La périphérie : un boulevard pour l'évangile ? - Michel Deheunynck - E-Book

La périphérie : un boulevard pour l'évangile ? E-Book

Michel Deheunynck

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Beschreibung

L., psychiatre, lui avait confié avoir renoncé au confort professionnel de son cabinet pour choisir de ­s’investir en psychiatrie publique en Seine-Saint-Denis et d’en avoir fait un choix « politique ». Michel ­Deheunynck a pu s’y reconnaître lui-même en ­impliquant sa ­vocation ­pastorale dans ce contexte socialement ­décentré, loin de tout cléricalisme ­institué.
Il nous livre, dans leur état brut, ses homélies dominicales à un peuple à l’écart, en recherche de sens, non ou peu ­initié catéchiquement, « en marge », leur témoignant de son ­amitié avec le Christ Jésus, lui-même socialement et religieusement « en marge », pour qu’ils le reconnaissent, en effet, à leur tour, comme l’un des leurs, un ami, un vrai.
L’attention aux besoins spirituels, qui libère la foi de son formalisme ­religieux pour la réinvestir dans son incarnation évangélique au cœur d’une vie en recherche de sens, en reconquête d’elle-même, est le défi émancipateur de la foi dans notre humanité sécularisée. Ainsi, au-delà de leur public spécifique initialement ciblé, ces homélies peuvent parler à tous et contribuer à l’authenticité de la foi.


À PROPOS DE L'AUTEUR


Médecin retraité de la santé publique, prêtre, Michel Deheunynck vit en Seine-Saint-Denis. ­Attaché à l’humanisme de l’Évangile, il a dû ­résister au retour du « ­religieux » et s’en distancer en tenant au sens de sa vocation avant son identité ­cléricale, au cœur avant la peau.

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Seitenzahl: 431

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Préface

Par Pascal Delannoy, évêque de Saint-Denis en France

~

Il y a des lieux dont on parle peu ! Des lieux dont on se tient à l’écart car, dit-on, les personnes qui y « résident » ne seraient pas tout à fait comme les autres. Leurs paroles et leurs réactions sont souvent déconcertantes, non en elles-mêmes, mais parce qu’elles se situent hors du cadre relationnel dans lequel nous avons été formés. Parmi ces lieux figurent, en bonne place, les hôpitaux psychiatriques autrefois dénommés asiles d’aliénés, une expression qui, aujourd’hui encore, suscite la méfiance voire la peur !

Rien d’étonnant alors à ce que certains considèrent que les hôpitaux psychiatriques doivent demeurer à l’écart de toute habitation ! D’autres, au contraire, pensent qu’il est possible, à condition de se dépouiller de toutes idées préconçues, de toute condescendance, de tout sentiment de supériorité, bref de devenir un « petit », de rejoindre cette périphérie et de découvrir, peu à peu, qu’elle donne sens à la vie en orientant les hommes vers ces essentiels que sont l’amour, la solidarité, l’accueil. N’est-ce pas ainsi que la périphérie devient un centre, aussi indispensable à la vie en société que le cœur qui bat en tout homme ?

Ce chemin qui conduit à la périphérie, c’est celui que le père Michel Deheunynck a suivi durant près de sept années en étant aumônier de l’hôpital psychiatrique de Ville-Evrard. Sur ce chemin le père Deheunynck ne fut pas seul car, comme il aime le souligner dans ses homélies, quand le Christ appelle c’est pour faire route avec d’autres. Ces autres, ce fut l’équipe d’aumônerie mais également le personnel de l’hôpital et ne l’oublions pas, car cela est essentiel, les personnes fragilisées par la maladie mentale. Oui, vraiment, personne n’est trop pauvre pour n’avoir rien à donner !

Chaque dimanche, en cet hôpital de Ville-Evrard, une petite communauté se rassemble pour célébrer la bonne nouvelle de la résurrection. C’est là, auprès de cette petite communauté, que dimanche après dimanche le père Michel Deheunynck a commenté l’évangile avec passion et le désir, sans cesse répété, que celui-ci soit accueilli dans des cœurs désencombrés d’une religion qui ne serait qu’affaire de rites, de dogmes, de superstitions ou de moralisme ! Pour notre aumônier il s’agit d’abord que chacun puisse rencontrer un ami qui s’appelle Jésus !

Ainsi, en cet hôpital psychiatrique l’Évangile est annoncé ! Non pas un Évangile qui consolerait ou, pire encore, justifierait la souffrance des uns et des autres mais un Évangile où le Christ ne cesse d’inviter ceux et celles qu’ils rencontrent à « se lever », à se « mettre debout », à « avancer » ! Pour l’auteur, l’Évangile est cette parole de libération par laquelle le Christ vient dire à tout homme qu’il est aimé par Dieu, dès maintenant, tel qu’il est, y compris dans cette fragilité qu’est la maladie mentale. Au fil des homélies le lecteur découvrira que le Dieu révélé par Jésus-Christ n’est pas le Dieu des « parfaits » ou des « déjà saints » ! Il est le Dieu des pauvres, des exclus, des souffrants, des bandits, des prostituées et même de ceux qui se croient justes pour peu qu’ils deviennent des petits ! Tous sont appelés à la vraie vie, à cette vie éternelle, que Dieu a déposée en eux en leur faisant don de son Esprit. Avec le Christ, le chemin de foi est non seulement chemin de confiance en Dieu mais aussi, et dans un même mouvement, chemin de confiance en soi. Découvrir ce que Dieu a déposé en soi, prendre avec l’Esprit Saint le chemin de la confiance, c’est là la vocation de chacun !

Je me réjouis que le père Michel Deheunynck ait accepté de publier ses homélies. Avec son style alerte, dès les premières lignes, il nous fait « entrer » dans l’évangile du dimanche. Très vite, chacun se sent concerné par les paroles de Jésus, les réactions de son entourage, de ceux et celles qu’il rencontre ! Le lecteur trouvera parfois que certains propos sont rudes mais ils nous invitent toujours à accueillir la nouveauté radicale des paroles du Christ et à nous en nourrir. Alors nos vies elles-mêmes s’ouvriront toujours davantage à cet avenir, déjà présent, que le Christ ne cesse d’appeler le Royaume de Dieu, ce monde nouveau qu’il nous appartient de faire croître ensemble... quelles que soient nos fragilités et avec nos fragilités !

+ Pascal Delannoy

Avant-propos

Pour vous et « pour la multitude » !

Dans un groupe de partage, quelqu’un avait dit : « Moi, les religions, je n’y comprends rien. » N., jeune Éthiopien que j’accompagnais dans sa recherche de sens (tout en ignorant son éventuel statut cultuel...), avait aussitôt réagi en répondant : « Mais ce n’est pas aux gens de comprendre les religions, c’est aux religions de comprendre les gens ! »

Pour les chrétiens, dépositaires d’une révélation divine pleinement incarnée en humanité, la religion n’a, en effet, pas à se faire comprendre, aimer, respecter, pratiquer, mais à comprendre, aimer, respecter, pratiquer cette humanité, cœur même de la foi, là où Dieu a choisi de s’impliquer en y suscitant des moyens de solidarité et des chemins de justice.

Cette humanité s’est aujourd’hui, du moins en Occident, largement sécularisée, émancipée d’une tutelle religieuse qui a si longtemps voulu réguler sa pensée, son mode de vie, son destin.

Le Dieu des chrétiens ne l’a pas pour autant abandonnée et la reconnaît toujours comme son peuple, d’autant que ce peuple, il l’aime libre et critique, ce peuple qu’il sait, lui, écouter, comprendre, aimer, respecter pour mieux servir son désir d’un « vivre mieux pour tous » ; ce peuple non plus rassemblé en rangs serrés dans les sanctuaires, mais dispersé au grand air de la vie ; ce peuple non plus refermé dans un dogmatisme verrouillé et un ritualisme convenu, mais ouvert aux temps nouveaux de son histoire.

Lorsque le pape François appelait les chrétiens à s’aventurer jusqu’en périphérie, certains croyants ecclésio-centrés mais généreusement ouverts ont pensé répondre à cet appel en disant : « Oui, allons à la périphérie... pour y porter le Christ ! » Mais vouloir porter le Christ Jésus à la périphérie, c’est oublier qu’il y est déjà. Dès une première lecture de son Évangile, on pressent que c’est bien là, et non en contexte religieusement institué, qu’il a choisi de se mêler à notre humanité et d’y révéler l’amour de Dieu pour la multitude. En deuxième lecture, on peut même comprendre que les plus distants auraient vocation à être les premiers servis...

Cette « multitude » est, en effet, évoquée comme partie prenante du partage universel qu’il a lui-même initié, selon Marc (ch. 14), Matthieu (ch. 26) et telle que reprise dans la formulation liturgique de ce que les initiés désignent et célèbrent comme « eucharistie », accaparant ce partage qui ne leur est pourtant pas réservé. Car, avec Jésus, pas de privilégiés, pas de préférés comme étant les meilleurs, les plus méritants, les plus fidèles, ni ceux qui seraient valablement modélisés et religieusement accrédités. Lui ne s’embarrasse d’aucun formalisme. Oui, ce partage, il est pour la multitude, il est pour tous.

Comment les plus lointains, qui sont désormais les plus nombreux, peuvent-ils donc se reconnaître, non comme invités, mais comme participants à ce partage, en y contribuant avec tout ce qui fait leurs différences ? Sûrement pas en les séduisant sur des chemins de religiosité bien balisés. Mais en écoutant leurs paroles même dérangeantes, surtout dérangeantes, en entendant leurs interpellations même bousculantes, surtout bousculantes, en comprenant leurs impiétés même provocantes, surtout provocantes, convaincus dans la foi que le Dieu de Jésus est aussi sur leurs chemins, surtout sur leurs chemins. Et que c’est lui qui, à travers eux, nous dérange, nous bouscule, nous provoque, nous appelle à sortir de notre communautarisme cultuel identitaire et à humaniser non seulement notre vie de croyants, mais l’expression même de notre foi, jusqu’à sa célébration.

M. D.

Introduction

Quelle périphérie ?

Prêtre « soixante-huitard », donc mal reconnu aujourd’hui par les enfants et petits-enfants de saint Jean-Paul II, j’avais donné ma vie, dans les années 1970, à mon grand ami Jésus de Nazareth pour être une miette de son levain au cœur de la pâte humaine. Après mes trente-quatre années de travail salarié en milieu laïque, il m’a envoyé en service d’aumônerie auprès de ses frères, captifs et exclus, hospitalisés en psychiatrie publique dans l’EPS (Établissement public de santé) de Ville-Evrard, implanté sur 33 communes de mon département, le plus pauvre, le plus jeune, le plus multiculturel : la Seine-Saint-Denis. J’ai vécu en proximité et en complicité avec eux durant près de sept ans, reconnaissant en eux un peu de moi-même.

Certains y sont soignés pendant quelques semaines ou mois. D’autres depuis plusieurs années, en communauté de vie. Leurs liens de famille sont souvent éloignés ou perdus ; leurs vies matérielles gérées par leurs tutelles ; leurs rapports à eux-mêmes et aux autres contraints par les traitements ; leurs projets d’avenir aléatoires et leur intégration sociale fragilisée.

Leurs pathologies reflètent nombre de dysfonctionnements de notre société.

Dans ce contexte, le service de la foi ne peut pas être une maintenance de religiosité, d’autant que celle-ci entretiendrait même certains états « psychomystiques ». Des anciens ont oublié jusqu’à leur statut cultuel. Des plus jeunes n’ont aucune référence ni demande en ce sens. D’autres, formés religieusement (famille, paroisse, école), n’en veulent plus : « J’ai eu ma dose ! », disent-ils.

Mais, paradoxalement, ce détachement cultuel apparaît comme favorable au message de l’Évangile et à son esprit actualisé et contextualisé. Un Évangile qui n’est pas perçu comme un corpus sacré ni même un code de conduite moralisant, mais comme un projet de société répondant aux situations vécues et aux enjeux et défis du monde d’aujourd’hui. Une façon, pour ces personnes souffrantes et déstabilisées, de rester partie prenante de ce monde malgré leur perturbation et leur isolement.

Cela suppose de privilégier :

la sécularité de la foi sur sa religiosité ;

l’humanité de la foi sur sa sacralité ;

la transversalité de la foi sur sa verticalité.

Et alors, même à distance de la tradition, de nouveaux chemins de foi peuvent s’ouvrir !

Non seulement pour ces personnes en contexte particulier, mais pour bien d’autres encore, qui, distants des dispositifs cultuels et sans disposition à s’y intégrer, peuvent reconnaître en Jésus un Dieu aimant, proche d’eux, chercheur de sens avec eux, compagnon de leur histoire et partenaire de leur destin.

En hospitalisation psychiatrique, la priorité pastorale n’est pas à la compassion, mais à l’émancipation. C’est ce qui a inspiré, de 2011 à 2018, ces courtes homélies dominicales autour des textes d’Évangile et qu’on m’a proposé de retrouver et de retranscrire ici. Pardon d’en avoir égaré certaines (le bon Samaritain, la femme adultère, Zachée, Marthe et Marie...). Pardon pour les inévitables répétitions d’un dimanche à l’autre. Pardon pour le style initialement oralisé, que j’ai gardé tel quel.

Oui, l’Évangile n’est pas la propriété des fidèles croyants. Il est à tous. Et c’est même les plus lointains qui auraient vocation à en être les premiers témoins.

M. D.

Les homélies qui suivent ne sont présentées ni dans l’ordre où elles ont été dites ni dans celui de l’année liturgique, mais en commençant par les dimanches dits « ordinaires » suivis par les temps « spéciaux » (avent, carême, Pâques), puis par les grandes fêtes.

Retour au Jourdain

Mt 3, 13-17 (baptême du Christ, Année A)

On est comme revenus quelques semaines en arrière. Souvenons-nous en décembre, pendant le temps de l’Avent, l’évangéliste Matthieu nous avait déjà emmenés en visite au bord du Jourdain auprès de Jean-Baptiste qui baptisait à tour de bras... Et voilà qu’on y revient aujourd’hui. Il y a toujours beaucoup de monde ! Enfin, pas tout le monde quand même ! Les bons croyants, trop sûrs de leur foi, n’avaient pas besoin de baptême. Ceux qui s’attribuaient une bonne conscience, non plus. Ceux qui n’éprouvaient pas le besoin de se remettre en cause, non plus. Ceux qui ne voulaient pas que ça change, non plus.

Parce que ce que Jean-Baptiste annonçait, c’était un changement. Une remise en question radicale. Alors les plus conservateurs, bien sûr, n’en voulaient pas. Ils ne sont jamais prêts à ce que ça change. Mais Jésus, lui, il voulait que ça change ! Il le voulait ce monde nouveau.

Et pour cela, il était prêt. Prêt à remettre en question sa vie de charpentier, prêt à chercher ce qui, dans sa vie, pouvait porter du fruit et donner du sens. C’est ça, la démarche du baptême, la démarche de foi, la sienne et la nôtre. Une démarche qui respecte le chemin de notre histoire, mais qui nous fait toujours aller plus loin sur ce chemin et voir des choses qu’on ne soupçonnait même pas, et d’abord en nous-mêmes.

C’est pour cela, c’est pour ce changement-là que Jean-Baptiste plongeait ses compatriotes dans l’eau. Et, au retour sur la rive, ils étaient prêts pour une vie nouvelle dans un monde nouveau. Mais dans leur esprit religieux, dans leur société religieuse, occupée depuis longtemps, ce qu’ils attendaient, c’était un dieu vengeur qui, enfin, ferait le tri entre les bons et les méchants. Et voilà que celui qu’ils croyaient attendre, il était là : c’était Jésus ! Il avait pris son tour dans la file qui s’avançait vers cette eau qui promettait de le régénérer. Et quand il en est ressorti tout ruisselant, au lieu du dieu vengeur attendu, c’est un oiseau, une colombe, toute douce, qui apparut... et puis, une voix, une voix qui parlait d’amour, de Fils bien-aimé.

La voix, non pas d’un dieu vengeur, mais d’un Dieu sauveur, libérateur, une libération que beaucoup d’entre nous encore attendent. Un Dieu qui nous redonne notre autonomie, notre dignité et notre volonté de reprendre le chemin. Bientôt cette voix annoncera le Royaume de Dieu, non pas dans le massacre des impies, tant attendu par certains, mais dans la réconciliation et la solidarité. La voilà, la nouvelle terre promise, la terre de tous.

Et voilà le sens du baptême et celui de ses amis. Ce baptême que certains d’entre nous ont reçu, celui que Jésus propose à toutes et tous de vivre aujourd’hui. Un baptême de renouvellement de soi-même, d’émancipation, de dignité reconquise. Tous ces mots qui résonnent si fort dans certains cœurs et dans certaines trajectoires de vie. Une jeune femme qui était employée de maison avait été baptisée à Pâques. Et lorsque sa patronne lui avait demandé : « Alors, qu’est-ce que ça change pour vous d’être baptisée ? », elle avait osé lui répondre : « Et bien, voyez-vous, Madame, avant, j’avais honte de dire que j’étais employée de maison. Tandis que, maintenant, je sais que je vaux autant que vous ! »

Et cette émancipation, elle est aussi contre certaines idées reçues, trop bien reçues.

Non, Dieu n’attend pas qu’un enfant soit baptisé pour en faire son enfant.

Non, l’eau du baptême n’est pas une eau de purification, comme si les non-baptisés étaient impurs... L’eau du baptême, c’est une eau qui nous invite à oser, à notre tour, nous mouiller dans la vie, comme Jésus l’a fait dans le Jourdain. Et nous mouiller, avec lui encore, dans notre humanité d’aujourd’hui.

C’est bien parti !

Jn 1, 29-34 (deuxième dimanche ordinaire, Année A)

Eh bien cette fois, on peut dire que c’est bien parti ! C’est une transition un peu rapide qui nous est proposée aujourd’hui. Bethléem, l’étable, la mangeoire, fini ! Les bergers, les mages, terminé ! Dieu n’aime pas qu’on s’attendrisse bien longtemps sur son berceau. Il est tellement pressé de nous rejoindre pour de bon dans ce qu’on est, dans ce qu’on fait, dans ce qu’on veut.

Ce dimanche, nous ne sommes encore qu’au début de l’Évangile de Jean. Mais déjà, nous voilà plongés au beau milieu du Jourdain. Avec l’ami Jean-Baptiste. Et Jean-Baptiste, lui, contrairement aux bergers et aux mages, il ne vient pas à Jésus. C’est Jésus qui vient à lui. Jésus qui est prêt à plonger dans notre histoire et à s’y mouiller avec nous, encore aujourd’hui.

Comme Jean-Baptiste, beaucoup pensaient que le monde avait besoin d’un sérieux nettoyage. Alors, on discutait, on cherchait des idées, on voulait réveiller tout le monde, purifier les institutions civiles et religieuses pour redonner à toutes et tous le sens de la dignité. Voilà ce qu’était le baptême de Jean-Baptiste. Bien sûr, avant lui, d’autres prophètes avaient déjà annoncé du neuf. Mais ce n’était peut-être qu’un beau rêve pour endormir le peuple... Le Messie tant attendu, faudrait-il l’attendre encore longtemps ? Bien sûr, les bien-pensants qui ne voulaient pas que ça change, eux, n’avaient rien à faire au Jourdain. Mais Jésus, qui lui n’était pas du tout du genre bien-pensant, lui, il y va ! Parce que lui aussi, il le voulait ce changement. Il voulait partager la révolte et l’espérance du peuple pour que ça change.

Et Jean-Baptiste le fixe des yeux, ce charpentier de Nazareth qui marche sur la rive avec les autres. Peut-être reconnaît-il son cousin ? Alors, il va sûrement le saluer. Mais non ! « Voici l’agneau de Dieu », dit-il. Ah, on pouvait s’attendre à bien autre chose que ça ! Qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire, cette histoire de bergerie ? Bien sûr, les juifs, eux, pensent à l’agneau pascal. Mais nous ? On peut penser aux moutons de la crèche... Mais Jésus, il n’est plus un bébé. Il a quand même déjà 30 ans !

L’agneau, est-ce que ce serait ce gentil petit animal si doux qu’on a envie de le caresser ? Ou bien le héros plutôt naïf de La Fontaine qui croyait qu’on pouvait s’entendre avec le loup ? Ou bien celui qu’on traîne de force vers l’abattoir ? Ou celui qui se fait tondre jusqu’au dernier poil et saigner jusqu’à la dernière goutte ? Jésus ne serait-il pas déjà tout cela dès le tout début de l’Évangile ? C’est pourtant lui, dont Jean-Baptiste ne va pas se sentir digne de délacer la sandale, celui à qui, nous-mêmes, nous dirons tout à l’heure, au moment de communier, que nous ne sommes pas dignes de le recevoir. Et qu’est-ce qu’il vient donc faire là, ce fameux « agneau de Dieu » ? « Enlever le péché du monde » ! Rien que ça ! Lourde tâche pour un agneau ! Déculpabiliser les laissés pour compte de la vie, les libérer de tout ce qui les paralyse : la peur, la honte, le fatalisme, le sentiment d’indignité.

Et, en effet, c’est bien ce qu’il va faire tout au long de cet Évangile qui ne fait que commencer. Il va remettre sur le terrain de la vie tous ceux qui restaient en marge, sur la touche, tous ceux qui dérangent. Oui, Jésus vient enlever ce péché dont ils sont si facilement accablés par les bien-pensants de la société et les donneurs de leçons de la religion. Il vient redresser bien haut leurs têtes !

Et Jean-Baptiste poursuit son récit, toujours très imagé. Après l’agneau, voici un oiseau qui surgit ! Et pas n’importe quel oiseau ! Une colombe ! Ce n’est pas le premier pigeon venu... Non, avec Jésus, il n’y a plus de pigeons, il n’y a plus de perdants ! Jésus vient redonner à chacune et chacun toute sa place. Et Jean-Baptiste reconnaît dans cet oiseau l’Esprit de Dieu, l’Amour de Dieu, l’énergie de Dieu à l’œuvre pour un monde vraiment nouveau, un monde enfin pour tous. Vraiment, quel drôle d’oiseau, cet Esprit de Dieu ! Pas un oiseau enfermé dans une cage, même luxueuse, ni dans un zoo dont nous serions les gardiens.

Alors, n’enfermons pas notre foi en lui derrière des grilles religieuses bien étiquetées. Laissons-la respirer l’air de notre temps et de notre monde d’aujourd’hui et, comme Isaïe, comme Jean-Baptiste et comme d’autres, soyons, nous aussi, dans notre Jourdain à nous, ses prophètes en humanité.

Un inconnu sort de son petit univers

Mt 4, 12-23 (troisième dimanche ordinaire, Année A)

Pendant trente ans, Jésus était resté inconnu. Et le voilà qui sort de son petit univers d’artisan charpentier. Il quitte son établi, ses clients de Nazareth et il vient au bord du lac de Tibériade. Et là, il va trouver une plus grande liberté de mouvement et d’expression. Et il va nouer des liens de fraternité dans un nouveau milieu. Tout ce qui va lui permettre d’être plus efficace dans son action militante.

Au port, il va faire connaissance avec les travailleurs de la mer, avec leurs joies et leurs difficultés, avec leur langage, leur sens du travail en équipe, leur courage pour affronter les tempêtes, leur soin à préparer les filets, à trier les poissons, leur ténacité pour recommencer sans se décourager. Que des qualités bien utiles pour la mission !

Une mission pour sortir et faire sortir de l’ombre, pour prendre un nouveau départ, quitte à laisser certains filets ; apporter un peu de lumière à ceux qui ne voient plus très clair dans leur vie, qui ne savent plus très bien comment avancer ; qui cherchent un sens à la souffrance, à l’amour, à la vie ; qui ne veulent pas renoncer à se battre pour cette vie, comme vous le faites ici. C’est cette lumière, qui n’est pas une illumination religieuse ou mystique, c’est cette lumière que Jésus veut nous apporter.

Pour le prophète Isaïe, cette lumière s’était levée aux heures les plus sombres de l’histoire de son peuple. Tous, nous avons hâte de pouvoir en dire autant ! Mais quand Jésus nous dit « le Royaume de Dieu est tout proche ! » dans notre récit d’Évangile de ce dimanche, on a quand même un peu de mal à y croire. Jean-Baptiste vient d’être mis en prison ; tout le pays est occupé par le pouvoir romain...

Imaginons cela aujourd’hui dans certains pays en conflit où on pratique la purification ethnique, les viols, les tortures, les massacres (un ami me parlait d’une fille qui a été torturée dans son pays parce qu’elle était lesbienne). Et, plus près de nous, tous ces jeunes en galère, en dérive, au chômage, tous les sans-logement, tous les sans-papiers, tous ceux qui ont peur, tous ceux qui se cachent à cause de tout ce qui casse notre humanité. Et on va leur dire : « Le Royaune de Dieu est tout proche ! » ???

Mais Jésus, lui, il avait dit quelque chose juste avant... « Convertissez-vous ! » C’est-à-dire : « Changez de regard, changez d’état d’esprit, renversez la vapeur, revoyez vos priorités, vos vieilles habitudes. Changez ! » Parce que c’est comme cela que le Royaume de Dieu commence à se rapprocher.

Un Royaume de Dieu qui n’est, bien sûr, ni celui d’un empereur ni celui d’un président, ni même d’un peuple, mais de tous les peuples, de toutes les races, de toutes les cultures. Un Royaume qui ne figure sur aucune carte, sans frontière, sans armée. C’est le Royaume de ceux qui ne se résignent pas devant les réalités les plus pesantes de la vie (comme certains d’entre vous peuvent les connaître) ; le Royaume de ceux qui s’efforcent de faire grandir la justice, la liberté, la solidarité ; le Royaume de ceux qui écoutent le souffle de l’espérance ; le Royaume de ceux qui veulent que ça change.

Et Jésus nous propose d’être de ceux-là, de le suivre, de laisser nos filets, tout ce qui nous retient, tout ce qui nous bloque, tout ce qui, peut-être, nous obsède. De changer de barque pour prendre celle de la confiance, celle de la dignité, celle de notre humanité. Car il nous envoie les uns vers les autres pour faire de nous, dit-il, « des pêcheurs d’hommes », non pas pour les attraper comme des poissons, mais pour qu’ils embarquent eux aussi vers de nouveaux rivages, à la conquête de ce monde nouveau pour tous, ce fameux Royaume de Dieu qui ne viendra pas par un miracle ou par un mirage, mais par la fraternité.

C’est bien pour cela qu’avec Simon Pierre, André, Jacques, Jean et les autres, Jésus a aussi besoin de nous.

Le sel et la lumière

Mt 5, 13-16 (cinquième dimanche ordinaire, Année A)

Alors, comme ça, nous, ici, nous sommes donc « sel de la terre et lumière du monde » ! Rien que ça ! Ailleurs, on en connaît à qui il n’y aurait pas besoin de le leur dire deux fois... Bien sûr, dans notre contexte multiculturel, on nous rappelle l’importance de dialoguer avec des personnes d’autres croyances. Encore heureux ! Mais nous, nous serions la « lumière du monde ». On pourrait penser que dialoguer, ça veut dire échanger, partager, chercher ensemble. Mais si, nous, on se prend pour « la lumière du monde »... On a du mal à croire que Jésus ait pu vraiment penser une chose pareille. Qu’est-ce qu’il a donc voulu nous dire ? Sûrement pas que nous serions les meilleurs ou les plus lumineux. Certains risqueraient de le croire... Alors, voyons cela d’un peu plus près.

Il utilise ces deux symboles de la vie courante, de la vie très courante : le sel et la lumière. Deux symboles qui font appel à deux de nos cinq sens : le goût et la vision. Le sel et la lumière, ce ne sont pas deux produits rares, réservés à la religion. Non, mais ce sont des produits très importants. Le sel est un élément essentiel à notre corps. Quant à la lumière qui permet d’y voir clair dans sa vie, ça va de soi. C’est simple, tout simple. Et dans cette simplicité, là, on le reconnaît déjà mieux, notre Jésus. Des choses simples. Mais pas forcément des choses si agréables que ça en elles-mêmes. Parce que si on mange du sel tel quel, c’est pas si bon que ça. C’est même plutôt écœurant ! Et en plus, il ne faut pas en abuser parce que pour le cœur, les reins, c’est pas ce qu’il y a de mieux. Mais quand on déguste un bon petit plat, c’est vrai que ça a quand même meilleur goût avec un peu de sel. Pas beaucoup, juste un peu. Et on dira : « Qu’il est bon, ce rôti ! » Mais on ne dira pas : « Qu’il est bon, ce sel ! » Au contraire, le sel, on oublie qu’il est là, on ne doit plus le reconnaître. Aucun de ses grains ne doit craquer sous la dent.

Tout cela pour vous dire que nous, les croyants ou en recherche, si nous voulons faire goûter ce sel de la foi et le faire consommer tel quel aux autres, c’est normal qu’ils n’en veuillent pas. Les parents qui pensent que parce qu’ils ont la foi, ça donnera à leurs enfants envie de l’avoir, souvent, ça ne marche pas. Parce que pour que ça marche, encore faut-il que le sel de la foi donne du goût à leur rôti à eux, à leur vie à eux.

Et quand Jésus nous demande d’apporter notre grain de sel sur cette terre, il n’attend pas que nous soyons nous-mêmes agréables, séduisants, mais que nous cuisinions notre monde pour en faire un monde savoureux, où chacun redonne du goût à sa vie. Au passage, notons les goûts de Jésus : il semble préférer un monde salé, un peu piquant, bien relevé, comme on dit en cuisine, plutôt que trop sucré, édulcoré...

Passons à la lumière. C’est pareil ! Si on regarde le soleil ou une lampe en face, droit dans les yeux, on est complètement éblouis et, en fait d’éclairage, on n’y voit plus rien du tout. Et quand une voiture roule en pleins phares, ça ne facilite pas vraiment des rapports très lumineux et des propos très chaleureux entre automobilistes... Comme le sel, pour qu’une source lumineuse soit efficace, il faut qu’elle se fasse oublier. Le moindre reflet est même gênant, fatigant pour la vue. Alors quand Jésus nous demande d’être une lumière pour les autres, ce n’est sûrement pas pour les aveugler par notre brillance, mais pour les aider à discerner finement les contours et les nuances de la vie, par exemple dans des rapports relationnels ou des évènements sociaux difficiles.

Voilà, autant notre sel serait donc bien fade si nous ne sommes plus stimulants pour les autres, autant il serait vraiment écœurant si nous prétendons leur faire la leçon ou leur servir d’exemple au lieu de leur redonner du goût pour leur vie à eux. De même, notre ampoule serait bien vite usée, grillée, débranchée si elle ne mettait pas en valeur le visage de ceux qui sont cachés, tenus à l’écart ; les idées de ceux qui dérangent parce qu’ils ne pensent pas comme il faut penser...

À ses amis de l’Évangile comme à nous aujourd’hui, Jésus ne demande pas d’être des illuminés, mais de mettre simplement une petite pincée de sel, pas plus, dans cette pâte que Dieu s’efforce de pétrir parmi nous. Et juste un petit filet de lumière pour éclairer autrement nos liens humains et redonner à chacune et chacun une bonne image et une fière allure.

Une petite colère de temps en temps

Mt 5, 17-37 (sixième dimanche ordinaire, Année A)

Et bien comme on dit, nous voilà habillés pour l’hiver ! À en croire ce réquisitoire impitoyable, nous serions tous condamnés à perpétuité. Tous ! Car, qui d’entre nous n’a jamais eu la moindre pensée impure ? Qui d’entre nous n’a jamais piqué une petite colère ? Surtout qu’une petite colère de temps en temps, c’est quand même sûrement un peu mieux que bien des rancunes inutiles qui durent parfois des années... D’ailleurs, il y aurait déjà de quoi se mettre en colère en recevant ces claques que Jésus vient de nous envoyer en pleine figure. Parce que, quand même, si nous on est venus ici ce matin, c’était pour le célébrer, le chanter, lui dire qu’on l’aime. Et le voilà qui vient nous faire un rappel au règlement, et en en rajoutant une couche de plus à chaque article du règlement. On ne comprend pas parce que, d’habitude, il nous fait comprendre ce qu’il a à nous dire de façon quand même plus sympa ! Avec de belles paraboles, par exemple...

Et puis, on aurait presque envie de lui dire : Jésus, un grand transgresseur comme toi, tu viens nous faire la leçon ! Toi, tu t’es bien fichu de la règle du sabbat et de tous les rituels de purification. Tu as mangé avec les pécheurs. Tu as parlé avec délicatesse et émotion à la Samaritaine avec tous ses mecs. Tu as remis tous les bien-pensants à leur place devant la femme adultère ; et les bons croyants à la leur devant les publicains. Et pour ce qui est de la colère, parlons-en : tu n’y as pas été par quatre chemins avec les vendeurs du Temple et tu n’as pas pris de gants pour les ficher dehors. Ah ! Tu étais dans un bel état ce jour-là !

Alors Jésus, toi notre ami, toi notre frère, cool ! Laisse donc les articles du code aux scribes et aux pharisiens coincés ! Même aujourd’hui, il y en a qui savent encore se faire entendre ! Eux, ils n’ont pas besoin de toi pour ça ! Mais, toi, tu n’es pas le garde-champêtre de Dieu. Tu n’es pas le procureur de Dieu. Tu n’es pas l’huissier de justice de Dieu. Tu es son Fils, le fils du Dieu d’Amour. Alors Jésus, toi notre ami, toi, notre frère, cool ! Voilà ce qu’on aurait envie de lui dire, à Jésus. Et ça va quand même mieux en le disant !

Ceci dit, on ne peut pas en rester là. Quand Jésus dit qu’il est venu « accomplir » la loi, on sait bien, comme on le connaît, que ce n’est pas pour obéir aux règles morales et rituelles de cette loi. Mais plutôt lui donner un sens, pour la dépasser. Parce qu’il faut voir le milieu religieux auquel il s’est trouvé confronté : des gens peut-être de très grande foi, mais embourbés dans des attitudes rigides et formalistes, comme on en voit encore certains aujourd’hui. Alors Jésus leur dit : Non, là, vous n’y êtes pas. D’abord, le conformisme, c’est un peu trop facile... ça évite d’avoir des idées, des initiatives, de l’imagination. Non, être fidèle à la tradition, ça ne veut pas dire répéter des habitudes, même si c’est des bonnes habitudes... être fidèles à la tradition, ça veut dire lui donner de la vie, la faire évoluer, lui apporter du neuf. Et c’est vrai que ça, c’est quand même beaucoup plus beau ! C’est là-dessus que Dieu nous attend.

Alors, on peut quand même dire merci à Jésus d’être venu nous le rappeler et en nous montrant comment il accomplit la loi en la sublimant. Parce que ce qui compte pour lui, ce ne sont plus nos comportements réglementés extérieurs, mais ce qu’il y a au plus profond de nous, notre conscience, comme on dit, ou simplement notre bon sens, notre authenticité avec nous-mêmes, avec les autres et avec Dieu. La voilà, la nouvelle alliance, la nouvelle convention collective entre Dieu et nous. Jésus l’a signée et nous pouvons être fiers d’avoir un délégué comme lui.

Une alliance où Dieu compte sur chacune de nos sensibilités. Quelle chance pour notre Église si elle ose signer cette nouvelle alliance aujourd’hui plutôt que de vouloir nous ranger tous bien alignés dans des conduites normatives. En Jésus, Dieu croit que chacune et chacun de nous peut donner du sens à sa vie, aussi tordue soit-elle parfois, cette vie. Quand les rapports humains passent avant les convenances sociales ou les conformismes religieux. Et que le seul commandement, le seul, ne relève pas d’un code de bonne conduite, mais de notre cœur : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, les autres et toi-même ! »

Tout cela valait bien, quand même, quelques petites colères en lisant cet Évangile...

Ce sermon qui renverse la sagesse

Mt 5, 38-48 (septième dimanche ordinaire, Année A)

Voilà ! Nous sommes donc encore avec Jésus sur cette fameuse montagne en train d’écouter ce fameux sermon qui n’en finit pas de renverser, de bousculer les bonnes habitudes, la bonne sagesse, la bonne morale. On en avait déjà pris un bon coup dimanche dernier et voilà que maintenant, il faudrait tendre l’autre joue quand on s’est déjà fait tabasser la première ! Ben voyons ! Bientôt, pour être son disciple, il va nous demander de marcher sur la tête... Le pire, c’est que pour ne pas le contrarier, on en connaît qui seraient encore capables d’essayer. Ah, saint Paul, il a bien raison quand il nous dit que, si on veut suivre Jésus, faut surtout pas être bien sage.

Avant, c’était la loi du talion : œil pour œil, dent pour dent. Et certains ont été tentés de s’en satisfaire. Comme ceux qui, aujourd’hui encore, défendraient la peine de mort... ou bien, plus banalement, lorsqu’on se défend de quelque indélicatesse en disant que c’est l’autre qui a commencé. Après tout, c’est de bonne guerre, comme on dit. Ou encore quand on estime que Dieu n’aimerait pas ceux qui manqueraient de foi ou de vertu. Ce serait du donnant-donnant ! Seulement Dieu, lui, ce n’est pas un bon négociant qui monnayerait comme cela son Amour. Et si Jésus n’en veut plus, de cette loi du talion, c’est justement parce que ce n’est pas cela la justice de Dieu. Non, pour Dieu, pas de différence : il fait lever son soleil et tomber la pluie sur les uns comme sur les autres, sur les gens sérieux comme sur les gens pas très sérieux, sur les gens bien comme sur les gens moins bien et même sur les gens pas bien du tout...

On peut penser qu’en écoutant Jésus sur la montagne, comme nous aujourd’hui, les bons croyants de l’époque ne devaient plus bien reconnaître ce Dieu auquel ils s’étaient habitués et qui avait fait d’eux son peuple préféré... puisqu’ils se croyaient mieux que les autres, quand même ! Mais non, désormais, plus de préférence, plus de prières pot-de-vin pour obtenir des faveurs divines, plus de dessous de table sous l’autel des offrandes. Dieu est maintenant ami de tous. À tel point que, quand Jésus nous demande d’aimer nos ennemis, on pourrait se demander si, avec lui, on en a encore, des ennemis ! Et pourtant, lui, il doit savoir qu’on en a. Sinon, il ne nous demanderait pas de les aimer... Mais encore faut-il les reconnaître et les affronter comme tels pour pouvoir les aimer. Car bien sûr, les conflits, les confrontations, ça fait partie de la vie, de toute vie. Chacune et chacun de nous en a sûrement déjà eu sa part, sa dose.

Il y a des conflits qui alourdissent l’existence en parasitant, en squattant la vie ensemble ou la vie personnelle. On en a plein la tête, de ces conflits-là, Jésus, et on s’en passerait bien, tu sais. Toi, par exemple, tu as bien affronté le monde religieux et il te l’a fait payer très cher ! Alors, quand, en plus, tu nous demandes de vivre ça dans l’amour ! Mais il y a aussi les conflits, disons, plus productifs : les conflits sociaux, les mouvements de libération et d’émancipation qui ont permis à des peuples, au prix parfois de bien des souffrances, d’en sortir grandis en humanité et en dignité. Ces conflits qui, en libérant les opprimés, libèrent aussi leurs oppresseurs ! Et puis, la vie, elle-même, elle grandit à travers des conflits. Quand le bébé pique sa colère pour bien rappeler qu’il existe par lui-même et pas seulement comme un objet de soins et d’affection. Quand des ados affirment leur personnalité en défiant la tutelle parentale. Tous les parents ont connu cela, depuis les caprices de la petite enfance jusqu’aux premières sorties en boîte, aux premières relations amoureuses. Et tous ces jeunes qui décrochent pour une vie déviante plus marginale. Que des conflits ! Mais que d’amour mis à l’épreuve dans ces conflits ! La vie, elle est souvent au prix de ces conflits et de cet amour-là. Et puis, il y a encore, certains le savent bien, tous ces conflits, toutes ces contradictions, tous ces tiraillements à l’intérieur de nous-mêmes. Les psychologues nous expliquent que ça aussi, ça fait partie de la vie, à condition bien sûr de ne pas s’y enfermer...

Les vrais ennemis que Jésus nous demande d’aimer, ce n’est donc pas seulement tel ou tel avec qui on s’étripe, mais tout ce qui génère des oppositions et crée des obstacles en nous et entre nous. Alors, l’amour que tu nous proposes, Jésus, ce n’est pas une petite douceur pour sentimentaux un peu naïfs. C’est un chemin avec toi vers nos ennemis. Avec toi, nous les affronterons et, comme toi, nous les aimerons !

Quatrième dimanche sur la montagne

Mt 6, 24-34 (huitième dimanche ordinaire, Année A)

Ça fait quatre dimanches de suite que nous sommes donc avec Jésus sur la montagne dans cet Évangile de Matthieu. Et ce sera la dernière fois de la saison puisque dimanche prochain, ce sera le Carême. Et avec Jésus, changement de décor : fini la montagne, ce sera le désert !

En attendant, son message d’aujourd’hui, c’est qu’on ne peut pas servir Dieu et l’argent. En fait, il ne s’en prend pas tant à l’argent lui-même comme moyen d’échange et de partage qu’à l’usage qui en est fait. Et il aurait bien voulu que ses disciples d’hier et d’aujourd’hui fassent de ce message leur ligne de conduite. À savoir qu’il est impossible d’accueillir Dieu si l’argent envahit les esprits et les cœurs pour y prendre la première place, faisant de la vie une jungle où les gros prédateurs dévorent les plus fragiles. Jésus ne condamne pas l’argent en soi, mais ceux qui le corrompent, le pervertissent, le capitalisent. Car ceux-là se déshumanisent en s’asservissant à l’argent.

Bien sûr, nous, on ne se sent pas forcément, directement concernés. Beaucoup de pauvres et de précaires ne risquent pas d’être mis en cause par Jésus sur la façon de gérer leur porte-monnaie... Mais on sait bien que, dans notre société économique d’aujourd’hui, la question se pose gravement. Quand la haute finance règne en maîtresse absolue et où la recherche du bien commun pour tous passe souvent loin derrière les intérêts privés de quelques-uns... Alors, Jésus, il a bien eu raison de rappeler à l’essentiel pour notre humanité.

Au-delà même de ce discours sur la montagne, il a su partager la sensibilité de Dieu lui-même à l’égard des pauvres, des exclus, des marginaux, de tous les perdants du système. Il a vu clair en dénonçant l’oppression arbitraire par les institutions civiles ou religieuses de son temps. Cela l’a amené, n’en déplaise à certains bien-pensants, à se prononcer publiquement et clairement pour des options radicales en faveur de toutes les victimes de l’exploitation des uns par les autres. Dans l’attente, croyait-il, de la fin du monde...

Mais cette fin du monde n’ayant pas eu lieu, c’est maintenant à nous, dans notre monde d’aujourd’hui, non seulement d’analyser les injustices, de les dénoncer comme il avait commencé à le faire, mais de vouloir conquérir, nous aussi, un monde juste, fraternel, solidaire. Un monde nouveau que Jésus nous fait vouloir, parce que pour nous, croyants ou en recherche, c’est ce monde-là, le Royaume de Dieu ! Un monde qui ne s’organise plus pour la satisfaction, ni même le mérite, des plus privilégiés, mais pour redonner tout son sens à la vie commune. La justice de Dieu, c’est la libération de tous, à commencer par les plus mal reconnus, les rejetés, les laissés pour compte, les oubliés. Alors, comment mettre en œuvre cette promesse ? Ce n’est ni plus facile ni plus difficile aujourd’hui qu’au temps de Jésus. Ça peut sembler au-dessus de nos forces. Mais Jésus nous dit : « Ne vous inquiétez pas ! » Il suffirait d’être authentiquement évangélique. L’un de vous me disait un jour : « Il faut se battre dans la vie, mais on ne triche pas. » Comme les oiseaux du ciel, comme les lys des champs, on ne triche pas. Parce que Dieu notre Père, nous dit Jésus, sait ce dont nous avons besoin. Besoin de toujours grandir en humanité et en dignité, et de faire grandir tous les fragilisés, tous les humiliés, tous les dégradés. Voilà l’essentiel de la justice de Dieu. Et tout le reste sera alors donné « par surcroît ».

Seigneur Jésus, avec toi, nous allons redescendre de la montagne. Que ce temps de Carême qui va commencer ne soit pas un temps de repli sur nous-mêmes. Parce que si, en Église, nous allons quitter ce qu’il est convenu d’appeler le « temps ordinaire », notre vie ordinaire, elle, elle continue. Et elle continue avec toi comme un chemin de libération, de solidarité, bravant toutes les injustices ; un chemin de dignité bravant tout ce qui défigure notre humanité ; un chemin qui remette debout et redonne du sens à toute vie.

Nous valons bien plus qu’on le pense

Mt 10, 26-33 (douzième dimanche ordinaire, Année A)

Nous valons donc bien plus qu’on le pense... même quand on se croit capable de rien ; même quand personne ne s’intéresse à nous ; même quand on se décourage, qu’on manque de volonté ou de stabilité ; quand on a mauvais caractère ; quand on pense qu’on est un pauvre type.

Jésus nous compare aux moineaux. Parce que Dieu a le souci des moineaux ; il s’intéresse à eux ; il aime les moineaux. Alors bien plus encore Dieu s’intéresse-t-il à nous ! Et non seulement il pense à nous, mais il pense avec nous. Pour lui, chacune, chacun de nous a de la valeur, pas « une » valeur, la sienne. Pour lui, on n’est pas un numéro de dossier. Qu’on ait ou qu’on n’ait pas de volonté, qu’on ait ou qu’on n’ait pas de CV, de compétence à faire valoir ; qu’on ait des qualités ou des défauts ; Dieu est amoureux de notre vie, telle qu’elle est. Il s’y intéresse.

Mais pourquoi ? Pour qu’on soit meilleurs ? Pour nous dire ce qu’on devrait faire ? Quel chemin prendre ? Non, Dieu est sur tous les chemins, dans tous les évènements vécus, dans toutes les rencontres, tous les échanges, les partages, les plus cordiaux comme les plus difficiles. Tout humain est son enfant et il en est fier. Alors, il redonne toute sa valeur à chacun, à commencer par le plus démuni, le plus méprisé (les moineaux ne sont pas les oiseaux les plus prestigieux...) et même le plus coupable. Parce que cette valeur, elle ne vient pas de nous, elle vient de lui. C’est ce que Jésus dit à chacune et chacun de nous. Et il nous demanderait de le crier sur les toits alors que lui-même nous murmure ça au creux de l’oreille. Alors, se taire ou parler ?

Dans la vie se succèdent des moments où il faut parler et d’autres où il vaut mieux se taire. Les moments les plus intenses de la vie sont ceux où on manque de mots pour les dire. Parfois le silence est même plus expressif que la parole. Il permet d’entendre ce qui ne peut pas se dire. Mais comment faire connaître Jésus en restant muet ? Quelle espérance pouvons-nous partager en nous taisant ? Le message de foi que nous avons à témoigner en humanité déborde les mots, les credos, les doctrines et toutes les formules convenues. Car les mots de la tradition finissent par s’user et il faut faire surgir et mûrir des paroles neuves et toutes fraîches. Nous sommes à un moment de notre histoire où beaucoup de mots de la tradition ne parlent plus à notre monde qui a changé sa façon de vivre, de penser, de parler, de transmettre. Combien de fois dans l’histoire a-t-on pu utiliser le mot « Dieu » en le banalisant ou en l’utilisant pour justifier la puissance des uns et la résignation des autres !

Jésus nous veut tous debout et responsables devant son Père. Car ce Père, c’est le Dieu de la vie qui bouscule toutes les étroitesses de cette vie. Son visage en Jésus, c’est notre visage les uns pour les autres. Et c’est souvent avec notre cœur qu’il sait le mieux s’adresser aux autres. Et c’est son Esprit qui nous donne ou bien le silence ou bien les mots pour que notre parole, tue ou dite, soit une parole de vie.

Et c’est ainsi que Jésus nous sensibilise, les uns par les autres, à la dimension spirituelle de notre existence. Il ne bâtit pas pour cela une religion qui serait à côté de la vie. Je pense même qu’il n’a pas cherché à ce que le christianisme qui nous relie à lui devienne une religion comme il l’est devenu, mais plutôt qu’il ouvre nos yeux pour nous faire prendre conscience de notre vie ensemble et que Dieu est au cœur même de cette vie et de nos solidarités. Et tout cela sans nous enfermer dans une rumination intérieure sur le sens de cette vie, mais surtout en nous libérant d’une vie qui ne serait que superficielle et d’une foi qui ne serait qu’individualiste. Car c’est notre vie qui est le Royaume de Dieu. C’est là que nous le rencontrons et que nous le reconnaissons parmi nous. Comme les moineaux, témoignons-en tout simplement à notre façon à nous et avec ce que nous sommes dans notre temps et dans notre vie d’aujourd’hui. Jésus a dit sa foi avec ses images et ses mots à lui. Alors nous aussi !

Des paroles très dures

Mt 10, 37-42 (treizième dimanche ordinaire, Année A)

Ce passage d’Évangile a commencé, ça ne vous a sûrement pas échappé, par des paroles dures, très dures, de Jésus : « Celui qui aime son père, sa mère, sa fille, son fils plus que moi, n’est pas digne de moi »... Dur, dur ! Comment recevoir cette interpellation aujourd’hui ? Comme une remise en cause d’une image traditionnelle de la famille dont on peut entendre encore certains slogans aujourd’hui : papa, maman, les enfants... ? Ou bien comme une réactivation du fameux et éternel conflit des générations ? Ou bien encore comme une sorte de deuxième crise d’adolescence chez certains proches de Jésus ?

C’est vrai que les enfants ont besoin de se détacher de leurs parents pour grandir et que les parents ont besoin de se détacher de leurs enfants pour les laisser grandir. C’est vrai psychologiquement et socialement. Mais ça, c’est un premier degré de lecture. Et, avec Jésus, comme on le connaît, il faut toujours chercher le deuxième.

L’attachement à ses parents ou à ses enfants, on peut le comprendre aussi comme l’attachement à son passé familial, social, religieux, en se fiant à des habitudes, en se cramponnant à des certitudes, en se réfugiant dans un sentiment de fausse sécurité, plutôt trompeur, voire dangereux, car Jésus nous dit alors : « Qui veut garder sa vie la perdra ; qui perd sa vie avec moi la gagnera. »

Pour cela, il s’agit donc bien de s’émanciper, même avec respect, d’un ordre trop bien établi, jusque même dans sa propre famille, civile ou religieuse. Ce détachement que Jésus nous demande, c’est une conquête permanente, parfois même, pour certains, de soi-même, en même temps qu’une expérience de foi qui soit authentique dans notre complicité avec lui. En sachant sinon renoncer, au moins relativiser toute autre influence d’autorité pour nous mettre en recherche de celui qui fait grandir notre vie, cette alliance d’Amour avec Jésus.

Mais notre texte d’Évangile n’en reste pas là. Nous avons entendu un autre message de Jésus : « Qui accueille un prophète comme prophète est reconnu comme prophète ; qui accueille un juste comme juste est reconnu comme juste. » Je me suis permis de vous le restituer en parlant de reconnaissance plutôt que de récompense, qui fait un peu... distribution des prix. Et j’ai choisi aussi de vous le dire au présent, car la vie éternelle, elle n’est pas pour demain ou après-demain, elle est pour maintenant. Ceci dit, on comprend, en relisant ces phrases, que ce n’est pas notre valeur propre qui compte aux yeux de Dieu, mais c’est la valeur que nous savons reconnaître les uns chez les autres. Et ça, ça change tout. Tout ! Voilà que Dieu nous reconnaît à la mesure de ce que nous reconnaissons chez les autres. Ainsi, la réussite de chacun, c’est celle qu’il permet aux autres. Voilà de quoi faire réfléchir notre société marchande où la réussite est trop souvent celle des prédateurs les plus rusés et les plus voraces, où la concurrence l’emporte sur la solidarité, la loi du plus puissant sur la fraternité, celle du plus influent sur la justice et celle du plus profiteur sur l’amour.

Alors, comme dit saint Paul à Jésus : « Tu ne peux pas être mort pour rien et si nous, aujourd’hui, nous sommes vivants avec Dieu, ce n’est pas non plus pour rien ! » Car, comme toi, Jésus, c’est un autre monde que nous aussi nous voulons. Et merci pour toutes ces paroles de ton Évangile qui, aussi dures soient-elles parfois, nous permettent, aujourd’hui encore, de te le redire.

Un éclat de rire

Mt 11, 25-30 (quatorzième dimanche ordinaire, Année A)

Voilà donc cette très forte parole de Jésus : « Père, je proclame ta louange, car ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout petits. » J’ai trouvé que notre évangéliste Matthieu qui nous raconte cela avait introduit cette parole de façon bien banale : « En ce temps-là, Jésus prit la parole... » Alors, j’ai été voir chez son confrère Luc, et là, c’est beaucoup plus drôle : « À cette heure même, Jésus éclata de joie et dit : “Je te bénis, Père, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux plus petits”. » Jésus éclata donc de joie. Nous, d’habitude, on le prend pour quelqu’un de sérieux et voilà que sa prière, c’est... un éclat de rire !

Ça fait bien rire Jésus, cette bonne blague que Dieu fait à notre humanité ! C’est comme un clin d’œil complice entre Jésus et son Père, un peu comme un enfant qui dirait : « Bravo, Papa, bien joué ! » Surtout que les enfants, eux, ils savent que, bien sûr, il faut être bien sage... mais pas trop quand même...