou élimée ? Je comprends que la quantité d’animaux tuée cette année était moindre que les années précédentes mais j’ai du mal à croire que personne n’a nulle part un vieux vêtement qu’ils n’utilisent plus !

— En fait…

— Oui ? Dis-moi je t’en supplie ! J’ai besoin de comprendre ce qui se passe.

— Les gens ont été surpris d’apprendre que tu attendais un enfant. Ils ont peur.

— Peur ? Mais de quoi ?

— Ils pensent que la Gardienne ne doit pas avoir d’enfant, sinon elle ne pourra pas s’occuper du village, des malades et des communications avec les anciens et qu‘à cause de cet enfant, le malheur va s’abattre sur nous.

— Mais c’est ridicule ! Je pourrai continuer à accomplir mes missions même avec un enfant, rien ne va changer pour eux !

— Moi je le sais, et Collun probablement aussi. Mais beaucoup d’autres parlent quand tu n’es pas là, ils sont inquiets et même, pour certains, en colère.

— Et donc c’est pour ça que personne ne veut m’aider à l’habiller ? Ils préféreraient que cet enfant meure de froid ? C’est monstrueux !

— Ils ont besoin de temps, c’est tout. Laisse-leur le temps de se faire à l’idée et je suis sûre que tout va s’arranger.

— J’ai des doutes là-dessus, dit tristement Neala. Et puisqu’ils me voient tous comme un monstre, comment pourraient-ils accepter mon enfant ? Peut-être devrais-je quitter ce village…

— Et pour aller où ? Ne raconte pas de bêtises voyons ! Laisse passer quelques jours et si personne ne vient à toi, on demandera à Collun de tuer un mouton et je m’occuperai personnellement de tanner sa peau.

— Oh merci Seena ! C’est tellement bon de savoir que je peux compter sur toi !

— Et c’est tellement rare que tu demandes de l’aide ! Alors je serai ravie de faire ça pour toi. Tu as tellement fait pour nous tous…

Sur le chemin du retour vers sa maisonnette, Neala réfléchissait à la conversation. Alors comme ça les villageois pensaient que son enfant allait apporter le malheur à tous ? Quelle déception pour la jeune femme qui avait tant donné pour le village. Elle se remémorait les pires heures de la maladie qui les avait frappés récemment, les innombrables jours à accompagner les personnes aux portes du Passage entre la vie et la mort, les soins et les paroles qu’elle avait prodiguées pour soulager, sans jamais prendre en compte son propre épuisement. Et il y avait aussi, en dehors de cette maladie, tout ce temps passé à soigner, accompagner, aider à accoucher…

Elle était finalement bien peu remerciée de ses efforts, pensa-t-elle avec amertume. Elle ne voulait rien pour elle, ni gloire, ni privilège, tout ce qu’elle voulait c’était couvrir son bébé chaudement.

Elle sentit les larmes monter puis couler sur ses joues, juste quand elle passa la porte de sa cabane.

Elle s’assit sur sa paillasse puis laissa libre cours à sa tristesse et son angoisse pour le futur.

Une fois son abattement passé, elle se reprit.

— Très bien, dit-elle à son grand chien qui était allongé près d’elle. Je vais demander conseil aux Anciens et à la Source de Vie. Tu viens, Feu ?

Son énergie retrouvée, elle décida de se rendre sur la colline. La majestueuse cathédrale de pierre et de terre lui avait manqué.

Elle prit le chemin qui serpentait au milieu des arbres, suivie de très près d’un Feu ravi de la promenade. Le froid était vif malgré un beau soleil d’hiver.

Arrivée devant la bâtisse, elle fut surprise de trouver Collun et les autres bâtisseurs, en grande discussion devant l’entrée, près de la magnifique pierre couchée gravée de ses spirales.

Dès qu’ils l’aperçurent, le silence se fit.

— Bonjour Gardienne, l’interpella le chef du village.

— Bonjour Collun, bonjour à tous.

— J’ai montré tes galets noirs aux hommes.

— Alors, qu’en pensez-vous ? s’enquit Neala, impatiente de connaître leur avis.

— Ils sont très beaux, commença Emer, mais…

— Il faudrait faire de nombreux voyages pour en ramener assez pour faire la terrasse, poursuivit un autre.

— Et on va bientôt arriver à la saison des champs, commenta un grand gaillard.

Puis tous se mirent à parler en même temps, dans une cacophonie désagréable.

— Très bien, dit Neala, résignée. Je comprends que vous n’avez pas envie de faire ce voyage maintenant. De toute façon, je ne peux plus voyager pour l’instant.

A ces mots la plupart des hommes posèrent les yeux sur son ventre qui, en l’espace que quelques jours, était devenu très visible.

— On pourrait peut-être le préparer pour après les récoltes alors, reprit la jeune femme. Je vais consulter les Anciens et la Source de Vie et je te dirai, Collun.

— Parfait. En attendant, on reprend le travail, lança-t-il aux hommes. On doit encore ajouter de la hauteur, il manque beaucoup de terre et de cailloux à transporter !

Neala les vit s’éloigner, chargés de leurs sacs qui servaient à transporter les matériaux de remblai. Elle vit les cinq galets noirs, durement rapportés de son expédition récente sur la côte nord, alignés sur le sol de long de la pierre couchée.

Elle posa ses deux mains sur cette énorme pierre, ferma les yeux tout en essayant de capter sur le rocher la chaleur de ce soleil timide au travers de sa peau.

Ses mains restaient gelées.

Alors elle saisit un des galets noirs et ressentit immédiatement un rayonnement tiède et bienfaisant.

Satisfaite et désormais convaincue que les galets noirs trouveraient leur place sur le sol de l’entrée du bâtiment, elle s’engouffra dans le Passage.

La température était plus élevée qu’à l’extérieur, ce qui signifiait que l’air dehors était vraiment glacial. Dans le Passage et la chambre du fond, Neala avait remarqué que la température de l’air était plus ou moins constante. Il faisait frais en été et tiède en hiver. L’humidité était la même aussi, quelle que soit la saison. Elle pouvait le constater en laissant glisser ses doigts sur les énormes rochers qui bordaient le couloir, certains étant gravés, d’autres non.

Elle avançait lentement, se laissant imprégner de la magie des lieux et surtout, se débarrassant de toute contrariété, toute émotion pour se concentrer uniquement sur l’expérience de l’ici et maintenant.

Elle atteint finalement la chambre en forme de croix tout au bout du couloir et posa ses mains sur les bords de la bassine de pierre qui contenait toujours, depuis toutes ces années, quelques restes carbonisés d’Ama.

L’apaisement qu’elle ressentait déjà était salvateur.

Elle s’assit en tailleur entre le mur du fond de la chambre et la bassine de pierre, face au couloir dans lequel on n’apercevait aucune trace de la lumière du jour. Elle était dans le noir le plus total.

Elle ferma les yeux malgré tout et commença à murmurer une mélopée qui accentua encore la sensation de calme et de paix.

Elle laissa venir les images qui se formaient dans son esprit, sans les questionner, ni chercher à les interpréter. Sa communication avec la Source de Vie avait commencé.

Beaucoup plus tard, elle s’autorisa à poser toutes les questions qui lui trottaient dans la tête depuis plusieurs jours. Elle avait besoin de la guidance de la Source de Vie sur nombre de sujets, y compris l’aspect du bâtiment et l’inclusion des galets, l’attitude des villageois et bien sûr, la préparation de l’arrivée de son enfant. Elle poursuivit sa transe pendant une très longue période si bien que, quand elle décida de sortir de son rêve éveillé, la nuit était presque tombée au dehors.

Elle le réalisa quand elle traversa le Passage dans l’autre sens. Les hommes avaient déserté le lieu et Feu l’attendait patiemment, couché auprès de l’énorme pierre décorée.

Une fine pluie presque verglacée s’était mise à tomber mais Feu, sentant probablement le sacré dans ce couloir, ne s’aventurait jamais au-delà de l’entrée.

— Mais tu vas te transformer en statue de glace, mon pauvre chien ! Allons, retournons vite nous réchauffer !

Ils rentrèrent d’un pas rapide à travers bois, guidés seulement par leur connaissance du chemin qu’ils avaient parcouru de très nombreuses fois.

Le lendemain, après une longue sortie en forêt pendant laquelle elle ramassa les diverses plantes, écorces et racines qui lui servaient pour sa pharmacopée, elle retourna voir le chef du village.

— Collun, je suis à la recherche de peaux et autres fourrures pour préparer l’arrivée de mon bébé. Il semble que personne n’ait le moindre morceau disponible en ce moment, et le bébé sera là dans quatre lunes environ. Je dois être prête pour sa naissance. J’ai beaucoup de peine à te demander cela mais m’autorises-tu à tuer un mouton pour utiliser sa peau ? Sa viande pourra être mangée par les habitants du village.

— Comment cela, il n’y a pas de peau disponible ?

— Ma sœur m’en a donné un peu, j’ai de quoi faire une tunique seulement. Mais même si le bébé est prévu pour le début de la saison chaude, ce ne sera pas suffisant. J’ai demandé beaucoup de personnes, mais il m’a été impossible de trouver même des peaux très usagées ou trouées.

— Je sais que l’on a très peu chassé ces derniers temps, mais je suis quand même surpris qu’il n’y ait pas de quoi habiller un bébé. Donne-moi un jour ou deux et ensuite, on décidera si on doit tuer un mouton.

— De toute façon on va bientôt arriver à la fin de la saison froide, on pourrait organiser une cérémonie pour célébrer tous ensemble ce moment où les jours deviennent plus longs que les nuits.

— Tu as raison, ce serait une occasion de se retrouver après ce long hiver où on est beaucoup trop restés enfermés ! Et la température devient plus agréable, on le sent vraiment aujourd’hui.

— C’est vrai, j’ai même vu quelques fleurs ce matin dans la forêt.

— Je préviens tout le monde pour se retrouver dans deux jours, au monument, avant le coucher du soleil. Et nous irons manger tous ensemble à la maison commune.

— Très bien !

Ravie de l’idée de cette fête à venir, Neala rentra chez elle en se demandant comment utiliser l’opportunité de cette rencontre pour expliquer à tous qu’ils n’avaient rien à craindre de l’arrivée de cet enfant.

Finalement, le matin de la fête, un mouton avait été tué, Collun avait expressément indiqué que sa peau serait donnée à la Gardienne et personne n’avait exprimé le moindre désaccord.

Ce jour-là, après avoir préparé un plat de carottes sauvages qui accompagnerait les morceaux de mouton grillé, Neala se rendit à la cathédrale de pierre. Personne n’était encore arrivé, il était trop tôt.

Le temps était sec et le soleil était de la partie. La jeune femme tourna son regard vers l’astre qui descendait vers l’horizon, puis sourit. Les choses se présentaient mieux que quelques jours auparavant. Les gens du village ne faisaient plus de remarques sur sa grossesse, ils semblaient effectivement avoir accepté.

Tout rentrait dans l’ordre.

Elle n’avait pas encore résolu la préparation du trousseau mais déjà, avec cette peau de mouton promise, elle aurait de quoi faire une bonne couverture bien chaude ainsi que plusieurs bandelettes qui lui permettraient de langer le bébé régulièrement. Pour le reste, elle improviserait.

Les premiers habitants commençaient à se rassembler près de l’entrée. Certains commentaient l’avancée des travaux avec des « oh » et des « ah » qui prouvaient qu’ils n’étaient pas venus depuis longtemps. La hauteur de terre et de pierres qui recouvraient le Passage avait considérablement augmenté, dépassant largement la hauteur d’au moins quatre hommes mis bout à bout. Les cristaux blancs recouvraient les pentes latérales sur plus de la moitié et les cinq galets noirs, posés le long de la pierre couchée située à l’entrée du Passage, donnaient une idée de ce que pourrait devenir la terrasse.

Ce monument était en train de devenir une merveille, et Neala en était très fière.

Quand la plupart des villageois furent installés près de l’entrée, Collun s’approcha de la jeune femme.

— Gardienne, peux-tu expliquer à tous pourquoi nous nous rassemblons aujourd’hui ?

— Bien sûr.

Elle se mit devant la pierre couchée, face à l’assemblée, et démarra d’une voix forte.

— Chers tous, nous nous réunissons aujourd’hui pour célébrer la fin de la saison froide. Comme vous avez pu le remarquer, la durée des jours augmente vite en ce moment, et la durée des jours est à peu près équivalente à la durée des nuits. Ce que cela signifie, c’est la fin de la saison froide, le début prochain de la saison des champs, le renouveau de la nature et l’arrivée des fleurs, des oisillons, les naissances dans les troupeaux.

Un murmure de satisfaction s’éleva dans la foule. Neala reprit.

— La Source de Vie a été généreuse avec nous cette année, nous n’avons pas eu à faire face à une terrible maladie, nos troupeaux sont en forme et ni hommes, ni bêtes n’ont eu faim.

La jeune femme attendit la fin des commentaires, puis continua :

— Je sais que certains d’entre vous ont perdu des proches, et ont souffert. Mais si nous sommes aujourd’hui tous ensemble, c’est pour aussi fêter le retour de nos chers disparus à la Source de Vie, pour les remercier de nous guider et nous aider à poursuivre notre chemin. La Source de Vie les a reçus et se manifeste en nous faisant le don de ces journées qui deviennent plus longues, la victoire du jour sur la nuit !

Des cris de joie fusèrent, les gens s’embrassaient et se serraient dans les bras, certains pleuraient mais c’étaient des larmes de joie et de gratitude.

Neala sentait l’émotion la gagner. C’était le moment qu’elle attendait. D’une voix tremblante, elle annonça :

— Comme beaucoup d’entre vous le savent, la Source de Vie m’a fait un cadeau merveilleux.

Le silence se fit.

— Votre Gardienne va avoir un enfant. Je sais que certains s’inquiètent car ils pensent qu’à cause de cet enfant, que je ne vais plus pouvoir vous soigner ni communiquer correctement avec la Source de Vie. Je vous rassure : cet enfant ne m’empêchera pas de remplir ma mission, bien au contraire. Ma connexion à la Source est devenue encore plus forte, je reçois un aide incroyable de la part des Anciens dans mes transes et grâce à cet enfant, je pourrai encore mieux vous aider et vous soigner. Tout ce que je vous demande, c’est de l’accepter comme un membre de notre village, un cadeau que la Source de Vie nous fait à tous.

Elle attendit quelques instants, et termina :

— Je vous remercie. Et maintenant, si Collun est d’accord, nous pouvons nous retrouver à la maison centrale. Je vous rejoindrai un peu plus tard.

Collun fit un signe de tête, les conversations reprirent, d’abord à voix basse, puis la bonne humeur s’installa et tout le cortège prit joyeusement la direction du village.

Neala resta seule devant l’entrée du Passage.

Elle posa ses mains sur la pierre couchée qui, avec les rayons du soleil de la fin de journée, avait tout juste commencé à tiédir. Puis elle parcourut de ses doigts les spirales gravées, pour sentir chacun des reliefs sculptés de la main des hommes. Cette pierre représentait tant pour eux tous, c’était un condensé de tous les efforts qui avaient été faits pour réaliser ce magnifique monument à la gloire de la Source de Vie.

Le contact avec la pierre l’apaisait et lui redonnait confiance. La période redevenait favorable, elle pouvait le sentir au plus profond de son être. Comme pour l’encourager, le bébé donna un coup vigoureux, elle sourit de bonheur et dédia ce moment magique à sa grand-mère, Ama, qu’elle aurait tant voulu avoir à ses côtés. Elle eut aussi une pensée nostalgique pour Jero, avec qui elle avait passé de si bons moments. Mais maintenant elle devait se tourner vers l’avenir. Et cela commençait par participer à la fête avec le village.

Elle détacha à regret ses mains de la pierre, remercia la Source de Vie puis redescendit de la colline dans la pénombre.

Arrivée à la maison centrale, elle constata que les festivités étaient déjà bien entamées. Elle aperçut Seena et sa famille dans un des coins de la grande pièce rectangulaire bondée. Les fêtes se faisaient en général en extérieur mais il faisait encore froid pour la saison, un vent glacial s’était levé et malgré les deux grands feux préparés devant la maison commune pour faire cuire les aliments, la plupart des habitants s’étaient réfugiés à l’abri.

Dès son arrivée Seena lui mit une assiette bien garnie de côtelettes grillées et de morceaux de galettes de blé dans les mains.

— Mange, tu es gelée !

— C’est très gentil mais je ne mangerai pas la viande, tu peux la donner à tes enfants.

— Mais tu as besoin de forces pour le bébé !

— Ne t ‘inquiète pas, je mange bien, c’est juste que je n’aime pas la viande, surtout grillée.

— Comme tu voudras, mais si Ama avait été là…

— Ama aurait respecté cela, si notre corps rejette certaines nourritures il faut savoir l’écouter. Et je ne manque de rien, regarde comme j’ai grossi ces derniers jours ! dit Neala en riant et en montrant son ventre rebondi.

— C’est vrai que tu ne peux plus rien cacher maintenant, constata Seena, le sourire aux lèvres.

La bonne humeur était de mise, les gens parlaient fort, riaient à gorge déployée et les enfants se couraient après parmi les petits groupes installés à même le sol de terre battue de la grande salle.

Pourtant on n’avait pas eu le temps de préparer de la boisson des fêtes, cette mixture à base d’eau et d’orge fermenté qui faisait rire les gens ou parfois, les rendait malades. Cependant cette boisson ne manquait pas à Neala. Elle préférait que les gens restent eux-mêmes. La première et dernière fois qu’elle en avait bu, c’était quelques jours avant le départ de Jero, pour fêter les moissons. Elle ne pouvait nier que l’ingestion de cette boisson avait pu avoir un effet sur leur rapprochement… Mais ce rapprochement aurait eu lieu à un moment ou à un autre. L’attirance entre eux était trop forte, même si chacun avait voulu l’ignorer. La boisson des fêtes avait peut-être accéléré le processus.

Perdue dans ses pensées, Neala souriait et les personnes qui croisaient son regard souriaient à leur tour. D’ordinaire tout le monde était sur la réserve avec elle, distant ou impressionné. Mais ce soir la convivialité et la sympathie dont elle bénéficiait était exceptionnelle. Peut-être était-ce lié à son discours ? Peut-être les villageois étaient enfin rassurés quant à cet enfant qui allait arriver ?

Ce changement d’attitude était très réconfortant pour la jeune femme.

Elle voulait profiter encore de cette ambiance festive et de ces visages remplis de joie, cependant son ventre commençait à peser. La journée avait été longue et demain elle aurait une dure journée de travail pour commencer à préparer la peau du mouton.

Elle s’excusa auprès de sa sœur fit un geste de la main pour saluer ceux qui regardaient dans sa direction, puis sortit de la pièce toujours encombrée.

Feu se trouvait devant la maison commune et était occupé à ronger un gros os qu’un humain compatissant avait bien voulu lui donner. Dès qu’il aperçut la jeune femme, il la suivit, en ayant pris soin auparavant d’attraper fermement son butin dans sa gueule.