La malédiction de "Sorcière" - Xavier Michel - E-Book

La malédiction de "Sorcière" E-Book

Xavier Michel

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Beschreibung

Après son enquête éprouvante autour du meurtre de l’écrivain Marc Voltenauer, Philibert Ramuz a pris une retraite bien méritée. Mais il s’ennuie ! C’est alors qu’en visitant le temple Saint-Vincent à Montreux, il assiste par hasard à une répétition du spectacle musical Sorcière. Il ne peut résister à la tentation de se lancer dans une nouvelle affaire rocambolesque où l’on retrouve ce coup-ci des personnalités du milieu musical romand telles que Pascal Rinaldi, Thierry Romanens, Pierre Smets, Gjon's Tears, Marc Aymon, Dominique Tille ou le duo Aliose. Mais pas que ! Le désormais détective a recruté un bras droit bien connu des lecteurs…

Avec ce nouveau roman décalé, Xavier Michel joue la carte de l’autodérision et nous emmène dans l’intimité des coulisses de Sorcière – Le musical. Reprenant le ton adopté dans Mais qui a tué Marc Voltenauer ?, il confirme son goût pour le second degré en brouillant de nouveau les frontières entre réalité et fiction.

 À PROPOS DE L'AUTEUR

Auteur-compositeur-interprète (notamment au sein du duo Aliose) et écrivain éclectique, Xavier Michel est né en 1983. Il a suivi des études d’histoire et de littérature française à l’Université de Genève avant de faire de la musique et de l’écriture son métier. "La malédiction de “Sorcière”" (ou comment je suis devenu prophète) est son quatrième ouvrage paru aux Éditions Slatkine.



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Seitenzahl: 221

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Couverture

Page de titre

À Félix Bergeron et Fanny Balestro,partenaires de sorcellerie,ni vicieux ni cocue

IVendredi 13 septembre 2024, esplanade du temple Saint-Vincent, Montreux

Le soleil tire délicieusement sa révérence sur l’esplanade du temple Saint-Vincent, joyaux de la Riviera vaudoise déposé à flanc de coteau à deux pas du quartier historique des Planches, Montreux (VD), Suisse, dont la vue exceptionnelle attire chaque jour des dizaines de visiteurs qui s’en mettent plein les mirettes. En face, les prémices de l’automne déroulent leurs plus beaux atours. Le halo dessiné par les cimes françaises, derrière le lac, derrière les rives et les hommes qui s’y agrippent, marque le crépuscule. L’astre majestueux vient de terminer sa course derrière le Jura et traîne derrière lui un magnifique diadème de velours violet qui colore le tableau tout entier, cuivrant la surface de l’eau de mille scintillements timides illuminant Lavaux à droite, le Chablais à gauche. Un joran délicat crépite quant à lui dans les branchages du vieux frêne1.

L’esplanade est noire de monde. On se salue, on se bouscule, on commande au bar un verre de vin, ou une bouteille, on a hâte de voir enfin ce spectacle dont on nous a tant parlé. Car on est venu assister à un événement extraordinaire : la vingt-troisième représentation officielle du spectacle musical Sorcière, dont les vingt-cinq représentations exclusives affichent complet depuis de longs mois. Un spectacle inédit à la distribution cent pour cent helvétique qui fait la fierté de l’administrateur de la Saison culturelle de Montreux, Pierre Smets, qui n’a renoncé à rien pour qu’il soit créé sur ses terres. Ce cinquantenaire à la carrure de nageur, ancien journaliste, bel homme, au charme indéniable, rompu à l’art de la tchatche, rayonne derrière ses lunettes à la monture noire rectangulaire : non, il ne regrette pas d’avoir remué ciel et terre. Un travail acharné dont il savoure les fruits depuis le 15 mai, date de la première, encensée par toute la presse romande, saluée par la critique et par le public qui se bat actuellement pour obtenir les derniers billets qui se revendent au marché noir à un tarif exorbitant. Ce qui n’était pas gagné d’avance – et de loin – pour un spectacle qui ne disait rien à personne il y a une année encore et dont la thématique ne fait pas péter des arcs-en-ciel.

Pierre Smets donc, un verre de chasselas dans une main, une coupe de champagne dans l’autre, accueille ses invités avec la chaleur humaine qu’on lui connaît, tandis qu’un petit groupe se forme à quelques mètres de lui.

– Il y a un temps pour semer et un temps pour récolter ! confie-t-il à qui veut l’entendre.

Près du muret donnant sur le vide, les vignes, la ville puis le lac, une soixantaine de personnes ont formé un arc de cercle autour de l’un des créateurs du spectacle. On a du mal à percevoir ce qui se passe, on voit des mouvements par bribes, on s’approche, on questionne. Debout sur le mur, Xavier Michel, coauteur et cocompositeur, musicien également dans la distribution, agite les bras frénétiquement, semblant menacer de se jeter en bas à tout instant. En observant la scène de plus près, on se rend compte que les gens autour peuvent être répartis en deux catégories : les badauds qui, un verre ou un programme à la main, se demandent ce qui se passe tout en attendant d’être autorisés à pénétrer dans l’église, et d’autres manifestement étrangement concernés : certains se tiennent par la main, anxieux, et semblent prier, les yeux grands et ronds, la bouche entrouverte, en attente d’un message, d’un mot qui pourrait changer le cours de leur vie. On distingue parmi eux un meneur, une femme vêtue de blanc, d’un certain âge, qui adresse des regards et des sourires rassurants à tous ceux qui sollicitent son attention. Son calme tranche avec la tension qui parcourt l’assemblée. Alors s’élève un chant entonné par une trentaine de personnes parmi les plus investies.

Le créateur s’est retourné et a cessé de gesticuler. Il regarde le lac en direction de Genève, l’air apaisé. Il baisse la tête, la redresse en prenant une longue inspiration, élève les mains lentement. Alors la meneuse et ses disciples lèvent les bras à leur tour en scandant :

– Le Messie est de retour, qui se sacrifie pour nos péchés. Gloire à lui qui nous absout !

Au loin, des éclairs déchirent le ciel, le tonnerre retentit, les cloches de l’église se mettent à sonner, on chante toujours plus fort, le décor s’assombrit, le public retient sa respiration, des assiettes tombent, les verres ne tintent plus, la montagne gronde. Et, tandis que l’homme est sur le point de se laisser tomber vers l’avant, une voix noble et profonde se fait entendre depuis l’intérieur du temple.

1  L’éditeur, pour être tout à fait honnête avec le lecteur, tient à préciser que l’auteur a repris cette description chatoyante d’un autre de ses romans (à dire vrai, il a même compilé, fort habilement, plusieurs descriptions parsemant ce texte inédit). L’auteur, n’étant pas sûr que ce dernier sorte un jour, ne voulait pas prendre le risque de priver le monde, très humblement bien sûr, d’un tel niveau de langage1a.

1a L’éditeur espère que ce détail insignifiant ne retiendra pas le lecteur d’acheter le livre en question s’il finit par être publié dans l’une de ses collections.

IIMardi 30 janvier 2024, quelque part sur la Côte vaudoise

–C’est vraiment bizarre, je ne comprends pas d’où ça vient, il commence à y en avoir beaucoup.

Alizé Oswald est allongée sur le canapé du salon, elle lit le tout nouveau roman de Guillaume Rihs, Dangereuse vie de bureau, qui vient à peine de paraître2, et ne fait pas attention à ce que vocifère son homme depuis la salle de bains. Alizé Oswald, c’est la meilleure moitié du groupe suisse Aliose (l’autre étant un sombre poète à la voix nid d’abeilles3), duo de chanson pop folk francophone bien connu des Romands (et au-delà). Elle est d’une beauté confondante, l’œil bleu Caraïbes, le sourcil épais, le nez fin, la bouche symétrique, la pommette saillante, le derme velours, la hanche violoncelle dont l’arrondi apparaît sous un chemisier coloré. Les pieds croisés sur l’accoudoir du canapé.

Alizé tient le premier rôle féminin dans le spectacle musical Sorcière : celui de Louise, jeune femme accusée de sorcellerie endurant un procès à l’issue quasi certaine, comme il s’en est tenu tant dans nos régions il y a quatre, cinq, six siècles. Elle est également à l’origine de l’écriture et de la composition de l’œuvre.

– T’es partie ? Tu fais quoi ? T’as une idée de ce que ça peut être ? entend-elle au loin.

– Je lis ! Et j’entends rien à ce que tu beugles, t’as qu’à bouger tes fesses !

Elle distingue le bruit d’une boucle de ceinture sur le carrelage, qui traîne au sol. Le son s’approche. Xavier Michel débarque dans le salon vêtu d’un simple caleçon jaune à motifs de singes, le pantalon sur les chevilles (la voilà, l’autre moitié du duo Aliose).

– T’as vu ? J’en ai plein les cuisses, c’est flippant ! De plus en plus depuis deux semaines. Et ça descend le long des jambes !

– C’est quoi, des boutons ? Tu changes de jeans de temps en temps ? Et de caleçon ?

– C’est pas vraiment des boutons, il n’y a presque pas de relief, ça fait pas mal du tout. Mais ça laisse de sales cicatrice violacées, c’est bizarre.

Alizé ne réagit pas, déjà replongée dans sa lecture.

– Tu crois que ça peut être lié à Sorcière ?

– À Sorcière ? rit-elle en soupirant de devoir délaisser de nouveau son bouquin. Mais qu’est-ce que tu racontes, tu crois que t’as choppé une malédiction ?

– J’en sais rien, je passe tellement de temps la tête dans ces histoires glauques, il y a peut-être un truc qui s’imprègne en moi ? Cet album, j’en vois plus la fin. D’ailleurs, je vais m’y remettre.

Il remonte son pantalon et s’éclipse dans son bureau en clopinant.

Là, il continue ce qu’il a entrepris depuis son réveil : écouter, réécouter, réréécouter, réréréécouter des voix enregistrées pour constituer les chœurs de la chanson Malleus Maleficarum. Trier, « comper », sélectionner des passages, les modifier, supprimer, ajuster des volumes, synchroniser… Depuis début décembre, le musicien travaille d’arrache-pied sur la réalisation d’un disque des chansons originales du spectacle, en collaboration avec son précieux complice Félix Bergeron, également engagé comme musicien sur la production. Quatorze chansons inédites ! Dont Malleus Maleficarum, qui fait référence à un ouvrage abominable paru en 1486 ou 1487 et écrit par les inquisiteurs Henri Institoris et Jacques Sprenger. Une sorte de Mein Kampf de la « chasse aux sorcières », un traité de démonologie (entendez par là « étude des démons ») rédigé comme un manuel permettant de mener un procès pour sorcellerie et confondre les accusées ; et bien que cette chasse ait visé bon nombre d’hommes également, ce livre est tellement à charge contre les femmes – si faibles mentalement, sexuellement voraces et prédisposées à céder aux tentations du diable – que le terme est ici laissé délibérément au féminin. On vous suspecte ? Ce délicieux opus ne vous laissera que peu de chances de vous en sortir. Comme les milliers de victimes qui ont été condamnées à mort entre les quinzième et dix-huitième siècles.

Malleus ! Malleus ! Malleus ! – Malleus ! Malleus ! Malleus !

Xavier n’en peut plus de ces imprécations qui tournent en boucle dans ses écouteurs depuis une quinzaine d’heures. Il s’est à peine arrêté trente minutes pour manger et dire bonne nuit à sa fille. Riveté à sa chaise de bureau, les yeux fixés sur son large écran où défilent les ondes bleues, jaunes, violettes, rouges, brunes capturées par son logiciel audio, il frôle la crampe à l’avant-bras à force d’effectuer sans cesse le même mouvement. Sa nuque est ankylosée. Un point brûle dans son dos à la hauteur de l’omoplate.

Malleus maleficarum !

C’est ainsi avec un soulagement indescriptible qu’il éteint son ordinateur à presque deux heures du matin et file se laver les dents, puis se coucher.

Allongé sur son lit, il ferme les yeux et voit tout tourner. La nausée le gagne. Et cet air qui se répète dans sa tête incessamment. Il se retourne, tente de respirer profondément, cherche le sommeil.

Malleus maleficarum !

Le temps passe lentement, il doit être 3 h 30 du matin, sa respiration se fait de plus en plus saccadée, il sent une oppression violente sur sa cage thoracique, son cerveau surchauffe.

Malleus ! Malleus ! Malleus !

– Je fais une attaque !

Il triture ses draps, fait grincer les lattes. Il est sûr d’avoir de la fièvre, ses pensées se brouillent, il se serre contre sa compagne et la réveille.

– On n’aurait pas dû se lancer là-dedans. C’est sûr, je suis atteint par une malédiction !

Alizé, qui dort comme d’habitude dans la position du fœtus, s’étire, fait mine de compatir sans essayer de comprendre ce qui vient d’être dit, grommelle une sorte de « oui, oui, dors », se retourne et se remet en boule dans l’autre sens.

2  L’éditeur précise que le roman de Guillaume Rihs dont il est question – première publication de l’écrivain genevois aux Éditions Slatkine – est disponible dans toute bonne librairie, ainsi que sur Internet au prix de 34.-CHF (frais de port en sus).

3  « Ta voix est comme un nid d’abeilles, elle a plein de trous à l’intérieur », a dit un jour au musicien une très jeune spectatrice bien plus pertinente que bien des journalistes la comparant, quant à eux, à celle de « Julien Clerc sans le trémolo » (mais que reste-t-il ?) ou à un patineur russe…

IIILundi 22 avril 2024, théâtre Les Vilaines Lavandières, Pully

–Il est un peu relou quand même, avec ses obsessions ! grogne Dominique Tille qui vient de passer une pause de midi « soporifique » (selon ses propres termes) en compagnie de Xavier Michel chez Bambou, un restaurant asiatique situé à proximité du théâtre où la troupe s’est installée pour répéter.

Dominique Tille est une référence en Suisse romande dans le monde de l’art choral. Il a été chargé de constituer le chœur de Sorcière et de le diriger, ce qu’il fait avec une finesse remarquable. L’œil toujours lumineux, la boucle légère domptée en une coupe stylisée chargeant jardin et ouverte sur cour4, il endosse également le rôle du Médecin.

Si une chose fait consensus aux Vilaines Lavandières après une semaine de répétitions, c’est bien que le guitariste embarrasse tout le monde avec ses soucis dermatologiques et ses superstitions dont chacun se fiche éperdument.

– C’est clair, c’est dégoûtant ! Il parle de ses boutons qui croûtent en plein repas, ça me coupe l’appétit à chaque fois ! réagit Mané, à qui l’on a confié le rôle de Pernette, la sœur de l’accusée. Il est sympa, ton mec, mais c’est vrai qu’elles n’ont ni queue ni tête, ses histoires !

– Et encore, vous ne vivez pas avec lui ! réplique Alizé. Il passe son temps à s’observer, à effectuer des recherches sur Internet et à se trouver de nouveaux symptômes. Et pourtant, à la base, c’est un esprit bien terre à terre ! Ça me fait peur : à ce rythme-là, il se décompose avant la première.

– N’empêche que des marques rouges du thorax aux orteils, des traces bizarres au cou, des montées de fièvre inexpliquées depuis quatre mois, des problèmes de respiration, moi, ça m’arrive, je me pose des questions ! tempère Fanny Balestro, violoncelliste et danseuse, que tout le monde dévisage avec scepticisme.

Malgré le temps maussade, une partie de la troupe prend l’air sur le parvis du théâtre en attendant de se remettre à répéter.

Fanny est une jolie jeune femme, fine et musclée, à la chevelure longue et dense et aux lèvres toujours bien rouges contrastant avec son regard bleu perçant. Elle a fait du mélange de la danse et du violoncelle sa spécialité, qu’elle met de manière époustouflante au profit du spectacle en une allégorie de la souffrance physique et psychologique de l’héroïne. Elle travaille en couple sur cette production, puisque le batteur du projet, Félix Bergeron, est son mari.

– Je suis assez d’accord avec Fanny, réagit Tristan Giovanoli, engagé quant à lui dans le rôle du Châtelain. C’est logique qu’il se questionne, c’est quand même anormal.

– Il ne se questionne pas, il nous soûle à longueur de journée ! intervient Anne-Sophie Rohr Cettou, l’assistante metteuse en scène. Ça me fait décompenser ! Manquerait plus qu’il entende des voix, et là on serait vraiment foutus.

– C’est psychologique ! reprend Dominique en regardant sa montre. Et plus il y porte d’attention, plus ça empirera. C’est un cercle vicieux !

– Vicieux ? l’interrompt Xavier, qui apparaît tout à coup.

– Euh oui… vicieux, rebondit Fanny comme elle peut. Félix a encore lorgné le décolleté de Sophie, je ne sais plus quoi faire…

Au sous-sol, dans l’une des loges mises à disposition des artistes, Marisa Glur, la responsable logistique de la Saison culturelle, a installé une petite table où elle lime une fine tige de bois. Elle s’est déplacée depuis Montreux pour satisfaire le désir de Dominique qui, bien que l’ensemble du chœur5 ne participe pas encore aux répétitions à ce stade, souhaite « se faire à l’objet ».

– Tu n’utiliseras pas de baguette durant les représentations ! lui avait rétorqué Sophie Pasquet Racine, la metteuse en scène, qui souhaite tout sauf un chœur bien ordonné avec son chef et sa baguette.

– Oui, oui, j’ai bien noté, mais pour pouvoir diriger correctement les répétitions ce serait bien que j’aie ce délicat objet, avait-il insisté.

Soit, on lui fournirait une baguette pour s’entraîner à répéter. Et comme celle qu’on lui avait proposée manquait d’ergonomie, ou d’aérodynamisme – il ne savait pas bien comment expliquer –, il avait demandé qu’on la rabote un peu.

Soit, on la raboterait.

À 13 h 50 on se remet au travail, chacun à son poste, pour un tableau collectif qui constituera l’un des plus marquants du spectacle : Le sabbat. Difficile, dans ce théâtre de poche, de se projeter, de s’imaginer ce que donnera le rendu final dans l’environnement du majestueux temple Saint-Vincent. On connaît l’église, on a vu des photos de simulations de la scénographie : on sait qu’il s’agit d’une impressionnante infrastructure faite de planches qui s’étendra sur trois niveaux, jusqu’au fond du chœur, inspirée des tréteaux de l’époque montés à la hâte pour procéder à telle ou telle exécution. On a reproduit grossièrement les différents espaces et accessoires principaux dans le minuscule théâtre pulliéran : table, siège, sellette, bassine, livres, espace pour les musiciens, couloir menant vers une porte au fond filant sous le troisième niveau ; on répète avec une petite sonorisation de fortune, il n’y a pas suffisamment de micros, les choristes ne sont pas encore présents… On se dit que, si ce qu’on met en place dans ce contexte a ne serait-ce qu’un semblant d’allure, le rendu final devrait être satisfaisant.

Le Diable, que l’on reconnaîtra à son col relevé, à ses lunettes fumées violacées, à sa guitare Godin demi-caisse, lève les bras en croix. Il est interprété par Pascal Rinaldi, le doyen de la bande, incontournable chansonnier (chanteur de l’intime, dirait-il) valaisan au crâne rasé et au fin bouc blanc si caractéristique. Compte tenu des dimensions de la pièce, ce dernier fait trois pas au lieu de trente ; on invoque les choristes en mouvement qui lui retirent sa guitare ; Fanny Balestro se contorsionne ; Alizé Oswald tressaille ; Xavier Michel et Félix Bergeron osent le déhanchement (ce qui n’est pas beau à voir). Il faut beaucoup, beaucoup d’imagination pour se dire qu’on tient le tableau. Mais c’est bien là le talent de la maestria Sophie Pasquet Racine.

– On tient le tableau ! dit cette dernière à la stupéfaction de tout le monde.

Alors on sourit, on se détend, on fait confiance, on met à jour ses notes et on passe à la scène suivante.

4  L’éditeur a recommandé à l’auteur de simplifier un certain nombre de descriptions jugées exagérément lyriques et peu adaptées à un lectorat pas forcément rompu à la terminologie théâtrale. En vain.

5  Note de l’éditeur : considérant que l’auteur (lequel s’est de nouveau refusé à éclaircir certains points) apporte ici trop peu de précisions, nous nous permettons d’indiquer que la distribution du spectacle Sorcière comprend, en plus de quatre rôles principaux (Alizé Oswald, Pascal Rinaldi, Tristan Giovanoli, Mané) et trois musiciens (Fanny Balestro, Félix Bergeron, Xavier Michel), dix choristes professionnels (Dominique Tille (dir.), Amélie Dobler, Aubane Guex, Constance Jaermann, Faustine Jenny, Anne-Sophie Rohr Cettou, Joanie Vuilleumier, Vincent Gilliéron, François Monteverde, Nathan Pannatier)5a

5a Pour la bonne compréhension de la suite du roman, l’éditeur estime qu’une présentation plus large de tous les acteurs entourant la création de ce spectacle est nécessaire, soit : le troisième cocréateur, à l’initiative du projet (Christophe Farin), la metteuse en scène (Sophie Pasquet Racine, assistée d’Anne-Sophie Rohr Cettou précédemment citée), la costumière (Tania d’Ambrogio), le scénographe (Stéphane Le Nédic), l’éclairagiste (David Baumgartner), le régisseur son (Yoan Motta, secondé par Jonas Emonet), la productrice exécutive (Natacha Chapuis) et sa stagiaire (Charlotte Jacobi, dite Chacha), la responsable logistique et technique (Marisa Glur), le responsable et administrateur de la production (Pierre Smets).

IVSamedi 4 mai 2024, temple Saint-Vincent, Montreux

Cela fait six jours que l’équipe a quitté Lavaux pour la Riviera, prenant possession des murs séculaires du temple Saint-Vincent, entre lesquels se déroulera le spectacle. Scénographe, éclairagiste, techniciens son et choristes sont venus grossir les rangs et apporter leur pierre à l’édifice. Tous sont d’accord : ce sera un sacré spectacle !

Certains quidams peuvent déjà s’en rendre compte, par bribes, puisque l’église est un lieu public – par ailleurs très visité – et que le Conseil de paroisse, qui a donné son accord pour que s’y tiennent les représentations, a insisté pour qu’il le reste. L’accès demeure ainsi libre quotidiennement entre 10 heures et 17 heures, et régulièrement des visiteurs s’y aventurent en pleine répétition, ce qui est assez insolite pour les artistes, plutôt habitués à répéter à huis clos.

Personne n’est alors surpris de voir apparaître en début d’après-midi un large bonhomme à la mine débonnaire, la soixantaine bien tassée, souriant derrière d’épaisses lunettes et sur le ventre duquel roupille, comme un chat au sommet d’un pouf, un imposant appareil photo dernier cri. « Tant qu’il ne s’en sert pas ! » pense Natacha Chapuis, la productrice exécutive, déjà sur le qui-vive.

On se laisse toutefois légèrement désarçonner lorsqu’on le voit, une dizaine de minutes plus tard, après qu’il a arpenté les rangées et admiré les vitraux, s’avancer vers les musiciens la tête penchée sur le côté et le doigt en l’air, manifestement interloqué, sûr de lui, avançant encore, clopin-clopant, souriant de plus en plus derrière une barbe de quelques jours, faisant fi de la metteuse en scène qu’il frôle de la bidoche, ignorant la productrice qui fond sur lui, à deux doigts de le saisir par l’épaule…

– Je le savais ! s’écrie-t-il en pleine scène. J’ai douté un moment, je me suis dit « Mais ce serait quand même le pompon ! », j’ai mieux regardé – mais vous savez à mon âge on a beau avoir des lunettes, et puis il fait sombre avec vos histoires – et… c’est bien lui : Xavier Michel !

Tout le monde s’est interrompu. L’homme se retourne, respire bruyamment comme s’il avait effectué un effort hors norme et revient sur ses pas en direction de celle qui manifestement dirige les opérations. On ne saurait dire si Sophie Pasquet Racine, qui est dotée d’un grand sens de l’humour, est davantage outrée ou amusée par la situation.

– Veuillez m’excuser, très chère madame, je me rends compte que mon comportement a largement outrepassé mes intentions, au fond tout à fait louables. Je me présente, Philibert Ramuz (oui, vous connaissez certainement mon arrière-grand-oncle Charles Ferdinand !), commissaire de la police vaudoise à la retraite. Il se trouve que j’ai quelque peu côtoyé ce jeune homme – par ailleurs écrivain renommé, ce que je respecte plus que tout (même si ses ouvrages poétiques sont un tout petit peu trop sophistiqués pour moi) – côtoyé, disais-je, ce jeune homme dans le cadre d’une enquête il y a quatre ou cinq ans6.

Sophie veut répondre, mais aucun son n’atteint le bord de ses lèvres entrouvertes. La metteuse en scène se contente d’un petit geste des épaules, qui encourage l’ex-commissaire à poursuivre.

– Je ne vais pas vous embêter plus longtemps, reprenez seulement, faites comme si je n’étais pas là !

Il s’installe alors au premier rang, manifestement décidé à ne pas s’en aller de sitôt.

Peu après 15 heures, la troupe s’autorise une petite pause. Philibert Ramuz est toujours assis, captivé. Il a pris quelques notes dont il fera part, si l’occasion se présente, à cette charmante Sophie qu’il trouve tout à fait convaincante et qui physiquement lui fait terriblement penser à son ancienne collègue Greta Palud. Ce sont des broutilles, des idées qui lui sont passées par la tête, lui qui a tout de même fait partie d’une troupe de théâtre amateur durant près de vingt-cinq ans à Échichens…

Il sort de l’église et rejoint Xavier qui prend l’air sur le parvis. Les deux hommes discutent de choses et d’autres, l’ex-commissaire lui expliquant notamment qu’il ne désespère pas de se mettre sérieusement à l’écriture maintenant qu’il est retraité, qu’il est sur la bonne voie, bien coaché (« par la fine fleur de la littérature romande ! » ajoute-t-il sans en révéler davantage), mais qu’entre-temps il a décidé de pratiquer la photographie. Le musicien laisse entendre, quant à lui, qu’il se sent physiquement diminué depuis qu’il travaille sur ce spectacle et qu’il se demande si la thématique ne peut pas d’une manière ou d’une autre influer sur sa santé.

Il tourne la tête sur le côté, et exhibe ainsi des traces rouges au niveau de son cou évoquant des marques de lacération.

– Intéressant, répond Ramuz, mais vous comprendrez que quarante ans au service de la police vaudoise ont façonné mon esprit bien trop rationnellement pour croire aux sortilèges ou à toute autre sorte de malédiction.

– C’est vrai que ça paraît fou. D’ailleurs tout le monde ici me prend pour tel. Je vous comprends, c’est le genre de trucs qu’on ne peut pas croire tant qu’on ne le vit pas.

L’ex-policier tapote l’épaule du musicien en signe de compassion.

– Sur ces belles paroles, poursuit Xavier, je vais vous laisser, commissaire, je dois rentrer mettre à jour mes notes avant d’attaquer la suite de la répétition.

Philibert Ramuz, resté seul sur le parvis, bredouille dans sa barbe qu’il s’agit tout de même d’un étrange personnage, un peu perché, difficile à cerner. Il jette un dernier regard vers l’intérieur de l’église et est frappé par la beauté sauvage de Mané. Ses longs et fins cheveux ondulés dans lesquels on ne serait pas surpris de voir pousser des pâquerettes, ses pommettes pourpres évoquant l’innocence de l’enfance, son regard félin, mais si humain : dans ses yeux clairs, pense-t-il, on peut lire toute la candeur du monde, toute la bonté, on se dit que cet être est incapable de faire le moindre mal, pas même de penser mal. La belle ingénue.

Philibert est pris d’un vertige. L’espace d’une fraction de seconde il se sent partir, entrevoit dans un flash subliminal une image dont il ne parvient pas à se souvenir. Il se concentre, mais rien ne lui revient, juste une impression inédite. Encore étourdi, il parcourt en vacillant une vingtaine de mètres et s’assoit quelques minutes sur un banc. Face à lui, la vue est à couper le souffle. Il reprend tranquillement ses esprits et songe qu’il a beaucoup de chance que sa visite soit tombée par hasard sur cette répétition.

Tout à ses rêveries, il se prépare enfin à quitter le site, se promettant de revenir profiter d’une séance de travail en auditeur libre avant la première, ou de faire en sorte de se procurer des billets en dépit du fort engouement du public.

6  L’éditeur vous recommande vivement de faire l’acquisition – pour la modique somme de 25 francs – de l’ouvrage Mais qui a tué Marc Voltenauer ? (MICHEL Xavier, Genève, Slatkine, 2022), récit policier authentique relatant la rencontre entre Xavier Michel et Philibert Ramuz à Morges dans le cadre du Livre sur les quais 2019.

VVendredi 10 mai 2024, esplanade du temple Saint-Vincent, Montreux

I