La part méconnue de l'Histoire - Maxime Pouvelle - E-Book

La part méconnue de l'Histoire E-Book

Maxime Pouvelle

0,0

Beschreibung

Ce livre vise à travers une analyse historique à identifier la part des événements politiques et sociaux dans la séparation du Judaïsme et du Christianisme. Cette part souvent méconnue a joué un rôle considérable dans cette scission conduisant à deux religions d’apparence distincte. Les invasions successives des trois empires, Assyro-babylonien, Grec et Romain vont avoir une influence clef sur ce premier siècle dans la province de Judée. Cette influence va toucher la langue, l’écriture, la pensée, la religion, et façonner les différents groupes sociaux de la Judée du Ier siècle. Dix étapes ont pu être définies entre 30 et 135 après J.C. dessinant cette séparation progressive. Ce parallèle entre Histoire et Religion permet aussi un éclairage des aspects historiques dans la rédaction de l’Ancien (Bible hébraïque) et du Nouveau Testament. Comment bien comprendre les évangiles par exemple sans connaitre les communautés qui les ont rédigés et leur environnement spécifique ? Une grande partie de l’antijudaïsme ou du sentiment « anti-Juif » peut s’expliquer par cette méconnaissance de l’Histoire et de la pensée hébraïque. Ce livre a pour ambition d’éclairer la lecture du texte biblique et de ce fait à mieux comprendre la proximité entre Juifs et Chrétiens.


À PROPOS DE L'AUTEUR


Docteur en Médecine, spécialiste en Santé Publique, diplômé de SciencesPo, Maxime Pouvelle a effectué de multiples recherches historiques et théologiques sur l’Histoire des religions depuis le début des années 2000. De 2014 à 2020, il a reçu une formation en théologie à travers de nombreux cours au Collège des Bernardins à Paris. Il a rédigé des ouvrages sur les rapports entre sciences, Histoire, raison et foi.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 402

Veröffentlichungsjahr: 2022

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Maxime Pouvelle

La part méconnue de l’Histoire

Séparation du Judaïsme et du Christianisme au ier siècle

Les Acteurs du Savoir

Remerciements

À Gérard DONNADIEU1 pour la confiance et l’aide qu’il m’a accordées pour la réalisation de ce livre.

Au Rabbin Philippe HADDAD2 pour sa disponibilité à répondre à mes questions, et son aide depuis de nombreuses années pour mieux comprendre le Judaïsme.

1 Gérard Donnadieu, Ingénieur des Arts et Métiers, docteur en sciences physiques, habilitation doctorale en théologie, Président d’honneur des Amis de Pierre Teilhard de Chardin, Membre de l’Académie Internationale de Science des systèmes et cybernétique (IASCYS), Professeur de théologie fondamentale de 1999 à 2019 au Collège des Bernardins puis depuis 2013 aux Facultés jésuites de Paris, Auteur de nombreux ouvrages dont Les religions au risque des sciences humaines (2006, prix de l’Académie des sciences morales et politiques), Le Christ retrouvé (2012), Teilhard de Chardin, Science-Géopolitique-Religion, l’avenir réenchanté (2018).

2 Philippe Haddad, diplômé du Séminaire israélite de France, Rabbin de la Synagogue Copernic de l’Union Libérale Israélite de France (ULIF). Auteurs de nombreux ouvrages : « Quand Jésus parlait à Israël, une lecture juive des paraboles de Jésus » (2011), « Notre Père, Avinou Shebashamaïm : une lecture juive de la prière de Jésus »(2015), « La Torah expliquée » (2021).

Préfaces

Deux préfaces, une pour chaque point de vue

Préface par Gérard DONNADIEU

De la singularité juive à la singularité chrétienne

Dans le n° 10 de juillet 2020 de Noosphère, revue trimestrielleéditée par l’Association des Amis de Pierre Teilhard de Chardin, j’avais fait publier sous le titre Comment le christianisme est sorti du judaïsme un long et savant article de Maxime Pouvelle. J’avais trouvé cet article à la fois étincelant par son érudition et audacieux dans sa tentative de relativiser les désaccords qui avaient conduit, au cours du premier siècle de notre ère, à la séparation devenue progressivement irrévocable de la Synagogue et de l’Église. Cela explique l’appui sans réserve que j’ai donné à son projet lorsqu’il m’a annoncé vouloir donner une suite à son article en élargissant son substrat historique et en complétant ses données factuelles pour en faire un véritable ouvrage sur les circonstances et les motifs de cette séparation.

Et de fait, tout au long des quatre chapitres de ce livre, nous parcourons avec bonheur les déterminants historiques qui vont faire de ce petit peuple d’Israël, situé au centre de gravité des grands empires constitutifs de cet Orient Ancien qui fut le berceau de notre civilisation, le peuple virtuose du religieux au sein duquel va naître Jésus de Nazareth. Un maître spirituel à la fois pétri par l’héritage juif, mais aussi rénovateur et actualisateur de son message à une époque où la Terre d’Israël sous occupation romaine est devenue un véritable chaudron socioculturel. En présence de populations étrangères de plus en plus nombreuses venues de tout l’empire romain et acquises pour l’essentiel à la culture hellénistique, la population juive est elle-même traversée par de nombreux courants religieux et politiques auxquels s’ajoutera bientôt celui formé à Jérusalem par les anciens disciples de Jésus appelés Nazôréens ou judéo-chrétiens.

Entre ces judéo-chrétiens et les juifs de stricte obédience identifiés de plus en plus aux pharisiens qui vont reconstruire le judaïsme à la suite du cataclysme que fut la première guerre juive et la destruction du temple de Jérusalem par Titus en l’an 70, la coexistence devient de plus en plus difficile. Sous l’effet de la prédication de saint Paul et des convertis toujours plus nombreux venus du paganisme, la nouvelle religion se colore de concepts théologiques empruntés à l’hellénisme. Surtout, entre ces pagano-chrétiens qui voient en Jésus-Christ la manifestation de la divinité elle-même et le judaïsme restauré par les pharisiens sur la base d’un rigoureux monothéisme et de la centralité de l’élection du peuple juif, le dialogue devient peu à peu impossible.

Ainsi, vers l’an 90 en Judée, la 12e Bénédiction contre les hérétiques va permettre d’exclure des synagogues les derniers judéo-chrétiens qui existaient encore. Les chrétiens ne sont pas en reste qui vont rédiger à la même époque leurs écrits fondateurs que sont les évangiles, lesquels ne vont guère ménager leurs adversaires religieux traités tout simplement de juifs alors qu’il s’agit en fait des héritiers du courant pharisien qui a seul survécu. Ceci permet à Maxime Pouvelle de souligner, dans son dernier chapitre, la prudence avec laquelle il convient d’interpréter le terme juif rencontré dans le récit évangélique si l’on ne veut pas commettre d’anachronisme en voyant dans ces écrits les germes de l’antisémitisme moderne.

Afin de mettre en évidence l’intérêt du livre de Maxime Pouvelle pour le dialogue judéo-chrétien d’aujourd’hui, je vais m’efforcer d’en illustrer trois idées-forces qui m’ont particulièrement impressionnées lors de ma lecture.

Un peuple virtuose du religieux

L’histoire commence à Sumer a écrit l’historien américain Samuel Kramer3, Sumer où des cités-États apparaissent vers 4 000 ans avant J.-C. dans les riches vallées alluvionnaires du Tigre et de l’Euphrate et où sera inventée l’écriture. Une première unification politique de la Mésopotamie sera réalisée vers 2300 avant J.-C. autour de la cité d’Akkad. D’autres cités – Lagash, Ur, Isin, Babylone, Ninive – prendront tour à tour le relais. Un des souverains de Babylone, Hammurabi (environ 1792-1750 avant J.-C.), restera célèbre pour avoir promulgué le premier code de lois de l’Humanité.

Vers 3000 ans avant J.-C. va naître également, dans la vallée du Nil, une autre grande civilisation, celle des Égyptiens de l’Ancien Empire bâtisseurs des pyramides. En 1300 avant J.-C., le pharaon Aménophis IV, qui prendra le nom d’Akhénaton, tentera vainement une réforme religieuse pour imposer une première ébauche de monothéisme.

La terre d’Israël se situe à l’épicentre de ce croissant fertile, plus précisément sur la zone de confrontation des deux grands empires égyptien et mésopotamien. Abraham, le personnage emblématique mis par la Bible à l’origine du peuple d’Israël, vient d’Ur en Chaldée et on peut dater sa vie (si tant est que le personnage ne soit pas légendaire) de l’époque d’Hammurabi. Quelques siècles plus tard, des tribus israélites nomades installées en Égypte quitteront ce pays vers 1200 avant J.-C. (le règne d’Aménophis IV est sans doute encore dans les mémoires) pour retourner vers l’Orient. Une de ces tribus, sous la conduite de Moïse et Aaron selon la Bible, s’installera sur la terre de Canaan (la Palestine actuelle) se mélangeant peu à peu aux populations locales et de ce brassage résultera, au final, la formation du peuple d’Israël.

Ce peuple va alors profiter d’un affaiblissement temporaire de la Mésopotamie et de l’Égypte pour établir, vers 1000 avant J.-C., un royaume autour de Jérusalem. Selon la Bible, ce sera l’œuvre du roi David puis de son fils Salomon. Israël atteint alors sa plus grande extension territoriale et son rayonnement est au zénith. Mais très vite les choses vont se gâter. Le royaume se divise en deux parties : la plus riche, Israël, située au nord et dont la capitale est Samarie ; le petit royaume de Juda, au sud, qui conserve Jérusalem pour capitale. Dans le même temps, la puissance assyrienne puis babylonienne se reconstitue. Les défaites s’accumulent : le royaume de Samarie disparaît en 722 avant J.-C. sous les coups des Assyriens ; quant à celui de Juda, il est envahi en 587 par les Babyloniens de Nabuchodonosor. Jérusalem est détruite et toute l’élite juive est déportée à Babylone. Elle y restera 50 ans et sera libérée à l’occasion de l’apparition en Orient d’une nouvelle puissance, l’empire Perse, qui sous la conduite de Cyrus le Grand conquiert la Mésopotamie, la côte orientale de la Méditerranée, puis l’Égypte. Par un décret de Cyrus en 538 avant J.-C., les juifs recouvrent alors leur liberté religieuse et obtiennent le droit de retour en Palestine pour reconstruire le Temple. Mais la terre d’Israël est devenue une province de l’empire Perse, empire qui va durer près de deux siècles et demi.

En 330 avant J.-C., un conquérant génial venu de l’Ouest, Alexandre le Grand, défait l’empire Perse. Il est le représentant d’une nouvelle et grande civilisation apparue en Grèce qu’il entreprend de répandre dans tout le Moyen Orient. À la mort d’Alexandre, la terre d’Israël va se trouver à nouveau sur la zone de fracture entre les deux royaumes hellénistiques qui se partagent les territoires du conquérant : les Séleucides à l’Est (Perse, Mésopotamie, Syrie), les Lagides à l’Ouest (Égypte, Méditerranée orientale). Cette situation durera jusqu’à l’arrivée des Romains en 63 avant J.-C. Israël devient alors protectorat de Rome sous la direction d’un monarque, Hérode le Grand, favorable à Rome mais perçu comme un usurpateur étranger par les israélites.

Installé au confluent, durant plus de mille ans, des grandes civilisations et cultures de l’Antiquité, le petit Israël aura dû, pour sauvegarder son identité, faire très vite son deuil de la puissance politique et se replier sur sa singularité religieuse. Or, cette singularité religieuse est étonnante même si la religion des juifs a beaucoup emprunté aux civilisations voisines : l’égyptienne (au moment de l’Exode), la babylonienne (au moment de l’Exil), puis la perse et la grecque dont on rencontre de multiples traces dans les derniers écrits de l’Ancien Testament.

Comment caractériser la singularité de la religion des juifs ? :

• par la première affirmation durable du monothéisme. Un Dieu qui n’admet pas le partage avec d’autres divinités.

• par l’intérêt de ce Dieu pour l’histoire des hommes. Il fait alliance avec un peuple auquel il donne promesse d’une terre moyennant le respect d’une loi.

• par la promesse d’une libération apportée par la venue d’un messie, à partir du moment où entré dans la période des tribulations, Israël a perdu son indépendance nationale.

C’est tout cet ensemble d’expériences religieuses, sociales et simplement humaines qui se trouve raconté, médité, indéfiniment repris et ressassé dans la Bible juive (l’Ancien Testament des chrétiens). Cette Bible, dont l’étymologie signifie bibliothèque, est un ouvrage composite aux auteurs pour la plupart inconnus et dont la rédaction se déroule sur près de mille ans. La compilation de sa partie essentielle, le Pentateuque (c’est-à-dire la Thora des juifs), peut être datée du retour de l’Exil au ve siècle avant J.-C. Au sein de ce grand dialogue des civilisations et des cultures qu’a été le monde antique, Israël aura tenu en quelque sorte le rôle du peuple virtuose du religieux. Que la religion qui allait s’étendre ensuite à tout l’Occident naisse de ce petit peuple n’a donc rien de si surprenant !

Le moment fatidique ou la venue de Jésus de Nazareth

Par son origine familiale et sa formation, Jésus était l’héritier de cette tradition spirituelle. Enraciné culturellement dans le judaïsme, il a une parfaite connaissance de l’Ancien Testament et de sa langue, l’hébreu. Notons ensuite qu’il a vécu à une époque particulièrement troublée : la Palestine sous occupation romaine était devenue une véritable poudrière. Sa population était à la fois composite et divisée. Dans les nouvelles zones urbaines, par exemple à Césarée ou à Tibériade, l’hellénisation était très avancée ; on parlait grec et le mode de vie à la grecque s’imposait parmi les élites. Les pratiques juives tombaient peu à peu en désuétude dans une partie du peuple. Dans la Samarie (actuelle Cisjordanie) il y avait une population irrédentiste qui pratiquait un vieux judaïsme d’avant l’Exil, tolérant vis-à-vis des pratiques païennes et qui supportait mal les leçons des rigoristes juifs revenus de Babylone. Aussi, juifs et samaritains se détestaient-ils cordialement. Enfin, les juifs eux-mêmes étaient divisés en de multiples sectes et courants. Passons-les brièvement en revue :

– les sadducéens, prêtres officiels du Temple de Jérusalem et qui bénéficiaient de son énorme puissance économique (le monopole du culte et de l’abattage des animaux). De savoir religieux limité, ils collaboraient avec les Romains.

– les pharisiens, véritables lettrés du judaïsme, épris de rigueur morale et désireux d’appliquer intégralement la Loi. Ils avaient beaucoup contribué au renouveau de la foi juive à travers le culte synagogal (la lecture de la Bible dans les synagogues de village).

– les esséniens, en rupture avec les sadducéens et les pharisiens. Très rigoristes, ils vivaient à Kumran (près de la mer Morte) dans des monastères pratiquant le célibat.

– les baptistes, qui critiquaient le formalisme des pharisiens, s’adressaient au petit peuple et appelaient à une conversion du cœur dont la purification par l’eau du baptême était le symbole. Ils attendaient l’arrivée imminente de la fin des temps et du jugement de Dieu.

– les zélotes, qui attendaient un messie politique, libérateur d’Israël contre l’occupant romain et restaurateur de la royauté.

C’est donc dans cet immense chaudron en pleine ébullition politique, culturelle et religieuse que naît Jésus de Nazareth. Il apparaît de plus à une époque où l’empire romain, unifié depuis Auguste, a déjà presque atteint son extension maximale. Par sa puissance militaire, cet empire garantit la sécurité des échanges ; il dispose, pour asseoir son influence sur les sociétés soumises, d’une grande culture véhiculaire (l’hellénisme et la langue grecque). À certains égards, il s’agit là d’une première ébauche de mondialisation.

La nouvelle religion qui naît petitement dans une province éloignée de l’empire romain va alors pouvoir disposer de toute cette infrastructure pour se répandre peu à peu dans tout l’empire et ses environs. Malgré l’ampleur et la dureté des persécutions durant près de trois siècles, le christianisme ne cesse de se développer. Pour finir, l’édit de Milan en 313 de l’empereur Constantin (qui se fera baptiser à la fin de sa vie) reconnaît aux chrétiens la liberté de culte. L’empire devient alors progressivement chrétien et en 380, l’empereur Théodose va faire du christianisme la religion officielle de l’empire.

Une séparation difficile et pourtant nécessaire

Grand prédicateur, thaumaturge, réformateur religieux, immense mystique, disposant d’une capacité d’écoute extraordinaire, on conçoit que la personnalité de Jésus ait pu fasciner nombre de ses contemporains qui se sont mis spontanément à sa suite. Or, tous ces hommes et femmes fascinés par Jésus étaient très divers et venaient d’horizons bien différents : des riches et des pauvres ; des hommes mais aussi beaucoup de femmes ; des collaborateurs des Romains (Matthieu) et des zélotes (Simon et peut-être Judas) ; des Galiléens (en grand nombre) mais aussi des Judéens.

Au moment de son apogée, ce rassemblement a dû en imposer à beaucoup qui ont cru voir dans ce prédicateur galiléen la figure du messie attendu par Israël. Mais un messie temporel, successeur du roi David, à la fois restaurateur politique et religieux (et non réformateur religieux !). D’où la diversité et la confusion des attentes qui se sont cristallisées sur la tête de Jésus : certains voyaient en lui le libérateur politique ; d’autres le réformateur économique et social ; certains enfin, sans doute minoritaires, avaient perçu la dimension spirituelle de Jésus.

À partir d’un tel rassemblement hétéroclite, les désillusions ne pouvaient que se faire jour et les abandons se multiplier au gré des espérances déçues. Jésus ne pouvait guérir tous les malades, ni nourrir tous les miséreux. Les zélotes le quittent lorsqu’ils s’aperçoivent que Jésus ne sera pas le libérateur politique espéré (n’est-ce pas le vrai motif de la trahison de Judas ?). Au fur et à mesure que le message devient plus spirituel, plus scandaleux (l’annonce de sa mort par exemple, car Jésus est très lucide et a compris ce qui allait lui arriver), des disciples de plus en plus nombreux le quittent. L’évangéliste Jean se fait l’écho de ces abandons : « Après l’avoir entendu, beaucoup de ses disciples dirent : elle est dure cette parole ! Qui peut l’écouter ? …. Dès lors, beaucoup de ses disciples se retirèrent, et ils n’allaient plus avec lui ».

Bref, après un succès populaire réel mais limité dans le temps (trois ans ?) et dans l’espace (la Judée et la Galilée), Jésus va connaître une désaffection rapide, l’abandon de la plupart des siens et pour finir la mort ignominieuse sur une croix. En quelque sorte, l’échec humain le plus complet. Comment sur la base d’un tel échec, les disciples ont-ils pu fonder une religion appelée à devenir la plus importante de l’humanité ? C’est la question qui embarrassait déjà l’agnostique Ernest Renan voici plus d’un siècle.

S’agissant de la fondation de l’Église, une première explication consiste à dire que passé le moment du désespoir, les quelques disciples restés fidèles se sont rappelé l’enseignement extraordinaire du maître. Ils ont voulu le sauvegarder et le diffuser en créant à cette fin la première communauté chrétienne, un peu comme les disciples du Bouddha après la mort de celui-ci ont organisé la communauté bouddhique, le shamga. Et c’est vrai que les enseignements de Jésus méritaient d’être diffusés tant ils apparaissaient élevés, profonds, en accord avec le meilleur des intuitions de la philosophie grecque et des attentes du monde antique. Cela, même si l’éthique chrétienne pouvait sembler bien difficile à mettre en œuvre : pardon des offenses, rejet de toute forme de violence, amour des ennemis, piété tout intérieure sans ostentation ni ritualisme, rapport à Dieu à base d’abandon et de tendresse. Bref, le programme des Béatitudes (Mt 5, 3-10) : heureux les doux, les pauvres, les affligés, les miséricordieux, les cœurs purs, les artisans de paix, les assoiffés de justice, les persécutés.

Pourtant, ce n’est pas sur la base de l’adhésion à un message spirituel et éthique, aussi admirable soit-il, que va se rassembler la première communauté chrétienne mais bien sur le maintien d’une relation : la confiance inconditionnelle mise dans une personne déjà morte – Jésus le Christ – dont on affirme contre tout bon sens qu’elle est ressuscitée et toujours vivante. Aussi surprenante que puisse paraître cette affirmation sur la naissance de l’Église, elle est pourtant largement confirmée par l’examen rigoureux des sources historiques.

Dans sa formulation la plus succincte et radicale, le cœur de la foi chrétienne, ce que l’on appelle en théologie son kérygme, se ramène à l’affirmation « Christ est ressuscité ! » comme il est encore dit aujourd’hui lors des célébrations de la veillée pascale, les fidèles répondant en écho à cette proclamation du célébrant : «Il est vraiment ressuscité ». Et c’est bien ce kérygme que rappelle saint Paul dans l’un des tous premiers écrits du Nouveau Testament : la première Épître aux Corinthiens. Cette lettre, rédigée sans doute à Éphèse en l’an 56, rappelle à la jeune communauté chrétienne de Corinthe ce que Paul leur avait enseigné lors de son séjour d’évangélisation vers l’année 50, soit moins de vingt ans à peine après la crucifixion. Citons ce passage qui se trouve au chapitre 15 (versets 1-8) de l’épître : « Je vous rappelle, frères, l’Évangile que je vous ai annoncé, que vous avez reçu, auquel vous restez attachés, et par lequel vous serez sauvés si vous le retenez tel que je vous l’ai annoncé : autrement vous auriez cru en vain. Je vous ai transmis en premier lieu ce que j’avais reçu moi-même :

Christ est mort pour nos péchés conformément aux Écritures

Il a été mis au tombeau

Il est ressuscité le 3e jour conformément aux Écritures

Il est apparu à Pierre, puis aux Douze, puis à plus de 500 frères à la fois. »

On notera que l’énoncé du kérygme alterne deux séries d’affirmations qui sont de l’ordre de la foi dans les Écritures juives (mort pour nos péchés et ressuscité le 3e jour) et de type factuel ethistorique (mis au tombeau et apparitions du Ressuscité). En quelque sorte, la connaissance de l’Ancien Testament donne la signification de l’évènement incompréhensible que les disciples viennent de vivre dans la stupeur.

Nous avons là tout le caractère paradoxal de la relation qui à la fois réunit et sépare christianisme et judaïsme. Les deux traditions religieuses ont besoin l’une de l’autre pour vérifier leur ancrage dans une histoire qui leur est en grande partie commune et valider la profondeur de leur enseignement spirituel et éthique, lequel se déploie sur une même ligne historique depuis les grands prophètes juifs jusqu’au petit rabbi de Nazareth et aux enseignements de l’Église. Tout procède, en dernière analyse, de la réponse donnée à la question que Jésus lui-même posait à ses disciples : «Et vous, que dites-vous que je suis ?» figurant dans les évangiles de Matthieu (16, 13-20), Marc (8, 27-30) et Luc (9, 18-21). Un homme bien sûr pour ceux qui cheminèrent d’abord avec lui sur les routes de Palestine, puis très vite un prophète et même le messie attendu par les juifs. Mais après l’évènement inouï de la résurrection la réponse va devenir : plus qu’un homme, un messie universel venu libérer l’Humanité de la mort et du péché, le Seigneur c’est-à-dire la manifestation de Dieu lui-même. En vertu de la réponse différente donnée à cette question et bien que situés pourtant sur la même trajectoire spirituelle, christianisme et judaïsme se voient alors dans l’obligation de se séparer.

Deux mille ans plus tard, alors que les juifs ont retrouvé leur terre et ont fondé un Israël nouveau confronté comme celui du roi David aux aléas prosaïques des opinions populaires et de la géopolitique, que le christianisme est devenu la première religion du monde par le nombre de ses adeptes et la diversité des peuples et nations qui s’en prévalent, que l’Église catholique a reconnu lors de son concile Vatican II, dans sa déclaration Nostra aetate,que « du fait d’un si grand patrimoine spirituel, commun aux chrétiens et aux juifs, le Concile veut encourager et recommander entre eux la reconnaissance et l’estime mutuelles, qui naîtront surtout d’études bibliques et théologiques, ainsi que d’un dialogue fraternel », position toujours reprise depuis et même amplifiée par les papes Paul VI, Jean-Paul II, Benoît XVI et François, n’est-il pas enfin venu le temps de reprendre à frais nouveaux l’histoire de la séparation du premier siècle pour la purger de ses aigreurs et récriminations partisanes ? Puisse l’ouvrage de Maxime Pouvelle contribuer à cette œuvre salutaire de réconciliation.

3 KRAMER Samuel, L’histoire commence à Sumer, Flammarion, 1994.

Préface par le Rabbin Philippe HADDAD

Je suis heureux de préfacer le livre de Maxime Pouvelle, qui constitue une remarquable synthèse historique de la naissance du christianisme à partir du judaïsme. J’espère qu’à travers cette introduction le lecteur ressentira autant ce bonheur reçu que le (sain) esprit qui se dégage de ce travail académique.

Un travail d’historien

À s’en tenir aux seuls Évangiles, dans une lecture rapide et doctrinale, le peuple juif – « les juifs » – dans son entier aurait été responsable de l’exécution de Jésus, rejetant le personnage, sa mission et son enseignement.

On connaît les conséquences de cet « enseignement du mépris » selon l’expression de Jules Isaac, qui dans les sermons et dans les chaumières, dénonçait le déicide, pour mieux condamner ce dit peuple. Grâce au Ciel, la Révolution et la Révélation du concile (catholique) Vatican II ont remis en cause ce tragique dogme. Néanmoins, l’antisémitisme contemporain (qui, comme toute forme de racisme, est intellectuellement injustifiable) porte encore les stigmates de ces incompréhensions et de cette hostilité.

L’analyse historique, bien avancée aujourd’hui, et que maîtrise parfaitement notre auteur, permet d’offrir une respiration salutaire et d’introduire des nuances qui posent les bases d’un authentique dialogue entre la Synagogue et l’Église, entre Juifs et Chrétiens.

Se placer au plan historique revient à situer les personnages d’une époque dans leur contexte sociologique autant que dans leur corps et leur intelligence. Jésus, les apôtres, les évangélistes, les pharisiens, les juifs, avant d’être les « héros » de l’Évangile, de la Bonne Nouvelle, furent les héros de la Judée romaine. Jésus, tout particulièrement, avant d’être, pour la foi chrétienne, l’incarnation du Dieu Père, fut l’incarnation d’un juif authentique, même si l’historien se trouve démuni devant les traces palpables.

La vérité du texte évangélique – comme la vérité de la Torah ou du Coran – s’exprime d’abord par le texte lui-même. L’œuvre littéraire existe, jusqu’en collection de poche ; elle a été commentée, glosée, annotée, voilà un fait d’histoire. L’Évangile permet à des milliards de femmes et d’hommes, de jeunes et d’anciens, de différentes langues et de différentes cultures, de vivre une existence pleine, spirituelle, intellectuelle et morale, qui ne peut être niée.

Mais il se trouve, par un autre fait d’histoire, que ni l’historien et ni le chrétien ne peuvent parler de l’Évangile et de Jésus, sans parler du judaïsme et des Juifs (il en sera de même pour l’islam en regard du christianisme et du judaïsme). Ainsi le fidèle de la messe entendra plus souvent parler des pharisiens (hypocrites) par la bouche du prêtre, que le fidèle de la synagogue qui pendant toutes les homélies sabbatiques ne l’entendra tout au plus qu’une ou deux fois par an. Que le pharisien, le Juif ou le judaïsme soient mentionnés avec plus ou moins de respect dans notre temps contemporain (le dialogue judéo-chrétien, Dieu soit loué, a fait progresser « l’enseignement de l’estime ») dans une église, un temple ou sur une radio chrétienne, en dit long sur l’intrication entre les deux religions. L’inverse est plus rare, parce que l’écriture biblique s’achève officiellement avec Esdras et Néhémie, soit cinq siècles avant Jésus ; et au plus tard, selon la critique biblique, deux siècles avant sa naissance. Certes, on pourra trouver quelques références talmudiques, pouvant parler de Jésus ou de ses disciples (cf. les livres et les vidéos des professeurs Dan Jaffé ou Simon-Claude Mimouni), mais il faut aimer l’étude et l’histoire pour s’aventurer dans cette recherche, certes passionnante mais toujours élitiste.

Il n’y aurait plus de juifs sur terre (à Dieu ne plaise), que le chrétien continuerait à le rencontrer et le ressusciter par la lecture permanente des Synoptiques ou des Épîtres pauliniennes.

Pourquoi cette rencontre incontournable ? Car le christianisme n’a pas été de suite une nouvelle religion, mais les disciples de Jésus ont fini par considérer que l’enseignement de Jésus était l’unique (re) lecture de la Torah, et Jésus étant le messie attendu d’Israël, l’histoire s’achevait avec lui ; quant au peuple juif, dans son aveuglement, il finirait par tomber dans le fossé qui se creusait. Ce glissement vers le Verus Israël se justifiait logiquement et religieusement ainsi. À la lumière de la Bonne Nouvelle, toute la Bible hébraïque de son premier mot, à son dernier, renvoyait à l’alpha et l’oméga, c.-à-d. à Jésus lui-même dans sa propre définition, selon l’évangile de Jean.

Théologiquement, il n’a jamais été simple d’être chrétien devant ce peuple résistant aux évidences christiques, et qui continuait de vivre le judaïsme, à la manière dont Jésus l’avait vécu. Car à relire les Évangiles, dans la quiétude du texte littéral, rien ne montre que Jésus rendit caducs la prière juive et ses parures de culte, le respect du Chabbat, les règles alimentaires ou l’alliance de la circoncision. Tout au plus exigea-t-il, à l’instar des prophètes, ses prédécesseurs, que la religion ne trouvait son ultime perfection que dans la morale ; « car c’est la charité que Je désire et non les sacrifices » déclare le Dieu d’Osée (6, 6).

Alors par quel processus intellectuel, politique et sociologique, le judaïsme engendra-t-il le christianisme, ou autrement comment le christianisme s’émancipa-t-il du judaïsme ? Par son livre, Maxime Pouvelle vient à la rescousse. Si sa foi chrétienne transpire de son écrit, sa bonne volonté d’objectivité alimentera un peu plus le rapprochement entre Juifs et Chrétiens, la fraternité entre la Synagogue et l’Église.

Nous retiendrons de son propos quelques points.

Une opposition de survie

L’antichristianisme, qui fut d’abord un anti-messianisme, issu des milieux pharisiens, près d’un siècle après les événements relatés (cf. le paragraphe sur la birkat haminim) ne visait pas tant la personne de Jésus, que le mouvement qu’il initia, volontairement ou non.

L’opposition contre sa personne fut-elle si radicale, selon le récit évangélique ? La Passion et la crucifixion furent-elles, historiquement, des phénomènes majeurs, des scoops médiatiques, qui marquèrent les consciences du Proche-Orient, ou des épiphénomènes dans une Judée dominée par une Rome impériale qui, au nom de sa pax romana, exécutait de manières infamantes et barbares ceux qualifiés de rebelles à son autorité ? Le Talmud parle à son tour des 10 rabbins, martyrs de Rome, dans le sort ne fut pas moins cruel que celui de Jésus, et qui par ailleurs apparaissent dans une intimité merveilleuse avec Dieu. L’amplification de la vie de Jésus, jusqu’à sa fin tragique, fut davantage la traduction littéraire d’une foi, comme on le trouvera dans le judaïsme autour de figures charismatiques et miraculeuses.

Et puis comment parler du peuple juif, quand la majorité se trouvait hors de Jérusalem, en Galilée, en Égypte, et jusqu’en Babylonie ou à Rome ? L’historiosophie offre une alternative aux récits religieux ; et si toute foi demeure respectable (quand elle ne bascule pas dans l’intégrisme), elle se situera toujours du côté de la conscience plutôt que de la science.

Et pour aller jusqu’au bout des données historiques, et quoi qu’en disent les Évangiles (et malheureusement on ne peut apprendre le judaïsme dans sa richesse et sa diversité à travers la Bonne Nouvelle), les positions de Jésus, furent, majoritairement, celles des rabbis postérieurs : convergences de paraboles, de leçons de vie, voire d’applications rituelles. Même s’il faut le reconnaître – et rendons à Jésus ce qui est Jésus – des enseignements d’un grand humanisme jaillissent du génie et du cœur du fils de Marie, que personnellement nous essayons de suivre dans notre pratique juive.

Et en particulier, notre judaïsme progressiste et libéral que nous revendiquons (pour la France, à travers l’association Judaïsme en Mouvement) peut voir en Jésus un précurseur, un digne enfant d’Israël.

Bref, après la destruction du Temple de Jérusalem (70), puis la révolte échouée de Bar Kokhba (135), le judaïsme naît en religion de survie pour les rescapés. Grâce aux Rabbis du iie siècle et leurs successeurs, le peuple juif et le judaïsme traversèrent les siècles jusqu’aujourd’hui. Il fallait unifier la communauté, et repousser toute doctrine non compatible avec les données de la foi monothéiste antérieure.

De manière concrète, on peut comprendre que des fidèles du Christ intervenant au sein de la Synagogue aient entraîné des haussements de ton et des heurts. Il y a quelques années, lorsque le rabbin Rivon Krygier intervint au sein de Notre-Dame de Paris, le même phénomène se produisit qui obligea l’intervention du service d’ordre.

À cette époque trouble, le judaïsme ne pouvait se permettre les nuances d’un dialogue pacifié entre Juifs et Chrétiens, à la manière dont les Pères de l’Église posèrent l’hérésie de Marcion ou de Pélage, ou de l’Église de Rome qui s’opposa violemment à la réforme protestante. Que les évangélistes aient récupéré ces attitudes hostiles du monde rabbinique postérieures à la vie de Jésus, pour en redessiner l’image globale du peuple juif, voilà qui participe de « bonne guerre » de la mauvaise guerre que se livrent les idéologies religieuses et politiques.

Aussi, poserons-nous sans la moindre ambiguïté, que jamais le peuple juif, même sa partie orthodoxe, n’en a voulu à Jésus, l’un des siens, mais plutôt à l’image qu’en donna une certaine église, qui rompait avec la mémoire juive et sa pratique religieuse.

Juif, Judéen, Judée et autre Palestine

Le deuxième point important à nos yeux qui découle de ce travail historique de M. Pouvelle consiste à définir de manière précise la terminologie. Le terme « Juif » en nominatif ou en adjectif ne désigne pas au temps de Jésus ce que nous nommons « Juif » aujourd’hui. Les « Juifs » dont parle notamment l’évangile de Jean ne peut désigner ce que la sociologie contemporaine désigne ainsi, ni même ce que la christologie a entendu, car hormis les Romains et quelques Samaritains, tous les acteurs de l’Évangile sont Juifs, c.-à-d. Judéens, c.-à-d. membres de la nation juive habitants la Judée. Les saducéens, les pharisiens, les zélotes, les pécheurs, les hérodiens, les collecteurs d’impôts, les scribes, les membres du Sanhédrin, les disciples, les miraculés, la foule, Joseph, Marie, Jean le Baptiste, et Jésus sont Juifs, c.-à-d. Judéens, appartenant à la nation juive !

Le nom Palestine sera la réponse ultime de Rome après avoir écrasé la révolte de Bar Kokhba. En rebaptisant l’ancien nom du royaume de Juda par celui de Philistie/Palestine, l’empereur Hadrien posa un terme à la révolte et à l’autorité juive sur son ancienne patrie. Il faudra attendre la rébellion du ghetto de Varsovie pour revoir des Juifs défendre leur honneur jusqu’à la mort.

Une fraternité en marche

Au milieu du jardin de l’université St-Joseph à Philadelphie (USA), devant la chapelle de l’Université, s’élève une magnifique sculpture en bronze, représentant deux femmes assises, et intitulée en anglais : « La Synagogue et L’Église de Notre Temps ». La Synagogue d’un côté tient un séferTorah largement ouvert ; l’Église de l’autre représente l’Évangile tout aussi généreusement accueillant. Ces deux femmes, couronnées et sereines, regardent le livre de l’autre et semblent dialoguer en paix. Son auteur Joshua Koffman, dont une partie de la famille a été assassinée à Auschwitz, a réalisé cette œuvre pour le 50e anniversaire de Nostra Aetate. Elle fut dévoilée en septembre 2015 et bénie par le Pape François en présence du Rabbin Abraham Skorka.

Cette sculpture constitue la réponse post-concile Vatican II aux autres sculptures toujours visibles au sommet de certaines cathédrales de France (Paris ou Strasbourg) ou d’Allemagne (Bamberg ou Worms) qui furent réalisées au Moyen-Âge au temps des disputations. La Synagogue de la cathédrale de Strasbourg, se présente les yeux bandés par une écharpe (celle de Notre-Dame de Paris par un serpent), la hampe de son étendard est brisée, et elle laisse tomber les Tables de l’Alliance ; face à elle, L’Église triomphante porte fièrement la gloire du Christ.

Que de chemin parcouru tant au plan théologique qu’au plan historique ! N’oublions pas que l’élan de Vatican II, initié par le bon Pape Jean XXIII, fut, entre autres, sa rencontre décisive avec l’historien Jules Isaac, l’auteur notamment de Jésus et Israël. La théologie établit la vérité du cœur, l’histoire la vérité de l’esprit, et il est heureux que Maxime Pouvelle conjugue harmonieusement ces deux vérités.

Son ouvrage, que nous recommandons, contribuera un peu plus à rapprocher Juifs et Chrétiens, paradigme contemporain du dialogue interreligieux, si nécessaire en ces temps de repli identitaire.

Si selon le mot de l’Évangile « la vérité vous rendra libres », alors soyons reconnaissants à Maxime Pouvelle, d’avoir insufflé ce souffle de liberté pour que la paix, « le sceau du Saint, béni soit-Il », soit apposé sur nos chemins d’avenir.

Et que l’Éternel nous bénisse en santé et en fraternité.

Philippe Haddad

Rabbin

Introduction

Suivant que l’on considère son origine ou son résultat, le mot séparation peut être entendu de deux façons. Selon l’origine, il induit l’idée qu’il y a eu précédemment une union. Selon le résultat, l’on comprend qu’il y a eu rupture. Or selon le résultat et pour certains chrétiens, le terme de séparation n’a pas lieu d’être car le christianisme reste dans la même Alliance avec Dieu que le peuple d’Israël : le rameau sauvage du christianisme ayant été greffé sur l’olivier franc du Judaïsme comme l’a dit saint Paul.

Après des hésitations, l’arrimage au Judaïsme a été acté par le christianisme. Pour les « Juifs » du ier siècle, la séparation a été une rupture salvatrice permettant l’avènement du rabbinisme. Et l’on remarque aujourd’hui que de nombreux juifs sont devenus favorables à un rapprochement et agissent de concert en ce sens avec les chrétiens.

De cette double compréhension de ce que nous indique le mot séparation est né l’intérêt et la force du thème de cette étude. Un observateur contemporain y trouvera sans doute quelques similitudes entre judaïsme et christianisme, mais aussi beaucoup de différences en termes de rites, de croyances, de textes fondamentaux, différences qui paraissent l’emporter au point qu’il s’agira pour lui de deux religions distinctes.

Voilà brièvement posé le thème de cet ouvrage.

Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale et au concile Vatican II, pour le catholicisme, la volonté de s’ignorer voire de se détester a laissé de nombreuses séquelles. Ces dissensions sur deux millénaires ne seront pas abordées ici car, aujourd’hui, il y a de part et d’autre une volonté de mieux se comprendre et de se reconnaître mutuellement. Ceci est particulièrement vrai pour l’Église qui désormais renie de moins en moins ses racines « juives », voire les revendique. Mais il faut avoir conscience que cette bonne volonté n’est pas partagée par tous à l’intérieur des deux religions. Toutefois, d’année en année, l’on est obligé de constater une amélioration des relations. Et c’est heureux.

Quand ces religions furent unies, qu’avaient-elles en commun ? Comment s’est déroulé la séparation ? Ces questions aussi seront traitées dans ce livre à partir d’une démarche reposant sur l’analyse des différentes phases de l’histoire, sachant bien que pour ceux qui essentialisent la religion, reconnaître cette contingence et affirmer que l’Histoire a quelque chose à voir là-dedans est au mieux de l’ordre de la fantaisie et au pire d’une falsification pure et simple.

Ce n’est pas notre position !

En effet, les sources scripturaires, épigraphiques, archéologiques et les apports de bien d’autres sciences se recoupent pour proposer une version tout à fait vraisemblable de cette séparation. Et, au-delà du vraisemblable, l’observateur qui regarde le poids de l’histoire est pris de vertige devant son impact sur le fait religieux. C’est pourquoi, sans souci de plaire ou de déplaire, ce livre va mettre en avant le poids des événements historiques dans les causes de cette séparation. Cela ne signifie pas que les différends portant sur la théologie ou sur l’interprétation des textes n’ont pas joué un rôle, mais le poids de la politique au sens large du terme a beaucoup pesé sur les hommes porteurs des courants d’un judaïsme pluriel.

Pour que cette lecture historienne soit compréhensible, il sera nécessaire dans un premier chapitre de remonter le temps : bien avant le premier siècle de notre ère ; de décrire dans un deuxième chapitre les courants de pensée qui vont caractériser la Judée du ier siècle. Notre objectif étant que le lecteur puisse entrer dans les événements comme s’il les vivait en direct. Dans le chapitre 3, cœur de l’ouvrage, dix étapes ont été retenues comme moments indicateurs de la séparation. Nous pouvions certes multiplier les événements, mais ceux pris en compte ont l’avantage d’être des étapes indéniables et majeures de la séparation. Enfin, le chapitre 4 nous permettra de situer la rédaction des évangiles au sein d’un environnement changeant et difficile pour les communautés chrétiennes. Là encore, il est important de connaître l’impact de l’environnement social et politique sur la rédaction des évangiles pour entendre les raisons de leur tonalité plus ou moins « anti-juive ».

Nous le savons, chaque évangile dit la connaissance de Jésus et c’est par de « petits écrits » que les disciples4 qui l’accompagnaient ont décrit les épisodes marquants de sa vie. Ce n’est que dans un deuxième temps que les rédacteurs des évangiles les mirent en situation dans des récits particuliers à chaque communauté. Les origines des rédacteurs et la compréhension de l’environnement où ils vivaient lors de l’écriture expliquent une partie des différences que l’on y rencontre. La connaissance du contexte historique permet donc de comprendre des aspects de ces récits qui sans cela resteraient obscurs.

Cependant, nous n’omettrons pas pour autant leurs visions théologiques.

Mais il n’y a pas que les événements historiques qui sont utiles à connaître. Le sens des mots – comme celui de « Juif » par exemple – doit être décrypté si l’on veut saisir l’incompréhension d’un lecteur moderne devant un rédacteur « Juif » qui écrit que les « Juifs » sont responsables de la mort de Jésus qui lui aussi était « Juif ».

Nous pensons donc vraiment qu’un travail de recherche historique était nécessaire pour y comprendre quelque chose et aider à changer de regard sur nos frères aînés, les faire considérer avec plus de bienveillance et les inviter à la réciproque à partir d’une remontée aux sources de la division.

4 Les disciples qui suivaient Jésus ont noté ses rencontres, ses paroles, ses miracles… dans ces petits écrits. Ce n’est que 30 à 60 ans plus tard que ces petits écrits ont été inscrits dans un récit propre à chaque évangéliste.

Prologue

Canaan était un territoire situé au carrefour de l’Asie, de l’Afrique et à proximité de l’Europe. Il était peuplé par les Cananéens depuis l’âge du bronze et s’est trouvé ballotté au cours des millénaires par ses puissants voisins. C’est sur cette terre d’un habitat particulier dit de cités-États que les premiers Hébreux se sont installés. La particularité de l’organisation urbaine d’alors était que les habitants passaient la nuit dans l’enceinte de la ville et vaquaient le jour à leurs activités agricoles à proximité de celle-ci. Ces cités, peuplées de Cananéens, étaient situées dans les plaines. Les Hébreux semblent s’être d’abord installés dans les endroits peu habités, montagneux. Selon la Bible, ils sont venus d’Égypte dès le xiie siècle avant notre ère et se sont sédentarisés sur cette terre promise. Selon les historiens, l’arrivée des Hébreux ne passa pas par une conquête violente et unique comme celle racontée dans le livre de Josué devant Jéricho, mais par une installation progressive et plutôt pacifique de colons.

Au fil des siècles, les colons vont se rapprocher des populations autochtones. Dans la Bible, les luttes entre Yahvé et Baal5 illustrent bien les difficultés de ces rapprochements. Ces cités vont petit à petit s’organiser en territoires plus vastes pour former de petits royaumes et les populations vont s’homogénéiser. Au début du xe siècle avant notre ère, deux Royaumes plus importants, Israël au Nord, Juda au Sud apparaîtront. Selon la Bible, ils seront réunis brièvement par le roi David et son successeur. Ces royaumes reprendront rapidement leur indépendance à la mort de Salomon, fils de David et retrouveront leur rivalité économique, politique et religieuse. Le premier adorera Yahvé au Temple du mont Garizim, le second Élohim au Temple de Jérusalem.

Ces royaumes frères s’opposeront, notamment lors de l’arrivée des Assyriens venus du nord en 732. Israël demandera de l’aide à Juda qui la refusera et préférera une alliance avec les Assyriens en pensant qu’elle les protégerait. Cet accord a été dénoncé par le prophète Isaïe6 comme facilitant la destruction du royaume d’Israël et la déportation de ses élites. Cet épisode fonde l’idée des tribus perdues d’Israël. Certains, parmi ceux que l’on nommera plus tard les Samaritains, se rendront à Jérusalem, apportant avec eux la vision yahviste dont les récits s’opposeront à la Tradition élohiste du Sud. On le voit, la tension entre le Nord et le Sud est complexe tant elle est jouée par une opposition politique frontale et une coopération dans la rédaction d’un récit biblique intégrant les deux traditions. La relation entre les habitants de Jérusalem et les Samaritains s’étendra sur de nombreux siècles avec des tensions variables, à l’image de celle entre deux frères ennemis.

Près de deux siècles après la disparition du royaume du Nord, début du vie siècle avant notre ère, Nabuchodonosor II, à la tête de troupes assyro-babyloniennes (empire néo-babylonien), reviendra faire le siège du royaume du Sud et détruire Jérusalem et le Temple construit par le roi Salomon. C’est cette situation historique et conflictuelle sur le plan des idées que nous allons décrire.

5 Le mot Baal signifie littéralement supérieur ou suprême. Il est devenu pour les peuples du moyen et du proche orient Dieu ou le Seigneur. Dans la Bible, Baal est le Dieu des Cananéens en lutte avec celui des Hébreux.

6 Isaïe pour les Catholiques et les Orthodoxes, et les « Juifs » (Yeshayahu en hébreu). Ésaïe pour les Protestants.

Chapitre 1

Les déterminants historiques du ier siècle

Les fondations d’un Judaïsme pluriel

Trois périodes vont façonner le Judaïsme du ier siècle apr. J.C. Trois invasions qui vont bouleverser mais aussi enrichir et façonner ce qui va devenir la province juive de Judée et le Judaïsme tel qu’il sera au ier siècle : l’assyro-babylonienne et perse et leurs influences culturelles, l’invasion d’Alexandre et le choc de la pensée grecque, et enfin le poids de l’ordre romain et de son droit.

1. L’Exil et l’influence assyro-babylonienne (589-539 avant notre ère7)

Du Temple au Livre

Au viiie siècle avant notre ère, l’empire assyrien avait déjà influencé la religion yahviste du Royaume d’Israël au point de pousser un certain nombre d’élites israélites à se réfugier à Jérusalem, située dans le royaume de Juda. Ces israélites apporteront avec eux une certaine vision de la Tradition hébraïque, laquelle, grâce aux prophètes et aux scribes, constituera pour les Juifs et les chrétiens le substrat de la révélation divine. Un peu avant l’Exil, plusieurs rédactions inscriront progressivement la Tradition dans le récit de Josias8, où l’on note la volonté de renaissance de la religion et du prestige national. Les élites et prêtres du Nord vont vivre à Jérusalem du viie au début du ve siècle avant notre ère, mêlant différents courants de la Tradition jusqu’à l’arrivée des néo-babyloniens.

Les conséquences immédiates de la déportation lors de la conquête assyro-babylonienne

Deux populations qui vont diverger, mais prêtes à retrouver une vision commune

Vers 602 avant notre ère, selon la Bible, Nabuchodonosor II, peu après son accession au trône, décide de se mettre en campagne contre la Phénicie. Il assujettit le royaume de Juda9, alors sous domination égyptienne mais Yoyakim10, le roi légitime, renie au bout de trois ans la domination assyrienne en se rapprochant de l’Égypte, refusant de payer le tribut à son protecteur. En 599, et jusqu’en 597 avant notre ère, Nabuchodonosor fait le siège victorieux de Jérusalem. Il emporte tous les trésors du Temple et fait déporter les élites à Babylone. Les Assyriens font nommer Sédécias, plus souple et plus obéissant, comme nouveau roi. Dix ans plus tard, Sédécias trouvera lui aussi opportun de s’allier aux Égyptiens qui désiraient reconquérir leurs anciens protectorats. Les Assyro-babyloniens décident de faire à nouveau le siège de Jérusalem11 de décembre 588 à l’été 586. La ville et le Temple sont rasés et de nouvelles élites de Juda vont être déportées à Babylone.

Les élites déportées allaient du roi et de sa cour à l’aristocratie sadducéenne parmi lesquelles se trouvaient les prêtres du Temple. Se remarquait aussi parmi eux un certain nombre d’artisans utiles à l’empire, empêchant Juda de remettre sur pied son économie, et surtout son armée. On y trouvait des ferronniers, des serruriers12, des artisans et des commerçants. Il est difficile d’évaluer le nombre de déportés, la Bible évoque le nombre de 5 00013 à 10 00014 personnes. D’autres sources proposent entre 15 à 20 % de la population, nombre qui correspond à peu près aux « habitudes » de déportation assyro-babylonienne. Les estimations de la population sont larges et vont de 75 000 à 600 000 habitants. Si l’on retient ces chiffres, cela correspondrait à un nombre d’exilés de 11 000 à 120 000. Devant ces incertitudes, l’ordre de grandeur à garder en tête est le pourcentage correspondant à la partie habituelle de déportation dans une population asservie. La Bible précise que ceux qui sont restés étaient vignerons ou laboureurs. L’image qu’il faut retenir est donc celle d’une petite province dévastée ayant perdu sa structure, ses forces vives et une partie de son âme.

Intéressons-nous aux élites déportées à Babylone, puis au peuple resté en Judée.

Les conséquences de la déportation chez les Judéens exilés à Babylone

Un traumatisme profond moteur d’une renaissance du Judaïsme

L’arrivée des exilés à Babylone a certes dû être terrible pour leur liberté, leurs positions sociales et économiques mais aussi leurs croyances. Mais Babylone, la capitale du plus grand empire de l’époque, allait aussi leur apporter beaucoup.

Il ne faut pas imaginer que les exilés étaient enfermés dans des camps de prisonniers ou disséminés dans tout l’empire. Ils avaient fini par habiter des quartiers de Babylone ou d’autres villes de l’empire. Ils avaient pu rester regroupés, permettant le maintien d’une cohésion sociale, de leur culture hébraïque et même de maintenir et développer une conscience nationale. Nombre d’entre eux, ou plus certainement leurs enfants, ont commencé à occuper des emplois dans la société néo-babylonienne voire être promus à des postes importants à la cour15 ou au sein du monde économique16. Des tablettes17 en akkadien décrivent la place des Judéens en Babylonie et la Bible nous apprend que le prophète Daniel18 est devenu le conseiller du roi. Certes, tous n’avaient pas une situation prestigieuse mais la société babylonienne semblait les traiter « correctement », en tout cas dans les normes de l’époque. Douze siècles plus tôt, la Babylonie n’avait-elle pas été le pays du Code d’Hammourabi (cf. illustration N° 1), premier code juridique protégeant le peuple ?

Paradoxalement, la conservation de l’identité judéenne provoqua chez les déportés à la fois une assimilation et une résistance culturelle et religieuse. Cette période va profondément les transformer et lors du retour à Jérusalem, elle prendra le nom de juive (Yéhoudim). Certains, par exemple comme les israélites du royaume du Nord (Israël) l’avaient fait un siècle et demi plus tôt, resteront à Babylone, formant une importante communauté. La cité de leur exil restera un centre très actif du Judaïsme et, quelques siècles plus tard, le Talmud19