La route improbable - Jean-François Delaunay - E-Book

La route improbable E-Book

Jean-François Delaunay

0,0

Beschreibung

Ce beau texte très littéraire, ponctué de poèmes de l'auteur, est un récit personnel et un témoignage emblématique de la génération qui, dans les années 1970, aspirant à plus de légèreté, de naturel et de liberté, tourna le dos au consumérisme en même temps que, paradoxalement, à l'Église, et partit après Kerouac sur la route « pour voir le monde, tenter de trouver ailleurs un mode de vie conforme à son idéal ».

Cela nous vaut ce magnifique récit de voyage en Amérique du Sud puis centrale et en Afrique, mais aussi un itinéraire intellectuel et artistique émaillé d'éblouissements : L'Enterrement du comte d'Orgaz du Gréco, Bernanos, la poésie, la psychanalyse...

Un parcours spirituel qui conduira progressivement l'auteur à travers la souffrance et l'amour vers une conversion libératrice qui le ramènera à Dieu.


À PROPOS DE L'AUTEUR

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 177

Veröffentlichungsjahr: 2020

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Couverture

Page de titre

Pour parvenir à ce que tu n’es pas Tu dois passer par où tu n’es pas.

Saint Jean de la Croix

À ma mère

La route improbable

Le 6 novembre 1982, dans l’église Saint-Casimir, de Łódź, en Pologne, j’épousais religieusement Agnieszka. Nous étions mariés civilement depuis le 3 novembre 1979. À cette date, il n’avait nullement été question de mariage religieux, ni pour elle ni pour moi. Cela ne m’était même pas venu à l’idée, tant j’étais éloigné du monde catholique dans lequel j’avais vécu, tant bien que mal, jusqu’à mon adolescence. J’étais même hostile à l’Église comme institution, et le prêtre représentait pour moi un être insolite, marginal, fourvoyé dans un labyrinthe de croyances incohérentes et de dogmes indigestes. Comment expliquer une telle transformation ?

C’est ce chemin que je voudrais retracer. Je le ferai forcément d’une manière approximative et incomplète, car toute expérience de ce type s’enracine dans un passé lointain et dans les méandres de la vie intérieure. L’éloignement dans le passé pose un problème de mémoire. Nous nous sommes mariés à Saint-Casimir il y a trente-deux ans ; quant aux souvenirs d’enfance, on sait à quel point ils sont sujets à la déformation. Cependant, dans toute vie, certains événements ont un relief particulier. Ils jalonnent la chronologie personnelle, ils sont des repères, ils marquent des périodes. Et puis les traces écrites peuvent venir à notre secours dans la reconstitution de notre vécu et de nos pensées. En ce qui concerne ce que je peux appeler une conversion, ces traces sont très peu nombreuses. J’en détiens certaines que j’ai retrouvées dans un cahier qui date de mon premier séjour en Pologne. Il contient quelques pages dans lesquelles j’essaie de saisir les étapes qui précèdent mon mariage religieux. Elles s’inscrivent dans le temps, mais elles sont, en fait, des moments spirituels. La première page est relative à notre séjour à Tolède en février 1981. Voici ce que je note, à la mi-décembre 1982 : « À Tolède, révélation de la peinture du Greco. Une peinture qui ne veut qu’éclairer le dedans et qui se moque du reste. Elle cherche la lumière du dedans et la fait ruisseler sur les corps, les tissus ; elle éclate dans les ciels. Les ébauches montrent une énergie folle, électrique, qui se décharge. Une peinture qui retourne l’être comme on retourne la peau d’un animal, une peinture pour montrer l’âme. – Dans la maison du Greco : le peintre se confessait, communiait. Le prie-Dieu. Le crucifix. Tout cela m’a fortement ébranlé. » À mon grand étonnement, ces notes ne parlent pourtant pas de l’essentiel. Avant de nous rendre à la maison du Greco, nous avions visité l’église Santo Tomé et découvert l’œuvre grandiose du peintreL’Enterrement du comte d’Orgaz. Jamais ce tableau n’a quitté mes souvenirs, pas plus que le moment lumineux de cette découverte : c’est devant lui que l’exceptionnel se produit.

Il fait gris quand nous pénétrons dans l’église. Au fond, dans une nef latérale, nous arrivons devant l’énorme toile encadrée par des piliers de marbre. Dans l’obscurité du lieu, c’est comme un lever de soleil.

Le Greco, L’Enterrement du comte d’Orgaz (église San Tomé, Tolède, 1586-1588)

Je suis debout tout près du tableau, presque écrasé par le spectacle qui semble descendre du ciel. La lumière vient du haut de la toile en forme d’arc de cercle. Je distingue le Christ au sommet de la voûte céleste, entouré par un halo de lumière d’une blancheur de Transfiguration. Puis la Vierge, dans son vêtement rouge et bleu, et, autour d’eux, une foule indistincte de personnages flottant sur des nuages qui sont aussi des vagues blanches et bleues. Soudain, c’est la révélation de l’invisible et d’un monde éternel. D’un seul coup, je sais que la Terre est un lieu de passage, que le Christ et ses saints ont une existence plus réelle que la mienne. C’est comme si une voix me disait : « Tu n’es rien, ils sont tout! » Je cesse de regarder parce que ce n’est plus le tableau qui m’absorbe, mais sa trace et l’écho de cette voix dans mon esprit. Je me tourne vers la lumière qui entre par un vitrail. Mes pensées n’ont plus aucune consistance. Elles ne contiennent qu’un brouillard grisâtre qui me fait douter du lieu où je me trouve et de ma propre identité. J’ai un instant de trouble. Je m’éloigne du tableau, je fais quelques pas dans la travée pour échapper à cette secousse. Ce que j’ai vu, ce que j’ai entendu, est-ce bien réel ? N’ai-je pas été victime d’une illusion ? Les habitudes mentales qui nous enracinent dans le monde sont telles que tout ce qui, dans la vie intérieure, ne présente pas leur caractère devient suspect. Pourtant, ce qui vient de se produire est un tremblement de tout l’être, le déchirement d’un voile et, derrière lui, la manifestation d’un espace céleste qui jusqu’ici se cachait. Le tableau rend visibles les habitants de la cité de Dieu, mais ce que mon esprit vient de saisir, c’est que les vivants, dès ici-bas, peuvent appartenir à cette cité. Nulle opération rationnelle ne permettrait d’établir ce qui s’impose à moi comme une certitude.

Lentement, je reviens vers le tableau. Je voudrais contempler ces surprenantes funérailles qui ont été capables de m’arracher à mes préoccupations terrestres. Je m’assieds sur un banc, installé là sans doute pour inviter le spectateur au recueillement. Spontanément, mes yeux se déplacent sur la surface du tableau ; je n’essaie aucunement d’en saisir les détails. Je me laisse guider par les lignes de force, par la lumière qui émane des touches claires, par un jeu de correspondances qui met en relation la terre et le ciel : car c’est une ascension que propose ce tableau. J’accepte cette invitation à monter, un peu comme un oiseau offre ses ailes aux courants ascendants.

C’est le blanc qui assure la continuité entre les deux mondes. D’où vient cette lumière qui illumine le visage des personnages et se répand sur tous les éléments du tableau ? Sûrement pas des flambeaux dont les six petites flammes, si l’on s’en tenait à un pur réalisme, laisseraient dans l’ombre la quasi-totalité des amis du comte. Elle vient d’en haut, cette lumière, elle déferle depuis le vêtement blanc du Christ, et le surplis du curé de l’église Santo Tomé semble en recueillir, comme un parfait miroir, toute la splendeur. Elle vient aussi des manteaux somptueux de saint Étienne et de saint Augustin, qui mettent en terre la dépouille du comte. Ils sont tissés de fils d’or qui projettent leur lumière jaune sur les visages tournés vers la scène d’inhumation. Par la présence des saints et par la puissance de la liturgie, l’espace terrestre s’illumine.

Entre ces deux foyers de blancheur, quelques mains, aussi lumineuses que des flammes, désignent à mon regard le corps que les saints ensevelissent et cette espèce d’embryon d’un blanc laiteux qui figure l’âme du comte : un ange la reçoit et la guide vers la gloire divine. Devant cette circulation de lumière qui met en relation les hommes, les anges et les élus, comment ne pas penser à l’échelle que Jacob vit en songe ? « Elle était dressée sur la terre et son sommet atteignait le ciel, et des anges de Dieu y montaient et descendaient. »

Il y a des moments, dans la vie de chaque être, où les cieux s’ouvrent. Il importe peu que cette ouverture soit réelle, comme dans l’expérience des mystiques ; il suffit qu’elle se produise dans l’esprit. C’est l’apparition d’une lumière, la manifestation d’une voix : elles ouvrent une brèche dans l’épaisseur du monde, elles désignent à la conscience des chemins à prendre, autres que ceux qui portent nos pas. Dans la fulgurance d’un instant imprévisible, je venais de comprendre que Dieu habitait ce lieu, mais aussi en moi.

À propos du tableau du Greco, on a parlé d’une discontinuité entre la partie haute et la partie basse, entre la représentation du ciel et celle de la terre. Au contraire, je crois que la continuité est parfaite et que c’est même la grande leçon de ce tableau. Tout communique. Certains amis du comte regardent les saints qui ont pris en charge l’ensevelissement. Ils ne s’étonnent pas de cette intervention miraculeuse. Par leur intermédiaire et leur présence, ils voient le ciel ouvert ; ils participent à la réalité divine qui accueille l’âme du défunt. Ceux qui regardent vers le haut semblent remercier Dieu de cet accueil. Ils voient avec les yeux de la foi. Ils savent que le ciel s’ouvre en ce moment solennel, mais savent aussi que, derrière le voile qui le masque en temps ordinaire, ce ciel demeure dans un perpétuel présent. Voilà ce que je pouvais entrevoir en cette matinée grise. J’étais seulement sensible à un jeu de lumières, et il me remplissait de paix.

De retour àŁódz´, en ce mois de février, j’allais faire une autre découverte, capitale pour l’évolution de ma vie spirituelle : l’œuvre de Bernanos. Je rapporte encore les notes de mon cahier de 1982. Leur aspect lapidaire traduit assez bien la forte impression que j’avais ressentie. « Lecture de Bernanos. Révélation. Une gifle. Cette œuvre m’a arrêté. J’étais en face d’un espace plein de voix et ces voix me retenaient, m’empêchaient d’avancer, m’empêchaient d’aller ailleurs. Approfondissement de l’œuvre en moi, au cœur même de mes propres voix. Reconnaissance de ce que j’avais toujours cherché, ce “je” plus profond en moi ; mais pas le tout, hélas! » Que voulais-je dire par « le tout » ? Je ne sais, mais peu importe. La maladresse et l’approximation de ces notes sont le signe de la nécessité qui me poussait à les écrire. Je dois cependant revenir sur les détails de cette découverte.

La lecture deSous le soleil de Satanfut un choc. Comme dans le tableau du Greco, un monde céleste se révèle. Cette fois dans l’âme d’un prêtre, l’abbé Donissan. Ce monde lumineux fait face à un autre monde, noir et terrible, qui est source de destruction. Dans l’âme de Donissan, lumière et obscurité se combattent. Comme dans le tableau du Greco, l’homme est invité à se tourner vers l’au-delà. La grâce divine le permet, mais la lutte est incessante car l’homme porte en lui un état de nature qui le tire vers le bas. Pour rejoindre la lumière, il faut combattre les passions, les instincts et leur étrange bestiaire qui prolifère dans les profondeurs de l’être. Bernanos décrit un combat quotidien dans lequel se jouent la destinée de l’homme et son salut.

Ce qui m’avait frappé aussi dans l’œuvre de Bernanos, c’était la figure du saint qui a le pouvoir de révéler aux hommes le sens de leur destinée. Par vos propres efforts, dit-il dans ce roman, vous êtes incapables de comprendre quoi que ce soit aux événements qui forgent le cours de votre vie. Vous les regardez, vous les interrogez, vous multipliez les pourquoi et les comment sans obtenir de réponse. Vous accumulez des anecdotes, mais vous n’avez jamais le fin mot de l’histoire. C’était mon cas.

Quelques années auparavant, j’avais terminé une analyse et, à ma manière, j’avais affronté les monstres des profondeurs. Mais, dans le roman, je les voyais sous un tout autre jour. L’analyse se contente de montrer les ornières dans lesquelles la volonté s’enfonce et s’enferme, les obstacles contre lesquels, sans cesse, elle se heurte. Elle signale des impasses, décèle des failles. Elle met au jour des structures qui, par leur mécanisme faussé, privent la conscience de sa lucidité. Dans les rouages de la machine psychologique, elle introduit des instruments et des techniques qui redressent les pièces voilées et rétablissent le mouvement d’ensemble. Elle panse les blessures, cicatrise les plaies ; c’est là son grand mérite. Une fois sorti de l’ornière, je me sentais libre de marcher sans béquilles ; devant moi, l’horizon semblait clair et serein. Très vite, pourtant, je m’aperçus que les vieux fantômes n’avaient pas disparu. Il ne suffisait pas de les faire remonter des profondeurs jusqu’à la lumière de la conscience pour que j’en fusse délivré.

C’est bien une délivrance que j’attendais. De quelle sorte ? Je voulais que ma vie prenne du sens. Quand je regardais en arrière, je ne voyais qu’une friche, des fragments épars, une course en avant effrénée comme si, à chaque voyage, à chaque aventure, j’avais espéré trouver enfin paix et sérénité. Avoir épousé Agnieszka, c’était déjà une victoire sur le chaos sentimental qui m’avait habité pendant des années et m’avait fait vivre en dehors de mes espérances. Mais la recherche du sens ne peut s’accomplir qu’en face d’un absolu ; c’est cet absolu que, depuis mon enfance, j’avais cherché confusément. L’œuvre de Bernanos me le laissait entrevoir. DeSous le soleil de Satan, je ne retiendrai qu’un passage qui semblait résumer toutes mes attentes. «Il avait entendu l’appel doux et fort. Puis, comme le rayonnement d’une lueur secrète, comme l’écoulement à travers lui d’une source inépuisable de clarté, une sensation inconnue, infiniment subtile et pure sans aucun mélange, atteignait peu à peu jusqu’au principe de la vie, le transformait dans sa chair même. » Comment dire mieux ?

En parlant de chair transformée, Bernanos fait allusion à la profondeur de l’être, car la chair, dans la Bible, est la substance même de l’individu. Pour moi, elle avait une autre résonance.

J’avais commencé une analyse parce qu’une douleur s’était installée au bas de ma colonne vertébrale. Au fil des années, elle s’était intensifiée au point qu’il m’était devenu impossible de rester longtemps debout. Pour soulager cette douleur, il me fallait plier l’échine. À la maison, c’était commode : j’effectuais des mouvements de gymnastique ; à l’extérieur, c’était plus compliqué. Je cherchais un banc ou bien je m’appuyais contre un mur, de manière à casser la verticalité de la colonne vertébrale : les nerfs à vif et toujours sollicités respiraient un peu. Bien sûr, pendant des années, je consultais des ostéopathes, des kinésithérapeutes et même des rebouteux : en vain. Après avoir supporté ces douleurs pendant six ans, je choisis la voie de la psychothérapie. La boule de feu qui s’était nichée sur la dernière vertèbre lombaire fut délogée. Elle éclata, mais ses fragments, comme autant de flammèches, se répandirent dans le corps. Je n’étais plus victime d’un noyau dur et brûlant qui gênait fortement la marche, mais toute ma chair fut affectée par des brûlures et des névralgies. Elles étaient encore présentes, en Pologne, quatre ans après la fin de mon analyse. Cette dernière m’avait permis de porter un regard plus lucide sur mon passé et sur les errements de ma vie. La douleur, cependant, ne m’avait pas quitté entièrement, elle avait seulement changé son mode opératoire ; elle était plus supportable, mais elle était permanente. De quoi donc était-elle le signe ? Il n’est pas possible de répondre à cette question de manière précise. La douleur était la résultante d’une situation personnelle extrêmement embrouillée et d’un cheminement qui engendrait depuis des années insatisfaction, déconvenue, voire dégoût. À l’inertie d’un corps tiré vers le bas correspondait une déficience de la volonté. Ce que j’entreprenais tournait court ; approximation, inaboutissement, c’étaient là les caractéristiques de mes actions. Je voulais quitter le marécage, m’élever, mais je retombais sans cesse, et je voyais les ornières se multiplier autour de moi. Je désirais retrouver une terre ferme, un ciel serein. Redresse-toi ! Telle était l’injonction de la chair douloureuse et de l’esprit contrarié.

Cette chair transformée par « une source inépuisable de clarté », celle dont parle Bernanos, me donnait la nostalgie de mon enfance, de mes promenades dans les champs, quand les sources chantaient dans ma tête. Impossible retour à ces moments d’insouciance et de fraîcheur. J’avais été jeté dans le temps, forcé – comme tout homme – d’avancer à travers émerveillements, obstacles et sables mouvants. À un moment donné, la douleur m’avait fixé au marécage. Par la pensée, je parvenais à m’en évader, mais, quand le corps est maintenu dans une terre hostile par d’invisibles liens, l’univers de la pensée s’obscurcit et les voies de l’avenir sont bouchées. Alors commence une étrange ronde mentale, faite de piétinements, de sursauts, de tentatives d’envol et de fracassantes retombées. La promenade des prisonniers de Van Gogh, dans la cour sombre et étroite de leur prison, donne une idée de cette ronde sans espoir. Autour d’eux, des murailles semblent monter jusqu’au ciel ; sous leurs pieds, le pavé exclut la présence du moindre brin d’herbe. Dans cet univers de pierre où jamais le soleil ne pénètre, aucune issue n’est possible.

À cet enfermement succède le sentiment de la mise à l’écart et de l’exil, car la douleur nous éloigne des autres et du monde. À tort, je m’imaginais que ceux que je croisais dans les rues étaient libres de se mouvoir et de penser dans un corps en parfaite santé. Je me tenais à distance et ne cessais de m’interroger. Pourquoi devais-je porter en moi, depuis des années, cette douleur lancinante ? Elle coulait dans mes veines comme une eau boueuse et corrosive. Contre qui, contre quoi me révolter ? L’obstacle n’était pas d’ordre matériel, il était dans mon être et j’étais incapable de le déceler. C’était cela l’enfermement et l’exclusion d’une chair qui souffre.

Il y avait là quelque chose d’impénétrable, et je ne pouvais l’admettre. La douleur ne signalait pas la déficience d’un organe mais le mauvais fonctionnement de mon être, c’est ce que j’avais compris. L’interprétation ne pouvait venir que de moi, car la douleur ne se laisse ni circonscrire ni analyser de l’extérieur. Elle était au cœur de mon intimité, elle était devenue une compagne impitoyable, enracinée dans mes nerfs. Il me fallait sinon l’éradiquer du moins en atténuer la brûlure. Elle me disait que, jusqu’à présent, la route que j’avais prise n’était pas la bonne. Ma vie n’avait aucun sens et je ne parvenais pas à lui en donner un. Par cette absence, le monde m’était devenu hostile. Je n’avais rien à attendre de lui, je n’en récoltais que des fruits amers. C’était cela mon exil.

Quand la nuit venait, dans mon petit bureau de la rue Winna, àŁódz´, ces pensées m’obsédaient. Dans cette impasse, j’étais fermé à toute joie véritable. Pourtant, les cieux du Greco et les visions de Bernanos ne me quittaient pas. Ils me faisaient sortir de moi-même, de l’espace clos des douleurs ; ils me permettaient aussi de quitter le narcissisme consécutif à un excès d’introspection et d’analyse. Mais ils m’apportaient plus encore, car ils se manifestaient comme un appel à regarder ailleurs, vers le haut.

J’essaie de reconstituer un parcours dans un enchaînement de faits, de pensées, de défaillances, de craintes et d’espoirs, mais je peux seulement dire qu’un soir je fus poussé à me mettre à genoux. Je dus vaincre une forte résistance, mais un soulagement lui succéda. Un abcès venait de crever, le silence en moi s’était établi. Instant bouleversant mais éphémère, comme devantL’Enterrement du comte d’Orgaz. Cette fois, le doute ne survint pas. J’adhérais à cette mystérieuse présence. J’avais reconnu qu’au plus secret de moi-même le Dieu de la Bible semblait frapper à ma porte ; il me fallait désormais apprendre à le connaître.

Quand on m’avait parlé de lui, pendant mon enfance, on me l’avait si mal présenté que j’étais passé à côté de lui sans le voir. Des paroles qui tentaient de l’évoquer, je n’avais rien compris. Notre relation avait plutôt mal commencé.

Né dans une famille catholique, pratiquante depuis des générations, j’accompagnais mes parents à la messe du dimanche dès ma petite enfance. On m’habillait de vêtements réservés pour cette occasion ; on me mettait une chemise blanche, une cravate et des souliers cirés. À l’église, j’étais placé à côté de ma mère ou de ma grand-mère. J’écoutais un service divin dont je ne comprenais pas un mot et que personne ne m’expliquait. Tout était mystère : le latin, les chants, le tintement de la clochette pendant l’élévation. Quelque chose d’étrange se déroulait, là-bas, derrière le prêtre penché sur l’autel. Je voyais s’élever l’hostie blanche et le calice sur lequel se reflétaient parfois les rayons du soleil. Alors, toute l’assemblée s’agenouillait. Je faisais comme tout le monde. Nulle émotion en moi ; j’attendais que le temps passe, comme beaucoup d’autres. De ces premiers contacts avec le Dieu de Jésus-Christ je n’ai gardé que quelques vagues souvenirs, sans rapport avec le religieux.

Plus tard, j’allais au catéchisme, une fois par semaine. Là, je fis connaissance avec l’Église comme institution : ce fut une catastrophe. Le curé de mon village, l’abbé Picard, était un être sans aucune culture, sans aucune délicatesse. Tout était fruste en lui, lourd, mal dégrossi. Gros et ventru, il était plus large que haut ; il déplaçait la masse de son corps avec lenteur. Son visage était criblé de petite vérole ; il avait le teint jaune, presque cireux. En toute saison, il portait un béret pour cacher son crâne chauve. Il fumait sans cesse desGitanespapier maïs, et ses vêtements puaient le tabac. Les enfants n’aimaient pas trop se trouver en sa présence.