La Gardienne du Passage III - Sybille Bastide - E-Book

La Gardienne du Passage III E-Book

Sybille Bastide

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Beschreibung

Après avoir quitté son village natal de l'actuelle Irlande et voyagé du nord de l'Ecosse jusqu'au sud de l'Angleterre, Neala, la Gardienne du Passage, a trouvé refuge chez les Prêtresses du Soleil, une communauté qui reconnait et accepte ses dons particuliers. Mais l'arrivée inopinée d'un homme va chambouler le fragile équilibre que la jeune femme avait réussi à rétablir. Pourquoi est-il venu la retrouver ? Pourra-t-elle lui refaire confiance un jour ? Que sera-t-elle prête à abandonner pour suivre sa destinée ? Dans ce troisième tome des aventures de Neala, la Gardienne du Passage, nous voyagerons au coeur du Néolithique auprès d'extraordinaires mégalithes, témoins de la plus ancienne civilisation de bâtisseurs d'Europe.

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Veröffentlichungsjahr: 2024

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Ähnliche


Pour toutes celles et ceux qui nous ont précédés et qui nous ont, génération après génération, transmis leurs connaissances et leur passion de l’art.

Sommaire

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Épilogue

Postface

Chapitre 1

Contempler.

Contempler et se noyer dans ce regard si bleu qu’il en était devenu luminescent.

Laisser le temps s’arrêter et ignorer tout ce qui se passait autour, la rage de Celima crachant des insultes autant à Neala qu’à l’homme face à elle, ignorer les trombes d’eau se déversant sur les personnes témoins de cette scène irréelle.

Elle avait tellement espéré ce moment, elle en avait tellement rêvé... Même l’eau froide lui inondant le visage et le cou ne parvenait pas à la sortir de sa torpeur.

Tout semblait flou autour de cet océan de bleu dans lequel elle apercevait le fond de l’âme de cet homme, lui-même aspiré dans ses yeux verts étincelants.

Elle n’entendait rien, ne sentait rien.

Le temps n’avait plus cours. Plus rien n’avait d’importance.

Pas de passé, pas de futur, seul comptait ce moment présent, à la fois un instant, et à la fois l’éternité.

Puis lentement, très lentement, la réalité revint.

La réalité, c’était Celima, le visage déformé par la colère, la secouant telle un vieux vêtement couvert de poussière, tout en criant.

— Qui est cet homme, vas-tu me répondre ?

La réalité, c’était aussi la tempête déchaînée, la pluie diluvienne frappant la terre et les humains, créant déjà des torrents de boue dans la plaine et entre les cabanes.

La réalité enfin, c’étaient les prêtresses, observant la scène, terrorisées par la fureur de leur commandante, anticipant déjà les punitions et châtiments pour une situation qu’elles n’avaient pas provoquée.

Et aussi, il y avait cette curiosité, cette interrogation dans le regard de la jeune Malis toute proche qui, elle aussi aurait aimé comprendre ce qui se passait.

Devant l’absence de réaction de Neala, Celima se mit à repousser vigoureusement l’homme face à la jeune femme.

— Va-t’en, qui que tu sois ! Personne n’est autorisé à s’approcher des prêtresses du Soleil ! Tu les souilles de ta présence ! Disparais !

Elle le bouscula tellement fort qu’il manqua tomber à la renverse.

Là, quelqu’un le tira en arrière.

Surprise, Neala vit surgir l’imposante silhouette protégée d’un capuchon de fourrure du grand Pat, le compagnon de son amie Deirdre.

— Allons, dit-il à l’homme incapable de détacher son regard de la jeune femme, ne reste pas ici. Suis-moi.

Neala sembla s’extraire d’un coup de sa rêverie. Et après un dernier coup d’œil, elle vit Jero suivre Pat et s’éloigner du groupe de prêtresses.

— Non, attends !

Mais le tonnerre couvrit le son de sa voix, et le regard fou de Celima lui intima de ne pas bouger.

Tout alla alors très vite dans sa tête. Elle se rappela qu’elle était chez les Prêtresses du Soleil, que celles-ci n’avaient pas le droit d’avoir de contacts avec les gens du monde, surtout les hommes, et que leur commandante était très stricte là-dessus.

Enfin, elle est très stricte pour les autres, mais certainement pas pour elle-même, se souvint Neala. Elle sentit la colère monter, comment cette femme pouvait empêcher les retrouvailles avec Jero quand elle même retrouvait des hommes dans la forêt ?

Elle jeta un regard plein de défiance, prête à ouvrir la bouche, mais le beau visage implorant de Malis la dissuada d’aller plus loin.

Elle prit une grande inspiration, puis expira lentement, et regarda ses pieds trempés, en signe de soumission.

— Rentrons à l’abri, ordonna Celima. Mais ne crois pas t’en tirer comme ça, Neala !

La jeune femme obéit, entourée par les autres femmes soulagées de voir cette scène pénible prendre fin.

Toutes se retrouvèrent dans la cabane des repas. Le dîner fut pris dans une ambiance glaciale, pas un mot ne fut échangé. Les regards, désapprobateurs pour la plupart, se dirigeaient vers Neala, contemplant son bol de nourriture sans le voir et sans y toucher, perdue dans ses pensées.

Puis les prêtresses rejoignirent leur paillasse dans la cabane à dormir.

En entrant, Malis pressa presque imperceptiblement le bras de Neala, et ce fut le seul geste de soutien qu’elle reçut ce soir-là.

Une fois allongée, elle laissa libre cours à ses questions. Que faisait Jero ici ? Comment l’avait-il retrouvée ? Qu’était-il venu chercher ? Qu’attendait-il d’elle ?

Et elle essayait de trouver des explications, parfois raisonnables, parfois farfelues, à sa présence en ces lieux.

Peut-être avait-il eu une vision ? Ou alors il avait aussi été guidé par les loups ? Non, le plus logique était qu’Irvin, son père, l’avait mis sur la voie. Il avait été la seule personne au courant de ses intentions. En fait, Irvin était à l’origine de cette idée. Le vieil homme lui avait parlé des Prêtresses du Soleil, de ce groupe de femmes vivant à l’écart d’un village, dans un lieu sacré, pour vénérer l’astre de la lumière du jour.

Mais qu’est ce qui avait poussé Irvin à lui révéler cette information ?

Quand Neala avait quitté Elebana, le village d’Irvin et de Jero, tout au nord, père et fils ne se parlaient plus.

Ce village où Neala et sa fille Amalia avaient eu si froid, pendant cet hiver glacial, et où sa fillette chérie…

La jeune femme essaya de chasser les images tristes du visage angélique encadré de boucles blondes s’invitant dans ses pensées.

Elle continua son raisonnement.

Si Jero était venu jusqu’à elle, cela signifiait-il qu’il avait abandonné sa compagne Sonja ? Ou alors il avait voyagé en sa compagnie ? Neala n’avait aucune envie de revoir cette femme magnifique mais dévorée de jalousie, allant jusqu’à l’empêcher de fréquenter les habitants d’Elebana, et même d’entrer dans le village.

Neala et Amalia avaient dû se contenter de vivre très pauvrement dans une cabane délabrée et ouverte aux vents. Heureusement, quelques personnes, dont Jenina, la sœur de Jero, avaient pris soin d’elles, et Edme, le compagnon de Jenina, avait réparé sommairement la maisonnette pour leur éviter de mourir de froid.

A ces souvenirs, Neala se mit à trembler, malgré la température très agréable de nuit d’orage de cette fin de saison chaude.

Quoi qu’il se passe, se dit-elle, jamais je ne retournerai dans cet endroit glacial. Même si j’ai beaucoup d’affection pour Jenina et pour Irvin, et même si ma fille… Non, je ne retournerai pas làbas.

En prenant cette résolution, la jeune femme eut enfin l’impression de reprendre en main son destin. Cette rencontre avec Jero l’avait complètement bouleversée.

Elle décida alors que les questions attendraient. De toute façon, la seule chose qu’elle pouvait faire, à ce stade, c’étaient des suppositions. Tant qu’elle n’aurait pas parlé avec Jero, elle ne pourrait rien savoir de plus.

Et pour parler avec lui, il allait falloir ruser avec Celima. Et ça, ce ne serait pas une mince affaire.

Dans un premier temps, Neala décida de faire profil bas. Elle se fit donc très discrète le lendemain matin, suivant la procession pour la cérémonie du lever du soleil sans un mot, sans un échange. Elle se rendait compte que Malis piaffait d’impatience d’en savoir plus. Pourtant, celle-ci évitait de s’approcher de Neala, sentant le regard chargé de réprobation de la replète Galutée. Ne voulant pas causer d’ennuis à cette jeune femme tant admirée, Malis gardait aussi le silence. Elle savait qu’elles auraient leur moment d’échange, tôt ou tard.

Mais Galutée, essayant de s’attirer les faveurs de la commandante, veillait. Toute discussion aurait été épiée, rapportée, et certainement déformée.

Il fallut attendre que l’affaire se tasse. Le départ des gens du monde, venus de tout le pays pour la fête d’équinoxe, ramena le calme dans le village des prêtresses. La vie reprenait son cours, tranquille, immuable.

Et plusieurs jours passèrent avant que Malis soit envoyée à la cabane à potions, domaine assigné à Neala, pour aller chercher des herbes aromatiques dans le jardin de simples.

Neala était dans la cabane quand elle vit Malis s’approcher. Elle regarda au dehors et vit deux femmes, au loin, surveillant manifestement la jeune fille.

Cette suspicion était pesante. Neala avait été habituée à vivre libre et avoir une grande marge de manœuvre dans ses décisions, même si elle avait toujours respecté les règles des communautés dans lesquelles elle avait vécu, que ce soit dans son village de naissance ou à Elebana. Mais ici, dans la communauté des Prêtresses du Soleil, certaines règles étaient difficiles à accepter. D’autant qu’elles ne s’appliquaient pas à toutes, en particulier à leur commandante. Et ce que Neala détestait par-dessus tout, c’était l’injustice. Pourquoi interdisait-elle des choses qu’elle se permettait elle-même ? Pourquoi vouloir garder un tel contrôle sur chacune des prêtresses ?

Ce qu’elle avait pris au départ pour un environnement bienveillant et protecteur s’était, au fil du temps, avéré être un climat de méfiance et de délation. L’attitude de Galutée en était le meilleur exemple. Joviale et agréable à l’arrivée de Neala, elle était rapidement devenue aigrie et jalouse, prête à tout pour nuire à la jeune femme.

Et Celima jouait sur cette ambiance délétère. Pour elle, diviser pour mieux régner était la meilleure des stratégies.

Elle s’assurait ainsi le contrôle sur sa communauté, connaissant les petits secrets des unes et les faiblesses des autres, n’hésitant pas à menacer ou faire du chantage quand nécessaire. Si elle voyait deux prêtresses trop sympathiser, elle faisait en sorte de les affecter à des tâches différentes. En réalité, elle était paniquée à l’idée de les voir comploter ou contester son autorité. Alors elle faisait tout pour éviter ces situations.

Mais c’était aussi une femme très intelligente sachant reconnaître les qualités des personnes, et accessoirement pouvant, si besoin, flatter les egos pour obtenir ce qu’elle voulait. Et même si elle ne pouvait surveiller toutes les conversations des femmes, elle savait pouvoir compter sur quelques-unes, comme par exemple Galutée, pour lui rapporter toute velléité de rébellion ou de désobéissance.

Neala se méfiait globalement de toutes, seule la timide Malis avait sa confiance.

Elle interpella la toute jeune fille depuis l’intérieur de la cabane, à voix basse.

— Malis, nous sommes observées, mais elles sont trop loin pour nous entendre. Alors faisons-leur croire que tu es seule, et quand elles verront que tu n’as personne à qui parler, elles partiront.

Malis fit un discret signe de tête, puis se dirigea vers les rangées d’aromatiques.

Voyant qu’il ne se passait rien d’intéressant, les deux observatrices retournèrent effectivement vaquer à leurs occupations.

Neala sortit.

— J’ai cru ne jamais les voir partir, pouffa-t-elle, soulagée.

— Alors, dis-moi, cet homme venu l’autre soir…

— C’est Jero, mais tu t’en doutais, non ?

— Oui ! Il avait l’air tellement ému de te voir !

— Tu trouves ? C’est plutôt moi qui étais choquée ! Je n’ai rien pu lui dire…

— Celima ne t’en aurait pas laissé l’occasion, quelle punaise cette femme !

— Malis ! Comment peux-tu dire ça ? dit Neala en s’esclaffant.

— Elle est tellement stricte et sévère, ne peut-elle pas comprendre que les prêtresses sont aussi des êtres humains ? Cet homme d’ailleurs, il aurait pu être ton frère, ou un membre de ta famille, tu as vu comme elle l’a repoussé et insulté ? C’était incorrect de sa part !

— Tu sais, je ne crois pas que Celima soit naïve. Elle n’a pas encore demandé à me parler, mais elle se doute que cet homme est quelqu’un d’important pour moi. De toute façon, je ne compte pas lui mentir. Après tout, je ne suis pas allée le chercher dans la foule, c’est lui qui s’est approché.

— A ses risques et périls, d’ailleurs ! Pour un peu elle l’aurait mordu puis arraché les yeux !

Les deux femmes rirent un moment, puis Malis reprit.

— Que vas-tu faire ?

— Franchement, je n’en ai aucune idée. Pat a sorti Jero des griffes de la grande prêtresse, mais je ne sais pas ce qui s’est passé ensuite. Peut-être même est-il déjà reparti vers son village glacial.

— Après avoir voyagé pendant toutes ces lunes pour te retrouver ?

— Ce serait étrange, tu as raison.

— Je pense qu’il va essayer de te voir. C’est pour cela que Celima te fait surveiller.

— Et ça va être très difficile de m’échapper, soupira Neala, un bouquet de menthe à la main. Voilà pour le repas, on t’avait demandé de la menthe, et ?

— Et du persil, je l’ai déjà mis dans mon panier.

— Parfait, on se voit au repas alors, et…

— Pas un mot, ne t’inquiète pas. Je ne parle avec personne de toute façon, à part avec toi.

Neala sourit à la jeune fille. Cette dernière avait encore gagné en grâce depuis quelques temps. Sa longue chevelure brune tressée dans un chignon compliqué, porté par toutes les prêtresses, encadrait un visage doux ayant presque perdu les traits de l’enfance. Ses grands yeux noirs étaient ourlés de cils interminables, lui donnant un air de biche indomptée. Sa timidité, qui l’empêchait jusqu’alors de s’épanouir pleinement, perdait du terrain. Et quand elle faisait preuve d’audace dans ses propos, ceci arrivant de plus en plus souvent, sa tête sortait de ses épaules, son cou s’allongeait pour devenir gracile et ses yeux s’animaient d’une lueur de feu, elle devenait à ce moment-là une magnifique jeune femme.

Neala la regarda s’éloigner, en même temps émerveillée de la voir se transformer jour après jour, en même temps inquiète de ce caractère qui s’affirmait et ne manquerait pas, tôt ou tard, de lui causer des ennuis.

Elle retourna dans la cabane, au milieu de ses étagères pleines de plantes sèches et de bols remplis de décoctions diverses.

Elle vint s’asseoir sur l’énorme tronc coupé en deux servant à la fois de table et de banc.

Comment allait-elle pouvoir rentrer en contact avec Jero ?

Pat et Deirdre avaient dû lui expliquer qu’il lui serait impossible d’entrer dans le village des prêtresses sans se faire chasser par la supérieure et ses acolytes.

Il faudrait donc que Neala puisse sortir du village sans surveillance pour retrouver Jero, probablement près de la rivière où Deirdre la rejoignait parfois.

Mais comment lui donner rendez-vous ?

Distraite par ses projets de retrouvailles, la jeune femme ignora presque le son des coups frappés sur l’arbre creux annonçant le repas de mi-journée.

Depuis les inondations provoquées par l’orage d’équinoxe, le temps était resté relativement sec et ensoleillé, et certaines plantes du jardin commençaient à manquer d’eau.

Neala y vit une belle opportunité de remonter la rivière jusqu’au lieu des rendez-vous secrets avec Deirdre.

Malheureusement, personne ne s’y trouvait. Déçue, la jeune femme remplit ses cruches et retourna à son jardin.

Les jours suivants, elle continua son manège, toujours seule, dans l’espoir de rencontrer Jero, ou même Pat. Mais cet endroit de la rivière restait désert.

De déçue, elle devint inquiète. Que s’était-il passé ? Pourquoi personne n’essayait de rentrer en contact avec elle ?

Puis, au fil des jours, l’inquiétude fit place à la colère. Pourquoi donc Jero avait fait tout ce périple si c’était juste pour l’apercevoir une seule fois ? Avait-il simplement voulu la narguer ? Était-il juste de passage pour un autre grand voyage, et voulait-il uniquement constater qu’elle était en vie ?

— Si c’était pour ça, il aurait dû s’abstenir, maugréa-t-elle un jour, alors que Malis était venue lui rendre visite.

— Mais tu étais si contente de le voir, lui rappela la jeune fille.

— Bien sûr que j’étais contente de le voir, mais le savoir en vie et si proche de moi sans pouvoir discuter, c’est juste frustrant. J’ai tellement de choses à lui dire, tellement de questions en suspens ! En fait on a perdu un temps précieux, quand je suis venue le rejoindre dans son village. Nous étions si bien, l’un en compagnie de l’autre, avant la naissance d’Amalia. Je ne cherche pas à devenir sa compagne, d’ailleurs je ne suis même pas sûre d’avoir envie d’être la compagne de qui que ce soit. Mais juste pouvoir parler, échanger, rire…

— Tout ce qui est interdit ou mal vu ici, commenta, amère, la jeune Malis.

— Exactement. En fait je supporte de moins en moins ce carcan qui est mis en place par Celima. Je ne suis pas sûre d’avoir envie de rester.

— Et tu m’abandonnerais ici toute seule ? J’en mourrais ! s’exclama Malis, atterrée.

— Allons n’exagère pas, dit tendrement Neala. Tu vivais ici avant mon arrivée, tu vivras bien après mon départ.

— Mais ça c’était avant de te connaître. Je ne me posais pas de questions, j’obéissais, et c’était tout. Maintenant la vie ici me semble fade, insipide, répétitive, et tu es la seule personne à m’amener de la joie.

— C’est réciproque !

Les deux femmes se sourirent et se prirent dans les bras en se réconfortant.

Trois jours plus tard, Neala était résignée. Elle avait perdu l’espoir d’un contact avec Jero, Pat ou Deirdre. Le temps s’était rafraîchi et il était temps de prendre une décision.

Sa vie dans le village des Prêtresses du Soleil ne la satisfaisait pas.

Celima était plus renfermée et bougon que jamais, et elle n’autorisait plus Neala à exercer ses talents de guérisseuse dans la cabane à soigner. Son visage s’était durci, ses lèvres pincées n’étaient qu’un mince trait ; et son air austère la vieillissait prématurément.

Galutée, Roya et les autres parlaient uniquement pour critiquer ou lancer des remarques acerbes sur un plat mal lavé, un ragoût trop cuit, ou la pluie trop fréquente ou trop rare. Les journées de travail harassant s’enchaînaient, toutes semblables les unes aux autres.

Pour maintenir les prêtresses occupées une fois les moissons terminées, Celima avait en effet entrepris de grands travaux de terrassement autour du village pour creuser une digue et ériger un talus avec la terre décaissée. L’idée était d’isoler un peu plus le village des prêtresses, et d’éviter toute intrusion. Les femmes s’épuisaient à creuser avec des pieux ou des omoplates de bovins, à mettre la terre dans des paniers et la jeter sur le talus. Mais sans rochers pour maintenir le tout, la terre retombait invariablement dans les fossés dès la moindre pluie. Alors il fallait recommencer. C’était un travail épuisant, abrutissant et inutile.

Seules les rencontres avec Malis étaient agréables, mais la jeune fille, en manque d’interactions et de distractions, tombait peu à peu dans la mélancolie.

Si Neala voulait voyager, il était temps de partir. L’été s’en était allé depuis longtemps, et elle ne voulait pas d’un périple au cœur de la saison froide, ce n’était ni prudent ni agréable, elle en avait déjà fait l’expérience.

Mais voyager pour aller où ? Si la communauté des Prêtresses du Soleil n’était pas sa destination finale, quelle était la prochaine étape ?

Un soir, alors que toutes étaient couchées dans la cabane à dormir, Neala voulut questionner la Source de Vie. Si elle était en contact permanent avec elle, au travers de chacun de ses gestes quotidiens, elle avait parfois besoin de plus de concentration pour accéder à des énergies profondes et puissantes.

Elle attendit la fin des derniers chuchotements et, les yeux fermés mais parfaitement alerte, elle invoqua la Source de Vie et la sagesse de ses ancêtres.

Des images commencèrent à se former. Elle vit trois silhouettes sur chemin boisé, elle entendit des pleurs de jeune fille, puis vit une large silhouette menaçante d’un homme assis dans la pénombre, sur un large tronc d’arbre. Puis le sable, avec une étendue d’eau à perte de vue. Durant tout ce voyage, elle était accompagnée d’une présence rassurante et distante à la fois, comme si quelqu’un cheminait près d’elle, mais pas vraiment avec elle. C’était une sensation étrange.

Soudain, elle entendit la voix d’Ama, sa grand-mère bien aimée.

— Neala, tu dois te souvenir que tu es la Gardienne du Passage.

— Ama ! l’interpella-t-elle dans sa tête. J’ai quitté notre village il y a longtemps, et je ne suis plus Gardienne depuis que j’ai abandonné ce fabuleux bâtiment que tu avais imaginé.

— C’est faux. Le monument est resté au village, mais tu as gardé ton rôle de Gardienne du Passage.

— Alors je suis une Gardienne du Passage… sans Passage ?

— Tu es toujours la Gardienne du Passage, le trait d’union entre la terre et le ciel, entre le monde des vivants et la Source de Vie. Tu es la Source de Vie. Et des monuments qui servent de Passage, il y en a d’autres.

— Quoi ??

— Il est temps de te remettre en chemin. Et tu trouveras.

— Mais par où dois-je commencer ?

Silence.

— Ama ?

Silence.

— Ama, j’ai tant besoin que tu me guides...

— Garde confiance.

Neala ouvrit les yeux subitement. Il faisait toujours sombre, et à part quelques ronflements, le silence était total.

Elle prit le temps de respirer profondément pour digérer toutes ces informations. Et dès maintenant, elle serait sur le quivive, à l’affût du moindre signe qui pourrait la mettre sur la voie.

Elle n’eut pas à attendre longtemps.

Le lendemain, alors qu’elle nettoyait ses rangées d’aromatiques et de plantes médicinales, elle entendit une voix d’homme derrière elle.

— Neala !

De surprise, elle faillit tomber à la renverse.

— Jero ? Mais que fais-tu ici ? Les hommes n’ont pas le droit de…

— On n’a pas le temps, tu dois venir tout de suite, Deirdre est en train d’avoir le bébé et ça se passe mal.

— Deirdre ? Mais tu…

— Allez viens !

— Attends je prends quelques remèdes.

Elle attrapa en vitesse la besace qu’elle avait cousue, sur la suggestion de Celima, avec les restes de son ancienne tunique, y jeta quelques poignées de plantes séchées et de racines se trouvant bien rangées sur les étagères de la cabane aux potions, et suivit l’homme à la haute stature, coiffé de son capuchon pour plus de discrétion.

Cette précaution était toutefois inutile, toutes les prêtresses étaient vêtues de robes de laine blanche, et n’importe quelle personne vêtue autrement dans ce village aurait été identifiée comme intrus.

— Nous ne pouvons pas passer près du cercle de poteaux, Celima y est et elle nous verra.

— Et alors ? Cette femme ne me fait pas peur.

— Je n’ai pas peur d’elle non plus, s’impatienta Neala, mais je vis ici, je dois respecter les règles.

— Et laisser mourir une femme qui accouche parce la grande prêtresse ne l’aime pas ?

— C’est plus compliqué que ça, Jero.

— Descendons à la rivière et contournons le cercle de poteaux par le bois, ça ira.

Ils descendirent à grands pas vers la rivière, sans courir pour éviter d’attirer l’attention.

Une fois arrivés près de l’eau, quelle ne fut pas la surprise de Neala de tomber sur Malis, occupée à laver les bols du repas.

— Neala ? Tu… Tu t’enfuis ?

— Mais non ! Je dois aller aider Deirdre, elle est mal en point. Je reviendrai. Pas un mot, et tout ira bien.

Dès qu’ils atteignirent les bois, ils se mirent à courir.

— Est-tu sûre que cette fille ne te trahira pas ? lui demanda-til, le souffle court.

— Certaine !

Enfin les premières maisons étaient en vue.

Ils se dirigèrent au pas de course vers la cabane de Deirdre, devant laquelle attendait le grand Pat, terrassé d’inquiétude, son visage habituellement tranquille crispé de tension.

— Viens vite Neala, je crois que le bébé n’arrive pas à sortir.

Le temps d’échanger ces quelques mots, un hurlement de douleur se fit entendre.

— Deirdre ! s’écria Neala en voyant son amie tremblante sur sa paillasse.

— Neala, je suis si contente que tu sois venue, je crois que je vais mourir !

— Mais non, on va faire ce qu’il faut.

La vision de la jeune femme allongée sur la paillasse, ses longs cheveux détachés emmêlés, les traits déformés par la douleur et son teint cadavérique, n’était pas du tout rassurante.

Neala se précipita vers son amie dégoulinante de sueur et de larmes, lui serra la main et commença immédiatement son examen pour évaluer la situation.

— Le bébé ne s’est pas retourné. Et les chairs sont trop fermées pour laisser le passage.

— Alors je vais mourir, et mon bébé aussi ! gémit Deirdre, aussi terrorisée que découragée.

— On va tout faire pour que ça n’arrive pas. Jero ! Pat ! Faites chauffer deux grands plats avec de l’eau, dans le premier vous mettez ces herbes, dans le deuxième ces écorces.

Les deux hommes, restés à l’extérieur jusqu’alors, s’exécutèrent immédiatement.

— J’ai aussi besoin de bandes de peau de mouton, ou alors de laine tissée. Et il me faudra une lame très tranchante, une aiguille d’os et du fil très fin.

— Pourquoi as-tu besoin d’une lame ? demanda Deirdre, horrifiée.

— Je ne l’utiliserai peut-être pas, mais je préfère être prête, au cas où.

— Est-ce que tu vas découper mon bébé en morceaux ?

— Non ! Je reviens.

Les hommes étaient revenus avec les bandes de laine tissée et Neala sortit les bols du feu. Elle laissa s’imprégner l’une d’elles du liquide brûlant du premier bol en la tenant entre deux branches de bois. Elle attendit quelques instants que la température du liquide diminue, puis elle utilisa cette compresse pour aider les chairs à se dilater.

Elle fit boire une partie de l’autre bol, déjà partiellement refroidi, à la future maman.

— Ça va calmer la douleur.

Le temps passait, les contractions se rapprochaient et devenaient de plus en plus pénibles.

— Neala, je ne vais pas tenir, c’est trop douloureux, murmura Deirdre dans un accès d’abattement.

La prêtresse l’examina de nouveau.

— Voyons où on en est. C’est mieux, on va pouvoir commencer. Tu vas devoir pousser très fort la prochaine fois que ton ventre durcit. À un moment, je te dirai de ne plus pousser, puis il faudra pousser encore plus fort. Tu as bien compris ?

— Je vais essayer. Ça y est, la douleur revient !

— Allez, de toutes tes forces !

Deirdre dut pousser un grand nombre de fois avant qu’enfin, dans un cri déchirant, le corps de l’enfant soit expulsé. Neala le prit rapidement entre ses mains, le fit tourner, mais réalisa très vite que la tête ne passerait pas. Elle attrapa le couteau de silex parfaitement taillé confié par Pat et, d’un geste sûr, entailla les chairs de son amie pour libérer la tête du bébé.

— Tu dois pousser encore, c’est ton dernier effort, allez !

Deirdre se contracta de tout son corps, et enfin la tête du bébé sortit.

Neala le mit immédiatement sur le ventre de la maman.

— Pourquoi mon bébé ne pleure pas, est-ce qu’il est mort ? demanda Deirdre qui peinait à reprendre son souffle mais gardait toute sa lucidité.

D’un geste expert, Neala retira les glaires de la bouche du bébé, le mit à plat ventre sur son bras et, de l’autre main, lui donna une tape sur minuscule dos.

— Allez bébé, à ton tour de faire un effort !

Deirdre était maintenant en larmes, et Neala en sueur. Cela ne pouvait pas se terminer comme ça !

Mais le bébé ne régissait toujours pas.

— Ama, j’ai besoin de toi !

Elle redonna une tape plus forte sur l’enfant qui, enfin, se décida à crier. Elle remit le bébé sur le ventre de sa mère.

— Voilà, félicitations Deirdre, tu as une très belle petite fille.

Les deux jeunes femmes pleuraient désormais de joie et de soulagement.

— Je peux venir ? demanda Pat, resté jusqu’alors dehors avec Jero.

— Non attends encore un peu, ce n’est pas terminé. Deirdre, je vais devoir faire quelque chose de désagréable, mais après ce que tu viens de vivre, ça devrait aller.

— Je suis trop heureuse, je ne sens plus la douleur.

Espérons que ça va durer, se dit Neala. Après la délivrance, elle commença à recoudre les chairs entaillées. Ignorant les gémissements de Deirdre, elle fit de son mieux pour réparer le coup de lame salutaire qui avait sauvé la vie du bébé et, probablement, de la maman.

Puis elle nettoya avec des compresses humidifiées par la décoction préparée plus tôt.

Seulement alors, elle appela les hommes.

— Pat, viens voir ton bébé, et tu peux venir aussi, Jero.

Les hommes rentrèrent dans la pénombre de la cabane. La fillette tétait goulûment le sein de sa mère.

— Elle est magnifique, Deirdre ! Merci Neala !

Pat était tout ému. Il avait craint, peu de temps auparavant, perdre sa compagne et sa fille, il n’arrivait pas à croire à son bonheur. Voir ce grand gaillard essuyer ses yeux humides, tout en souriant et en tenant la main de sa compagne était bouleversant.

Le regard de Jero, attendri et empreint d’une lointaine tristesse croisa celui de Neala. Elle savait qu’il avait lui-même perdu sa première compagne et son premier enfant, longtemps auparavant.

C’était trop d’émotion. Elle avait besoin de s’éloigner.

— Je dois… Je dois retourner auprès des prêtresses. Deirdre, tu devras changer les compresses matin et soir. Pat, il faudra brûler les linges souillés et les déchets, je n’ai pas le temps de m’en occuper. Peut-être ta mère ou une de tes sœurs pourrait venir aider ?

— Ma mère est morte et je n’ai pas de sœur. On n’a personne ici. On est très… isolés.

Neala eut un pincement au cœur en pensant que son amie devrait faire face à tout ce changement toute seule. Elle-même avait été si bien entourée par sa sœur Seena et son amie Juni lors de la naissance d’Amalia, elle aurait souhaité que Deirdre puisse aussi avoir du réconfort.

— Ça va aller, Neala, ne t’inquiète pas, la rassura Deirdre. Je suis la plus heureuse des femmes. J’ai une petite fille pleine de vie et un compagnon pour m’épauler, et mes voisines vont m’aider. Tout est bien.

La prêtresse n’eut pas le temps de savourer ces doux mots de soulagement que quelqu’un se précipita à l’intérieur de la cabane.

— Neala, tu dois venir au plus vite ! Celima est souffrante, elle saigne beaucoup et…

— Malis ! Comment m’as-tu retrouvée ?

— J’ai demandé à des villageois, viens vite !

Après à peine un regard pour Jero, elle empoigna sa besace et courut à la suite d’une Malis échevelée et épouvantée. Cette foisci, elles ne prirent pas la peine de se cacher à travers bois. Elles prirent la direction la plus courte entre le village du haut de la colline et celui des prêtresses, elles traversèrent donc le champ sacré, et même le cercle de poteaux. Pour faire une chose pareille, Malis devait être totalement paniquée, ce qui n’était pas pour rassurer Neala.

Elles arrivèrent hors d’haleine devant le dortoir.

— Où étais-tu ? gronda la vieille Roya, encore plus sèche qu’à son habitude. Nous t’avons cherchée partout.

— Et pourquoi es-tu pleine de sang ? piailla Galutée, dont les yeux globuleux s’agitaient en tous sens. Est-ce que tu te livres aux sacrifices d’animaux, ou même d’humains, comme ces sauvages des contrées du Nord ? Il paraît que…

— Où est Celima ? la coupa Neala.

La dernière chose qu’elle avait envie d’entendre, c’étaient les sornettes de Galutée.

— Sur sa paillasse, elle t’attend, répondit calmement Roya. Elle ne veut voir que toi, nous ne sommes pas autorisées à entrer.

Neala pénétra dans le dortoir, déjà bien sombre en fin de journée malgré le foyer allumé au centre.

Elle s’approcha de Celima, seule dans la pièce rectangle et alitée sur sa paillasse. Elle avait le teint cireux et n’avait pas pris la peine de tresser ses cheveux. Elle donnait l’impression d’avoir vieilli en une nuit. Pourtant Neala savait qu’elle était plus jeune que son apparence. Mais son visage sans sourire et son expression aigrie ne l’avantageaient pas. Et aujourd’hui s’ajoutait la douleur, manifeste.

— Que se passe-t-il ?

— Tu dois d’abord me dire où tu étais. Tu es couverte de sang !

Neala prit alors une décision radicale. En sauvant la vie de son amie et de son bébé, elle avait retrouvé toute sa puissance. Et elle décida qu’elle ne rendrait plus de comptes à personne. L’émotion de ces dernières heures l’avait désinhibée de toute crainte. Et cette femme souffrante ne l’impressionnait plus.

— Celima, tu vas m’écouter attentivement. J’ai fait ce que j’avais à faire en tant que guérisseuse. Je suis née avec ce don, et pour honorer la Source de Vie, j’ai le devoir d’utiliser ce don, pour sauver ceux que je peux, et si je ne peux pas les sauver, je dois accompagner leur passage vers la Source de Vie. Je suis la Gardienne du Passage, le trait d’union entre la terre et le ciel, entre le monde des vivants et la Source de Vie. Je suis la Source de Vie. Et personne ne m’empêchera d’exercer ce rôle. Maintenant je te repose la question, que se passe-t-il ?

Celima s’apprêtait à se rebiffer, mais la détermination qu’elle lut dans les yeux de la Gardienne l’en empêcha. Elle la regarda longuement, puis baissa les yeux sur ses mains tremblantes qu’elle venait de croiser.

— Tu es la seule à pouvoir me sauver.

Interdite, Neala l’encouragea du regard à poursuivre.

— Je saigne trop.

— Tu veux dire que tes saignements de chaque lune sont trop abondants ? Et j’imagine que tu as déjà pris des décoctions d’armoise ?

— Ce n’est pas d’armoise dont j’ai besoin.

De plus en plus interloquée, Neala demanda si elle pouvait l’examiner. Celima accepta.

Après quelques gestes et observations, le diagnostic était sans appel.

— Tu es enceinte ! Et tu es en train de perdre le bébé ! Mais ça, tu le sais parfaitement, n’est-ce pas ?

Silence.

— Celima, as-tu… pris une potion pour perdre ce bébé ?

Silence.

— Tu dois me dire ce que tu as pris, ça va peut-être me permettre de trouver un remède…

— C’est mon secret ! tonna la commandante. C’est la seule chose que ma folle de mère m’a apprise, et je ne partagerai cette recette avec personne !

Effarée, Neala se demandait si elle n’était pas en train de vivre un cauchemar.

— Mais je ne veux pas te voler ta recette ! Je n’ai pas l’intention de l’utiliser, ni sur moi ni sur une autre femme.

— Alors tu ne comprends vraiment rien ! Pourtant je pensais que tu savais… Les autres sont naïves, ou alors elles s’enfuient, comme cette traîtresse de Deirdre. Mais toi, c’est différent, j’étais sûre que tu savais !

— Que je savais quoi ?

— Cet homme qui est venu te voir, il a été ton amant, n’est-ce pas ? Je l’ai vu dans son regard, il te dévorait des yeux ! Alors pour ne pas tomber enceinte, tu as bien dû prendre des potions ?

— Mais pourquoi aurais-je voulu éviter de tomber enceinte ?

— Parce qu’il n’y a rien de pire que de mettre un enfant au monde ! Cet avilissement, cette servitude que les hommes n’ont pas réussi à nous imposer à nous les prêtresses, tout cela devrait être infligé par un enfant ? Aucune femme puissante et libre n’a envie de ça ! Et c’est bien pour ça que l’enfantement est interdit chez les prêtresses !

Neala n’arrivait pas à croire ce qu’elle entendait.

— Je ne suis pas d’accord avec toi. Mais ce n’est pas le plus important. Ce que je réalise, c’est que tu n’es pas d’accord avec toi-même. Tu ne veux pas d’enfant dans la communauté, alors tu interdis les contacts avec les hommes. Très bien. Mais toi, tu t’autorises ce que tu interdis aux autres, et pour couvrir tes mensonges, tu prends des potions pour faire disparaître les enfants que tu portes ?

Tout d’un coup, la jeune femme comprit.

— Et c’est pour ça qu’il y a quelque temps, tu étais souffrante et quand je t’ai accompagnée, tu saignais autant ? Et… c’est pour ça aussi que Deirdre se méfiait autant de toi ? Elle savait, ou en tout cas elle se doutait.

— Comment peux-tu le savoir ? Alors tu m’as menti quand tu as dit que tu n’avais pas parlé avec elle !

— Je ne sais pas laquelle des deux est en mesure de donner une leçon sur le mensonge à l’autre, tu ne crois pas ?

Celima haletait désormais. Elle avait déjà perdu beaucoup de sang et cette conversation la privait de ses forces.

Neala s’adoucit.

— Tu as raison, je t’ai menti. Et il y a aussi des choses que je ne t’ai pas dites. D’abord je vais faire ce que je peux pour te soigner, et ensuite, on discutera, et je ne te cacherai rien. Je ne cacherai plus rien, à personne.

Celima soupira. Elle avait les larmes aux yeux.

— Je vais devoir terminer ce que la potion a commencé à faire. Tu ne peux pas rester comme ça, tu risques de perdre la vie. Est-ce que ton ventre se durcit encore ?

— Plus depuis ce matin. C’est comme si… c’était coincé à l’intérieur Mais j’ai très mal.

— Je vais avoir besoin d’outils et de compresses, de bols et de potions. Je reviens très vite.

Neala sortit et retrouva Galutée et Roya.

— Est-ce qu’elle va mieux ? Est-ce qu’elle pourra assister à la cérémonie demain matin ? Elle a déjà raté celle de ce soir, j’ai peur que le Soleil soit en colère.

— Est-ce qu’elle va s’en sortir ? Moi aussi j’ai eu une grosse diarrhée il y a deux lunes, j’ai cru mourir !

Neala regarda les deux femmes tour à tour, et serra ses tempes entre ses mains.

Mais je rêve, se dit-elle, sont-elles vraiment aussi aveugles ? À ce moment elle fut prise de pitié pour Celima, entourée de ces femmes stupides.

— Je dois aller chercher des ingrédients dans la cabane à soigner, je fais au plus vite.

De retour, elle mit à chauffer deux plats remplis d’eau.

Elle se fit la réflexion que c’était étrange de préparer la même potion deux fois le même jour, pour des résultats très différents.

Pas si différents que ça, se dit-elle, dans les deux cas, c’est pour sauver une femme.

Elle avait ramassé, dans des restes de repas, un petit os fin et cassé à son extrémité, qui conviendrait à l’usage auquel elle le destinait. Elle le mit à bouillir aussi.

Pour la deuxième fois de la journée, elle appliqua des compresses pour dilater les chairs. Elle donna une décoction pour soulager les douleurs, puis, à la lumière d’une torche disposée tout près, elle entreprit de retirer du corps de Celima ce tout petit bébé déjà mort.

La supérieure se laissa faire avec un grand courage, sans se plaindre une seule fois. Seules les larmes au coin de ses yeux et la ride profonde exacerbée sur son front témoignaient de sa souffrance.

Après un moment qui parut une éternité, Neala annonça que l’opération était terminée.

Elle emballa le minuscule corps dans une des compresses pleines de sang, nettoya ce qu’elle put, et mit le tout dans un panier d’osier.

— Je m’en occuperai demain. Merci Neala, tu peux dire aux autres d’entrer.

Les prêtresses attendaient sagement à l’entrée du dortoir.

— Alors Neala, la diarrhée est passée ?

— Oui Galutée, la diarrhée est terminée. Celima va se reposer et devrait pouvoir assurer la cérémonie demain matin.

— Ah tant mieux ! Et j’espère qu’on pourra rapidement reprendre les travaux de la digue ! Celima m’a confié qu’elle voulait protéger notre village des hordes d’envahisseurs qui viennent du Nord, on entend beaucoup de choses à leur sujet.

Neala pensait avoir tout entendu ce jour-là, mais elle n’était pas au bout de ses surprises.

— Des hordes d’envahisseurs ?

— Oui ! Des hommes armés jusqu’aux dents qui viennent pour voler les femmes et pour les ramener chez eux, dans leurs pays glacés.

— Voler les femmes ? Vraiment ?

Neala ne put s’empêcher d’esquisser un sourire à cette idée. Des hommes qui viendraient enlever Galutée, Roya et Celima pour en faire leurs compagnes…

— Bon courage à eux, murmura-t-elle, au bord du fou-rire.

— Que dis-tu ? demanda, agacée, la vieille Roya, de plus en plus sourde.

— Je disais que Galutée a raison, il faut achever ces talus avant leur arrivée !

Et moi il faut que je quitte ce village avant de devenir folle, se dit-elle, épuisée de cette journée trop remplie.

Celima s’était levée dès les premières lueurs de l’aube, emportant discrètement les reliquats de l’intervention de la veille. Neala l’observa sans mot dire, depuis sa paillasse, bien décidée à limiter au maximum les interactions avec cette femme énigmatique et malaisante.

Dès la cérémonie du matin terminée, elle fila vers la cabane à potions. Elle devait se préparer.

Son plan n’était pas encore défini, elle savait juste qu’elle devait quitter cet endroit au plus vite. L’hiver ne tarderait plus, et elle ne voulait pas être sur les routes par grand froid. Elle savait cependant que la saison froide dans cette région ne ressemblerait en rien aux jours et nuits glacés qu’elle avait subis dans le village de Jero.

D’où était-il sorti, la veille, pour l’amener au chevet de Deirdre ? Elle pensait qu’il était parti depuis longtemps vers d’autres horizons, mais il semblait qu’il était resté au village près de Deirdre et Pat.

Pourquoi n’avait-il pas cherché à rencontrer Neala ? C’était un mystère pour la jeune femme, et même une source d’agacement.

— Après tout, s’il n’a pas envie de me voir, tant pis pour lui. Je ne vais pas passer ma vie dans cette communauté de prêtresses tordues à attendre que cet homme veuille bien s’intéresser à ma présence. J’ai mieux à faire. Je dois trouver un de ces Passages dont Ama m’a parlé. Et d’abord, je dois préparer ce voyage.

Elle parlait ainsi à voix haute dans la cabane, inconsciente que Malis l’écoutait depuis l’extérieur.

— Emmène-moi avec toi ! s’écria-t-elle en passant la porte.

— Malis ! sursauta Neala. Tu m’as fait peur !

— Emmène-moi, je t’en supplie, où que tu ailles, ne me laisse pas toute seule ici !

— Mais… Je n’ai aucune idée de l’endroit où je vais aller ! Et les voyages sont très dangereux, je ne prendrai pas le risque qu’il t’arrive quelque chose.

— Alors tu seras responsable de ma mort ! Dès que tu seras partie, je me tuerai !

— Malis, tu ne peux pas dire des choses pareilles !

— Bien sûr que si ! Et je sais même comment faire ! Je ne te l’ai jamais dit, mais avant de rejoindre le village des Prêtresses du Soleil, ma mère m’avait confiée quelque temps à une vieille guérisseuse qui m’a appris beaucoup de choses sur les plantes qui tuent. Elle m’en a même fait la démonstration sur un homme ayant perdu la raison. Je ne veux pas rester ici, je préfère mourir !

La jeune fille était en larmes, et Neala était choquée de ce qu’elle entendait. Bien sûr, sa chère grand-mère Ama lui avait appris à reconnaître les plantes toxiques et dangereuses. Mais c’était pour lui éviter d’intoxiquer quelqu’un, ou elle-même, accidentellement. Il ne lui serait jamais arrivé de les utiliser intentionnellement ! Elle comprenait mieux les propos de Celima, la veille, la traitant de naïve.

— Calme-toi, Malis. Personne ne va mourir. Je ne sais pas encore où je vais aller, je sais juste que je n’ai pas envie de rester. Je n’ai plus rien à apprendre ici. Jero n’a pas cherché à me revoir, et vu que Celima nous empêche d’échanger avec d’autres personnes que les prêtresses, je m’ennuie. Cette vie routinière m’a fait du bien et m’a permis de retrouver ma force et ma volonté, mais maintenant je veux vivre.

— Alors tu comprends bien que moi aussi, je veux vivre !

— Mais tu n’es pas habituée à voyager comme moi je le fais, tu ne supporterais pas ! Le froid, la pluie, les animaux sauvages, les mauvaises rencontres…

— Est-ce pire que de rester ici ?

Neala réfléchit un instant.

— Non, tu as raison. Tu mérites mieux que ça.

— Tu m’emmènes alors ? interrogea la jeune fille, pleine d’espoir.

— Je te ramène chez toi.

— Mais… ma mère sera furieuse !

— Je lui expliquerai. Tu en sais assez pour devenir une guérisseuse très douée. En chemin je t’apprendrai ce que je pourrai. Et je suis intéressée par ce que t’a appris la vieille femme aussi.

— Et je pourrai revoir…

— Ça, dit Neala en riant, on verra bien comment ton amoureux réagira. Mais je te préviens, il aura peut-être déjà pris une compagne et si c’est le cas, tu seras très déçue.

— Ce serait terrible !

— Je parle en connaissance de cause… Alors ne rêve pas trop.

— Quand partons-nous ?

— Un voyage, ça se prépare. Mais nous devrons garder cela pour nous, au moins dans un premier temps. Je dois d’abord m’assurer que Deirdre va bien pendant quelques jours. Et je veux parler à Celima, quand j’en aurai l’occasion. Pour l’instant, nous allons te coudre une besace et mettre de côté tout ce qu’il nous faudra. Te souviens-tu du trajet pour retourner chez toi ?

— J’ai mémorisé les noms des villages qu’on avait trouvés sur notre chemin depuis Plymo. Le voyage avait duré une demi-lune environ. Je suis si contente de partir !

— Tu dois rester discrète. Essaie de mettre de côté de la nourriture sèche et de la cacher dans cette cabane. Je ferai pareil. Il nous faudra des couvertures.

— On emportera chacune nos peaux d’auroch !

— Je doute que Celima soit d’accord… Mais on verra tout ça. Galutée approche, silence !

— Mais qu’est-ce que tu traînes Malis ! s’exclama Galutée en les voyant. J’attends depuis trop longtemps la ciboulette pour le repas, s’il est raté ce sera ta faute !

— Pardon Galutée, j’arrive tout de suite.

— Allons venez manger, toutes les deux, vous n’avez pas entendu l’appel au repas ? Et si vous cessiez donc vos jacasseries inutiles, vous auriez plus de temps pour travailler !

En bougonnant, elle prit la direction de la cabane des repas, suivie par les deux complices qui s’échangeaient des clins d’œil.

Le repas avalé, Celima ordonna à toutes les femmes de rejoindre le chantier du talus.

Alors que Neala s’exécutait en soupirant, Celima l’interpella.

— Pas toi, je dois te parler. Allons à la cabane à soigner.

Neala la suivit, persuadée que l’heure de la conversation difficile était arrivée.

— Comment te sens-tu ? démarra la jeune femme, une fois le seuil de la cabane atteint.

— Qu’est-ce que ça peut bien te faire ? s’énerva Celima. Tu bafoues toutes les règles de la communauté et maintenant tu fais semblant de t’inquiéter pour ma santé ?

— Je m’inquiète vraiment pour toi, soupira Neala. Tu as perdu beaucoup de sang hier, et l’intervention aurait pu provoquer de la fièvre…

— Je suis plus solide que ça ! la coupa la commandante.

— Alors tout est parfait. Et sache que pour moi, soigner est plus important que respecter des règles injustes auxquelles je n’adhère pas.

— Tu vois ! rugit la supérieure. Tu ne respectes pas l’autorité, mon autorité ! Tu es en train de détruire notre communauté !

— Celima, c’est très bien, finalement, d’avoir cette conversation. Je ne veux pas détruire ta communauté. Je ne supporte plus la vie ici. Alors je vais partir.

— Comment ?! Toutes les femmes de ce pays rêveraient de devenir Prêtresse du Soleil, et toi tu penses que tu peux quitter la communauté comme bon te semble ? Mais tu es complètement folle !

— Je comprends qu’être une Prêtresse du Soleil est un grand honneur, et je te remercie de m’avoir accueillie auprès de ta communauté. J’ai beaucoup appris, et j’ai aussi beaucoup travaillé, je ne pense pas être en dette de ce côté-là. Mais cette vie ne me convient pas. Alors je préfère t’informer en premier de mes intentions.

— Je ne te permettrai pas de partir !

— Et que vas-tu faire ? M’enfermer ? Allons Celima, sois raisonnable. Tu as beaucoup de méfiance pour moi, tu as peur que je conteste ton autorité, ou pire, que je prenne ta place. Tu seras soulagée de me voir partir.

La commandante la regardait fixement, n’arrivant pas à décider ce qu’elle devait dire.

— Je vais donc partir dans quelques jours, quand j’aurai préparé mon voyage. Mais avant, je vais faire deux choses : tout d’abord, je vais retourner voir Deirdre et m’assurer qu’elle va bien.

— Je ne te permets pas !

— Pourtant je le ferai. Et la deuxième chose, je vais te mettre en garde. Je sais que tu vois un homme régulièrement, et que tu as failli devenir mère plusieurs fois, mais que tu as agi pour éviter ça. Ce que j’ai fait hier, c’était pour te sauver la vie. Mais tes chairs sont très fragilisées, et si tu devais te débarrasser d’un bébé encore une fois, tu pourrais y perdre la vie.

— Maudite sois-tu !

— Tu peux t’en prendre à moi tant que tu veux et me rendre responsable de ton état. Au fond de toi, tu sais très bien que ces interventions à répétition t’ont mise dans cette situation de fragilité. Quand on défie trop la Source de Vie, on finit par y retourner.

— Je n’en ai que faire de ta Source de Vie ! Seul le Soleil compte pour moi, et pour l’honorer ses prêtresses ne doivent pas avoir d’enfant !

— Qui a décidé cela ?

— C’est moi ! Et toutes les grandes prêtresses avant moi !

— Considères-tu donc que je ne suis pas digne d’honorer le soleil ? Avec mes visions et mes pouvoirs de guérison ?

— Bien sûr que si, tu le sais très bien, tu es une prêtresse très puissante, et je suis sûre que si tu restais, le soleil finirait par t’obéir, à toi aussi. Et nous savons toi et moi que cette puissance disparaît quand on met au monde un enfant vivant. Pour garder notre puissance, nous devons nous préserver de devenir mère.

A ces mots, Neala ne put s’empêcher de sourire. Son expérience était tellement à l’opposé de ce que décrivait Celima !

— Si tu voulais devenir une grande prêtresse, tu devrais avoir une plus grande discipline, poursuit la commandante. Moins perdre de temps en bavardages avec Malis par exemple, et surtout, éviter de te disperser dans des conversations ou soins inutiles comme pour cette traîtresse de Deirdre, ou encore cet homme, qui est venu imposer sa présence l’autre soir, quel manque de respect ! Qui était-ce d’ailleurs ?

Neala la regarda droit dans les yeux, et répondit tranquillement :

— Le père de ma fille.

Puis elle retourna vers la cabane des potions, sous le regard médusé d’une Celima muette de stupeur.

Alors voilà la raison pour laquelle Celima ne voulait pas avoir d’enfant. Elle pensait que la venue d’un enfant absorbait la puissance d’une personne, a fortiori d’une prêtresse.

Balivernes, se dit Neala, en se rappelant comment la naissance de sa fille avait augmenté sa force et sa confiance. Pour protéger sa fille, elle avait été prête à tout, jusqu’au meurtre. Sa puissance s’était décuplée, et toutes ses limitations avaient disparu. Celima avait probablement d’autres raisons pour ne pas vouloir devenir mère, l’attitude de sa propre mère avait très probablement été très néfaste, comme le lui avait raconté Deirdre.

Chacun son expérience, chacun son chemin, conclut en silence la jeune femme en préparant un panier de diverses herbes sèches dans la cabane. Elle devait maintenant aller voir la jeune accouchée. Avant de partir, elle aspergea son visage d’eau fraîche, dénoua ses magnifiques longs cheveux auburn, les peigna longuement puis refit son chignon complexe.

Tranquillement, elle sortit de la cabane, son panier sous le bras, et prit la direction du village de l’autre côté de la plaine, sans se soucier des regards. Toutes les prêtresses étaient en effet occupées à la digue, à l’opposé de sa destination.

Arrivée chez Deirdre, elle entra.

La jeune femme était toujours allongée sur sa paillasse, le bébé endormi tout près d’elle. Elle avait retrouvé des couleurs, avait peigné ses longs cheveux bruns et les avait tressés. Elle s’éveilla dès qu’elle entendit du bruit.

— Alors comment te sens-tu ?

— Neala ! Quelle bonne surprise ! La vieille bique t’a autorisée à sortir ?

— Pas vraiment, mais je ne lui ai pas donné le choix. Tu es seule ?

— Oui, les hommes sont allés s’occuper des bêtes et ramasser du bois. Ils ne devraient pas tarder. Tu dois être impatiente de parler avec Jero.

— Pas vraiment, non, mentit-elle, un peu déçue de son absence. Il n’a pas cherché à me voir depuis qu’il est arrivé, s’il n’a rien à me dire, moi non plus.

— Neala, tu ne vas pas faire ta mauvaise tête ! s’indigna Deirdre, le visage animé par la désapprobation. Il a voyagé pendant des lunes pour te retrouver, et s’il n’est pas venu te voir, c’est parce que nous le lui avons déconseillé. Vu la rencontre avec Celima, nous savions qu’elle serait furieuse, et qu’il lui faudrait quelque temps pour s’apaiser. Mais maintenant que Jero a fait irruption chez les prêtresses elle doit être absolument enragée.

— Personne ne l’a vu quand il est venu me chercher. Et ce de toute façon, ce n’est pas très grave. Je vais quitter la région dans quelques jours.

— Comment ? Mais pour aller où ?

— Je ne sais pas encore. Je ne connais que la première étape de mon voyage, et après je verrai bien. Je n’ai plus rien à faire ici.

— Et Jero va partir avec toi ?

— Je ne pense pas, non. De toute façon on n’a pas échangé deux mots depuis qu’il est ici, alors pourquoi partirait-il avec moi ?

— Parce qu’il est ici pour toi ! Quand il est arrivé et qu’il t’a vue, il n’a pas pu te parler, avec cette harpie de Celima. Mais Pat est arrivé à la rescousse…

— Oui il l’a sauvé des foudres de la commandante, j’ai vraiment cru qu’elle allait le tailler en pièces !

Les deux femmes se mirent à rire à l’évocation de ce souvenir.

— Quand vous êtes reparties, Jero est resté avec nous. J’étais un peu plus loin, mais en entendant le raffut de Celima, je me suis rapprochée. A la façon dont vous vous êtes regardés, Jero et toi, j’ai tout de suite su qui il était. Tu m’avais caché qu’il était si beau !

— Deirdre !

— Ne t’inquiète pas, je préfère quand même mon Pat, s’amusa cette dernière. En tout cas, on ne pouvait pas le laisser en plan, quand tu as suivi Celima il était complètement désemparé. Je lui ai proposé de rester chez nous quelques jours, le temps que les choses se tassent. Ils se sont très bien entendus avec Pat, ils ont fait des travaux dans la cabane et dans les enclos des moutons, coupé du bois, ils ont beaucoup travaillé. Jero n’a pas beaucoup parlé, il était contrarié de ne pas pouvoir te rencontrer je crois.

— Je suis allée plusieurs fois à la rivière, je pensais vous y trouver, toi, ou Pat, ou lui.

— J’imaginais que Celima t’interdirait de sortir. C’est ma faute, j’aurais dû penser que tu pouvais être à notre lieu de rendez-vous secret.

— Celima a été bien occupée, elle aussi. Elle fait construire un fossé tout autour des maisons, pour nous protéger, soi-disant, des envahisseurs qui viennent enlever les femmes. Non mais tu imagines des hommes venir voler Roya et Galutée ?

Deirdre pouffa. Puis rapidement, elle redevint sérieuse.

— Tu sais, on a entendu beaucoup d’histoires effrayantes ces derniers temps. Il y a des bandes de guerriers qui rodent très loin de leurs villages d’origine. Certains viennent de l’est, d’autres du nord. Ils attaquent les voyageurs, et aussi parfois, les villages. Ils détruisent tout sur leur passage, tuent les hommes et les enfants, et effectivement, ils emmènent les femmes, enfin seulement les jeunes. On ne les revoit jamais.

— Mais penses-tu qu’un fossé et un talus les empêcheront de passer ?

— Si les talus sont suffisamment hauts et surmontés de murs de pierre ou de bois, ça peut laisser le temps de donner l’alerte, et de se défendre. C’est ce que m’a expliqué Pat, et c’est pour cela qu’ici, les gens du village y pensent aussi. Ils ont même commencé à tracer les futures structures.

— Je n’avais pas conscience de ces dangers jusqu’à maintenant. Dans mon village de naissance, on n’avait pas besoin de ces protections. Et chez Jero, il y a peu de risques aussi, la région est quasi désertique. Les gens ne possèdent presque rien, à peine ce qu’il leur faut pour survivre.

— Ici ce n’est pas le cas. Les plantes poussent bien, les récoltes sont abondantes et il peut y avoir beaucoup d’échanges avec d’autres villages, de peaux, de sel, de poteries, d’outils. Ce sont autant de richesses qui peuvent être convoitées par des hordes sauvages.

— Alors je serai vigilante, pendant mon voyage. Pour venir jusqu’ici, j’ai traversé surtout des forêts, je suis restée loin des groupes humains la plupart du temps. Je ferai pareil. Et puis je pars en direction de l’ouest.

— Tu comptes partir seule ?

— Oui, et très rapidement.

— Mais c’est beaucoup trop dangereux ! s’affola Deirdre. Les bandits, le froid, les orages, les loups !

À ces mots Neala sourit. Les loups… Si Deirdre savait ! Mais elle n’avait pas envie d’expliquer. Elle essaya de rassurer son amie.

— Écoute, j’ai voyagé seule la plupart du temps. Et j’ai survécu. Je ne dis pas que ça été facile, mais je m’étiole ici. Je n’apprends plus rien, je m’ennuie et Celima interdit tout échange. Je veux retrouver ma liberté.

— Tu serais plus en sécurité avec les prêtresses.

— Tu me dis ça alors que toi-même, tu t’es enfuie ?

— Mais je me suis enfuie pour aller avec Pat ! Je suis passée de la protection de la communauté des prêtresses à la protection de Pat et du village ! Et toi tu veux t’enfuir, seule et vulnérable…

— Je ne suis pas vulnérable ! J’ai appris à me défendre, je sais me nourrir et me soigner toute seule, et m’orienter. Déjà quand je voyageais avec ma fille et mon chien, je ne me sentais pas vulnérable. Et pourtant, j’aurais été bien incapable de courir ou de me battre avec mon bébé dans les bras ! Mais je n’avais peur de rien. J’aurais tout fait pour la protéger. Maintenant elle n’est plus là, et je compte toujours entreprendre mon voyage. Seule.

— Et Jero ?

— Jero il fera ce qu’il voudra, comme il a toujours fait. Je vais devoir rentrer, je dois préparer mon départ. Je viendrai te voir avant de partir. Tu me laisses examiner la plaie ?

Après un nettoyage minutieux et la mise en route d’une nouvelle potion pour aider à la cicatrisation, La jeune femme retourna dans la cabane à potions.

Pour ne pas froisser un peu plus la commandante, Neala avait décidé de se faire discrète, de suivre les cérémonies et les repas comme si aucune conversation n’avait eu lieu.

Celima l’observait du coin de l’œil, sans rien dire, mais avec un petit air de satisfaction qui laissait à penser qu’elle était convaincue que Neala était revenue sur sa décision.

Deux jours plus tard, Neala n’avait toujours pas eu l’occasion de parler avec Malis. Le temps s’était dégradé, le froid commençait à envahir la plaine et Neala savait qu’il était temps de partir.

Sa propre besace était prête, elle avait collecté quelques poignées de fruits secs et mis de côté deux galettes, mais le butin était maigre et ne permettrait en aucun cas de tenir une demilune. Il faudrait s’approvisionner en route. En attendant, elle mangeait plus que d’habitude, essayant de forcer son corps à stocker autant d’énergie que possible.

Celima tolérerait probablement le départ de Neala, mais pas celui de Malis. Il allait falloir ruser pour permettre à la jeune fille d’échapper à cette communauté étouffante.

Enfin, l’occasion d’échanger se présenta. Après le repas de la mi-journée, Galutée leur demanda de l’accompagner pour laver les bols à la rivière.

Malis et Neala la laissèrent marcher devant, prétextant que leurs paniers étaient trop lourds pour marcher à la même allure qu’elle.

Dans un murmure, Neala s’adressa à la jeune femme.

— Ta besace ?

— Prête. Très peu de nourriture. J’ai ma couverture.

Surprise, Neala se demanda comment elle avait réussi à subtiliser une peau d’auroch. Elle lui fit un clin d’œil admiratif.

— Départ imminent. Demain ou après-demain. Tiens-toi prête.

— Mais qu’est-ce que vous manigancez toutes les deux ? s’enquit Galutée d’un ton réprobateur. Avancez, au lieu de bavasser ! Il faut retourner construire le talus aussi vite que possible !

Toute conversation fut alors impossible.

Le jour suivant, Neala évalua longuement le ciel, la brise, la végétation et le chant des oiseaux. Sa décision était prise, son départ serait le lendemain. Elle retourna voir Deirdre, après en avoir informé Celima sans que celle-ci n’y trouve à redire.