La promesse de Samothrace - Paul Minthe - E-Book

La promesse de Samothrace E-Book

Paul Minthe

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Beschreibung

Paul Minthe est acteur. Mais quand le cancer dégaine et lui tire une balle entre les deux yeux, il lui faut se rendre à l'évidence. Fini de jouer. Il est dans l'urgence. Écrire, guérir, vivre ! Il remet sa vie entre les mains de son oncologue qu'il rebaptise Lady Samothrace. Pour tromper l'attente, l'acteur fait son cinéma, un western de préférence. Il attrape le verbe par le col, joue avec les mots, raconte et se raconte des histoires. Entre fiction et réalité, Paul Minthe nous entraîne dans une sarabande de la vie et de la mort pleine de drôlerie et de tendresse.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Paul Minthe est acteur ; au cinéma, il tourne avec Andrejd Wajda, Pascal Thomas, Tonie Marshall… Il écrit pour le théâtre, "Ko-Boy" (ed. Alna) et " Beau comme Brando", donne la réplique à Michel Didym, Jean-Louis Martinelli, Jean-Yves Ruf… En janvier 2020, il part en tournée dans toute la France avec la troupe du Misanthrope de Molière, (de Peter Stein) aux côtés de Lambert Wilson... tournée interrompue pour respecter les consignes du confinement.

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Seitenzahl: 122

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Novembre 2019

ISBN : 979-10-95999-44-7

Éditions Les Lettres Mouchetées

91 rue Germain Bikouma

Pointe-Noire – Congo

www.lettresmouchetées.co

Illustration de la couverture réalisée par Marie-Paule Sirvent

 

Paul Minthe

 

 

 

 

La promesse de Samothrace

 

 

 

 

 

Les Lettres Mouchetées

 

 

 

 

Une balle entre les yeux

 

 

 

 

J’adore le western. Le bon, le méchant, le ciel bleu, le sable jaune, le bourbon doré dans le petit verre qui glisse le long du comptoir. Le galop du cheval auburn à l’aube dans la rue principale. Les Indiens libres, le soleil rouge, la solitude, le chagrin qui t’enveloppe avec la nuit au bord du feu. Le colt dans la main, la selle en cuir, que sais-je ou ne sais-je pas… Le décolleté d’Angie Dickinson devant John Wayne, le cactus mexicain, la montagne, la frontière, la liberté ; au loin une guitare.

No llores mi querida

Dios nos vigila

Le bonheur qui échappe toujours malgré tout. La fin, c’est-à-dire la mort. J’aime le western qui n’existe pas. La fiction.

Je suis acteur. J’ai 60 ans, je mesure 1 mètre 60 et pèse 60 kg. Soudain, j’ai le cancer. Au milieu des yeux, un cancer rare, grave, agressif. Cancer des sinus ! Entre les yeux ? Est-ce le western qui me rattrape ?

One shot between the eyes. 

 

 

Je jouais au théâtre Beau comme Brando. Il y est question d’un homme qui un matin se lève, se regarde dans la glace et se trouve beau ; beau comme un héros, beau comme Marlon Brando. Il veut fêter ça, s’acheter des fleurs, et au passage, il demande, sûr de lui, à qui il ressemble, la fleuriste répond en riant : « Fernand Raynaud ! »

Déception, vous vous rêvez héros, vous êtes plouc !

Voici la dramaturgie centrale de ce chef d’œuvre, Beau comme Brando, mais soudain la maladie se glisse dans le silence de mon intimité et menace :

« Accouche mon poulet ! Crache-la ta valda ! Oui, tu es un héros de 1 mètre 60 de 60 ans. Tu feras pleurer le public, mais dépêche, sinon moi je t’accouche : One shot between the eyes ! C’est moi, ton Cancer ! Et maintenant, tu vas en baver baby. Et crois-moi, ton western, ton théâtre, tes plumes, tes femmes fatales vont en prendre un coup ! »

Donc, je jouais et mon nez coulait. Discrètement un petit coup de pouce, s’essuyer ensuite sur le pantalon, ni vu ni connu. Toujours est-il qu’au bout d’un moment, alors que mon personnage cherche le héros, la goutte au nez, ça ne va pas :

— Hey man ! Donne-moi ton cheval, sinon…

— Sinon quoi ?

— One shot between the eyes.

Il dégaine et le revolver brille sous le soleil d’un bleu impeccable et le type est si beau avec son foulard rouge et son besoin de liberté insensée. Alors il murmure :

« Viens le chercher ! »

En souriant avec malice, il recule de trois pas. Et là, goutte, oui goutte trop lourde qui pendouille du nez. Dur à tenir pour le personnage, même si coup de pouce, pantalon, sus à la goutte. C’est une carrière, là, qui peut s’effondrer.

L’acteur ? Formidable, mais le nez sale… Non, un peu de cohérence, le héros ne coule pas du nez.

Viré, il est viré.

 

 

Je vais voir un ORL.

— Trois jours d’antibio, de gouttes Pivalone, et vous ne coulerez plus du nez.

Je remets en jeu mon spectacle et… je goutte. Et, et…  Non ? — Si ! — Nooon ? — Si !

— J’ai une bosse sur le front !

— Quoi ?

— Une bosse, là, regarde !

Oui, en effet, et elle bouge, elle change de taille, hier elle était là, et aujourd’hui… Ce n’est pas possible. Hier la goutte, maintenant une bosse… Je cherche d’où ça vient… Suis-je tombé ? Un choc ? Me souviens pas. Trop bu ? Pas d’hématome. Non, une allergie ? Une réaction aux antibiotiques pour la goutte ?

— Quoi, la goutte ?

 

 

Retour chez l’ORL, une autre – je l’appellerai Jolisourire – mais son visage s’assombrit :

— C’est peut-être plus grave qu’on ne croie… des examens… une radio… demain, ici, vite, vite…

— Quoi vite ?

Le lendemain, la radio. Je n’y pense pas vraiment, on s’occupe de moi, je vais très bien. J’ai confiance en Joli sourire.

La radiologue me prend à part : urgent ! Un cancer. IRM à Saint-Louis.

Urgent ? quoi, quoi ? Je ne comprends pas. De qui parle-t-on ? de moi ? Qui suis-je ? un autre ? un Chinois ?

Saint-Louis, couloirs, sous-sol, déambulation, ligne jaune, suivre flèches, j’attends ; personne. Les infirmiers comme des portes de prison.

C’est le vide, soudain… Oui ? Mon nom, salle 6.

— Déshabillez-vous !

Il n’y a pas de porte-manteau, je suis trop habillé, mois de septembre pourtant, mais j’ai froid, j’ai chaud, puis l’examen ; immersion dans le tube, gros bruit, pas peur, c’est intéressant un tel remue-ménage et c’est beau quand même la médecine.

Fin de l’examen, attente, puis Joli sourire vint :

— Monsieur ?

— Docteur !

— Cancer du sinus… très agressif…

Elle me montre le film, les cellules, elles ont fait un trou dans l’os frontal.

— Votre nez qui coule, c’est le liquide du cerveau qui s’écoule, et la bosse, le liquide qui s’épand dans le front, il faut faire vite ! 

Elle se reprend.

— N’ayez pas peur, nous sommes là, vous êtes sous contrôle, nous allons faire un prélèvement à Créteil… 

Je sors, je ne sais pas, je marche. Quoi, qu’est-ce, qui, moi, toi, lui, de quoi parle-t-on ? Under control ? Créteil ? Cancer ? Sinus ? C’est où le sinus ?

— Là !

— Pourquoi là ?

— One shot between the eyes. Une balle entre les yeux.

Et si la vie s’enfuyait ?

Et j’entends un rire lointain profond, un rire comme la mer qui gronde mais méchant, un rouleau de rires : « Hahaha ! tu n’es plus rien !!! » Qui parle ? Une forme d’enfance, des illusions en pagaille remontent, innocentes. La mer ressemble aux larmes qui montent ainsi que les vagues lourdes de promesses.

Je titube puis c’est fini.

 

 

Je suis à Créteil. On m’ouvre au-dessus de l’arcade sourcilière droite, là où est la bosse, afin de connaître la teneur de ma tumeur. Je me réveille, sonné. Est-ce ma dernière noblesse, celle du héros blessé ? Je n’ai plus de bosse, mais le visage bleu violet, une tête de cyclope.

Brando est loin. « Tais-toi ! » — Oui…

Les jours passent. On me propose un casting.

— Tu sais, j’ai le visage …

— Mais si, viens !

J’y vais. Ils filment. Le réalisateur, furieux :

— C’est qui ce con ?! J’ai dit une gueule sympa.

La fiction se dérobe.

Partir. Rentrer sous terre. Le métro, il t’avale.

Qui suis-je ? Pourquoi cette question ? Tu es un homme atteint du cancer. Je comprends mais je ne comprends pas.

Je suis deux.

L’un a le cancer, l’autre n’a pas le cancer ; l’un est foudroyé, l’autre est mari, père, acteur. L’un est objectivement touché, c’est mathématique, il est pris en photo radar-IRM, sur l’autoroute des tumeurs, le trou, là, dans le front devant le cerveau. L’autre est subjectif. Non ce n’est pas moi.

Mon Dieu, je meurs, j’ai honte !

Honte ?

Mais de quoi ?

Tu te trompes. Celui qui a honte, qui a peur, c’est l’acteur ; l’homme, il a le cancer et il s’en débrouillera peut-être, pas ton acteur fictif, prince des théâtres et autres pellicules en Technicolor. Tu mélanges, tu te mélanges, et, j’ose le dire, ça t’arrange car ainsi tu rêves encore.

 

 

 

 

Lady Samothrace

 

 

Les jours passent.

Convocation à l’hôpital Georges-Pompidou. Mon oncologue, 40 ans, est une femme grande et mince, cheveux longs ombrés de roux, légère mélopée vocale, lunettes devant ses yeux. Sirène lointaine, fée possible. Je cherche un contact, une femme oui mais oncologue. Elle sourit ? Non, c’est passé… S’intéresse-t-elle à moi ? Madame, je vais mourir, aimez-moi ! « Tais-toi ! » — Oui…

J’entends sa voix, que sait-elle des Indiens, du western, a-t-elle le temps ? Nous sommes si différents.

Heureusement pour moi, car soignait-on le cancer du sinus, en 1860, au large de Monterey, au Nord-Ouest du Mexique ?

« Oui. Avec du bourbon et ton seul courage, c’est à dire non ! »

Tu crevais. Mais avec un peu de chance, on aurait dit de toi que tu défendais une femme… mieux que 50 voyous…

 

 

Dressée devant moi, longue et mince comme un tableau de Klimt – mais je l’appellerai Samothrace – l’oncologue, de sa voix scientifique et fatale :

— La chimio démarrera par dix-huit séances, avec une interruption toutes les trois séances de trois semaines pour donner le temps aux globules rouges de se reconstruire. Ensuite, vers la dixième séance, radiothérapie. Trente séances du visage.

La messe est dite.

— Au revoir docteur !

— Au revoir Monsieur !

Pourquoi ne dit-elle pas : au revoir M. l’Acteur ?

« Te disperse pas bonhomme ! Sois au plus près du vrai dans cette affaire, sinon je vais te bouffer tout cru, susurre Cancer. Dépêche petit gars ! »

 

Je marche dans la rue et plus rien n’est comme avant. Nous sommes en octobre et c’est une lumière de décembre. Les lampions dans la tête s’éteignent ; le héros part à cheval sans dire un mot ; il n’y a ni ciel rouge ni bise, il reste un vieil idiot qui a crié sa petite histoire sur la scène, une heure durant, et que personne n’entend plus.

J’aimerais jouer Macbeth. Il n’y avait pas le cancer à cette époque.

« Si mais je m’appelais peste, scorbut, choléra… Macbeth ne peut pas vous recevoir Milord ! Il a le cancer, cancer des poumons à force de galoper. L’humidité écossaise, les chambres froides du château… »

Il me restait tant de choses à faire.

Au théâtre…

Et le cinéma ! Un western, oui.

« Mais tu es petit pour un western, Fonda il faisait 1 mètre 85, Wayne 92 ! »

Au ciné, je peux ouvrir une porte, prendre un seau d’eau sur la tête et m’enfuir en courant ?

« Ah, ça oui ! »

J’aimerais être tout, comme je murmurais enfant sur les genoux de ma mère alors qu’elle me demandait pourquoi j’avais des punitions ?

— Demain, maman, je serai tout, tu m’aimeras partout.

— Tu es tout, tout le temps, mon fils adoré !

Maintenant, je suis seul. Plein de moi, mais si seul, tout petit. Assis sur un banc, à l’heure du loup entre le lycée Buffon et le métro aérien qui sort ou rentre sous terre, je lève les yeux. Un bout de ciel nuageux, des immeubles, des fenêtres.

Je sanglote au nom du ciel, de sa lumière, du jour et de l’espoir qu’il insuffle ; au nom des gens derrière les fenêtres qui vivent, ramassent des miettes de pain, vont aux toilettes, hésitent à avoir un enfant ; au nom du lycée Buffon, des lycéens, cette jeunesse si proche qui s’écarte. Jamais plus je ne serai jeune.

Je suis pâle, j’ai froid, je suis assis sur ce banc comme un vieux. Ils courent, ils crient, ils sont en bras de chemise. La mort me tient. Je regarde le ballet des vivants. Savent-ils que j’ai été Marlon Brando, que celui-ci a réalisé un western, La vengeance aux deux visages, plein de soleil, de rouleaux du Pacifique, de mensonges, d’amitiés… ? Savent-ils que je suis acteur ? Non plus ! Que le héros c’est pour ne pas avoir peur, c’est un jardin secret, un personnage, une couverture chauffante ? Quand il ne me restera rien, aucune force ou futur, vous ferai-je rire, viendrez-vous me voir ?

 

Ma première réaction au cancer, c’est le chagrin ; une innocence me quitte. Celle de la cigale face à la fourmi. Je suis un acteur. Je m’approche du cancer. Je le nomme et je le transforme en mélo : la Faucheuse, larmes, adieu.

Mais non ! Qui t’a dit ça ?

Oui la peur, mais pourquoi le chagrin ?

Qui t’oublie, qui ne reverras-tu pas ?

Tu es vivant, ils te soignent car ils vont y arriver, pourquoi ces plaies à cœur ouvert ?

Arrête ton cinéma !

 

Il faut rentrer. Ma femme n’est pas là ce soir. Je vais faire à dîner mais avant, me reposer. Mon fils et ma fille me voient allongé.

— Vous verrez souvent votre père allongé.

Ils me soufflent :

— Repose-toi !

— Oui… dis-je tristement.

 

 

Troisième séance. Je ne ressens pas encore la chimio. Le corps est apte, la goutte et la bosse ont disparu, mais Faucheuse rôde, je la renifle.

Elle me nargue, m’interroge :

« Les reverras-tu ? »

— Ooouuuiii ! Mon fils a fait à dîner. Il veut que je me repose, il a confiance, il me trouve courageux. Non, ma mère ne mourra pas de voir son fils malade. Oui, ma femme … Son amour.

— Oui ?

— Oui.

 

Et voici la nuit et la solitude même si un corps chaud respire à côté. Est-ce qu’on peut dire la nuit et la solitude ?

« Non, allume ! »

Je n’allume pas je ne suis pas seul. Je me serre contre elle et je laisse partir ma tête. J’ai tous mes cheveux, mes cils et mes sourcils ; je me rase encore… Je m’endors.

 

 

Est-ce qu’on peut dire Héros ?

Le héros est un demi-dieu, un mythe entre l’homme et les dieux. Si tu ne peux te prendre pour un dieu, fais gaffe, ils n’aiment pas ça, essaie le demi-dieu, le héros, c’est moins loin.

Le héros, le western, l’épopée !

« Gaffe ! ajoute Cancer. Gaffe petit ! »

Comment gaffe ?

Serai-je assez fort ? toi, pas assez fort ? toi le demi-dieu ? Croire, mais en quoi ? Et le cancer ricane :

« En moi, mon gaillard ! Ça, je te le dis que tu vas croire en moi. »

En effet, il m’aspire.

Adieu mes amis !

J’ai le cancer triste.

 

Et c’est déjà demain et j’attaque une nouvelle séance de chimio. Chaque séance dure trois jours. Ma maladie est abstraite. Le cancer du sinus ne provoque aucune douleur, je dis bien, aucune. Ce sont les effets secondaires – chimio et radiothérapie – qui aujourd’hui m’ébranlent.

Je n’ai plus ni cheveux ni sourcils ni cils, mais des douleurs aigües dans le ventre, la voix d’un canard, les yeux globuleux, la bouche qui brûle ; incapable de boire et manger ; une grande fatigue mais une grande agitation.

 

 

À Pompidou, hôpital de jour, pavillon des cancéreux, espace 28. Je suis seul dans une chambre, assis dans un grand fauteuil plein de boutons, et les infirmières passent, aimables et lointaines ; elles sont toujours avec une table roulante pour ordinateur et médicaments requis. Mes séances de trois jours durent sept heures pour la cisplatine J1, J2 et 5 heures pour étoposide, J1, J2, J3.

Je ne supporte plus rien, l’infirmière Valérie me récite des poèmes de Blake, William Blake. Blake, c’est Johnny Depp dans Dead man, un western de Jim Jarmusch !