Le Bourgeois gentilhomme - Jean-Baptiste Molière - E-Book

Le Bourgeois gentilhomme E-Book

Jean Baptiste Molière

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Beschreibung

Riche bourgeois, M. Jourdain ne rêve que d'une chose : devenir gentilhomme. Et quels ne sont pas ses efforts pour y parvenir ! Cours de danse, de chant, d'armes et de philosophie : tout est bon pour acquérir les manières d'un noble. Hélas ! L'élève multiplie les maladresses et les balourdises. L'extravagance de M. Jourdain atteint son comble quand il refuse la main de sa fille à l'homme qu'elle aime, sous prétexte que celui-ci n'appartient pas à la haute société. Cette fois, c'en est trop. Son entourage est bien décidé à lui faire recouvrer la raison. Rien de tel que les ruses d'un habile valet pour mettre un terme aux lubies d'un vieux barbon !

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Le Bourgeois gentilhomme

Pages de titrePersonnagesActe premierActe IIActe IIIActe IVActe VPage de copyright

Le bourgeois Gentilhomme

Molière

Personnages

MONSIEUR JOURDAIN : bourgeois.

MADAME JOURDAIN : sa femme.

LUCILE : fille de M. Jourdain.

NICOLE : servante.

CLÉONTE : amoureux de Lucile.

COVIELLE : valet de Cléonte.

DORANTE : comte, amant de Dorimène.

DORIMÈNE : marquise.

MAÎTRE DE MUSIQUE.

ÉLÈVE DU MAÎTRE DE MUSIQUE.

MAÎTRE À DANSER.

MAÎTRE D’ARMES.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

MAÎTRE TAILLEUR.

GARÇON TAILLEUR.

DEUX LAQUAIS.

Plusieurs musiciens, musiciennes, joueurs d’instruments, danseurs, cuisiniers, garçons tailleurs, et autres personnages des intermèdes et du ballet.

La scène est à Paris.

Acte premier

Scène I

L’ouverture se fait par un grand assemblage d’instruments ; et dans le milieu du théâtre on voit un élève du maître de musique, qui compose sur une table un air que le Bourgeois a demandé pour une sérénade.

Maître de musique, maître à danser, troismusiciens, deux violons, quatre danseurs

MAÎTRE DE MUSIQUE, parlant à ses musiciens.

Venez, entrez dans cette salle, et vous reposez là, en attendant qu’il vienne.

MAÎTRE À DANSER, parlant aux danseurs.

Et vous aussi, de ce côté

MAÎTRE DE MUSIQUE, à l’élève.

Est-ce fait ?

L’ÉLÈVE

Oui.

MAÎTRE DE MUSIQUE

Voyons… Voilà qui est bien.

MAÎTRE À DANSER

Est-ce quelque chose de nouveau ?

MAÎTRE DE MUSIQUE

Oui, c’est un air pour une sérénade, que je lui ai fait composer ici, en attendant que notre homme fût éveillé.

MAÎTRE À DANSER

Peut-on voir ce que c’est ?

MAÎTRE DE MUSIQUE

Vous l’allez entendre, avec le dialogue, quand il viendra. Il ne tardera guère.

MAÎTRE À DANSER

Nos occupations, à vous, et à moi, ne sont pas petites maintenant.

MAÎTRE DE MUSIQUE

Il est vrai. Nous avons trouvé ici un homme comme il nous le faut à tous deux ; ce nous est une douce rente que ce Monsieur Jourdain, avec les visions de noblesse et de galanterie qu’il est allé se mettre en tête ; et votre danse et ma musique auraient à souhaiter que tout le monde lui ressemblât.

MAÎTRE À DANSER

Non pas entièrement ; et je voudrais pour lui qu’il se connût mieux qu’il ne fait aux choses que nous lui donnons.

MAÎTRE DE MUSIQUE

Il est vrai qu’il les connaît mal, mais il les paye bien ; et c’est de quoi maintenant nos arts ont plus besoin que de toute autre chose.

MAÎTRE À DANSER

Pour moi, je vous l’avoue ; je me repais un peu de gloire ; les applaudissements me touchent ; et je tiens que dans tous les beaux-arts, c’est un supplice assez fâcheux que de se produire à des sots que d’essuyer sur des compositions la barbarie d’un stupide. Il y a plaisir, ne m’en parlez point, à travailler pour des personnes qui soient capables de sentir les délicatesses d’un art, qui sachent faire un doux accueil aux beautés d’un ouvrage, et, par de chatouillantes approbations, vous régaler de votre travail. Oui, la récompense la plus agréable qu’on puisse recevoir des choses que l’on fait, c’est de les voir connues, de les voir caressées d’un applaudissement qui vous honore. Il n’y a rien, à mon avis, qui nous paye mieux que cela de toutes nos fatigues ; et ce sont des douceurs exquises que des louanges éclairées.

MAÎTRE DE MUSIQUE

J’en demeure d’accord, et je les goûte comme vous. Il n’y a rien assurément qui chatouille davantage que les applaudissements que vous dites. Mais cet encens ne fait pas vivre ; des louanges toutes pures ne mettent point un homme à son aise : il y faut mêler du solide ; et la meilleure façon de louer, c’est de louer avec les mains. C’est un homme, à la vérité, dont les lumières sont petites, qui parle à tort et à travers de toutes choses, et n’applaudit qu’à contresens ; mais son argent redresse les jugements de son esprit ; il a du discernement dans sa bourse ; ses louanges sont monnayées ; et ce bourgeois ignorant nous vaut mieux, comme vous voyez, que le grand seigneur éclairé qui nous a introduits ici.

MAÎTRE À DANSER

Il y a quelque chose de vrai dans ce que vous dites ; mais je trouve que vous appuyez un peu trop sur l’argent ; et l’intérêt est quelque chose de si bas, qu’il ne faut jamais qu’un honnête homme montre pour lui de l’attachement.

MAÎTRE DE MUSIQUE

Vous recevez fort bien pourtant l’argent que notre homme vous donne.

MAÎTRE À DANSER

Assurément ; mais je n’en fais pas tout mon bonheur, et je voudrais qu’avec son bien il eût encore quelque bon goût des choses.

MAÎTRE DE MUSIQUE

Je le voudrais aussi, et c’est à quoi nous travaillons tous deux autant que nous pouvons. Mais, en tout cas, il nous donne moyen de nous faire connaître dans le monde ; et il payera pour les autres ce que les autres loueront pour lui.

MAÎTRE À DANSER

Le voilà qui vient.

Scène II

Monsieur Jourdain, deux laquais, maître de musique ; maître à danser, violons, musiciens et danseurs.

MONSIEUR JOURDAIN

Eh bien, Messieurs ? qu’est-ce ? me ferez-vous voir votre petite drôlerie.

MAÎTRE À DANSER

Comment ? quelle petite drôlerie ?

MONSIEUR JOURDAIN

Eh la… comment appelez-vous cela ? votre prologue ou dialogue de chansons et de danse.

MAÎTRE À DANSER

Ah ! ah !

MAÎTRE DE MUSIQUE

Vous nous y voyez préparés.

MONSIEUR JOURDAIN

Je vous ai fait un peu attendre, mais c’est que je me fais habiller aujourd’hui comme les gens de qualité ; et mon tailleur m’a envoyé des bas de soie que j’ai pensé ne mettre jamais.

MAÎTRE DE MUSIQUE

Nous ne sommes ici que pour attendre votre loisir.

MONSIEUR JOURDAIN

Je vous prie tous deux de ne vous point en aller, qu’on ne m’ait apporté mon habit, afin que vous me puissiez voir.

MAÎTRE À DANSER

Tout ce qu’il vous plaira.

MONSIEUR JOURDAIN

Vous me verrez équipé comme il faut, depuis les pieds jusqu’à la tête.

MAÎTRE DE MUSIQUE

Nous n’en doutons point.

MONSIEUR JOURDAIN

Je me suis fait faire cette indienne-ci.

MAÎTRE À DANSER

Elle est fort belle.

MONSIEUR JOURDAIN

Mon tailleur m’a dit que les gens de qualité étaient comme cela le matin.

MAÎTRE DE MUSIQUE

Cela vous sied à merveille.

MONSIEUR JOURDAIN

Laquais ! holà, mes deux laquais !

PREMIER LAQUAIS

Que voulez-vous, Monsieur ?

MONSIEUR JOURDAIN

Rien. C’est pour voir si vous m’entendez bien. (Aux deux maîtres.) Que dites-vous de mes livrées ?

MAÎTRE À DANSER

Elles sont magnifiques.

MONSIEUR JOURDAIN

(Il entrouvre sa robe et fait voir un haut-de-chausses étroit de velours rouge, et une camisole de velours vert, dont il est vêtu.)

Voici encore un petit déshabillé pour faire le matin mes exercices.

MAÎTRE DE MUSIQUE

Il est galant.

MONSIEUR JOURDAIN

Laquais !

PREMIER LAQUAIS

Monsieur.

MONSIEUR JOURDAIN

L’autre laquais !

SECOND LAQUAIS

Monsieur.

MONSIEUR JOURDAIN

Tenez ma robe. Me trouvez-vous bien comme cela ?

MAÎTRE À DANSER

Fort bien. On ne peut pas mieux.

MONSIEUR JOURDAIN

Voyons un peu votre affaire.

MAÎTRE DE MUSIQUE

Je voudrais bien auparavant vous faire entendre un air qu’il vient de composer pour la sérénade que vous m’avez demandée. C’est un de mes écoliers, qui a pour ces sortes de choses un talent admirable.

MONSIEUR JOURDAIN

Oui ; mais il ne fallait pas faire faire cela par un écolier, et vous n’étiez pas trop bon vous-même pour cette besogne-là.

MAÎTRE DE MUSIQUE

Il ne faut pas, Monsieur, que le nom d’écolier vous abuse. Ces sortes d’écoliers en savent autant que les plus grands maîtres, et l’air est aussi beau qu’il s’en puisse faire. Écoutez seulement.

MONSIEUR JOURDAIN

Donnez-moi ma robe pour mieux entendre… Attendez, je crois que je serai mieux sans robe… Non ; redonnez-la-moi, cela ira mieux.

MUSICIEN, chantant.

Je languis nuit et jour, et mon mal est extrême,

Depuis qu’à vos rigueurs vos beaux yeux m’ont soumis;

Si vous traitez ainsi, belle Iris, qui vous aime,

Hélas ! que pourriez-vous faire à vos ennemis ?

MONSIEUR JOURDAIN

Cette chanson me semble un peu lugubre, elle endort, et je voudrais que vous la pussiez un peu ragaillardir par-ci, par-là.

MAÎTRE DE MUSIQUE

Il faut, Monsieur, que l’air soit accommodé aux paroles.

MONSIEUR JOURDAIN

On m’en apprit un tout à fait joli, il y a quelque temps. Attendez… La… comment est-ce qu’il dit ?

MAÎTRE À DANSER

Par ma foi ! je ne sais.

MONSIEUR JOURDAIN

Il y a du mouton dedans.

MAÎTRE À DANSER

Du mouton ?

MONSIEUR JOURDAIN

Oui. Ah !

(Monsieur Jourdain chante.)

Je croyais Janneton

Aussi douce que belle,

Je croyais Janneton

Plus douce qu’un mouton :

Hélas ! Hélas ! elle est cent fois

Mille fois plus cruelle

Que n’est le tigre aux bois.

N’est-il pas joli ?

MAÎTRE DE MUSIQUE

Le plus joli du monde.

MAÎTRE À DANSER

Et vous le chantez bien.

MONSIEUR JOURDAIN

C’est sans avoir appris la musique

MAÎTRE DE MUSIQUE

Vous devriez l’apprendre, Monsieur, comme vous faites la danse. Ce sont deux arts qui ont une étroite liaison ensemble.

MAÎTRE À DANSER

Et qui ouvrent l’esprit d’un homme aux belles choses.

MONSIEUR JOURDAIN

Est-ce que les gens de qualité apprennent aussi la musique ?

MAÎTRE DE MUSIQUE

Oui, Monsieur.

MONSIEUR JOURDAIN

Je l’apprendrai donc. Mais je ne sais quel temps je pourrai prendre ; car, outre le Maître d’armes qui me montre, j’ai arrêté encore un Maître de philosophie, qui doit commencer ce matin.

MAÎTRE DE MUSIQUE

La philosophie est quelque chose ; mais la musique, Monsieur, la musique…

MAÎTRE À DANSER

La musique et la danse… La musique et la danse, c’est là tout ce qu’il faut.

MAÎTRE DE MUSIQUE

Il n’y a rien qui soit si utile dans un État que la musique

MAÎTRE À DANSER

Il n’y a rien qui soit si nécessaire aux hommes que la danse.

MAÎTRE DE MUSIQUE

Sans la musique, un État ne peut subsister.

MAÎTRE À DANSER

Sans la danse, un homme ne saurait rien faire.

MAÎTRE DE MUSIQUE

Tous les désordres ; toutes les guerres qu’on voit dans le monde, n’arrivent que pour n’apprendre pas la musique.

MAÎTRE À DANSER

Tous les malheurs des hommes, tous les revers funestes dont les histoires sont remplies, les bévues des politiques, et les manquements des grands capitaines, tout cela n’est venu que faute de savoir danser.

MONSIEUR JOURDAIN

Comment cela ?

MAÎTRE DE MUSIQUE

La guerre ne vient-elle pas d’un manque d’union entre les hommes ?

MONSIEUR JOURDAIN

Cela est vrai.

MAÎTRE DE MUSIQUE

Et si tous les hommes apprenaient la musique, ne serait-ce pas le moyen de s’accorder ensemble, et de voir dans le monde la paix universelle ?

MONSIEUR JOURDAIN

Vous avez raison.

MAÎTRE À DANSER

Lorsqu’un homme a commis un manquement dans sa conduite, soit aux affaires de sa famille ou au gouvernement d’un État, ou au commandement d’une armée, ne dit-on pas toujours : " Un tel a fait un mauvais pas dans une telle affaire "

MONSIEUR JOURDAIN

Oui, on dit cela.

MAÎTRE À DANSER

Et faire un mauvais pas peut-il procéder d’autre chose que de ne savoir pas danser ?

MONSIEUR JOURDAIN

Cela est vrai, vous avez raison tous deux.

MAÎTRE À DANSER

C’est pour vous faire voir l’excellence et l’utilité de la danse et de la musique.

MONSIEUR JOURDAIN

Je comprends cela à cette heure.

MAÎTRE DE MUSIQUE

Voulez-vous voir nos deux affaires ?

MONSIEUR JOURDAIN

Oui.

MAÎTRE DE MUSIQUE

Je vous l’ai déjà dit, c’est un petit essai que j’ai fait autrefois des diverses passions que peut exprimer la musique.

MONSIEUR JOURDAIN

Fort bien.

MAÎTRE DE MUSIQUE

Allons, avancez. Il faut vous figurer qu’ils sont habillés en bergers.

MONSIEUR JOURDAIN

Pourquoi toujours des bergers ? On ne voit que cela partout.

MAÎTRE À DANSER

Lorsqu’on a des personnes à faire parler en musique, il faut bien que, pour la vraisemblance, on donne dans la bergerie. Le chant a été de tout temps affecté aux bergers ; et il n’est guère naturel en dialogue que des princes ou des bourgeois chantent leurs passions

MONSIEUR JOURDAIN

Passe, passe, voyons.

Dialogue en musique

UNE MUSICIENNE ET DEUX MUSICIENS

Un cœur, dans l’amoureux empire,

De mille soins est toujours agité :

On dit qu’avec plaisir on languit, on soupire;

Mais, quoi qu’on puisse dire,

Il n’est rien de si doux que notre liberté.

PREMIER MUSICIEN

Il n’est rien de si doux que les tendres ardeurs.

Qui font vivre deux cœurs

Dans une même envie.

On ne peut être heureux sans amoureux désirs :

Ôtez l’amour de la vie,

Vous en êtes les plaisirs.

SECOND MUSICIEN

Il serait doux d’entrer sous l’amoureuse loi,

Si l’on trouvait en amour de la foi;

Mais, hélas ! ô rigueur cruelle !

On ne voit point de bergère fidèle,

Et ce sexe inconstant, trop indigne du jour,

Doit faire pour jamais renoncer à l’amour.

PREMIER MUSICIEN

Aimable ardeur,

MUSICIENNE

Franchise heureuse,

SECOND MUSICIEN

Sexe trompeur,

PREMIER MUSICIEN

Que tu m’es précieuse !

MUSICIENNE

Que tu plais à mon cœur !

SECOND MUSICIEN

Que tu me fais d’horreur !

PREMIER MUSICIEN

Ah ! quitte pour aimer cette haine mortelle.

MUSICIENNE

On peut, on peut te montrer

Une bergère fidèle.

SECOND MUSICIEN

Hélas ! où la rencontrer ?

MUSICIENNE

Pour défendre notre gloire,