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Samir Farhat retranscrit ici l’histoire bouleversante de Hanan, une des nombreuses victimes de la traite des enfants.
« De nombreuses tragédies se déroulent en silence dans les régions les plus pauvres du Liban. La « Traite des enfants » en est certainement des plus graves. Les enfants qui en sont les principales victimes sont vendus par leurs parents, de véritables criminels. Cette réalité échappe au contrôle de la police et des autorités juridiques qui semblent occulter la souffrance et la violence que ces enfants subissent. Certaines familles pauvres vendent leurs propres enfants à des gens plus aisés sous prétexte qu’elles ne peuvent en prendre soin, en assurant que leur progéniture serait ainsi mieux traitée.
Le marché se déroule simplement comme suit : les parents amènent leur fillette à une famille aisée pour la faire travailler comme servante pour une longue période (10 ans ou moins) touchant en contrepartie une somme d’argent modique payée à l’avance, avant de partir, « oubliant » la plupart du temps, de rendre visite à leur enfant ou de prendre de ses nouvelles. Ce problème touche la plupart du temps des fillettes âgées de cinq ans ou plus. Livrées à des inconnus, il n’est pas rare que la jeune enfant vive dans des conditions insupportables, subissant parfois des violences physiques et mentales l’amenant au suicide à la délinquance ou même à la prostitution, et entraînant parfois des handicaps mentaux ; sans parler de leur enfance et leur avenir saccagé à jamais et la perte de tous droits légitimes.
Ce livre évoque l’une de ces tragédies. L’histoire est entièrement réelle elle m’a été rapportée par son héroïne âgée de 25 ans, lors d’entretiens amicaux enregistrés au cours de longs mois et après une rencontre fortuite avec la jeune fille. »
Un témoignage poignant qui dénonce à sa manière les atrocités subies par les enfants, là où ils sont considérés comme des marchandises…
À PROPOS DE L’AUTEUR
Samir Farhat est un journaliste libanais et engagé qui travaille à la MBC1, une chaîne de télévision arabe et indépendante. Il est également écrivain, poète et essayiste. Il écrit beaucoup suite à ses expériences sur le terrain. Sa rencontre avec Hanan en 1998 l’a bouleversé et l’a poussé à lui prêter sa plume pour raconter son histoire et dénoncer les horreurs qui continuent de se produire au Liban comme la traite des enfants.
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Seitenzahl: 191
Veröffentlichungsjahr: 2016
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« Plutôt que maudire les ténèbres, allumons une chandelle, si petite soit-elle. »
Confucius
De nombreuses tragédies se déroulent en silence dans les régions les plus pauvres du Liban. La traite des enfants en est certainement l’une des plus graves et ce fléau perdure encore aujourd’hui.
Le Liban a beau être signataire de la plupart des conventions internationales des droits des enfants, cette réalité échappe au contrôle des autorités.
Certaines familles pauvres vendent leurs propres enfants à des familles plus aisées - sous prétexte qu’elles ne peuvent en prendre soin. Le marché se déroule comme un vulgaire marchandage ; en contrepartie des services rendus par l’enfant, les parents empochent une somme d’argent qui couvre à l’avance le nombre d’années de servitude de leur progéniture (de 3 à 10 ans). La plupart du temps, il s’agit de fillettes âgées de 5 ans ou plus. Livrée à des inconnus, il n’est malheureusement pas rare que la petite fille vive dans des conditions insupportables, en proie aux violences physiques et psychologiques infligées par des maîtres ou maîtresses sans scrupules … ces circonstances conduisent parfois les victimes de ce marché inqualifiable au suicide, à la dérive, à des handicaps, à la délinquance ou la prostitution.
– Hanan, qu'est-ce que tu fais devant cette porte, viens ici !
Ma mère est dans la pièce voisine. Devant moi, la porte est entrouverte. Dans la chambre, une femme pousse des petits cris étouffés. Je ne peux pas voir son visage.
Bien qu'embrumées, ces images lointaines de mon enfance ne se sont jamais effacées. Je vois le dos nu de mon père qui oscille. Le corps de la femme n’est pas visible mais j’entends ses étranges gémissements.
– Hanan !
La voix de ma mère s'élève à nouveau. Elle s'approche de moi, ferme la porte et me traîne vers l’autre pièce.
– Ne regarde plus ça. Il est temps de dormir. Va au lit maintenant.
– Qui est cette femme qui gémit dans le lit ?
– Tu as moins que 4 ans, ne pose plus des questions qui ne te regardent pas.
– Pourquoi mon père couche sur elle ?
– Ce salaud de vieillard ! Il n'éprouve pas la moindre honte à amener ses prostituées à la maison ! bafouille-t-elle. Ne serait-ce pas mieux qu'il étouffe en prison ?
– Où est Moussa ? Je ne le vois pas.
– Il n'est pas encore rentré. J'espère qu'il amène des sous ce soir, sinon, ton père va lui tordre le cou.
Moussa est mon aîné de sept ans. Il passe ses jours à arpenter les trottoirs de la ville à vendre des chewing-gums ; une occupation assez proche de la mendicité. La seule image qu’il me reste de Moussa enfant, c'est le châtiment corporel que lui inflige mon père régulièrement. Je me souviens qu’il l'attache par les pieds à la grille de la fenêtre, la tête en bas. Ensuite, il le fouette avec sa ceinture en cuir du côté de la boucle en fer et ça laisse des traces bleuâtres et saignantes sur son corps.
Je n'ai jamais compris pourquoi mon père devait le suspendre de la sorte avant de le fouetter en hurlant comme un hystérique. Les cris de Moussa me reviennent. Sous les coups, il pousse des cris de rage qui vont bien au-delà de la douleur et qui enflamment son visage renversé. Cette scène me terrorise.
Je n’ai gardé aucun attachement à notre vieille maison de Tripoli ; je n’y suis qu’une marionnette disloquée à force de tirer sans relâche sur les ficelles. Je n'exagère pas en la comparant à une porcherie ; je n’ai réellement pris conscience de sa saleté et de sa pauvreté que le jour où j’y suis retournée, adolescente. Rares et crasseux nos ustensiles de cuisine mais cependant en parfaite harmonie avec le train de vie chaotique de notre foyer. Quelques vieux fauteuils défoncés servent à nous asseoir, à dormir, jouer et tout faire. En été comme en hiver, le sol en béton n’est jamais revêtu d’un quelconque tapis pour protéger nos pieds. Jamais dans cette maison, je n'ai vu ni jouets, ni poste de télévision ou appareil électrique moderne. Toutefois, le drame dans cette maison n'est pas tant sa pauvreté que le vice et la perversion qui en polluent l’atmosphère jusqu’à la rendre irrespirable.
Quand mon père est de retour après de longues et fréquentes absences, sa brutalité renverse tout sur son passage, ainsi que le peu de calme que nous avons apprivoisé.
Pourquoi Hoda Ismaïl (ma mère) s'est-elle mariée avec Moustapha Abdallah, de trente ans son aîné ? Je n’ai toujours pas trouvé de réponse à cette question… Ma mère est sa troisième épouse ; la première est morte jeune après la naissance de ses deux enfants, Tareq et Zahra. Il divorce d'avec la deuxième qui lui a donné cinq enfants : Yasmine, Hiam, Mahmoud, Bakry et Nadia. Puis, à 55 ans, il se remarie avec ma mère qui n'a que 25 ans. Les fruits de ce mariage sont successivement six misérables : Moussa, Ibtissam, Rania, Ilham, moi-même et Youssef, le benjamin. La vie de Moustapha est une suite d'incarcérations dues à un mélange hasardeux de dettes de jeu, de délinquance, d'alcoolisme et de luxure.
Je n'oublierai jamais la vision de cette femme inconnue allongée par terre dans notre maison, avec un couteau pointu enfoncé dans le ventre. Qui était-elle ? Pourquoi l'avait-il attaquée ? L'avait-il tuée ? Je n’en sais rien, j'ai à peine 4 ans à l’époque, mais ensuite mon père quitte précipitamment la maison. Son absence dure plusieurs mois. Ma mère m’apprend plus tard qu'il s'est réfugié chez ma demi-sœur qui vit en Syrie.
La violence est notre pain quotidien. Ma petite sœur Rania ne comprend rien à la barbarie qui se déploie sous ses yeux. Elle sanglote et son petit corps tremble de peur, alors je la prends dans mes bras pour la rassurer, mais moi, personne ne sèche mes larmes. Nos deux corps chétifs sont secoués par nos sanglots mais souvent la plus grande retient sa peur pour souffler dans l'oreille de la plus jeune : « Sœur ! N'aie pas peur… »
Moussa passe le plus clair de son temps hors de la maison. Les vieux trottoirs de Tripoli l'ont déjà englouti. La laideur de son aspect laisse déjà entrevoir le mal qui ronge son esprit un peu plus chaque jour. Mon père a réussi à le transformer en une petite bête sauvage qui ne s'exprime qu'avec grossièreté et niaiserie. À cette époque, vu le contexte dans lequel nous vivons, sa personnalité et son comportement ne me choquent pas outre mesure. La seule fois où j'ai pitié de lui, c'est quand un homme, très éméché par l’alcool, débarque chez nous pour se disputer avec mon père au sujet d’un remboursement de dettes. L'ivrogne tire sur mon frère par mégarde et l'atteint au pied. À la vue de son pied en capilotade, les deux hommes se réconcilient et se mettent à table autour d'un verre d'arak…
Ma mère fait des ménages pour gagner de quoi nourrir sa famille. Mais mon père ne lui laisse guère profiter du peu d'argent qu'elle ramène ; il le lui arrache chaque fois qu'il perd au jeu. Quand il la soupçonne de cacher ses maigres ressources, il s’en prend à elle de façon impitoyable jusqu’à ce qu’elle les lui cède. Il l’attrape par les cheveux et frappe sa tête contre le mur, puis il la fouette avec sa ceinture, comme on le ferait avec un âne récalcitrant. Un jour, il l’agresse avec une sorte de morceau de fer, brutalement, comme pour démolir un mur. Le bruit sourd des coups de fer sur son corps retentit encore dans mes oreilles… Soudain, un cri de douleur immense déchire l’air.
– Tu m'as arraché l'œil animal toqué !
Un afflux de sang jaillit de son œil droit. Ahuri, il lâche le bout de fer et s’enfuit en défonçant la porte au passage. Alertés par les cris de ma mère, les voisins accourent et l'emmènent aussitôt à l'hôpital. Elle revient au bout de quelques jours, avec une cavité à la place de son œil droit. Il lui faudra attendre quelques mois avant qu'un œil en verre soit placé dans le creux de son visage, lui restituant ainsi une figure presque normale.
À sa sortie de l'hôpital, ma mère ne revient pas vivre à la maison. Elle va habiter chez sa sœur Randa. Ce n’est pas la première fois qu'elle nous laisse. Elle a l'habitude de nous abandonner à la suite de chaque querelle violente avec mon père. Pendant des jours, nous errons comme des chatons délaissés, crevant de faim, noyés dans la souillure. De temps à autre, les voisins, sensibles à notre misère, nous donnent de quoi subsister. Enfin, mon père rentre à la maison. Il parait très enivré. On dirait que toute communication entre sa tête et la masse de son corps est coupée. Il me fait très peur. Mais contre toute attente, il se met à nous parler avec un ton inhabituellement doux. Il s'assoit sur une chaise et m'invite à venir sur ses genoux. Cette soudaine marque de tendresse me réconforte un peu.
– J'ai besoin de me baigner… me dit-il en me fixant de ses gros yeux, ne veux-tu pas te baigner toi aussi ? Tu pues. Suis-moi à la salle de bain, je vais me déshabiller et je t'attends.
Je le suis mais sans m'être déshabillée. Je n'ai pas envie de ce bain improvisé. D'ailleurs, c'est toujours ma mère qui s'occupe de ma toilette. Dans la salle de bain, je vois mon père en train de se laver ; il est nu et mouillé.
– Idiote ! Viens-tu te doucher avec tes vêtements ?
Il s'approche de moi, ôte mes vêtements et me plonge dans l'eau. Puis, il touche son organe sexuel et le place dans le creux de ma main.
– Vois-tu comme c'est mignon ? Vas-y, amuse-toi. Un fil de feu me traverse le corps de la tête aux pieds. Je réalise l’énormité de la situation. Je rejette aussitôt cette chose et je m’enfuis de la salle de bain en courant.
Les campagnes que les médias organisent aujourd'hui contre l’inceste et la pédophilie me donnent la nausée. Bien sûr qu’il faut dévoiler et dénoncer ces pratiques bestiales contre nature plutôt que les laisser dans l’ombre et l’ignorance, mais chaque fois que j'entends parler de ce sujet, un sentiment de profonde amertume m'envahit. Je m’imagine la petite Hanan perdue dans un bois… Comme le petit chaperon rouge du conte qui cherche le visage rassurant de sa grand-mère, mais un loup l’a dévorée. Derrière l'apparence de la tendresse dont elle a tant besoin se cache une réalité perfide et affreuse.
Mon père renouvelle ses tentatives malsaines. Il m'entraîne plusieurs fois dans la salle de bain avec lui ; sa main ignoble s'insinue dans les endroits intimes de mon corps, ou alors il me porte et me colle contre son membre génital. Quand ma mère est là, elle vient m’arracher brusquement à ses bras, en adressant les pires insultes à celui qu'elle appelle "le birbe-démon"1. La réaction violente de ma mère confirme ma répugnance confuse devant des actes que je ne comprends pas.
Les souvenirs douloureux de mon passé viennent hanter le temps présent. Pour moi, la salle de bain continue d'être un lieu de profanation. Chaque matin, je me trouve forcée de revivre cet enfer de perversion qui a piétiné mon enfance. J'hésite à enlever mes vêtements ; j'avance lourdement, comme une condamnée face à la guillotine et, dès que l'eau tombe sur ma peau, un frisson m'envahit comme une décharge électrique. Soudain, l'eau se transforme en mains invisibles qui s'imposent à moi pour me masser le corps. Ces mains démoniaques salissent mon bain, comme les mains de tous ceux qui ont trouvé un festin dans le corps d'une petite fille de 5 ans. Je m'énerve, essayant de me raisonner et de m'en débarrasser, en vain, elles surgissent de partout, du plafond, des murs, d'entre les dalles du plancher. Elles se glissent sans vergogne le long de mon corps fébrile. La danse odieuse se prolonge et les mains serpentent autour de moi et continuent à me hanter. Terrorisée, je retombe dans les abîmes de ma solitude et du malheur. Je suis sur le point de crier, submergée par le choc et le dégoût, en train de fuir d'un loup à l’autre, d'un père à l’autre.
Un an après les agressions dans la salle de bain, mon père va commettre le pire. Ma mère nous délaisse à nouveau mais sans oublier cette fois de nous mettre en garde contre les avances de notre père.
– Ne permettez pas à votre père de trop vous approcher. Ne lui permettez pas de vous toucher.
Ses paroles nous avertissent de l’existence d’un danger sans toutefois nous donner une idée précise sur sa nature. Maman nous quitte avec ma petite sœur Ilham, nous laissant, ma grande sœur Ibtissam et moi, seules à la maison. J'ai 5 ans à peine et je n'ai vécu avec ma sœur Ibtissam de 9 ans que très rarement. Ibtissam travaille… mais passe avec nous un court congé que son employeur lui accorde une fois par an.
Une nuit, nous dormons, Ibtissam et moi, sur le même matelas. Dans la chambre voisine, dort notre demi-frère Mahmoud qui, à la suite d'une querelle avec sa femme, est venu habiter avec nous. Grisé d'alcool, notre père rentre assez tard dans la nuit. Ibtissam, alertée par le bruit de ses pas, feint le sommeil quand il s'approche de nous et s'apprête à se glisser sous nos couvertures. En un sursaut, elle va s'abriter dans un coin de la chambre. Les mises en garde de notre mère se sont imposées à elle au moment où mon père a cherché à se coller contre elle. Celui-ci ne prête aucune importance à sa dérobade et roule aussitôt de mon côté. Ibtissam se met à crier de toutes ses forces pour me réveiller.
– Hanan, réveille-toi, lève-toi, ton père est là !
Peine perdue. Le sommeil m'a transportée trop loin dans le monde des rêves... Sa terreur grandit quand elle voit mon père se pencher sur moi, me couvrant de toute sa masse monstrueuse. L'effroi finit par étouffer ses cris. Elle reste figée dans son coin, les yeux fixés sur la scène qui se déroule devant elle. Elle voit mon père ôter mes sous-vêtements et insérer son pénis dans mon corps. L’immense douleur qui me déchire le ventre me réveille brutalement et se propage jusqu’au bout de mes ongles. Quand j’ouvre les yeux, une main lourde s’abat sur mon visage pour me cacher la face du monstre rivé au-dessus de moi. La douleur me fait hurler. La lame qui me déchire le ventre se retire dans une mare de sang qui recouvre ma chemise et les draps. Mon horreur atteint son comble à la vue du sang et je distingue une ombre qui s'éloigne dans les ténèbres pour disparaître par la porte. Dans son coin, Ibtissam est tétanisée. Incapable de faire le moindre mouvement, elle reste là à me regarder, sans comprendre la réalité de ce qu'elle vient de voir. Je suis moi aussi en état de choc. Qu’est-ce qui m’arrive ? La douleur me brûle comme si j’étais marquée au fer rouge…
Dans la scène suivante, Mahmoud me porte dans ses bras jusqu’à l’hôpital. J’y passe plusieurs jours.
On me donne un traitement pour soigner les déchirures de mon vagin. Les convulsions de mon bassin me réveillent la nuit, les douleurs fulgurantes me font hurler.
Pendant mon séjour à l'hôpital, on interroge Mahmoud ; on l’accuse de m’avoir violée et on l'inculpe. Pourquoi lui ? Je l'ignore. Mais je me rappelle qu'il reste longtemps en prison. Plus tard, Ibtissam me jure que c'est notre père le responsable. Lui n’est pas inquiété. Des années plus tard, même ma mère refusera d’incriminer mon père et insistera sur la culpabilité de Mahmoud. Je ne sais toujours pas ce qui a poussé ma mère à plaider pour l'innocence de son mari, bien qu'elle ne soit pas à la maison cette nuit-là et bien consciente du comportement criminel de mon père. Mahmoud a toujours été gentil avec moi et continue à l'être. Nous n'avons jamais abordé ce sujet ensemble. Plus tard, Ibtissam me fait part d'une autre obscénité de mon père, que ma mère, cette fois, ne dément pas. Il couche avec la femme de Mahmoud pendant que celui-ci est en prison. Ce qui entraîne Mahmoud à divorcer et à rompre toute relation avec notre père.
Je me demande lequel est le pire des agissements de mon père : violer ses enfants, agresser impitoyablement ma mère, mon frère Moussa ou encore coucher avec des prostituées juste sous les yeux de sa femme et de ses enfants, ou bien son abus de l'alcool, du jeu et des dettes ? Mais il y a encore pire : vendre ses enfants.
J'ai 4 ans quand ma mémoire s'arrête d'enregistrer des souvenirs de ma sœur Ibtissam. Dès l’âge de 5 ans, elle disparaît de la maison du jour au lendemain. Je ne comprends pas, je me demande où elle est passée. C’est seulement plus tard que j’entends dire qu’elle travaille au service d’une certaine famille. Je ne suis qu’une enfant et à la manière dont on me le sert, je pense que ce qui arrive est normal et je finis par l’oublier.
De nouveau, le besoin d'argent se fait sentir. J'ai 5 ans, c’est mon tour. Ma mère refuse de me laisser partir. Elle s'agrippe à moi et me défend contre mon père comme une lionne.
– Laisse Hanan à moi, laisse-là grandir normalement. Ne te suffit-il pas de m'avoir privée de son aînée en l'éloignant de moi pendant 6 ans. Aie un peu de clémence au cœur… Ne crains-tu pas Dieu ?
Quand ces paroles me reviennent en tête aujourd’hui, leur absurdité me donne envie de rire. À 5 ans, je ne connais pas leur signification. Personne ne m'a jamais parlé de Dieu et ce que signifie la clémence. Ne comprenant rien au chaos qui éclate à mon sujet, je panique et je me mets dans un coin pour pleurer. Je sens bien qu'un grand malheur va se produire et que je vais quitter la maison. Pourquoi ma mère cherche-t-elle à me retenir ainsi ? Ne suis-je pas déjà allée vivre pendant six mois chez ma demi-sœur, en Syrie ? Ma mère ne veut pas me laisser partir. Pourquoi ce refus ? Tout porte à croire que cette fois, il s’agit de quelque chose de terrible.
Mais je n’entends plus la voix de ma mère qui est en train de fléchir sous les coups de poings et de pieds que mon père lui assène. Le lendemain, Moustapha m'emmène en taxi vers une destination inconnue. Je ne monte en voiture que très rarement ; l'expérience me plait. J'aime sentir les caresses de la brise sur mes joues, oubliant tout des querelles de la veille, ne soupçonnant pas le lien qu'elles puissent avoir avec ma promenade. Nous ne nous sommes pas beaucoup éloignés ; il se peut que nous soyons toujours à Tripoli quand le taxi s'arrête. On descend. Je regarde autour de moi et j’admire les grands immeubles du quartier. Mon père me prend par la main et me conduit à l'entrée obscure d'un bâtiment. Il tape à la porte et au bout de quelques instants, une jeune fille noire, au regard vaincu, nous ouvre. Je recule devant la singularité de son apparence mais, un instant après, nous nous trouvons dans un salon où elle nous prie d'attendre. Une jeune femme élégante, propre et calme, entre. Elle se met à parler avec mon père, jetant un coup d’œil sur moi de temps à autre. La seule chose que je retiens de leur conversation tient dans ces quelques mots :
– Bon, Moustapha, nous allons essayer.
La femme élégante s'adresse à moi gentiment :
– Est-ce que vraiment tu aimes le lait, comme a dit ton père ?
Stupéfaite, je hoche la tête, essayant d'imaginer le goût du lait dans ma bouche. Elle ordonne à la servante de me servir un verre de lait dans la cuisine. Mon père m'encourage d'un regard qui me dit aussi que je dois obéir. De toute façon, pourquoi pas ? Un verre de lait n'est pas une mauvaise idée ! Je m’installe dans la cuisine pour savourer un grand verre du liquide blanc. Quelques minutes s'écoulent avant de me rendre compte du silence qui règne dans la maison. Dans le salon, les voix se sont tues. Alarmée, je saute de ma chaise. Dans le salon, il n’y a plus que l’inconnue avec son sourire. Mon père a disparu. La querelle de la veille me revient comme un éclair. Les cris de ma mère... Le brusque départ de mon père me terrifie plus qu'aucune autre chose dans ma vie. Je suis agitée comme une folle, et soudain, je pousse un cri qui émerge des profondeurs de mon être et qui effraie ceux qui m'entourent.
– Ma mère, où es-tu ?
Ce cri annonce le début de ma vie de servitude. Une petite fille de 5 ans, blessée dans son innocence, abandonnée et livrée en pâture à des inconnus. Mais le malheur qui m’étreint ce jour-là s'avère de moindre importance, comparé à celui qui me guette à l’avenir. Apeurée et emportée par une colère orageuse, je crie et je sanglote, rejetant toute consolation, jusqu’à la perte de conscience. Mes forces m’abandonnent et je m'évanouis dans le sommeil.
Dès le lendemain s’ouvre un nouveau chapitre de ma vie.
1 Vieux démon.
Que de semaines passées dans l’incompréhension et la solitude. Je ne comprends pas ce que je fais là et ce que je dois faire. Je ne cesse de demander à la dame propre : « Quand mon père reviendra-t-il pour me ramener à la maison ? » Le reste du temps, je me traîne d’une chambre à l’autre. La dame ne m’a pas encore obligée à entreprendre un travail de ménage. Seule la noire n’a de cesse de me houspiller. Et qui pourrait la blâmer, elle qui saute d’une besogne à une autre. Il ne manquerait plus que ça, qu’une intruse vienne accroître ses corvées et l’entraver.
C’est une manière pour elle de se venger que de me terroriser.
Un jour, deux gentils vieux viennent à la maison de la dame. Je les épie de loin, avec une appréhension mêlée de curiosité. Leur apparente gentillesse me fait tressaillir. La vieille me toise et éclate d’un fou rire :
– Pourquoi trembles-tu ma chère ? Viens, approche.
– Ma mère, dit la dame à l’adresse de la vieille, il est mieux pour cette petite de rester chez nous que de retourner à une famille violente et criminelle. Je t’ai brièvement relaté les chroniques de Mustapha Abdallah. N’oublie pas encore tout ce qu’on dit de sa femme !
– Les commérages à propos de sa femme ne nous concernent pas, répliqua la vieille. Quel est l’accord conclu avec le père ?
