La naissance d'un pilote - Marc Scheffler - E-Book

La naissance d'un pilote E-Book

Marc Scheffler

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Beschreibung

Découvrez le parcours initiatique d'un pilote de chasse chevronné !

Breveté pilote de chasse en 1998, Marc Scheffler compte plus de 4 500 heures de vol – dont près de 2 200 heures sur Mirage 2000D – et plus de 150 missions de guerre... Une carrière opérationnelle qu’il a racontée dans le livre La Guerre vue du ciel.
Et pourtant, en 1990, quand il pousse la porte d’un bureau information de l’armée de l’Air, la carrière de pilote de chasse à laquelle il songe n’est encore qu’une promesse lointaine. En dehors de sa passion pour les avions, il n’est certainement pas le meilleur des bacheliers à vouloir se présenter à l’école des « Pupilles de l’Air ». Cependant, pour lui, devenir pilote de chasse n’est pas seulement un rêve d’enfant, c’est avant tout un idéal et le projet de toute une vie.
Huit années semées d'embûches vont alors suivre son admission à l'école des Pupilles de l'Air. Autant d'années durant lesquelles tous les postulants vont être confrontés à des épreuves toujours plus difficiles. L'échec n'est jamais très loin et Marc Scheffler va devoir s'accrocher de toutes ses forces. Epaulé par ses instructeurs, et en dépit des obstacles, chaque vol, chaque nouvel appareil - qu'il s'agisse d'un planeur, d'un DR-400, d'un Cap 10B, d'un Tucano ou encore d'un Alphajet - ne fera que renforcer sa détermination. Car, au-delà du mythe, le métier de pilote de chasse est fait d'exigence et de sacrifices. Un apprentissage qui nécessite une volonté de fer...

La vie dans les airs : un témoignage haletant, au plus près du réel !

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

"LE livre qui plaira à tous les passionnés d'aviation." - Secret Défense

"Un récit d'un réalisme époustouflant." - Aerobuzz

"Ici, tout y est et tout respire l’authenticité. Des dialogues radios aux paramètres, on est au-delà du récit habituel pour entrer dans une autre dimension documentaire." - Frédéric Marsaly, L'aérobibliothèque

"C’est tout simplement criant de vérité et impressionnant. Que de travail, que d’entraînement, que de remises en cause, que d’évalutations pour arriver au rêve de "l’enfant qui rêvait d’un Mirage". Bir Hacheim

À PROPOS DE L'AUTEUR

Breveté pilote de chasse en 1998 dans l’armée de l’Air, Marc Scheffler effectue sa carrière opérationnelle sur Mirage 2000D à Nancy. Chevalier de la légion d’honneur, il s’est vu décerner cinq citations dont quatre avec attribution de la croix de la valeur militaire. Il a participé à dix détachements opérationnels, totalise 153 missions de guerre et 3800 heures de vol, dont près de 2200 heures sur Mirage 2000.

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Seitenzahl: 509

Veröffentlichungsjahr: 2017

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Pour Loïc et Maëlys.

Préface du général André Lanata

Depuis plus de cent ans, des pilotes de chasse naissent dans le ciel de France. Certains y meurent, auréolés de gloire. D’autres y poursuivent le combat. Tous sont formés à un métier où l’erreur ne pardonne pas. Ils affûtent leur regard pour voir avant l’autre. Ils aiguisent leurs sens pour dénicher l’aiguille dans la meule de foin, cachée dans le ciel ou dans les sables. Ils s’endurcissent, se préparent à un environnement où les contraintes fatiguent le corps, tendent les réflexes, mobilisent toute la pensée. Ils apprennent des valeurs sans concession, dont la confiance absolue dans l’équipier, l’abandon définitif des faux-semblants, le respect des anciens, le goût immodéré de l’effort, l’humilité et le sens du sacrifice. Épouser ces exigences inouïes, c’est pouvoir « faire face » sans trembler aux enjeux exorbitants qui sont au bout des doigts étreignant le manche et pressant la détente. C’est survivre au combat. Y manquer, c’est la mort, celle que l’on n’a pas voulue, la sienne ou, pire, celle des autres.

Sans doute, dans ce métier, la transmission du savoir est encore plus importante que l’art du vol en lui-même, ou que la flamboyance des exploits. Le lieutenant-colonel Marc Scheffler est passé par là. Son récit retranscrit parfaitement la singularité du parcours d’un jeune pilote de chasse, des balbutiements en école de pilotage à la rejointe du Graal, l’arrivée en escadron de chasse. Son témoignage montre combien la relation du maître à l’élève et la cohésion entre camarades y sont exacerbées, au gré de la confrontation brute des caractères, de la part égale donnée à l’émotion et à la raison, de l’alternance entre joies éclatantes et échecs cuisants. On ne comprend que bien plus tard, du haut de milliers d’heures de vol accumulées sur les théâtres d’opérations, que tout, chaque vol, chaque expérience, alors, faisait partie de l’apprentissage.

Parce qu’elle doit s’adapter en permanence à des enjeux mouvants, l’armée de l’Air progresse encore dans le domaine de la formation de ses équipages de chasse. Elle améliore le taux de réussite de son vivier en investissant sur la formation par le succès. Les instructeurs et les méthodes ont changé depuis mes propres débuts dans l’aviation militaire et depuis le passage du lieutenant-colonel Scheffler. Tant mieux, évidemment, car les missions et les aéronefs évoluent. Mais l’esprit, le fameux fighting spirit, reste.

C’est pourquoi l’ouvrage que vous vous apprêtez à lire dépasse largement le cadre autobiographique. Chaque aviateur y est en effet renvoyé à une partie de sa propre vie. Il laisse alors la nostalgie balayer les péripéties de ce parcours long, semé de difficultés, où la remise en cause est permanente. Et il se souvient surtout des rires, et parfois des pleurs, de ses compagnons d’armes.

Général André Lanata

Chef d’état-major de l’armée de l’Air

Septembre 2016

Note de l’auteur

1991-1999.

Ce livre retrace le parcours d’un jeune étudiant passionné d’aéronautique militaire jusqu’à son affectation dans un escadron opérationnel de l’armée de l’Air. Ces pages étaient destinées à ma famille, mais à la demande des lecteurs de La Guerre vue du ciel qui souhaitaient découvrir la formation des pilotes dans l’armée de l’Air telle que je l’ai vécue à la fin des années 1990, j’ai accepté qu’elles soient publiées.

Les faits sont relatés tels que je les ai vécus il y a une vingtaine d’années, et ils ne reflètent donc que ma perception des situations. Certains épisodes sont très personnels et forcément subjectifs. Les événements ont été restitués aussi fidèlement que possible sur la base de mes souvenirs, de mes notes et de mon carnet de vol. Les conversations font appel à mes souvenirs et ont été adaptées. Il ne saurait donc être question de verbatim, mais l’esprit des échanges a été conservé.

Beaucoup de choses ont évolué dans le système de formation de l’armée de l’Air. Que ce soit pour l’enseignement à l’école de l’Air ou pour l’apprentissage du vol, les méthodes ont été modernisées.

Certaines pratiques de l’époque que je décris sont interdites aujourd’hui car elles ne sont plus tolérées par notre société. Mais faire l’impasse dessus aurait dénaturé le récit.

Les anciens pourront s’y reconnaître ; les jeunes, eux, y découvriront un parcours encore très similaire à celui que vivent aujourd’hui ceux qui se destinent à une carrière de navigant dans l’armée de l’Air.

Bons vols, je vous souhaite autant de plaisir à lire ces pages que j’en ai éprouvé à les rédiger.

Cognac, le 25 avril 2016

Chapitre 1

Motivation

27 décembre 1994.

D’épais nuages sombres roulent sur la base aérienne 102 de Dijon. De puissantes rafales humides et glaciales balayent le tarmac. L’asphalte détrempé se confond avec le ciel menaçant. Même les hangarettes défraîchies se fondent dans la grisaille. Plantée devant chacune d’elles, la silhouette bleu argenté d’un Mirage 2000.

Les joues piquées par le froid, j’avance, un casque à la main et le pantalon anti-g bien serré. Malgré mon blouson de vol en cuir et ma Mae-West ajustée, je suis frigorifié. L’escadron de chasse II/2 « Côte d’Or » m’accueille durant trois jours pour un stage « découverte ». Jusqu’ici je n’ai volé que sur avion léger, mais aujourd’hui ce sera l’expérience d’une vie… Je m’apprête à grimper dans un « chasseur », même si je ne serai que simple passager lors d’une sortie à deux avions.

C’est le capitaine R., « Rieze », un instructeur chevronné, qui mènera la patrouille. En position d’équipier, « Jey », un jeune pilote à l’instruction.

Grand, mince, la trentaine, Rieze a des cheveux bruns et des traits impassibles. Son regard intense m’avait tétanisé lorsque je m’étais présenté à lui. Peu loquace, il avait tout de même pris le temps de m’expliquer ce que nous allions faire là-haut : un simulacre de combat aérien à l’aide du radar et quelques tirs fictifs de missiles « air-air » à courte portée.

Du briefing, je n’ai pas compris grand-chose, si ce n’est que la météo est exécrable et que nos Mirage 2000 seraient capables d’encaisser 9 « g ».

Quand nous arrivons au pied de l’appareil, un mécanicien de piste, le « pistard », a déjà fait toutes les vérifications d’usage et préparé l’avion. Il démarre le groupe électrogène qui pétarade en lançant de grosses bouffées noirâtres avant de se mettre à mugir.

« Installe-toi », me hurle Rieze à travers le vacarme.

Puis il monte poser son sac et ses affaires dans le cockpit et accroche son casque en haut de l’échelle avant de redescendre pour faire le tour de l’avion. Maladroitement, j’escalade l’autre échelle conduisant au cockpit arrière. J’enjambe l’entrée d’air du réacteur en prenant soin de ne pas déraper sur le revêtement métallique et je me faufile vers l’habitacle arrière du « 2000 B » numéro 515.

Je glisse avec précaution mes pieds sous la planche de bord et m’assieds sur le siège éjectable Mark 10 « zéro zéro » – « zéro altitude, zéro vitesse ». Il permet de survivre à une éjection au sol et à l’arrêt.

Je me penche et fixe mes rappels de jambes, deux lanières chargées de rabattre mes mollets contre le baquet au départ du siège, ce qui m’évitera de laisser mes tibias avec le tableau de bord lors d’une éventuelle éjection. Je livre ensuite un bref combat contre la multitude de sangles en épais nylon vert olive qui pendent du siège. Je les insère dans de grosses boucles en acier, puis je serre les « inguinales » qui calent mon bassin sur l’assise et les harnais qui me retiennent contre le dossier.

J’attrape mon casque. Sa coque usée en fibre de verre est lardée de rayures et de traces noires. Je l’enfile, m’arrachant les oreilles au passage. J’accroche la jugulaire trop serrée et qui m’étrangle. Sorti de nulle part, le mécanicien de piste surgit accroupi sur le flanc de l’appareil. Souriant, il se penche vers moi et me demande si tout va bien. Sans attendre ma réponse, il emboîte le connecteur de l’oxygène sur la régulation, branche la prise radio et le pantalon anti-g.

Je plaque l’inhalateur sur mon visage et tâtonne pour insérer le rail dans sa glissière sur le côté droit du casque. Cliiiiiiiiiiic. Le caoutchouc glacial me coiffe hermétiquement. J’inspire. Le masque se colle comme une ventouse jusqu’à me faire étouffer. J’essaye vainement de le dégrafer. Le pistard a compris. Il active l’alimentation en oxygène. Pschiiiiiiit. L’air artificiel libère mes poumons et me ramène à la vie. J’abaisse les deux visières1. Schplack. Elles s’écrasent sur mon nez.

Je retire la goupille basse du siège et la tends au mécanicien. Il me montre la sécurité haute. D’un hochement de tête je lui fais signe que c’est bon. Je regarde la poignée d’éjection entre mes jambes. Si je tire… ça part. Le pistard rabat la verrière et la verrouille. Silence. Coupé du monde, ligoté de la tête aux pieds sur mon siège Mark 10, je peux à peine bouger. Des bouffées de chaleur m’envahissent.

Inspirer… Expirer… Lentement.

En bas à droite, au-dessus de la banquette latérale, un clignotant blanc et noir travaille au rythme de ma respiration. Je me concentre dessus. Les battements de mon cœur s’espacent. Sous mes yeux, une multitude de cadrans et deux écrans. Celui du haut est une recopie de la visualisation tête haute et bouche la visibilité devant. Juste en dessous, à hauteur de mes genoux, la visualisation tête basse, qui affiche l’image radar. Partout des chiffres et des sigles dont je ne comprends pas la moitié des indications.

Entre-temps, Rieze s’est installé en place avant :

– On s’entend ?

– Cinq, mon capitaine.

– Allez, on met en route.

Rieze achève de balayer sa cabine du regard, puis il lance le réacteur. De petites vibrations secouent la cellule, suivies d’un gémissement grave. Il enfle quelques secondes vers les aigus jusqu’à m’écorcher les tympans avant de s’apaiser dans un ronronnement rassurant.

– Mains sur la tête, m’ordonne sèchement Rieze, on enlève le groupe, ensuite on teste les commandes et la régulation secours du moteur.

Sans réfléchir, je plaque mes gants de part et d’autre du casque, bien en évidence, pour montrer que je ne touche à rien en cabine tant que le pistard s’active autour de nous.

Mon pilote et lui échangent des gestes. Après quelques instants, les gouvernes frétillent. Le Mirage est pris de soubresauts compulsifs et tremble comme un épileptique, puis il émet de longs râles.

Passé la série de vérifications, Rieze fait ôter les cales. Le pistard disparaît une nouvelle fois sous le fuselage avant de réapparaître tout aussi subitement, pouce levé.

– OK… Il en est où, notre numéro deux ?

En face de nous, l’appareil de Jey se tient moteur tournant et prêt. Nous sommes autorisés à rouler. Rieze signale au pistard notre départ. D’un léger coup de gaz, nous avançons d’un mètre. D’une pression franche sur les freins, Rieze contrôle leur efficacité. Quant au pistard, désormais accroupi, il examine attentivement et une dernière fois le Mirage pour être certain qu’il est en état de voler, puis il nous libère en nous gratifiant d’un salut militaire.

Les moteurs presque au ralenti, les deux avions s’extraient sans peine de leurs emplacements. Ils virent ensemble et se mettent en file indienne vers le taxiway principal. Maintenant, c’est parti pour de bon !

Pendant le trajet, Rieze effectue ses « actions vitales avant décollage » et s’assure que tout est en ordre derrière :

– Harnais serrés et bloqués ?

– Oui.

– Visières baissées ?

– Oui.

– Sécurités siège enlevées ?

– Oui.

À mesure que je réponds, ma respiration recommence à s’accélérer.

– Position d’éjection vérifiée ?

Les pieds calés sur les palonniers, les muscles tendus, je me plaque contre le dossier. Ma tête est alignée du mieux possible avec ma colonne vertébrale. J’attrape la poignée entre mes jambes et fais mine de tirer dessus.

– Oui.

Trois minutes plus tard, nous patientons au point d’arrêt. Un Mirage 2000 s’élance. De sa tuyère jaillit une longue flamme jaune-orangée, cerclée d’ondes de choc aux éclats de diamant. Un grondement puissant résonne jusqu’au plus profond de mes entrailles. Poussé par l’ouragan de feu, l’appareil roule, roule, se cabre et s’arrache du sol. Je le regarde s’éloigner. Sa tuyère rougeoyante vibre de lumière, puis elle s’éteint en laissant s’échapper un mince filet noir lorsque le pilote coupe la postcombustion.

C’est à nous. Nos deux chasseurs pénètrent sur la piste et se placent côte à côte, légèrement en retrait, chacun sur une demi-largeur de bande.

– Allez, on y va !

En même temps qu’il affiche plein gaz, Rieze ordonne au numéro deux de faire de même. Quelques mètres dans mon dos, le réacteur prend des tours. Le rugissement enfle à travers les couches de protection de mon casque jusqu’à devenir assourdissant. Le Mirage salue, hurle et vibre. Je sens ses roues frémir alors qu’elles sont mises à rude épreuve pour retenir les tonnes de poussée. Je tourne la tête et contemple notre jeune équipier dans son appareil. Amortisseur avant comprimé, pneus écrasés, le nez de son avion s’est légèrement affaissé. Lui aussi est prêt à bondir. Jey s’assure une dernière fois que tout est bon et lève son pouce dans la verrière. La mission peut commencer…

Rieze porte son regard devant lui. D’un coup de casque, il sonne le début de la partie. Les freins sont lâchés, la postcombustion enclenchée. Le réacteur déchaîne sa fureur dans un vacarme éclatant tandis qu’une main géante nous catapulte sur la piste. Ma tête recule, plaquée contre le siège, tandis que l’avion accélère… accélère… Sur les côtés, les bords de piste s’estompent dans le filé de l’accélération :

– Jx2 stabilisé à 0,7, parfait…125 nœuds, rotation !

Le Mirage se plante dans le ciel, j’ai les genoux dans les épaules. Petit choc. Le train rentre. Rieze relâche la pression et se met en palier. Postcombustion coupée. J’ai la sensation que le « 2000 » s’arrête sur place. C’est à nouveau le calme en cabine.

– Ça va ?, me lance mon pilote.

– Oui, mon capitaine.

– J’attends le numéro deux sous la couche, ensuite on part chercher le soleil !

Harnais débloqués, je me retourne. Sur notre droite, je vois Jey remonter comme une balle, comme s’il voulait nous percuter. Il s’encastre à quelques mètres de notre aile, aérofreins déployés, si près que le feulement sourd de son réacteur envahit ma cabine. Rieze est satisfait :

– Nickel !

Jey et les 15 tonnes de son Mirage flottent maintenant à quelques mètres de nous. Les lignes effilées de son chasseur se dessinent un court instant sur le vert sombre du paysage. De premières barbules rapides et fuyardes déferlent sur notre verrière. Le sol disparaît par intermittence et nous sommes peu à peu enveloppés d’une écharpe grise et dense aux contours imprévisibles. Nous grimpons maintenant « saumon contre saumon » vers la surface des nuages.

La radio est saturée de messages dont la signification m’échappe. J’imagine qu’on nous balade de fréquence en fréquence jusqu’à la zone de travail. En quelques minutes, nous effaçons des milliers de mètres. Vers 28 000 pieds, les nuages rendent les armes et nous émergeons sans transition au-dessus d’un océan d’écume baigné par le soleil. L’horizon s’élargit. Je suis encore étonné d’être là, confortablement installé à 800 km/h sur ce balcon dominant le monde. Je regarde sur le côté. Jey est toujours solidement accroché à nous et Rieze lui ordonne de s’écarter.

– Deux en place, ça traîne3, annonce Jey, qui s’est décalé à 500 mètres.

– Reçu, on continue !

Postcombustion crantée, petit coup de pied aux fesses, Rieze accentue la pente et nous filons sans effort encore plus haut. Un goût clair et ionisé alimente mon masque. Je respire de l’oxygène pur.

Rieze se retourne. Je l’imite. De fines dentelles de condensation s’échappent dans nos sillages. D’abord fugaces, elles s’étirent et deviennent plus denses avant de cesser brutalement au-dessus du niveau 320.

– OK, on va pouvoir commencer, lâche Rieze, satisfait.

Le contrôleur nous autorise à la séparation. Les deux « 2000 » se détachent à des caps différents et redescendent. Rieze profite de l’éloignement pour s’intéresser à moi :

– Tu le veux un peu ?

– Oui, mon capitaine.

– Il est à toi !

Intimidé, j’empoigne le manche d’un avion de chasse en vol pour la première fois de ma vie. Petite pression sur la droite, le « 2000 » s’incline brusquement. J’avance souplement la manette des gaz et enchaîne sur deux ou trois virages souples.

– Aussi haut, le « 2000 » ne te donnera plus beaucoup, résume mon pilote, il dégrade vite et le réacteur pousse deux fois moins…

– Je peux faire un tonneau ?

– Fais-toi plaisir !

Je braque les gouvernes en butée latérale. Le Mirage tourne sur lui-même comme une toupie. Surpris, je remets les commandes au neutre. Nous sommes… sur le dos, pendus dans les bretelles.

– Je te le reprends, me lance Rieze, amusé.

Espacés de 60 kilomètres, les deux appareils sont en position, prêts à entamer leur duel aérien.

– Le boulot de Jey c’est d’essayer de nous choper au radar, remonter vers nous et balancer des bûches, commente Rieze. Nous, on se cantonne au rôle de simple plastron.

Pendant que Jey effectue sa première tentative, Rieze m’explique comment le jeune pilote-stagiaire doit nous traquer à distance, hors de la portée visuelle dans un premier temps. Nous ne serons pour lui qu’un simple symbole mouvant sur ses visualisations. Seul dans son cockpit, Jey va devoir jouer du radar et manœuvrer. En même temps, il devra sélectionner le mode de tir et l’armement tout en se plaçant sur la meilleure trajectoire possible afin de nous descendre. Histoire d’illustrer la difficulté de l’exercice, Rieze accroche un avion de ligne qui passe au loin et me décrit la multitude d’informations qui envahissent les écrans. Je reste coi…

– Pour réussir sa passe, il faut se faire une idée très précise de la situation tactique. Ce qui demande une bonne gymnastique de l’esprit, très difficile à acquérir, conclut Rieze.

Jey enchaîne avec succès ses trois présentations et annonce « Joker », ce qui signifie qu’il lui reste suffisamment de pétrole pour en faire une dernière. Mais Rieze change d’option :

– Bon, c’est pas mal son affaire, il a compris. Et si on allait se remuer un peu la courge !

Notre ailier vient sur notre gauche à 500 mètres. Rieze balaye l’horizon et finit par trouver un coin de ciel dégagé.

– Plein gaz, tu gardes la formation, lance-t-il à son équipier.

Les deux Mirage évoluent gentiment entre le niveau 200 et le niveau 300. Tonneaux « barriqués », virages plus ou moins violents, nous ne pouvons guère faire plus.

– Jey, « Bingo4 » !

– Reçu…

Fin de la récréation. Nous sommes aux minimas carburant, il faut rentrer. Nous retraversons en patrouille serrée les 23 000 pieds de couche compacte. L’approche de Dijon nous amène dans l’axe et nous lâche pour une arrivée au break. Verticale piste, virage sur la tranche, sortie des éléments, nous sommes posés après une heure de vol. Même si je m’attendais à plus « bestial », ce premier vol en « 2000 » ne m’a pas déçu. Il restera inoubliable.

Enthousiaste, je retrouve les deux camarades qui m’ont accompagné lors de ce stage : Pablo, qui s’est régalé, et Mad, qui a été moins chanceux. Ce dernier a fait les frais d’un pilote décidé à lui montrer que « ce n’est pas un métier facile ». Sa séance de vol d’une heure s’est transformée en supplice. Il me résume cette première expérience avec une pointe d’amertume : « Un pote à moi m’avait dit : “Tu verras, les chasseurs sont tous des frimeurs qui se la jouent”… Je te le confirme. »

Pablo et moi tentons de lui faire changer d’avis, mais sans succès.

Le lendemain, je repars pour du combat à deux contre deux : deux Mirage 2000 face à deux autres. Les leaders vont s’écharper entre eux tandis que leurs jeunes équipiers devront leur emboîter le pas sans se laisser distancer afin de ne pas se retrouver en mauvaise posture. Le ciel n’est toujours qu’un bloc gris sans aucune fissure et la météo prévoit encore une sortie de poisse en haute altitude. Entre les deux, sans réelle certitude, de possibles éclaircies.

Les quatre « 2000 » s’alignent en quinconce sur la piste. Les deux paires décollent à 20 secondes d’intervalle et rejoignent chacune une extrémité de la zone. Du nord au sud, 60 kilomètres nous séparent. Quelques minutes de vol…

Entre le niveau 130 et le 260, nous rencontrons une tranche dégagée qui s’étend sur 13 000 pieds. Au-dessus, une nouvelle couche nous surplombe. Le chef de patrouille décide de poursuivre l’ascension avec l’espoir d’entrevoir de meilleures conditions. À 30 000 pieds, c’est un ciel cristallin qui nous attend.

– Ça traîne, annonce notre équipier.

Je me retourne vers lui. Un mince filet d’albâtre s’échappe de son réacteur et balafre le ciel.

– Ils sont à onze heures, me lance ma place avant.

Mon casque pivote. Les yeux plissés derrière ma visière fumée, je m’échine à les trouver dans l’immensité bleue. Rien. Mon silence parle pour moi.

– Alors ? Deux traces parallèles, légèrement au-dessus de l’horizon.

– Non…

– Ça viendra…

Je suis vexé. J’ai manqué l’occasion de montrer que j’avais de la graine de chasseur en moi.

– Attention, ça va croiser à gauche, me dit calmement mon pilote.

Son avertissement tombe à pic, je cherchais les deux autres à droite… J’ai à peine le temps de tourner la tête que deux dards sombres poussés par des panaches blancs filent sur le côté à deux fois la vitesse du son.

Les leaders virent brusquement l’un vers l’autre, talonnés par leurs équipiers. Les deux formations s’enroulent en décrivant de larges cercles s’étalant sur plusieurs kilomètres. Les appareils manœuvrent difficilement. La cellule vibre et le badin5 est vite comateux, nous obligeant à rendre continuellement la main. Nous perdons de l’altitude sans qu’aucun de nous ne parvienne à obtenir l’avantage et le sommet des nuages se rapproche comme une barrière infranchissable.

Le chef de patrouille décide d’écourter le combat et de tenter sa chance sous la couche. Deux par deux, les Mirage s’éloignent et descendent. Dix minutes plus tard, nous sommes 15 000 pieds plus bas, entre deux strates laiteuses. Nouveau croisement, nouvelle joute. L’atmosphère est plus dense. Les réacteurs poussent plus et les voilures respirent mieux les filets d’air, ça va souquer ferme !

Même si j’ai du mal à suivre, je me prends au jeu. Les trajectoires des quatre avions s’entrelacent dans un mouchoir de poche à des vitesses vertigineuses. Dès que nos adversaires disparaissent, je scrute le ciel dans l’espoir de repérer deux ailes delta sombres se détachant sur un fond grisâtre. Des extrémités de bords de fuite s’échappent de fines aigrettes. Elles me permettent de voir les trajectoires et de profiter du ballet. Au début, du moins, car je découvre dans la douleur les performances de la machine. Le combat tournoyant en Mirage 2000 peut faire encaisser jusqu’à 9 « g ».

Écrasé par la force centrifuge, le souffle court, je lutte pour ne pas perdre connaissance. Mon regard se fige, je me tasse sur mon siège, les mains soudées sur les cuisses. Impossible de bouger le petit doigt. Je subis, tel un sac de sable, tandis que la cabine se colore peu à peu d’un voile gris et noir. J’entends que ça grommelle devant. Notre équipier n’est plus en position ; il se trouve plus loin et déphasé.

Le seul moyen de l’aider, c’est de desserrer les virages. Nos adversaires exploitent la faille et s’engouffrent à l’intérieur de notre cercle. Ils gagnent de l’angle et se rapprochent. Je sens bien à l’agacement grandissant de ma place avant que nous allons nous faire « tarter ». Quelques instants plus tard, une voix triomphante annonce sur la radio que nous nous sommes fait dessouder. Fin de la partie.

Ma vision s’éclaircit, je me relâche et reprends mes esprits. Erreur. Rageusement, mon pilote remet les ailes à plat. Mon casque percute violemment la verrière. Inquiet, je jette un coup d’œil sur le plexiglas. Aucune trace.

– OK, on est au bingo, on rentre.

L’autre patrouille s’éloigne par le sud et entame son retour vers Dijon. Nous patientons afin d’assurer l’espacement. Le leader en profite pour rassembler nos deux Mirage en battant plusieurs fois des plans. Main dans la main, nous perçons en cheminant jusqu’à la base.

Pendant la descente, une sensation bizarre me remonte dans l’estomac. Je me précipite sur la poche gauche de mon pantalon anti-g dans l’espoir d’y trouver un sac. Elle est vide… Vite, une autre solution… J’ôte mon gant droit. J’ai à peine le temps de dégrafer mon masque et de me pencher légèrement en avant que l’avion part violemment. Devant moi, mon pilote hurle :

– Putain, il a perdu le visuel !

Impossible de relever le buste. La gueule dans l’ouverture du gant, je vise de mon mieux, mais quelques grumeaux giclent immanquablement sur l’anti-g. L’odeur est insupportable et je retiens de nouveaux relents tandis que l’équipier annonce penaud sur la radio qu’il s’est écarté et ne nous voit plus. La réponse, sèche, fuse sur la fréquence :

– On se retrouve au point de rendez-vous sous la couche !

Aérofreins sortis, la descente est rapide. Le tapis sombre du paysage surgit et nous redressons brusquement. Cap à l’est, vers le point de rejointe. Stables à 3 000 pieds, nous attendons que le « deux » ramarre. Il se pointe après une éternité et nous pouvons enfin rentrer. Nauséeux, j’agonise.

La piste de Dijon apparaît au loin. Un simple filet sur l’horizon. Nous sommes posés trois minutes plus tard. De retour au parking, j’ouvre la verrière comme une délivrance. L’air glacial s’engouffre dans la cabine. Je n’ai jamais été aussi soulagé d’avoir froid. Devant mon teint livide et l’odeur pestilentielle qui m’enveloppe, le « pistard » s’empresse de vérifier si le cockpit n’a pas souffert de dommages collatéraux. Il me gratifie d’un regard compréhensif. L’honneur est sauf, je n’ai pas repeint l’habitacle.

Les jambes en coton, l’estomac en vrac, je descends l’échelle en essayant de faire bonne figure. À l’écart, je vide mon gant dans l’herbe avant de le rouler en boule et de le bourrer dans le deuxième gant afin de rendre le tout étanche. Je fourre l’ensemble dans le casque, ni vu ni connu.

De retour dans la salle des équipements de vol, j’enlève tout mon fatras. Le jeune équipier vient me voir, un peu anxieux :

– Il n’a pas trop râlé ?, demande-t-il.

Surpris, je ne sais pas trop quoi lui répondre. Ici, je ne suis rien.

– Il avait l’air contrarié quand vous avez perdu le visuel.

– Et pour le combat ?, insiste-t-il.

– Je crois qu’il vous trouvait un peu loin…

– Je pense que je vais me faire décalquer, conclut-il, résigné.

Après avoir nettoyé l’anti-g et le casque, je rejoins les membres de la patrouille. Arrivé dans l’encadrement du box de débriefing, le leader me lance sèchement :

– Tu nous laisses, s’il te plaît.

La suite s’annonce sanglante. Je repars sans un mot vers la salle « stagiaires ». Elle est située au sous-sol d’un bâtiment à l’écart de l’escadron. Les pilotes en transformation sont parqués là, dans une sorte de cave sombre où l’on distingue à peine le jour. Les conditions sont difficiles et l’ambiance tristounette. Cela doit être dur de rester motivé. Pourtant je les admire. Ce sont tous de jeunes gaillards énergiques, pleins d’entrain et à peine plus âgés que moi. Certains partagent leurs impressions, d’autres épluchent les manuels. J’ai soudain l’étrange impression d’être un intrus, mais je n’ai qu’une envie, appartenir à leur monde.

J’aperçois mes deux acolytes. Ils sont attablés seuls dans un coin. De leur discussion animée je comprends que Mad n’a pas changé d’avis sur ces « cons prétentieux et arrogants ».

J’ai droit à un troisième et dernier tour le lendemain. La mission est identique à la première, seuls les acteurs sont différents. Je serai à bord du Mirage 2000B numéro 519, avec « Ponpon » aux commandes.

Il fait toujours aussi froid et humide, mais la météo s’est améliorée. Les nuages sont plus épars et laissent entrevoir des filets de ciel bleu. Le stagiaire est bon, le vol « fun » et détendu. Un bon contraste avec celui de la veille. Il renforce ma détermination à vouloir faire ce métier, même si ça ne s’arrange guère du côté de l’estomac.

Après trois jours, le stage se termine. En fin d’après-midi, nous offrons un « verre de l’amitié » et remercions l’escadron pour son accueil. Nous avons droit aux railleries d’usage avant de pouvoir discuter un peu plus du métier. Pablo et moi sommes plus motivés que jamais.

De retour en chambre, je note fièrement 2h55 de Mirage 2000 sur mon carnet de vol. Le temps de trois missions, je me suis glissé dans la peau d’un pilote de chasse. Je me couche, exténué. Bientôt, la fatigue l’emporte. Je laisse mon esprit divaguer… Sur le parking, mon avion de combat m’attend. Dans quelques instants, je serai aux commandes, partant à l’assaut du ciel.

Un jour, peut-être…

1. Les casques sont équipés de deux visières : l’une est teintée contre le soleil, l’autre incolore. Elles sont basculées à l’aide de glissières latérales. Le basculement de la visière teintée entraîne automatiquement celui de la visière incolore, de manière à assurer une double protection.

2. Jx : coefficient d’accélération longitudinale qui détermine si l’accélération de l’avion est suffisante pour permettre le décollage.

3. Les traînées dues à l’échappement des gaz chauds du réacteur, qui apparaissent à haute altitude.

4. Un appareil est « bingo » lorsqu’il a juste assez de carburant pour retourner à la base de départ et réussir deux approches avant que le pilote ne doive s’éjecter.

5. Badin : vitesse.

Chapitre 2

Le choix de l’arme

Octobre 1990, quatre ans plus tôt.

Je pousse la porte du bureau « information » de l’armée de l’Air à Montpellier, avec une seule idée en tête : obtenir des renseignements précis sur le métier de pilote de chasse.

Un vieux capitaine me reçoit chaleureusement et m’invite à le suivre vers son bureau. La cinquantaine bien portante, il affiche une coupe soignée et un visage souriant. Je lui fais part de mes projets. Il n’a pas l’air surpris et m’explique la meilleure façon, selon lui, de terminer dans le cockpit d’un appareil de combat : l’école de l’Air à Salon-de-Provence.

– Les deux premières années, vous subirez une formation militaire, scientifique et culturelle. La troisième, vous serez « spécialisé » dans la filière « personnel navigant » et vous deviendrez pilote de chasse, de transport ou d’hélicoptère !

Comme la plupart des écoles d’officiers, l’école de l’Air n’est accessible que sur concours. Et pour réussir au concours, il faut franchir l’obstacle des classes préparatoires, « Maths sup » et « Maths spé ». Un recrutement « scientifique » rendu nécessaire par le fonctionnement complexe des systèmes opérationnels modernes.

Le calcul est rapide : deux années de « prépa » suivies de deux années « académiques ». Dans quatre ans et demi, je pourrais commencer les vols. Pensif, j’observe le mannequin qui trône dans la vitrine. Il en jette, planté fièrement dans ses bottines noires, revêtu de la mythique combinaison vert olive. Il est drapé d’un pantalon anti-g et d’un gilet de sauvetage, le tout surmonté d’un vieux casque blanc. Son visage est dissimulé derrière une visière sombre et un masque à oxygène. Je m’y vois déjà…

– La route est difficile et la sélection draconienne. Très peu parviennent à aller jusqu’au bout…

– Si j’avais écouté tous ceux qui m’ont expliqué que c’était impossible, je ne serais pas là.

– C’est un métier fabuleux, parfois contraignant, mais que de souvenirs !

Il me raconte avec passion quelques anecdotes sur ses quinze années de carrière à bord d’un Transall. Sa voix trahit son émotion lorsqu’il évoque la perte subite de son aptitude médicale après un plaquage viril lors d’un match de rugby. Mon silence se veut compatissant. Il enchaîne :

– Vous ne serez pas simple « pilote », vous serez d’abord officier de l’armée de l’Air, c’est-à-dire un militaire ayant choisi « l’arme aérienne » pour servir. Vous y avez réfléchi ? Quelles sont vos aspirations ? Goût de l’aventure, soif d’action, plaisir du vol, agir pour la paix dans le monde… ?

Du haut de mes 19 ans, j’ai bien une petite idée :

– Défendre mon pays ?

Ma réponse, d’une naïveté désarmante, arrache un nouveau sourire à mon interlocuteur.

– Certes, partir à l’aventure, se préparer au combat et risquer sa vie pour « le succès des armes » de la France, résume-t-il d’un ton badin.

Il marque une pause avant de poursuivre plus sérieusement :

– C’est aussi vivre en collectivité sous l’uniforme, les premières années tout au moins, subir un entraînement physique éprouvant, une formation poussée avec des responsabilités croissantes, commander des hommes, participer aux opérations extérieures et à la coopération militaire internationale.

Je me vois déjà parcourir le ciel à Mach 2 pour sauver le monde.

– Les vols ne seront qu’une partie de votre quotidien et ne représenteront que les dix premières années d’une carrière, ajoute-t-il.

Je finis par me demander s’il n’essaye pas de me décourager et je botte en touche :

– Ma réponse était maladroite, je souhaite faire un métier qui ait un sens et, si possible, à bord d’un avion de chasse.

– Voilà deux excellentes raisons !

Il s’inquiète alors de ma scolarité. Je lui explique brièvement qu’après un parcours moyen jusqu’en seconde et une première « S » difficile, j’ai d’abord été orienté en terminale « D ». J’ai alors fait le choix de refaire ma première afin de tenter ensuite une terminale « C » avec l’espoir d’être admis en « Maths sup ».

En redoublant, mes résultats se sont envolés et je me suis rapidement hissé parmi les meilleurs. Je me suis retrouvé dans une dynamique positive qui ne m’a plus lâché.

– Vous êtes conscient que ce redoublement va laisser des traces dans votre dossier et risque de vous fermer certaines portes ? Et cette année de terminale se passe bien ?

– Tout me réussit pour l’instant.

– On vous a déjà conseillé l’école des Pupilles de l’Air ?

– J’en ai entendu parler.

– Le tiers d’une promotion de l’école de l’Air est issu des Pupilles de l’Air. C’est l’antichambre de Salon-de-Provence. Vous serez dans le bain « militaire », sans parler des camarades que vous y rencontrerez !

Devant son enthousiasme, je le laisse m’abreuver de détails sur ces deux années d’études et la vie trépidante de l’internat militaire.

– Ce sont aussi plus de sept cents dossiers et seulement soixante places disponibles. Mais si vous êtes admis, vous mettrez toutes les chances de votre côté pour intégrer une école d’officiers.

– Quelles sont les différences avec une prépa normale ?

– L’enseignement est entièrement tourné vers les concours spécifiques aux armées : une scolarité ciblée, des activités physiques, ainsi qu’un vernis militaire qui vous servira par la suite !

Il s’empresse de préciser :

– Il faut être bon dans toutes les matières. Nos officiers de carrière sont au départ des ingénieurs, des spécialistes, mais rapidement, ils doivent savoir diriger, commander et travailler en état-major. Ce qui nécessite également une solide culture générale. Les coefficients littéraires et ceux des langues sont importants.

– Comment jugez-vous le caractère des candidats, leur aptitude à s’imposer et à mener des hommes ?

– Ils seront formés. Même si au début ils manquent de maturité et de pragmatisme. Il est évident que nous recherchons des gens vifs d’esprit, capables d’analyser, de synthétiser et de s’exprimer, parfois en milieu interallié. Vous êtes bon en français et en anglais ?

– Oui.

– Vous faites du sport ?

– Arts martiaux et musculation.

– C’est primordial pour s’aérer et, surtout, c’est la base de la préparation de nos combattants !

La conversation prend peu à peu des allures d’entretien d’embauche :

– Vous connaissez l’armée de l’Air, ses missions, les appareils qu’elle utilise ?

J’ai toujours voulu être pilote de chasse. Mon enfance a été bercée par Tanguy et Laverdure, Buck Danny ou encore Les Têtes brûlées. Ma chambre est tapissée de posters, de maquettes, et la revue Avions de guerre est devenue ma lecture de chevet. Ma réponse sonne comme une évidence :

– Je suis passionné d’aviation militaire.

Il se tourne alors vers l’une des photos qui ornent la pièce.

– Vous reconnaissez celui-ci ?

– Un Mirage III.

– Bien, apprécie-t-il, visiblement surpris, vous faites la différence entre un « III » et un « 2000 ». Vous avez déjà volé ?

– J’ai passé mon brevet de base à l’Aéroclub de l’Hérault.

– Le candidat parfait !

Sa remarque m’arrache un rictus. Après un court silence, son ton devient persuasif :

– Si vous voulez vraiment suivre une carrière en tant qu’officier et pilote dans l’armée de l’Air, que vous êtes prêt à tout donner pour y arriver, foncez à l’école des Pupilles de l’Air.

Il n’en faut pas plus pour me décider. L’entrevue se termine. Il se lève et me tend la main. La poignée est franche et sincère. En me regardant droit dans les yeux, il ajoute :

– Arrêtez les sports de combat avant de prendre un mauvais coup.

Je repense à ma dernière compétition. Finaliste malheureux, la mâchoire à moitié déboîtée, j’avais bu de la soupe avec une paille pendant une semaine.

Conforté par l’entretien, rassuré sur les perspectives, je retourne chez moi la tête dans un nuage et annonce joyeusement mon intention de m’engager sous les drapeaux. Passé le premier moment de surprise, je reçois le soutien inconditionnel de toute la famille.

Deux mois plus tard, j’apprends que ma candidature sera étudiée. L’intégration en classe préparatoire dépend maintenant de mon dossier scolaire, de ma réussite au bac et d’un contrôle médical préalable. Si je peux maîtriser seul les deux premières conditions, la troisième toutefois est indépendante de ma volonté.

Début mars, je reçois la convocation médicale pour une série de tests préliminaires sur la base aérienne 726 de Nîmes-Courbessac.

Tôt le matin, je quitte Montpellier avec la vieille Supercinq familiale, anxieux à l’idée d’être déclaré inapte. La sortie pour Nîmes approche. L’autoroute est bondée. Je double tranquillement une dernière série de semi-remorques lorsque l’un d’eux déboîte subitement devant moi. Pris dans l’entonnoir, j’écrase les freins.

Sans ABS, la voiture dérape dans un crissement de pneus sur quelques mètres. Je serre sur le terre-plein à gauche. L’arrière du poids lourd me frôle et je ne suis plus qu’à quelques centimètres de la glissière centrale. Je pense m’être tiré d’affaire de justesse quand un long coup de klaxon me glace.

Dans mon rétroviseur, une BMW grise est en train de piler à grand renfort d’appels de phares. Et merde. Les mains crispées sur le volant, les bras tendus, je me plaque en arrière contre le siège et l’appui-tête et j’attends l’impact. Sur ma droite, le camion se rabat brusquement. La voie se libère. J’enclenche la troisième, pied au plancher. Rien… Ma Supercinq et sa reprise légendaire… Elle réaccélère enfin. Juste assez pour éviter le choc.

Arrivé à hauteur de la cabine, je hurle sur le conducteur, qui baisse sa vitre et me fait signe qu’il s’excuse. Le chauffeur de la BMW prend le relais, beaucoup moins diplomate.

Rapide check-up. Mon cœur bat à tout rompre et j’ai les jambes flageolantes. Le panneau « Sortie » apparaît. Je m’engage sur la bretelle et m’arrête immédiatement sur le bas-côté. J’entrouvre la portière. Les mains encore tremblantes, je reste là, prostré, pendant de longues minutes. Une voiture me frôle et me sort de ma torpeur.

Vingt minutes plus tard, je patiente dans la salle d’attente en remplissant un questionnaire sur mes antécédents familiaux. En face de moi, trois jeunes discutent à voix basse. Les joues creuses, les cheveux coupés ras, ils sont vêtus d’un jogging militaire bleu marine. Je m’attarde sur les photos d’avions et d’hommes en armes affichés le long des murs lorsqu’un infirmier s’approche :

– Monsieur Scheffler Marc ?

Je me lève d’un bond.

– C’est moi !

– Suivez-moi vers la biométrie.

Il me conduit vers une petite pièce à l’écart. La décoration est minimaliste, les tapisseries sont couleur blanc cassé et le sol plastique en imitation bois. Il règne cette odeur d’hôpital que je déteste tant. Entre l’accident évité de justesse et l’effet « blouse blanche », je me sens mal à l’aise.

– D’abord la tension, annonce l’infirmier en m’indiquant une chaise médicale en cuir marron clair.

Je m’installe confortablement et me laisse faire en essayant de paraître calme. Le brassard enserre mon bras, puis se relâche. L’infirmier fronce les sourcils :

– Ce n’est pas bon…

Mon monde s’écroule. Impossible, pas maintenant. Je lâche, désespéré :

– J’ai failli me tuer sur l’autoroute !

Surpris, il lève la tête :

– Qu’est-ce qui s’est passé ?

J’explique ma mésaventure. La voix se fait soudain compréhensive :

– C’est pour faire pilote de chasse ?

– Oui…

– J’imagine que vous voulez faire ce métier depuis longtemps ?

– D’aussi loin que remontent mes souvenirs d’enfance…

– OK, vous allez rester tranquille ici dix minutes. Vous n’avez pas de soucis de tension, d’habitude ?

– Non.

– Des antécédents dans votre famille ?

– Pas que je sache…

– Vous êtes fatigué ?

– Pas spécialement…

– Vous faites du sport ?

– Trois fois par semaine…

– Alors vous êtes armé contre les coups durs !

Il ajoute, rassurant :

– À tout de suite.

Il se lève de son tabouret et quitte la salle. Seul dans la pièce, je me cale confortablement sur le siège. J’étends mes jambes et me concentre sur tous les objets qui m’entourent. Petit à petit, mon esprit somnole et vagabonde. Je sursaute au retour de l’infirmier :

– Allez, on remet ça !

Nouvelle compression. Le brassard se relâche.

– C’est parfait !

Satisfait, il note les chiffres sur un formulaire :

– Allez, on enchaîne sur les mesures et l’électrocardiogramme.

Après trois heures d’examens, le médecin-chef me reçoit dans son bureau :

– Tout est en ordre pour moi, vous êtes « présumé apte ». Prochaine étape, si tout se passe bien, ce sera la visite d’aptitude « pilote de chasse » au CEMPN1 à Marseille. Bonne chance pour la suite.

Juin 1991. Comme des centaines de milliers de jeunes lycéens, je m’approche fébrilement des panneaux d’affichage. Sur la longue liste alphabétique apparaît mon nom : Marc Scheffler, reçu au baccalauréat, mention bien.

J’exulte. Autour de moi, des cris de joie et de déception. Si je n’avais aucun doute sur le résultat, j’espérais bien l’obtention d’une mention pour consolider mon dossier. J’annonce fièrement la nouvelle à mes parents. Le fils aîné à la scolarité « chaotique » leur offre enfin la preuve qu’il s’est donné les moyens de réussir. Quelques jours auparavant, j’avais eu la confirmation de mon admission aux classes préparatoires de Montpellier. Un courrier laconique était arrivé à la maison, accompagné d’une phrase manuscrite du proviseur : « Il faut lui laisser sa chance. »

Reste l’école des Pupilles de l’Air. Elle est devenue mon objectif principal depuis quelques mois. L’attente, interminable, commence. Mi-juillet j’ouvre fébrilement l’enveloppe envoyée par l’armée de l’Air. Elle contient un message succinct sous forme de Télex :

« VOUS CONFIRME QUE VOUS ÊTES SUR LISTE COMPLEMENTAIRE, VOUS SEREZ CONVOQUÉ FONCTION DÉSISTEMENTS. »

C’est une déception, forcément, mais pas vraiment une surprise, vu le nombre de postulants. Je garde au fond de moi une lueur d’espoir, et, jour après jour, je surveille la boîte aux lettres. Rien.

Fin août, la raison finit par l’emporter. Ce sera l’enfer des classes préparatoires à Montpellier. Pour me vider la tête, je réorganise ma chambre et m’équipe en prévision des années difficiles. Étagères neuves, bureau neuf… mais le même environnement.

Le jeudi 5 septembre 1991, un courrier de la Direction du personnel militaire de l’armée de l’Air tombe. C’est le cœur serré que je l’ouvre :

« SUITE DESISTEMENT CANDIDAT LISTE NORMALE VOUS ETES ADMIS ECOLE PUPILLE AIR (CLASSE MATHS SUP)/CORPS DES OFFICIERS AIR/VOUS DEMANDE REJOINDRE CE LYCEE MILITAIRE VENDREDI 06 SEP 91. »

1. Centre d’expertise médicale du personnel navigant.

Chapitre 3

Aux « Pupilles de l’Air »

Septembre 1991.

Le lendemain matin, je saute dans ma « Supercinq rapide et bien armée ». Annick, ma maman, s’est fait une raison, mais elle a insisté pour m’accompagner. Couché tard, levé tôt, j’ai tout fourré à la hâte dans le coffre pour prendre la direction de Grenoble et y arriver avant 11 heures.

C’est la tête pleine d’espoir que je file vers l’école des Pupilles de l’Air, impatient et curieux de savoir ce que me réservent l’internat et la vie militaire. Sous un ciel voilé de fin d’été, nous remontons la vallée du Rhône jusqu’à Valence avant de bifurquer vers les Alpes qui se dessinent. Nous nous engageons dans la trouée de l’Isère et bientôt je découvre Grenoble, ville tentaculaire nichée au cœur des contreforts alpins. Où qu’il porte, mon regard bondit d’un sommet à l’autre et glisse le long des crêtes du Vercors, de la Chartreuse et de Belledonne. Un décor sublime, à la fois majestueux et étouffant pour le jeune Montpelliérain que je suis.

Après avoir contourné l’agglomération, nous trouvons enfin l’entrée de l’école. Je me gare sur le parking à l’extérieur de l’enceinte. Nous demeurons assis de longues minutes, silencieux. Je ressens l’inquiétude d’une mère qui s’apprête à voir partir l’un de ses fils.

– Maman, je dois y aller…

– Je t’accompagne.

Je redoutais sa réponse sans avoir le courage de lui dire qu’elle peut me laisser. Nous rejoignons le service de permanence. C’est là que les « extérieurs » doivent se présenter.

Nous pénétrons dans une petite pièce coupée en deux par un comptoir. Derrière, trois personnes en pantalon bleu foncé et chemise bleu clair semblent préoccupées par des liasses de papiers. Après quelques instants, elles lèvent les yeux vers nous. Je m’approche tandis que ma mère reste en retrait. La plus âgée, une femme d’une quarantaine d’années, s’avance :

– Bonjour, c’est pour l’intégration des classes préparatoires ?

– Oui.

– Votre nom ?

– Monsieur Marc Scheffler.

Elle parcourt une liste en pointant les lignes une par une.

– Scheffler avec un « S », précisé-je.

– Ah, d’accord, je vous cherchais dans les « Ch » ! Vous êtes alsacien ?

– Non, de Montpellier, né à Marseille… Mon père est d’origine allemande.

– Je comprends mieux ! C’est bon, je vous ai. Quelqu’un va venir s’occuper de vous. Votre mère peut vous accompagner pour cette première journée, c’est autorisé. Il faut les rassurer, me glisse-t-elle avec un regard complice.

– Merci.

Après une dizaine de minutes, un jeune appelé à peine plus âgé que moi, impeccable dans son uniforme, nous accueille et nous conduit jusqu’aux bâtiments des élèves. La plaquette nominative sur la droite de sa poitrine indique « Hisan ».

– Bienvenue à l’école des Pupilles de l’Air. Ceux qui sont déjà arrivés sont sur le terrain, vous partirez les rejoindre cet après-midi. Avant, vous déposez vos affaires, puis vous irez chercher votre paquetage et remplir quelques formalités administratives !

– C’est loin ?

– Vous êtes en voiture ?

– Oui.

– Je monte avec vous. L’internat se trouve à l’opposé.

Cinq minutes plus tard, le portail s’ouvre. En face de moi, un vieux Mirage III gris argenté figé sur sa stèle pointe fièrement son nez vers les immenses parois de la Chartreuse qui se dressent, verticales, le long de la vallée.

Nous prenons la route de contournement. Sur ma droite, des séries de grands bâtiments rectangulaires à deux étages, disposés de façon symétrique. Ils ont l’air flambant neufs. À gauche, les installations sportives, rutilantes. Le tout au milieu d’une végétation digne d’un campus américain.

Hisan nous amène devant l’internat. Un édifice en forme de « L » sur deux niveaux. Je le rejoins, bagages sous les bras, aidé par ma mère. Nous pénétrons dans l’immense hall d’entrée. Sur le côté, un escalier dessert les couloirs des étages. Hisan en profite pour me faire la visite :

– Au rez-de-chaussée, juste à gauche, c’est la salle de repos ; à droite, un sas mène au bâtiment des lycéens ; en face, les dortoirs féminins.

Devinant mon regard, il s’empresse de préciser : « Accès strictement interdit ! »

Nous montons au premier étage. C’est là que se trouvent les chambres des « première année », les « Maths sup ». Au deuxième, ce sont celles des « Maths spé ». Hisan s’arrête dans l’embrasure de la « salle télévision ».

– Vous allez poser vos affaires ici et récupérer vos pièces d’identité, je vous attends devant l’accès principal.

Il m’emmène chez le coiffeur pour une coupe « bien réglementaire ». J’enchaîne sur la visite médicale, les interminables formalités administratives et la perception du paquetage : treillis, rangers, casque lourd, sac à dos. En guise d’uniforme au quotidien : chaussures noires, jean et chemise d’aviateur. Pour l’hiver, un pull bleu foncé ainsi qu’un blouson vert olive terne. Nous avons même droit à une tenue de cérémonie, un pantalon en feutre gris et une veste bleue avec l’écusson de la base brodé sur la poitrine.

Je signe un contrat dans lequel je m’engage à ne présenter que les concours militaires en deuxième année. En cas d’échec, je pourrai prétendre lors de la troisième année à toutes les écoles d’ingénieurs. Mais si je devais rejoindre un établissement civil, ce serait contre remboursement. La scolarité est estimée à 10 000 francs par an. J’apprends au passage que nous recevrons près de 500 francs par mois.

De retour au bâtiment, j’enfile mon treillis et mes rangers neufs. Quand je ressors, je peux lire la stupeur dans le regard de ma mère. C’est aussi le signal des adieux. Dernières embrassades, derniers conseils bienveillants, et je la laisse repartir.

Une nouvelle étape de ma vie commence. Ce sera la plus éprouvante de toute mon existence.

Hisan s’impatiente devant le vieux bus « Tracer » cabossé venu me récupérer. Je monte à bord et m’installe au fond. Nous partons rejoindre le reste de la troupe : une cinquantaine de bacheliers venus des quatre coins de la France, tous attirés par le métier des armes, la carrière militaire et l’aéronautique.

Nous roulons de nationale en départementale, de départementale en chemin de terre chaotique. Si j’en crois mon dos, les amortisseurs sont aussi âgés que le bus qui nous emporte. Nous roulons sous un soleil de plomb, sans climatisation, les fenêtres ouvertes. Le courant d’air apporte un peu de fraîcheur et beaucoup de poussière. Après quarante-cinq minutes de rodéo, je retrouve mes futurs camarades. Ils sont rassemblés au milieu d’un ancien champ d’exercices. Leurs visages fatigués ruissellent de sueur, leurs uniformes sont trempés. Planté devant l’attroupement, un gaillard élancé les toise. À ses côtés, un autre, encore plus imposant, les observe également, la mine grave. Notre arrivée interrompt la séance. Tous les regards se tournent vers nous.

– Repos !, crie le plus grand.

À l’unisson, les deux sections relâchent. Hisan s’adresse à l’officier :

– Mon capitaine, je vous ramène le nouveau.

Il me dévisage de bas en haut :

– Dépêchez-vous d’aller vous glisser dans les rangs. Les autres vous raconteront ce que vous avez loupé jusque-là !

– Oui, monsieur.

– Mon prénom c’est « mon capitaine », comme l’indiquent les trois barrettes sur mes épaules.

– Oui, mon capitaine, dis-je en insistant sur le « C ».

Je file me cacher à l’arrière. Mon petit doigt me dit qu’il vaut mieux se faire discret. L’élève à côté de moi m’explique alors à voix basse :

– Le grand tout fin avec l’air sévère, c’est notre chef de promotion, le capitaine Robin. À côté, celui qui ressemble à un rugbyman, c’est l’adjudant-chef Casier.

J’observe l’imposant sous-officier. Vu la longueur de ses bras et la grosseur de ses mains, mieux vaut éviter de se prendre une grosse torgnole…

– C’est vrai qu’ils n’ont pas l’air super-commodes !

– Ils sont stricts, mais sympas. Aujourd’hui, on est plutôt dans le théâtral…

– Et vous avez vu quoi, jusque-là ?

– On a appris le « garde-à-vous » et le « repos »…

– Et ?

– Le « garde-à-vous », c’est rester tout droit, immobile, les bras le long de la couture, les pieds en équerre, le buste redressé et le torse bombé. Au repos, tu peux te relâcher et tousser…

La suite est plus dense. Nous enchaînons avec de la course à pied sur quelques kilomètres, entrecoupée de parcours d’obstacles et de déplacements en section. Si j’avais encore un doute, il s’est envolé. Sans être « officiellement militaire », en l’espace de quelques heures, je ne suis plus vraiment « civil ». Un contrat, un uniforme, des ordres et plein de copains habillés comme moi, en kaki.

Bien que nous venions tous d’horizons divers, l’ambiance est bon enfant. Ces épreuves sont surtout l’occasion de faire connaissance et de tisser les premiers liens. Les caractères s’affirment. Beaucoup sont calmes, voire timides, d’autres plus expansifs. Je remarque que certaines idées reçues sur les régions ont la vie dure : Zouca, le Corse têtu, Pat, le Basque qu’il ne faut pas chercher, Fredo, la force tranquille, Pierrot et son phrasé marseillais inimitable… Soixante élèves, et autant de personnalités différentes qui vont devoir apprendre à vivre ensemble.

L’encadrement est suffisamment sévère pour nous mettre dans le bain. Personnellement, je le trouve sans excès, mais certains préfèrent nous quitter et retourner chez eux. De nouvelles places se libèrent. Je comprends mieux pourquoi j’ai été appelé. Ces journées sont aussi un filtre destiné à ne retenir que les plus motivés.

À notre retour dans l’enceinte de la base, nous sommes attendus par nos anciens de deuxième et troisième année. L’accueil est plutôt rude pour des lycéens boutonneux amenés à faire leurs premiers pas dans la vie militaire. Mais c’est une tradition dans les « prépas mili », où les aînés encadrent les plus jeunes en les bousculant un peu.

Le soir, nous avons droit à un dîner rapide dans le « mess des élèves », une vaste cantine bruyante et éclairée par des néons crus. Les discussions sont rares. Exténués, nous n’aspirons qu’à une chose, trouver nos pénates et nous reposer. Mais la journée n’est pas terminée. Nous sommes regroupés manu militari, au garde-à-vous dans le large hall de l’internat. Pour nous achever, le capitaine Robin vient nous asséner la bonne parole :

– Bienvenue au sein des classes de l’air. Vous êtes maintenant des « pipins » et vous allez recevoir une formation tournée vers la réussite aux concours d’entrée dans les grandes écoles d’officiers.

Le ton se fait plus grave :

– Ce sera une « éducation » tant dans les matières académiques que par le sport et l’inculcation des valeurs de la Défense.

Il marque une pause :

– Ici, vous êtes dans une enceinte militaire. Règles de salut, uniforme et déplacement en section sont de rigueur.

Il s’arrête à nouveau et balaye la salle du regard :

– Interdiction de sortir en semaine, sauf le mercredi en fin d’après-midi si vous souhaitez faire quelques courses. Le week-end, c’est à partir de 16 h le samedi, après le devoir surveillé, retour le dimanche soir avant 22 heures.

Nous attendons la touche finale :

– La priorité, ce sont les cours. Dès que vous le pouvez, je vous conseille d’aller vous dépenser physiquement. Vous aurez besoin de vous vider la tête et ce sont des points à gagner facilement aux concours. Vous pouvez disposer.

Je découvre enfin ma chambre. L’entrée donne sur un couloir étriqué, encadré par des armoires, et débouche sur deux pièces contiguës d’une dizaine de mètres carrés agencées en équerre. Sol en lino vieillot, murs jaunes et vierges, à l’exception d’un petit cadre en liège pour chacun. Sur la gauche, un sas entre deux chambrées accueille les sanitaires. Deux douches et deux WC pour huit.

Le mobilier est correct. Quatre lits étroits sont collés dans les angles. Dans leur prolongement, des bureaux individuels sont disposés côte à côte. Ils sont adossés aux vitres et donnent sur les montagnes. Je fais la connaissance de Jérôme, plutôt posé, Tony, avec son pedigree de Parisien au caractère bien trempé, et enfin Benje, plus réservé et taciturne. Arrivés avant moi, tous trois se sont déjà installés.

Il ne reste plus qu’un plumard à droite. Je balance mon sac et défais mes affaires. À l’aide de punaises, je fixe des photos d’avions de chasse sur le cadre en liège. Avant de partir de Montpellier, j’ai choisi celles qui m’inspiraient le plus. Pour moi, ce ne sont pas de simples images, ce sont des fenêtres sur l’avenir. Les contempler me redonne du courage.

Je finis de déballer mes affaires et m’avance vers la dernière armoire restante, T-shirts et pantalons sous le bras. Je me faufile derrière Tony et manque le bousculer.

En soufflant, il me lance :

– Putain, tu peux pas faire attention !

– Désolé, j’ai pas fait exprès !

Il se retourne vers moi et me répond avec son accent de Parigot arrogant :

– T’as pas remarqué que le couloir est étroit ?

Fatigué, mon sang ne fait qu’un tour.

– Je viens de m’excuser, alors ne commence pas à me casser les couilles !

– Ne me parle plus jamais comme ça, sinon on va s’expliquer dehors !

– Quand tu veux, blaireau.

Le ton monte, nous sommes face à face, à quelques centimètres. Grand, élancé, les muscles saillants, Tony me dépasse d’une bonne dizaine de centimètres. Ses yeux bleus brillent d’une intensité que j’ai rarement vue. Il claque les portes de mon armoire et sort de la chambre. Ce sera notre seule et unique altercation. Avec quelques autres, nous deviendrons bientôt inséparables.

Changement de tenue et de comportement, nouveau rythme. Ma vie d’avant s’envole en quelques jours. Je m’adapte sans difficulté à ce cadre strict qui me convient parfaitement. Nous attaquons les cours sur les chapeaux de roues. Pour une grande majorité, le choc est violent. Entre l’acclimatation à la vie militaire, l’enchaînement incessant des matières, les heures de « colle » et les soirées de révision, les journées s’allongent. Vingt-trois heures, minuit, une heure du matin… Je veille de plus en plus tard, noircissant feuille sur feuille. Je tombe dans le piège insidieux de celui qui s’échine à tout apprendre et à tout comprendre sans prendre de retard.

Après quelques semaines à ce rythme, je suis rincé. J’avais pourtant été prévenu. Les classes préparatoires sont un marathon, pas un cent mètres.

Début octobre, toutes les classes sont rassemblées sur la place d’armes pour la cérémonie des couleurs. Trois cents élèves sont disposés en rectangle, au garde-à-vous, dans un silence absolu. Stoïques, nous attendons dans la fraîcheur matinale. J’observe autour de moi tous ces jeunes collégiens et lycéens. Nous sommes tous en uniforme et, malgré le froid, personne ne bronche. Une école de la patience et de la maîtrise de soi.

Le chef arrive enfin avec son cortège. Discours, remise de décorations, lever du drapeau tricolore. Le cérémonial est théâtral et, de spectateurs, nous devenons acteurs lorsque nous entonnons La Marseillaise tous en chœur. J’en frissonne.

Chapitre 4

Mauvaises passes

Fin septembre 1991.

Les premiers résultats tombent. Dans les matières « non scientifiques », je m’en sors avec les honneurs. En physique et en chimie, je survis. Ce sont les maths qui me plombent. Première note : 0,5. Deuxième note : 1.

Une progression arithmétique qui me vaut les remarques sarcastiques de notre professeur, monsieur G., lorsqu’il rend les copies du troisième devoir :

– Marc Scheffler… En progrès, reste faible : 1,5 !

Sa plaisanterie ne fait rire personne. Monsieur G. a pour habitude de commencer l’année avec la partie la plus ardue du programme. Une manière efficace de décourager les plus fragiles et les moins pugnaces et de ne garder que ceux qui ont une chance de réussir.

Il me convoque quelques jours plus tard en fin d’après-midi juste après les cours :

– Entre, Marc, et installe-toi.

La salle de classe est vide, l’atmosphère tendue et la politesse exagérée. Sans un mot, je m’assieds en face de lui. Il me dévisage un instant avant d’abaisser son regard sur le tas de feuilles qui inonde son bureau. Je sens qu’il a quelque chose d’important à me dire et le laisse parler :

– Bon, tes résultats en maths sont catastrophiques…, dit-il d’un ton nasillard qui se veut convaincant.

Résigné devant l’évidence, je reste de marbre. Il enchaîne :

– Je pense que tu n’as pas le niveau pour suivre une Maths sup, je ne parle même pas de la Maths spé.

J’essaye de deviner où il veut en venir, même si une sourde colère monte en moi. Je le laisse poursuivre :

– La fac ouvre ses portes dans quelques semaines. Tu as encore le temps de t’inscrire et d’arrêter ta « sup » maintenant.

Le coup est rude. Je ne m’attendais certes pas à des encouragements de sa part, mais là, c’est un assassinat en règle. Je proteste :

– Nous ne sommes qu’au tout début de l’année…

– Crois-en mon expérience, tu n’iras pas dans la classe supérieure, répond-il en restant impassible. Vous êtes une soixantaine, nous n’en garderons qu’une quarantaine…

– Je vais progresser, laissez-moi…

Il m’interrompt :

– De toute façon, tu n’auras aucune chance aux concours.

Abasourdi, je reste muet. Comment peut-il massacrer ainsi mes espoirs et dynamiter mon rêve de gosse ?

– J’ai bien l’intention de continuer et de m’accrocher. Mes notes dans les autres matières sont correctes, même si ce n’est pas reluisant en maths.

Il prend un air fataliste. Sa tentative de passer en force a échoué.

– C’est ton choix…

Oui, c’est aussi ma vie, et personne ne décidera à ma place de ce que je veux en faire.

Un silence pesant s’installe. Je coupe court :

– Merci. Si les autres arrivent à comprendre, je devrais y arriver aussi.

– Bon courage. Je sais que tu t’acharnes, mais réfléchis-y.

Je quitte la salle, un peu ébranlé, mais remonté comme jamais, déterminé à réussir. Ne serait-ce que pour lui montrer qu’il se trompe. De retour dans la chambre, je m’affale devant mon bureau. Il devient soudain synonyme de solitude absolue. Je lève les yeux vers la fenêtre. Les parois insurmontables de la Chartreuse qui se dressent face à moi semblent elles aussi me défier.