La Morale anarchiste - Pierre Kropotkine - E-Book

La Morale anarchiste E-Book

Pierre Kropotkine

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RÉSUMÉ : "La Morale anarchiste" de Pierre Kropotkine est une exploration profonde et lucide des principes éthiques qui sous-tendent l'anarchisme. Publié en 1889, cet ouvrage propose une réflexion sur la nature de la morale, détachée des institutions étatiques et religieuses. Kropotkine défend l'idée que la morale ne doit pas être imposée par des autorités extérieures, mais qu'elle doit émerger naturellement des interactions humaines et des besoins communautaires. Il critique les structures autoritaires qui, selon lui, corrompent la véritable essence de la morale humaine. À travers des exemples historiques et des analyses sociologiques, Kropotkine démontre comment l'entraide et la coopération sont des instincts naturels chez l'homme, supérieurs à la compétition. L'auteur plaide pour une société où les relations humaines sont fondées sur la liberté, l'égalité et la solidarité. Ce texte, bien qu'ancré dans son époque, résonne encore aujourd'hui par sa vision d'un monde où l'harmonie sociale est possible sans coercition. En intégrant des concepts de justice sociale et de responsabilité collective, Kropotkine offre une perspective rafraîchissante et radicale sur la manière dont la société pourrait évoluer vers un modèle plus équitable et humain. L'AUTEUR : Pierre Kropotkine, né en 1842 à Moscou, est une figure emblématique de l'anarchisme. Issu de la noblesse russe, il renonce à ses privilèges pour s'engager dans une vie de militantisme et de recherche intellectuelle. Formé en géographie, il participe à des expéditions en Sibérie, ce qui influence sa pensée sur la coopération dans la nature. Kropotkine devient un critique virulent de l'autocratie tsariste, ce qui le conduit à l'exil en Europe. En France et en Angleterre, il se lie avec d'autres penseurs anarchistes et publie de nombreux ouvrages et articles. Son oeuvre "La Morale anarchiste" s'inscrit dans une série de textes où il théorise un anarchisme basé sur l'entraide et la liberté individuelle. Kropotkine est également connu pour ses écrits sur l'économie et la géographie, où il prône une organisation décentralisée et autogérée de la société. Il retourne en Russie après la révolution de 1917, espérant contribuer à la construction d'une nouvelle société. Cependant, il reste critique du régime bolchevique. Kropotkine décède en 1921, laissant derrière lui un héritage intellectuel riche et influent qui continue d'inspirer les mouvements libertaires à travers le monde.

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Seitenzahl: 78

Veröffentlichungsjahr: 2019

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A Propos Kropotkine:

Pierre (Piotr) Alekseïevitch Kropotkine est un anarcho-communiste, géographe et scientifique. Issu de la haute noblesse moscovite, il intègre l’armée impériale russe à partir de 1857. Il est alors affecté comme officier de Cosaques en Sibérie. À partir de 1867, il quitte l'armée pour faire des études de mathématiques et de géographie à l'université de Saint-Pétersbourg. Il publie plusieurs travaux sur l'Asie septentrionale et explore la péninsule scandinave. À partir de 1872, il fait partie de la Fédération jurassienne de la Première Internationale. Il repart à Saint-Pétersbourg où il mène une activité de militant clandestin. Il est emprisonné en 1874 et s'évade deux ans plus tard. Réfugié en Grande-Bretagne, il revient en Suisse, reprend son activité militante et publie plusieurs ouvrages politiques. Il fonde en 1879 le journal Le Révolté. Il est arrêté en France en 1883 à la suite des grèves des soieries lyonnaises. Il est détenu à Lyon et amnistié en 1886, grâce à l'intervention de plusieurs personnalités dont celle de Victor Hugo. Il s'installe alors en Angleterre et publie différents ouvrages de géographie et de politique. Son ouvrage L’Entraide, un facteur d'évolution en fait un scientifique internationalement respecté. Il collabore notamment à la Géographie Universelle d'Élisée Reclus ainsi qu'à la Chambers Encyclopædia et à l'Encyclopædia Britannica. En 1916, la signature du « manifeste des 16 » lui vaut de la part de ses anciens amis le petit nom d'« anarchiste de gouvernement ». Il retourne en Russie en 1917 et refuse un poste de ministre, proposé par Aleksandr Kerenski. Il prend une attitude critique vis-à-vis du pouvoir bolchévique notamment sur la personnalité de Lénine et des méthodes autoritaires de la nouvelle URSS. En 1919, l'insurrection anarchiste menée par Nestor Makhno à travers l'Ukraine revendiquera l'application effective des principes exposés dans l'Entraide, lorsque paysans libérés et ouvriers émancipés organiseront un système de troc massif entre les productions manufacturières & industrielles et celles agricoles. Son enterrement constitue la dernière manifestation publique anarchiste en URSS, le 13 février 1921.

Sommaire

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 1

L’histoire de la pensée humaine rappelle les oscillations du pendule, et ces oscillations durent déjà depuis des siècles. Après une longue période de sommeil arrive un moment de réveil. Alors la pensée s’affranchit des chaînes dont tous les intéressés — gouvernants, hommes de loi, clergé — l’avaient soigneusement entortillée. Elle les brise. Elle soumet à une critique sévère tout ce qu’on lui avait enseigné et met à nu le vide des préjugés religieux, politiques, légaux et sociaux, au sein desquels elle avait végété. Elle lance la recherche dans des voies inconnues, enrichit notre savoir de découvertes imprévues ; elle crée des sciences nouvelles.

Mais l’ennemi invétéré de la pensée — le gouvernant, l’homme de loi, le religieux — se relèvent bientôt de la défaite. Ils rassemblent peu à peu leurs forces disséminées ; ils rajeunissent leur foi et leurs codes en les adaptant à quelques besoins nouveaux. Et, profitant de ce servilisme [sic] du caractère et de la pensée qu’ils avaient si bien cultivé eux-mêmes, profitant de la désorganisation momentanée de la société, exploitant le besoin de repos des uns, la soif de s’enrichir des autres, les espérances trompées des troisièmes — surtout les espérances trompées — ils se remettent doucement à leur œuvre en s’emparant d’abord de l’enfance par l’éducation.

L’esprit de l’enfant est faible. Il est si facile de le soumettre par la terreur ; c’est ce qu’ils font. Ils le rendent craintif, et alors ils lui parlent des tourments de l’enfer ; ils font miroiter devant lui les souffrances de l’âme damnée, la vengeance d’un dieu implacable. Un moment après, ils lui parleront des horreurs de la Révolution, ils exploiteront un excès des révolutionnaires pour faire de l’enfant « un ami de l’ordre ». Le religieux l’habituera à l’idée de loi pour le faire mieux obéir à ce qu’il appellera la loi divine, et l’avocat lui parlera de loi divine pour le faire mieux obéir à la loi du code. Et la pensée de la génération suivante prendra ce pli religieux, ce pli autoritaire et servile en même temps — autorité et servilisme marchent toujours la main dans la main — cette habitude de soumission que nous ne connaissons que trop chez nos contemporains.

Pendant ces périodes de sommeil, on discute rarement les questions de morale. Les pratiques religieuses, l’hypocrisie judiciaire en tiennent lieu. On ne critique pas, on se laisse mener par l’habitude, par l’indifférence. On ne se passionne ni pour ni contre la morale établie. On fait ce que l’on peut pour accommoder extérieurement ses actes à ce que l’on dit professer. Et le niveau moral de la Société tombe de plus en plus. On arrive à la morale des Romains de la décadence, de l’ancien régime, de la fin du régime bourgeois.

Tout ce qu’il y avait de bon, de grand, de généreux, d’indépendant chez l’homme s’émousse peu à peu, se rouille comme un couteau resté sans usage. Le mensonge devient vertu ; la platitude, un devoir. S’enrichir, jouir du moment, épuiser son intelligence, son ardeur, son énergie, n’importe comment, devient le mot d’ordre des classes aisées, aussi bien que de la multitude des pauvres gens dont l’idéal est de paraître bourgeois. Alors la dépravation des gouvernants – du juge, du clergé et des classes plus ou moins aisées – devient si révoltante que l’autre oscillation du pendule commence.

La jeunesse s’affranchit peu à peu, elle jette les préjugés pardessus bord, la critique revient. La pensée se réveille, chez quelques-uns d’abord ; mais insensiblement le réveil gagne le grand nombre. La poussée se fait, la révolution surgit.

Et chaque fois, la question de la morale revient sur le tapis. — « Pourquoi suivrais-je les principes de cette morale hypocrite ? » se demande le cerveau qui s’affranchit des terreurs religieuses. — « Pourquoi n’importe quelle morale serait-elle obligatoire ? ».

On cherche alors à se rendre compte de ce sentiment moral que l’on rencontre à chaque pas, sans l’avoir encore expliqué, et que l’on n’expliquera jamais tant qu’on le croira un privilège de la nature humaine, tant qu’on ne descendra pas jusqu’aux animaux, aux plantes, aux rochers pour le comprendre. On cherche cependant à se l’expliquer selon la science du moment.

Et — faut-il le dire ? — plus on sape les bases de la morale établie, ou plutôt de l’hypocrisie qui en tient lieu — plus le niveau moral se relève dans la société. C’est à ces époques surtout, précisément quand on le critique et le nie, que le sentiment moral fait les progrès les plus rapides ; c’est alors qu’il croît, s’élève, se raffine.

On l’a vu au dix-huitième siècle. Dès 1723, Mandeville, l’auteur anonyme qui scandalisa l’Angleterre par sa Fable des Abeilles et les commentaires qu’il y ajouta, attaquait en face l’hypocrisie sociale connue sous le nom de morale. Il montrait comment les coutumes soi-disant morales ne sont qu’un masque hypocrite ; comment les passions, que l’on croit maîtriser par le code de morale courante, prennent au contraire une direction d’autant plus mauvaise, à cause des restrictions mêmes de ce code. Comme Fourier le fit plus tard, il demandait place libre aux passions, sans quoi elles dégénèrent en autant de vices ; et, payant en cela un tribut au manque de connaissances zoologiques de son temps, c’est-à-dire oubliant la morale des animaux, il expliquait l’origine des idées morales de l’humanité par la flatterie intéressée des parents et des classes dirigeantes.

On connaît la critique vigoureuse des idées morales faites plus tard par les philosophes écossais et les encyclopédistes. On connaît les anarchistes de 1793 et l’on sait chez qui l’on trouve le plus haut développement du sentiment moral : chez les légistes, les patriotes, les jacobins qui chantaient l’obligation et la sanction morale par l’Être suprême, ou chez les athéistes [sic] hébertistes qui niaient, comme l’a fait récemment Guyau, et l’obligation et la sanction de la morale.

« Pourquoi serai-je moral ? » Voilà donc la question que se posèrent les rationalistes du douzième siècle, les philosophes du seizième siècle, les philosophes et les révolutionnaires du dix-huitième siècle. Plus tard, cette question revint de nouveau chez les utilitariens anglais (Bentham et Mill), chez les matérialistes allemands tels que Bochner, chez les nihilistes russes des années 1860-70, chez ce jeune fondateur de l’éthique anarchiste (la science de la morale des sociétés) — Guyau — mort malheureusement trop tôt ; voilà, enfin, la question que se posent en ce moment les jeunes anarchistes français.

Pourquoi, en effet ?

Il y a trente ans, cette même question passionna la jeunesse russe. « Je serai immoral », venait dire un jeune nihiliste à son ami, traduisant en un acte quelconque les pensées qui le tourmentaient. « Je serai immoral et pourquoi ne le serai-je pas ? »

— Parce que la Bible le veut ? Mais la Bible n’est qu’une collection de traditions babyloniennes et judaïques — traditions collectionnées comme le furent les chants d’Homère ou comme on le fait encore pour les chants basques ou les légendes mongoles ! Dois-je donc revenir à l’état d’esprit des peuples à demi barbares de l’Orient ?

« Le serai-je parce que Kant me parle d’un catégorique impératif, d’un ordre mystérieux qui me vient du fond de moi-même et qui m’ordonne d’être moral ? Mais pourquoi ce « catégorique impératif » aurait-il plus de droits sur mes actes que cet autre impératif qui, de temps en temps, me donnera l’ordre de me saouler ? Un mot