Mais qui a tué Marc Voltenauer? - Xavier Michel - E-Book

Mais qui a tué Marc Voltenauer? E-Book

Xavier Michel

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Beschreibung

Septembre 2019 au Livre sur les quais. Alors que la manifestation bat son plein, le roi du polar Marc Voltenauer est retrouvé mort dans le port de Morges. L’inspecteur Philibert Ramuz, célibataire bedonnant et arrière-petit-neveu de Charles Ferdinand, est chargé de l’affaire. Secondé par sa collègue Greta Palud, il jubile de pouvoir mêler son travail et sa passion pour la littérature. Au fil de l’enquête, de nombreuses personnalités du monde littéraire défilent : Nicolas Feuz, Quentin Mouron, Pascal Schouwey, Amélie Nothomb, Guillaume Rihs, Alexandre Jardin, Marie-Christine Horn… Mais qui a tué Marc Voltenauer ?


Avec ce texte résolument parodique, Xavier Michel dévoile une tout autre facette de son écriture, loin de la poésie de Tu liras sur mes murs (Slatkine, 2019), loin des chansons d’Aliose.


À PROPOS DE L'AUTEUR


Auteur, compositeur, interprète et touche-à-tout né en 1983, Xavier Michel a suivi des études d’histoire et de littérature française à l’Université de Genève, avant de fonder le groupe Aliose avec Alizé Oswald. Il a fait de la musique et de l’écriture son métier. Mais qui a tué Marc Voltenauer ? est son troisième ouvrage paru aux Éditions Slatkine.

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Seitenzahl: 177

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Couverture

Page de titre

Prologue

Tout ce que vous lirez dans cette histoire est authentique. C’est à peine si j’ai romancé quelques inflexions pour rendre la lecture agréable, autant que faire se peut, sans que cela n’altère en rien les faits. J’ai rassemblé ce qui m’a été conté ou confié, ce qui est parvenu tout seul à mon oreille ou a été vaillamment récolté, ce que l’inspecteur en charge de l’affaire ou son bras droit m’ont malgré eux concédé, ce que j’ai glané, recopié, reconstitué, analysé… et bien sûr ce que j’ai vu de mes propres yeux à Morges, durant ce fameux week-end de septembre 2019 dont tout le monde a parlé longtemps.

Comment me suis-je retrouvé aux premières loges de cette affaire ? Par la force des choses. Hasard, diront les uns ; destin, diront les autres. J’avais été convié, pour la sortie de mon recueil de prose poétique Tu liras sur mes murs, à participer à la dixième édition du Livre sur les quais, l’un des plus grands rendez-vous littéraires de la région. Cet événement se déroule traditionnellement sur trois jours, chaque année, en plein air, à Morges, au bord du Léman. Il accueillait cette année-là quelque deux cent cinquante auteurs suisses et étrangers.

Marc Voltenauer, je ne le connaissais pas, ou presque pas. Nous nous étions vaguement côtoyés l’année précédente autour d’une table de poker (nous avions cette passion en commun) et avions échangé quelques mots autour d’un whisky en fin d’après-midi la veille de sa mort. Rien ne me prédestinait à écrire ce modeste ouvrage, devenu aujourd’hui un best-seller en Suisse romande, dont nous publions ici une deuxième édition revue et augmentée : le seul et unique récit racontant fidèlement le début de l’enquête entourant le meurtre du renommé maître du polar.

Onze heures après le meurtre

L’inspecteur Ramuz vient de retirer ses lunettes et les essuie, l’air abattu, avec l’interstice entre les deux derniers boutons visibles de sa chemise bleu ciel tendue sur le ventre de sa soixantaine bedonnante. Pinçant laborieusement le verre entre son pouce et son index avec le peu de marge qui reste au tissu, il s’efforce de ne pas rendre la surface polie encore plus sale qu’elle ne l’était.

– Déjà qu’il m’arrive de verser une larme en tant que simple visiteur… Vous m’auriez vu, Greta, l’an dernier, je n’ai pas résisté à la vue de David Foenkinos : je pleurais à même la dédicace qu’il était en train de me faire. J’étais penché sur lui. Tout proche ! Si proche ! Je respirais son haleine. Alors, vous voyez, me retrouver là face à un tel gâchis.

Il replace ses montures sur son large nez rougi par des années de chasselas et suffoque encore dans un râle gras.

– Folkinosse ? J’ai pas lu, répond sa collègue qui vient de récupérer au bout de son doigt une sorte de grosse paillette qui traînait par terre sur le béton.

Greta Palud vient de fêter, sobrement avec quelques amis lors d’un barbecue à l’Arboretum du vallon de l’Aubonne, ses trente et un ans. Elle est, selon Ramuz, la recrue la plus prometteuse de sa génération, ce pour quoi il l’a prise sous son aile. La jeune femme est plutôt menue, discrète, porte elle aussi des lunettes avec de larges vitres, en vogue dans les années quatre-vingt (ce petit goût vintage y est sans doute pour quelque chose dans l’attachement que lui témoigne son patron). Elle a de longs doigts qui lui ont permis de figurer un temps, lorsqu’elle était adolescente, parmi les meilleures élèves de Bianca Viret, professeure de piano au Conservatoire de l’Ouest Vaudois. Ses cheveux brun ébène, presque noirs, tombent sur son regard marron en une frange droite et épaisse descendant jusqu’en dessous de ses sourcils. Le reste de la coupe est un carré long arrivant jusqu’au milieu des épaules. Cela donne à sa physionomie un air à la fois mystérieux et symétrique.

– Vous pensez à ce que je pense, Greta ?

– Pas sûre, je ne sais pas à quoi vous pensez.

L’inspecteur réfléchit.

– Vous pensez qu’on l’a tué ?

– Ça m’en a tout l’air. À moins qu’il se soit attaché tout seul ce truc autour du cou.

– Ne jamais prendre de raccourci, mon petit, rappelez-vous ! La cause de la mort ?

– Traumatisme crânien, je dirais, vu l’impact à l’arrière.

– Probable. Mon Dieu, a-t-il pu simplement tomber et se cogner la tête, le saint homme ?

– J’en doute fort, chef. Mais le légiste nous le dira. En tout cas il n’a pas dû dériver beaucoup, l’eau est très calme derrière la digue.

– Et les bateaux, serrés.

Un léger sanglot reprend l’inspecteur.

– Dire qu’il pourrait maintenant figurer dans l’un de ses propres livres… Et dans le plus mauvais rôle ! C’est affreux.

– J’avoue que je ne connais pas non plus ce monsieur, réplique la policière, qui décidément semble ne pas connaître grand-chose à la littérature.

– Comment donc avez-vous l’esprit si affûté si vous ne lisez pas ? Voilà bien une chose qui m’échappe.

– Je lis un peu. Des traités de criminologie, des essais de médecine légale, des biographies de profileurs. Des BD, parfois.

– Un fleuron, Greta.

– Vous dites ?

– Une pépite, un prodige ! Ce garçon était ce que la prose policière a produit de meilleur ces dernières années, de Compesières au Châtelard. Et je pèse mes mots…

L’inspecteur tire sur un morceau de tissu froissé dépassant de sa poche gauche et se mouche une première fois, plie le textile et souffle une seconde fois, puis se frotte le nez vigoureusement avec le dernier quart.

– Je l’avais déjà approché de si près, une fois, en 2016, ici même au Livre sur les quais. Il avait été charmant, je me souviens bien. Moins pâle, évidemment. Et plus petit. Enfin, il me semblait plus petit. Il était assis. Je ne l’imaginais pas si grand.

Greta Palud tourne la tête vers son patron.

– Vous auriez adoré ma mère, chef, elle lisait beaucoup de romans et de poésie. Petite, elle me parlait souvent de Gustave Roud et de René Char. Et un autre, Georges Perec, je crois, ou un truc du genre. Mais Folnikoss et Volentauer, ça ne me dit rien. Je tiens plus de mon père, vous savez. La physique, les maths…

L’inspecteur se gratte le menton.

– René Charles ? Ça me dit quelque chose.

Six heures après le meurtre

À l’aube du 7 septembre 2019, un léger vent frais dévale la rue depuis la gare de Morges, flirte avec les échoppes encore fermées, la ferraille des balcons, le bois des volets, le métal des quelques bouches d’égout qui parsèment mon itinéraire pour me rendre sur les quais. Le samedi matin déverse sa tranquillité sur la ville encore amorphe des excès de la veille ou de la fatigue de la semaine. En bas, au bord du lac, les quatre larges tours du Musée militaire vaudois veillent sur le port, où les bénévoles affluent par groupes épars. Derrière, les Alpes majestueuses découpent l’azur. On nous a promis une météo des plus clémentes, synonyme de succès et d’affluence pour cette deuxième journée du festival. Manifestement, on ne s’est pas trompé.

Entre l’imposant musée-forteresse et le lac, une vaste tente blanche est dressée : la Tente de la navigation, où de nombreux auteurs passeront leurs prochaines heures à signer des ouvrages. L’emplacement (no 407) qui m’est attribué s’y trouve, ainsi que celui de la plupart des protagonistes de ce récit. Au sud-ouest, à quelques pas en direction du parc de l’Indépendance, la Tente jeunesse, puis celle des grands débats. Au nord-est, un peu plus loin le long du quai du Mont-Blanc, la Tente du débarcadère, où s’arrêtent les grands noms de la littérature internationale. Entre la Tente de la navigation et la Tente du débarcadère, une petite scène littéraire extérieure, et divers stands sur une centaine de mètres le long du quai, tous consacrés à la littérature.

Ces différents espaces, à l’exception de la Tente des grands débats réservée aux… grands débats (ainsi qu’aux cocktails officiels), regroupent nos quelque deux cent cinquante auteurs, révélations ou vieilles gloires, qui font l’actualité littéraire de la Suisse romande et d’ailleurs. La plupart d’entre eux restent à Morges les trois journées durant et passent donc de longues heures à côtoyer collègues et visiteurs derrière leur table de dédicaces. Sur le papier, rien de très engageant : au mieux un long supplice récompensé par de bonnes ventes et quelques courbatures aux muscles du visage, au poignet et à la patience ; au pire un très long supplice, un ennui mortel, des collègues pédants ou inintéressants à droite et à gauche, et l’occasion de voir son ego remis à sa juste place.

Il y a pourtant dans ce rassemblement annuel quelque chose d’étrangement chaleureux. Une certaine magie opère. L’air du bord du lac, peut-être. L’esprit de Morges ou des bénévoles qui s’activent déjà auprès des tables encore désertées par les auteurs, qui pour les uns terminent leur petit déjeuner sur la terrasse de l’Hôtel du Mont-Blanc, pour les autres ont décidé de prendre le train d’après ou prolongent leur courte nuit. Petite mine après petite mine, les tables retrouvent leur amant d’un week-end, tandis que le public commence, timidement, à rejoindre les quais.

C’est ainsi que je me demande, assis à ma table, m’adonnant, optimiste, à quelques exercices d’échauffement de mon pouce droit, ce qui m’a pris de me lever si tôt. Je suis soit trop bon élève, soit trop optimiste. Les fans en furie ne se bousculent pas. J’aurais pu somnoler quelques minutes de plus, ce qui n’aurait pas été de trop pour permettre à mon organisme de récupérer quelques couleurs supplémentaires : l’arrosée soirée d’inauguration qui a eu lieu la veille dans la cour de l’Arsenal a laissé des traces.

Dans la Tente de la navigation ont été aménagées deux rangées de tables qui se font face, laissant un large couloir au centre dans le sens de la longueur. Près de l’entrée, à cinq ou six mètres de moi, Nicolas Feuz, l’un des magnats du polar helvétique, est l’un des rares à compter déjà une petite file de fidèles. Pour lui et pour Marc Voltenauer (dont l’emplacement se trouve juste à côté, à sa droite à lui, en première ligne), qui se partagent une large majorité du public romand du genre, une installation spéciale faite de cordes tressées reliées à hauteur de hanches à des poteaux chromés a été mise en place pour dompter les foules. De quoi donner d’emblée à tous les autres une bonne leçon d’humilité.

Debout derrière sa table, les cheveux gominés en arrière, souriant et naturellement avenant, vêtu d’un t-shirt assorti à son dernier ouvrage L’Ombre du renard, Nicolas Feuz griffe déjà ses premières pages, se préparant à répéter son geste, presque sans arrêt, peut-être cent cinquante, deux cent ou deux cent cinquante fois, jusqu’à devenir tout rouge. Lui aussi a fait fort la veille lors de la soirée d’inauguration, mais il est incontestablement très résistant, ou très professionnel. Ou un peu des deux.

Une petite demi-heure a suffi pour que les rangs se complètent derrière les tables et que les allées se remplissent d’un public détendu et curieux. La romancière Marie-Christine Horn est là, quelques places plus loin à ma gauche, dévoilant son puissant Cri du lièvre. Mon grand ami Guillaume Rihs vient d’arriver en face et cherche dans son bel attaché-case en cuir brun le stylo qui lui tiendra compagnie durant les huit prochaines heures. Trois places le séparent, à sa gauche, de l’ancien conseiller fédéral Joseph Deiss, arrivé pile à l’heure. Autre politicien, Jean Ziegler, sociologue et altermondialiste chevronné, est mon vis-à-vis direct, alors que le Jurassien Christophe Meyer tâche de se frayer un passage parmi le dense public de Nicolas Feuz pour parvenir jusqu’à moi. C’est mon voisin de gauche, qui s’est octroyé ce matin un petit détour par la boulangerie, ainsi qu’un café au soleil.

– Le quart d’heure vaudois, dit-il, le sourire aux lèvres, avec son accent ajoulot.

Il s’est pourtant couché avant moi.

À sa place se dressent déjà quatre piles bien compactes de ses dernières parutions : Le Livre, Île Jura, Lat(t)itude 47 et Les Tribulations jurassiennes de Raoul d’Asuel. Je tâche alors d’étaler comme je peux les exemplaires à mon nom, bien plus minces et moitié moins nombreux. Entre Jurassiens, il y avait de bonnes chances que nous nous entendions (les liens de la patrie sont impénétrables). Et entre musiciens, encore plus. À notre arrivée hier, nous nous connaissions déjà, mais n’avions jamais passé vingt heures l’un à côté de l’autre, épreuve qui en soi peut suffire à provoquer certaines réactions allergiques entre deux êtres. D’autant que nous avons poussé le vice jusqu’à loger au même endroit : en s’apercevant que nous étions sur le point de partager cette aventure d’un week-end, Christophe m’a proposé de m’héberger chez quelques-uns de ses amis vivant dans une commune voisine en colocation.

À ma droite, on ne l’attend pas avant le début de l’après-midi, et peut-être ne sera-t-il plus là déjà à l’heure de l’apéro. Il s’agit du journaliste et homme politique Fathi Derder, toujours très sollicité lorsqu’il est présent, engagé souvent dans de longues conversations avec ses lecteurs ou ses sympathisants. Les rares instants que nous avons partagés jusque-là se sont révélés agréables.

Un peu plus loin du même côté, juste avant Nicolas, on entend régulièrement ses éclats de rire, ses coups de gueule, ses blagues en tous genres : le caricaturiste Barrigue met l’ambiance de ce côté de la tente. Il a lui aussi peu dormi, mais ne se fait pas moins entendre pour autant.

Entre les tables, s’arrêtant régulièrement, courtisant, badinant, Pascal Schouwey, président du festival, fait quant à lui son petit tour de salutations matinales. Quentin Mouron, qui aime se faire désirer, viendra plus tard. Marc Voltenauer ne s’est, étrangement, pas encore montré.

Tout s’annonce sous les meilleurs auspices pour cette deuxième journée de la dixième édition du Livre sur les quais.

Treize heures après le meurtre

L’inspecteur Ramuz relit ses notes. Une petite goutte de sueur perle sur son front.

– Ne faisons pas d’erreur, c’est bien lui qui a écrit Trois Gouttes de sang et un nuage de coke. Et son dernier est… Comment déjà ? Vesoul… Vesoul, le 7 janvier 2015. Vesoul, le 7 janvier 2015. Vesoul, le 7 janvier 2015. Quel stress, ce métier.

Il transpire toujours plus. Quarante ans de métier ! Il a l’habitude, bien sûr, de mener des interrogatoires. C’est même un exercice dans lequel il se démarque : sa sensibilité et sa connaissance des tréfonds de l’âme humaine lui permettent de guider impassiblement ses interlocuteurs et de les mener sans qu’ils s’en aperçoivent à la tant attendue confession. Cependant, ce n’est pas tous les jours que sa fonction lui permet de côtoyer de si près une partie de l’intelligentsia romande, voire internationale, ces plumes qu’il lit, relit, envie, dont il attend patiemment les nouvelles fulgurances, parfois durant de longs mois, guettant sans relâche la vitrine de la librairie Payot sur la Grand-Rue. Il a aujourd’hui à cœur d’être à la hauteur, de se montrer à elles sous son meilleur jour. C’est à cela qu’il attribue ses palpitations de l’instant : au goût du travail bien fait. (Et accessoirement à l’excitation d’entrevoir l’envers du décor de cet univers fascinant.)

– Mon Dieu ! et si c’était lui l’assassin ? Calme-toi, Philibert, respire un bon coup, tout va bien se passer.

Quentin Mouron, vêtu de son habituel Perfecto de cuir noir, le regard ténébreux, la mèche soignée, l’air méfiant, pénètre dans la petite salle d’interrogatoire improvisée que l’inspecteur a demandé d’aménager au sein du bâtiment du Casino. Le vrai bureau de l’enquêteur, situé à l’Hôtel de Police, ne se trouve pas très loin sur l’avenue des Pâquis, et ils y auraient été incontestablement plus à l’aise, mais le policier a senti qu’il lui faudrait se plonger au cœur de l’événement pour résoudre cette affaire. Se glisser dans l’ambiance, dans la tête de tous ces auteurs, de toutes ces personnes qui gravitent autour du monde littéraire. C’est spartiate, mais il ne regrette pas son choix. Le Casino de Morges donne sur le lac, et presque sur la Tente du débarcadère où défilent les célébrités. Philibert Ramuz se trouve ainsi dans le poumon du festival. Tout, autour, hume la matière littéraire et le crime, ses deux dadas. D’autres espaces du bâtiment ont également été réquisitionnés pour y installer le quartier général de l’enquête. Toute l’équipe est alors immergée au plus près de l’action ; et l’inspecteur armé au mieux pour diriger ses hommes, parmi lesquels une femme : la subtile Greta Palud.

L’écrivain vaudois, après avoir dévisagé de la tête aux pieds celui qui l’accueille, observe cet espace confiné avec étonnement. Il a ôté son blouson, qu’il tient sur l’épaule de la main droite. La gauche, elle, se perd dans ses cheveux bruns mi-longs. Son regard interdit, sous ses sourcils plats et bien fournis, s’est posé sur une affiche format mondial dédicacée par Marc Levy, scotchée à la hâte. Au plafond, trois néons tirant sur le jaune. Au centre de la pièce, quelques ouvrages empilés sur une table (dont une version autographe de La Grande Peur dans la montagne) autour de laquelle sont disposées deux chaises qui se font face. L’une semble confortable ; l’autre, beaucoup moins. Aucune fenêtre. Un briquet à l’effigie de Frédéric Beigbeder. Un bloc-notes retourné. Un stylo Éric-Emmanuel Schmitt.

– Enchanté, monsieur Mouron. Prenez place.

Le policier désigne la chaise sur laquelle on a le moins envie de s’asseoir. Il prend une profonde inspiration.

– Alors comme ça vous vous êtes disputé avec la victime.

– Disputé, c’est vite dit, on se connaît à peine.

– On m’a pourtant rapporté une altercation plutôt virulente.

– On vous a mal renseigné.

Le ton est donné. Ramuz assène d’entrée les quelques informations qu’il a pu glaner ; Mouron quant à lui, agité, a du mal à contenir la répulsion que lui inspirent l’ambiance de la pièce et son occupant.

– Je crois mon interlocuteur digne de confiance, reprend l’enquêteur, il n’aurait vraiment aucun intérêt à mentir à ce propos.

– C’est vous qui le dites, inspecteur. Qui est donc cet informateur si fiable ?

– La déontologie m’empêche de vous répondre.

L’inspecteur, qui vient de prendre place sur la chaise restée libre, fait aller et venir la pointe de son stylo en appuyant incessamment sur le bouton-poussoir de ses gros doigts. À chaque pression l’attention du jeune écrivain est attirée par le visage déformé d’Éric-Emmanuel Schmitt. « Comment peut-on fabriquer des objets aussi kitsch ? » pense-t-il.

– On vous a vu vous disputer avec votre compagne hier en fin d’après-midi, puis avec la victime lors de la soirée d’inauguration. Mon petit doigt me dit que c’est tout de même une drôle de coïncidence.

– Eh bien, votre petit doigt, cher monsieur (il a toujours cette moue dégoûtée, les yeux fixés sur les dix petits boudins blancs qui s’agitent devant lui), a lu trop de mauvais polars. On ne tue pas un homme pour une simple altercation à propos d’une femme, aussi délicieuse soit-elle. La bienséance m’imposait de mettre les choses au clair, c’est fait. Voilà tout.

– Tout cela est bien chevaleresque, monsieur Mouron, et tout à votre honneur.

Le souffle de l’inspecteur reste suspendu un instant, tout comme sa main droite qui semble sur le point d’attraper une idée au vol – Mouron a eu le temps de remarquer qu’il ne porte pas d’alliance et de se dire « ça ne m’étonne pas ».

– On m’a confié que vous aviez l’air tourmenté aujourd’hui.

– Un trait de caractère. Décidément, vos informateurs sont de fins psychologues.

Philibert Ramuz peine à orienter cet interrogatoire. Il se sent mal engagé. Il lui faut toujours un certain temps avant d’entrer pleinement dans son enquête, et il est conscient de systématiquement sacrifier ses deux ou trois premières entrevues. C’est frustrant, mais c’est pourquoi il tâche généralement de ne pas débuter avec les témoins clefs, même s’il se voit souvent contraint de les trier un peu à l’aveugle. Et puis il doit reconnaître que, sur les quelques minutes qu’il a eues à disposition pour se préparer, il a passé plus de temps à étudier la carrière de l’auteur sur Google qu’à réfléchir à l’angle d’attaque qu’il allait adopter pour l’entretien.

Nerveux sur sa chaise inconfortable, penché vers l’avant, les coudes plantés dans la table et les doigts croisés sous le menton, Quentin Mouron s’explique laconiquement. Sa copine a été approchée d’un peu trop près par la victime, et il a réagi. Ce n’est pas plus compliqué que cela. Il n’a rien d’autre à ajouter à sa déclaration, il est rentré tôt, n’a rien vu, rien entendu.

Le policier sourit. À peine. Discrètement, ses yeux se plissent derrière ses larges lunettes. On dit l’auteur cynique et sauvage. « On est loin des grandes plaines ou de la toundra », pense-t-il. Il a eu son déclic, l’inspecteur : l’aventure est lancée.

– Vous n’êtes toutefois pas sans savoir, monsieur Mouron, que Marc Voltenauer n’était pas tellement du genre à regarder votre petite amie ?

– C’est ce que j’ai compris hier soir, dit l’écrivain embarrassé.

– Vous vous êtes donc monté le bourrichon pour pas grand-chose.

– Il semblerait.

– Ainsi, vous n’aviez plus, le lendemain, de quoi en vouloir à la victime.

– C’est bien ce que je me tue à vous dire.

Ramuz sourit plus franchement. Mouron se ronge les ongles sous son bec. La salle lui semble se rétrécir ; les murs, se rapprocher, et Marc Levy avec. Il manque d’air, ressent une soudaine pression au niveau de la cage thoracique, se rend compte qu’il n’aura pas le temps de se poser sur une terrasse pour une story Instagram avec un verre de vin blanc et les Aphorismes sur la sagesse dans la vie de Schopenhauer.