Le bonheur c’est simple comme le chemin - Alain Denis - E-Book

Le bonheur c’est simple comme le chemin E-Book

Alain Denis

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Beschreibung

L’auteur a grandi dans la cité. Il a connu la délinquance et la drogue. Un jour, après avoir saccagé une école, il doit rentrer chez lui a pied, de nuit. Ces douze kilomètres vont changer sa vie. Il ressent un bonheur tout nouveau et découvre le plaisir de la marche solitaire qui ne le quittera plus. Il commence par se déplacer à des évènements musicaux dans sa région, puis petit à petit, l’appel de la route deviendra plus fort. Malgré une vie frénétique (études, prison, monde du travail), l’auteur a soif de cet « autre chose » qu’il a gouté lors de ses marches solitaires. A 40 ans, il quitte tout et effectue divers pèlerinages qui, s’ils l’éloigneront de l’effervescence du monde, le rapprocheront de Dieu et lui feront faire un voyage intérieur qu’il partage dans ces pages.


À PROPOS DE L'AUTEUR


Né en 1965, Alain Denis a grandi dans une cité avec ses quatre frères et sœurs. Sa « première vie » se déroule dans la délinquance. Sa « seconde vie » , dans le monde du travail, le laisse dans la désillusion. Désabusé, il quitte tout et part découvrir le monde. Commence alors sa « troisième vie », à 40 ans, d’abord sur le chemin de Compostelle, puis sur les routes du monde entier. Sa rencontre avec luimême et avec Dieu sera son moteur pour continuer ses marches et pèlerinages. Plus qu’un récit de voyages, l’auteur nous entraîne avec lui sur son chemin interieur

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Seitenzahl: 322

Veröffentlichungsjahr: 2022

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LE BONHEUR

C’EST SIMPLE

COMME LE CHEMIN

© Les unpertinents, 2021.

Tous droits réservés.

Alain Denis

Le bonheur c’est simple

comme le chemin

les unpertinents

Introduction

Ce récit relate les différents pèlerinages que j’ai réalisés entre 2005 et 2018.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, j’ai commencé par retracer les évènements qui sont survenus entre la fin de mon adolescence et le début de ma vie de jeune adulte.

Vous serez sans doute choqué par ces souvenirs qui mettent en lumière des années où je me suis comporté comme un voyou. Ces épreuves ont forgé mon caractère et sont probablement à l’origine du pèlerin que je suis devenu.

M-A. L.

S’il fallait, me demandez-vous, remonter à ma toute première expérience au cours de laquelle je suis seul à marcher sur la route ? Comment voulez-vous donc que je l’oublie ? Je m’y vois comme si c’était hier. J’ai alors quatorze ans. Une fête est organisée près de chez moi. Elle finit mal. Direction l’école que tout le monde va saccager, cambrioler et pratiquement détruire ! Moi, je rentre à pied. Et là, c’est étrange. J’ai une douzaine de kilomètres à faire pour revenir à la maison. Vous voyez ? Je m’en souviens encore ! Des voitures s’arrêtent et les conducteurs me proposent un siège pour m’éviter cette marche. Eh bien non : je ne veux pas. Passez votre chemin ! Je ne sais pas pourquoi je leur renvoie à la figure leur bienveillance. L’orgueil ? Peut-être. Toujours est-il que c’est à pied que je rentre alors.

Et c’est à cet instant précis de ma vie, tandis que mes pas font l’expérience en pleine nuit de l’asphalte, que je commence à ressentir le bonheur que j’éprouve en randonnée. Une ligne droite sur douze bornes d’une route de campagne. Personne. Je carbure. Il fait beau ce jour-là. C’est l’été. La nuit est étoilée. Moi qui suis poisson, me voilà donc parfaitement dans ma bulle. Et je me dis que c’est là que je peux être tranquille, que ce n’est pas le seul fait de marcher qui me procure ce bonheur, non, mais d’être solitaire sur cette route. J’ai alors le sentiment de fuir tout ce qui me rappelle l’homme. Car à cette époque déjà, je ne crois pas en l’être humain dont je sais qu’il n’existe que rarement sans carapace, qu’il suffit de gratter un peu le vernis pour découvrir bien vite : soit qu’il n’y a tout simplement rien derrière, soit qu’il n’y a pas ce que l’apparence d’une présence pouvait promettre. Alors à choisir entre avoir ou non un rapport avec mes semblables, j’opte de ne pas en avoir. Voilà tout. Inutile de vous dire qu’à la fin de cette première grande promenade de ma vie, je suis, en arrivant chez moi, littéralement tombé amoureux de mon lit ! Je ne le quitterai pas de la sainte journée.

Mais laissez-moi donc revenir sur un point. Je vous ai confié que la randonnée a été dans un premier temps motivée par la seule volonté de fuir les hommes. Ce n’est pas si vrai. Et je n’entends pas réduire la marche à une échappatoire. Non, il n’y a pas que cela. L’excursion, c’est aussi un plaisir. Car s’il y a bien une chose dont je me souviens à l’occasion de cette première expérience, c’est que j’ai pris mon pied. Oui, c’est cela : en une parole et sans jeu de mots. La marche, c’est extra !

Puis avec la maturité, j’ai ajouté un outil à ce simple moyen de transport, le pouce. L’ancien maire de Tours avait décidé de bannir les concerts. Les salles où certains avaient été organisés étaient mal insonorisées, certains habitants s’étaient plaints auprès de l’hôtel de ville. Voyant se profiler les scrutins, l’élu n’avait pas voulu prendre de risque : finies, les soirées musicales dans la préfecture d’Indre-et-Loire !

J’ai vite aimé me déplacer ainsi en auto-stop. Au concert proprement dit, pendant lequel j’avais le sentiment que ma vie faisait une pause, qu’il pouvait alors se passer mille et une choses, une rencontre possible. Cet évènement musical deviendra peu à peu le prétexte à vivre ces parenthèses nomades. Certes pas encore la grande aventure. Mais à nouveau, il faut bien un début à tout. Être à pied, le plus simplement du monde, et me balader ainsi fut pour moi une découverte délicieuse. J’adorais ça. J’ai vite senti que cela n’était rien de moins que les meilleurs moments de mon existence.

Tous mes voyages, concerts, vacances se sont systématiquement réalisés en stop depuis toujours. L’aller c’est cool, mais il faut revenir. D’abord, c’est la nuit, il pleut (obligé !) Et tu te demandes ce que tu fiches ici, et défoncé en plus ! Sauvé ! Tu as le son dans les oreilles. Tu délires à fond, la musique sous l’ondée t’emmène la tête. Tu tends le pouce, c’est automatique quand tu vois deux phares. Merde ! il s’arrête, il te casse ton voyage mental. Tu montes et il fait chaud, tu es bien, tu parles avec le conducteur pendant une heure, une heure et demie tu es bien, et puis d’un coup il te balance : « Dans 5 kilomètres, on va se quitter » tu descends et, il pleut, t’avais complètement oublié, ça craint, il fait froid en plus. Tu réfléchis et tu te dis : voyons, avant, je délirais et une voiture s’immobilise, donc tu repars dans ton imagination et elle ne vient pas, les mauvaises pensées surgissent : lever le pouce pour voyager c’est nul, c’est pourri. Si j’avais un boulot, j’aurais une auto et je ne serais pas là ! Ouf en voilà un, il stoppe, ce n’est que pour dix bornes seulement, c’est toujours bon à prendre, mais ça passe vite. Il te laisse ici et tu as les boules parce que tu connais la mélodie : il pleut, il fait froid et tu en veux à la terre entière et, alors que physiquement et mentalement c’est la fin, il s’arrête, tu crois rêver, et en fin de compte il me dépose dans ma ville, c’est cool ! Je marche sous le ciel qui pleure, le walkman ras le bol, mais la musique fait passer le temps, fait oublier l’averse, la même depuis le début. Je suis chez moi. J’entre, c’est allumé, ma maman prend son petit déjeuner.

– Tu arrives d’où, tu as vu l’heure qu’il est ?

– Ça va, je suis là.

Ta mère est rassurée, mais jamais elle ne saura comment tu as galéré pour rentrer. OK, tu vas te coucher, bonne nuit !

L’évènement déclencheur

J’étais au cinéma avec mes deux copains, Yannick et Philippe. Le premier, c’était celui avec qui je jouais au foot, celui avec qui je refaisais le monde chaque jour en bas de la tour où nous habitions. Le second Philippe, celui qui aurait dû être mon compagnon, probablement le seul, celui envers qui j’avais mis mes espérances pour cette relation qui s’appelle l’amitié. Auparavant, nous avions pris part à un temps fort. Ce week-end-là, nous nous retrouvions entre jeunes de la paroisse, nous parlions de Dieu, de la foi chrétienne. Ce rendez-vous était dirigé par cinq prêtres, et accompagné par des adultes qui aidaient. Pendant une pause, Philippe me demanda de participer à un simple sketch. Il y racontait une histoire tandis que j’étais allongé sur un banc. Je devais, régulièrement, me lever, tel un zombie, et crier un mot que j’ai oublié depuis. Et lui, à un instant précis, sans m’avoir alerté, me lança un verre d’eau au visage en hurlant : « Quand on est mort, on la ferme ! » J’étais humilié ! Il se trouve que c’était inclus dans le scénario du sketch, mais Philippe ne me l’avait pas dit, et ne m’avait pas prévenu. C’était un véritable drame. À l’heure où l’on approche de l’adolescence, on a besoin d’écarter ses ailes, d’exister, on a la fierté à fleur de peau. Le public devait penser que nous nous étions accordés au préalable. Ce qui m’a heurté, c’est qu’il n’ait pas pris soin de m’en parler avant. Alors, pendant ce documentaire, Yannick, qui n’était venu ici que pour déconner, mettait un beau bazar dans le cinéma. Aussi, après le film, c’est avec Yannick que je suis parti, laissant Philippe seul dans la salle obscure. Direction les magasins. À cet instant, je ne savais pas encore qu’il volait. C’est à cette occasion que je l’ai appris. Lui avait déjà commencé à dérober de l’argent, du matériel, des choses importantes en somme. Ça m’avait tout de suite plu. Avec le temps, on dévalisait régulièrement et de mieux en mieux. On raflait alors tout ce dont on avait besoin : blouson, pantalon, chaussures. C’était tellement facile ! Plus c’était gros, plus ça passait. Lorsque je chapardais un écran de diapositive, je le mettais sur l’épaule et je m’en allais : aussi simple que ça : dans un magasin, quand on voit quelqu’un avec un objet énorme, on ne se dit pas qu’il est en train de le voler, mais plutôt qu’il vient de l’acheter.

Malgré tout ça, à dix-sept ans, je me retrouve diplômé d’un BEP et d’un CAP de chaudronnier. Je commence à travailler. Je suis alors avec une fille de toute beauté : Isabelle, une Kabyle. C’est la seule femme que j’ai aimée. Elle a un corps magnifique, une anatomie de rêve. Pendant deux ans et demi je reste tout le temps avec elle. On apprend tout ensemble, y compris sexuellement. Elle avait un visage d’ange. Elle a un an de moins que moi. Un week-end, alors que je suis avec elle, elle a envie de noix. Je monte dans l’arbre, et la branche se brise. Aussitôt, je réagis dans la seconde et je me retourne avec mes réflexes de pratiquant d’arts martiaux, afin de tomber sans me faire mal, si ce n’est que je mets tout mon poids sur le poignet. Résultat : articulation cassée et 45 jours d’arrêt. L’inspection du travail m’informe alors qu’on ne renouvellera pas ma permission de manipuler des machines dangereuses. Par conséquent, je me retrouve sans emploi. Mon accident a eu lieu en août, 6 mois avant ma majorité (je suis né en février), je dois donc patienter ce laps de temps avant de pouvoir à nouveau exercer une activité. Je touche le chômage et j’ai de l’argent, mais je tourne en rond comme un lion en cage. C’est alors que je revois mon copain Yannick. On se côtoie de plus en plus. On reprend le vol.

Ce fameux été 1982

Beaucoup d’évènements se sont déroulés pendant les beaux jours, et plus particulièrement en juillet. En seulement trois semaines, ma vie bascule : Je fais l’expérience de mes premiers rapports sexuels, je tombe amoureux ; je découvre les stupéfiants, je veux tout essayer, trop vite, sans connaissance, comme la fume, le LSD : les têtes de Dingo le chien1. En même temps, j’apprends que mon père n’est pas mon géniteur, et pour couronner le tout, je me fais violer. C’est Hiroshima dans mon esprit. Quand on n’a que dix-sept ans, il est impossible d’enregistrer, d’analyser, de comprendre tout ce qui se passe. Bref, je décide de fuir, et je me retrouve dans le trou des Halles à Paris2. Chaque jour, je vais à la gare d’Austerlitz, il y a un relais qui vend des périodiques, dont quelques exemplaires du quotidien de Tours. C’est là que j’y vois un appel à témoin me concernant, puisque j’ai fugué et que je suis mineur. Il y a même une photo.

Je finis par rentrer mais cette fugue, ce sable mouvant de la fatalité m’a aspiré et m’a régurgité sur le tapis roulant de l’existence que l’on brûle par les deux bouts. Maintenant que j’ai mis le pied dans l’engrenage, ce sera violent. Pas explosif en termes d’actes physiques, mais dans chacun des instants de ma vie que je suis en train de consumer par les deux bouts.

1 Pour vendre cette drogue, les dealers badigeonnent avec un pinceau des feuilles où sont rangées, comme une planche de timbres, des têtes de Dingo, des étoiles rouges, etc. Il suffit ensuite de prendre une paire de ciseaux.

2 Après le déménagement des halles à Rungis, un immense trou subsiste et il est décidé de construire un centre commercial qui sera jumelé avec une station de métro, ce vaste complexe est encore à ce jour un des plus grands au monde. Cette année-là, tous les travaux ne sont pas terminés, et toute la zone se retrouve dans le forum des halles, au niveau le plus bas. La vie dans cet endroit est remarquablement bien décrite par Daniel Balavoine dans la chanson qu’il a interprétée pour la comédie musicale Starmania.

Première détention en 1985

J’accompagne Yannick qui a décidé de décrocher de l’héroïne. Nous partons à trois dans le sud de la France. Il y a aussi avec nous Jean-Marc, il a le permis, c’est lui qui conduit. Nous passons ainsi des vacances à faible coût près de Nîmes, du côté du pont du Gard. Mais Yannick est en manque. Il ne tient pas en place et a besoin de sa dose. Nous décidons donc d’aller visiter Monaco. Direction l’hôpital. Il sait où trouver les médicaments qui sont inscrits au tableau B3 dans la salle de soins réservée aux infirmières. Je l’attends dans la voiture. Le forfait accompli nous partons mais on se fait arrêter cinquante mètres plus loin à un carrefour à cause des caméras disposées un peu partout. Cette cité-État n’est qu’une grande banque. À ce moment-là, Yannick m’avoue qu’il est armé et me demande de dire qu’elle est à moi afin d’alléger sa peine étant donné qu’il va prendre cher pour le vol des remèdes chimiques. Il me confie que c’est un simple pistolet de cowboy. Dans la précipitation j’accepte, sans me rendre compte qu’il s’agit d’un vrai engin de mort, même si ce revolver ressemble à un colt de western. J’essaie d’expliquer aux autorités que j’ai récupéré cet engin dans une ferme. Rien n’y fait. Je suis condamné en comparution immédiate à trois mois de prison ferme tandis que la police ne dit rien sur le vol dans la salle de soins de l’hôpital, se contentant de mentionner le port de cette mécanique qui sert à tuer. Yannick a disparu des dépositions ! La ville ne garde pas les détenus et je suis transféré à Nice.

Entre-temps, pendant que je purge ma peine, l’administration judiciaire me propose de monter à Orléans ; j’accepte, cela me baladera. Je suis convoqué pour un procès en appel pour un coup de couteau que j’avais reçu en 1984. J’avais éclaté le videur d’un cinéma à Tours en le frappant violemment dans le dos avec une chaîne. C’était une tentative de meurtre faite par un homme que j’avais, il faut le dire, au préalable bien fracassé. Il m’avait donc rendu la politesse. Son attaque avait été portée un peu au-dessus du cœur. La pointe de la lame s’était piquée sur l’os d’une de mes côtes et le couteau avait dévié vers le haut. S’il était descendu… Ce jour-là, je vis défiler ma vie. Nettement, je distinguais une image fixe de mon existence, je me concentrais sur cette image mentale, j’essayais de repérer tous les détails. Dès que la scène était claire, précise, ça passait immédiatement à une autre, et tout cela se déroulait à une rapidité étonnante ! Puis un cardiologue qui passait dans cette rue, m’allongea et me sauva. Au fond de moi-même je me dis de ne pas me laisser happer par cette chaleur qui m’envahissait, de ne pas m’endormir, que cela n’était rien et que je m’en sortirais. Ce jour-là, ce fut juste…

Après ces trois mois de détention Isabelle me quitte, déjà qu’elle avait eu beaucoup de mal à accepter de fréquenter un délinquant, mais si en plus la personne réside une partie de son temps en maison d’arrêt, la relation ne peut pas durer.

J’ai mis au point une manière de gagner de l’argent sans trop de risques. Système D oblige, je trouve le moyen de traverser sans trop de danger la frontière de l’Andorre, ce confetti coincé entre la France et l’Espagne. L’autocar démarrait à 15 h 15 de la grande ville espagnole de ce petit pays, Andorra la Vella, et devait arriver coûte que coûte avant 17 h 15 à L’Hospitalet-près-l’Andorre, première gare ferroviaire française. J’avais même rigolé une fois tandis que le transport en commun était escorté par les motards pour se faufiler à travers les bouchons et le poste douanier du Pas-de-la-Case. Alors deux trois fois l’an, je pars en stop jusqu’à la principauté et je ramène de l’absinthe. Cet alcool est très prisé, et la bouteille achetée à pas cher est revendue avec un énorme bénéfice par mes soins. Étant le seul à avoir le marché, c’est une affaire qui roule. Malheureusement, il y a toujours un mais, et celui-ci apparaît à la gare de Tours, où deux lascars essaient d’en récupérer sans payer et c’est le hic. En définitive, ils m’en cassent deux et se retrouvent tous les deux à l’hôpital. Le premier avec quelques bleus, mais pour le deuxième, des clochards ayant élu domicile dans le hall m’ont pratiquement juré qu’une partie de la bouteille que j’ai brisée sur la tête de l’un d’entre eux lui est finalement entrée dans les tripes et qu’il a succombé à ses blessures. Alors je prends contact avec Isabelle, elle travaille à l’accueil de l’hôpital, et elle m’informe que le goulot a effectivement pénétré dans ses entrailles, mais qu’il s’en est tiré avec un bon paquet de points de suture. J’apprends par la même qu’Isabelle sort avec un autre gus. Cette nouvelle me fait plus d’effet que ce presque homicide. Je suis délinquant, j’ai fait de la prison, j’ai fait le con, je paie.

En 1982, je me suis retrouvé à zoner dans le trou des halles à Paris. Là, j’ai rencontré un gars au bout du rouleau. Sans me connaître, il me confia :

– Tu vois, aujourd’hui j’ai rendez-vous avec ma meuf, mais elle ne viendra pas, elle ne viendra plus. J’ai vraiment les boules, cela faisait si longtemps qu’on était ensemble. Tu ne peux pas savoir ce que l’on ressent.

Eh bien il m’a fallu attendre cinq ans pour l’apprendre, je n’ai que vingt-deux ans et je pense que je ne tomberai plus dans le piège de l’amour.

Durant l’hiver 1986, je pars de Tours en stop en direction de Montpellier, je me branche avec un Suisse, on programme un cambriolage, et comme nous sommes des mauvais, le propriétaire du magasin nous entend, nous nous enfuyons, et je prends deux décharges dans les fesses ; du plomb, du 6 et du 8, ça chauffe. Je suis condamné à trois mois. C’est une récidive. Aussi les autorités décident qu’il faut me calmer. Elles révoquent tous mes sursis et c’est ainsi que je me retrouve incarcéré un peu avant Noël 86 jusqu’à la fin de l’année suivante. J’obtiens un rapprochement familial. Une fois transféré à Tours, pendant les promenades, je croise un homme qui a tué deux fois. En premier lieu, il avait supprimé sa femme en la battant à mort, dans le feu de l’action en somme, il avait été condamné à cinq ans d’emprisonnement. Il vient de retomber. Il sait qu’il allait purger une longue peine parce que quand tu commets un second meurtre, tu ne peux plus dire que tu n’es pas violent. Je côtoie donc des gars complètement barrés qui ont pris de 15 à 20 ans, comme ce gangster de Nice qui a déjà fait 13 ans pour trafic de stupéfiants. Franchement, je ne me vois pas continuer sur cette voie-là, ce n’est pas une vie. En tous les cas ce ne sera pas la mienne. Je vais jusqu’à juger ces gens-là alors que je me trouve dans la même situation qu’eux. Aussi je ne suis pas totalement détaché. En prison, tu ne parles que de ça : de délinquance, de violence.

Fin 87, je suis libéré. Cinq mois plus tard, rebelote, et je suis de nouveau incarcéré pour un autre cambriolage. C’est comme ça chez les vauriens. On replonge facilement. En effet, quand on est un voyou, on ne connaît pas l’univers du travail. On ne se voit pas bosser pour un petit chef. On a déjà mis sa propre existence en jeu. Aussi on se sent supérieur. Quelle toute-puissance j’ai à ce moment-là ! C’est une autre vie. On ne s’imagine pas faire un boulot de rien. Il n’y a que le monde de la délinquance qui m’intéresse. C’est une forme d’entrepreneuriat, à la seule différence qu’on ne cotise pas et que l’on se retrouve en prison.

Je vis de la revente du produit de mes larcins, et parmi mes meilleurs clients j’ai des patrons de commerces. Je me souviens également de ce contrat que je n’ai pas honoré : un opticien dont le concurrent direct n’est pas assuré. Il me propose de l’argent pour balancer un cocktail Molotov la nuit, dans sa boutique, afin qu’elle soit réduite en cendres, que ce soit par les flammes ou par le jet des pompiers qui détruit tout en éteignant l’incendie. C’est une manière de mettre son adversaire à la rue. À cette époque, quand il m’arrive de discuter serré avec des patrons de magasin qui me prennent de haut, je leur rappelle que mes meilleurs clients, ce sont eux. Je les connais bien, car je les croise dans le monde de la nuit.

J’aurais dû naître en 1960 afin que je puisse vivre Woodstock, la défonce (la vraie, la pure, pas coupée) ou en 1980 pour respirer l’air de mes vingt ans en l’an 2000. Je crois que je me suis trompé de génération, peut-être que c’est cette année qui veut ça, qu’est-ce que je fous là ? ! La société me rejette, même les marginaux, merde ! ça craint ! Je ne suis personne, peut-être que je suis le seul à me voir ? ! Bref, je me sens mal dans mon époque.

Maintenant, nous sommes en 1988, je viens de tomber pour une bêtise. Je suis condamné dix-sept fois en quatre ans. Parfois, je me dis que je dois être une erreur de la nature, car tous ces plans ajoutés les uns aux autres me fatiguent ; j’en ai marre. Je sors d’une semaine d’isolement pour le seul motif, comme il est écrit dans le rapport, « de m’être manifesté par des cris et des bruits divers ». Tous les taulards auraient dû aller au mitard pour la bonne raison que nous sommes le 14 juillet au soir. Mais la véritable explication c’est qu’une fois, stoned4, je prends la tête du geôlier en lui faisant croire que je venais de voir en direct sur la troisième chaîne (qui retransmettait les débats de l’Assemblée nationale) un projet de loi concernant l’administration, et que pour faire des économies, le ministre du Budget envisageait de supprimer les primes des surveillants de prison. Cette manipulation porte ses fruits, il y croit fermement. Mais quand plus tard, il rapporte ces mots à ses collègues, il est vraiment passé pour un con, un authentique ! D’où sa vengeance…

Je partage deux heures de balade contrôlée avec Yannick, mon pote de galère dans la cité où j’ai vécu, Yannick, le vrai, à jeun, Yannick qui rit. On tire sur le joint et nous délirons en promenade. Aujourd’hui 24 août, nous venons de fumer ensemble et j’ai vu son coup d’œil, il souffre parce qu’il est là pour un petit bout de temps. Quand nos regards se sont croisés, j’ai eu mal, mal pour lui.

Mauvais plan, je passe au tribunal. Au début de la séance, tout semble bien partir puis la justice comptabilise. Ils ne font que des additions en ce qui concerne les peines de prison. Me voilà bloqué jusqu’en février 1989.

En détention, on essaie de sortir, c’est logique. Le sport, l’école. J’ai choisi la seconde option. À l’époque, le maître de classe est un psychologue — je l’apprendrai des années plus tard — quand on y pense, ce n’est pas bête. Ça permet à l’administration pénitentiaire de cataloguer les prisonniers. Nous parlons ensemble et à la fin de notre conversation, il me dit :

— Alain, tu n’as rien à faire ici, ce n’est pas ton monde.

Après avoir encore discuté, il insiste pour que je voie l’assistante sociale. Je finis par accepter.

Bien plus jeune, toute ma famille pensait que j’allais devenir prêtre. Le dimanche, je participais à « des temps forts » qui étaient organisés par la paroisse. Il y avait cinq religieux, et des adultes bénévoles pour aider. Madame Poisson, l’assistante sociale, était une de ces volontaires. Évidemment, quelle n’est pas sa surprise quand elle me voit entrer dans son bureau :

— Alain, mais que fais-tu ici ?

Nous faisons le bilan, et, heureusement pour moi, avant d’avoir commencé à brûler le fil de la vie par les deux bouts, et comme je l’ai déjà dit, j’avais eu deux diplômes de chaudronnier, un CAP et un BEP. Je peux passer des tests scolaires pour évaluer mes connaissances et voilà comment je peux sortir de prison un trimestre avant la date prévue par la loi.

La formation est enseignée soit à Marseille, soit à Saint-Avold, à la frontière allemande.

Le juge d’application des peines déclare :

— Ce ne sera pas Marseille ! en plus, me dit-il, à côté de Saint-Avold, se trouve Sarreguemines, il y a un centre pénitencier, tu pourras finir les trois mois que tu dois en semi-liberté…

Peu de temps après la libération de Yannick, lors d’une promenade, je prie intérieurement Notre Seigneur : « Aide-moi à sortir, laisse-moi sortir, je vais te montrer ce que je vaux ». Je ne sais pas encore à ce moment-là que c’est une grâce, et quelle grâce ! La liberté !

Mais maintenant, j’ai du travail. La délinquance, c’est terminé. Je n’ai plus rien à prouver, à personne. J’ai vu et vécu tout ce que j’avais besoin de connaître sur la nature humaine. Je ne peux pas aller plus bas. J’étais tellement enfoncé dans les entrailles de la Terre que je n’avais que le nez qui dépassait pour me permettre de respirer.

J’ai dû me battre pour obtenir ma place pour cette formation, mais c’est fait. J’y suis. C’est donc dans l’Est de la France que je couperai mes racines — l’ivraie — de cette vie antérieure. Je décide que le changement doit être radical.

Il m’arrivera, environ toutes les trois semaines, d’effectuer 1 300 kilomètres en stop, l’aller et le retour depuis Saint-Avold jusqu’à Tours. Départ le vendredi à 12 h 30 en side-car avec un Lillois qui m’emmène à cinquante kilomètres de Paris et me laisse là, à l’embranchement de l’autoroute A1. Un peu plus loin, il y a une station-service, il est facile de demander une place puisque le véhicule est arrêté. Puis la traversée de Paris jusqu’à la porte d’Orléans, à l’entrée du périphérique, probablement le seul endroit en France où l’on fait de l’auto-stop du côté gauche. Tout ce qui sort de la capitale en roulant direction du sud-ouest rejoint la bretelle à cet endroit. J’arrive à Tours le soir, puis à la maison vers 22 heures. Samedi, c’est le jour de repos. Le dimanche, un repas de famille est organisé où toutes les bonnes volontés financières sont acceptées. Je n’ai jamais travaillé et donc je ne perçois que le minimum vital en salaire, l’équivalent de 80 euros actuels. Vers 16 h, je dois quitter l’assemblée, un volontaire présent m’accompagne jusqu’à l’arrêt du bus qui me transporte au nord de Tours, non loin de la base aérienne, la nationale 10. Je tends le pouce pour arriver à Paris aux alentours de 20 heures, il faut compter en moyenne deux heures pour cent kilomètres. Je rejoins la station-service qui est ouverte nuit et jour au pied du siège des impôts de Bercy. Tout véhicule qui va rouler sur l’autoroute A4 s’engage par là et c’est donc un endroit judicieux pour faire le plein. Le centre de formation où j’apprends mon futur métier est à vingt minutes à pied du péage de Saint-Avold. Il est environ cinq heures du matin quand j’arrive dans ma chambre. Pendant ces week-ends rapides, pas le temps de reprendre contact avec mon passé.

Mes cours vont durer un an. Comme le juge l’avait prophétisé, je paie le reliquat de cette liberté que l’administration m’a rendue plus tôt en semi-liberté pendant un mois et demi ; la journée en classe pour adulte, et le soir je rentre dormir dans un hôtel sans étoiles où le client n’a pas la clef. Les membres de la section qui suivent avec moi cet enseignement ont été choisis intelligemment. Pêle-mêle on y trouve : le raciste, l’immigré, un Portugais, un Algérien, l’ancien délinquant, une personne recalée à l’examen d’entrée dans la police, des fumeurs… Bref : un véritable éventail de la population française. Quand on fait une reconversion, on est ainsi confronté à un vrai panel de la société. Lorsqu’on discute avec les professeurs, on finit par s’apercevoir qu’eux-mêmes sont des marginaux dans la sphère du travail, qu’ils ont par exemple connu un échec dans les affaires ou bien qu’ils aient été licenciés.

Tout le monde sait que je suis en prison. Je me moque bien de ce qu’ils pensent. Conscient que je vis dans un véritable panier de crabes, je me réfugie sous ma carapace afin d’être tranquille, leur faisant croire que je suis un méchant. Je veux juste qu’on me laisse dans mon coin. Or pour profiter de la paix, rien de tel que de jouer le rôle du délinquant révolu que j’avais été !

Je décroche mon diplôme qui est reconnu d’État, je rentre en Touraine et obtiens un premier emploi presque immédiatement.

Mes anciennes connaissances de cité m’organisent une fête en ville. Nous la commençons dans un bar où un de ceux qui sont là vole le blouson d’une prostituée. La situation est chaude, c’est presque l’affrontement. Dehors, sur le trottoir, deux se délestent de la pression qu’ils venaient de se mettre en explosant une cabine téléphonique. D’autres m’avouent qu’ils sont chargés en stups, nous nageons en plein délire ! Je leur explique que si les bleus arrivent et qu’ils nous fouillent — qu’ils trouvent ce qu’ils ont sur eux, qu’avec mon passé, même si j’ai arrêté — la maréchaussée n’aura pas d’autre choix que de m’embarquer. Et ça, pour moi, c’est de l’histoire ancienne. Heureusement, ils réussissent à le comprendre. Je ne leur dis pas que je ne veux plus les voir. Mais dans ma tête, c’est bel et bien fini. Au pire, je leur souhaiterais le bonjour s’il advenait que je les croise à nouveau dans la rue. Mais ça s’arrêtera là. Ainsi ne me faut-il qu’une soirée avec eux pour me rendre compte du danger de rester en leur compagnie. Je décide de ne plus les voir. Sans l’ombre d’une hésitation. Aux yeux de la jeune génération de futurs délinquants qui a emboîté le pas à la nôtre, nous sommes des héros. De notre lignée, il n’y a alors plus personne. Tous sont morts, ou presque. Chaque année, l’un de nous passait l’arme à gauche. En 84, deux accidents de moto. En 89, ce fut ensuite une fille, overdose, un autre brûlé vif alors qu’il s’était endormi dans le foin tout en fumant dans un hangar. Et puis cet autre qui s’était suicidé. En 90, un excès par médicament. Et puis en 93, c’est au tour de Yannick. Et j’en passe. On n’en parlait jamais. Notre génération a fini par être surnommée « la génération porte-poisse », car on savait que chaque année, l’un d’entre nous y perdait la vie. Quand je suis retourné en 90 à Tours, j’étais un des seuls qui restait. Aussi on me voyait comme un revenant, une idole. Alors probablement ont-ils voulu, ce soir-là, me montrer ce dont ils étaient capables.

Je travaille en Touraine trois mois puis en Savoie pendant deux années où j’apprends le métier de dessinateur industriel. C’est une grande période de stop et de concerts dans la région. C’est pendant ce laps de temps que je passe le permis et que j’obtiens une carte bancaire. Je dois négocier pour récupérer ce bout de plastique informatisé, car « l’escroc » de l’établissement financier ne comprend pas qu’à mon âge je n’en avais jamais eu. Je ne peux pas lui expliquer que pendant des années je m’étais servi de celles des autres !

C’est aussi à cette époque que je passe en commission pour nettoyer les volets B et C de mon casier judiciaire. Je dois ajouter que mon ingénieur d’affaires m’avait écrit une lettre de moralité qui a fait pencher la balance en ma faveur.

De cette phase dans le monde du travail se révèle une évidence, une certitude : je ne pourrai pas vivre cette société telle qu’on nous la propose : femme, enfants, maison, deux ou trois crédits. Régulièrement, cette envie de lever l’ancre revient, c’est comme un appel. Aix-Les-Bains est idéalement placé pour partir en vacances. Je me rends en stop en Italie, la Grèce. Pendant la traversée de la botte, j’entre dans une église pour prier, puis en Grèce, j’ai une prise de conscience ; je crois en Dieu, je n’ai jamais cessé d’aimer Notre Seigneur, mais il m’a fallu cheminer longtemps pour apprécier et reconnaître cette affection.

Après mon aventure savoyarde, je déménage dans le Sud-Ouest, Toulouse pour être exact. C’est dans cette ville que je vais acheter une bible, reprendre la pratique des arts martiaux, et mettre en place, sans le savoir encore, mon premier grand voyage. Je devais partir, mais quelque chose me bloquait, je devais attendre, même après la mort de Yannick le 23 novembre 1992.

Au printemps 1993, mon père décède le matin où je me rends à Coubertin pour participer au Championnat de France de karaté. Il était alcoolique, fumait, cancer de partout. Un an auparavant, il avait été opéré. Le chirurgien avait pratiqué Hiroshima dans sa bouche. Une partie de la mâchoire, la moitié de la langue. Ensuite, quand il parlait, il bavait, automatiquement. Cette année supplémentaire n’avait été qu’un sursis. Il avait servi de cobaye à la médecine qu’on ne peut pas, c’est vrai, empêcher de progresser. Il tombe de son lit, je le replace, le borde en lui disant de ne pas s’en faire, sans savoir évidement que c’était la faucheuse qui le tire par les pieds. Après la compétition, des amis chez qui je vais dormir m’apprennent la nouvelle. D’après le légiste, on ne pouvait plus rien faire. Je pense que c’était le dernier évènement que j’attendais. Je quitte la ville rose pour retourner vivre dans la maison familiale, en Touraine, pour finaliser les ultimes détails de mon voyage. J’ai trois projets : la pratique de l’art martial en Inde, l’initiation à la plongée sous-marine en Thaïlande et le karaté au Japon.

3 Il existe plusieurs listes qui recensent tous les produits dangereux utilisés en médecine. Ces produits sont classés dans des tableaux suivants leur dangerosité, leur toxicité, ou s’ils sont stupéfiants. Celui des drogues est le tableau B remis à jour régulièrement par l’Union européenne.

4 Dans le langage de la rue, se dit d’une personne qui se trouve sous l’emprise des stupéfiants.

Premier grand voyage en Asie

14 juillet 1993 – J’arrive à Bombay. J’aperçois un bidonville au moment où l’avion atterrit, il est accolé à la clôture qui délimite les abords de l’endroit sécurisé. La route qu’utilise le taxi qui me conduit jusqu’au centre-ville longe le grillage. Les jungles de bétons françaises font classe, comparé à ce que je vois. Je ne détourne pas les yeux de cette misère, car je sais que je serai confronté à des scènes semblables pendant la traversée de ce pays. Et puis il y a les odeurs, permanentes, changeantes, auxquelles on fini par s’attacher. L’adaptation à cette nouvelle culture est violente. Le premier soir, pour le dîner, j’ai la chance de rencontrer un Français qui vient de terminer son périple. Il attend son vol de retour, et accepte de me donner ses recommandations après lui avoir proposé de payer son repas. Généralement, après l’Himalaya, les voyageurs traversent le Rajasthan, Goa, le Kerala, le long de la côte ouest, puis la pointe sud et remontent par l’Est, Chennai (anciennement Madras) et Kolkata (Calcutta) pour prendre l’avion qui les transportera en Thaïlande. Malgré ces suggestions, je quitte Mumbai (Bombay) pour Pondichéry, ancien comptoir français, dont les pieds baignent dans le golfe du Bengale. À part quelques édifices dédiés au culte, l’attraction du coin est bien évidemment Auroville5. Je visite cet endroit à vélo. Je dois être prudent dans la mesure où ici le code de la route est simple ; une bicyclette s’écarte devant une moto, une moto se retire face à une voiture, une voiture laisse passer un camion ou un bus, etc. Je quitte le lieu parce que je dois aller dans l’état du Kerala pour apprendre la pratique du kalarippayatt6, c’est le but de mon voyage. Je trouve aussi un centre de yoga non loin du dojo — ashram — où je me rends quotidiennement. Mon corps pète le feu. Donc, chaque jour, je prends les transports en commun pour suivre l’entraînement. Ce jour-là, un homme ivre s’assied à côté de moi. Je reconnais ses gestes, les mêmes tics que mon père. L’alcoolique discute, mais aucun son ne sort de sa bouche. Il me demande de l’eau, je lui laisse ma bouteille. Il essaie de s’exprimer en anglais avec un accent local, et saoûl pour couronner le tout. Je ne décrypte rien, mais j’acquiesce, comme je le faisais avec mon père, peu de temps avant sa disparition. Donc il me parle et moi, je vois mon père et les relations que j’ai eues avec lui. C’est à ce moment-là que Mégane, une Canadienne qui enseigne l’anglais, m’appelle depuis le rickshaw où elle se trouve. Elle me sort de ce mauvais pas. Elle retourne à Kovalam beach avec un mini taxi à trois roues et m’invite à bord, alors que le bus part cinq minutes plus tard. Je quitte mon siège et alors que l’homme m’interpelle, je m’échappe du transport en commun. Ces signes, ces gestes, me rappellent exactement la matinée où mon père voulait absolument sauter de son lit, se débattait, je ne comprenais pas qu’il savait que « cela » arrivait. Ce regard qu’il m’adressa alors que je fuyais la chambre pour aller à Paris. Je le laissais là, bordé dans ses draps où je l’avais remis, ses forces l’abandonnant et dont il ne pouvait pas sortir. Pendant mon séjour dans cet état devenu communiste par vote, je me rends à Allepey pour assister aux courses des fameux Chundans