Le Château de Versailles - Encyclopaedia Universalis - E-Book

Le Château de Versailles E-Book

Encyclopaedia Universalis

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Beschreibung

Projet politique et artistique total, Versailles fut pendant deux siècles le centre de la vie française. Il continue depuis la fin de l’Ancien Régime à exercer son rayonnement.
Ce dossier emprunte à l’Encyclopaedia Universalis 21 articles consacrés au palais, à son histoire et aux artistes qui en ont modelé l’image. Pour connaître l’essentiel et partir à la découverte du reste.

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Veröffentlichungsjahr: 2015

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Universalis, une gamme complète de resssources numériques pour la recherche documentaire et l’enseignement.

ISBN : 9782341002332

© Encyclopædia Universalis France, 2019. Tous droits réservés.

Photo de couverture : © Kaspars Grinvalds/Shutterstock

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Bienvenue dans ce dossier, consacré au Château de Versailles, publié par Encyclopædia Universalis.

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VERSAILLES ET SON CHÂTEAU

Introduction

Entre 1682, date de l’installation de la Cour dans un château en chantier, et 1789, date à laquelle la monarchie quitta définitivement le palais, Versailles fut le centre de la vie française. Pourtant, l’histoire de Versailles n’est pas circonscrite par ces deux dates, et ne se limite pas non plus à la chronologie des agrandissements de la demeure royale : Versailles, palais, centre du gouvernement, est aussi une ville, un parc, une forêt, un lieu de sociabilité, de fêtes, de musique et de danses. Versailles fut révolutionnaire, napoléonien, orléaniste et dédié « à toutes les gloires de la France ». L’empire allemand y naquit en 1871 ; le traité qui consacrait la fin de la Première Guerre mondiale y fut signé le 28 juin 1919. C’est en même temps, chaque année, un lieu de promenade et de mémoire pour 3,5 millions de visiteurs, musée de l’histoire de France aux collections plus diverses qu’il n’y paraît, auquel le statut d’établissement public dépendant du ministère de la Culture, regroupant château et parc, a donné, en 1995, la nouvelle unité indispensable à sa conservation et à sa mise en valeur.

• Versailles contre la nature et l’histoire

Versailles est un défi : à la nature, inhospitalière, à la Cour, attachée à Paris, à la tradition nomade de la monarchie française. Les projets de Bernin pour le Louvre, en 1665, n’ont pas convaincu le roi. Il lui faut un nouveau centre de pouvoir. Le triomphe sur la nature prend ainsi valeur de symbole. Mme de Sévigné, évoquant la « mortalité prodigieuse » de ces marais que l’on transforme, écrit « Ce serait un étrange malheur si, après la dépense de trente millions à Versailles, il devenait inhabitable. » Saint-Simon, qui détestait Versailles et y passa les plus passionnantes années de sa vie, va plus loin en ce sens : « La violence qui y a été faite partout à la nature repousse et dégoûte malgré soi. » Ce « favori sans mérite » (Mme de Sévigné) est pour Saint-Simon « le plus triste et le plus ingrat de tous les lieux. » Dans une phrase, il résume le plan de l’édifice : « Le beau et le vilain furent cousus ensemble, le vaste et l’étranglé. »

La monarchie aurait pu se fixer à Saint-Germain, sur les terrasses de Le Vau qui sont à l’époque le plus agréable point de vue des environs de Paris, à Fontainebleau, dans la tradition du mécénat de François Ier, ou dans bon nombre d’autres chantiers que Louis XIV avait eu l’occasion de visiter et comparer : Vincennes, Saint-Cyr, Noisy... Le Versailles de Louis XIII, en ses deux états, le « château de cartes » originel (1624) et le château agrandi par Philibert Le Roy (1631-1638), sur le modèle brique et pierre, n’est qu’un rendez-vous de chasse que rien ne prédestinait à devenir centre politique. Louis XIV dépense 1 500 000 livres pour embellir le château de Philibert Le Roy, ce « chétif château de Versailles » comme l’écrit Bassompierre – pour dire qu’un simple gentilhomme ne saurait en tirer vanité.

De 1661 à 1669, le projet d’agrandissement de l’architecte Louis Le Vau est réalisé. Les gravures d’Israël Silvestre montrent ce premier grand Versailles doté d’une terrasse à l’emplacement actuel de la galerie des Glaces. Le Brun réalise les décors peints, Le Nôtre les jardins. Car Versailles s’édifie aussi contre Vaux, bâti entre 1656 et 1661 avec l’aide des mêmes artistes : Le Vau, Le Nôtre, Le Brun, et Molière déjà – château abandonné au lendemain des fêtes de Fouquet en 1661. Versailles, pour le jeune Louis XIV qui prend alors le pouvoir personnellement (1661), est nécessaire : la monarchie désormais absolue triomphe dans cet espace conquis et centralisé. En 1664, la fête des « Plaisirs de l’isle enchantée », donnée pour Louise de La Vallière, favorite du jeune roi, marque l’attachement de Louis XIV pour cette demeure réalisée selon ses vœux et symbolise cette union du pouvoir et du divertissement propre à la société de cour. Versailles est un palais volontariste, construit pour gouverner contre la terre entière.

Parterres de l'Orangerie du château de Versailles. À partir de 1668, André Le Nôtre réalise au château de Versailles des compositions savantes, typiques du jardin à la française. Les parterres de l'Orangerie s’ordonnent dans l'axe de la galerie des Glaces jusqu’à la pièce d'eau des Suisses. (Lyubov Timofeyeva/ Shutterstock)

• Un lieu conçu pour le pouvoir

Versailles a-t-il jamais constitué un espace cohérent ? Le chantier dure quarante ans, la demeure royale devient une machine de gouvernement, mais dans le plus paradoxal désordre.

Entre 1668 et 1671, Le Vau développe une stratégie enveloppante qui préserve le noyau initial du temps de Louis le Juste, pieusement serti dans le nouvel édifice. En 1678, Jules Hardouin-Mansart, neveu de François Mansart et qui succède à Le Brun dans le rôle de maître d’œuvre général, conçoit ses premiers projets d’embellissement ; les dix années de paix qui suivent les traités de Nimègue (1678-1679) permettent de réaliser les plus importants travaux. Sont alors construites les ailes des Ministres, qui s’avancent vers la ville, entre 1678 et 1682, l’aile du Midi, entre 1685 et 1689, l’aile du Nord, en pierre blanche de Saint-Leu. Entre 1661 et 1681, les grands appartements avaient été décorés. Autour de Le Brun, Carle Audran, Jean Jouvenet et Michel-Ange Houasse se répartissent les salons qui portent les noms des divinités de l’Olympe : Vénus, Diane, Mars... ou sont consacrés à des allégories comme la Paix ou l’Abondance. Cet « Olympe du Roi-Soleil » (Jean-Pierre Néraudau) éclate dans le programme décoratif des grands appartements – laboratoire de l’art français – dédiés aux planètes qui gravitent autour du Soleil. Le parc en complète la signification : dans un premier temps, les bosquets et les groupes sculptés illustrent des scènes des Métamorphoses d’Ovide. Au centre, le bassin d’Apollon (sculpture de Jean-Baptiste Tuby), dans l’axe du Grand Canal et du Tapis vert, montre le char du Soleil. Le bassin de Latone (sculptures des frères Marsy) peut se lire comme un écho mythologique au rôle de la reine-régente durant la Fronde. Pour animer ces bassins (l’Encelade, le bassin de l’Automne ou la grotte de Thétys, qui abrite l’Apollon servi par les nymphes de Girardon, sont les plus beaux), une machinerie hydraulique conçue par F. et P. Francine permet de faire jouer les « grandes eaux ». En 1678-1682, il faut un régiment pour servir aux terrassements de la pièce d’eau, qui s’appelle depuis lors pièce d’eau des Suisses. La collection de sculptures du parc ne cessa de s’enrichir ; deux chefs-d’œuvre de Pierre Puget y prirent place : Milon de Crotone et Persée délivrant Andromède. Autour du sculpteur Coysevox, Versailles devient un foyer européen, source de commandes nombreuses.

Selon le mémorialiste Dangeau, une armée de trente-six mille ouvriers travaille en 1685. Puis les guerres reprenant – en 1689, c’est l’épisode traumatisant de la fonte de la vaisselle et du mobilier en argent : toute la Cour, au plus grand dam de Saint-Simon, est contrainte par la volonté royale de « se mettre en faïence » –, la construction est suspendue. En 1710, on élève la chapelle de Robert de Cotte, dont Saint-Simon écrit qu’elle domine l’ensemble d’un étage, comme un immense catafalque, annonciateur, dans une Cour qui ne cesse de prendre le deuil, de la mort du roi en 1715 et de l’abandon d’un palais, jugé peu plaisant sous la Régence. Mais déjà, Louis XIV, à la fin de sa vie, semblait préférer le Grand Trianon de Jules Hardouin-Mansart, construit en 1687-1688 à l’extrémité d’un des bras du Grand Canal.

À la mort de Louis XIV, le plan cohérent est fixé : il est centré sur la chambre officielle du roi – « trop belle pour un homme de mon âge », aurait-il dit en découvrant l’état qui a été aujourd’hui reconstitué –, autour de laquelle s’ordonnent les appartements dits « de commodité du roi », les cabinets du roi donnant sur la cour de marbre et les grands appartements, enserrant cet ensemble et ouvrant sur les jardins.

La topographie de Versailles s’y lit en termes de pouvoir et de représentation symbolique : les ministres sont liés à la ville et, par l’avenue principale, à Paris et au royaume. La Grande Galerie (dite ensuite des Glaces) sert tantôt de salle du trône pour les réceptions d’ambassadeurs et certaines fêtes, concurrençant le salon d’Apollon, tantôt aussi de lieu de passage, de rencontre, de rendez-vous – à quelques mètres du saint des saints. Colbert se trompe quand il écrit dans son adresse au roi de 1663 : « Cette maison regarde bien davantage le plaisir et le divertissement de Votre Majesté que sa gloire. » L’escalier des Ambassadeurs (détruit lors des aménagements de Gabriel) est notamment utilisé pour recevoir de hauts personnages, comme les maréchaux revenant de campagne.

Louis XV se borna à compléter le décor : Lemoyne peint le plafond du salon d’Hercule, Ange Jacques Gabriel conçoit de petits appartements, pièces d’habitation moins intimidantes que les grands salons. C’est le triomphe de l’ornement et d’un nouveau goût français en matière de décor et de mobilier.

• En marge de Versailles

À côté de ce château « étranglé » entre les deux ailes qui sont le siège du gouvernement, de nombreuses annexes répondent à d’autres fonctions, dépendantes du centre. Ce sont les Petites et les Grandes Écuries (1679-1685), écoles des pages pour toute la noblesse du royaume, une Orangerie due à Mansart (1684-1686), célèbre pour son gigantisme et son organisation, le Grand Commun construit par Mansart entre 1678 et 1682 (on y trouve les principaux services : paneterie, échansonnerie, cuisine, fruiterie), les offices de la Bouche du Roi où se préparent les plats servis à la table du souverain, quelques ensembles de divertissement, la Petite Venise, la ménagerie de Le Vau en 1662 – sous Louis XV, le Pavillon français de Gabriel, dédié au repos et à la musique, où un jeu complexe de miroirs déroute le visiteur. Le potager, administré sous Louis XIV par La Quintinie, a été reconstitué de nos jours : il servait moins à pourvoir la table du roi que comme laboratoire, où furent acclimatées et créées de nouvelles espèces. Si l’Opéra, salle à la française construite par Gabriel, Bélanger et De Wailly, ne date que de 1768-1770, la musique est depuis longtemps omniprésente à Versailles. On y a entendu les violons de Lully sous Louis XIV ; en 1764, Mozart, âgé de huit ans, jouait devant Louis XV et Marie Leczinska. À côté des spectacles officiels, Marie-Antoinette pratique la musique en petit comité, parfois dans sa chambre.

Il faut enfin imaginer, dès Louis XIV, le palais comme un ensemble qui vit, populaire, avec les « baraques » en planches, constructions provisoires abritant divers commerces. Ces marges trahissent en fait, jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, la même volonté de domination. Malgré les « garçons bleus », valets sur lesquels règne Bontemps, premier valet de chambre de Louis XIV et l’un des hommes les mieux informés de son temps, on vole le roi lui-même – on retrouve découpées les franges d’or des rideaux de sa chambre. Derrière les espaces publics, une circulation « privée » est toujours possible. Sous Marie-Antoinette, deux portes sous tenture dans la chambre de la reine ouvrent vers d’inaccessibles cabinets intérieurs : quinze petites pièces pour la vie privée.

• Versailles, miroir des princes

Les deux grands parterres d’eau encadrés par les statues des fleuves de France, le Grand Canal, la galerie des Glaces, les lueurs projetées par les bougies et les torches sur le mobilier d’argent, tout dans Versailles à son apogée reflète le spectacle d’un roi qui ordonne nuit et jour sa Cour comme le soleil règle la marche des planètes. Tout fonctionne dans le palais comme une « machine » (selon l’expression de Jean-Marie Apostolidès) à montrer la gloire du roi et à assurer la bonne administration du royaume. Jusqu’au Petit Trianon, construit par Gabriel entre 1763 et 1768 pour la favorite, Mme de Pompadour, ou à Marly, palais intime, où l’envers du décor est encore un décor. Même au Hameau, dans les fabriques dessinées par Mique, architecte préféré de la reine, Marie-Antoinette inventera cette vie sans étiquette dont les règles, évoquées par le Journal d’Élisabeth Vigée Le Brun, sont aussi impérieuses que tacites.

Reste à comprendre comment fonctionne la machine, en quoi a consisté sous l’Ancien Régime, ce spectacle que la monarchie donna à elle-même, à la France et au monde, et dont Versailles fut le théâtre absolu. La Cour, dans ce bâtiment, fut, écrit Saint-Simon, « un autre manège ». Le roi veut tout voir, conserver son monde autour de lui. La chasse et les jeux constituent, avec la conversation, les passe-temps essentiels de la Cour – même si l’actuel salon des Jeux, meublé par Riesener, ne date que de 1774. Le soir, on tient « appartement », parfois, lors d’un grand couvert, on écoute de la musique. Se succèdent bals parés et fêtes déguisées, comme le fameux « bal des Ifs » de 1745. On donne des fêtes nocturnes dans le bosquet de la Colonnade, construit par Mansart dans les dernières années du règne de Louis XIV.

La Cour reste mal logée. Saint-Simon doit attendre que sa femme devienne dame d’honneur de la duchesse de Berry pour bénéficier d’un appartement au château, Louis XVI installe près de lui Maurepas, son conseiller secret, non loin des antichambres : celle des Placets, ouverte à tous, celle de l’Œil-de-bœuf, pour les courtisans. La majorité des gentilshommes vit dans la ville de Versailles.

• La ville : urbanisation et urbanité

De 45 000 habitants en 1713, Versailles est passé à 70 000 en 1789. Le cas n’est pas unique dans l’histoire européenne de ces cités surgies du néant : en 1607, Mannheim, due au bon vouloir de l’Électeur palatin ; en 1635, Richelieu. Versailles obéit à un plan cohérent. En 1663, le roi achète des terrains, la ville est fondée en 1671 ; deux paroisses sont organisées, Notre-Dame (l’église de Mansart date de 1686) et Saint-Louis (construite par Mansart de Sagonne en 1754). La place d’armes, d’où part une large patte d’oie formée de trois avenues, structure le plan de la ville, symétrique des jardins et de la forêt, de l’autre côté du château. L’urbanisme louisquatorzien est normalisé sur le modèle du premier château : sont imposés briques et pierres – ou, à défaut, on crépit en rouge – et toits d’ardoise. La ville porte ainsi « la livrée du château » (P. Lavedan). Sous Louis XV, latitude plus grande est laissée aux propriétaires d’hôtels. Louis XVI règle la hauteur des maisons, conçoit la néo-classique place du Marché. En 1777, le théâtre de la ville (Montpensier) permet une vie sociale versaillaise indépendante de la vie de cour. À la fin de l’Ancien Régime, le fouillis des rues de Versailles démontre le succès de cet urbanisme très pensé à l’origine, qui a fini par se laisser déborder. Les hôtels des grandes familles reproduisent le château, s’accompagnent de jardins qui ont, en réduction, leurs parterres d’eau et leur bassin de Latone. Quelques hôtels ministériels décentralisent en ville les activités de l’appareil d’État : hôtel de la Guerre ou des Affaires étrangères, solennellement incendié en 1762 pour en prouver la solidité.

Le principal problème de Versailles, devenu en un siècle une vraie ville, est bien évidemment l’attirance de Paris. Pour une grande famille, il est essentiel de posséder un logement au palais et d’avoir son hôtel dans la vieille capitale. L’hôtel à Versailles reste moins coté. Cette rivalité de la nouvelle cité avec le Paris populaire et somptueux du XVIIIe siècle atteint son paroxysme avec les journées d’octobre 1789. La marche des Parisiens venant chercher la famille royale peut en effet se lire comme l’ultime étape de la lutte entre Paris et Versailles, le retour forcé aux Tuileries comme la réponse au déménagement voulu par Louis XIV, la revanche des descendants des frondeurs.

• Versailles après 1789

Avec la Révolution, qui commence en grande pompe à Versailles par la cérémonie d’ouverture des États généraux, se termine la mécanique de cour qui faisait vivre le palais et la cité. Du coup, dans les années qui suivent, il est difficile de donner un sens au symbole de l’ancienne « tyrannie ». Lieu exécré et excentré, Versailles échappa, faute de crédits, aux démolisseurs en bonnet rouge. Le mobilier, mis à l’encan, passa essentiellement dans les collections anglaises, privant la France d’un ensemble qui se retrouve aujourd’hui dans les grandes demeures britanniques ou à la Wallace Collection – dont les statuts très stricts interdisent l’hypothèse de tout retour à Versailles de pièces dont la provenance est par ailleurs bien établie. Versailles, dans le même temps, est mythifié, des légendes courent sur ses splendeurs perdues. Le parc, non entretenu, est rapidement méconnaissable. En 1801, Napoléon tente d’établir dans le château, qu’il n’eut jamais l’idée d’habiter, un éphémère musée spécial de l’École française. Le palais est sauvé mais vide.

Symboliquement, le nouveau dynaste offre le domaine à sa mère, qui s’installe un temps au Grand Trianon et fait aménager des appartements qui existent encore. Puis, Marie-Louise d’Autriche, seconde épouse de Napoléon, mais nièce de Marie-Antoinette, s’y établit : Versailles fut ainsi l’éphémère Malmaison de Marie-Louise, comme Malmaison avait été, pour Joséphine de Beauharnais, le Trianon du Consulat. Au XIXe siècle, le Louvre est achevé. Le pouvoir s’établit jusqu’à la Commune aux Tuileries, cet anti-Versailles que Napoléon jugeait « triste comme la grandeur ».

Louis-Philippe, soucieux de réconciliation nationale, fait de Versailles un musée historique dédié « à toutes les gloires de la France », depuis les croisades jusqu’à la Révolution et à l’Empire. Versailles devient ainsi un musée éclectique et historique, pour l’édification duquel on n’hésite pas à démolir des décors. La galerie des Batailles, réalisation de Fontaine et Nepveu (1836), composée de commandes de l’État ou de tableaux plus anciens, où s’alignent des toiles de Delacroix (Bataille à Taillebourg), de François Gérard (Austerlitz) ou d’Horace Vernet (Fontenoy), est le nouveau centre d’un château qui connaît un grand succès populaire et mondain. Dans la « salle de 1830 », Eugène Devéria a représenté le roi-citoyen prêtant serment. Les grandes familles suivent : les Noailles aménagent une galerie historique dans leur château de Maintenon. Mécénat et vie de cour revivent donc en ces lieux ; la comtesse de Boigne décrit dans ses Mémoires les fastes de l’inauguration : Louis-Philippe revêt un costume tiré des malles des comédiens-français et, pour un instant, le roi-citoyen, en perruque et rubans, ressemble à s’y méprendre au Louis XIV de Rigaud.

• Le modèle versaillais

Versailles a été un modèle pour toute l’Europe, d’Aranjuez bâti contre Madrid pour Ferdinand VI (le fils de Philippe V avait grandi à Versailles) jusqu’au Karlsruhe du margrave Karl de Bade ou au château de Schönbrunn à Vienne. Les Trianon ont constitué jusqu’au XXe siècle l’archétype de la demeure princière et fastueuse. Ses avatars se retrouvent dans des endroits aussi divers que le Sans-Souci de Frédéric II de Prusse, le palais rose construit à Paris par le dandy Boni de Castellane ou telle villa américaine sur les rochers de Newport. La ville de Versailles a son pendant européen avec Saint-Pétersbourg, ville capitale conçue ex nihilo, édifiée elle aussi contre la nature : les plans du château de Peterhof ne sont-ils pas l’œuvre de Leblond, élève de Le Nôtre ?

À toutes les époques de son histoire, l’ensemble versaillais fut un tout cohérent, microcosme de la société française, espace centré et, par conséquent, caractérisé par la richesse artistique et intellectuelle qui naissait à sa périphérie ou dans ses marges. Creuset du goût français, monument de l’héritage des siècles, il revêt encore pour le visiteur des significations complexes et contradictoires.

Adrien GOETZ

Bibliographie
P. BEAUSSANT, Louis XIV artiste, Payot, Paris, 1999F. BLUCHE dir., Dictionnaire du Grand Siècle, Fayard, Paris, 1990D. DESSERT, Argent, pouvoir et société au Grand Siècle, ibid., 1985N. ELIAS, La Société de cour, Flammarion, 1985 (1re éd., Calmann-Lévy, Paris, 1974P.-A. LABLAUDE, Les Jardins de Versailles, Scala, Milan, 1995A. et J. MARIE, Versailles, 4 vol., Imprimerie nationale, Paris, 1968-1984J.-P. NÉRAUDAU, L’Olympe du Roi-Soleil, Les Belles Lettres, Paris, 1986W.R. NEWTON, L’Espace du roi. La cour de France au château de Versailles, 1682-1789, Fayard, Paris, 2000B. PONS, De Paris à Versailles. 1699-1736. Les sculpteurs ornemanistes parisiens et l’art décoratif des bâtiments du roi, Association des publications près les universités de Strasbourg, 1986H. RACINAIS, Un Versailles inconnu. Les petits appartements des roys Louis XV et Louis XVI, 2 vol., Lefèvre, Paris, 1950G. SABATIER, Versailles, ou la Figure du roi, Albin Michel, Paris, 1999B. SAULE, Versailles triomphant. Une journée de Louis XIV, Flammarion, Paris, 1996L. DE SAINT-SIMON, Mémoires, 8 vol. Bibliothèque de la PléiadeB. TEYSSÈDRE, L’Art français au siècle de Louis XIV, Le Livre de poche, 1967P. VERLET, Le Château de Versailles, Fayard, 1961, rééd. 1985.

VERSAILLES

Située au sud-ouest de Paris, dans le département des Yvelines dont elle est le chef-lieu, la commune de Versailles comptait, en 2013, 87 400 habitants, répartis sur 2 618 hectares (dont 830 appartiennent au domaine national du château, 350 aux forêts domaniales et 460 à la Défense nationale).

L’histoire très riche de la ville de Versailles, intimement liée à son château [cf. VERSAILLES ET SON CHÂTEAU] et à l’expression du pouvoir politique et royal, ne doit pas masquer les évolutions urbaines, économiques ou touristiques plus contemporaines.

Proche de la capitale, c’est une ville bien desservie par un réseau dense de moyens de communication (autoroutes, voies ferrées, cinq gares). Cependant, avec un solde migratoire négatif non compensé par sa croissance naturelle positive, elle n’a cessé de perdre des habitants depuis 1975 (94 145 habitants) et se distingue de surcroît par un vieillissement de sa population. Son profil socioprofessionnel se caractérise par une double prédominance, celle des cadres et professions intellectuelles supérieures, en forte croissance, et celle des employés, dont le poids régresse cependant.

Versailles est une ville marquée par une fonction administrative prépondérante et ancienne : préfecture, hôtel de ville, tribunaux, chambre de commerce et d’industrie... En conséquence, la population active est essentiellement concentrée dans le tertiaire, qui constitue le principal secteur d’activités de la commune (près de 90 p. 100 des emplois, dont une forte part d’emplois publics). L’industrie est présente, avec de grandes entreprises (Giat Industries, Citroën...).

D’un point de vue urbain, le territoire a été planifié par touches successives et révèle une juxtaposition de quartiers distincts. Façonnée par le château et son parc, la ville est également structurée par le Trident, célèbre patte d’oie formée par trois avenues qui convergent vers la place d’Armes et le château. Depuis sa création, la ville s’est enrichie d’un patrimoine architectural et urbain majeur, inscrit notamment dans deux des quartiers les plus anciens : Notre-Dame, « ville neuve » formée au XVIIe siècle et Saint-Louis (ancien parc aux Cerfs sous Louis XIII), bâti à partir de 1685. Les traces de cette richesse y sont encore très nombreuses : théâtre Montansier, hôtel des Réservoirs, couvent des Récollets, musée Lambinet, Jeu de Paume...

Au début du XIXe siècle, la morphologie de la ville semble avoir peu bougé par rapport au siècle précédent. Mais la transformation du château en musée, en 1837, redonne à Versailles une animation qu’elle avait perdue et attire une population parisienne. De plus, une nouvelle dynamique urbaine naît grâce à l’arrivée de deux lignes de chemin de fer en 1839. Versailles compte 44 000 habitants en 1866. Dès lors, de nouveaux quartiers se développent à partir de noyaux urbains ou de lotissements qui attirent des familles aisées (Clagy-Glatigny) ou plus modestes (Porchefontaine, Chantiers...). À partir des années 1950, la ville connaît une nouvelle étape d’urbanisation à l’ouest, sur des terrains encore agricoles, où s’implantent des ensembles résidentiels à vocation sociale (Jussieu Petits-Bois). En 1973, un plan de sauvegarde et de mise en valeur du centre ancien est décidé, sur près de 170 hectares, et comprend notamment la place d’Armes, les Écuries royales, la cathédrale Saint-Louis. Son périmètre s’étend sur 250 hectares depuis 1995. Dans les années 1980-1990, la ville poursuit quelques grandes opérations d’aménagement urbain (pôle touristique et hôtelier sur l’îlot des Manèges...).

Dans les années 2000, des projets d’aménagement urbain relancent une dynamique de développement local dans un espace urbain saturé. L’amélioration du pôle d’échanges et le réaménagement de la gare des Chantiers vise à favoriser l’émergence d’un secteur d’urbanisation nouvelle (logements, commerces, équipements culturels et de loisirs), au travers de la création d’une zone d’aménagement concerté. De plus, dans le quartier de Satory, situé au sud de la commune, des terrains laissés libres par le ministère de la Défense devraient être profondément transformés (création d’un pôle économique et résidentiel).

En définitive, avec le réaménagement du château (restauration des bâtiments, meilleur accueil du public, diversification des manifestations...), il s’agit pour la commune d’attirer au cœur de la ville une partie des sept millions de touristes annuels et de promouvoir une dynamique urbaine et économique seule à même de freiner la baisse démographique tout en tenant compte des contraintes patrimoniales.

Pascale PHILIFERT

VERSAILLES MÉNAGERIE ROYALE DE

La Ménagerie royale fut, en 1662, la première grande commande architecturale de Louis XIV, alors même que Versailles n’était qu’un petit pavillon de chasse hérité de son père. Les travaux, confiés à Louis Le Vau, débutèrent en 1663 et s’achevèrent l’année suivante (le décor intérieur ne se sera terminé qu’en 1669). Implantée au sud-ouest du parc de Versailles, la Ménagerie fut progressivement délaissée dès la fin du règne de Louis XV et entièrement rasée en 1902. Il s’agissait de l’une des constructions les plus curieuses du règne de Louis XIV : elle se composait d’un corps de logis qui était relié, par une galerie, à un surprenant pavillon octogonal, coiffé d’un dôme surmonté d’un lanternon, d’où rayonnaient sept cours réservées aux animaux. Les grands oiseaux – Demoiselles de Numidie, spatules, pélicans ou casoars – étaient prédominants, mais on y trouvait aussi des éléphants, chameaux, autruches, crocodiles, tortues... Ce rassemblement prestigieux d’animaux exotiques et rares (provenant d’achats ou de cadeaux diplomatiques), que l’on présentait aux princes et ambassadeurs, participait directement de la politique de prestige et de magnificence de la Couronne.

Si la tradition d’entretenir près du souverain une collection d’animaux exotiques était connue dès l’Antiquité, et si déjà les princes de la Renaissance avaient des ménageries dans leurs cours, celle de Versailles offrait un modèle résolument nouveau, repris dans toute l’Europe. La première innovation était de rassembler en un même lieu, permanent et non plus itinérant, les animaux autrefois dispersés dans les enclos des diverses résidences royales. Par ailleurs, la Ménagerie de Versailles était la première à opérer une classification des espèces, chacune étant répartie dans des cours adaptées. Enfin, la véritable scénographie élaborée par Le Vau, avec son plan radial et le rayonnement des cours à partir d’un point d’observation surélevé, sera largement imitée, notamment par l’empereur François Ier de Habsbourg pour la ménagerie de Schönbrunn, achevée en 1752.

Destinée aux plaisirs et divertissements de la Cour, la Ménagerie de Versailles a également joué un rôle important dans l’histoire des sciences, en contribuant, par les dissections opérées sur les cadavres d’animaux, aux progrès de l’anatomie comparée. Les observations réalisées par les anatomistes de l’Académie des sciences, sous l’égide de Claude Perrault, étaient effectuées le plus souvent à Paris, à l’Académie ou au Jardin du roi. Parfois, des séances publiques étaient organisées à Versailles. La plus mémorable concerne la dissection de l’éléphant du Congo (offert en 1668 par le roi du Portugal), par Joseph-Guichard Du Verney, le 22 janvier 1681, en présence du roi. Ces observations scientifiques contribuèrent à la publication des Mémoires pour servir à l’histoire naturelle des animaux, dont le premier volume paraît en 1671. Sous Louis XV, les dissections se poursuivirent, mais c’est à partir des années 1740 que ces recherches connurent un nouvel essor, lorsque Buffon entreprit la rédaction de son grand œuvre, l’Histoire naturelle, sans conteste l’une des plus grandes avancées scientifiques des Lumières.

Hélène DELALEX

LOUIS XIV (1638-1715)

Introduction

Louis XIV est un des personnages historiques sur lesquels l’attention demeure portée, sans que nul historien puisse prétendre donner de lui une image certaine et définitive. Qu’il ait influencé directement les destinées françaises et qu’à ce titre on ne puisse imaginer l’histoire de la France sans lui, nul doute. Mais, parce que son règne a curieusement associé une incontestable gloire à de très lourds malheurs pour la nation, il a été extrêmement loué ou critiqué et ses historiens se sont souvent partagés entre apologistes et détracteurs. On doit observer qu’il est beaucoup plus malaisé à comprendre pour des hommes de la fin du XXe siècle que pour ceux du début, parce que les profondes mutations de la société française au cours de cette période ont fait disparaître des aspects de la mentalité collective qui demeuraient, il y a soixante-dix ans encore, relativement proches du XVIIe siècle. En revanche, les renouvellements de la méthode historique, surtout des études érudites sur les conditions de vie en France au temps de Louis XIV, autorisent une meilleure intelligence du pays sur lequel son action s’est exercée.

La période du règne personnel s’étend de 1661 à 1715, soit pendant cinquante-quatre ans, période du gouvernement effectif du souverain. C’est par le travail que l’on règne, disait Louis XIV ; il a mis ce principe en pratique, jour après jour, par son assiduité aux affaires. Au Conseil d’en haut, véritable moteur de la monarchie, il a pris, avec un très petit nombre de ministres, les résolutions les plus importantes. Obtenir l’obéissance à l’intérieur, assurer la réputation de la France au-dehors étaient les règles essentielles de sa politique. Ses décisions avaient force de loi, elles étaient la loi même, en vertu de l’absolutisme royal, élaboré à la fois par la tradition féodale qui tenait le roi pour suprême suzerain et suprême juge et par les légistes imbus de droit romain, concevant l’autorité royale comme aussi indivisible que le point en géométrie et le roi comme arbitre, au nom de l’intérêt public, entre les divers ordres et les groupes de privilégiés (chaque groupe, même dans le tiers état, ayant ses privilèges et libertés). L’obéissance à l’intérieur signifiait donc la fidélité de la noblesse, la soumission de tous à la décision royale, la nécessité de la présence d’agents du pouvoir central (officiers et intendants).

La monarchie a ainsi reçu un caractère administratif plus marqué. Le prestige au-dehors impliquait une force militaire redoutable, afin d’appuyer les revendications vis-à-vis de l’étranger, la guerre, qui procure la gloire au vainqueur, devenant le recours normal, lorsque l’honneur est en question. À la tentation de la guerre, Louis XIV a peu résisté, mais les guerres, perdant leur caractère chevaleresque, sont devenues de plus en plus affaire de nombre, de discipline et de tactique. Elles réclamaient des sommes de plus en plus élevées au trésor royal, en fait à l’impôt. Les ressources le permettaient-elles ? Pouvait-on rendre le pays plus riche et en recueillir un impôt augmenté sans cesse, mais qui parût à la fois supportable et équitable ?

À cela s’ajoutait ce qu’on appelle aujourd’hui les réactions de mentalité collective. La fonction royale jouissait d’un rayonnement quasi religieux. Représentant de Dieu selon une conception hiérarchisée du monde, ayant reçu au sacre des charismes particuliers, le roi bénéficiait dans sa personne d’un prestige indiscutable. À une société patriarcale, il apparaissait comme le père par excellence, ses peuples étaient ses enfants. Or « les peuples se plaisent au spectacle, disait Louis XIV. Par là, nous tenons leur esprit et leur cœur. » D’où, ceci venant à la fois de la Renaissance et du caractère rituel de l’Église, le cadre magnifique où la vie du roi doit se dérouler comme une cérémonie. La cour, Versailles, Fontainebleau, Saint-Germain répondaient à cette quête de prestige.

Mais dans quelle mesure la France de Louis XIV, par son état démographique, par ses ressources, par l’adhésion morale des divers milieux, pouvait-elle s’adapter à ce que le roi demandait d’elle ?

C’est le problème de ce règne, d’une durée surprenante et riche d’événements et de mutations.

1. Enfance et éducation (1638-1661)

La naissance d’un dauphin, le 5 septembre 1638, avait été accueillie avec joie par l’opinion du pays. À la fois dans les groupes éclairés de la société et dans les classes populaires, la France ressentait l’absence d’un héritier au trône comme une frustration nationale. Mariés depuis 1615, époux depuis 1619, le roi Louis XIII et la reine Anne d’Autriche étaient demeurés jusque-là sans enfant. Aussi ne faut-il pas s’étonner que, dans les couvents, on ait prié avec ardeur pour la naissance du dauphin et que sa venue ait été accueillie comme le signe de la dilection de Dieu envers les Français.

Presque toute l’Europe était alors religieuse et monarchique et chaque pays éprouvait la même ferveur pour ses princes légitimes.

Louis avait quatre ans et demi lorsque la mort de Louis XIII le fit roi (14 mai 1643). La France était depuis huit ans en guerre avec l’Espagne et l’Empire, lourde guerre aux frontières, et Richelieu avait plié à sa politique un pays récalcitrant, rebelle à l’impôt et aux intendants qui le faisaient payer.