La Gardienne du Passage - Sybille Bastide - E-Book

La Gardienne du Passage E-Book

Sybille Bastide

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Beschreibung

Il y a plus de cinq mille ans, à l'ouest de ce qui s'appellerait, beaucoup plus tard, l'Europe, vivait un peuple de bâtisseurs de mégalithes. Dès son plus jeune âge, Neala comprend qu'elle a un rôle particulier à jouer auprès de sa communauté. Mais les craintes des uns, les jalousies des autres et la nature parfois capricieuse se mettent en travers de sa route pour l'empêcher d'atteindre son but. Sur ce chemin semé d'épreuves, l'aide de ses alliés sera-t-elle suffisante pour permettre à son destin de s'accomplir? Venez suivre le premier tome des aventures de Neala, la Gardienne du Passage, une fiction basée sur les vestiges laissés par la plus ancienne civilisation de bâtisseurs d'Europe.

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Seitenzahl: 446

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Pour Annie et Jean-Louis, deux êtres de lumière qui veillent sur nous depuis la Source de Vie...

Avant-propos

Avant toute chose, mettons-nous d’accord sur un point essentiel : ce livre n’a jamais eu pour vocation d’être un livre scientifique ou historique. Même si j’ai essayé de coller au plus près avec les réalités archéologiques dont nous avons connaissance à ce jour, au travers de mes recherches, visites de musées et de sites mégalithiques dans différentes régions d’Europe, je ne prétends absolument pas détenir une quelconque vérité sur le peuple bâtisseur dont je décris l’histoire. Je vous demande donc par avance d’excuser mes anachronismes et d’accepter ma liberté d’interprétation.

Ce que j’ai voulu faire, au travers de ce roman, c’est rendre un hommage particulier à ces femmes et ces hommes de notre passé, nos ancêtres, pour l’extraordinaire héritage qu’ils nous ont laissé.

Toutes ces pierres utilisées pour l’édification de ces mégalithes, qu’elles soient taillées ou simplement déplacées, sont un témoignage de leur courage et de leur détermination.

Pour moi, l’édification de ces structures hors normes a forcément résulté de sociétés structurées bienveillantes, basées sur des relations d’entraide et d’interdépendance. C’est mon interprétation et elle n’engage que moi. J’ai du mal à croire que la coordination nécessaire pour ces constructions ait été facilitée par la violence et l’individualisme. Suis-je trop utopiste ?

Sur la question du comment, nous n’avons finalement que peu de certitudes sur les techniques utilisées. Des hypothèses, des tentatives de reproduction, il en existe beaucoup. Mais la réalité, c’est que ce peuple a laissé relativement peu d’indices et d’artefacts et malheureusement, aucune trace écrite, laissant le champ libre à notre imagination.

Sur la question du pourquoi, nous n’aurions rien à apprendre à ces gens. Ce serait même plutôt l’inverse. En effet n’avaient-ils pas déjà compris, à l’époque, que seuls la connaissance et l’art restent ? Qu’avons-nous appris de nouveau depuis ? Une possible illustration est l’engouement suscité par la reconstruction d’une célèbre cathédrale récemment partiellement détruite par un incendie en Europe. Pourquoi autant de personnes se sentent concernées et veulent participer à cet effort ? Si on laisse en dehors tout dispositif d’aide à la fiscalité, bien entendu… Une des raisons est probablement que les êtres humains veulent participer à quelque chose de plus grand qu’eux. Quelque chose qui leur survivra. Un témoignage qui sera toujours là, même des générations après, alors que leurs descendants auront oublié leur nom. L’éternité.

A nous de préserver l’extraordinaire patrimoine qui nous a été laissé en héritage. Ces mégalithes sont toujours debout, des millénaires après leur construction. Ils sont parmi les premiers symboles de l’humanité et nous devons les protéger. Si vous n’en avez jamais fait l’expérience, je vous recommande de vous approcher de l’un d’entre eux. Installez-vous tranquillement à proximité et prenez le temps d’écouter… Les pierres racontent.

Et d’ailleurs, le monument décrit dans ce roman existe bel et bien : il s’agit de Newgrange, en Irlande. Si vous avez l’occasion de le visiter, n’hésitez pas, c’est un moment magique de pure connexion avec nos racines.

J’espère que vous prendrez autant de plaisir à lire ce livre que j’ai pris de plaisir à l’écrire.

Affectueusement,

Sybille Bastide

Sommaire

Chapitre 1 : S’éveiller

Chapitre 2 : Grandir

Chapitre 3 : Mûrir

Chapitre 4 : Voyager

Chapitre 5 : Rencontrer

Chapitre 6 : Échanger

Chapitre 7 : Survivre

Chapitre 8 : Aimer

Chapitre 1

S’éveiller

Courir.

Courir sans se retourner et surtout, ne pas s’arrêter. Il restait encore une centaine de pas à parcourir avant d’attendre son salut, ce grand arbre facile à escalader où elle passait des heures à observer et contempler.

Elle entendait le bruit de l’animal qui se rapprochait dangereusement, ses jambes étaient lacérées par les ronces et les buissons bas, son souffle devenait de plus en plus court, l’air lui manquait.

Mais qu’était-elle allée faire dans ce fourré sombre et touffu, quelle idée d’aller fouiner là où elle n’était pas attendue ? Plus que quelques pas et elle atteindrait son refuge. Pas le temps de tergiverser sur la façon de monter dans cet arbre, il fallait juste que soit le plus rapidement possible. Très vite, elle calcula qu’il faudrait s’accrocher d’abord avec les bras puis s’élancer pour monter ses pieds sur la branche la plus basse qui était déjà à une belle hauteur du sol.

Encore trois pas, puis deux puis, sur le dernier pas, elle bondit, saisit la deuxième branche la plus basse et jeta ses pieds sur la branche juste en dessous. Elle s’agrippa à une branche un peu plus haute et remonta ses jambes juste avant le choc avec la tête de la bête, qui de si près paraissait encore plus grosse qu’elle ne l’avait imaginée. Ses jambes évitèrent les défenses acérées de justesse.

Elle continua son ascension pour se trouver définitivement hors de portée de la rage de l’animal. Là, elle s’assit sur une branche et toute la tension accumulée ces dernières minutes se relâcha dans un fou-rire libérateur.

— Pardonne-moi, je ne voulais pas te faire peur ni te faire du mal et je comprends que tu voulais défendre tes petits, mais tu m’as fait une belle frayeur aussi, nous sommes donc quittes.

Ces mots ne furent pas prononcés à voix haute, seulement pensés. Âgée d’environ sept ans, Neala ne parlait presque pas. Elle avait ses propres voies de communication, surtout avec les animaux.

Dans son village les habitants la considéraient comme une petite fille étrange, un peu attardée peut-être, en tous cas, différente. Était-ce lié à sa naissance ? Au secret de ses origines ? A Sa famille si particulière, bénie et maudite à la fois ?

Une chose était sûre, les autres enfants ne recherchaient pas sa compagnie et elle le leur rendait bien. Solitaire et isolée, elle passait la majeure partie de son temps libre dans la forêt proche du village, cette forêt qu’elle connaissait par cœur mais qu’elle redécouvrait chaque jour avec un plaisir renouvelé, son domaine de prédilection.

Sa rencontre avec la laie avait été une erreur, elle savait qu’elle devait éviter les fourrés épais et sombres dans lesquels s’abritaient les sangliers la journée, mais la curiosité avait été la plus forte.

Pendant sa promenade elle avait entendu un bruit inhabituel, comme une plainte, elle s’était donc approchée de ce bosquet touffu, composé de ronces et de lianes entremêlées avec des arbustes, et elle était tombée nez à nez avec une laie et ses marcassins. Il y avait eu un instant d’étonnement des deux côtés, un instant pendant lequel le temps s’était suspendu, puis l’instinct de protection de la laie avait repris le dessus et elle avait chargé en direction de Neala.

En quittant les fourrés aussi vite que possible, la fillette s’était égratigné les jambes et les bras, ne portant qu’une simple tunique de peau d’agneau à cette période de l’année mais dans sa fuite, elle n’y avait pas prêté attention. Maintenant qu’elle était tranquillement perchée sur son arbre refuge et que la laie s’en était retournée dans ses quartiers, elle constatait les dégâts. Ses frêles bras étaient couverts de raies rouges et ses jambes n’étaient pas dans un meilleur état. Son souffle étant revenu à la normale elle sentait des picotements sur tous les membres et aussi sur sa joue droite qu’elle effleura doucement. Heureusement sa tunique n’avait pas été déchirée, sinon elle aurait eu des comptes à rendre à Ama !

Elle resta encore quelque temps à observer ce qui l’entourait, de l’ombre des feuilles qui semblaient danser au gré du vent aux papillons qui voletaient gaiement. Elle sentait la chaleur du soleil d’été à travers le feuillage de son arbre, entendait le chant des oiseaux et le bruissement des feuilles. La forêt avait cette odeur caractéristique des sous-bois chauds, un mélange de feuilles et de terre humides en train de sécher. Ses sens étaient à la fête, le temps n’avait plus cours.

Soudain un aboiement au loin la sortit de sa contemplation et elle décida de rentrer au village. Elle descendit sur la branche le plus basse et sauta de l’arbre. Elle reprit le chemin qu’elle partageait avec les animaux sauvages, si remarquable pour les enfants car il était à leur niveau, un peu moins évident pour les adultes.

Elle arriva à la lisière de la forêt, auprès des premiers champs cultivés du village. Là il y avait quelques personnes qui désherbaient les champs d’orge et de blé presque mûrs. Les moissons n’allaient plus tarder. Elle passa près d’eux en souriant, sans dire un mot, mais les adultes ne la remarquèrent même pas. Ou ils firent en sorte de l’ignorer. Elle était habituée à ce comportement et n’y prêtait pas attention.

Du fait qu’elle conversait très peu, les gens pensaient qu’elle n’était pas capable de parler. Et de toute façon, ils préféraient ne pas échanger avec elle. Ce qu’exprimaient ses yeux était déjà largement suffisant pour la plupart d’entre eux et ils n’avaient pas envie d’en savoir plus.

Elle avait en effet un regard très perçant dans lequel on pouvait lire une exceptionnelle clairvoyance. Comme si elle pouvait, d’un seul regard, lire les pensées des personnes. Ce regard mettait les gens mal à l’aise car ils se sentaient mis à nu en sa présence.

De plus, la couleur de ses yeux semblait à tous surnaturelle. En effet la plupart des habitants du village étaient bruns avec les yeux bruns et foncés, comme les habitants des villages environ et même de toute cette région du monde. Mais les siens étaient verts, d’un vert limpide et clair comme les jeunes feuilles des arbres au printemps. C’était rarissime et donc, inquiétant.

Personne ne comprenait la signification de cette différence et d’abord, y avait-il une signification ? Était-ce un signe que l’on devait interpréter ? Dans le doute, les habitants du village préféraient l’ignorer et avoir un minimum d’interaction avec elle. En plus de ses yeux si différents, une autre caractéristique physique différenciait Neala des autres villageois.

Si la plupart d’entre eux avaient les cheveux bruns ou complètement blonds et plutôt raides, les siens avaient une nuance couleur de châtaigne très particulière, qui virait vers le cuivré lorsqu’ils étaient éclairés par le soleil, on aurait dit qu’ils étaient de feu. En outre, ils ondulaient gracieusement pour former un amas de boucles scintillantes lorsqu’ils étaient détachés. Pour limiter l’impact de cette différence d’apparence, Ama avait cependant trouvé une parade : elle lui tressait les cheveux et cette tresse bien serrée qu’elle portait dans le dos dissimulait les éclats cuivrés et les ondulations.

Effectivement, elle était physiquement différente des fillettes de son âge et des femmes du village. Mais était-ce une raison suffisante pour la tenir à l’écart ? Est-ce que la laie qui l’avait poursuivie un peu plus tôt avait fait la différence entre elle et un autre être humain ? En se posant toutes ces questions elle arriva devant le logis d’Ama où sa sœur aînée Seena l’attendait en broyant du grain.

— Mais qu’as-tu fait ? demanda Seena d’un ton inquiet. Tu es couverte d’égratignures, même sur le visage, tu es pleine de sang, tu dois aller te soigner et tu ne dois pas aller dans la forêt toute seule, c’est dangereux pour les enfants et…

— Rentre, ordonna Ama depuis le pas de la porte.

Neala ne dit rien et entra. Ama la déshabilla et frotta ses blessures avec un onguent qui sentait fort et qui brûlait la peau, surtout au niveau des entailles.

La fillette serra les dents et continua de se taire en remettant sa tunique. Ama n’était pas très bavarde, elle ne parlait que lorsque c’était nécessaire et toujours avec beaucoup de justesse. Elle faisait partie des anciennes du village, respectées pour leurs connaissances et craintes pour leur jugement, souvent sans appel.

— Ama, pourquoi suis-je différente des autres enfants ?

La question de Neala fit sursauter Ama. Les mots de la petite fille étaient si rares qu’on oubliait facilement qu’elle parlait. De plus, en s’exprimant si peu, Neala aurait pu perdre le sens des mots ou leur prononciation mais ce n’était pas le cas. La question était troublante et il y avait un nombre incalculable de façons de l’éluder, mais Ama n’était pas de cette trempe-là.

Contrairement à ses semblables, elle pensait qu’il fallait répondre aux questions des enfants de la façon la plus honnête qui soit. Si un enfant posait la question, c’est qu’il était en mesure d’entendre la réponse, même si elle était difficile.

Elle s’assit sur un tronçon de bois qui faisait office de tabouret et dans la pénombre de la cabane de bois, elle inspira puis expira longuement. Et elle se mit à parler.

— De tous temps il a existé des personnes qui avaient un don, un pouvoir particulier. On ne sait pas comment, mais on sait pourquoi. Pour vivre en harmonie avec notre monde nous devons être connectés à la Source de Vie. Tous les êtres, la matière, le visible et l’invisible, tout ceci est connecté à la Source. Cependant certaines personnes savent se connecter plus facilement. Tu fais simplement partie des personnes qui savent.

— Moi ? Mais alors pourquoi personne ne me parle ? demanda Neala.

— Parce que, reprit Ama, cela fait peur, cela inquiète. Les personnes qui ne comprennent pas certaines choses en ont peur. Toi tu n’as pas peur, tu ne cherches pas à comprendre, tu sais, c’est tout.

— Fais-tu partie des personnes qui savent ?

— Oui.

— Donc toutes les personnes de la famille savent ?

— Non. Ta mère n’avait pas ce don et ta sœur ne l’a pas non plus.

— Et mon père ?

— Personne ne l’a connu à part ta mère mais elle n’a jamais rien dit à son sujet.

Puis Ama lui tourna le dos, la discussion était terminée.

Après le repas du soir, composé de galettes de blé, de lait de chèvre et de quelques framboises ramassées par Ama, Neala s’allongea sur sa paillasse et se mit à réfléchir.

Jusque-là, elle ne s’était jamais vraiment interrogée sur son existence : elle vivait dans un grand village au bord d’une rivière, ce village était entouré de champs cultivés d’orge et de blé et, plus loin, de forêts denses regorgeant de gibier et de diverses baies. Au village on avait des chèvres, des moutons, des chiens ainsi que quelques cochons et depuis qu’elle était née, elle n’avait jamais manqué de rien. La rivière au bas du village permettait d’avoir de l’eau pour se désaltérer et se laver, de plus elle était très généreuse en poissons.

Quand les hommes n’étaient pas dans les champs, ils travaillaient sur la colline au-dessus du village sur un gigantesque chantier auquel elle ne s’était pas vraiment intéressée. Elle savait juste qu’Ama, sa grand-mère, y montait tous les jours et que c’était quelque chose de très important pour elle. C’était d’ailleurs la seule femme à se rendre sur le chantier. Non pas que les autres n’y soient pas autorisées, il n’y avait pas d’autorisation ou d’interdiction de la part des uns ou des autres pour les tâches du village, mais elles avaient simplement beaucoup d’autres occupations, entre le travail aux champs, les animaux à garder et les enfants à soigner, les repas à préparer, la confection des vêtements et des ustensiles…

Pour Ama c’était différent. Elle était trop âgée pour travailler aux champs et elle avait de toute façon dans le village une place particulière, Neala s’en rendait bien compte. Les gens la traitaient avec respect, venaient souvent la voir pour qu’elle les soigne, les conseille ou les apaise, en peu de mots, sur une situation donnée.

A bien y réfléchir, Neala se dit qu’elle devait en découvrir un peu plus sur ce qu’il l’entourait. Plus elle pensait à tout cela, plus Neala réalisait qu’elle n’avait qu’une vision très limitée de son monde. Elle voulait savoir plus, découvrir plus. De la même façon qu’elle avait découvert au fil des années la forêt autour du village lors de ses promenades solitaires, elle voulait maintenant comprendre les personnes qui l’entouraient, leurs rôles et leurs interactions, et plus largement, son monde. Et aussi le secret de sa naissance.

Décidément, sa rencontre impromptue avec la laie ce jour-là avait déclenché une foule de questions : en observant cette maman qui protégeait ses petits, avait-elle inconsciemment pensé à sa propre mère ?

Laissant vagabonder son esprit au son de la respiration de sa sœur qui dormait juste à côté et du ronflement léger de sa grand-mère de l’autre côté de la pièce unique, envahie par l’odeur rassurante des braises chaudes, elle s’endormit.

Le lendemain matin, elle partit avec sa sœur et deux autres femmes ramasser des baies sauvages. C’était une activité pratiquée par les enfants du village dès leur plus jeune âge. Dès que les garçons grandissaient en taille et en force, ils rejoignaient les aînés dans les champs ou au chantier sur la colline.

Les filles faisaient des travaux plus adaptés à leur physique : elles participaient à certains travaux des champs mais s’occupaient principalement des animaux, gardiennage et traite, et elles partaient souvent à la cueillette de tout ce qui pouvait se manger ou s’utiliser comme matériau.

Chacun au village contribuait au bien-être collectif, en fonction de ses capacités et de son état.

Il y avait peu de personnes âgées, vivre longtemps signifiait à cette époque qu’on l’on était un survivant. Il fallait déjà avoir survécu à sa propre petite enfance, près d’un enfant sur deux étant emporté avant l’âge de cinq ans. Puis il fallait survivre aux blessures, aux infections, aux maladies et aux famines qui sévissaient parfois lorsque qu’un événement climatique ravageait les récoltes.

De plus pour les hommes s’ajoutaient les risques liés aux accidents de construction et aux chasses dangereuses et pour les femmes, la principale cause de mortalité était liée aux accouchements.

Les rares personnes qui réussissaient à atteindre l’âge mûr devenaient des enseignants précieux grâce à leur grande expérience de la vie. Même si ces personnes n’effectuaient pas les tâches quotidiennes telles que travail aux champs ou préparation des repas de la même façon que les autres villageois, leur expérience et la grande sagesse qu’elles avaient acquises tout au long de leur existence étaient d’une valeur inestimable.

Ce matin-là, en compagnie de Lanis et Breda, deux voisines de la génération d’Ama, Neala et sa sœur Seena se dirigeaient vers les berges de la rivière. Chacune portait un panier d’osier tressé ainsi qu’une sorte de natte souple en feuilles de roseaux, très pratique à enrouler pour transporter les longues tiges d’osier et de noisetier qui serviraient de matière première pour fabriquer d’autres contenants.

Alors qu’elles cheminaient dans une végétation clairsemée composée principalement d’arbustes et d’acacias, Lanis et Breda bavardaient en commentant les dernières nouvelles du village. Neala, quelques pas derrière elles, se dit que c’était l’occasion de démarrer sa quête d’informations.

— Connaissiez-vous Ailin, notre mère ? demanda-t-elle abruptement.

Les deux femmes s’arrêtèrent brusquement et se retournèrent, fixant Neala d’un air étonné, comme ayant oublié qu’elle pouvait parler.

— Bien sûr que nous la connaissions, répondit Lanis. C’était une jeune femme timide et rêveuse, qui était appréciée par tout le village.

Seena observait sa sœur depuis sa position, à l’arrière du groupe, se demandant où elle voulait en venir.

— J’aimerais connaître son histoire, reprit Neala.

— Mais enfin Neala, tu sais bien qu’Ama n’aime pas que l’on parle de notre mère, cela lui fait de la peine, dit Seena en fronçant les sourcils.

— Mais justement Ama n’est pas là et j’aimerais tellement savoir qui était notre mère, à quoi elle ressemblait, ce qu’elle aimait… Racontez-moi, s’il vous plaît ! supplia Neala

Les deux vieilles femmes se regardèrent et, bravant le regard désapprobateur de Seena, Lanis se mit à parler.

— Votre maman était une jeune fille frêle et sensible, timide, comme je l’ai dit, discrète, même secrète. Elle était brune avec de longs cheveux lisses, des yeux très noirs. Seena lui ressemble beaucoup. Quand elle est devenue femme, elle a pris pour compagnon Urlan, le père de Seena. C’était un homme solide et travailleur qui venait d’arriver au village pour participer au chantier. La grossesse pour Seena avait été très fatigante pour elle, elle ne sortait presque plus de chez elle. Très peu de temps après la naissance de Seena, Urlan a eu un accident sur le chantier et il n’a pas survécu à ses blessures.

On entendit Seena renifler, puis Lanis reprit :

— Ailin a été très affectée, elle avait du mal à nourrir son bébé, elle était très maigre. Mais Ama s’est occupée d’elle, elle l’a soignée et nourrie, elle s’est occupée de Seena et petit à petit Ailin a retrouvé la force de vivre. Un jour, quand Seena avait à peu près cinq ans, Ailin a disparu pendant plusieurs semaines. Personne n’a jamais su ce qui s’était passé. Puis elle est revenue, plus forte et plus belle que jamais, lumineuse, gaie, presque euphorique. Elle était enceinte de toi, Neala. Pendant toute sa grossesse elle avait une forme si éblouissante que personne n’aurait imaginé ce qui allait arriver… Lors de l’accouchement elle a beaucoup saigné, elle est morte quelques heures après ta naissance. Mais ce que je peux te dire c’est que quand tu es venue au monde, ta mère était la plus heureuse des femmes, même si elle connaissait par avance son destin.

— Comment cela, elle savait ? demanda Neala

— Oui, elle savait qu’elle ne survivrait pas à ta naissance, elle me l’a dit alors que j’étais près d’elle, quand le travail a commencé. Mais elle avait accompli sa mission, elle pouvait mourir en paix.

— Sa mission ? Mais n’était-ce pas de s’occuper de moi, qui avais tant besoin d’elle, plutôt que de mettre au monde un autre enfant qui allait la tuer ? se lamenta Seena, pleine de ressentiment.

— Seena, tu ne peux pas dire cela, dit Breda, outrée. Les femmes meurent en mettant au monde des enfants, c’est très fréquent malheureusement, et les enfants n’y sont pour rien. C’est comme ça, il faut l’accepter. Bon maintenant assez discuté, Lanis tu vois bien que cette histoire perturbe ces jeunes filles ! Seena, tu vas être en âge de prendre un compagnon et d’avoir ta propre famille, ce sera bientôt toi la mère, tu ne dois pas t’apitoyer sur ton sort. De plus votre grand-mère s’est toujours occupée de vous, vous n’avez manqué de rien. C’est une grande chance.

— Et mon père ? interrogea Neala

— Ton père, répondit Breda, on ne sait rien de lui. Ni qui il était, ni d’où il venait, ni à quoi il ressemblait. Enfin, on peut imaginer qu’il n’était pas de la région, vu ton apparence, dit-elle avec dédain. En tous cas ta mère n’en a jamais parlé, et personne n’a posé de questions non plus. Comme te l’a dit Lanis, ta mère était très secrète, elle a emporté ce secret avec elle. Regardez ! J’aperçois les mûres près de la rivière, allons-y. Remplissez vos paniers puis vous ramasserez les joncs que voici, vous enroulez la natte autour du fagot de joncs, ce sera plus facile pour les mettre sur votre épaule. Allez, au travail !

Le reste de la matinée se déroula dans le silence, tout juste troublé par le clapotis de la rivière et le bruit des insectes qui voletaient autour d’elles.

La chaleur devenait de plus en plus lourde et étouffante, laissant présager un orage d’été avant le soir.

Tout le petit groupe rentra pour la mi-journée, les bras chargés de trésors sucrés et de joncs bien solides.

Sur le chemin du retour, Neala, perdue dans ses pensées, faisait le bilan de ce qu’elle avait appris. Sa mère était donc une jeune fille sans particularité jusqu’au jour où elle avait disparu. Elle était revenue différente, lumineuse. Et elle avait une mission qu’elle devait accomplir, même si elle devait y laisser la vie. Sur son père, rien. Pas même une description physique. Que de mystères !

En arrivant au foyer, il y avait là une femme avec dans ses bras, un petit garçon de deux ou trois ans, très maigre et au visage fiévreux. Neala s’assit dans un coin de la cabane, sans bruit. Le visage d’Ama était empreint de gravité et de résignation.

— Juna, je ne peux rien faire pour ton fils, dit simplement Ama.

— Mais tu dois le soigner, tu peux le sauver ! s’écria Juna.

— Non je ne peux pas, et tu le sais. Une mère sait quand son enfant va mourir. Ne te mens pas à toi-même. Tu dois accepter ce que tu ne peux changer. Rien ne sert de lutter contre quelque chose sur lequel on n’a pas de prise. Il faut l’accepter. Tu pourras cependant soulager ses souffrances. Tu feras bouillir ces herbes et tu lui donneras l’infusion, tant qu’il l’acceptera. Tu resteras auprès de lui et tu le rassureras. Je viendrai te voir et je t’aiderai à l’accompagner.

Un long silence suivit ces mots, juste entrecoupé des halètements du garçonnet qui respirait laborieusement. Juna baissa la tête, ses épaules s’affaissèrent d’un coup, elle se leva et sortit en murmurant :

— Merci Gardienne.

Neala sentit les larmes rouler sur ses joues, son visage en feu, sa cage thoracique comprimée par cette émotion de tristesse et aussi ce sentiment d’injustice et d’impuissance. Sans se retourner, Ama prononça doucement ces mots, pour Neala et probablement aussi pour elle-même :

— Il faut accepter ce que tu ne peux changer…

Neala resta longtemps assise sur sol de terre battue de la cabane de bois. Lentement, la tristesse et la colère s’estompèrent, puis la curiosité reprit le dessus. Juna avait appelée Ama « Gardienne » et ce n’était pas la première fois qu’elle entendait ce mot pour s’adresser à sa grand-mère. Mais qu’est-ce que cela signifiait ?

Elle grignota un reste de galette et quelques mûres puis décida de partir en exploration.

Le village était en fait situé dans une anse de la rivière. Entre le village et la rivière, au sud et à l’est, se trouvaient les cultures d’orge et de blé puis des bois clairsemés composés essentiellement d’acacias et de buissons divers, caractéristiques des berges de rivière de cette région.

A l’ouest du village il y avait ce morceau de forêt touffue non défrichée dans laquelle Neala passait beaucoup de temps à se promener, seule. Cette partie de forêt, étant située entre la rivière et le camp des hommes, était habituellement peu fréquentée par les animaux sauvages qui préféraient éviter toute rencontre avec les humains s’ils n’y étaient pas forcés.

Après lui avoir appris les bases de la survie telles que savoir nager, connaître les plantes et baies toxiques, les comportements à adopter en cas de rencontre avec des animaux dangereux, Ama l’avait autorisée depuis peu à se promener dans cette forêt, estimant qu’il y avait peu de dangers.

Cependant elle lui avait défendu de partir en direction de la colline, au nord du village.

Jusqu’à ce jour, Neala avait toujours respecté cette interdiction sans la questionner. Mais aujourd’hui c’était différent. Déterminée à découvrir ce mystérieux chantier, elle prit la direction de la colline.

A cette heure chaude de la journée, le sentier qui montait à la colline, cheminant à travers un petit bois, était désert. La chaleur s’était intensifiée depuis le matin et de gros nuages gris s‘étaient accumulés dans le ciel, pas une feuille ne bougeait.

La végétation, dense et touffue aux abords du village, devenait plus clairsemée tandis que l’on montait sur la colline.

Soudain, le chemin s’ouvrit sur une immense clairière, au sommet de la colline. Et là, un spectacle démesuré s’offrit à ses yeux.

Il y avait, au milieu de la clairière, un énorme ensemble de pierres grises qui, depuis le point d’observation de Neala, paraissaient se dresser tels des géants rassemblés.

D’abord interdite, Neala resta longtemps sans bouger à observer ce panorama qui semblait si irréel. Le ciel avait pris une couleur si sombre que les pierres, tout juste éclairées par le dernier rayon de soleil, étincelaient. Autour des pierres, Neala distinguait à peine les silhouettes des hommes qui s’affairaient autour, ils semblaient minuscules.

Sortant peu à peu de sa torpeur, Neala entendit les bruits provenant du chantier : le martelage des pierres et les cris des hommes qui s’interpellaient. Elle s’approcha, subjuguée.

— Que fais-tu ici ? tonna une voix derrière elle.

Elle sursauta violemment, dans sa contemplation elle n’avait pas entendu l’homme immense s’approcher derrière elle. Terrorisée, aucun mot ne sortait de sa bouche.

— Laisse-la, Rudd, répondit une voix familière.

Ama était là, toute proche de cette énorme pierre couchée qui paraissait marquer l’entrée d’un passage.

Après la pierre se situait une longue allée étroite, bordée de très grandes pierres élevées vers le ciel, qui menaient à une sorte de chambre dont on ne distinguait pas les contours car elle était dans la pénombre, recouverte de dalles de pierre superposées formant un toit très haut.

Neala essayait d’apercevoir le fond de l’allée à demi couverte.

— Les enfants n’ont rien à faire ici, rétorqua l’homme.

— Laisse-la venir, ordonna Ama d’une voix autoritaire.

Les hommes arrêtèrent leurs activités et, curieux, s’approchèrent peu à peu.

Neala avança de quelques pas et vient se placer au niveau d’Ama, devant la pierre couchée. Cette pierre était entièrement gravée de grandes spirales. Elle n’avait jamais rien vu de tel. Elle posa alors ses mains sur la pierre, qui, chauffée à blanc par le soleil, paraissait brûlante. Elle attendit quelques secondes et ferma les yeux. Elle sentait une énorme quantité d’énergie dans cette pierre, comme si toute l’énergie de la Source de Vie s’était accumulée là. Puis elle prit grande inspiration, et sans contrôler ni mentaliser son mouvement, elle leva ses deux mains au ciel, les paumes face à face.

Le ciel s’assombrit encore jusqu’à plonger le site dans une obscurité inquiétante.

Le vent, qui s’était levé un peu plus tôt, tomba et les arbres à l’orée de clairière cessèrent tout mouvement. On n’entendait pas un chant d’oiseau, même pas le souffle des hommes.

Tout à coup, le ciel se déchira d’un immense éclair, suivi presque immédiatement d’un coup de tonnerre assourdissant. La foudre frappa le sommet du bâtiment dans un feu d’artifice aveuglant. Les hommes reculèrent, effrayés par ce spectacle inattendu, et Neala s’écroula sur le sol, inanimée.

La pluie, telle un rideau épais, se mit à tomber si violemment qu’on ne voyait pas plus loin que quelques pas.

Tout alla très vite cependant. Rudd ramassa Neala et l’amena à l’abri dans la chambre au bout de l’allée de pierres levées. Ama le suivit, un énigmatique sourire de victoire affiché sur ses lèvres.

Rudd allongea Neala qui commençait tout juste à reprendre ses esprits.

D’un signe de la main, Ama, rassurée sur l’état de sa petite-fille, fit comprendre à celle-ci qu’elle ne devait rien dire.

— Tu vois, Rudd, je le savais. Ce sera la prochaine Gardienne, dit Ama, triomphante.

Neala avait l’impression que son corps brûlait de l’intérieur, ses membres n’étaient que douleur et sa tête, c’était pire que tout, elle semblait sur le point d’exploser.

Elle mourait d’envie de poser des questions, de comprendre ce qui venait de se passer et surtout de voir ce qu’il y avait dans cette pièce, mais elle n’arrivait pas à lutter contre cette brûlure qui la dévorait. Elle sentit une immense fatigue l’envahir et referma les yeux, tombant dans un état d’inconscience bien plus profond que le sommeil.

Elle se réveilla dans la cabane d’Ama, allongée sur sa paillasse, fiévreuse et fourbue, comme si elle avait été rouée de coups.

— Ama, que s’est-il passé ? Qu’est-ce que ce bâtiment ? Que veut dire « gardienne » ? Comment suis-je revenue ici ? Les questions de Neala se bousculaient dans sa tête et dans sa bouche, et le résultat n’était qu’un balbutiement incompréhensible.

— Chut, tout va bien, murmura Ama d’un ton rassurant. Tu dois te reposer, demain ça ira. Si je t’ai demandé de ne pas aller sur la colline c’est parce qu’il y a une raison. C’est trop tôt pour toi. Le jour viendra et ce jour-là, je t’expliquerai. Pour l’instant, pas de questions de ton côté et pas de réprimandes du mien.

— Mais quand ce jour viendra-t-il ?

— Pas avant que tu n’aies saigné. Sois patiente et maintenant, dors.

Épuisée, la petite fille sombra dans un profond sommeil.

Le lendemain elle n’avait presque plus de douleurs et la brûlure intense qui l’avait consumée la veille avait disparu. De plus, le violent orage avait rafraîchi l’air, on ne suffoquait plus. Le foyer était vide, le soleil déjà haut dans le ciel, elle se leva et partit à la recherche de Seena, probablement allée s’occuper des brebis.

Dès qu’elle sortit du logis, elle sentit que quelque chose avait changé. Les adultes qu’elle croisait la toisaient d’abord, puis tournaient la tête. Les enfants, eux, la regardaient avec insistance et crainte. Elle était passée de l’indifférence totale des villageois au centre de leur attention.

Qu’importe, elle ne pouvait rien y changer, elle devait donc accepter ce nouveau statut.

Elle retrouva Seena avec deux autres jeunes filles de son âge en train de rire bruyamment au milieu des brebis.

Le troupeau n’était pas grand, une douzaine de bêtes tout au plus, occupées à paître dans un champ d’herbe grasse non loin de la rivière. Les six agneaux avaient bien grandi depuis le printemps, ils restaient néanmoins proches de leur mère. Comme ils broutaient depuis quelques temps déjà, les villageois avaient commencé à traire les brebis pour récupérer leur lait, ils en faisaient des fromages acides mais nourrissants, une excellente source de protéines et de graisse.

Seena et ses amies étaient toutes les trois en âge de prendre un compagnon. L’affaire était simple : deux jeunes gens se plaisaient, ils s’unissaient lors d’un rituel auquel participait tout le village.

Puis, si l’homme était du village, la femme emménageait dans le foyer de la famille de l’homme. Quand il n’y avait plus de place dans le logis, le plus âgé des fils allait construire un autre foyer à la périphérie du village.

De la même façon, si l’homme venait d’un autre village ou d’une autre région, il construisait en général une nouvelle cabane dans le village d’origine de sa compagne.

Ainsi le village grossissait lentement, la surface réservée pour les champs cultivables étant la priorité par rapport à la surface réservée pour les habitations.

Ce système permettait de nombreux avantages : tout d’abord, tous les logements du village étaient occupés, il n’y avait pas de place perdue ni d’énergie gaspillée. De plus, chaque foyer comportant en moyenne entre huit et dix personnes, il y avait au sein de chaque foyer la plupart des savoir-faire pour faire vivre ses habitants.

Les trois amies discutaient donc de leur prochaine union. Seena avait déjà un prétendant, Drennan, et leur union était prévue pour la prochaine lune, juste après les moissons. Au vu de la situation particulière d’Ama, qui vivait seule avec ses deux petites-filles, il avait été décidé que Drennan viendrait vivre dans le foyer de Seena. Cela n’enchantait guère Seena, qui aurait préféré avoir son propre logis, mais obéissante et dévouée, elle comprenait que sa grand-mère vieillissante ne pouvait assumer seule son foyer et sa petite-fille de sept ans.

Marna, elle, hésitait entre deux hommes, l’un, encore frêle et chétif, avait à peu près son âge alors que l’autre, grand et fort, était nettement plus âgé mais venait de perdre sa compagne. Il avait à sa charge un enfant de quatre ans, ce qui faisait hésiter Marna.

Josi, elle, ne voulait pas d’un homme du village.

— Moi je veux attendre qu’un bel étranger vienne et m’emmène avec lui, loin d’ici, confia-t-elle.

— Enfin, tu sais que la coutume chez nous, c’est que la femme reste au village et c’est l’homme qui s’installe ici, s’exclama Marna.

— Alors je veux changer la coutume, défia Josi.

Neala suivait la conversation, amusée.

— Oh, tu peux te moquer, Neala, évidemment toi, tu n’es pas concernée, railla Marna.

Évidemment non, je suis beaucoup trop jeune, pensa Neala.

Elle prit le vase plein de lait qui avait été collecté par les jeunes filles et remonta au village. Elle apporta le vase à Juna, comme convenu la veille avec sa grand-mère. Arrivée devant le foyer de Juna elle n’osa rentrer. Elle se souvenait des terribles mots d’Ama la veille concernant le fils de Juna. Cependant celle-ci l’aperçut et lui dit :

— Merci pour le lait. Entre, ta grand-mère est ici. Ne sois pas timide.

Neala entra.

La pénombre contrastait avec la luminosité extérieure et il fallut un moment pour distinguer les contours à l’intérieur de la cabane.

Au centre elle apercevait les braises d’un feu mourant. Mais il n’y avait pas que le feu qui était mourant.

Au fond de la cabane était allongé le petit garçon, recroquevillé en position fœtale et juste à côté était assise Ama, immobile et silencieuse. La respiration du petit garçon était sonore et difficile, il gémissait dans son agonie.

Sans rien dire, Neala s’assit de l’autre côté du jeune malade, posa sa main sur son petit bras et fit le vide dans son esprit, se concentrant uniquement sur la respiration du garçon, les yeux fixés sur le sol. Au bout d’un moment, la respiration du garçonnet se fit plus régulière, il s’arrêta de gémir et se mit sur le dos. Il s’était endormi calmement et semblait apaisé.

Ama fit signe à Neala, elle se leva et dit à Juni :

— Il va dormir maintenant, nous reviendrons demain.

Le jour suivant, alors qu’Ama et Neala préparaient le repas, Juni arriva en courant.

— Gardienne, mon fils va mal, aide-nous ! s’écria-t-elle en pleurant.

Ama se leva et demanda à Neala de la suivre. En arrivant chez Juni, toute la famille était rassemblée dans le logis. En voyant Neala, Danio, le père du petit garçon voulut l’empêcher d’entrer.

— Danio, Neala sera la prochaine Gardienne, elle doit rester, dit simplement Ama.

Personne n’aurait contesté l’autorité d’Ama, pas même Collun, le chef du village. Danio la laissa donc entrer. Ama et Neala reprirent leur position de la veille. L’état du garçon s’était dégradé, sa respiration n’était plus que râles, son visage était en sueur et il tremblait en claquant des dents. Il était toujours en position fœtale. Ama se pencha vers lui, lui caressa doucement le front, murmurant quelques mots incompréhensibles. Soudain elle se redressa légèrement dit d’une voix profonde :

— Cleo, tu vas passer dans l’autre monde. Je suis là pour t’accompagner. Je suis la Gardienne du Passage et je vais t’accompagner dans ce voyage. Tu dois me faire confiance, toi ainsi que tes proches. Tout va bien se passer.

Puis Ama reprit sa litanie à voix basse, Neala mit de nouveau sa main sur le petit bras transpirant et recommença sa méditation silencieuse de la veille.

Peu à peu la respiration de Cleo reprit un rythme régulier, il cessa de claquer des dents et se détendit. Combien de temps restèrent-elles ainsi ?

La nuit était déjà tombée lorsque Neala ouvrit les yeux. Tout était calme dans le foyer, la famille de Cleo s’était endormie de l’autre côté de la pièce et Ama était toujours immobile près du garçonnet. Neala réalisa que sa main était toujours posée sur le petit bras mais celui-ci était froid. Cleo ne respirait plus, il était passé de l’autre côté.

Neala leva les yeux remplis de larmes vers Ama, espérant qu’elle allait réagir.

— Je sais, dit simplement Ama à voix basse, mais on doit rester encore un peu.

La fillette patienta sans bouger. Peu de temps plus tard, Juni s’éveilla. Elle s’approcha de son fils et, voyant qu’il ne respirait plus, elle le prit délicatement dans ses bras et se mit à geindre doucement. Toute la maisonnée s’éveilla et la tristesse collective s’empara d’eux. D’un signe de tête, Ama fit comprendre à Neala qu’il était temps pour elles de s’éclipser et de laisser la famille commencer leur deuil.

En sortant, la fillette prit une grande bouffée d’air frais, comme si cet air avait le pouvoir de la nettoyer de ses émotions et de sa fatigue.

En arrivant dans leur foyer, où Seena dormait déjà, Neala demanda :

— Ama, est-ce le rôle de la Gardienne, d’aider les gens à mourir ?

— C’est un des rôles de la Gardienne, oui. Les gens ont peur de mourir car ils ne savent pas ce qu’il y a de l’autre côté. S’ils ne sont pas accompagnés, ils sont angoissés et vivent leur propre mort de façon effrayante. C’est la même chose pour leur famille. Eux aussi ont besoin d’être accompagnés et soutenus.

— Mais toi, est-ce que tu sais ce qu’il y a de l’autre côté ?

Ama esquissa un sourire espiègle et dit :

— En tous cas je n’ai pas peur. Je suis prête, je l’ai toujours été. Peut-être que je n’ai pas peur parce que je suis la Gardienne, ou peut-être que je suis devenue Gardienne parce que je n’ai jamais eu peur de la mort, je ne sais pas. En tous cas je me sens à ma place quand j’accompagne les gens dans ce passage. Je sais que c’est ma mission. Et toi, comment te sens-tu ?

— Je suis surtout fatiguée.

— Te sens-tu en paix ?

— Je sens du calme à l’intérieur de moi. Mais je ne sais pas si je serai vraiment une bonne Gardienne car je suis triste et j’avais peur quand j’étais à côté de Cleo.

— C’est normal, tu as encore beaucoup à apprendre, tu n’as connu que sept hivers. Mais tu m’as beaucoup aidée aujourd’hui, je te remercie. Et je suis maintenant convaincue que tu seras une grande Gardienne.

Soulagée et même fière, Neala s’endormit le sourire aux lèvres.

Quand, le soir suivant fut organisée l’inhumation de Cleo, tout le village était rassemblé à la lisière du bois qui montait vers la colline.

C’était l’endroit qui avait été choisi pour enterrer les morts depuis quelques années. Un trou avait été creusé dans la terre, à l’abri des premiers arbres du bois, ce trou étant assez profond pour que les chiens et autres carnassiers ne puissent déterrer le corps et l’emporter pour le dévorer. Le corps du petit garçon, orné d’un collier de perles de terre cuite, fut déposé au fond du trou puis Danio, le père de Cleo, remplit le trou de la terre déposée sur le côté. Collun était juste à côté de lui, le visage grave et résigné.

La perte d’un enfant était très fréquente à cette époque mais elle était toujours vécue comme une injustice.

Mettre un enfant au monde était un grand risque pour les femmes, beaucoup mouraient en couches, pendant ou juste après la naissance. Plus le nombre de grossesses augmentait, plus le risque de décès des parturientes était élevé.

Et contrairement à leurs ancêtres, les femmes de cette période avaient plus d’enfants. En effet, avec la sédentarisation, les femmes étaient plus rapidement éloignées de leurs bébés, notamment à cause du travail aux champs. Dès qu’ils étaient âgés de quelques mois, ceux-ci étaient gardés au village et leur alimentation était, de fait, diversifiée plus tôt. Les femmes, qui cessaient d’allaiter, redevenaient rapidement fertiles.

C’était très différent à l’époque des groupes nomades de chasseurs cueilleurs, les femmes étaient en permanence avec leurs jeunes enfants et l’allaitement prolongé permettait rarement une nouvelle grossesse avant deux ou trois ans. C’était une des raisons pour lesquelles, avec les débuts de l’agriculture, la population avait autant augmenté.

Il y avait certes plus de naissance mais la mortalité, elle, était toujours très élevée. En dehors des risques similaires liés aux accidents et aux accouchements, la sédentarisation et surtout les échanges de biens entre les villages favorisaient les épidémies.

De plus, ce nouveau mode de vie rendait les êtres humains beaucoup plus dépendants de la nature : sécheresses et tempêtes pouvaient détruire les récoltes et mettre en péril l’équilibre fragile de ces villages.

Il arrivait parfois que les hommes parcourent de grandes distances pour chasser de grandes proies et nourrir le village mais en général, ils ne restaient que peu de temps éloignés de leurs habitations. Certaines années, la faim affaiblissait les plus fragiles qui étaient rapidement emportés par des maladies, surtout à la sortie de l’hiver lorsque les réserves de grains s’étaient taries.

Une fois le corps de Cleo recouvert de terre, les villageois s’en retournèrent ensemble dans leur foyer dans un cortège silencieux.

Malgré la brise tiède de fin d’été, l’atmosphère était froide et pesante. Personne n’avait envie de parler, pas même Seena et ses deux amies espiègles.

Tout le monde était triste pour Cleo et sa famille bien sûr mais surtout, comme souvent dans ces moments-là, chacun projetait sa tristesse et son angoisse sur sa propre situation. Qui serait le prochain ? Quelle famille serait frappée par le deuil ? Un deuil était vécu comme une fatalité mais ce constat n’empêchait pas une angoisse vis-à-vis de ce moment, autant pour la personne qui allait mourir que pour son entourage.

Neala ne s’était jusqu’alors jamais vraiment interrogée sur la mort. Les gens naissaient, vivaient puis mouraient, de la même façon que le ciel était bleu ou les feuilles des arbres étaient vertes après l’hiver.

Mais là, au milieu de cette assemblée qui marchait vers le village, marchant dans un groupe comme n’importe quelle autre personne, elle qui, en général, était si isolée, en retrait et ignorée, se retrouvait tout à coup partie intégrante de ce village dans lequel elle était née.

Ce sentiment d’appartenance monta en elle depuis le bas de son corps jusqu’à son cœur, dans lequel elle sentit une chaleur douce qui rayonnait à travers tout son être. La vie reliait tous ces gens. Mais étrangement, elle sentit que son rayonnement allait bien au-delà de son être. Comme si cette douce chaleur parvenait à traverser les autres êtres près d’elle, puis les arbres et les champs alentour, les logements, la rivière et les collines environnantes. En fait, tout était englobé dans cette tiédeur bienveillante.

En atteignant le village, l’atmosphère était détendue. Les gens avaient recommencé à parler, d’abord à voix basse, puis des rires timides étaient venus ponctuer les conversations. La vie reprenait le dessus. Était-ce la mort toute proche qui leur avait fait prendre conscience du cadeau de la vie ?

Plusieurs jours plus tard, Collun, le chef du village, décida, en concertation avec les anciens, qu’il était temps de commencer les moissons. Les épis étaient arrivés à maturité et Collun ne voulait pas prendre le risque que de nouveaux orages s’abattent sur leurs champs et détruisent leurs cultures. L’orage qui avait éclaté lors de l’incident de la colline avait en effet déjà endommagé une partie des épis, et il était probablement le premier d’une longue série d’orages de fin d’été qui marquaient habituellement cette période de l’année.

Presque tout le village était sollicité pour ces jours de moisson. Les hommes abandonnaient provisoirement le chantier de la colline, les femmes délaissaient leurs activités de cueillette et de fabrication de vannerie, seule la traite des brebis et des chèvres était maintenue car on ne voulait risquer de compromettre la production de lait.

Les épis étaient ramassés à la main, puis rassemblés en petites bottes, les grains étaient ensuite séparés des chaumes en étant battus sur le sol. Puis ces grains étaient stockés dans des pots de terre cuite fermés pour être protégés des rongeurs et autres vermines.

Les pots de terre étaient ensuite répartis dans les foyers, il n’y avait pas de stockage principal dans le village.

Ce système limitait les risques de destruction de la récolte due à un incendie par exemple. Les maisons étant en bois, un incendie ou une destruction partielle d’un bâtiment par une tempête étaient fréquents. De plus, cette répartition de la récolte permettait à chaque foyer de contrôler la quantité de grains restant et d’ajuster sa consommation pour tenir jusqu’à la récolte suivante. Bien sûr, si un foyer se trouvait en difficulté il pouvait compter sur la solidarité des villageois.

Il n’y avait pas de notion de propriété, ni des biens ni de l’espace. Chacun consommait en fonction de ses besoins, sans excès ni gaspillage, et chacun contribuait, en fonction de ses aptitudes, à répondre aux besoins de la collectivité.

Cette notion de collectivité était vitale : isolément, aucun d’entre eux n’était capable de survivre. Ensemble ils étaient moins fragiles et plus résistants.

Mais pour fonctionner, ces personnes, regroupées dans un village, avaient créé et maintenaient un ensemble de règles.

L’organisation était la suivante : chaque foyer avait son représentant, en général l’homme le plus âgé ou, s’il était trop affaibli, l’aîné de ses fils qui vivait avec lui. Dans certains cas, comme dans le cas d’Ama, le chef du foyer était une femme. Le village comportait une quinzaine de foyers en tout.

Pour les grandes décisions, chaque chef de foyer se rendait à la maison commune, une cabane de bois rectangulaire aussi mais de dimension supérieure. Collun, le chef du village, écoutait ce que chacun avait à dire puis, si besoin, il tranchait. C’était un chef respecté car ses décisions étaient rationnelles et justes, toujours prises dans l’intérêt collectif. Pour l’aider dans ses décisions, il lui arrivait de consulter Ama.

En tant que Gardienne, celle-ci avait une vision qui pouvait parfois sembler irrationnelle pour le commun des mortels, mais cette vision était toujours éclairée par sa puissante connexion à la Source de Vie.

Les recommandations qu’elle faisait étaient quelquefois surprenantes mais le sens de ces recommandations finissait toujours par être révélé.

Personne n’aurait osé la contredire. Au-delà de la crainte qu’elle inspirait dans ce rôle particulier qu’elle avait pour le passage des personnes dans l’autre monde, sa parole, rare et précieuse, était toujours pleine de sagesse et ses prémonitions se vérifiaient à chaque fois.

Elle n’était pas considérée comme un devin ou une voyante cependant. C’étaient surtout ses longues années d’observation et d’expérience qui lui permettaient de prédire, entre autres, certaines situations entre les personnes, les conditions climatiques ou les comportements des animaux.

Pour décider de la période des moissons par exemple, Ama avait pris en compte, en plus de l’observation des grains telle que la taille, la couleur et la forme, tout un ensemble d’informations sur l’environnement proche. Les jours qui étaient maintenant à peine un peu plus longs que les nuits, le cycle de la lune, la couleur des feuilles des arbres près de la rivière, et même les rats des champs qui se faisaient de moins en moins discrets près des cultures. Il était donc temps.

La récolte cette année s’annonçait prometteuse. C’était une bonne nouvelle, le village s’étant agrandi de trois foyers cette année, il faudrait plus de grains pour nourrir tout ce monde. Le chantier attirait les hommes des villages alentour, deux d’entre eux avaient trouvé une compagne dans le village et avaient bâti une cabane, le troisième foyer était celui du fils aîné de Collun : l’arrivée de son troisième enfant avait rompu l’équilibre du foyer de Collun, il n’y avait plus de place pour tous.

Durant les trois jours que durèrent les moissons, le rôle de Neala fut de mettre les grains d’orge et de blé dans les pots de terre.

Les enfants, avec leurs petites mains, étaient plus agiles et leur participation pour cette activité permettait de libérer les adultes pour les tâches plus physiques telles que couper les épis et les battre au sol. Neala travaillait avec d’autres enfants de son âge. C’était une des périodes de l’année où tout le monde travaillait côte à côte et où les animosités diverses s’estompaient. Du moins Neala le croyait-elle.

Alors qu’elle finissait de remplir un pot, assise à même la terre, Dugal, un des garçons les plus âgés du groupe vint se planter devant elle.

— Je ne veux pas de ce pot dans mon foyer, tu as touché ces grains, ils vont apporter la mort avec eux, lui dit-il avec dégoût.

Neala leva les yeux vers lui, surprise. Dugal se mit à rire d’un rire mauvais et chercha du regard ses camarades Mogan et Tuder, très proches.

— Tout le monde dit que tu vas être la Gardienne. Mais moi je n’y crois pas. Tu es trop laide pour ça, tu ferais peur à la mort elle-même !

Dugal et ses amis éclatèrent de rire. Puis le garçon renversa d’un coup de pied le pot que Neala venait de remplir. Neala regarda sans rien dire et leva de nouveau son regard franc et direct vers Dugal.

— Et cesse de me regarder comme ça !

— Et comment veux-tu qu’elle te regarde, avec ses mains ? demanda Seena qui venait d’apparaître derrière lui. Josi, dis à ton frère de cesser d’importuner ma sœur !

— Ils n’en font qu’à leur tête, lui et sa bande ! s’exclama Josi. Pourquoi crois-tu que je veuille quitter cet horrible village ? Il n’y a que des vauriens querelleurs ici !

— Que se passe-t-il ici ? tonna la grosse voix autoritaire de Collun. Les garçons, allez finir de battre les épis, la nuit ne va tarder à tomber. Et vous les filles, finissez de mettre ces grains dans les pots, c’est une vraie pagaille ici !

Neala, toujours silencieuse et résignée, ramassa le pot renversé et se remit au travail.

Elle avait déjà entendu, par le passé, des commentaires désobligeants sur son physique, ses yeux et ses cheveux. Cependant ces remarques avaient toujours été prononcées à voix basse, dans son dos ou lorsque les gens pensaient qu’elle était hors de portée de leurs mots.

Mais là c’était la première fois que quelqu’un s’en prenait ouvertement et directement à elle.

De plus, Dugal et ses amis étaient des garçons déjà grands et forts pour leur âge, ils ne se privaient d’ailleurs pas de démonstrations de force et d’intimidation envers les autres enfants. Ils étaient craints de tous les plus jeunes, les garçons se soumettant à leurs caprices ou défis parfois mesquins, les filles préférant autant que possible éviter leur contact.

Elle finit sa tâche et retourna dans le foyer d’Ama. La vieille femme était allongée et semblait très faible. Son visage ridé était fermé, tendu. Et, chose inhabituelle, rien n’indiquait qu’elle eut commencé à préparer le repas.

— Ama, que se passe-t-il ? s’écria Neala.