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Alain De Deyn ne connaissait pas grand-chose de l’histoire de son père. Il détenait seulement quelques souvenirs volés au hasard de conversations, surprises dans son enfance derrière la porte du salon de la maison familiale. Étranges et secrets chuchotements entre son père et un de ses amis, toujours le même. Après le décès de ses parents, Alain De Deyn a découvert, dans une grande caisse en carton, une foule de documents administratifs et judiciaires, ainsi que des coupures de journaux d’époque. Croisées à ses souvenirs, ces archives lui révélèrent le secret si bien gardé par son père, Nestor De Deyn.
À PROPOS DES AUTEURS
Alain De DeynA, fils d’un résistant rescapé des camps de concentration, est accompagné dans l’écriture par
Donald George, philosophe et directeur de la Maison de la Francité.
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Seitenzahl: 98
Veröffentlichungsjahr: 2021
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ISBN : 978-2-931008-68-3
Dépôt légal : D/2021/10.213/16
Tous droits strictement réservés. Toute reproduction d’un extrait quelconque de ce livre par quelque procédé que ce soit, et notamment par photocopie, microfilm ou support numérique ou digital, sans l’accord préalable et écrit de l’éditeur, est strictement interdite.
Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.
Toute l’histoire que vous allez lire dans les pages qui suivent est véridique. C’est l’histoire de Nestor De Deyn…
ALAIN DE DEYN
J’ai poussé mon premier cri le 4 janvier 1915. C’était (en quelque sorte et à mon corps défendant) un « cri de guerre ». Six mois auparavant en effet, alors que j’étais dans le ventre de ma mère, Gravilo Princip, un parfait inconnu à mes yeux encore jamais ouverts, assassinait le prince François-Ferdinand d’Autriche et son épouse la duchesse de Hohenberg à Sarajevo. Cet événement – finalement assez local – allait provoquer une série de réactions en chaîne de la part des grandes puissances européennes et mènerait l’Humanité à vivre la Première Guerre mondiale. Ma naissance se jumelait ainsi à celle d’un conflit international qui allait conduire à la mort dix millions d’êtres humains. Mes parents me baptisèrent Nestor, sans savoir que ce nom avait été porté par un des héros de la guerre de Troie, l’un des rares guerriers grecs à avoir connu un retour sans histoire de ses batailles.
Mon père n’était pas présent à ma naissance. Quelques mois auparavant, lorsque la guerre avait éclaté en août 1914, il avait été réquisitionné et appelé à prendre les armes. Il avait 21 ans. Boulanger de métier, ses armes étaient couteaux, fourchettes, cuillères et spatules, et il fut directement affecté aux cuisines militaires de campagne, loin des premières lignes du combat. Confiné aux abords du front de l’Yser, ses supérieurs ne lui avaient pas permis de revenir pour se marier ni pour être aux côtés de ma mère lors de l’accouchement. Il m’a un jour confié que ses conditions de vie là-bas n’étaient pas à plaindre, en tout cas par rapport aux autres hommes qui vivaient dans le froid humide des tranchées sous la pluie des bombes et le feu des fusils… Sans oublier l’ypérite appelée aussi le « gaz moutarde », utilisé pour la première fois de l’histoire dans le cadre des combats. Mon père n’y était pas directement confronté. En léger retrait du front, il n’en voyait que les nuages jaunâtres. Il fallait constamment s’en éloigner et déplacer sa cuisine mobile en fonction de la direction du vent. C’était pour mon père une véritable chance de pouvoir se tenir à la lisière de la guerre chimique sans jamais être obligé d’y entrer. Les autres privilèges étaient liés à sa fonction de cuisinier : la chaleur à la proximité des fours à pain et des cuves servant à préparer la soupe, l’assurance d’être aux premières loges pour se nourrir et d’être placé dans des zones dites sécurisées.
Mon père réussissait à trouver le temps d’écrire régulièrement. Uniquement à ma mère. Une fois par semaine. Le courrier arrivait toujours avec du retard, beaucoup de retard : plusieurs semaines, parfois plusieurs mois. Elle était devenue dépendante de ces courriers. Chaque lettre illuminait ses pupilles et distillait une lumière particulière que peignaient les cils lorsque ses paupières se refermaient le temps d’un instant. Ma mère m’a souvent raconté, durant mon enfance, ce qu’elle ressentait à chaque lecture et relecture des lettres que mon père lui écrivait. Celui-ci n’ayant jamais permission pour venir la voir, c’était le seul fil ténu qui la reliait à lui. En cette fin d’année 1914, elle avait 23 ans, Catherine, et le ventre gonflé par la chrysalide qu’elle portait en elle et qui m’enveloppait de son voile nymphal et protecteur, au fond de ce petit hôpital où elle avait eu le privilège de pouvoir accoucher grâce à l’entremise d’une tante religieuse qui y travaillait.
Ma mère trouvait le contenu de ces lettres assez restrictif. Les jours qui y étaient décrits se ressemblaient dans l’horreur. Quelques années plus tard, encore adolescent, je les ai trouvées et les ai parcourues en cachette. Je me souviens y avoir lu qu’il était difficile de faire la cuisine en portant un masque à gaz, que la nourriture elle-même était probablement infectée par des particules chimiques et que les hommes avaient du mal à manger en gardant leur masque sur le visage. Même lorsqu’on était loin du front, le gaz était là, résiduel et diffus, mais bien présent. Dans les aliments, dans les vêtements. C’était les vomissements assurés, avec souvent la mort, au bout du bout.
Au souvenir de la lecture de ces lettres, je me dis qu’elles devaient paraître à ma mère fort étranges, comme le fruit d’une écriture automatique qui mêlerait à chaque ligne l’horreur et l’amour, conjuguant le bruit des bombes aux battements du cœur de mon père.
Mon père était revenu de la guerre en de relatives bonnes conditions physiques. Par contre, psychiquement, ce n’était pas fameux. Comme pour tous ses compagnons d’infortune qui avaient été entraînés dans le bourbier de la guerre, la dépression nerveuse couvait, insidieuse, et ne le quittait pas, bien qu’il essayât de la cacher, ne parlant jamais des tranchées, des gaz asphyxiants, des mutilations ou des « gueules cassées ». Évoquer ses plaies de l’âme équivalait à se comporter comme une mauviette, une « petite nature » n’assumant pas ce que lui et les autres avaient subi. Alors, comme pour oublier ou conjurer le passé, il se maria finalement avec ma mère à la fin de l’année 1919, un an jour pour jour après l’Armistice du 18 novembre 1918. On pourrait dire qu’à cette époque les lois édictées par les catholiques étaient « bienséantes ». À tout le moins, elles avaient eu pour conséquence de faire de moi un « enfant de la honte » : même si les circonstances pouvaient le justifier, j’étais né de parents non mariés et je n’avais dès lors pas pu être baptisé.
Ninove : une petite ville sans histoire de la Flandre orientale, à une vingtaine de kilomètres de Bruxelles. Pas grand-chose ne s’y passe à l’époque. La plupart des femmes y travaillaient dans une manufacture de textile. Ma mère y avait débuté à l’âge de 8 ans. Autant vous dire qu’elle pouvait à peine lire et écrire : volontaire et autodidacte, elle se débrouillait pour la lecture et le calcul. C’est seulement lorsque mon père partira au front qu’elle se sentira obligée de s’instruire, pour deux raisons principales : pouvoir correspondre avec lui et éviter l’exploitation qu’appellerait inévitablement son trop grand manque d’instruction.
À Ninove, quand on est enfant, on s’ennuie un peu. À cette époque, la nourriture est rare, mes parents doivent travailler dur pour pouvoir m’en offrir. L’austérité est partout et impose un régime alimentaire sévère autant que des restrictions dans tous les domaines. Il y a très peu de place pour la distraction ; celle-ci se limite à des gambades le long du chemin de fer. Même les trains sont rares : ils passent bruyamment et seul le souvenir odorant du charbon brûlé m’accompagne jusqu’à l’intérieur de ma maison située non loin du passage à niveau.
La maison, parlons-en. Dès qu’on passe la porte d’entrée, on est dans la pièce principale : huit mètres carrés en guise de lieu de vie, jouxtant une cuisine encore plus petite et un grand poêle en fonte censé chauffer toutes les pièces de la maison. La toilette se trouve dans le potager ; c’est une sorte de fosse d’aisance où les odeurs sont tellement puissantes qu’il est difficile d’occuper longtemps ce qui sert de siège. À l’étage sous le toit, les deux chambres sont minuscules et non chauffées. En hiver, les petites vitres givrées deviennent translucides et donnent l’apparence d’un vitrail. En toute saison, on se lave dans une bassine en zinc. L’eau vient du puits : un seau d’eau froide pour deux bouilloires d’eau chauffée sur le poêle.
De cette enfance à Ninove, j’ai le souvenir d’une seule bêtise à classer sous ma signature… Contraint à rester dans ma petite chambre pour je ne sais quelle raison, j’avais besoin de faire pipi ; j’ai uriné par la fenêtre, sans voir que le facteur s’était un moment arrêté juste en dessous sur le trottoir. Tous ses journaux ayant été arrosés copieusement, ma mère a dû lui rembourser l’entièreté du contenu de sa besace, pour ensuite m’enseigner la comparaison entre les coûts d’un journal et les coups d’une fessée !
J’avais 12 ans et mon monde était limité aux frontières de notre commune, Ninove. D’un côté, Bruxelles. La capitale était accessible via une chaussée rectiligne parcourue par le tram vicinal. La seule chaussée à l’époque qui ne possédait aucune courbe. De l’autre côté, à plus d’une centaine de kilomètres, la mer. Nous ne pouvions la rejoindre qu’en train et cela demandait une véritable expédition, très coûteuse et d’une durée de plusieurs heures – bref, un voyage de riches.
Cancre notoire, j’apprenais plus dans les champs qu’à l’école. J’adorais les paysans. Ils m’enrichissaient par leur sagesse, leur vision de la vie rude mais saine. J’avais besoin d’air, de liberté et surtout d’indépendance. À y réfléchir, je me dis que c’est probablement ce dernier aspect qui a dicté mon attitude face aux rigueurs de la vie, de la loi, des règlements et de l’autorité en général. C’était peut-être aussi une réaction urticante aux conditions de vie de mes parents contraints de renoncer à tout par manque de moyens financiers.
Les salaires misérables et les accidents de plus en plus fréquents à la manufacture avaient convaincu ma mère et mon père de chercher un autre travail pour un avenir plus confortable. Ailleurs. Ils n’y parvinrent qu’en 1930, où nous prîmes la direction de Gand, la grande ville flamande qui nous était la plus proche : 35 kilomètres. Depuis le Moyen Âge où elle avait été une cité-État de premier plan, Gand avait gardé aux yeux de petites gens comme nous l’image attractive d’une ville souveraine dont l’activité économique et culturelle représentait la garantie d’un avenir florissant et d’un progrès partagé.
Notre déménagement à Gand avait été rendu possible grâce au travail et à la patience de mes parents. Chaque semaine pendant plus de dix années, ils avaient mis de côté quelques dizaines de francs. Plus de six cents semaines à faire grossir « l’enveloppe » qui garantirait notre avenir !
