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John et Diane Forrester décident de passer un week-end à Grand Marais, une petite ville isolée sur la rive nord du lac Supérieur. Au fil de rencontres mystérieuses, de sombres souvenirs remontent chez John. Après s'être réveillé dans une chambre d'hôpital, son esprit vacille entre passé et présent, jusqu'à ce qu'une vérité bouleversante éclate.
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Seitenzahl: 207
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Quelqu’un a écrit : « Une histoire facile est le fruit d’une écriture laborieuse. »
Lorsque je commence à écrire une nouvelle histoire, il m’arrive souvent de penser déjà à la suivante, sans me soucier du succès que pourrait rencontrer la précédente. Quand on écrit, il vaut mieux suivre son instinct. L’important, c’est de créer une connexion avec le lecteur. Les thrillers et les polars à suspense ont, depuis belle lurette, cédé la place à des romans érotiques de plus en plus explicites. Pour ma part, ce n’est pas vraiment mon trip, même s’il m’arrive, de temps à autre, de décrire des scènes suggestives.
Quand je suis inspiré et que je tiens une bonne idée, il m’arrive d’écrire des journées entières. Je puise mon inspiration en écoutant la radio, de la musique, en lisant des livres et en regardant une grande quantité de films. Plus j’écris, plus j’apprends à écrire.
Lorsque je relis mes premières ébauches, je me dis que j’aurais dû m’astreindre à cet exercice plus tôt. Avec le recul, c’est un passage obligé. Avant de pondre un chef-d’œuvre comme Live and Let Die, Paul McCartney avait composé de nombreuses chansons ! Aujourd’hui, je me sens plus à l’aise avec tout cela.
Beaucoup regrettent que mes histoires soient un peu courtes. Ce qu’ils ignorent, c’est qu’avant d’être publiées, elles l’étaient encore davantage. Je prends cette remarque comme un compliment, car j’ai le sentiment d’avoir réussi l’histoire en question. Ne dit-on pas que les expériences les plus courtes et les plus intenses sont les meilleures ?
L’écriture d’un récit court exige une habileté acrobatique et une pratique intense et épuisante. « Intense » est le mot qui me vient à l’esprit quand j’écris une histoire. Je préfère écrire une bonne histoire courte plutôt qu’une longue histoire ennuyeuse. Pour avoir lu Agatha Christie, Stephen King, Patricia Highsmith, Robert Bloch et Dennis Lehane (entre autres), j’ai une préférence pour les œuvres de fiction courtes : les nouvelles. C’est un format de récit souvent très rythmé et rempli de suspense. On doit vite s'attacher aux personnages et entrer immédiatement dans le vif du sujet : l'intrigue.
Ce genre littéraire est apparu à la fin du Moyen Âge. Au départ, on racontait surtout des histoires proches de la réalité. Même si certaines nouvelles sont aujourd’hui inspirées de faits divers, il n’y a plus de règle quant au choix du thème, qui s’est largement diversifié (policier, thriller, fantasy, romance...). Pour preuve, Stephen King, maître du roman fantastique, d’épouvante et d’horreur, a aussi écrit des nouvelles, certaines adaptées au cinéma. Quelques principes de base demeurent, néanmoins.
Pour ma part, je n’applique aucune règle. Je me sens plus à l’aise avec un texte qui ne laisse pas de place aux éléments superflus. Cela exige un sens aigu de l'économie et de la pertinence, mais cela demande aussi de savoir raconter de manière à capter l'attention des lecteurs à chaque instant.
La Nuit du Cauchemar est, à l’origine, une nouvelle d’une trentaine de pages, intitulée Cauchemar. À l’époque, j’écrivais des histoires qui me venaient dans un éclair d’inspiration et qui s’imposaient d’être écrites immédiatement. J’ai dû lutter contre des sentiments d’impuissance, contre la peur tenace de ne jamais parvenir à combler le fossé entre une idée ingénieuse et la réalisation de son potentiel. Un jour, je l’ai relue et j’ai décidé de la réécrire.
Synopsis : John et Diane Forrester décident de passer un week-end à Grand Marais, une petite ville isolée sur la rive nord du lac Supérieur. Au fil de rencontres mystérieuses, de sombres souvenirs remontent chez John. Après s’être réveillé dans une chambre d’hôpital, son esprit vacille entre passé et présent, jusqu’à ce qu’une vérité bouleversante éclate.
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
Épilogue
Le lundi16 août 2005.
La ville de Grand Marais, dans le Minnesota, en été, est une communauté bien différente, tellement différente que personne ne pourrait vraiment l’expliquer. Mais la différence tient avant tout au mode de vie des habitants, car on n’imagine pas à quel point ils vivent à part. En dehors du centre et du port, les maisons sont dispersées, éloignées les unes des autres et, de juin à septembre, les gens se calfeutrent chez eux pour éviter les touristes.
Nancy Stevens, une femme d’une trentaine d’années, traînait en compagnie de Daniel Piotrowski, son fiancé. La journée était déjà bien avancée, mais Nancy n’avait aucune envie de rentrer chez elle. Elle savait déjà ce qui l’attendait dès qu’elle passerait le seuil de sa maison : une pénible sensation d’enfermement. De plus, il était trop tôt pour aller affronter sa mère, une femme possessive et autoritaire.
Elle se laissa glisser vers Daniel sans le moindre effort et posa ses lèvres sur les siennes. Il mit un peu de temps à réagir, mais elle ne s’en offusqua pas. Elle avait besoin de l’embrasser, de le toucher. Il répondit enfin à son baiser en pressant ses lèvres contre les siennes avec une fougue inhabituelle. En retour, elle passa une main dans ses cheveux, mais aussitôt, elle interrompit leur baiser. Tout son corps s’était tendu.
— Il faut que j’y aille, dit-elle.
— Pourquoi ? demanda Daniel, médusé.
— Je travaille tôt demain.
— Allez ! Reste encore un peu !
— Non. On se reverra demain soir.
Elle lui caressa la joue et ramena une mèche de cheveux derrière son oreille. Il la vit sourire dans la pénombre...
Nancy roulait sur la Gunflint Trail, au nord de Grand Marais, à bord d’une Chevrolet Impala noire de 1967, sur la route qui menait à la maison de ses parents. Il avait commencé à pleuvoir en milieu d’après-midi ; du coup, le bitume avait pris des nuances argentées, adoucies par la lumière déclinante du crépuscule. Le vent chaud produisait peu à peu, dans ce paysage étonnamment plat en bordure du lac, une sensation d’espace et de vide.
Elle roula durant deux ou trois kilomètres, puis son regard se figea en apercevant un garçon sur le bas-côté de la route. Elle stoppa son véhicule, coupa le moteur, mit la clé de la voiture dans la poche de sa veste, tout en vérifiant que son portefeuille s’y trouvait bien.
Son téléphone portable se mit à sonner.
— Allô, Daniel ? Je te rappelle, dit-elle en coupant aussitôt la communication.
Elle descendit de voiture et une rafale de vent la surprit, la faisant vaciller sur place.
— Tu es seul ? demanda-t-elle.
Il devait avoir une dizaine d’années. Grand et mince, avec une peau mate, il portait un T-shirt et un jean bleu profond, comme s’il venait de l’acheter. Ses baskets brillaient suffisamment pour refléter la lumière des phares. Ses cheveux châtains tombaient sur ses épaules et ses yeux étaient d’un bleu intense.
— Où sont tes parents ?
Le garçon cligna des paupières. Sa bouche se tordit, rappelant celle d’un animal en colère.
— Conduisez-moi chez moi, dit-il.
Elle le regarda, le cœur battant sous l’effet d’une peur soudaine.
— Bien sûr, monte.
Le garçon bondit dans la voiture avec nonchalance, sentant les yeux de Nancy rivés sur lui.
— Où habites-tu ?
— Au bout de Shoreline Drive, dans le quartier de Robbinsdale.
— Où ça ?
— À Minneapolis.
Confuse, elle secoua lentement la tête.
— Je suppose que tu t’es enfui de chez toi… Tu sais, un garçon de ton âge ne devrait pas se promener seul la nuit.
L’enfant lui lança un regard assassin et répliqua :
— Je ne suis pas seul, vous êtes là.
Il y avait dans ces mots quelque chose de menaçant, vibrant d’une colère refoulée.
— Vous me trouvez bizarre ? ajouta-t-il.
Elle lui jeta un coup d’œil rapide puis répondit :
— Non !
— Vous voulez bien me ramener chez moi ?
Elle secoua la tête.
— Heu… Ce n’est pas à côté. Je vais te déposer au poste de police le plus proche.
Le garçon devint écarlate.
— Non ! l’implora-t-il… Déposez-moi au Claridge Motel.
— Le Claridge Motel ? Mais il est fermé !
— C’est là que dorment mes parents.
Nancy l’écoutait, mal à l’aise.
— Très bien, concéda-t-elle.
Arrivée au motel, son regard se figea à nouveau. Elle coupa le moteur.
— Tu vois bien qu’il est fermé !
Le garçon hésita, la dévisagea.
— Je ne rentrerai jamais chez moi, dit-il.
— De quoi parles-tu ? Personne n’habite ici !
Il la fixa avec hostilité.
— Où habites-tu ?
Le garçon avait disparu.
Nancy sortit du véhicule pour inspecter les alentours.
— Hé ! La plaisanterie a assez duré !
Il n’y eut que le silence.
— Non, vraiment… Je ne vais pas te laisser ici… Hé ! appela-t-elle.
Elle s’approcha de la fenêtre d’une des chambres du motel et jeta un œil à l’intérieur. La pièce était calcinée et quasiment vide. Il y avait un grand lit, sans draps ni couverture. Elle plissa les yeux en découvrant un matelas maculé de sang.
En balayant la chambre du regard, elle aperçut un petit cadre sur une table de chevet, avec la photo d’un homme, d’une femme et d’un enfant qui ressemblait étrangement à…
Affolée, elle courut vers la voiture, s’y engouffra et démarra en trombe. Tout en roulant, elle tentait de reprendre son souffle. Un coup d’œil dans le rétroviseur la fit sursauter. Le garçon était assis sur la banquette arrière.
— Ah ! s’écria-t-elle, effrayée.
Elle perdit le contrôle du véhicule, qui termina sa course contre un arbre...
Le lendemain matin, le shérif Douglas Shelby arriva sur les lieux de l’accident. Son adjoint Jacob Piotrowski et un expert en balistique étaient déjà présents.
— Vous avez trouvé quelque chose ? demanda Shelby.
— Non, Doug. Rien du tout, répondit Piotrowski.
— Pas de corps. Aucun signe de lutte, aucune trace de pas, aucune empreinte. Rien, c’est presque trop propre, confirma l’expert en balistique.
Shelby inclina la tête, regardant silencieusement le capot avant de la voiture, défoncé par le choc.
— Cette femme, Nancy Stevens, elle était fiancée à ton fils ?
Piotrowski frissonna légèrement en se frottant le nez.
— Ouais. Ils devaient se marier en septembre.
— Comment Daniel a-t-il réagi ?
— Je ne sais pas. Il colle des affiches pour qu’on la retrouve.
Shelby posa doucement une main sur son épaule. En vérité, Piotrowski n’aimait pas Nancy. Il l’associait aux « riches ». Elle n’était pas modeste et nécessiteuse comme son fils. C’était une gosse de riches, le genre de fille qui avait toujours obtenu ce qu’elle désirait, et avec tous les atouts en plus de cela.
— Vous avez eu un cas similaire la semaine dernière, pas vrai ? lança un homme apparu soudainement.
Les yeux de Shelby s’écarquillèrent et son visage s’empourpra de colère.
— Qui êtes-vous ? demanda-t-il.
— Lieutenant Holloway, répondit l’homme en montrant son badge.
Shelby fronça les sourcils.
— Votre badge indique que vous travaillez pour la brigade criminelle de Minneapolis ? Que faites-vous ici, lieutenant ?
— Je suis en vacances, shérif.
Shelby le dévisagea avec mépris.
Clark Holloway avait les yeux clairs, les cheveux châtains, les pommettes saillantes, les lèvres fines et le nez droit. Son visage était ordinaire, mais la grâce naturelle de ses mouvements attirait l’attention.
— Vous avez eu un autre cas comme celui-ci, n’est-ce pas ?
Shelby inspira profondément l’air chaud de l’été, puis se dirigea vers sa voiture.
— Je vous ai posé une question, shérif !
— Oui, c’est exact, deux kilomètres plus haut sur la route.
La voix grave, enrouée et lente de Shelby contrastait avec son physique imposant, nota Holloway, troublé. Il avait aussi un léger accent du sud.
— Vous connaissiez la victime, c’est bien ça ?
Shelby recula d’un pas.
— Oui, dans cette ville, tout le monde connaît tout le monde.
Holloway l’observa attentivement. Shelby soutint son regard avec calme, avant de reprendre la parole pour couper court à ses réflexions.
— Y a-t-il des points communs entre les victimes ?
— Non, pas à ma connaissance, répondit le shérif en haussant légèrement une épaule.
Holloway hocha la tête.
— Quelle est votre théorie ? demanda-t-il.
— Je n’en ai pas.
Holloway esquissa un léger sourire, hochant la tête avec un air sceptique, comme s’il n’était pas sûr de le croire.
— Je ne sais pas… Un kidnapping ? Un meurtre en série ? Un enlèvement ?
Holloway le scruta, cherchant à déterminer s’il plaisantait, mais Shelby semblait sérieux.
— Je ne m’attendais pas à une telle connerie de la part d’un shérif, rétorqua Holloway. Merci pour votre temps. Au revoir.
Une demi-heure plus tard, sur Broadway Avenue, Holloway tomba sur le fiancé de la victime. Il collait des affiches avec la photo de Nancy Stevens.
— Daniel Piotrowski ?
Le jeune homme tourna la tête, poussa ses lunettes du bout du pouce, puis se replongea dans sa tâche.
— Lieutenant Holloway, dit le lieutenant en montrant son badge. Je la cherche moi aussi.
Daniel, enfin respectueux, recula et le regarda comme s’il ne l’avait pas bien entendu.
— Puis-je vous poser quelques questions ?
— Bien sûr.
Ils s’installèrent à une table au Java Moose, une cafétéria juste en face.
— Quand l’avez-vous vue pour la dernière fois ?
Daniel se pinça le nez, là où ses lunettes laissaient une petite marque rouge, et répondit :
— Hier. Ensuite, je l’ai appelée sur son portable. Elle rentrait chez elle. Tout à coup, elle a dit : « Je te rappelle », et elle n’a jamais rappelé.
— Et elle n’a rien dit d’étrange ou de particulier ?
Daniel secoua la tête avec conviction, puis répondit :
— Pas que je me souvienne.
Holloway hocha la tête d’un air détaché, avant de recentrer la conversation.
— Je vais être franc, Daniel. La disparition de Nancy est étrange. Alors, si vous avez entendu quoi que ce soit…
Le jeune homme fronça les sourcils. Il enleva ses lunettes et les essuya sur sa chemise.
— Qu’y a-t-il ? demanda Holloway.
— Je ne peux rien vous dire de plus.
Holloway se tut, l’observant attentivement. Daniel semblait hésiter entre parler ou se taire. Il porta sa main à sa tempe. Holloway suivit le mouvement de ses doigts alors qu’il se massait la tête.
— Vous avez mal à la tête ?
Daniel secoua la tête, grimaçant légèrement.
— C’est juste que, avec ces disparitions, les gens parlent.
— De quoi parlent-ils ?
— C’est une sorte de légende locale… Il y a un mois, un couple a été tué au Claridge Motel. On raconte que leur garçon, âgé de onze ans, fait du stop la nuit. Et ceux qui s’arrêtent pour le prendre disparaissent à jamais.
Holloway le regarda, bouche bée. Les yeux de Daniel, si doux quand il parlait de Nancy, brillaient désormais d’un éclat dur, semblable au silex.
Minneapolis, Minnesota.
Par une nuit calme, la rue somnolait paisiblement, éclairée par la lune qui renvoyait la lumière pourpre du soleil couchant. La lueur d’un vieux lampadaire, imbibé de rouille, illuminait une Chrysler bicolore marron et beige, modèle Town and Country de 1973, garée devant la maison des Forrester.
La famille possédait une bâtisse moyenne de deux niveaux, construite en briques rouges, suivant le style architectural des maisons victoriennes de la Nouvelle-Angleterre. Dans le jardin, une petite allée en pierre menait aux marches du perron qui donnaient sur l’entrée. Passé le seuil, un escalier en bois de chêne, sculpté de torsades, permettait d’accéder à l’étage. En levant les yeux, on pouvait voir furtivement l’ombre d’une silhouette apparaître dans le cadre d’un vitrail ovale.
Diane se réveilla en sursaut. Ce n’était pas un bruit inquiétant qui l’avait tirée de son sommeil, mais une pensée. Elle ouvrit les yeux, et la brume de sommeil qui enveloppait son esprit fut dissipée par une bouffée d’excitation. Sa tête reposait sur le haut du bras de son époux, et elle se trouvait prisonnière de son étreinte.
— Réveille-toi, John !
— Hein ! Quoi ?
Diane avait les mains emprisonnées entre sa poitrine et le torse de John.
— Lève-toi. J’ai entendu quelque chose.
— Sans doute des craquements, répondit-il.
— Non ! C’était plus que ça ! Comme des gémissements, presque un ricanement.
Elle s’arrêta là, de peur d’en dire trop. John hésitait entre être vexé ou amusé. Il opta finalement pour la deuxième option.
— Et de quoi s’agirait-il, à ton avis ? Ton père Roy qui jouerait au fantôme ?
Elle le fusilla du regard.
— Désolé, chérie, dit-il.
— Je n’ai jamais entendu mon père gémir, ni sangloter comme un damné.
L’incident s’arrêta là, mais un second survint une demi-heure plus tard.
— J’ai encore entendu des bruits, John.
— Chérie, je t’en supplie ! On doit se lever tôt demain matin.
Diane avait perçu des bruits sourds, des sons étouffés, puis un horrible bourdonnement. Ensuite, il y eut un raclement, comme si quelque chose tentait de sortir.
John finit par admettre qu’il y avait effectivement quelque mystère. Il se leva précipitamment et traversa le couloir menant à l’escalier. Une certaine agitation le gagna. Le sentiment de paix qui avait bercé son sommeil l’avait quitté.
En descendant les marches, il crut entendre des pas s’éloigner de lui. Il s’approcha du salon et s’immobilisa devant la porte entrebâillée.
— Andrew ! Que fais-tu là au beau milieu de la nuit ?
Son fils de 11 ans jouait avec une voiture et des figurines, en criant « boum » comme pour simuler un accident. Il aimait jouer seul, sans se donner en spectacle, ce qui paraissait normal à ses parents. Ils respectaient son besoin de s’amuser sans être interrompu, et, de temps à autre, entendaient des bribes de son jeu, ce qui les faisait sourire.
Ce soir-là, en voyant le garçon s’amuser sur le sol, John fut tout de même surpris. Il se demanda s’il était vraiment éveillé.
Diane l’avait suivi, se tenant dans l’embrasure de la porte, vêtue d’une de ses chemises.
— Je peux m’asseoir à côté de toi ? demanda-t-elle en s’approchant d’Andrew.
— Je ne crois pas qu’il y ait de place pour deux, répondit-il.
Elle s’arrêta net et le regarda, le visage calme.
— Il faut aller dormir maintenant.
— Je n’ai pas encore fini.
Diane remarqua une fugace expression de résignation dans le regard d’Andrew.
— Tu continueras à jouer demain. Allez, viens, chéri !
— Demain ?
— Oui, chéri.
— D’accord.
Il semblait désormais pressé de partir. Il se leva rapidement, embrassa sa mère, puis monta les quinze marches de l’escalier en bois et disparut dans sa chambre sans refermer la porte derrière lui.
Diane passa la tête dans l’encadrement de la porte.
— Bonne nuit, chéri, dit-elle d’une voix douce et attentionnée.
— Attends, maman ! Lis-moi une histoire.
— Dodo, maintenant !
Le lendemain matin, un ciel bleu sans nuages présageait une belle journée. Pour fêter leurs dix ans de mariage, John et Diane avaient choisi de passer le week-end à Grand Marais, une petite ville située sur la rive nord du lac Supérieur.
Nonchalamment installé au volant de sa Chrysler, John consultait la carte routière. Son regard clair et perçant lui donnait un air mystérieux. Sa peau mate, ses traits fins, son visage rond et ses membres lourds lui conféraient une apparence imposante. Il mangeait si peu que son teint était devenu pâle, ses joues creuses. À 31 ans, il écrivait et collaborait activement à la programmation et à l’adaptation de pièces de théâtre jouées au Guthrie Theater.
Diane, qui venait de fêter ses 30 ans, était pleine de grâce. Ses cheveux blonds et luisants, son front et son visage étaient plus lumineux et dorés que les blés. Ses yeux brillaient tellement qu’ils ressemblaient à des comètes. Elle ignorait à quel point elle attirait les regards et les compliments, on aurait dit qu’on pouvait se mirer en elle. Elle avait reçu une bonne éducation et possédait une grande culture. Bien qu’elle ne fût pas libertaire, elle restait une femme imprévisible, parfois drôle et mystérieuse.
— Merci. Ces trois jours, on en avait vraiment besoin, dit Diane en serrant sa mère Rose dans ses bras.
Soudain, elle se souvint de quelque chose et sortit une feuille manuscrite de son sac à main.
— Tiens. Voilà les instructions pour les médicaments d’Andrew.
Rose acquiesça d’un regard entendu.
— Ça va aller pour la télé ? demanda-t-elle en se tournant vers son père, Roy.
— Ne t’inquiète pas, ma puce. John m’a tout expliqué.
Prêt pour le départ, John klaxonna pour interpeller son épouse.
Diane se tourna vers Andrew et lui chuchota un « je t’aime ». Le garçon, posté devant la porte d’entrée, esquissa un sourire timide avant de rentrer dans la maison.
Andrew était un mélange parfait de ses deux parents : les cheveux châtains et les yeux bleus de sa mère, ainsi que le visage rond de son père. À son âge, la plupart des enfants développaient la sagesse, la tolérance, l’humour, l’enthousiasme et l’empathie. Mais Andrew restait un enfant timide, réservé, replié sur lui-même, sans conscience apparente et ne montrant aucun signe de puberté.
John klaxonna de nouveau.
Diane embrassa rapidement sa mère avant de bondir dans la voiture.
La Chrysler démarra en trombe et disparut au bout de la rue, laissant derrière elle Robbinsdale, un joli havre de paix situé au nord-ouest de la ville, et la plus ancienne banlieue de Minneapolis.
À 9 h 30, la température affichait déjà vingt-cinq degrés. Le climat était chaud et humide. Allergique à l’air conditionné, John baissa machinalement la vitre pour humer l’air pur. Sa chevelure brune et sa petite moue rappelaient John Garfield, un acteur américain des années 40.
Il regarda furtivement dans le rétroviseur.
— Tu n’as pas trouvé Andrew bizarre, ce matin ? demanda-t-il.
— Je dirais qu’il était triste de nous voir partir, répondit Diane.
Sa voix ne laissait rien paraître, mais l’expression de son visage était explicite. Elle combinait un mélange de détachement et de suffisance, hérité de son père.
— Tu crois ?
— Ne t’inquiète pas ! Il s’est toujours bien entendu avec mes parents.
— Je ne me souviens pas de comment j’étais à son âge.
Diane faillit éclater de rire.
— Moi, je sais… Tu t’intéressais aux filles de ton collège.
— J’étais timide à son âge ! rétorqua John.
Il observait son épouse avec une confiance tranquille et joyeuse. Il admirait son courage et sa manière de prendre soin de leur fils.
Aucun médecin n’avait pu découvrir les causes du mal dont souffrait Andrew. Son comportement troublant déstabilisait Diane, la laissant parfois se sentir démunie, impuissante, incapable de lui apporter un soutien adapté. Elle se levait la nuit pour lui administrer des médicaments contre l’insomnie. Avant de le mettre au lit, elle lui lisait une histoire ou lui faisait prendre un bain. Son instinct maternel l’avait poussée à abandonner son métier de reporter au Star Tribune pour rester auprès de lui. Elle savait qu’elle devrait, un jour, reconnaître ses limites et passer le relais à un établissement spécialisé, capable de détecter les signes avant-coureurs et d’anticiper ses réactions.
En passant devant le St. John’s Child Care, le collège de son enfance, le visage de John se figea. Il se rappela le jour où il faisait les cents pas dans la cour, suivant toujours le même itinéraire…
Arrivé devant un mur, il pivotait sur lui-même et repartait vers l’autre côté, répétant inlassablement le même mouvement.
À 16 h 30, sa mère, Veronica, était venue le chercher.
— Ton père a encore bu hier soir, dit-elle. Je suis vraiment malheureuse.
Le petit John l’avait regardée, accablé par un sentiment de culpabilité, incapable de l’aider.
— Qu’est-ce que je vais faire ? Toi, tu as besoin d’un père, et moi, je dois travailler pour subvenir à nos besoins.
Il la regarda à nouveau, tandis qu’elle jetait un coup d’œil autour d’elle. Deux parents avaient baissé la tête, sans doute gênés d’avoir entendu leur conversation.
— Ne t’en fais pas, maman. J’ai 11 ans. Je peux me débrouiller tout seul.
Veronica se retourna juste au moment où une voiture de police arrivait. Derrière elle, les deux parents reprirent leur discussion.
— Je te promets…
Les mots restèrent bloqués dans sa gorge. Elle avala, humecta ses lèvres et réessaya.
— Je te promets de m’occuper de toi, chaque fois que je le pourrai.
Les parents de John avaient quitté Duluth, sa ville natale, pour tenter de se reconstruire à Minneapolis. Leurs disputes incessantes poussaient souvent John à se réfugier dans sa chambre, où il passait des nuits entières à regarder des films en noir et blanc.
