La vie cachée de Mina M - Béatrice Monge - E-Book

La vie cachée de Mina M E-Book

Béatrice Monge

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Beschreibung

Après un drame qui a bouleversé sa vie, Mina, jeune artiste peintre de trente-deux ans, tente de retrouver une existence qu'elle croyait perdue à jamais. Veuve, mère, femme en quête d'air et de sens, elle s'offre une seconde naissance, fragile, lumineuse, inattendue. Mais son chemin n'est pas simple. Entre désirs contrariés, élans amoureux et responsabilités maternelles, Mina affronte un monde où les passions s'entrelacent, pour une vie qui se lasse. Et dans les interstices de ses jours et de ses nuits, un autre combat se joue. Un affrontement invisible, intime, entre les forces de l'ombre et celles de la lumière, qui semble décider de son souffle, de sa paix, de sa liberté. Qui l'emportera ? Mina pourra-t-elle enfin se libérer des chaînes qui la retiennent, visibles et invisibles ? Une histoire de résilience, d'amour fou, de lutte intérieure, où la frontière entre le réel et l'invisible se fait aussi fine que la ligne d'un pinceau.

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Veröffentlichungsjahr: 2020

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Ähnliche


Je dédie ce roman à tous mes lecteurs.

Je vous souhaite une très bonne lecture et beaucoup de

plaisir à lire cette œuvre

de l’imagination.

TABLE

Le royaume de Thanatos

Cohabitation avec un esprit

La balade en canoë

Les amis d’Élio

Scène de sensualité

La balade à Cadaqués

Fin de cette journée particulière

Marie et Fabien

Intermède existentiel

Mina se libère enfin

La volatilité des sentiments

Le retour de Rose

D’aventures en aventures

Peindre et revivre

Tom et Mina ensemble

La vie cachée de Mina M

LE ROYAUME DE THANATOS

Mina roulait dans son vieux break aux sièges défraîchis sans savoir où elle se dirigeait.

En contrebas de la route sinueuse et étroite, un fleuve courait entre deux rives escarpées. Une musique dansante s’échappait des haut-parleurs et pourtant, elle n’avait pas allumé l’autoradio.

Elle rythmait avec ses mains et ses pieds afin de se donner du courage pour aller au bout de ce chemin sans fin. Des chênes verts et des chênes kermès, tordus et ployés par le vent, se disputaient l’espace boisé des bas-côtés. Certaines branches tentaient d’obstruer son passage. Toutefois, elle les contournait avec agilité. Elle n’avait pas peur.

Une voix la guidait.

Tout à coup, la piste s’enfonça dans la terre, dans l’eau. Elle stoppa le moteur, par obligation. Près de la berge l’attendait une gondole. Deux lampions en illuminaient chacune des extrémités.

À son bord, un jeune homme aux cheveux longs l’invita à monter avec lui.

— Viens, viens ! Tu ne risques rien avec moi, lui promit-il.

Un bras se tendit. Elle s’y agrippa et sauta dans l’embarcation.

— Où m’amènes-tu ?

Il secoua son imposante chevelure blonde et, sans répondre, commença à saisir une rame avec ses mains transparentes. Tout en observant sa silhouette, elle s’allongea sur le matelas de pavots qui enveloppait les planches du bateau.

La voix du jeune homme s’éleva comme un murmure qui surgissait de l’eau.

— J’habite dans les quatre éléments à la fois. La nature est ma demeure. J’en suis son esprit. Ici, tu peux vivre en paix avec moi, sans penser à ton passé et sans te soucier de ta destinée.

— Bref, tu me proposes d’en finir avec la vie. Je me laisserais presque faire, pourtant je ne peux pas accepter, pas encore, même si mon passage sur terre est un enfer.

— Dans ton monde, le corps et l’âme sont sans cesse troublés. Ils doivent s’isoler et rompre tout contact avec l’extérieur pour gagner leur liberté. Ici, tu n’as pas cet effort à faire. Tout flotte parmi nous, sans contraintes.

— Je ne sais pas si je suis prête. J’ai encore envie d’être aimée.

— L’amour est souvent destructeur, tu en as conscience.

— Oui. On veut souvent posséder l’autre, et si notre désir profond n’est pas assouvi, on hait la personne.

— Ici, les sentiments négatifs n’existent pas et je peux nourrir ton cœur. Tel Cupidon, je te suis entièrement dévoué.

À ces mots, il posa sa rame et s’approcha d’elle. En un geste, son souffle l’étreignit. Sa main caressa longuement ses lèvres, puis ses cheveux, et fait étonnant, il s’attarda quelques minutes sur les ailes de son nez.

Ils se scrutaient, se respiraient.

Elle n’avait plus froid.

Soudain, une gigantesque bête jaillit de l’eau, ce qui provoqua une impressionnante lame de fond qui déstabilisa la gondole au point qu’elle se fende en son milieu.

— Quand vas-tu cesser d’aller dans le royaume de Thanatos ? cria l’étrange animal tandis qu’elle tentait de nager vers le rivage.

— Ce n’est pas Thanatos, c’est son frère. Je ne crains rien.

— Tu te trompes, naïve que tu es. Si tu pars avec lui, tu ne reviendras jamais. Tu m’entends ? Je ne veux pas te perdre. Tu es à moi, rien qu’à moi. Ne l’oublie pas !

COHABITATION AVEC UN ESPRIT

Elle était encore en sueur, elle tremblait et son crâne la malmenait lorsqu’elle se leva à huit heures du matin. Les draps, toujours trempés et chiffonnés, avaient conservé l’empreinte de sa fébrilité nocturne.

Elle les secoua afin de chasser le souvenir de la bataille qui avait fait rage dans sa tête une bonne partie de la nuit.

Elle écarta le rideau qui masquait la fenêtre de sa chambre, pour apercevoir le ciel. Il était violet hypnotisant. Éblouie, elle ferma les yeux de longues minutes.

Ce dimanche de début juillet commençait par un signe fort, elle estima, enchantée par la vue, à son réveil, de la couleur dans laquelle elle s’était réfugiée durant toutes ses années de souffrance. Serait-ce le bon moment pour elle d’adopter une nouvelle teinte du cercle chromatique ?

De la protection accordée par le pourpre violet, tenter d’attirer la chance et l’énergie du vert ou la lumière et la chaleur du jaune ?

Dorénavant, ce serait son objectif. Modifier ses coloris préférés la pousserait à se transcender.

Ainsi, elle ressusciterait. Son esprit s’exalterait à nouveau devant cette vie trépidante qui l’attendait au-dehors. Sa détresse et ses tourments resteraient bloqués dans son passé.

À partir d’aujourd’hui, elle libérerait son cerveau et tout s’échapperait. Elle ne serait plus écrasée et sa chair ne serait plus traînée sur le sol, pour finir en lambeaux.

Elle n’avait que trente-deux ans. Cela faisait cinq ans que sa vie avait basculé.

Cinq ans qu’elle subsistait.

Ses conversations du petit matin l’avaient aidée, elle devait bien le reconnaître, mais maintenant elles l’exténuaient. Le singulier personnage avec qui elle dialoguait, orientait tous ses choix et ses actions, car il habitait dans son front, au-dessus de ses yeux et rien ne lui échappait. Il lui avait dit un jour qu’il s’installait à cet endroit pour regarder ce que ses yeux voyaient et pour tout contrôler.

Était-ce un être bienveillant ? s’était-elle questionnée, quelque peu effrayée par ce qu’elle jugeait être un phénomène d’emprise et de possession sur son libre arbitre.

Avec le temps, elle avait pu répondre à cette question. Oui, il avait le sens de l’honneur et une certaine noblesse de cœur, par contre, il pouvait se montrer cruel s’il se sentait délaissé ou trompé.

Il ressemblait tant physiquement à son homme, avec ses lèvres finement ourlées, ses yeux gris, ses cheveux châtain clair et sa tête trop ovale. C’en était troublant de conformité.

C’était comme s’il avait enfilé sur lui un corps qui n’était plus le sien.

Tel un parasite, son existence dans son esprit était de plus en plus préoccupante.

Jamais elle ne pouvait deviner au préalable quelle serait la tendance du moment. Cette bizarrerie s’était aggravée dans le temps, et elle se demandait souvent s’il ne sombrait pas peu à peu dans une sorte d’instabilité chronique.

Aujourd’hui, sa présence quotidienne ainsi que l’influence qu’il exerçait sur elle ne la séduisaient plus du tout et son objectif de chaque minute était de l’inciter à la quitter.

Ce matin, très tôt, après qu’il eut violemment interrompu son sommeil, ils avaient longuement discuté, plus que d’habitude, car l’enjeu était crucial.

— Cinq ans que tu m’empêches de vivre, de jour comme de nuit. J’ai besoin de sortir, d’avoir des loisirs, des plaisirs, de rencontrer des gens, de m’amuser, de me sentir vibrer, respirer. J’ai envie de nager, de marcher, de m’envoler, de flirter, d’être touchée, caressée, adorée. Cinq ans que je n’ai pas fait l’amour, et toi, tu restes intraitable. Tu es même possessif et jaloux. Tu m’étouffes. Je ne peux même plus rêver. Maintenant, je souhaiterais que tu sortes de mon cerveau. Serais-tu d’accord ? Peux-tu faire ça pour moi ?

— Tu as encore avalé trop de somnifères hier soir. Tu flirtes avec Hypnos, alors qu’en réalité, tu embrasses Thanatos. Ne vois-tu pas le risque que tu prends de ne jamais rentrer ?

— Si, mais vivre avec toi, comme ça, c’est un supplice. Plutôt mourir.

— Tu devrais être reconnaissante de tout ce que j’ai fait pour toi depuis toutes ces années. C’est grâce à moi que tu as pu passer le cap de l’après-accident et que tu as réussi à survivre et à te soigner. Maintenant, tu as recouvré toute ton énergie, alors tu veux t’affranchir de moi. C’est très égoïste.

— Non, je n’oublie pas ton soutien. Quand j’ai fait la connaissance, dans l’au-delà, de ce long tunnel obscur, une lueur blanche m’éclaboussait. Je me suis vue par terre, couverte de sang. Il y avait plein de gens autour, penchés sur moi.

— Tu ne m’avais jamais raconté ça avant.

— J’observais la scène, sans même pouvoir y participer. Je n’habitais plus mon corps. Je partais, attirée par les voix chaudes des êtres de lumière. J’étais entourée d’amour, et toi tu étais là, à côté de moi, à me sourire. Les meilleurs moments de notre vie défilaient devant une toile, comme dans un cinéma. J’étais en paix. J’étais calme. Puis, tout à coup, j’ai senti qu’on me tirait. Je me suis tournée et j’ai vu une main d’enfant. C’était celle de Rose. J’ai entendu : « Maman, reviens, reviens. J’ai besoin de toi. »

— Et tu m’as abandonné.

— Je suis en vie et je suis presque guérie, enfin. Maintenant, je veux tout recommencer à zéro. Je voudrais désormais être entourée de vraies personnes en chair et en os. Le monde des esprits m’épuise et me rend folle.

— Je te signale que je te protège tout le temps de leurs attaques.

— Je t’en remercie, mais ce n’est pas suffisant.

— Tu n’es jamais satisfaite de ce que je fais pour toi.

— Je peux solliciter une faveur ?

— Pourquoi serais-je plus complaisant avec toi qu’autrefois ?

— Je te connais bien. Tu es compréhensif.

— Quelle est cette faveur ?

— Je te demande de ne plus me parler ni le jour ni la nuit et de me laisser respirer en toute liberté. En un mot, je veux que tu ailles vivre en paix dans tes pâturages, parmi la lumière et les tiens et que tu oublies ta petite Mina.

— Ce que tu exiges de moi est impossible. J’ai moi aussi besoin de ton amour, autant que toi du mien.

— Tu crois ça, mais tu te trompes. Tu restes dans une dépendance qui n’est que fictive. Je ne t’obéirai plus, tu es prévenu.

— Nous en reparlerons. Ce n’est pas la première fois que tu me dis ça.

— Dorénavant, je serai une étrangère pour toi. Je te dis adieu.

Elle se prépara à la hâte, en sautant de son lit à la salle de bains, et de la douche à son short noir, et lutta contre son réflexe matinal de repousser sa toilette afin de ne pas tomber sur la vue de ses cernes foncés.

Pour ce jour, elle préféra souligner avec précision ses paupières d’une longue ligne noire et étaler un peu de rouge sur ses lèvres, tout en scrutant son profil de brune. Finalement, le maquillage pouvait mettre en valeur ses yeux noirs et rehausser son teint très pâle. Ce matin, son visage ne ressemblait plus à une forme féminine fardée, entre fantôme et femme fatale, mais à une vraie femme, ou du moins elle le crut fortement.

Dehors le ciel était bleu turquoise, la température était déjà élevée. Elle se sentit pleine de vitalité.

Des hirondelles rustiques, qui nichaient non loin dans un hangar, tournoyaient dans les airs, à la recherche de prairies pour s’alimenter. L’une d’elles déposa une minuscule plume blanche à ses pieds, en gazouillant.

Elle la ramassa et la caressa tout doucement avec son index. Était-ce un message ?

Cette petite plume était-elle dans sa main pour lui dire de foncer et de ne pas avoir peur ?

LA BALADE EN CANOË

Elle avait décidé la veille de se rendre à la sortie en canoë repérée dans la gazette de son village.

Elle roula ainsi une cinquantaine de kilomètres, puis elle aperçut tout d’abord le fleuve Hérault, et ensuite un cabanon et un attroupement en contrebas de la route.

Bien déterminée à faire preuve d’audace, elle se dirigea vers le principal point de rassemblement d’un pas léger. Des groupes bavardaient çà et là.

Elle ne put s’empêcher d’aller vers l’un d’eux, et d’écouter leur conversation.

Il s’agissait d’une balade en canoë et le départ semblait imminent. Comment pouvait-elle participer ? se demanda-t-elle, alors qu’elle s’était un peu isolée des autres.

Après un long moment, elle aborda tout de même l’un des participants et l’interrogea d’une voix hésitante. Elle souhaitait savoir s’il restait de la place.

Sa question, que personne n’entendit, dut être réitérée une deuxième fois.

Puis, on remarqua enfin sa présence, et on se tourna vers elle en souriant. Plus précisément, un homme se tourna vers elle, et avant même qu’il n’ouvre la bouche, elle bafouilla qu’elle désirait se joindre à eux et participer à cette sortie.

— Vous êtes seule ?

Oui, elle n’était guère accompagnée et cela se voyait. Pourquoi poser cette question alors que ça paraissait si évident ?

Il lui proposa d’attendre une minute et marcha vers des jeunes sportifs emmaillotés dans des gilets rouges.

Près de la berge, elle joua à la femme indifférente et rêveuse. En réalité, elle était un peu soucieuse.

Lui trouverait-on un partenaire ou devrait-elle ramer toute seule ?

Elle constata que les gens parlaient fort, riaient et plaisantaient. Certains poussaient leur canoë dans l’eau, quand d’autres finissaient de s’habiller ou de se chausser. L’atmosphère était très détendue.

Elle attendait depuis au moins quinze minutes, à se languir, quand tout à coup, elle vit arriver un jeune homme qui courait dans sa direction. Très grand, athlétique et robuste, des cheveux châtains en désordre, la joie aux lèvres, un petit anneau en or à chaque oreille, il était déjà là, près d’elle.

Il lui fit trois bises.

Enthousiasmée par cette spontanéité, elle lui tendit ses joues. Sa peau était douce et soyeuse au contact. Ses yeux bleus teintés de paillettes orange, oscillaient entre leur embarcation et sa personne, qui pour l’heure ne semblait pas le faire frissonner de plaisir.

Puis, il lui fit signe de le suivre, ce qu’elle fit. Il ne restait plus qu’un canot. Il était rempli d’eau, et était prêt à couler. Impossible de monter à bord dans ces conditions.

Ils en rirent.

Pourtant, son futur compagnon de route ne se laissa pas du tout intimider, car un instant plus tard, il souleva la coque et la retourna avec une facilité déconcertante pour la vider de son lourd contenu.

Et splash ! Il la lâcha brusquement.

— Oh ! Merci. C’est génial. Je suis toute mouillée maintenant, dit-elle en essuyant ses bras d’un revers de la main.

— Prenez place, plaisanta-t-il.

Impressionnée, elle s’exécuta, monta à l’avant et saisit une pagaie. Lui, très lourd derrière, les faisait tanguer, au point qu’elle crut qu’ils allaient devoir de nouveau écoper. Mais non. Il s’assit et ne bougea presque plus.

Il était grand temps de commencer à ramer pour rejoindre le reste du bataillon qui avait pris une bonne longueur d’avance sur eux.

Elle enfonça rapidement la pagaie dans l’eau vive du fleuve. Elle ne voyait pas son partenaire et n’osait pas engager la conversation.

Au bout d’un moment de pause, c’est lui qui se lança. Il voulait connaître son prénom.

— Mina, lui répondit-elle.

C’est de cette manière qu’elle apprit qu’il s’appelait Élio et qu’il avait vingt-six ans.

Puis ils se turent.

Les autres les précédaient. Subitement, il accéléra la cadence, et elle dut faire de même pour ne pas avoir à souffrir de l’image d’une femme dénuée de muscles. Ainsi, peu à peu, les autres canoës et kayaks se retrouvèrent derrière eux.

— Yes ! J’ai réussi à les semer, se réjouit-il.

Des falconiformes planaient au-dessus d’eux et des falaises aux alentours de manière insistante. Il saisit la paire de jumelles accrochée à son cou et les observa avec minutie.

— Je crois que ce sont des faucons crécerelles. Je les repère à leurs ailes pointues et à leurs longues queues.

— Pour moi, ils se ressemblent tous, les rapaces. Même les aigles, je n’arrive pas à les reconnaître.

— Tu pourrais t’y intéresser. C’est passionnant l’ornithologie.

— Tu as étudié les oiseaux ?

— Oui, tout seul. Je suis un autodidacte.

Ils franchirent un rapide. Il était très adroit pour diriger. Avec lui, elle ne se retrouverait pas la tête fracassée sur un rocher avec les jambes en l’air, jugea-t-elle.

— Tu es célibataire ? Tu as quel âge ? voulut-il savoir, entre deux coups de pagaies et deux récifs évités.

Quelquefois, ils apercevaient des sacs ou des bouteilles et détritus en plastique coincés par des branchages ou flottant à la surface de l’eau.

Cette vue ne la réjouissait pas, elle qui se sentait si proche de cette nature sauvage, cependant elle ne s’en épancha pas auprès de lui.

Elle préférait, pour l’heure, ne percevoir que la beauté dans tout ce qu’elle observait.

Les gorges creusées par le fleuve offraient à son œil un spectaculaire paysage rocheux au pied duquel de nombreuses et désordonnées essences végétales couraient. Les vasques et les cascades composaient le restant du tableau. Une certaine fraîcheur régnait à la surface de l’eau malgré le soleil qui chauffait déjà les épaules et les visages des canoéistes.

— On pourra s’arrêter pour se baigner, quand il y aura un petit peu de profondeur ? réclama-telle timidement.

Subitement, leur bateau, bousculé par une série de gros rochers, fit mine de chavirer. Un excellent dérivatif et une bonne manière d’échapper à son interrogatoire, pensa-t-elle, bien soulagée par cette diversion.

— Donc, tu me disais tout à l’heure que tu étais de quelle année ? insista-t-il, après avoir rétabli correctement le cap à grands coups de pagaies sur la prochaine étape du parcours.

— J’ai trente ans, dit-elle, sans réfléchir, et sans mesurer la portée de son petit mensonge.

— Ah ! Tu fais plus jeune que ça. Je t’aurais donné vingt-huit ans, pas plus. Tu es en couple ?

— Non, marmonna-t-elle. Je ne le suis plus depuis plusieurs années.

— Si ! Tu es en couple avec moi, intervint Paskual, en assenant un grand coup sur son épaule, ne l’oublie pas.

— Eh bien, moi je l’étais depuis au moins quatre ans. C’était trop passionnel entre nous. On était tout le temps en train de se disputer. Alors, on s’est séparés. Chacun suit sa route maintenant. Tu as des enfants ? Ton job, c’est quoi ?

— Pas trop envie de raconter ma vie privée.

Aurais-je encore gaffé ? se demanda-t-il. Elle est bien mystérieuse, cette fille. Il examina mieux sa coéquipière, ou du moins ce qu’il pouvait en apercevoir et il fut satisfait. Grande, mince, elle n’est pas mal du tout, admit-il.

— Bon. Ce n’est pas grave. Tu me parleras de toi quand tu voudras. Sais-tu reconnaître un aigle de Bonelli ?

— Oui, c’est un aigle.

— Découvert par Franco Andrea Bonelli. J’aime beaucoup les bêtes, et même toutes les espèces animales, qu’elles marchent, rampent ou planent.

— Tu devrais t’inscrire dans la fondation de Brigitte Bardot, dit-elle, pour le faire rire.

— Je préfère distribuer des pétitions et des tracts.

Hou là ! Elle devait se concentrer sur le rapide qui secouait sa rame. Il y avait des remous.

De plus en plus exubérant malgré le bruit, il poursuivit son discours :

— L’école, ce n’était pas trop mon truc, mais j’ai quand même réussi une formation supérieure. Grâce à mon diplôme, je travaille maintenant dans une grosse boîte. Mais, ce qui me motive le plus, c’est le syndicat. Je trouve qu’il y a beaucoup d’inégalités. J’ai envie de me battre contre ça. Pour l’instant, j’imprime des tracts et je les distribue. Par la suite, j’aimerais qu’on me donne plus de responsabilités.

Elle estima qu’il avait du tempérament. Lutter pour une cause était, pour elle, un signe de sens critique et de confiance en soi. En revanche, le syndicalisme était parfait pour ceux qui avaient des connaissances juridiques. Or, c’était un domaine où elle se sentait vraiment inculte, malgré quelques acquis en droit de l’image.

Elle, de son côté, n’était pas du tout sensible à ce type de combat. C’était une artiste, une créatrice, une observatrice, une rêveuse et elle fuyait les situations de conflit et ce, depuis sa petite enfance. Après son bac, elle était entrée aux Beaux-Arts, mais elle n’était pas allée au terme de ses études, faute de financement.