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À l'aube de ses dix-huit ans, Julia, jeune Parisienne désinvolte et brillante, claque la porte de la maison familiale pour fuir les reproches d'un père étrange et peu aimable. Elle s'installe chez Audrey, sa meilleure amie, et plonge dans les nuits vibrantes de Paris - tout en affrontant des ennuis récurrents avec des voyous qui parasitent son quotidien. Sa mère, Emilia, guérisseuse hypersensible aux portes du mystère, reste mariée à cet homme imprévisible. Avant le départ, elle confie à Julia une bague ancestrale : un talisman censé éveiller des perceptions extra-sensorielles et la protéger. Leurs vies s'entrecroisent souvent, cafés complices, appels improvisés. Au fil des péripéties, Julia rencontre un garçon qui devient son amoureux. Mais la bague, capricieuse, sème plus de chaos que de clarté au milieu de cette histoire d'amour naissante et de galères persistantes. Le pouvoir de la bague : un roman tendre et ironique sur une famille hors normes, où les deux femmes naviguent entre magie fantaisiste et réel tourbillon.
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Seitenzahl: 202
Veröffentlichungsjahr: 2020
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Le départ de Julia
La bague et son mystère
Le mensonge d’Émilia
La sortie en discothèque
La révélation du départ de Julia
Mauvaise passe
Les pouvoirs de la bague
Les malheurs d’Audrey
La promotion d’Émilia
Expérimentations des pouvoirs de la bague
La rencontre avec le représentant
Julia et Manu
La mère et la fille ensemble
Sergio fait un malaise
Roberto le représentant
Sergio à l’hôpital
Julia récupère la bague
Julia et Kéo
Sergio est guéri
Le calme avant la tempête
La libération d’Émilia
Les ennuis de Julia
Julia et Audrey
Amour et sensualité
La tentative de suicide d’Audrey
On a tous besoin d’amour
Séparation de Julia et Kéo
Émilia prend des risques
La révélation
En vérité nous n'aimons que les livres qui ne forment pas un tout, qui sont chaotiques, qui sont impuissants.
C'est la même chose pour tout, de même nous ne nous attachons tout particulièrement à un être que parce qu'il est impuissant et incomplet, parce qu'il est chaotique et imparfait.
Thomas Bernhard
La porte d’accès du pavillon familial claqua si fort que des dizaines de miettes de plâtre se répandirent sur le sol de la cuisine.
C’était Julia.
Sans s’en préoccuper, elle grimpa à l’étage, entra dans sa chambre, s’accroupit au pied de son lit et tira vers elle un sac de sport poussiéreux. Elle y entassa chemises, pulls et pantalons et, dans la salle de bains, tous ses flacons, serviettes et gants. Revint dans sa chambre et choisit quelques livres posés sur son bureau.
Un bruit léger de pas au rez-de-chaussée l’arrêta net dans ses gestes. Il était dix-neuf heures. À cette heure-là, c’était sa mère, son père n’arrivait qu’à dix-neuf heures trente.
L’heure des adieux était imminente. Une heure qu’elle avait souhaitée durant des années et prévue depuis des jours. Elle avait souvent imaginé la discussion qu’elles auraient toutes les deux, sa mère et elle. Elle ne devait pas fléchir ou manquer de fermeté, sa décision était prise. Elle devait aller jusqu’au bout.
Elle avait dix-huit ans et était en âge de court-circuiter la famille. Il était grand temps pour elle de s’en aller.
Tout à coup, elle entendit son pas lourd dans les escaliers.
Qu’allait-elle lui dire ? Et comment ?
Elle ne se sentit pas prête à l’affronter.
Prise de panique, elle se glissa sous son lit.
Comme tous les soirs, Émilia était fourbue par sa journée de travail.
Soulever une jambe, puis l’autre était un vrai supplice. Mais se reposer était impensable, Sergio arrivait dans une demi-heure.
Il réclamerait que le repas soit prêt, et comme d’habitude, pour l’amadouer, elle lui préparerait des tartines recouvertes de pâté tranché.
— Julia ? Julia ? Tu es là ? appela-t-elle, en montant lentement les marches de l’escalier.
Pas de réponse.
Pourtant, elle sentait sa présence, son odeur, son énergie. C’était quelque chose d’impalpable, mais elle savait que sa fille était de l’autre côté du mur, immobile.
Elle poussa doucement la porte de la chambre et jeta un coup d’œil circulaire. À la vue du sac plein sur le lit, elle comprit la situation. Julia n’était nulle part, mais elle entendit dans le silence de la pièce un embryon de souffle.
— Sors de là. Je n’ai pas fait le ménage sous le lit depuis une semaine.
La jeune fille s’en extirpa en esquissant un sourire.
— Maman, dis plutôt que tu n’as jamais passé l’aspirateur dessous.
— Tu pars en voyage ?
Pourquoi la questionnait-elle puisqu’elle connaissait déjà la réponse ?
Mais elle espérait tant se tromper.
Subitement tombèrent ces paroles.
— Je quitte la maison. Pas la peine de poser des questions. De toute façon, je suis pressée, on m’attend.
— Tu t’en vas ? Comme ça ? On t’attend ? Qui t’attend ?
Scotchée, elle regardait sa fille tasser ses chaussures au milieu des pulls et des soutiens-gorge.
Au risque de la casser, elle tira sur la fermeture éclair en appuyant avec la paume de la main sur les bosses proéminentes, mais le sac, rebelle, recracha tous les vêtements.
— Oh, merde ! Julia s’écria.
— Où vas-tu ? Tu ne me l’as pas encore dit.
— Je vais chez une copine. Pas la peine de demander qui c’est.
— De toute façon, j’ai deviné.
— D’accord. Tu as une idée ?
— Oui, j’ai du flair et il me trompe rarement.
— Ne dis rien à papa. Je ne veux pas qu’il sache.
— Comment je vais faire pour lui cacher la vérité ?
— Débrouille-toi ! répondit Julia, afin de mettre un terme à cette conversation.
— Si je lui explique, il comprendra, il changera. Je t’assure.
Pourquoi enjolivait-elle la réalité ? Demander à Sergio de s’améliorer, c’était un leurre. Il était gravé dans du granit et sa nature instable était immuable. Depuis toujours, il pouvait être soit poignant, soit délirant ou préoccupant, mais jamais constant, et cette bizarrerie, qui s’amplifiait avec le temps, inquiétait un peu plus chaque jour Émilia.
Souvent, et ce depuis que Julia était enfant, il soutenait que sa fille n’avait rien fait à l’école, alors qu’il aurait tant aimé qu’elle soit une bonne élève. Il rajoutait, comme si son avenir était déjà tout tracé, qu’elle ne deviendrait jamais quelqu’un. Mais plus il lui ordonnait d’être studieuse, et moins elle s’appliquait.
D’autres fois, le dimanche, il prenait la parole en plein repas pour exposer son sentiment sur la scolarité. Chercher à s’instruire ne servait à rien. Seule la technique permettait de travailler.
Comme c’était une fille et qu’elle ne savait même pas brancher une machine à café, il ne voyait pas comment elle pourrait vivre la grande vie dont elle rêvait.
— Toi non plus tu n’es pas technicien, répliquait Julia, tu es livreur de colis.
— Oui, c’est vrai, mais si on m’offre l’apéro, j’accepte, et ça c’est de l’art.
— Tu dis n’importe quoi, comme d’habitude.
Que de souvenirs fâcheux avaient jalonné leur quotidien !
— Papa ne pourra jamais rien comprendre, siffla l’adolescente.
Les yeux de la maman se gonflèrent comme deux paquets sous pression.
— Viens ! Suis-moi dans ma chambre.
Émilia ouvrit les portes en bois de l’armoire de grand-mère, tourna la petite clé rouillée et souleva une pile de sous-vêtements jaunis. Tous ces gestes la consternaient. Elle observa sa main. Elle s’agitait toute seule. Elle l’attrapa avec sa deuxième main, et tenta en vain de les calmer l’une et l’autre. Était-ce encore un moyen que son corps avait trouvé pour retarder l’instant fatal ?
Elle plongea son regard dans celui de sa fille, dont les yeux étaient scintillants d’excitation.
— Je ne veux pas que tu partes, mais comme tu es majeure, tu es libre.
— Oui. J’ai envie de bouger, ça tombe bien, et le soir, je serai enfin tranquille pour écrire, lire ou sortir.
— Tu as de l’imagination. Peut-être deviendras-tu écrivaine un jour.
— Avant de me lancer, je voudrais voyager.
La mère lui tendit des billets et attendit les yeux fermés qu’elle les lui prenne dans le creux de la main.
— Ne te fais pas de souci, je te donnerai souvent de mes nouvelles.
— J’ai quelque chose d’autre à t’offrir.
Elle sortit un anneau d’un écrin fané et le montra à sa fille.
— Essaie-le ! Il en or. Il est beau, hein ?
— Que veux-tu que je fasse de ça à mon âge ?
— Il aurait un certain pouvoir. Tu dois y faire très attention. Ne surtout pas le perdre ou te le faire voler. Il a été donné à ma mère qui me l’a remis. Un étrange mystère entoure son arrivée dans la famille. Peut-être est-ce un présent d’une arrière-grand-mère.
Intriguée par ces paroles, la jeune fille l’enfila sur son majeur. Zut, il était un peu trop large.
— Il me va bien. Tu as vu comme il brille quand il est sur mon doigt ? Mais c’est quoi ce pouvoir dont tu parles ?
— Je ne le connais pas vraiment. Je ne l’ai jamais porté. On m’a dit qu’il devait être rechargé.
— Rechargé ? Ça veut dire quoi ?
Sans attendre les explications de sa mère, elle l’admira encore un peu, puis l’ôta et le rangea dans une petite poche à l’intérieur de son sac à main.
— Tu en fais bien des cachotteries. C’est un peu étrange tout ça.
— Mais non, c’est un joli cadeau qui pourra t’aider dans beaucoup de circonstances. Mais revenons aux choses sérieuses. Dis-moi ! Tu vas chez Audrey ?
Sa voix, affaiblie, ne franchit pas la porte. Sa fille enjambait déjà le portail, avec son jean troué et son grand pull bleu marine. Ses cheveux longs et bruns voltigeaient. Sa silhouette élancée s’enfuyait. Ce fut la dernière image de Julia ce jour-là.
Courir derrière elle ? Elle y pensa, mais ne bougea pas. Son visage collé à la fenêtre, elle la suivit des yeux jusqu’à ce qu’elle disparaisse.
Comment pouvait-elle oublier ses mimiques, ses pleurs, ses rires, son tempérament bouillonnant ?
Régulièrement, et cela depuis qu’elle avait seize ans, sa fille la prévenait qu’elle s’émanciperait à sa majorité. Eh bien ! Son vœu se réalisait.
Mais était-elle prête à affronter la vie ?
Leurs conversations lui manqueraient, c’était certain. Pourtant, elles se terminaient souvent en dispute. Elles étaient si différentes. La plus âgée préférait être chez elle, se balader, contempler la nature, la ressentir. Tandis que l’autre, à l’inverse, désirait voyager, connaître des cultures dissemblables, avoir beaucoup d’amis dans plein de pays, et des projets dans la tête. Totalement convaincue par la légitimité de ses opinions, Julia affirmait toujours haut et fort qu’à son âge, elle devait vivre à fond et commencer rapidement.
Elle accusait sa mère de ne pas avoir d’ambition, avec un quotidien sans intérêt, un travail répétitif et des week-ends insignifiants passés à se reposer ou à marcher dans la nature.
— Tu ne connais pas tout de ma vie et de mes passions, se défendait Émilia, mais tu as raison sur un point, j’ai souvent besoin de m’isoler.
Son statut d’épouse et de mère semblait banal aux yeux de sa famille, c’était vrai, mais elle cachait aux yeux de tous des secrets qui éclateraient au grand jour lorsque le moment viendrait.
— Toi et ta solitude, répliquait Julia, moqueuse.
— Dans peu de temps, quand tu seras prête à m’écouter, nous aurons une conversation toutes les deux et tu sauras qui je suis réellement.
Maintenant, comment allait-elle relater le départ de Julia à son mari ? Cela s’avérait une tâche délicate. Il ne serait pas attentif, ou bien il le serait, mais s’enfermerait dans un de ses longs silences. Autre option, il se lancerait à sa recherche dans la rue en vociférant contre elle et contre la jeunesse en général. Elle devrait improviser, sinon le choc serait trop violent. Bon ! Elle allait réfléchir à tout cela.
Elle sortit un miroir de poche de son sac, essuya ses yeux boursouflés avec le revers de sa main, se moucha discrètement et retoucha sa coiffure. Grâce à ce rituel, elle espérait redonner un peu de volume à ses cheveux longs souvent attachés en chignon. Elle se poudra le nez, tenta de maquiller ses paupières et observa le résultat.
Catastrophique !
Elles n’étaient plus que des peaux ramollies.
Mais Sergio ne s’apercevrait de rien.
Il ne la regarderait pas.
Le bruit, pourtant habituel du gravier sous les roues de la voiture de son mari, la fit sursauter. Il était dix-neuf heures trente, il avait trois minutes d’avance. Après avoir ouvert le portail et l’avoir fermé à clé, elle le vit inspecter les alentours de son œil toujours aux aguets. Ces gestes quotidiens l’apaisaient, lui disait-il pour se justifier.
D’un coup, il poussa la porte. Il était devant elle avec son bleu de travail jauni et son pull gris délavé et déformé sur son ventre rebondi.
Ses journées étaient rudes. Il avait beaucoup de colis à livrer, des paquets volumineux et de plus en plus lourds, se plaignait-il tous les soirs. Il se demandait toujours ce que les gens pouvaient mettre dedans pour qu’ils pèsent autant. Ce travail lui cassait le dos, gémissait-il tout le temps.
Il s’approcha d’elle, lui lança un regard fatigué, et déposa un baiser rapide sur sa joue. Mais elle nota une petite différence dans l’aspect de son visage. Il souriait.
Elle raisonna. Il y avait eu dans sa journée un événement agréable, c’était certain. Elle allait le questionner, elle en saurait plus.
— Bonne journée ?
— Ordinaire, il répondit avec une lassitude feinte. Ah si ! On a fêté un anniversaire.
— C’était l’anniversaire de Marcel ?
— Oui, de Marcel, le livreur à la grosse barbe. Mais comment as-tu fait pour trouver ?
— Oh ! Comme ça. J’ai prononcé son nom au hasard.
L’attention d’Émilia était retombée. Marcel, petit homme grassouillet, était un livreur dévoué et travailleur, mais sa grossièreté lui déplaisait au plus haut point.
— Vous avez dû bien rire.
— Oui, j’ai surtout dansé. Ils ont fait venir des femmes et branché de la musique.
— Tu as dansé, toi qui ne veux jamais m’accompagner au bal ?
— Dis donc, le repas est prêt ? J’ai faim.
De suite, elle se leva et déposa deux assiettes, deux verres et deux serviettes sur la table de la cuisine. Il attendait assis. Il observait ses gestes, pourtant, il ne remarqua rien, ni le tremblement qui l’agitait ni sa faible voix.
Tout de même, il s’aperçut qu’il manquait une assiette.
— Tu ne manges pas ce soir ?
— Ce n’est pas moi qui ne mange pas ce soir. C’est ta fille.
— Elle n’est pas là ?
Il sortit de la cuisine et l’appela d’un ton énergique.
— Elle n’est pas ici. Elle est avec une copine.
— Quoi ? Comment ? Elle est encore avec une copine ? Elle n’est plus jamais à la maison.
— Tu exagères, comme d’habitude.
— Elle ne vient plus que pour bouffer et donner son linge sale et toi, tu le laves bien sûr.
Que pouvait-elle répliquer, toute prostrée qu’elle était dans son coin de cuisine ?
— Elle est partie quatre jours avec une copine.
— C’est qui ces gens ?
— Ils lui ont proposé de l’emmener dans leur maison à la mer. C’est bien pour elle.
— Réponds !
— Les parents de Marie. Elle était contente de changer d’air et de partir avec sa copine.
— Ah oui, bien sûr ! Si elle est allée à la mer, elle est excusée !
— Je t’adore.
— Mais ce n’est pas comme ça qu’elle cherchera du travail. On ne fera jamais rien d’elle.
Émilia remplit les assiettes et s’assit. Sergio dévorait toutes les tranches de saucisson qu’elle lui avait coupées et le ragoût aux haricots de la veille. Elle ne put que grignoter, son estomac était noué.
— Pourquoi tu ne manges pas ?
— Oh ! Je n’ai pas très faim et je recommence mon régime.
— Ah ! Ces femmes, toujours au régime, se moqua-t-il.
Le repas terminé, elle desservit la table tandis qu’il allumait le téléviseur et se laissait tomber dans le fauteuil vert défraîchi du salon.
Julia courut derrière un bus. Les portes, refermées très vite sur elle, emprisonnèrent quelques mèches de ses longs cheveux laissés au vent.
— Enc ! jura-t-elle à l’attention du chauffeur étourdi.
Elle s’assit sur une banquette vide, la seule.
Deux jeunes banlieusards se mirent d’emblée à siffler et à rire, mais d’une œillade haineuse, elle parvint à les maîtriser. Sa beauté juvénile et son allure désinvolte attiraient les regards masculins, mais elle n’en retirait aucun plaisir. À peine en était-elle flattée.
Elle ferma les yeux et aussitôt l’image de sa mère apparut. Elle les rouvrit, décidée à ne pas se laisser envahir par la nostalgie, et jeta un coup d’œil à sa montre. Elle arriverait à l’heure.
Audrey lui avait bien précisé qu’elle serait chez elle à partir de vingt heures. Elle se cala dans son siège et s’assoupit jusqu’au terminus de la ligne. Trente minutes après, elle était aux portes de Paris. Elle devait prendre encore deux métros et marcher dix minutes, et elle serait chez son amie.
Une heure plus tard, d’un pas alerte malgré son gros sac, elle traversait l’avenue qui conduisait à la ruelle dans laquelle Audrey louait un minuscule studio. Quelques mois auparavant, sa copine lui avait proposé l’hospitalité. Elle était seule, et son une pièce, comme elle disait, était assez grand pour elles deux.
Si Julia était d’accord, elles partageraient le loyer et tous les frais.
— Je n’ai pas de boulot et pas un rond. Laisse tomber ! Ce n’est pas possible, lui avait répondu Julia, perplexe face à cette invitation surprise.
S’apercevant qu’elle hésitait, Audrey avait surenchéri qu’elle pourrait la rembourser plus tard, quand elle aurait un travail.
— On va bien s’éclater ensemble. Crois-moi, tu seras mieux que chez tes vieux.
— OK, mais tu me jures qu’on tiendra des comptes. D’accord ?
Audrey avait fini de la convaincre en concluant que son salaire de coiffeuse était suffisant pour elles deux, et qu’elles ne devaient pas se tracasser pour des histoires d’argent.
Pour Julia, être à la charge d’Audrey ne lui conviendrait pas, mais c’était ça ou entendre encore son père divaguer, dérailler, s’énerver, radoter ou se plaindre de tout, et surtout de rien.
Elles avaient décidé du jour et de l’heure de son arrivée.
Une boulangerie aux brioches tentantes et aux odeurs appétissantes lui donna envie de s’acheter un croissant au chocolat.
Elle le dévorait lorsqu’elle aperçut l’immeuble à sept étages d’Audrey. C’était le type d’édifice vétuste qui était souvent rasé pour être remplacé par des constructions de haut standing. Son amie occupait le studio du septième, celui juste sous les toits. Elle pénétra dans le hall d’entrée et monta doucement les marches étroites du bâtiment sans ascenseur. La sangle de son sac lui cisaillait la peau sous son chemisier. Elle sonna et attendit un petit moment dans la pénombre glaciale.
La porte s’ouvrit sur le sourire d’Audrey, ce qui réconforta Julia.
— Entre, dit-elle, en s’effaçant pour la laisser passer.
Haletante, Julia posa son sac. Monter ses sept étages lui avait coupé le souffle.
Elle ne connaissait pas l’appartement. Il était coquet et douillet avec sa moquette bleu pâle qui recouvrait l’ensemble du sol de l’unique pièce, mais il était exigu et ne possédait qu’un seul lavabo pour la cuisine et le coin toilette.
Audrey, qui s’était allongée sur le lit, invita son amie à l’imiter. En deux enjambées, Julia pouvait la rejoindre, mais elle ne bougea pas.
— Je dors où ?
— Là, avec moi. Il n’y a que ce lit. Ça te dérange ?
Silence. La réponse se faisait attendre.
— Tu as faim ? J’ai cuisiné des pâtes au beurre.
Elles s’installèrent autour de la table pliante en formica et se jetèrent avec voracité sur l’unique plat. Tout à coup, Audrey lui demanda comment ça s’était passé avec ses parents.
Julia pouvait-elle lui raconter l’air morose de sa mère, l’argent, la bague, les soupirs et les mots prononcés ?
Non certainement pas. C’était trop personnel.
— Ma mère s’attendait à me voir décamper. Elle n’a pas trop essayé de me retenir.
Le visage d’Audrey s’assombrit.
— Moi, la mienne, elle était contente quand j’ai déguerpi, et mon père n’en avait rien à faire de moi. Il s’était barré quand j’étais petite.
Devant l’air ahuri de sa copine, elle reprit :
— Heureusement que j’avais mon diplôme de coiffure en poche et que j’ai trouvé un boulot rapidement. Et ton père, comment a-t-il réagi ?
Julia eut quelques scrupules à lui avouer qu’elle ne l’avait pas attendu. Audrey ne connaissait rien de sa vie de famille, elle ne pouvait pas comprendre.
Mais elle admettait que son père, aussi versatile qu’il pouvait l’être, l’aimait certainement.
— Je ne l’ai pas vu.
La casserole des pâtes était vide et leur assiette également, le repas était terminé. Julia ne désirait pas s’étendre sur son cas.
— Comment ça va à ton travail ?
Le salon de coiffure dans lequel Audrey exerçait était son plus gros tourment et son sujet de conversation favori.
Depuis que la jeune provinciale avait trouvé cet emploi de coiffeuse débutante dans un petit salon parisien, elle tenait toujours le même discours. À chaque fois, avec de la colère contenue dans la voix, elle relatait tous les événements de sa journée et surtout ses mauvais rapports avec sa patronne.
— Quoi que je fasse, elle n’est jamais contente. Pourtant, elle me donne à faire toute la merde : balayer, ramasser les cheveux, frotter les miroirs, laver les têtes, appliquer les couleurs. Elle ne m’a jamais permis de faire une coupe ou une mise en plis. Je finis par croire que je fais mal mon boulot, mais au fond de moi, je sais que je travaille bien. Les clientes me laissent souvent des pourboires.
— Cherche un autre salon.
— Oui, j’y pense, répondit la coiffeuse, avec une lassitude évidente dans la voix.
Un moment de silence s’installa entre les deux jeunes filles. Durant un instant, elles n’entendi-rent plus que le tic-tac de la pendule accrochée au mur au-dessus d’elles. Soudain, Audrey eut une idée. Pour fêter l’arrivée de Julia, elles pourraient sortir.
La jolie brune accepta tout de suite, ravie d’aller danser et de trouver un excellent dérivatif aux divers sentiments de culpabilité ou de fierté que son départ du giron familial lui avait procurés.
— Je vais me laver et me changer.
— Moi aussi.
Elles se déshabillèrent et coururent se réfugier dans la cabine de la douche. Elles s’observèrent un moment puis éclatèrent de rire. C’était la première fois qu’elles se voyaient nues.
— Si tu avais les cheveux plus longs et plus foncés, on nous confondrait presque de dos, constata Julia.
— Ouais, on fait la même taille toutes les deux. Tu es drôlement bien fichue, en tout cas.
Elles se savonnaient et se séchaient mutuellement, tout en gloussant, quand la jeune invitée remarqua un dessin sur l’épaule droite de son amie.
— Tu t’es fait tatouer ?
— Oui, un aigle. C’est le symbole de la liberté, m’a dit le tatoueur, alors ça m’a plu.
— Tiens, je te fais un bisou dessus. Comme ça, tu seras toujours une femme libre.
Elle pencha son visage, tendit ses lèvres et les colla sur la peau humide d’Audrey. C’était étrange cette sensation.
Jamais elle n’aurait cru que de déposer un petit baiser sur l’épaule de son amie l’exciterait.
Toutes les deux habillées légèrement malgré cette soirée glaciale de début février, elles verrouillèrent la porte du studio, descendirent les étages en deux minutes et sortirent.
Quelques minutes auparavant, Julia avait déposé ses sous-vêtements sur une étagère qu’Audrey avait laissée à sa disposition. Trop étroite, elle n’avait pas pu y poser ses pulls. Ils devaient donc rester dans son sac. Et son sac, où l’avait-elle rangé ? Sous le lit. Voilà, en l’écrasant, elle avait pu le pousser dessous d’un coup de pied, et le tour avait été joué.
La bague, que pouvait-elle en faire ? s’était-elle demandé, embarrassée. La porter ou la cacher entre ses strings et ses nuisettes ?
Elle se remémorait souvent les paroles de sa mère : cette bague a un pouvoir, elle est rechargée, elle peut te rendre des services, mets-la sur ton doigt, tu découvriras tes nouveaux talents.
Le joyau était toujours au fond de la petite poche de son sac à main. Flamboyant, il l’illuminait dans sa totalité. Elle ne pouvait pas le laisser à cet endroit et pourtant le toucher l’effrayait. Alors, en fermant les yeux et en serrant les dents, elle l’avait saisi du bout des ongles. À sa grande stupéfaction, et bien qu’elle se soit attendue à un événement inhabituel, il ne s’était rien produit. Sa mère lui avait fait une blague, c’était certain.
Elle avait déposé la bague entre deux strings et avait poussé la porte du placard.
— Tu viens, lui avait demandé Audrey ? Je suis prête. Et toi ?
Pourquoi ne la testerait-elle pas ? Après tout, les bijoux sont faits pour être portés, avait-elle pensé, en la sortant de son étui, avec l’intention de l’enfiler sur son majeur.
