Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Saga de la famille d'Agholi.
La vie de Turkmènes d'Iran, et plus particulièrement de la famille d'Agholi, sédentarisés mais toujours nomades dans l'âme. Un témoignage passionnant.
Plongez dans un récit épique, une évocation haute en couleurs, et découvrez un témoignage qui se lit comme un roman et offre un voyage dans un monde aujourd'hui inaccessible.
EXTRAIT
Il arrive cependant qu’il refuse de soigner certains déments. Non qu’il les craigne ‒ il sait parfaitement maîtriser les furieux et possède à cet effet un assez joli assortiment de menottes, de chaînes et de cadenas ‒ mais il sait très bien que la folie peut avoir des causes bien mystérieuses et qu’il serait sacrilège de vouloir guérir certains cas dont il soupçonne l’origine divine. Par contre il n’hésite jamais à croiser le fer avec Iblis2 et les divers cheïtans de sa suite habituelle quand ils se sont emparés d’un malheureux.
Il permet volontiers qu’on assiste aux séances d’exorcisme. Mais il exige des spectateurs qu’ils se tiennent immobiles et surtout silencieux.
Après l’avoir installé sur un espace délimité par un cercle tracé du bout d’un bâton, Raïdjabali se met à danser devant son patient. Il tourne et virevolte sur un pied puis sur l’autre, en agitant des grelots et des chapelets de petits os. Il pousse aussi de grands cris effrayants en faisant tournoyer un sabre ou une baguette de fusil. Soudain, au milieu d’un moulinet et bien avant qu’on ait le temps de comprendre son intention, il enfonce son arme dans l’œil du malade ou lui transperce le biceps. Le plus étrange c’est qu’aucune plaie n’en résulte. Raïdjabali assure que c’est le djinn qui a récolté la blessure. Quand les coups ont bien porté, l’esprit s’enfuit et, avant de disparaître complètement, il reste quelques instants dans un angle du plafond, derrière une poutre, invisible, à faire « Piou ! Piou ! » comme un petit poulet.
A ce moment-là, le porkhond tombe à terre. Il sue. Il suffoque. On dirait que le combat qu’il vient de mener l’a épuisé et qu’il est à deux doigts de succomber. Il bave et grogne. Quand il se calme et que son souffle redevient normal, il s’effondre dans un sommeil de plomb dont il ne sort qu’au bout de plusieurs heures.
Ensuite, pour prolonger ou assurer le traitement, il donne un petit sachet de tissu dans lequel sont cousues des « choses ». Le patient doit le porter sur lui, puis le brûler à la fin du septième jour. Si par curiosité on ouvrait le sachet il y aurait de grandes chances de retomber dans la folie, Raïdjabali insiste beaucoup là-dessus.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Alain de Bures est Zootechnicien, il a été actif dans le milieu des ONG en Asie-Centrale, notamment l'ONG française CIDR (Compagnie Internationale de Développement et de Recherche).
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 921
Veröffentlichungsjahr: 2018
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Ouvrage publié avec le concours du
Centre national des Lettres
Paru dans la même collection :
Georges Le Fèvre
LA CROISIÈRE JAUNE
René Grousset
SUR LES TRACES DU BOUDDHA
Couverture réalisée par Anne Bouvier
En septembre 1970 j’arrivais en Iran, plein d’idées reçues et de clichés sur la manière d’être persan. Je m’étais renseigné : une histoire flamboyante, des villes de faïence, du pétrole, des tapis et du caviar, un empereur doré sur un trône de pierreries, un Islam sentant un peu le fagot et le désert.
Ce n’était déjà pas si mal à propos d’un pays dont on ne parlait qu’à l’occasion d’un couronnement ou d’un tremblement de terre. Pour en savoir plus il m’aurait fallu fouiller plus profond et puiser à d’autres sources qu’à celles des médias. Aujourd’hui cette région du monde est beaucoup plus souvent à la une des journaux qu’alors. Sur son avant-scène s’est opéré un des changement à vue les plus spectaculaires de la décennie et les acteurs s’y bousculent encore. Cela mérite qu’on s’y attarde.
Pourtant, comme hier, ce sont toujours les villes qui focalisent l’attention et Téhéran au premier chef. L’Iran des foules grises qui déferlent, l’Iran de la guerre du Golfe, l’Iran des grands religieux, des prisons, des exécutions sommaires ‒ comme autrefois l’Iran du Roi des Rois, des tapis, de la SAVAC, du pétrole et de la cinquième armée du monde ‒ cet Iran protéiforme continue d’occulter son fondement véritable, en laissant oublier ces espaces ruraux dont il est issu depuis si peu de temps et si longtemps à la fois.
Les Pahlavi peuvent tomber et les ayatollahs fulminer : les villages de pisé blond s’enveloppent toujours dans leurs rideaux de peupliers grêles et la vie continue dans les campements enfumés au creux des collines herbues. Sur la steppe torride ou glaciale, selon la saison, s’étire la modulation sanglotante du pâtre et, sur les eaux mortes, glisse la barque plate des marais caspiens. Crépitement du grain sur les aires à battre. Troupeaux blancs d’Azerbaïdjan ; troupeaux noirs de l’Alborz… Et si l’appel du muezzin s’élève par dessus le pâturage ou l’emblavure ce n’est pas parce qu’il faut stipendier un « grand Satan » quelconque mais parce que c’est le soir et que c’est en vérité qu’il n’y a de Dieu que Dieu.
A l’époque où j’arrivais, l’association d’aide aux lépreux d’Iran était en train de mettre en place un programme de réhabilitation des anciens malades. Elle avait requis pour cela les services d’une O.N.G. Française, la Compagnie Internationale de Développement et de Recherche (C.I.D.R.) dont je faisais partie en tant que zootechnicien.
Sur près de quarante mille hectares situés dans une région de steppe et de montagne, au Nord-Est du pays, non loin de la frontière soviétique, fut lancé le projet Behkadeh dans lequel les anciens lépreux, mêlés à des éléments de population n’ayant jamais contracté cette maladie, devaient retrouver un courant de vie normal hors du ghetto des léproseries.
Là se côtoyaient toutes les races et les ethnies d’Iran : Azeri, Baloutch, Kurde, Guilaqui, Fars, Barbari… Mais si deux blocs linguistiques s’y pouvaient distinguer ‒ turc et persan ‒ il restait à ces gens bien peu de choses de leurs origines. Rejetés par leurs villages et leurs communautés, ils étaient tous passés par le moule effroyable de la léproserie où beaucoup avaient végété dans l’oisiveté la plus dégradante jusqu’à n’être plus qu’assistés et mendiants.
C’est avec ce matériel humain dont plus personne ne voulait que furent fondés des villages et défrichés des champs et que fut créé Behkadeh.
En 1970 les vergers produisaient déjà et les luzernières ondoyaient là où, de mémoire humaine, il n’y avait eu que cailloux et broussailles rêches. On venait de célébrer, en août, le premier mariage entre un ancien malade et une « bien portante ». Pendant plus de six années je devais voir prospérer cette entreprise.
Aujourd’hui, malgré la révolution et les résonances qu’eurent là aussi les événements récents, Behkadeh continue d’exister. Et si beaucoup de choses y ont changé, si certaines réalisations n’y ont pas eu de suites, si des expériences qui nous tenaient à cœur n’ont pas été poursuivies, il n’en demeure pas moins évident que la seule et primordiale réussite fut celle qui a effacé la marque d’infamie apposée par la lèpre sur ceux qu’elle avait touchés. C’est en hommes et non en lépreux que les gens de Behkadeh ont parlé, agi et ont assumé leurs paroles et leurs gestes pendant ces dernières années.
Cependant, Behkadeh, cette expérience humaine si pleine et si enrichissante fût-elle, n’est pas mon propos ici ‒ bien que c’en soit la toile de fond. Je ne me sens ni de taille, ni autorisé, à développer ce qui fut avant tout une aventure collective, menée par des Français, des Hollandais, des Indiens, par des Iraniens bien sûr, mais aussi par ces familles de bien portants et d’anciens lépreux qui s’y trouvèrent impliqués totalement et y vécurent en dignité.
* * *
Un matin, deux ou trois jours après mon arrivée, alors que je prenais doucement les mesures de ce qui m’attendait, on me présenta un homme. Proche de la cinquantaine, un peu enveloppé, il avait la face large et glabre, des yeux très clairs et bridés qu’affectait un léger strabisme. (Je devais me rendre compte plus tard qu’il n’y voyait pratiquement pas de l’œil droit.) Il portait sur son crâne rasé une énorme toque évasée en astrakan noir. Il n’était pas lépreux.
Je le revois. Il se tenait devant moi, planté pesamment sur ses jambes courtes, impassible et muet, indéchiffrable. Une carabine lui tirait l’épaule en arrière et sa main, très brune, aux ongle très blancs, tripotait les lanières d’un fouet à manche court luisant d’usage.
Ce jour-là, je ne lui ai rien dit. Qu’aurions-nous pu échanger ? Je le rencontrais pour la première fois et ne parlais pas encore le persan. Je lui ai souri en lui serrant la main pendant que mon truchement expliquait que l’homme se nommait Agholi, qu’il était responsable de la garde montée et que son village d’origine se situait à quelques kilomètres de là. On m’expliqua aussi qu’il serait pour moi le meilleur guide dans mes futures tournées sur le territoire du projet ou à l’extérieur de ses limites. De toute façon, je l’aurais constamment à ma disposition, puisque le gardiennage dépendait de la section élevage.
Agholi ! S’il fut mon guide !
De lui je devais apprendre à monter à cheval, à maîtriser un étalon pour le travail, la guerre ou la parade. Avec lui je devais apprendre les forêts, les collines et les montagnes de son pays d’Atrak ; à le percevoir par ses yeux et à l’aimer à sa manière ; à en connaître les tribus, les villages, les plantes, les animaux sauvages ; à goûter aux chevauchées, aux journées de chasse, aux nuits de bivouacs et au vent de la steppe turkmène.
Aussi j’abandonne Behkadeh à qui voudra bien s’en saisir. S’atteler à l’étude de ses aspects sociaux, médicaux, techniques, économiques et politiques, donnerait à coup sûr un livre bien plus gros et bien plus savant que celui-ci.
J’ai préféré laisser filer ma plume et mon esprit vers Agholi, ses fils, ses filles et sa tribu, devenus miens ; vers ces Turkmènes d’Iran dont on n’a dit que peu de choses et dont on dit encore moins à présent.
Je n’ai rien changé à la toponymie des lieux ni aux noms des gens que j’évoque. Ceux dont je parle et qui parlent ici sont vivants ou ont vécu. Il en va de même pour les événements rapportés dont seule la chronologie a été un peu bousculée mais qui sont tous authentiques dans leur insignifiance journalière et domestique, dans la gaieté, dans le drame, dans l’intimité et la tendresse, dans la violence.
Pour l’heure, rien ne parvient plus de cette région.
Il y a peu, ces pages étaient d’actualité ; elles sont à présent témoignage d’une époque.
Les Turkmènes d’Iran, comme ceux d’Afghanistan, comme ceux d’U.R.S.S., avec les autres peuples pétris de leurs déserts, de leurs montagnes, de leurs horizons sont à nouveau sous le boisseau. Dieu sait quand et comment ils s’en sortiront.
Que seront-ils alors devenus ?
A. de Bures
à Khalimé, fille de Raïdjab, née à Behkadeh une nuit de décembre en 1977, à ses frères et sœurs à venir.
Une fois, à minuit, pendant que je dormais, vinrent quatre cavaliers. « Debout ! me dirent-ils, nous venons t’annoncer la chance de ta vie !
Les hommes sont là, viens les voir ! »
MAKHTOUM GHOLI FARAGHI (1730-1800 ?)
La famille d’Agholi à cette époque-là :
Agholi, le père (entre 55 et 60 ans) et Edjé, la mère (entre 50 et 55 ans).
Les enfants, par ordre d’âge :
Ghorban Gol (29 ans), mariée à Niaz Mohammad.
Raïdjab (27 ans), marié à Golsenem, puis à Ghorban Gol (la petite).
Ghorban Mohammad (21 ans), marié à Ogholdoné.
Youssef, décédé en bas âge.
Oraz Mohammad (18 ans), marié à Oraz Beka.
Nourdjon (16 ans), étudiant.
Ali (13 ans).
Nour Beka (11 ans).
Nourdjemal (10 ans).
Wali (9 ans).
Ené (4 ans), dite Bibi Djemal, « Princesse chérie ».
Les petits enfants :
Ogholsafar et Noubi (6 et 4 ans), filles de Ghorban Gol et de Niaz Mohammad.
Djommé (1 an), fils de Ghorban Mohammad et d’Ogholdoné.
Djamchid (naissant), fils d’Oraz et d’Oraz Beka.
Ce matin, tout allait bien. Golsenem a mis la lessive à tremper et a cassé le bois pour faire chauffer l’eau. Et puis ça l’a prise, comme d’habitude, d’un seul coup. C’est Oraz Beka qui l’a trouvée, allongée par terre derrière la maison.
Maintenant elle est toute raide et blanche, l’œil fixe, muette, les dents serrées. On lui a passé au cou le fil de coton qui retient la formule coranique cousue dans un petit sachet triangulaire. On lui a enlevé ses voiles et son hennin. Ses quatre nattes libérées s’étalent sur le coussin, noires et luisantes, plus noires encore d’encadrer ce visage livide.
Edjé s’est tout de suite installée auprès d’elle, silencieuse et grave. Son flegme et la solidité de son expérience ont rassuré la poignée de filles et de brus désemparées. « Mère », dans de tels cas la vieille femme l’est plus que jamais. Sur le front de la malade, ses grandes mains précautionneuses déposent des compresses qu’elle rafraîchit constamment. Et elle attend. Elle sait qu’il faut attendre, que cela cessera, que le sommeil viendra détendre ce corps raidi, libèrera cet esprit muré dans la catalepsie. Mais elle attend aussi la secousse, la vague qui déferlera en faisant jaillir de ces lèvres exsangues un long cri d’angoisse animale. Alors elle aura besoin de toute sa force pour prendre sa bru aux épaules et la maintenir allongée.
Elle sait aussi que Golsenem est seule au monde en cet instant, ne sentant pas plus les compresses posées sur son visage qu’elle n’entend les petits sanglots courts qui se bousculent dans la gorge de Nourjemal. L’enfant, fascinée, bouleversée, assiste au combat immobile de sa belle-sœur. Un combat pour qui ? Un cri vers qui ?…
* * *
Dans la pièce voisine Raïdjab a laissé refroidir son thé. C’est la femme de son frère Oraz qui l’a servi, sans mot dire, le voile tiré sur sa figure. Puis elle a rejoint la mère auprès de la malade. Raïdjab est resté seul.
Soudain le cri est monté. Rauque d’une douleur indicible, il a rempli la maison. Nourjemal a voulu fuir, mais la vue de son frère, sombrement assis devant son thé froid et son sucrier plein de mouches, l’a fait reculer et se réfugier aux pieds de sa mère.
Raïdjab est seul à nouveau. Son doigt, inconsciemment, gratte la croûte poisseuse que fait un raisin sec écrasé sur le feutre. Son regard s’attarde sans le voir sur le massacre de cerf, où pend un attirail de fusils, de cartouchières, de jumelles et de couteaux de chasse.
Le thé est tout à fait froid à présent, imbuvable : « Pfah ! », avec un goût fade de tisane. Le bol tinte sec sur le plateau et s’y renverse.
Une rage sourde le mord au cœur. Bientôt, Agholi, son père, reviendra de sa tournée. Le soir va rassembler toute la famille dans cette pièce. Il y aura de nouveau un conciliabule pesant entre ses parents, des soupirs, des hochements de tête devant les cadets muets. Et il sera là, lui, à essayer de se justifier, de se disculper… Et de quoi ? Est-ce sa faute si Golsenem est toujours malade ? Si un rien la plonge dans l’hystérie ? Si elle n’a toujours pas d’enfant après cinq ans de mariage ?
Edjé est entrée. Toute sa masse s’écroule près de l’endroit où, l’hiver, on installe le poêle. C’est son coin en toutes saisons. Elle s’y tasse, en grosse boule lasse, avec un gémissement d’inquiétude et de fatigue. Elle abrite Djommé contre sa poitrine ô combien maternelle. Djommé, c’est le fils de Ghorban Mohammad. Son père et son grand-père rentreront tout à l’heure. Doucement, elle caresse la tête rasée du petit où les cheveux qui repoussent font un velours noir et dru.
Raïdjab ne dit rien. Il noue et serre autour de son poing la lanière d’un fouet. Depuis ce matin il rumine cette envie d’être là et de n’y pas être. De fuir et de rester. Il n’est pas allé voir sa femme depuis qu’elle est tombée. Il n’a pris aucune nouvelle la concernant, mais il n’a pas pu partir.
En ce moment il déteste Golsenem. Il la déteste pour ses éternelles indispositions, ses maux de reins, ses maux de tête et cette malédiction qui la terrasse de temps en temps. Il la déteste pour cette entrave, cette chaîne qu’elle met à son orgueil, à son droit d’être père, à son confort, à sa liberté.
Pourquoi cette injustice ? Pourquoi cela lui arrive-t-il à lui ? Pourquoi est-il touché là précisément ? Ghorban Mohammad a eu un fils en moins d’un an. Cependant sa femme ne vaut pas Golsenem ‒ et de loin ‒ pour ce qui est de tenir une maison, préparer un repas… Les plus jeunes vont rentrer de l’école, les hommes ne tarderont guère à présent… Il ne faut pas qu’il soit là !…
Je vais à Kourbaba1 !
Il s’est dressé d’un bond et a lancé cette décision à sa mère. C’est tout juste si elle a hoché la tête pour lui répondre.
* * *
Du cairn de galets où il sommeillait, un vautour s’est levé à notre approche. Il n’est plus qu’une petite croix noire au plus profond du ciel. Aujourd’hui les montagnes ont leurs couleurs d’après la pluie. Elles font, au très loin, leur ronde bleue familière autour de l’enchevêtrement des collines nues.
Les lorgnettes fouillent l’immensité du paysage. Elles accrochent au passage la pente gypseuse d’un mamelon où le soleil met une étincelle. Elles suivent, au flanc d’un ravin, les sentes parallèles gravées dans le sol par les troupeaux. Elles s’arrêtent un instant sur la silhouette baroque d’un dromadaire à la pâture, débusquent un couple de gazelles ou un renard gris couleur d’épine, puis elles se fixent tout au bout, à la cime d’un mont.
Un peu sur ma gauche, en contrebas, un troupeau s’étale. La grosse chaleur passée, les bêtes, noires et brunes, recommencent à paître. Le son de leurs clarines monte jusqu’à nous et la tyrolienne du berger s’envole à la poursuite du vautour.
Nos chevaux, le nez dans leurs musettes, mâchent solennellement leurs picotins.
Il fait beau. Les nomades sont loin de nos pâturages. Appuyé contre le cairn qui marque la limite des terrains à protéger, je resterais bien là, à ne rien faire d’autre que me remplir de cet espace déployé, de cette solitude rousse dans le vent et le soleil. A mon côté, Raïdjab semble dormir, allongé sur le dos. Il a mis les mains sous sa nuque et avancé son bonnet hirsute sur ses yeux. Le fusil repose en travers sur son ventre.
‒ Ho ! Raïdjab !
‒ Mhhh !
‒ Tu dors ?
‒ Non !
Il s’est redressé, a repoussé le bonnet et me décoche son sourire de carnassier.
‒ Tu es fatigué ?
‒ Fatigué ? Moi ?
Il n’en a pas l’air : le bonnet prend un angle canaille et une mèche noire, en croc, vient aussitôt barrer son front.
‒ Qu’as-tu fait la nuit dernière ? Ton père était inquiet ce matin. Il m’a dit que tu n’étais pas rentré depuis deux jours. Je te pensais à Kourbaba, avec Ghorban, mais ton frère m’a détrompé à son retour.
Ses yeux verts tournent au gris.
‒ C’est bien Agholi ça ! Toujours à courir après moi ! Qu’est-ce que ça peut lui faire que je sois rentré ou pas ?
‒ Il aurait pu t’arriver quelque chose. Je ne sais pas moi… une chute de cheval, un accrochage avec les nomades…
‒ Pffftt !
‒ … Tu étais à Inché Bâlâ2 nest-ce pas ?
‒ Oui…
J’aurais dû m’en douter. Voici bientôt trois mois qu’à intervalles plus ou moins réguliers il s’échappe vers Inché Bâlâ, chez les Kurdes. Là, pour de furtives étreintes il va retrouver Zahra, la trop célèbre. L’animal !
‒ Toujours Zahra ?
‒ Toujours !
Son œil s’est rallumé et son sourire a reparu, gouailleur
‒ Tu devrais faire attention quand même, son mari finira par s’en rendre compte.
‒ Raïdjab Ali ? … Il est bien trop bête ! Il suffit d’attendre qu’il s’absente une minute ou deux et hop ! Zahra est experte, elle sait s’y prendre ! C’est vite fait, crois-moi !
Je ne dois pas avoir l’air bien convaincu car il continue un rien cynique :
‒ Tu sais, Raïdjab Ali et moi étions ensemble à Routchân pendant notre service militaire. Alors quand je vais à Inché c’est chez lui que je descends. C’est normal quoi ! Je lui dis que je suis venu acheter des fers pour mon cheval, une bouilloire ou de la corde à tapis, n’importe quoi. Et j’arrive assez tard pour qu’il me retienne pour la nuit. Hier soir c’était son tour d’eau. Il est resté dans son champ jusqu’à l’aube. Bien sûr il a fait venir son père pour me tenir compagnie, mais ce vieil âne a dormi comme un mort ! Sans mentir ce fut une belle nuit !
… Et puis je ne suis pas le seul à « voir » Zahra. C’est une mauvaise femme qui n’était même pas vierge quand Raïdjab Ali l’a prise !
‒ Tiens donc ! qu’en sais-tu ?
‒ Tout le monde le dit… et c’est sûrement vrai. Elle vient de Zard. Dans ce village elles sont toutes comme ça. Les Kurdes n’ont pas de tenue et Raïdjab Ali n’est pas un « vrai homme ». Aucun Fars n’est un « vrai homme » !
Bien que l’infortuné Raïdjab Ali soit indéniablement kurde ‒ comme sa volage épouse ‒ le voilà catalogué Fars3. Et dans ce mot vient se glisser, à peine voilé, le dédain que Raïdjab et les siens ont pour tout ce qui est chiite.
Les musettes vides pendent au museau des chevaux. Raïdjab se lève, les en débarrasse. Il se rassied à côté de moi, le menton posé sur les genoux que ses deux bras enserrent.
La lente métamorphose du jour en soir s’accomplit insensiblement sous nos yeux. Le ciel là-bas vers l’est prend des teintes de bief profond, les collines se hérissent et se creusent d’ombres vineuses. Je reprends, suivant mon idée :
‒ Et Golsenem ?
‒ Quoi Golsenem ?
‒ Eh bien oui : sait-elle ce que tu vas faire à Inché Bâlâ ?
‒ Elle le sait ! … Mais que veux-tu… elle est toujours malade. Quand ce n’est pas le dos qui lui fait mal c’est son ventre ou son cœur. Ou alors elle tombe comme l’autre jour…
Il plaide. Evidemment à l’écouter, tout est de sa faute, à elle. Je me risque :
‒ Raïdjab… écoute-moi, je voudrais te poser une question. Excuse-moi c’est une question difficile, mais nous sommes seuls et puis je suis ton ami… je peux ? … c’est à propos de Golsenem.
‒ Dis ! …
Il est attentif, sur le recul quant à ce qui va suivre. J’ai détourné mon regard. La question me brûle les lèvres, je la sais tellement indiscrète. J’ose pourtant :
‒ Depuis quand ne l’as-tu pas touchée ?
‒ Depuis deux mois !
Il m’a jeté sa réponse avec rage, comme un défi. Puis est retombé, barricadé, le front bas, le regard perdu vers les montagnes.
‒ Pourquoi… dis… Raïdjab ? Cette Kurde est donc mieux qu’elle ?
‒ Ah non !
Le voilà redressé : Ah, mais non ! Comparer cette putain à Golsenem ! Ce n’est pas sa femme qui irait, comme l’autre, avec le premier venu. Golsenem est fidèle. Par le Coran il le jure ! Sur elle peuvent s’appuyer sa mère et la maison de son père. Sans honte !
‒ Alors ? Pourquoi ? … Tu ne l’aimes plus ?
‒ Je l’aime bien sûr… Pourtant je ne l’ai pas choisie. Il y avait à Ammand des filles qui me plaisaient davantage. Mais Ghouvi, son père, était l’ami du mien… Il ne nous l’a pas vendue trop cher : ça les arrangeait tous les deux. Je crois que Ghouvi devait de l’argent à Agholi… Et puis j’étais jeune, trop jeune pour donner mon avis. Ensuite on s’est aperçu que Golsenem était malade en dedans ‒ ça tu le sais ‒ qu’elle ne pourrait jamais avoir d’enfants.
Pendant quelques minutes il fait rouler d’une de ses paumes à l’autre un petit galet rond qu’il vient de ramasser entre ses pieds et s’absorbe dans le jeu du caillou. Puis il reprend, comme pour lui-même :
‒ Je l’aime oui ! Puis, me regardant tout à coup bien en face, … mais je voudrais bien en prendre une autre, tu comprends ?
Si je comprends !
En vérité il ne fallait pas être grand clerc pour deviner son désir d’assurer sa descendance par de secondes noces. Agholi et moi, comme d’autres, nous attendions bien à ce qu’un jour il finisse par s’ouvrir à quelqu’un de son entourage. Cependant j’étais à cent lieues de penser que le moment venu il ferait de moi son confident. Et c’est cela qui me laisse décontenancé, mais avec soudain au cœur comme une étreinte chaleureuse.
Certes, je l’ai un peu poussé dans cette direction, mais il s’est laissé porter par mes questions. En y répondant, Raïdjab ne m’a-t-il pas, en quelque sorte, autorisé à le mener jusque là ?
Mais non ! J’ai tort de vouloir chercher ici je ne sais quel processus. Il n’y en a pas. C’est mieux que cela et c’est beaucoup plus simple :
On travaille, on vit, on chevauche, dort, mange côte à côte. Il n’est pas de jour où l’on ne soit ensemble. Et les années alignent leurs saisons sans que l’on se rende compte réellement de l’amitié qui peu à peu cristallise. A notre insu, le visage, le sourire, la voix, le caractère du compagnon, sa façon d’être, nous deviennent indispensables. L’apparente banalité du quotidien a occulté le minutieux apprentissage que l’on a fait l’un de l’autre. Et un jour, presque fortuitement, parce qu’elle était depuis longtemps présente, immanente et active, l’amitié devient évidente, se nomme et s’impose. Alors cette révélation ne se fait pas sans quelques remous de l’âme et me voilà ému, simplement.
Raïdjab a pris ses jumelles et balaie l’immensité. Je sais qu’il ne dira plus rien. Il faut laisser passer sur nous le vent du soir que les armoises embaument, laisser couler entre ses doigts la terre sèche et graveleuse… Saisir cette occasion de se taire.
1 Poste de garde. Etymologiquement : le vieux père aveugle.
2 Inché le haut.
3 Persan.
La nuit, la haie de peupliers n’est plus qu’un friselis sous le déploiement de la voie lactée.
Les enfants ont étalé leurs cahiers et leurs livres autour de la lampe à pétrole. La lumière chaude se répand sur le rouge du tapis de feutre. Elle fait éclore dans l’ombre quiète les trois visages de ces enfants et la blancheur des pages. Redressés sur leurs coudes ou le buste relevé par un coussin, ils tracent à gros traits les virgules compliquées de l’alphabet arabe. Le léger grincement de leurs calames de roseau vient souligner le calme de la soirée. « Plop ! » fait parfois la mèche de la lampe ; « Ting ! » le verre brûlant heurté par le vol pelucheux d’un sphinx. La porte est grande ouverte sur la nuit murmurante où l’on entend rêver les chevaux au piquet.
Edjé, dans son coin, a étendu devant elle ses jambes lourdes. Sur le bout de ses pieds elle a posé un petit oreiller. Ené est arrivée de la pièce voisine, traînant un matelas de coton piqué et une couette à sa taille. Puis, le plus gravement du monde (à quatre ans on sait déjà faire les choses sérieuses) elle a tout disposé sur les jambes de sa mère. La couche prête, elle s’y est allongée, tirant sur elle la couverture.
Edjé l’a bercée doucement, faisant osciller la pointe de ses pieds de droite à gauche en chantonnant « Mhh-mhh… Mhh-mhh… » Et la petite fille s’est endormie.
Agholi n’a gardé sur lui que son pyjama « de dessous » et sa chemise à pans flottants. Sa corpulence est ainsi plus à l’aise. Il a mis son telpek1 noir sur la gueule du fusil et pendu l’arme à l’andouiller de cerf. Sans sa haute coiffure il paraît encore plus rond. Plus rond aussi son crâne rasé de frais où il a replacé, bien en arrière, la petite calotte brodée. Il a copieusement dîné et bu le dernier thé de la journée. Maintenant, appuyé du coude sur un gros coussin qu’il écrase, pieds nus, détendu, il contemple en silence les trois écoliers.
Lui, il ne sait ni lire, ni écrire. Le persan lui est une langue presque étrangère. Quand ils vivaient tous à Ammand, seul Raïdjab, en tant qu’aîné des fils, a reçu auprès d’un mollah quelques bribes d’éducation. Puis ils sont venus à Behkadeh. Aussi, en regardant avec assez de fierté ses deux derniers fils et son avant-dernière fille tirer la langue en s’appliquant sur leurs exercices, ne peut-il se laisser aller totalement à la satisfaction de les voir si studieux. Au fond de lui il y a l’inquiétude du clivage qui forcément se fera entre les cadets et leurs aînés quasiment analphabètes. Contre tout usage établi, ce seront les plus jeunes qui, plus tard, seront avantagés, il le sait.
Ses pensées coulent :
… Hier, le maître s’est plaint d’Ali, avec raison très certainement. Le garçon est bien trop âgé. Dans la cour de l’école, au milieu des autres enfants, on n’a pas besoin de le chercher longtemps : il les dépasse tous au moins d’une tête. On dirait un dindon égaré chez les poulets.
… Ce n’est pas sa faute s’il lui faut rattraper les années passées en polissonnades à Ammand. Quoi d’étonnant si les études ne l’intéressent pas. Lui, Agholi, à treize ans, avait déjà une vie d’homme, des idées d’homme. On aurait bien mieux fait de laisser Ali au village à travailler, garder les bêtes ou à aider son oncle aux champs … Enfin… !
… Au contraire le maître est très content de Nourdjemal. Il voudrait qu’elle aille à Bodjnourd dans deux ans… A quoi bon ! Qu’elle finisse ses deux années ici et puis ça suffira comme ça. Elle restera à la maison. Est-ce que Nour Beka sait lire elle ? … Et puis, dans trois ans, quatre au maximum, elle sera mariée. Pourquoi dépenser de l’argent en lui donnant une éducation qui ne lui servira à rien quand elle aura des enfants et une maison à tenir !
… Pour Wali c’est différent. Il est malin. Mais rien ne presse, il lui reste encore trois ans avant d’avoir six classes. Ce serait tout de même bien que Nourdjon soit encore à Bodjnourd quand il faudra l’y envoyer. A eux deux ils se débrouilleraient mieux… mais, Inch Allah ! … d’ici là bien des choses risquent de changer !
… Dans le fond ce n’est pas mal que les garçons aient de l’éducation. Ils peuvent devenir gendarmes, sergents, ou entrer dans l’administration. Pour les filles, c’est moins important, quoique les Fars, eux, poussent les leurs parfois jusqu’au diplôme2. Ils ont peut-être raison ? … Peut-être, mais c’est leur coutume ! Ici à Ammand ou à Inché Pain3 (et sans doute dans tout le Turkmen Sahra4) il n’y a pas une fille qui ait été plus loin que la sixième classe. A Gonbad ou à Gorgan peut-être : c’est la ville et l’on n’y vit plus comme autrefois. Il doit bien y avoir là-bas quelques filles turkmènes qui ont étudié longtemps… C’est possible…
… Mais de toute façon, pour Nourdjemal, ce sera comme ça, et pas autrement ! Il faudra qu’Oraz Beka lui apprenne bien vite à nouer le tapis. Ça lui fera du bien et lui remettra les idées en place, car pour le moment elle ne pense qu’à jouer et à courir !
Sous l’œil songeur de leur père les enfants continuent à s’appliquer sur leurs exercices de calligraphie et Nourdjemal, un instant redressée pour prendre un peu de recul, fronce les sourcils en contemplant sa page. Cela semble lui plaire.
‒ Tu as fait une erreur !
Oraz, soudain apparu derrière elle, douche tout d’un coup son autosatisfaction. Une ombre d’inquiétude passe sur son visage.
‒ Où ça ? Mais presque aussitôt, furieuse de s’être laissée prendre, son petit poing rageur vient cogner la cuisse dure de son frère, fiche-moi la paix… Tu ne sais même pas lire !
Ça le fait rire. Oraz adore taquiner sa sœur dont il connaît le caractère vif et acide. Ghorban et lui viennent de rentrer du travail. Après les avoir dessellés, ils ont rajusté les feutres sur le dos de leurs chevaux. Leurs chaussures ont grossi le tas de souliers divers qui encombrent le pas de la porte.
En s’affalant contre un coussin, Oraz attire vers lui le poste de radio. Le vieil appareil crachotte et siffle un bon moment avant de capter l’onde floue qu’émet Radio Gorgan. Cette antenne, quelques heures dans la journée et dans la soirée, diffuse des émissions en turc.
Ce sont les chansons et la musique traditionnelle qui font le gros du programme. Avant chaque morceau une voix féminine, au timbre inexpressif, nous apprend que c’est X qui l’adresse à Y. Ces dédicaces ne sont pas sans intérêt, bien au contraire. On les écoute pour y piquer parfois le nom d’un ami, d’un cousin, d’un voisin. On les commente :
‒ Tiens ! C’est pour la fille d’Untel !
Ou bien :
‒ C’est un Yomout celui-là !
Ou encore :
‒ C’est le gros Kamil, de Yamloq, qui envoie la chanson à son frère. Tu sais bien, celui qui travaille à Dané !
La tribu a beau être grande, le cousinage y est serré et on peut espérer reconnaître au passage un nom sur cinq, pour le moins.
Mais ce soir il est trop tard pour les mélomanes. C’est la fin des informations qu’Oraz attrape :
‒ … Bien entendu le Comité espère que ces nouvelles installations rendront plus adapté aux courses l’actuel terrain d’atterrissage de Gonbad-e Kavous. Nous espérons aussi une plus grande participation cette année, ainsi qu’une meilleure qualité des chevaux.
… Comme vous le savez sans doute, la Société Royale Equine, dont son Altesse le Prince Reza Pahlavi est président, prend à cœur le développement et l’amélioration des races chevalines d’Iran. Or le cheval turkmène dans ses trois branches : Tekké, Yomout et Tchénaran, est le plus beau fleuron de notre cavalerie. Il est souhaitable qu’on le connaisse mieux et c’est pourquoi, depuis ces dernières années et pendant les cinq autres à venir, des efforts ont été et seront faits pour que les champs de courses de Gonbad-e Kavous et de Pahlavi Decht soient dignes de ce qui se fait en Europe, et deviennent des places réputées mondialement.
… Quatre semaines de courses sont prévues par saison. Il y aura bien entendu les épreuves courues pour des occasions exceptionnelles, telles celles organisées à Pahlavi Decht le jour anniversaire de la naissance de Sa Majesté le Chah an Chah Ariah Mehr5, Mohammad Reza Pahlavi. Sans oublier la coupe qu’auront à se disputer à Téhéran les meilleurs galopeurs de l’année. Je tiens à signaler que, dès cette année à Gonbad, certains prix pourront aller jusqu’à 500 000 rials.
‒ Je remercie pour nos auditeurs le colonel Iskandar Lechcari qui a bien voulu, ce soir, leur donner ces quelques informations concernant les activités de la Société royale équine, organisatrice des courses dans notre région. Merci mon colonel !
… Et maintenant, chers amis, que vous soyez propriétaires de chevaux ou spectateurs passionnés, je vous donne rendez-vous dans trois semaines sur le champs de course rénové de Gonbad, pour les épreuves du printemps.
… Ici l’Iran. Radio Gorgan ! Ainsi prennent fin nos émissions régionales. Bonsoir !
Raïdjab et Agholi qui, de leur côté, commentaient les menus événements de la journée, ont suspendu leur discussion pour, soudain, tendre l’oreille. Tiens donc ! Le réflexe qui leur aurait fait tourner le bouton du poste, comme à chaque fois qu’il donne de la voix en persan, n’a pas joué ! La radio c’est très bien, (même pour les informations), à condition qu’on y parle turc. Mais si elle se met à faire des roulades emphatiques avec l’accent de Téhéran il est préférable d’écouter Achkhabad6 ! Là-bas au moins, ils ont de la jolie musique, meilleure que celle de Gorgan où tous les barchis7 sont opiomanes… Mais quelquefois, là aussi, il y a des interruptions. Ils se mettent alors à parler pendant des heures de leur coton ou bien ne disent plus rien en turc, ni en persan, mais seulement en russe ! Peut-être en font-ils leur profit, là-bas, bien qu’ils soient tous turkmènes. Ils ont dû certainement apprendre le russe ! Mais nous, comme on n’y comprend rien, il ne nous reste plus qu’à éteindre le poste…
Si Oraz n’avait pas coupé net les longues tirades du colonel Lechcari c’est que le ton important et condescendant qui assaisonnait les rondes phrases moulées dans un persan châtié n’avait pas fait perdre de vue le fond de l’affaire : on parlait chevaux ! Et non d’une de ces quelconques inaugurations de barrage, ni d’une visite rendue à l’Iran par un Emir du Golfe Persique. Ce militaire, si l’on en juge par son nom, n’était pas de souche turkmène. De plus il s’exprimait avec trop d’élégance et de grâce dans la langue officielle. Mais, responsable des courses de Gonbad et de Pahlavi Decht, il parlait chevaux. Aussi sa voix avait-elle été religieusement écoutée.
‒ Vous avez entendu : des prix de 500 000 rials. Jamais on n’en a donné de pareils ! L’an dernier le plus gros a été de 100 000 : c’est le docteur Djahani qui l’a remporté… (Depuis il a vendu son cheval à un général de Téhéran)… 500 000 rials c’est quelque chose ! …
‒ Le prix d’une jeep, rêve Oraz.
‒ D’une jeep neuve, précise Raïdjab.
* * *
La veilleuse donne tout juste ce qu’il faut de lumière pour que Raïdjab puisse distinguer le contour des choses.
La chaleur de ce début de printemps commence à rendre insupportables les couvertures qu’il y a quinze jours à peine on serrait contre soi.
A côté de lui Golsenem dort calmement. Couchée en chien de fusil elle lui tourne le dos. Elle ne s’est pas déshabillée pour se coucher et a gardé son hennin et ses voiles. Sa longue robe fait autour de son corps ramassé un froissement bouillonnant d’étoffe rougeoyante. Un rêve l’agite un peu. Elle geint, marmonne quelques mots, puis reprend son rythme normal de respiration.
Raïdjab, lui, ne dort pas. Un espace de quelques centimètres sépare sa couche de celle de sa femme. Il n’a gardé sur lui que son pantalon de dessous et un tricot de coton léger qui lui laisse les bras nus. Etendu bien à plat sur le dos, ayant repoussé hors du matelas la couette qui lui tenait trop chaud, il réfléchit, n’arrivant pas à oublier cette voix un peu prétentieuse qui faisait sciemment miroiter des sommes mirobolantes.
Vers neuf heures il a quitté la veillée. Les trois écoliers avaient fermé leurs livres, rangé leurs cahiers et s’étaient endormis, un peu au hasard, là où le sommeil les avait surpris. Les parents se préparaient eux aussi à passer la nuit.
Avant de rejoindre Golsenem dans la maison neuve, de l’autre côté de l’enclos, il est resté quelques instants près de l’auge du cheval noir. A son passage l’étalon a henni doucement, comme pour l’appeler. Raïdjab s’est avancé, lui parlant à voix basse avec des mots qui semblent faits tout exprès pour les chevaux ; des mots qui roucoulent et dont les gorges turkmènes sont pleines. Il a cherché de la joue le souffle amical et l’animal a frotté son front contre sa poitrine, jouant du bout des lèvres à happer un pli de la chemise. « Dour ! Dour8 ! » murmurait Raïdjab, et sa main montait depuis ces naseaux de velours tout le long du chanfrein jusqu’au front ; jusqu’à la petite tache blanche en forme de cœur. Il a vérifié pour la forme le nœud de la longe, puis il est rentré chez lui.
Golsenem dormait déjà, ou faisait semblant. Elle avait préparé le couchage de son mari, rempli d’eau propre la carafe et baissé la mèche du lumignon.
A présent la nuit est étendue dans toute sa majesté. Elle est là qui respire derrière la porte. Des chiens lointains répondent à d’autres chiens plus lointains encore. Les grillons et les crapauds se sont tus. La petite chouette ronde qui niche dans un trou sous le toit piaule par intermittence. Golsenem ronflote paisiblement.
Raïdjab ne dort toujours pas. Il a encore sur la main le parfum chaud qu’y a laissé le front du cheval. Il ne sent que lui, comme si toute la pièce en était imprégnée. Et puis cette odeur s’accorde si bien avec le fil de ses pensées… Elles courent sur l’hippodrome de Gonbad, tout claquant d’oriflammes.
… « Cinq cent mille rials ! » disait le colonel… Pourquoi pas ? … Le cheval noir est un vrai cheval… On le connaît dans le pays… C’est le plus beau de tous, de Gollidagh à Dachtek ! … Jusqu’à présent il a toujours gagné, comme à Ammand, dernièrement, pour le mariage du fils de Mehdi Khan. Il les a tous ridiculisés… Gonbad c’est plus sérieux qu’Ammand bien sûr ! Mais le cheval de Nafas Hadji y a bien gagné l’an dernier, deux fois ! Le Noir vaut mieux que celui-là ! Et puis même si ce ne sont pas 500 000 rials, 300 000 ou 200 000 ne seraient pas mal non plus… Il faut s’inscrire, a dit le colonel. Bon, ça ne doit pas être difficile. Hadji Comac me conseillera. Si ça marche il faudra revoir le matériel. Un feutre neuf… Et puis changer ce mors… Trouver un entraîneur… ce serait bien aussi de…
« Pieek ! », fait la chouette à la corne du toit. Mais Raïdjab ne l’entend plus.
* * *
Raïdjab est parti très tôt, à cinq heures. Sans mettre pied à terre, il a heurté mon carreau du bout du fouet. Encore tout poisseux de sommeil, je me suis accoudé à la fenêtre. L’air vif m’a réveillé tout à fait. Les haies du vieux jardin bruissaient d’oiseaux.
Le cheval était équipé, harnaché, chargé de tout ce qui nous avait paru nécessaire pour l’aventure.
Malgré cela, comme si cette charge inhabituelle n’existait pas sur son dos et sa croupe, il dansait sur place, le corps parcouru de frissons impatients et il fallait toute la maîtrise de son cavalier pour l’empêcher de prendre aussitôt la route.
‒ Eh bien ! Il a l’air en forme !
‒ Tu peux le dire : mast9 ! Les Yomouts vont apprendre à le connaître. Tu vas voir !
Raïdjab avait coiffé son telpek des grandes occasions, en astrakan noir, aux boucles plates et brillantes. Partant pour la ville, il avait bien l’intention d’y être à l’unisson de sa monture, digne d’elle, et, beau garçon sûr de lui-même, il y réussissait assez bien. Du cheval ou de son cavalier il eût été difficile de déclarer lequel était le plus mast.
Artoq, un vague cousin venu d’Ammand, ayant décidé d’aligner son cheval à Gonbad, est également là ce matin : on trouve le chemin moins long lorsqu’on le fait en compagnie.
Leurs chevaux sont demi-frères, nés d’une jument de Yamloq de si bonne lignée que son propriétaire n’hésitait pas à lui confier son renom dans les courses du canton. Chose rarissime car l’usage veut que les seuls étalons soient confrontés.
Celui d’Artoq à la haute stature, la longue arrière-main, l’encolure droite et la petite tête des Akhal Tekké. Mais il est plus bas au garrot que le champion de Raïdjab. Sa robe grise lavée d’escarbilles rousses n’a pas l’éclat qui fait rutiler celle, bai-brun, du « Noir »… Mais qui peut rivaliser avec le Noir ?
Lorsque, pour quelques heures, on l’a mis à poil, sa beauté éclate alors comme un chant de joie, un hymne de sauvage sensualité, flamme à l’obsidienne mariée.
Ainsi que tous les pur-sang turkmènes il a cette ligne de cou dégagée, rallongée, que donne l’absence de crinière10. Tout chez lui est élancé, épuré, droit, sculpté par de grands muscles fuselés tendus sur la légèreté de l’ossature. A travers lui se perpétuent l’aérienne élégance et cette grâce ludique qu’ont, sur des prairies d’émeraudes et sous des cieux de lapis, les chevaux des rois, des princes et des héros, figés pour des siècles entres les marges filigrannées des miniatures.
Noire ‒ parce qu’on la dit noire sans s’encombrer de nuances ‒ sa robe l’habille d’orgueil. Sous le pelage ras où le soleil s’accroche, frémit une peau si fine, si délicate, que le moindre frottement, un pli sur le tapis de selle, une sangle mal ajustée, lui sont autant d’offenses. Seule une tache en forme de cœur, blanche comme un pétale posé, marque son front bombé. Et lorsqu’il galope ou allonge son trot splendide, ses quatre balsanes, court chaussées, volent comme deux couples d’oiseaux neigeux se poursuivant à fleur de sol.
Les rênes soudain rendues, l’ont enfin laissé aller. Le Noir a piqué droit vers la route de Soghé. J’en suis sûr : il sait qu’il part pour Gonbad, c’en est bien la direction.
Raïdjab s’est retourné sur sa selle pour m’adresser un dernier au revoir. Sa main, quand il a repris son assiette, est passée sur son visage.
‒ Bismillah11 !
Ils emportent avec eux l’espoir et l’honneur des Goclans du Haut Atrak. Que Dieu les accompagne et leur rende la route agréable !
* * *
Le fils aîné n’avait guère eu de mal à rallier la maisonnée à son projet.
Agholi était gagné d’avance. Pour lui, pas de doute, le Noir a la classe d’un champion. Les autres chevaux, ceux que montent ses fils, celui qu’il enfourche lui-même pour son travail ne sont que des yabous, de bons yabous12 certes, mais seul le Noir est un at13 véritable. Jamais Agholi ne le désigne autrement que par ce titre quasi nobiliaire.
Que le « Kara At » soit inscrit et coure sous son nom ne lui déplaît donc pas. Bien au contraire, l’idée de se voir nommé aux côtés de personnages tels que Tatar Gholi Hadji ou Artoq Ghelitj, bien connus comme propriétaires de chevaux réputés, voilà, bien qu’il n’en montre rien, de quoi satisfaire sa modeste vanité.
Comac Hadji, prévenu, a fait savoir qu’il attendait Raïdjab. Il le pilotera à travers toutes ces démarches nouvelles que l’administration des courses a rendues obligatoires, pour pallier la joyeuse pagaille qui règnait jusqu’à présent sur ces grands rassemblements de cavaliers.
Il a fallu que je mette Raïdjab en congé d’un mois afin qu’il soit libre de son temps. Les nomades ont poussé les vagues de leurs troupeaux vers l’Est, vers leurs pâturages d’été. L’archipel de leurs camps noirs a disparu de la plaine. Caravane après caravane, ils se sont repliés et ne reviendront qu’en septembre. C’est donc sans trop de crainte que j’ai distrait Raïdjab de la troupe des gardes qui veillent à nos limites.
Tout près de Gonbad, dans la mer d’emblavures et de cotonniers qui va jusqu’à la Caspienne, des cousins habitent Congor, là où meurent définitivement les dernières collines. Leur maison servira de base et de boîte à lettres.
Nous avons acheté un feutre neuf. On a lavé le cheval avec du yaourt qu’on a rincé à l’eau claire. Oraz Beka et Nour Beka ont retressé les franges bleues et rouges du djoul14 de parade qui s’étaient un peu défaites. Golsenem a plié deux chemises et un pantalon de dessous dans un grand mouchoir à carreaux. Edjé et Oghol Donné ont cuit les petits pains ronds et dorés au jaune d’œuf, un peu sucrés, ces coltchés qui se gardent tendres très longtemps.
Niaz Mohammad, le beau-frère, celui qui a épousé Ghorban Gol, l’aînée des filles, a laissé son tracteur au garage. Il est allé à Bodjnourd d’où il est revenu dans la journée, grâce à la jeep d’Hadji Ghorban Chaadi. Au bazar il s’est procuré trois jeux de fers complets, une paire de tenailles, deux poignées de clous et un petit marteau. Il est resté deux heures accroupi devant l’enclume, à boire du thé, pour diriger le forgeron afin que les fers soient à la bonne mesure, que les clous ne soient pas rendus cassants par un trop de chauffe. Puis, il a acheté une longe de cinq mètres avec un bon coupon de toile de bâche pour que le Noir ne soit pas mouillé si un jour la pluie du Mazandéran venait à tomber.
Ghorban Mohammad a prêté ses fontes neuves et tamisé l’orge nécessaire aux premiers picotins du voyage. Il prendra soin du cheval clair que Raïdjab monte ordinairement. Oraz et lui le sortiront de temps en temps.
Moi j’ai ouvert ma bourse.
Quant à Agholi, il a suivi ces préparatifs d’un œil faussement détaché : les courses et les expéditions lointaines ont toujours fait s’agiter la jeunesse et il est bon que l’âge mûr fasse preuve de sagesse. Mais cependant que de souvenirs, quelles réminiscences ! Lui, il avait connu les temps aventureux ; l’époque où la valeur d’un homme tenait, beaucoup plus qu’à présent, à celle de son cheval. Raïdjab se rendait-il compte de la façon dont son père l’observait quand il passait d’interminables moments en tête à tête avec le Noir, homme et cheval s’imprégnant l’un de l’autre ? Savait-il qu’Agholi allait s’appuyer sur le petit mur de clôture pour les regarder partir, tous les deux, vers le terrain plat où, depuis quelques jours, avait commencé l’entraînement ?
L’intérêt du chef de famille ne s’était traduit en public que par les menus conseils qu’il donnait çà et là, à l’occasion.
Bien sûr ils connaissaient tous ces préceptes : gare aux eaux qui dorment, vertes et qui puent… Gare aux galops à froid, à l’orge poussiéreuse…
Ils savaient tous peu ou prou enchaîner les uns aux autres les gestes millénaires et les précautions immémoriales qu’évoquait le père :
‒ Attention aux feutres trop tôt levés du dos d’un animal qui sue… Attendre, pour remettre le cheval au piquet après la course, qu’il ait pissé…
Mais il y avait là l’occasion de se replonger jusqu’au cœur dans le terreau de leurs traditions et les soirées n’étaient plus assez longues pour parler de cela et en reparler encore.
Puis à la veille du départ Raïdjab a réparti dans les poches des fontes le baluchon à carreaux, les petits pains ronds et doux, le vieux bonnet de tous les jours, les tenailles, les fers, les clous et le petit marteau, un paquet de thé, du sucre, la bouilloire à long col, deux petits bols et son poignard. Il a attaché la longe neuve à la bricole graissée la veille, serré sous sa chemise le pécule que je lui avais fourni et a attendu, sans trop dormir, que la nuit s’efface, partageant les agitations d’un mauvais sommeil avec Artoq que la fin de l’après-midi avait vu arriver.
Les heures coulèrent lentement, trop lentement. Les deux étalons, entravés à dix mètres l’un de l’autre, trouaient le silence par les défis qu’ils se lançaient d’instant en instant. Comme s’ils avaient compris que, d’ici peu, ils seraient concurrents. Lorsque, dans le matin bleuissant, retentit le premier appel à la prière, Raïdjab et Artoq étaient déjà en selle et toute la famille sur le pas de la porte.
Quelques instants plus tard, je les regardai disparaître derrière la haie de peupliers, puis réapparaître à son bout. Ils n’étaient plus que deux points noirs au loin de la route quand la rondeur des collines caressées par l’aube me les cacha définitivement.
1 Haute toque d’astrakan.
2 Baccalauréat.
3 Inché le bas.
4 Le pays des Turkmènes, étymologiquement : le Sahara des Turkmènes.
5 Roi des rois Soleil des Ariens, vieux titre impérial pré-islamique repris par Mohammad Reza Chah.
6 Capitale de la R.S.S. de Turkménie.
7 Musiciens, bardes.
8 Du calme !
9 Se dit d’un homme ivre ou d’un animal en rut. Ici Raïdjab veut dire en pleine forme.
10 Ceci est dû au feutre qui recouvre en permanence le cheval et empêche le poil de pousser.
11 « Au nom de Dieu ! » Formule qui prélude à chaque action notoire de la journée.
12 Cheval de travail et de guerre (sommier).
13 Pur-sang.
14 Sorte de tapis de selle, très ample, qui couvre largement les flancs et vient se croiser par deux bandes sur le poitrail, comme un surfaix.
Lorsque Raïdjab débarqua ce matin de la camionnette rouge, seuls les femmes et Wali étaient à la maison. C’était le neveu d’Hadji Comac qui nous ramenait notre homme.
« Brûlé ! Il est brûlé ! » s’exclama Edjé en joignant les mains, considérant d’un air mi-joyeux, mi-catastrophé, la figure de son fils. Noircies de hâle, ses joues amaigries n’avaient visiblement pas connu le rasoir depuis longtemps. Il rapportait du linge à laver, noué dans un vague chiffon. Golsenem en fit le tri du bout des doigts, tandis qu’autour d’elle le gynécée poussait des cris de dégoût amusé à l’apparition de chacune de ces petites horreurs qui auraient fait honte à un nomade. Voici quinze jours que le fils aîné était parti pour Gonbad et son retour impromptu suffisait à mettre la famille en joie.
Le neveu du hadji1 se tenait à l’écart, adossé nonchalamment au capot de la camionnette. Il dissimulait son regard bridé de Yomout sous le bord rabattu d’un chapeau en paille claire. Les mains enfoncées dans les poches de son complet-veston caca d’oie, il observait ces effusions sans laisser voir sur son visage d’asiate quel sentiment était le sien en ce moment. Il accompagnait Raïdjab parce que son oncle le lui avait demandé, c’était tout.
On dépêcha Wali pour me prévenir.
Quand j’arrivai devant la maison, Raïdjab calait un dernier ballot de fourrage sur la camionnette.
J’eus droit aux embrassades. A nous voir on aurait pu croire Raïdjab de retour d’un long et très aventureux voyage (de la Mecque pour le moins). Il m’expliqua la raison de ce retour inopiné :
‒ A Gonbad, impossible de trouver de l’herbe ! C’est cultivé partout, du blé, du tournesol, du coton. A part le bord des pistes ou le creux des canaux d’irrigation, il n’y a pas d’endroit pour faire pâturer les animaux. Ceux qui ont du fourrage l’ont fait venir de plus haut et, s’ils le vendent, c’est très, très cher. Surtout ces temps-ci, avec tous ces chevaux qui sont venus pour les courses.
Ah ! Mon frère ! Ta place est vide là-bas ! Si tu voyais ça… tous ces chevaux !
J’imaginais assez bien. A l’en croire toute la cavalerie d’Iran galopait à Gonbad. Son enthousiasme faisait plaisir à voir. Et que de choses avait-il à raconter ! Raïdjab nous était revenu ‒ amaigri et hirsute sans doute ‒ mais en bien meilleure forme que deux semaines auparavant et si le cheval se trouvait dans de semblables dispositions…
Le Noir ? Il allait bien. Très bien ! Il était « mast », on ne pouvait mieux dire. La veille, sur le champ de courses où Raïdjab le menait un jour sur deux, il avait laissé les autres loin derrière. Dès son arrivée à Gonbad-e Kavous, piloté par Hadji Comac, Raïdjab l’avait fait inscrire au livre des pur-sang turcomans. Mesuré, palpé, ausculté, photographié, on lui avait aussi regardé les dents et les parties génitales.
‒ Comme à moi quand je suis allé faire mon service militaire ! commenta Raïdjab, visiblement impressionné par le sérieux de cette procédure.
A cette occasion, certains juges n’avaient pas caché leur admiration devant un Tekké de cette classe, et un général ‒ ou un colonel peu importe ‒ avait essayé de l’acheter. Espérant fléchir le refus de Raïdjab, il avait cherché un allié chez Aïd Morad.
‒ Aïd Morad ?
‒ Mon séïs pardi ! Il entraîne aussi les chevaux d’Hadji Comac !
Laissant courir son enthousiasme, Raïdjab me décrivit ce « Maître »
à qui l’on obéit sans discuter. Devant sa maison au bord du fleuve Gorgan, on pouvait voir, paraît-il, jusqu’à cinquante coursiers à l’entrave. Là campait en permanence une petite cour, attentive aux ordres et aux conseils que le séïs prodiguait du haut de sa véranda encombrée de selles, fontes, feutres et autres pièces de harnachement. Je devais, plus tard, rendre visite à ce personnage et convenir que cette description n’exagérait nullement la révérence et le respect avec lesquels on recevait le moindre de ses mots, la moindre de ses remarques touchant à l’entraînement, au harnachement, au régime et à la médication des chevaux.
Cet Aïd Morad avait des liens de parenté avec le hadji qui avait aidé Raïdjab. Leurs mères étaient sœurs, je crois. Ce dont je suis certain, c’est que l’un des fils du hadji était le gendre du séïs. Bref, sans entrer plus profond dans les méandres de ces filiations et alliances, Raïdjab me fit comprendre qu’introduit par Hadji Comac auprès d’Aïd Morad nous pouvions espérer de notre entraîneur un regard et des attentions plus particulières à l’égard de notre étalon.
Or donc, ce dernier possédait maintenant sa carte d’identité :
‒ Comme un homme, avec sa photographie en couleurs !
Il faisait très officiel ce petit dépliant bombardé de tampons, frappé de l’emblème de la Société équine (une silhouette archaïque de cavalier, sans doute inspirée par « l’Art des Steppes »). La photo n’était pas très bonne, et il ne fallait pas trop chercher à reconnaître notre cheval dans cette forme aubergine sur fond pistache. Mais tout figurait sur le document même le nom de l’animal, alors qu’à ma connaissance il n’en avait aucun à son départ pour Gonbad.
‒ Kara Mach ! c’est écrit là… et à côté c’est le nom de mon père : Agholi Cheikh !
‒ Agholi Cheikh ? Cheikh ? Depuis quand ton père porte-t-il ce titre ? Il s’est fait mollah ?
Cette idée fit rire Raïdjab.
‒ Mais non ! Je t’ai déjà dit que nous sommes du clan des Cheikhs ! J’ai préféré faire marquer ce nom plutôt que Frouzech. Frouzech, c’est celui que nous a donné le fonctionnaire qui établissait les cartes d’identité. Il y a longtemps, quand le Chah a donné l’ordre que tout le monde en ait une, moi j’étais tout petit. Mon père avait aidé l’employé du gouvernement à faire son travail en le conduisant dans tous les villages autour d’Ammand : à Gollidagh, à Inché Païn, à Inché Bala, à Gharnawo, à Ghazenghaïe… Partout !
Quand cet homme a voulu faire la carte de mon père, Agholi n’a pas su quoi dire. C’est normal, les noms de famille n’existaient pas. On disait : Raïdjab fils d’Agholi et Agholi fils de Ghouvi. Alors le fonctionnaire qui se nommait Firouz lui a donné son prénom comme nom : Firouzé. Plus tard, quand on a refait la carte, celui qui s’en est occupé a dû mal lire, ou alors c’était peut-être mal écrit. Si bien que Firouzé est devenu Frouzech sur la carte neuve. Voilà !
… Agholi Cheikh c’est mieux, on le connaît surtout sous ce nom. Et puis, quand Kara Mach gagnera, on criera dans les hauts parleurs qu’il est à Agholi Cheikh. Ainsi tout le monde saura que c’est un cheval Goclan.
Voilà qui était clair. Mais ce nom subitement attribué au Noir, que voulait-il dire ? Qui le lui avait donné ?
Depuis que nous avions regroupé nos finances Raïdjab et moi pour acheter l’étalon, Agholi l’avait appelé ainsi dans le secret de son cœur. Kara Mach : La Graine noire ! Le nom était beau.
Le père de Mehdi Khan et d’Hadji Gorban Chaadi possédait, autrefois, un grand tekké noir comme celui-là : le premier Kara Mach. Agholi avait, à cette époque, dix ou douze ans et c’est à lui qu’on le confiait pour le faire courir aux noces et aux fêtes. C’est en souvenir qu’il disait Kara Mach pour le Noir…
Mais peut-être était-ce bien plus qu’un souvenir ?
Pourquoi ce cheval si farouche, voire dangereux, envers tout autre que Raïdjab et moi qui le montions d’habitude, venait-il si docilement, si rapidement, si spontanément vers sa main tendue ? Quelque chose passait entre eux dont cependant le père n’abusait pas. Mais en son for intérieur il n’était pas loin de croire qu’en ce nouveau Kara Mach celui de sa jeunesse était revenu et avait choisi sa maison pour l’honorer de sa présence. La vie n’est faite qu’apparemment de hasards et un cheval n’est pas un animal comme les autres2.
Pendant que Raïdjab, à Behkadeh, se procurait de quoi l’entretenir convenablement, le Noir était resté à Congor sous la garde de Baba et de son frère.
Ils s’étaient donné bien du mal et beaucoup de travail pour recevoir leur cousin et sa monture, mais c’est avec joie qu’ils aidaient Raïdjab à s’occuper du cheval. On pouvait compter sur eux. La présence de Kara Mach les flattait, ils l’avaient accueilli comme un prince de son espèce, en lui frottant les naseaux d’une poignée de farine et en remerciant Dieu. Ils allèrent jusqu’à donner un grossier fourrage de roseaux à leurs deux vaches, pour réserver la luzerne à ce bel aristocrate qui pétaradait sans modestie dans leur cour habituellement plus paisible.
La camionnette était chargée depuis longtemps et le neveu du hadji s’impatientait : il était grand temps de repartir s’ils voulaient être à Congor avant le soir.
Raïdjab se plantant en face de moi, me prit alors par les épaules, essayant de se faire le plus persuasif possible :
‒ Frère ! Il faut que tu sois à Congor demain ! Après-demain ce sera vendredi et les courses débuteront à deux heures de l’après-midi. J’ai inscrit Kara Mach dans la quatrième : il n’y a qu’un tour à faire et c’est un vrai diable ! Il faut absolument que tu viennes demain. Tu dormiras à Congor et au matin je mènerai Kara Mach à Gonbad. Toi tu y conduiras Baba et son frère, le qari3, avec ta voiture. Il faut qu’eux aussi voient courir le Noir. Tu verras tous ces chevaux, il y en a partout, venus de tous les villages, de toutes les régions où il y a des Turkmènes, de Djergalan, de Téhéran même… tu verras !
Je ne demandais qu’à me laisser convaincre. J’avais du reste, bien l’intention de me rendre à Gonbad ce vendredi avec Agholi. Mais, responsable des gardes, le père ne pouvait rester absent plus de vingt quatre heures quand son fils aîné, qui le secondait dans cette tâche, était lui-même en congé.
