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Dans "La grande Florine", Adolphe Belot nous plonge dans un récit captivant où la protagoniste, Florine, incarne les aspirations et les contradictions de la femme de son époque, au cœur de la société parisienne du XIXe siècle. Ce roman, marqué par un style réaliste et parfois naturaliste, explore des thématiques telles que l'amour, l'ambition et la quête de liberté, tout en offrant une critique sociale acerbe. L'écriture de Belot se distingue par son attention aux détails psychologiques et à la complexité des relations humaines, rendant ainsi vivants les personnages et leurs dilemmes. Adolphe Belot, auteur prolifique et peu connu, a traité des sujets contemporains qui le touchent personnellement, tels que les luttes des femmes pour leur émancipation. Écrivain de la période romantique, ses œuvres révèlent sa sensibilité aux bouleversements sociaux de son temps, influencées par ses observations sur les mœurs et les ambitions de ses contemporains. Cet engagement envers ses thèmes résonne fortement dans "La grande Florine", faisant de ce roman une œuvre emblématique de son corpus littéraire. Je recommande vivement "La grande Florine" non seulement pour son intrigue séduisante, mais aussi pour sa profondeur psychologique et son analyse sociale. Ce livre offre un aperçu fascinant de la condition féminine et des transformations culturelles de la France au XIXe siècle, capturant l'attention des lecteurs modernes par sa pertinence intemporelle. Dans cette édition enrichie, nous avons soigneusement créé une valeur ajoutée pour votre expérience de lecture : - Des Citations mémorables soigneusement sélectionnées soulignent des moments de pure virtuosité littéraire. - Des notes de bas de page interactives clarifient les références inhabituelles, les allusions historiques et les expressions archaïques pour une lecture plus aisée et mieux informée.
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Veröffentlichungsjahr: 2022
Pendant que la foule, émue, encore frissonnante[1q], s’écoulait par toutes les issues, la grande Florine, elle, ne perdait pas de vue le jeune avocat aux lunettes bleues, et s’attachait à ses pas[3q].
Elle le vit remercier ses collègues du barreau de Paris qui lui avaient offert l’hospitalité et se diriger avec eux vers la sortie des avocats. Mais, sachant qu’il ne pouvait pas s’éloigner du Palais dans la toilette où il se trouvait, elle résolut, non pas de le suivre, ce qui pouvait éveiller ses soupçons, mais d’aller tout simplement l’attendre sous le grand péristyle du Palais de Justice[31][30], près de Bosc jeune, le costumier.
Elle y arriva au moment où il retirait sa robe, reprenait son habit pendu dans une armoire, et changeait sa toque contre un chapeau de ville.
Lorsque cette opération fut terminée, l’avocat de Toulouse, redevenu un simple mortel, descendit le grand escalier, traversa la cour et se mit en quête d’une voiture.
Une autre que Florine se serait immédiatement[4q] précipitée dans quelque coupé, pour suivre celui qu’il allait prendre. Mais elle fit une réflexion bien simple:
«Si je me trompe, si ce jeune homme n’est pas le marquis de Ribas[3], il ne m’intéresse aucunement; je n’ai pas besoin de savoir ce qu’il deviendra, et je puis perdre ses traces. Si, au contraire, je ne fais pas erreur, il va retourner dans son petit hôtel de la rue Monceau, et pour constater son identité, il me suffit de me faire conduire dans sa rue et de l’attendre. Je n’ai même pas besoin de me dépêcher, car il est probable qu’il ne rentrera pas chez lui, qu’il ne se présentera pas, devant sa femme et devant ses gens, travesti comme il l’est en ce moment. Il s’arrêtera certainement en route pour se métamorphoser et reprendre sa forme première.»
Cette réflexion en amena une autre:
«Si du même coup, se dit Florine, je pouvais savoir où s’opèrent ces métamorphoses. Cela peut servir dans l’avenir. *
Elle changea ses plans, et comme l’avocat venait de trouver une voiture et y montait, elle arrêta un coupé et donna l’ordre de suivre la première voiture à quelque distance, de façon à n’être pas remarquée.
Le cocher, du haut de son siège, eut un sourire et fit un geste qui voulait dire: «Très bien, très bien, il y a de la jalousie sous roche; on connaît ça.» Les cochers parisiens sont habitués, en effet, de temps[26] immémorial, à voiturer les maris et les amants qui suivent leurs maîtresses ou leurs femmes, et les femmes à la poursuite de leur amant. Ils ont même un goût prononcé pour ces promenades clandestines qui les distraient et leur rapportent généralement de gros pourboires.
Le premier coupé traversa le pont au Change[32], la place du Châtelet[33], prit la rue de Rivoli[34] et s’arrêta bientôt devant une maison située entre la rue de l’Ar
bre-Sec et la rue du Louvre[35].
L’homme aux lunettes bleues descendit, paya le cocher, et disparut sous une porte cochère.
Florine, au contraire, garda sa voiture, la fit se ranger trois portes plus loin, et, par une des glaces, se mit à inspecter la maison où l’on venait d’entrer.
C’était un de ces gigantesques immeubles à six étages[9q], véritables arches de Noé où les concierges auraient trop à faire s’il fallait surveiller les allées et venues de leurs administrés. Toute personne intelligente qui se cache choisit ces grandes maisons de préférence aux petites, où l’on jouit d’une liberté moins complète.
11semblait évident à Florine que le marquis de Ribas, si c’était lui, allait changer de costume et de physionomie dans quelque logement loué à cet effet, et reparaître, quelques instants après, dans sa tenue habituelle, sous sa forme première.:
Un quart d’heure, vingt minutes s’écoulèrent[10q]. De la porte surveillée, personne ne sortait.
«Il a peut-être regardé par la croisée, se dit Florine et ma voiture l’inquiète.»
Elle descendit et pria son cocher de l’attendre au coin de la rue du Louvre.
–Il vaudrait peut-être mieux, ma petite dame, dit l’homme toujours souriant, stationner au coin de la rue Bailleul.
–Où est-elle votre rue Bailleul? demanda Florine.
–A deux pas, là derrière. Dans cette partie de la rue de Rivoli, les maisons n’ont pas d’épaisseur. Elles s’appuient sur les constructions d’une autre toute petite rue.
–Ah! vraiment!… Mais, savez-vous si l’on passe d’une maison dans une autre. Si l’on peut entrer par la rue de Rivoli et sortir par la rue Bailleul.
–Je ne crois pas, répondit le cocher après avoir réfléchi, qu’il existe des communications régulières, mais on peut en avoir établi de secrètes. Nous étudions tout cela, nous autres cochers; les doubles sorties nous sont connues. Le bourgeois essaye souvent de nous refaire. Il faut se garer.
Ces paroles frappèrent Florine: on pouvait, en effet, avoir loué deux appartements au même étage, dans deux maisons mitoyennes, situées, l’une rue de Rivoli, l’autre rue Bailleul, et les avoir jointes par une percée dans la muraille. Certaine femme mariée, dont elle protégeait autrefois les amours, usait de ce moyen dans un autre quartier de Paris.
Prompte à se décider, confiante dans son étoile, elle résolut aussitôt d’abandonner son premier poste d’observation et d’en prendre un autre, rue du Louvre.
Dix minutes s’écoulèrent encore; elle commençait à se désespérer, lorsqu’elle vit sortir de la rue Bailleul un homme qui attira son attention.
Il avait l’air des plus respectables, appuyé sur un jonc solide, dans sa grande redingote à deux rangées de boutons, sous un chapeau gris, bas de forme.
En débouchant dans la rue du Louvre, il regarda autour de lui, et s’avança du côté où se trouvait Florine. Au moment où il passa près d’elle sur le trottoir, les lanternes de la voiture éclairèrent son visage, et elle reconnut l’avocat de la cour d’assises[14], transformé cette fois en bon bourgeois de Paris, âgé d’une soixantaine d’années, un peu ventru, le regard à demi voilé sous de belles lunettes d’or, le visage coloré, les cheveux et les favoris grisonnants.
Décidément on ne poussait pas plus loin l’art du travestissement, et tout autre que Florine s’y serait trompé[5q]. Mais elle avait des points de repère. Elle ne s’occupait plus ni des cheveux, ni de la barbe qu’on change à volonté, ni du regard qu’on voile ou du teint qu’on transforme aisément le soir. Elle s’attachait maintenant à la forme du nez qu’on dénature difficilement, au dessin de la bouche, à la coupe du visage, à la largeur du buste, à la tombée du cou sur les épaules.
Elle laissa celui qu’elle observait tourner à droite[6q] et s’engager sous les arcades de la rue de Rivoli. Puis, elle descendit vivement de voiture et alla s’embusquer sous la première arcade, à l’abri d’un pilier[7q].
Le bourgeois de la rue Bailleul paraissait en quête d’un nouveau véhicule.
Alors Florine, toujours prompte à se décider, joua le tout pour le tout. Elle retourna vivement vers son cocher, et lui mettant vingt francs dans la main:
–Voulez-vous me rendre un service? lui dit-elle.
–Bien volontiers, ma petite dame. Que faut-il faire?
–Vous voyez ce vieux monsieur qui marche là-bas?
–Oui, on dirait qu’il cherche une voiture.
–Eh bien! allez vous offrir; vous le conduirez à l’adresse qu’il vous donnera et vous viendrez le plus vite possible me retrouver sur le boulevard des Italiens, au coin de la rue Taitbout[41]. Vous recevrez un autre louis pour votre peine.
–Compris et accepté.
–Vous serez discret; je puis compter sur vous?
–Discret comme mon cheval. Hue, cocotte! en route pour enfoncer le bourgeois; t’aimes ça, t’es comme ton maître.
Une minute après, il trouvait moyen de se faire hêler par la personne qu’on lui avait désignée, et s’empressait de charger.
Florine prit une autre voiture pour se rendre rue Taitbout. Grâce à son stratagème, le faux avocat n’était plus suivi, et ses soupçons, s’il en avait conçus, s’évanouissaient[8q].
Elle ne courait qu’un risque: être trahie par son cocher. Mais c’était peu probable: le cocher parisien est de nature galante et protège volontiers le sexe faible.
Elle attendait, depuis quelques minutes à peine, rue Taitbout, devant la petite entrée de Tortoni[40], lorsqu’elle fut rejointe par l’homme envoyé en expédition.
–Me voici, dit-il. J’ai marché un fameux train. mais ce n’était pas pour lui… le grigou! Il m’a donné trois sous de pourboire… Quel malheur! C’était pour vous, ma petite dame.
–Où l’avez-vous descendu?
–Rue de la Victoire[36], 46. Je vais vous y conduire. Vite, montez.
Elle monta sans se faire prier; arrivée un instant après à destination, elle donna au cocher la pièce de vingt francs promise et le congédia.
–Oh! oh! dit l’homme, en voyant la porte de la maison se refermer sur sa cliente; il va se passer là-dedans quelque drame conjugal…
Florine n’était entrée au46de la rue de la Victoire que pour dépister le cocher. Elle trouvait inutile de le mettre entièrement dans sa confidence. Après avoir fait quelques pas sous le vestibule de la maison, elle rebroussa chemin, dit au concierge qu’elle s’était trompée de porte, s’excusa et se fit de nouveau tirer le cordon.
Dans la rue, elle tourna vivement à droite, prit le prolongement de la rue Taitbout, entra dans la rue de Châteaudun[37], monta dans une nouvelle voiture, et la fit stationner devant le no39.
Elle savait de longue date que le46de la rue de la Victoire et le39de la rue de Châteaudun correspondent, ou du moins peuvent correspondre au besoin.
Il était encore évident pour elle que, fidèle à son système, après être entré par une porte, l’individu suivi depuis si longtemps sortirait par l’autre.
Elle ne s’était pas trompée. Au bout de dix minutes environ, la porte de la rue de Châteaudun s’ouvrit pour donner passage à un jeune homme d’une trentaine d’années, élégant de tournure, habillé à la dernière mode. Il était brun de visage, avait la lèvre rasée et portait des favoris noirs qu’il caressait complaisamment.
C’était bien le marquis Lorenz José de Ribas y Castillo… au naturel cette fois… tel que Florine l’avait vu à Saint-Augustin, le jour du mariage.
Il passa de nouveau devant elle, et elle put admirer la beauté de ses yeux, l’éclat de son regard qu’il n’essayait plus de voiler. Convaincu d’avoir dépisté ceux qui auraient eu l’idée de le suivre, renonçant maintenant aux précautions qu’il s’était imposées, il redevenait lui-même et rentrait en possession de sa jeunesse et de toutes ses séductions.
Après avoir fait quelques pas à pied, il monta dans une troisième voiture qui prit la direction du boulevard Malhesherbes.
Florine ne songea pas à le suivre. A quoi bon?… Son identité était constatée, et son adresse connue. Elle rentra chez elle, rue de Suresnes[38]. Elle avait hâte de dîner ou plutôt de souper, car il était dix heures du soir, et ensuite, dans la solitude, étendue sur un fauteuil, enveloppée dans sa robe de chambre, de songer aux événements de cette dramatique journée.
En femme d’ordre, elle classa pour ainsi dire ses réflexions, afin de s’y mieux reconnaître, et s’occupa d’abord du marquis de Ribas, pris à part comme individu et non point comme mari de Mathilde Simonnet[4].
Eh bien! il était d’une joli force ce marquis, et il pouvait rendre des points aux comédiens les plus habiles, sans parler des policiers les plus retors.
Quel art dans le déguisement, quelle perfection! Cette première tête d’avocat était d’un réussi. Il avait trompé tous les jeunes stagiaires de Paris, qui ne passent pas pour des naïfs. L’huissier audiencier lui-même, habitué cependant à toutes les roueries des criminels, s’y était laissé prendre et avait fini par faire des politesses à cet avocat de province, en tournée parisienne.
Le second déguisement était encore plus complet. On aurait juré avoir affaire à quelque gros négociant ou à quelque bon rentier rentrant chez lui après un dîner en ville.
Et quelle prudence, que de soins! Se travestir ainsi, deux fois, en une heure, pour s’esquiver sous une seconde forme, si par impossible la première avait excité des soupçons.
Puis, en mettant le déguisement de côté, quelle profusion de logements et quel art dans le choix de ces logements!
Et ce serait le noble marquis de Ribas y Castello, arrivé seulement depuis trois mois en France, qui se costumerait ainsi, aurait des domiciles si nombreux, se montrerait aussi retors, connaîtrait son Paris matériellement et moralement d’une façon si complète?
«Allons donc! On ne me fera jamais avaler une pareille couleuvre,» se dit Florine dans son langage imagé.
Mais quel but poursuit-il? A quelle industrie se livre-t-il? Que fabrique-t-il ainsi dans l’ombre, ce faux marquis? Car on ne persuadera pas davantage Florine qu’il a loué, outillé, percé tous ces logements, composé et revêtu tous ces costumes, seulement pour assister à une séance de cour d’assises et n’être pas reconnu.
Ce mot: cour d’assises, évoqua d’autres idées qui faisaient partie de son second classement et la lancèrent sur une nouvelle piste. Ainsi, ce n’était pas sans quelque motif que le chef de la sûreté[11] l’avait autrefois chargée de surveiller Mathilde Simonnet. Cette jeune femme se trouvait évidemment mêlée à l’affaire qui venait de se dérouler, puisque son mari prenait assez d’intérêt à ce procès pour l’avoir suivi avec tant de passion. Et alors, Florine revoyait en entier cette séance à laquelle elle venait d’assister: l’avocat du barreau de Toulouse, immobile, attentif, les yeux, ou plutôt les lunettes toujours braquées sur les accusés. peut-être sur l’un d’eux.
Et les détails du procès: ces paroles du défenseur de Blanchard qui semblait croire à quelque mystérieuse machination… les protestations de cet accusé. et son regard, son regard expressif que tout le monde avait reconnu. Le marquis avait un regard expressif, aussi, un de ces regards qu’on n’oublie pas et que Florine n’avait pas oublié.
Elle s’arrêtait, elle ordonnait à son imagination de ne pas aller plus loin, elle craignait de s’égarer dans le vaste champ des suppositions.
Cependant ce qu’elle avait surpris et ce qu’elle devinait n’était pas à dédaigner: si, dès le lendemain, elle se rendait auprès du chef de la sûreté pour lui faire ses confidences, elle serait certainement la bienvenue et se réhabiliterait dans l’esprit de la police. «Quand je pense, faisait-elle en souriant avec ironie, que M. Claude[10] m’a dit: «Allez, ma fille, allez, vous ne connaissez pas votre métier». Mais –je le connais mieux qu’eux, mon métier. J’ai fait aujourd’hui, en quelques heures, des découvertes qu’ils n’ont pas su faire en trois mois.»
Irait-elle leur dévoiler son secret, le leur vendre? Quel mince profit et quelle petite satisfaction d’amour-propre! Etait-ce donc bien tentant de se faire définitivement l’employée de la Préfecture, d’être gagée par elle, d’avoir une position officielle? Elle valait mieux que cela. Si elle avait consenti une fois, par hasard, à servir la Sûreté, c’était pour sortir du Dépôt[17] et se tirer d’une vilaine affaire. Aujourd’hui qu’elle avait sa liberté, que le procès en détournement de mineures était abandonné, quel besoin avait-elle de rendre des services à l’Administration? Il était peut-être aussi bien tard pour venir dire: «J’entrevois l’affaire Jagon[7] sous un autre aspect. J’ai des raisons de croire qu’on fait fausse route, j’apporte des indices nouveaux». On lui répondrait: «Il fallait nous les apporter plus tôt. C’est chose jugée aujourd’hui, et nous ne tenons pas à nous prouver à nous-mêmes, et à prouver à tous que nous nous sommes fourvoyés.»
Pour une femme comme Florine, il y avait un meilleur parti à tirer de la situation, une tout autre position à conquérir. Quelle source de revenus! Quelle mine inépuisable, si elle savait compléter sa découverte, l’exploiter, fouiller davantage l’affaire, et en arriver à tenir dans ses doigts déliés ce joli marquis et cette adorable marquise! Leur fortune manquait peut-être de bases solides. Elle était –sans doute aussi fausse que leur position mondaine, mais ils n’en avaient pas moins des moyens d’existence très réels, quelques fonds disponibles, auxquels Florine mordrait volontiers de ses belles dents. Puis, une beauté splendide comme celle de Mathilde pouvait devenir, dans des mains habiles, un capital facile à exploiter. Déjà, Florine se l’était dit le jour du mariage, et alors elle n’avait pas la moindre idée des choses qu’elle soupçonnait aujourd’hui.
L’ancienne agente du chef de la sùreté passa, non-seulement la soirée, mais la plus grande partie de la nuit à songer ainsi. Lorsqu’elle s’endormit son rêve se continua. Elle devenait riche, elle qui, jusqu’à ce jour, malgré son intelligence, sa tournure agréable et son absence de scrupules, n’avait pu saisir la fortune au passage.
Vers le matin, son rêve prit une nouvelle forme. Il se poétisa en quelque sorte. Le marquis de Ribas, dont elle se faisait la fidèle alliée, qui dépendait d’elle, qu’elle dominait, en était arrivé à la préférer, malgré ses imperfections, à la belle Mathilde. Elle devenait, elle, Florine, la rivale heureuse de la plus jolie femme de Paris.
Tous ses appétits étaient satisfaits: la fortune, le luxe, la domination et l’amour d’un joli garçon.
Pendant que rue de Suresnes, on songeait et on rêvait ainsi, rue du Helder[39], Zoé Lacassade rendait compte à Jeanne Guérin[5] des derniers incidents du procès.
La jeune fille l’écouta silencieusement, ne fit aucune observation sur le verdict du jury et le dénouement de l’affaire, mais se tournant vers son amie lorsqu’elle eut achevé de parler:
–Que va devenir, lui dit-elle doucement, cette malheureuse Sophie Blanchard[6], qui nous a servis avec tant de dévouement? Elle est maintenant sans place, sans asile, sans ressources.
–Oui, c’est affreux, fit Zoé.
–Peut-être, reprit Jeanne, avons-nous un devoir à remplir envers elle; mon père, lui, ne l’aurait pas abandonnée.
–Eh bien! ne l’abandonnons pas.
–Tu le veux?
–Certes, puisque tu le veux aussi.
–Je n’en attendais pas moins de ton cœur, et je te remercie.
Et toutes deux, assises, l’une près de l’autre, les mains dans les mains, elles cherchèrent longtemps le moyen de secourir Sophie Blanchard.
La séance de la cour d’assises s’était terminée la veille, trop avant dans la soirée, pour que Sophie Blanchard fût mise en liberté. On ne sort pas de prison, même lorsque le juge a prononcé l’acquittement, aussi facilement que d’une auberge. Il faut se plier à certaines exigences nécessaires, remplir certaines formalités.
Du reste, l’ancienne femme de ménage des Guérin ne demandait pas à partir immédiatement. Que lui importait sa liberté? Qu’en ferait-elle? Quelle liberté lui avait-on rendue? Celle de mourir de faim, sans doute; car elle n’avait plus d’argent, et elle se sentait trop découragée, trop désespérée pour travailler.
Travailler! Qui l’emploierait? Est-ce qu’on prend à son service la femme d’un condamné aux travaux forcés à perpétuité?
Puis, en ce moment, elle ne songeait pas à elle. Une seule pensée la dominait: Que fait-il, que devient-il, où l’a-t-on mis?… S’il allait encore tenter de se tuer et réussir cette fois?
Elle essayait, au moins par la pensée, de le voir, de le suivre, de se rendre compte de ses mouvements. Ce n’était pas chose impossible. N’avait-elle pas fait à plusieurs reprises le même chemin que lui? N’était-elle pas, hélas! au courant des habitudes de la prison?
Elle avait été, il est vrai, enfermée au Dépôt, et lui à la Conciergerie[16], car cette dernière maison n’a pas de cellules pour les femmes; elles ne font qu’y passer pour se rendre à la cour d’assises. Mais, après avoir franchi une grille qui met les deux prisons en communication, elles suivent le même chemin que les hommes, et gravissent l’escalier qui conduit au Palais de Justice proprement dit.
Cet escalier étroit, sombre, sans rampe, de quatre-vingt-deux marches. elle les avait comptées... tournant sur lui-même si brusquement qu’il donne le vertige, elle voyait son mari le descendre lentement, après sa condamnation, entre deux soldats de la garde républicaine.
Il a la tête lourde, pesante, le corps endolori, tout meurtri, comme s’il sortait de maladie; ses jambes, faibles, molles, fléchissent sous son poids.
Il va comme un homme ivre, trébuchant à chaque pas, soutenu par le garde qui marche derrière lui, retenu par l’autre qui le précède et l’empêche de tomber en avant.
Il est, enfin, au bas du terrible escalier. Il entre dans un long corridor en granit, bas de plafond, à peine éclairé, désert.
Il marche, il marche toujours… Quelle longue course pour un malade, pour un mourant!
Le voilà maintenant dans l’enceinte cellulaire… seul, seul!… après, tout ce bruit, tout ce mouvement, seul avec cette idée: «Je suis prisonnier pour la vie!»
Pauvre cher homme! Et elle pleure, elle pleure, elle pleure longtemps, toujours.
La nuit s’écoule ainsi. Le lendemain, à dix heures, on vient la chercher, on la conduit au greffe, on lui remet un petit paquet qu’elle avait en entrant, on lui fait signer un reçu et on lui dit: «Vous êtes libre; allez et ne revenez plus.»
Toutes les grilles se sont ouvertes.
Elle se trouve maintenant sur le quai de l’Horloge presque désert… son paquet à la main, ne sachant où aller.
Elle fait quelques pas, puis elle regarde avec inquiétude autour d’elle. Elle croit qu’on va lui remettre la main sur l’épaule, la reprendre, l’enfermer encore, pendant trois mois, comme elle vient de l’être. Il faut quelques heures, plusieurs jours souvent au prisonnier libéré pour qu’il se croie vraiment libre. La prison laisse dans l’esprit comme une empreinte ineffaçable.
Puis, lorsqu’elle a reconnu que personne ne la suit, elle remonte un peu à droite, vers le pont au Change, et va s’appuyer contre le parapet du quai. Immobile, elle tient les yeux fixés sur les grands murs noirs de la Conciergerie. Son regard voudrait percer ces pierres énormes pour voir le malheureux, assis dans un coin de sa cellule et qui, sans doute, songe à elle, comme elle songe à lui.
Pendant qu’elle est là, brisée, anéantie, vaincue, les sifflements d’un bateau remorqueur se font entendre derrière elle, sur la Seine.
Elle se retourne machinalement, et, les deux coudes sur le parapet, la tête dans ses mains, elle regarde couler l’eau.
Un grand orage passe, en ce moment, sur Paris. Le ciel encore bleu, une heure auparavant, s’est tout à coup obscurci. D’épaisses nuées couleur d’ardoise, de gros nuages, chassés par un vent violent, courent l’un derrière l’autre.
Ils sont si bas, si bas, qu’ils semblent raser les maisons et les édifices voisins.
La rivière, troublée par d’autres orages, roule des flots jaunâtres que la couleur du ciel vient encore assombrir.
D’abord Sophie Blanchard regarde sans voir, sans songer. Puis, cette eau qui coule sans cesse lui donne une sorte de vertige. Elle tend les bras comme si elle voulait s’y plonger, s’y jeter.
Et, sa pensée devenant plus active, elle se dit que ce n’est pas une rivière qui s’étend là sous ses yeux.
C’est une tombe, une tombe ouverte, une tombe toute prête à la recevoir!
Oui, il suffit de franchir ce parapet pour que tout finisse, tout: sa vie et ses misères. Elle mourrait à deux pas de lui, devant sa prison, cette autre tombe!
La tentation est tellement forte qu’elle ne peut y résister[11q]. Elle se penche sur le parapet pour voir la place où elle va s’abîmer, pour examiner son cercueil.
Mais l’eau, à cette époque de l’année, ne vient pas jusqu’au bord de la muraille.
Au lieu de se noyer, elle irait tomber sur la berge, blessée, les bras, les cuisses, les reins cassés.
Elle souffrirait encore; c’est inutile. Elle trouve qu’elle a déjà bien assez souffert.
Le pont est à deux pas. Elle peut le rejoindre en un instant, et, arrivée au milieu, se précipiter dans l’espace. Les eaux sont profondes en cet endroit; elle est bien sûre d’être noyée, de n’avoir pas une trop longue agonie.
Elle se retourne, jette un dernier regard sur les hautes murailles de la Conciergerie, dit adieu de la main à celui qui ne peut la voir, et, bien résolue, suit le quai jusqu’au pont.
Elle ne se presse pas, elle ne court pas; elle marche d’un pas ferme, décidé.
Un enfant en haillons, un petit pauvre, la voyant passer près de lui, lui tend machinalement la main.
Elle le regarde, l’œil un peu troublé, vitreux.
Il paraît avoir le même âge que l’enfant mort autrefois dans ses bras, de misère, lorsque son mari subissait sa première condamnation.
Elle voudrait donner quelque chose à ce pauvre petit en souvenir de l’autre, le sien, celui qu’elle a tant aimé. Mais elle ne possède rien, absolument rien.
Alors son regard se porte sur le paquet qu’elle tient à la main et qu’on vient de lui rendre. Il renferme quelques mouchoirs, un foulard, un fichu, une camisole. A revendre, cela vaut bien cinq francs.
A quoi bon tous ces objets puisqu’elle va mourir?
Elle met le paquet dans les mains du petit mendiant et lui dit vivement, fièvreusement:
–Prends, prends, donne à ta mère si tu as une mère, ou bien vends pour toi si tu es orphelin.
Et, tout en parlant, elle se baisse pour embrasser l’enfant.
Il faut bien qu’elle dise adieu à quelqu’un avant de dire adieu à la vie.
Déjà elle s’éloigne lorsque, tout à coup, un souvenir lui revient.
Dans le paquet qu’elle a donné sans l’ouvrir, elle se rappelle avoir oublié, entre les mouchoirs, deux petites photographies: l’une de son mari, l’autre de son enfant mort. Elle les a fait faire autrefois, lorsqu’elle vivait heureuse à la campagne, entre Blanchard, jardinier alors, et sa petite fille, âgée de trois ans, jolie comme un ange.
Ah! comme elle était loin, à cette époque, de se douter qu’un jour viendrait où la mort lui prendrait son enfant, la justice son mari!
Elle ne veut pas abandonner ces deux portraits comme le reste; elle désire les revoir une dernière fois, les serrer sur elle, les cacher dans sa poitrine et mourir en pressant l’image de ces deux êtres aimés.
Elle rejoint l’enfant qui a déjà défait le paquet pour en examiner le contenu, le prie de lui rendre les deux photographies, et, lorsqu’elle les tient dans ses mains, elle s’appuie contre le parapet du pont pour les bien regarder.
Elle ne jette qu’un coup d’œil sur le portrait de la petite fille. Ne va-t-elle pas la retrouver dans un instant, là-haut?… Mais elle contemple longtemps l’image de son mari.
Il était encore jeune lorsqu’il avait posé pour cette photographie. Il avait bon air, et, dans son regard, quelle expression!
Elle donne furtivement un long baiser à l’image, tandis que ses yeux se tournent une dernière fois vers les murs de la prison.
Puis, elle s’engage sur le pont.
Il est désert. Le nuage le plus noir, le plus rapproché de terre vient de se fondre. De larges gouttes de pluie tombent et s’étalent dans la poussière du trottoir. Les passants fuient de toutes parts. Les cochers fouettent, à tour de bras, leurs chevaux pour gagner plus vite les rues et serrer les maisons.
Ah! c’est bien le moment de se jeter dans la Seine; personne ne prendra garde à elle, personne ne l’arrêtera.
Cette balustrade du pont au Change est des plus faciles à franchir. On dirait qu’on l’a construite pour faciliter les suicides: elle est formée de petites colonnes, étroites au milieu et assez larges à la base pour que le pied puisse s’y poser.
Arrivée au-dessus de l’arche du milieu, Sophie Blanchard jette un regard autour d’elle afin de s’assurer qu’elle est bien seule, envoie de la main un dernier adieu à son mari, glisse un de ses pieds entre deux colonnes, se soulève avec ses mains, et, faisant un dernier effort, prenant son élan, se précipite dans l’espace.
La rivière s’ouvre. puis se referme[12q].
Le petit garçon à qui Sophie Blanchard venait de donner tout ce qu’elle possédait au monde avait, comme beaucoup de vagabonds de son âge, l’habitude de passer les nuits d’été sous les ponts. Lorsqu’il vit la pluie tomber à torrent, il se mit à courir, traversa le pont au Change dans toute sa longueur, et, arrivé sur le quai de la Mégisserie, descendit précipitamment l’escalier qui se trouve en face de la rue des Lavandières-Sainte-Opportune. Au bas de l’escalier, comme la pluie tombait encore plus fort, il courut chercher un abri sous la toiture d’un grand bateau de blanchisseuses.
En sûreté maintenant, il n’eut rien de plus pressé que d’ouvrir de nouveau son paquet pour compter ses richesses. Lorsqu’il se vit à la tête de plusieurs beaux mouchoirs, lui qui n’en avait jamais possédé un seul, sa joie fut immense et il leva les yeux vers le pont qui s’étendait en face pour y chercher sa bienfaitrice, et la remercier d’un regard.
Malgré la pluie qui formait un brouillard, un voile épais devant lui, il l’aperçut, penchée sur le parapet et regardant la rivière. Il ne distinguait pas ses traits; il voyait seulement une masse noire se détachant sur la balustrade blanche.
Bientôt cette masse s’étendit, grossit. On aurait pu croire qu’elle était maintenant de l’autre côté de la balustrade et que rien ne la séparait plus du gouffre.
Puis, tout à coup, elle passa devant ses yeux, elle roula de haut en bas, elle s’abîma avec la rapidité de ces astres qu’on voit la nuit courir dans le ciel.
L’enfant comprit et poussa un cri.
Plusieurs blanchisseuses et deux hommes qui étaient venus là demander asile pendant la pluie, se retournèrent en l’interrogeant.
–Là, là, fit l’enfant, une femme est tombée à l’eau.
Tous les yeux se portèrent vers le point désigné.
En effet, le corps était remonté du fond de l’abîme, et, soutenu par les vêtements gonflés qui formaient une sorte de ballon, restait au-dessus de l’eau, et descendait le courant.
Aussitôt les deux hommes, dont l’un était marinier, s’élancèrent dans un grand bachot attaché au bateau des blanchisseuses, coupèrent les amarres, et se mirent en travers de la rivière pour saisir au passage l’épave humaine qu’elle entraînait.
Le courant est tellement rapide en cet endroit, qu’en dix secondes, le corps fut à la portée des sauveteurs. Mais, au moment où ils allaient le saisir, il disparut. La pluie épaisse qui tombait, la nuée qui fondait, s’appesantissant sur lui, l’enfonçaient dans le gouffre: le flot venant du ciel refoulait l’autre flot, roulant dans la rivière.
Il n’y avait plus qu’un moyen de sauver la malheureuse: se jeter à l’eau, plonger, la ramener à la surface, regagner le bateau ou la berge.
Le marinier hésitait: il savait par expérience que la rivière, resserrée entre ses deux quais, est rude en cet endroit et qu’il s’y forme des tourbillons terribles.
Cependant, l’autre homme, sans réfléchir, s’était élancé déjà dans la Seine et y plongeait.
Quelques secondes après, il reparaissait avec la proie qu’il lui avait reprise.
Le marinier se dirigea vers lui pour l’aider à remonter dans le canot. Mais l’homme, à proximité maintenant du bateau des blanchisseuses, préféra le rejoindre, et poussant devant lui ce corps inerte, lui imprimant de brusques secousses, atteignit son but.
Alors les blanchisseuses, penchées en avant, agenouillées, tendirent les bras et saisirent au passage la masse flottante qu’on leur confiait.
Bientôt, Sophie Blanchard était hissée sur la plateforme du bateau.
Elle ne donnait plus signe d’existence. Ses yeux étaient fermés, ses dents serrées les unes contre les autres, une pâleur cadavérique couvrait son visage.
Mais les gens que leur métier attache sur les bords de la Seine, canotiers, mariniers, pêcheurs ou blanchisseuses, savent comment on doit soigner les personnes asphyxiées par immersion. Grâce à des soins intelligents, au bout de quelques instants, on sentit battre le cœur de la noyée, son visage se colora faiblement, un spasme souleva la poitrine, et les yeux s’en tr’ouvrirent.
Sophie Blanchard était sauvée[13q].
Pendant plus d’un quart d’heure encore, ces braves femmes lui prodiguèrent des soins, et elle put enfin se soulever, s’asseoir et regarder autour d’elle.
Mais, en même temps, la mémoire lui revenait. Elle se rappelait qu’elle s’était jetée à la Seine de son plein gré, qu’elle voulait mourir. Elle n’était point morte, mais les raisons qui avaient motivé son suicide existaient toujours, s’imposaient toujours, implacables, terribles.
Et, pendant qu’elle remerciait d’un bon regard, d’un pâle sourire, avec des serrements de main l’homme qui avait risqué sa vie pour la sauver et toutes ces femmes si charitables, elle se disait:
«Pourquoi ne m’a-t-on pas laissée là dedans?… Ce serait fini maintenant.»
Un gardien de la paix, de service sur le quai de la Mégisserie, prévenu de ce qui s’était passé, descendit sur la berge, et entra dans le bateau.
On lui montra la ressuscitée. Il s’avança vers elle pour lui demander son nom, ses prénoms, sa profession, son adresse. Toute tentative de suicide, faite publiquement, doit être l’objet d’un rapport, et l’agent qui la constate a l’ordre de prévenir aussitôt le commissariat de police le plus voisin.
Sophie Blanchard répondit aux questions qui lui étaient posées, et après avoir pris des notes sur son calepin, le gardien de la paix se dirigea vers le Palais de Justice, où se trouve le commissariat de police de Saint-Germain-l’Auxerrois.
Au moment où il entrait dans la grande cour (la Cour-de-Mai), une voiture, s’arrêta devant la grille et une toute petite femme, vive, alerte, les cheveux bouclés, l’œil éveillé, se précipita sur le trottoir.
Elle regarda autour d’elle et aperçut au bas du grand escalier, sur la droite, une porte vitrée vers laquelle le gardien de la paix se dirigeait; elle fit comme lui.
A peine eut-elle ouvert la porte qu’on lui demanda ce qu’elle voulait; elle répondit aussitôt:
–Je m’appelle mademoiselle Zoé Lacassade, je demeure rue du Helder, no20, et je viens réclamer, en mon nom et au nom de mon amie Jeanne Guérin, Sophie Blanchard, la femme dont les juges ont ordonné hier la mise en liberté.
–La personne dont vous parlez, mademoiselle, n’est pas ici, répondit une des personnes présentes.
–Où est-elle donc? demanda Zoé. On m’a dit d’aller au Dépôt; est-ce que je ne suis pas au Dépôt?
–Non, vous êtes dans le bureau du commissariat de police.
–Tiens! je me suis trompée. C’est la faute de mon cocher. Je lui ai dit le Dépôt. et il me conduit ici. Ah! ces cochers de Paris. Dans mon pays, à la Guadeloupe, ils sont bien mieux!… D’abord il n’y en a pas. Voudriez-vous m’indiquer où se trouve le Dépôt, monsieur?
–Sur le quai de l’Horloge, mademoiselle, à deux minutes d’ici.
Elle allait s’éloigner, lorsque le gardien de la paix, „ arrivé en même temps qu’elle, dit à voix basse quelques mots au secrétaire du commissariat.
–Ah! tiens! fit le secrétaire,–et s’adressant à Zoé Lacassade: Ne partez pas, mademoiselle, lui dit-il, j’ai un renseignement à vous donner.
Elle se retourna et prêta l’oreille.
–La personne que vous venez chercher, reprit l’employé, n’est plus au Dépôt depuis une heure.
–Ciel! j’arrive trop tard. Où est-elle allée, la malheureuse?
–Vous la trouverez près d’ici. Le gardien de la paix, qui vient de la quitter, va vous conduire. Est-ce que vous veillerez sur cette femme, mademoiselle?
–Oui, c’est mon projet; pourquoi me demandez-vous cela?
–C’est qu’elle vient d’essayer de se tuer.
–Ah! mon Dieu!
–Et si vous ne répondiez pas d’elle, nous serions obligés de prendre des mesures pour empêcher de nouvelles tentatives de suicide.
–Je réponds d’elle, monsieur, je réponds d’elle. Vous avez mon nom, mon adresse, le nom, l’adresse de mon amie. Partons, partons vite.
Arrivée sur la place, elle se précipita dans la voiture qui l’attendait, tandis que le gardien de la paix se plaçait sur le siège et indiquait au cocher le chemin qu’il devait prendre.
L’orage avait cessé, tous les nuages fuyaient au loin vers le nord-est. Le ciel était d’un bleu foncé et tout ensoleillé.
Zoé Lacassade, précédée par son guide, à qui elle ne donnait pas le temps de respirer, descendit l’escalier du quai de la Mégisserie en sautant plusieurs marches à la fois. Arrivée sur la berge, elle se mit à courir vers le bateau, de toute la vitesse de ses petites jambes.
A peine l’eut-elle atteint, qu’elle aperçut Sophie Blanchard debout, toute pâle encore, enveloppée d’un peignoir qu’une des blanchisseuses lui avait prêté, tandis qu’on faisait sécher ses vêtements au soleil.
Zoé la rejoignit, et se plantant devant elle, croisant ses bras, rejetant en arrière sa tête bouclée:
–Malheureuse, lui dit-elle d’une voix qu’elle tentait inutilement de rendre sévère, vous avez essayé de vous tuer!
–Hélas! mademoiselle, murmura Sophie Blanchard, que voulez vous que je devienne?
–Comment! ce que je veux que vous deveniez? fit Zoé sans abandonner sa pose. Comment! ce que je veux que vous deveniez? Je veux que vous rentriez au service de Jeanne et au mien, comme autrefois, parbleu!
–Mo! moi! vous voulez de moi?
