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Des crimes commis à l'encontre des moins depuis des siècles...
Que le voleur périsse
Aux temps présents
Aux temps noirs et bruns
Aux temps de la fin des siècles
Nichée au cœur de la campagne nantaise, la paisible abbaye de Melleray est le théâtre d’événements dramatiques perpétrés par une confrérie secrète adoratrice et protectrice de la Madone. Ces méfaits commis au cours des siècles à l’encontre des moines constituent une énigme que va s’évertuer à élucider une jeune attachée de conservation du patrimoine, grâce à la découverte fortuite, dans l’église de Béré, de la précieuse chronique du monastère dérobée lors de la mise à sac de l’abbaye par les troupes révolutionnaires en 1792. Au cœur de la congrégation monastique de Melleray et plus largement de la région nantaise, cet ouvrage mêle réel et romanesque, sur les traces de la statuette d’une Madone dont la disparition déchaîne des forces obscures à travers les siècles.
Plongez dans un thriller historique qui mêle réel et romanesque, sur les traces de la statuette d’une Madone dont la disparition déchaîne des forces obscures à travers les siècles.
EXTRAIT
Son vieux corps le faisait souffrir, comme hier, comme tous les autres jours. Une douleur lancinante irradiait dans son dos, ses bras, ses mains aux doigts déformés par les rhumatismes. Pourtant il fallait tenir, oublier cet acte de renoncement, ce presque parjure concédé par faiblesse d’âme. Tenir pour conforter la communauté réduite aujourd’hui à si peu. Tenir pour conjurer ce bouleversement que connaissait le pays depuis plus de trois années. Tenir…
La veille, malgré ses jambes flageolantes, il avait dû se rendre à pied jusqu’à la maison commune, à une demi-lieue de l’abbaye, pour, ultime affront, prêter serment de fidélité à la Constitution civile du clergé, devant la municipalité au grand complet :
« Je jure d’être fidèle à la Nation, à la loi, au roi et de maintenir de tout mon pouvoir la constitution décrétée par l’Assemblée nationale et acceptée par le roi. »
À PROPOS DE L'AUTEUR
Daniel Braud est établi dans la métropole nantaise, il a déjà publié plusieurs ouvrages, polars, romans et recueils historico-régionaux qui font la part belle à sa région. Il est membre du collectif des Romanciers Nantais et contributeur aux recueils de nouvelles proposés par le groupe.
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Seitenzahl: 277
Veröffentlichungsjahr: 2017
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Table des matières
Résumé3
Le cri de la Madone4
Septembre 17925
Février 20149
Juin 122612
Février 201415
Septembre 124218
Février 201421
Novembre 124224
Mars 201428
Décembre 124232
Mars 201440
Automne 163543
Été 163749
Mai 201458
Octobre 201466
Décembre 201474
Mai 194485
Décembre 201491
Automne 1590 – Printemps 159596
Janvier 2015100
Mars 2015106
Juin 1986112
Avril 2015115
Le cri de la Madone126
Que le voleur périsse
Aux temps présents
Aux temps noirs et bruns
Aux temps de la fin des siècles
Nichée au cœur de la campagne nantaise, la paisible abbaye de Melleray est le théâtre d’événements dramatiques perpétrés par une confrérie secrète adoratrice et protectrice de la Madone. Ces méfaits commis au cours des siècles à l’encontre des moines constituent une énigme que va s’évertuer à élucider une jeune attachée de conservation du patrimoine, grâce à la découverte fortuite, dans l’église de Béré, de la précieuse chronique du monastère dérobée lors de la mise à sac de l’abbaye par les troupes révolutionnaires en 1792. Au cœur de la congrégation monastique de Melleray et plus largement de la région nantaise, cet ouvrage mêle réel et romanesque, sur les traces de la statuette d’une Madone dont la disparition déchaîne des forces obscures à travers les siècles.
Daniel Braud est établi dans la métropole nantaise, il a déjà publié plusieurs ouvrages, polars, romans et recueils historico-régionaux qui font la part belle à sa région. Il est membre du collectif des Romanciers Nantais et contributeur aux recueils de nouvelles proposés par le groupe.
Daniel Braud
Thriller historique
ISBN : 978-2-35962-764-0
Collection Rouge
ISSN : 2108-6273
Dépôt légal septembre 2015
©Ex Aequo
©2015 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.
Toute modification interdite.
Son vieux corps le faisait souffrir, comme hier, comme tous les autres jours. Une douleur lancinante irradiait dans son dos, ses bras, ses mains aux doigts déformés par les rhumatismes. Pourtant il fallait tenir, oublier cet acte de renoncement, ce presque parjure concédé par faiblesse d’âme. Tenir pour conforter la communauté réduite aujourd’hui à si peu. Tenir pour conjurer ce bouleversement que connaissait le pays depuis plus de trois années. Tenir…
La veille, malgré ses jambes flageolantes, il avait dû se rendre à pied jusqu’à la maison commune, à une demi-lieue de l’abbaye, pour, ultime affront, prêter serment de fidélité à la Constitution civile du clergé, devant la municipalité au grand complet :
« Je jure d’être fidèle à la Nation, à la loi, au roi et de maintenir de tout mon pouvoir la constitution décrétée par l’Assemblée nationale et acceptée par le roi. »
Il espérait que cela calmerait un peu ces enragés, ces mécréants armés qui stationnaient dans le bourg, que l’abbaye serait préservée de leurs sacs ravageurs comme elle le fut miraculeusement, l’an dernier, de la vente par la Nation. Pour le reste, il s’en arrangerait avec Dieu à une échéance qu’il savait proche. À presque quatre-vingts ans, il s’en irait à brève échéance rejoindre le père Vannier, enterré au mois d’avril dans le cimetière qui jouxte l’église. Comme le voulait la règle, la tombe du prochain défunt était déjà tracée, elle serait sienne à n’en pas douter. Bientôt, il serait étendu sur la paille et la cendre, la couche des mourants, avant d’être inhumé sans cercueil dans ses habits de moine pour tout linceul.
La nuit s’éternisait dans les brumes de septembre accrochées à l’étang proche. L’office de prime aurait dû sonner, mais les autorités révolutionnaires avaient exigé que les messes soient célébrées portes closes et cloches muettes. Réunie autour de lui, la maigre communauté de l’abbaye de Melleray priait. Chacun dans sa fonction, en ces temps troublés, préservait comme il le pouvait une vie monastique conforme à la Règle cistercienne.
Le père Chinon, sacriste, veillait avec dévotion sur les trésors de la sacristie qu’il redoutait de voir tomber en des mains impies : des ostensoirs, des burettes et des ciboires d’argent, le calice de vermeil, la boîte aux saintes huiles et les chasubles, aubes et dalmatiques qui voisinaient avec le dais de bois sculpté paré de tissu aux dorures brodées.
Le père Richard, procureur, s’échinait tant bien que mal à maintenir et à sauvegarder les intérêts de la communauté auprès des nouvelles autorités séculières. Il cumulait sa charge avec celle du scriptorium depuis que le dernier moine copiste avait quitté les lieux, quelques mois avant le grand chambardement.
Le père Bresdon, cellérier, parvenait difficilement à préserver les réserves alimentaires de l’abbaye en gérant au mieux, fruit du labeur de tous, les denrées récoltées dans le potager.
Le père Lemaître, chantre, présidait aux cantiques et récitatifs des offices tandis que Clément Martin, le seul frère lai toujours présent au monastère, s’épuisait en de longs et pénibles travaux agricoles dans le jardin des moines et les vignes attenantes.
Le personnel laïque s’était lui aussi réduit comme peau de chagrin : trois servantes, un jardinier et un gardien des bois assuraient encore le service et l’entretien de l’abbaye.
Depuis que le père abbé Le Mintier avait trouvé refuge en Angleterre après avoir été chassé par la Révolution, il veillait sur la communauté monastique, lui le père Carlier, abbé quasi octogénaire et désormais jureur. L’office de prime achevé, il précéda la maigre troupe sur le petit parvis de l’église. L’heure de la séance du chapitre était venue. Il respira l’air frais du matin. Une lueur encore incertaine annonçait l’aurore là-bas vers l’est, au-dessus de la forêt, de l’autre côté du chemin vicinal qui longeait le terrain utilisé comme champ de foire à la Saint-Clair. Il avait peine à tenir debout, sa jambe le faisait souffrir. Bientôt, il lui faudrait s’aider d’une canne, il le savait. Le siège de la salle capitulaire serait le bienvenu.
Un brouhaha dans l’allée de l’abbatiale lui fit tourner la tête. Il vit les soldats.
Les ordres venaient « d’en haut », de Châteaubriant. Il fallait agir, maintenant. Ils avaient quitté leurs quartiers, pris la direction du nord, traversé le ruisseau du Pas Chevreuil sur le petit pont du Pas de la Musse, emprunté le chemin qui s’étirait entre la forêt de Vioreau et l’orée de celle d’Ancenis pour déboucher au bas de la côte qui conduisait à l’entrée du bourg de La Meilleraye. Le capitaine Stouvenel menait la compagnie de la Garde nationale de Joué, une troupe forte d’une centaine d’hommes sanglés dans l’habit bleu roi à doublure écrue sur veste et culotte blanches, tricorne à cocarde sur la tête et fusil à la bretelle. Plusieurs drapeaux tricolores flottaient au vent, frappés de la devise « Le peuple français, la liberté ou la mort ».
Ils étaient arrivés sur le midi, s’étaient organisés pour bivouaquer dans les alentours du bourg tandis que Stouvenel se rendait à la maison commune où il avait entrevu le vieux moine claudicant venu prêter serment devant la municipalité.
Ce serait pour le lendemain, à l’aube.
La troupe longeait la rive de l’étang quand Stouvenel, en tête de colonne, aperçut le père Carlier et ses ouailles devant l’église. Il se dirigea vivement vers le vieux moine et l’apostropha :
— Citoyen, que les portes nous soient ouvertes et que nul ne se mette en travers de notre chemin. Ordre de la Révolution !
Le père Carlier ne prit pas la peine de répondre. Prêter serment n’avait servi à rien. Il allait devoir livrer l’abbaye à cette bande de mécréants. Il se retourna vers ses condisciples en esquissant un geste d’apaisement pour leur faire comprendre que résister serait vain. Il demanda au père Richard d’ouvrir grand les deux vantaux de l’église et ceux du portail en grès roussard, décoré d’oves pierreux et flanqué de ses piliers à trois colonnes, qui donnait accès aux cours intérieures et aux bâtiments conventuels.
La troupe s’excitait. Les murmures s’étaient mués en des vociférations plus distinctes. « À bas le clergé ! », entendait-on par ici, « la richesse au peuple », par là. D’un « allez ! », Stouvenel lâcha ses hommes. Ce fut tout à coup comme une meute sur les fumées d’un cerf. La razzia fut terrible.
D’aucuns s’engouffrèrent dans l’église, mirent la baïonnette au canon et s’en servirent de pic pour saccager les boiseries et les tentures. Le couple d’anges adorateurs du maître-autel vola en éclat sous les coups de crosse, les deux petits autels en bois doré et sculpté furent réduits en miettes et le marbre de couleur des crédences se fendit sous les impacts redoublés. Les objets sacrés, calices, ciboires, ostensoirs et burettes, furent déposés par terre, entre nef et transept. Ils seraient récupérés plus tard. Les vêtements sacerdotaux, aubes, chasubles et dalmatiques furent mis en tas devant la porte et s’enflammèrent comme de l’étoupe. La fureur destructrice était à son comble. Sous les « hourras ! » de la soldatesque, le gisant de Henri, évêque de Nantes terrassant le serpent à deux têtes, fut décapité et l’on fit subir le même sort à celui de Geoffroy de Châteaubriant sur lequel furent effacées les armoiries pour que la postérité ne puisse l’identifier. L’excitation montant d’un cran, quelques audacieux grimpèrent dans le clocher et se servirent d’un système de cordages pour en descendre les trois cloches qui atterrirent au beau milieu du chœur. Un chapardeur en profita pour faire disparaître dans son havresac une paire de burettes en argent. Plus rien ne devait rappeler les temps anciens, l’ogre révolutionnaire dévorait sa pitance.
D’autres franchirent en braillant le portail de grès roussard, prirent pied dans la haute cour qui, agrémentée de sa petite chapelle, dominait celle des familiers, et, un peu plus bas, l’enclos de la ferme cerné de ses dépendances agricoles. Quelques-uns restèrent interdits devant ce qu’ils découvraient : à main gauche, se dressait une bâtisse majestueuse à étage et oculus en chiens-assis, façade percée d’une enfilade de fenêtres d’une symétrie parfaite autour de l’avant-corps central orné d’une balustrade ouvragée et doté d’une entrée à voussure au-dessus de laquelle trônait une Vierge à l’Enfant sous l’écu frappé aux armes de Bretagne. Gravé dans la pierre, surmontant la tête de la Madone, figurait l’apophtegme «IN NIDULO MEO MORIAR »{1}. Une survivance de piété respectueuse leur fit épargner la statuette quand ils s’engouffrèrent dans le hall et débouchèrent au pied du magnifique escalier à la rampe en fer forgé. Stouvenel les précéda à l’entrée de la salle à manger et réussit à contenir les plus véhéments qui voulaient tout détruire, abattre la cheminée et arracher les boiseries. Il parvint aussi à préserver la pièce de travail de l’abbé avant de pénétrer dans la bibliothèque attenante. Cette fois encore, il dut faire preuve de persuasion pour que ne soient pas brûlées séance tenante les brochures accumulées depuis des lustres. L’inventaire qui en avait été établi au lendemain de la Révolution indiquait la somme de près de huit cents volumes. L’armarium révéla la présence du cartulaire qui recensait les titres de l’abbaye, doublé d’un recueil manuscrit qui décrivait la vie du monastère depuis le 12ème siècle. Stouvenel donna des ordres, aucun ouvrage n’aurait à souffrir de la folie destructrice de ses hommes, les autorités supérieures de Châteaubriant décideraient de leur avenir.
Quand la journée se termina, tous les bâtiments de l’abbaye avaient été investis, certains portaient plus que d’autres les stigmates de l’acharnement dévastateur des gardes nationaux de Joué, le cloître était en piteux état, l’église avait subi les pires outrages, quelques feux se consumaient encore çà et là.
Les moines furent chassés du monastère le soir même.
Le ciel de février était pur, vierge de nuages. Il gèlerait probablement demain matin pensa Bénédicte Louarn en observant la voûte céleste à travers la baie vitrée. Plein sud, le spectacle était magnifique : Jupiter brillait de mille feux au beau milieu des Gémeaux où scintillaient Castor et Pollux ; en portant les yeux vers l’ouest, on découvrait successivement l’éclat orangé de Bételgeuse dans la constellation d’Orion, puis la lumineuse Aldébaran dans celle du Taureau avant que le regard ne soit irrémédiablement attiré par la lune qui semblait tranchée en deux par la hache de quelque géant sidéral. Couché sous l’horizon, le soleil n’en éclairait plus que le premier quartier.
Bientôt l’heure. Bénédicte allait pouvoir profiter de ces conditions favorables pour assister à ce phénomène étrange qui, selon le calendrier astronomique, n’apparaîtrait de nouveau que fin décembre, si tant est que la lune ne soit pas masquée par une couverture nuageuse. Elle avait installé son petit télescope sur le balcon pour ne rien rater du spectacle. Curieuse de nature et fascinée par la beauté de la voûte céleste, elle fréquentait épisodiquement un club d’astronomie où elle avait acquis ses connaissances du ciel nocturne et dont la carte de membre lui avait valu une ristourne lors de l’achat de sa lunette, un modèle de base dont elle se satisfaisait pour ses observations de la lune.
Il était temps de rameuter Clément qui, probablement, résistait au sommeil dans sa chambre en flinguant à tout-va dans un de ses jeux vidéo débiles où le succès se comptait en nombres de morts. À douze ans passés, la crise d’adolescence couvait et elle devait maintenant prendre des pincettes avec monsieur, qui s’offusquait et s’agaçait lorsqu’elle osait la moindre remontrance. C’est pourtant lui seul qui, au hasard de ses surfs sur le Net, avait découvert ce phénomène lunaire bizarre la semaine dernière. Intrigué, il lui avait suggéré une observation commune pour en avoir le cœur net et démasquer ce qui, selon lui, n’était qu’un canular. Elle avait eu beau lui dire qu’il n’en était rien, que les revues astronomiques l’attestaient, il lui avait décoché un regard goguenard et condescendant du genre « ma pauvre mère, tu avalerais n’importe quel bobard pourvu qu’il soit écrit quelque part ».
— Clément, prépare-toi, il est temps, lui lança-t-elle du seuil de la chambre entre deux rafales.
— Il est quelle heure ?
— Minuit moins le quart, ça va commencer.
— Ouais, j’arrive dans une minute. Pour ce qu’il y aura à voir, y’a pas le feu.
— Tu enfileras ta doudoune, il fait froid dehors.
— Ouais, ouais.
Il n’avait pas levé les yeux de l’écran où un revolver crachait sans discontinuer ses balles meurtrières.
Quand Bénédicte ouvrit la porte-fenêtre du salon et prit pied sur le balcon, Clément se faisait toujours attendre. Elle frissonna. Il la rejoignit alors qu’elle réglait la lunette pour centrer l’objectif sur la lune qui dérivait lentement vers l’ouest. Grossie une centaine de fois, elle affichait sa demi-surface grêlée tandis que l’autre moitié était noyée dans l’ombre. L’œil rivé à l’oculaire, Bénédicte scrutait minutieusement la frontière entre les deux hémisphères, là où le phénomène aurait dû se manifester. Rien. Elle se prit à douter et même à redouter que son fils ait eu raison. Serait-ce des balivernes ?
— Tu aperçois quelque chose ? questionna Clément sur un ton railleur.
— Non, rien pour l’instant.
— Fais voir, lui intima-t-il, impatient.
Trente secondes plus tard, il lui faisait face et l’accablait d’un regard triomphant, mi-moqueur, mi-désolé.
— Qu’est-ce que je disais ! Des blagues, tout ça ! Bon, je vais me coucher, demain y’a école.
— Attends un peu, je vérifie.
Bénédicte remit l’œil à l’oculaire et parcourut de nouveau méthodiquement la frontière de la surface lunaire entre ombre et lumière et soudain… elle le vit. Distinctement. Un sourire naquit sur ses lèvres quand elle se redressa et dit à Clément :
— Regarde. Juste à la limite de l’ombre. Il est apparu.
Un peu décontenancé, il obtempéra et dut se rendre à l’évidence, c’était vrai, un « X » clair s’affichait nettement à la frontière du sombre de la demi-lune. Un tantinet penaud, il remballa ses sarcasmes et la joua curieux :
— Ben, dis donc ! C’est quoi, ce truc ? Un signal des extra-terrestres ?
— N’importe quoi ! C’est juste dû à l’éclairage rasant à cet endroit-là lorsque le premier quartier occupe une position favorable par rapport au soleil{2}. Encore observable demain et la prochaine fois, ce sera en décembre.
— Ah bon, on en est sûr ? On est allé voir sur place ?
— Non, évidemment, mais faisons confiance aux spécialistes.
— Spécialistes, mon œil… Moi, si j’avais été directeur de la NASA quand ils ont expédié plein d’hommes sur la lune, c’est là que je les aurais envoyés en premier, pour vérifier.
— Pour vérifier quoi, Clément ?
— Si ce « X » n’est pas juste un truc pour signaler quelque chose.
— Mais il n’y a personne sur la lune, tout le monde le sait. Qu’est-ce tu vas chercher !
— Actuellement, oui, bien sûr, mais avant ? Du temps des ostrogopithèques par exemple, quand…
— Australopithèques, je préfère. Tu disais ?
— Ben imagine qu’il y ait eu du monde sur la lune en ce temps-là et qu’ils aient voulu envoyer un signal, peut-être bien à cause d’un danger de mort juste à cet endroit si ça se trouve, ils auraient pu inventer ce truc-là pour nous prévenir.
— Nous ?
— Oui, enfin les Terriens de l’époque. Les Luniens ne pouvaient pas savoir que nos ancêtres vivaient dans des cavernes et ne possédaient pas de télescope.
— Les habitants de la lune s’appellent des Sélénites, pas des Luniens.
— Ben tu vois bien, s’ils ont un nom, c’est qu’ils ont existé, pas vrai ?
Un quart d’heure plus tard, quand Bénédicte se coula sous la couette, un léger sourire flottait sur son visage. Décidément, Clément était bien le fils de sa mère, il avait hérité de son imagination fertile, fantasque et débordante. Elle lui serait utile demain. Elle avait rendez-vous avec son patron, le conservateur régional des monuments historiques. Il avait besoin d’elle. Il lui avait confié ce matin entre deux portes qu’il s’agissait d’une mission délicate qui exigeait doigté et inventivité.
Il ne pouvait accomplir moins que ses pairs. L’orgueil !
Page, au service de son parrain feudataire, le seigneur Bonabes 1er de Rougé, il ne supportait pas l’échec ou la domination de ses pareils. Il n’avait pas douze ans, mettait un point d’honneur à briller au tir à l’arc, s’énervait quand il ratait la cible, s’échinait à lever la coutille trop lourde pour lui, approchait les chevaux qu’il ne tarderait pas à monter.
Devenu écuyer à quatorze ans, il n’eut de cesse de manier l’estramaçon, la darde et la javeline comme personne. Lorsqu’il se fut fortifié, à ses seize ans, il apprit l’art de la lutte et de la chasse, s’astreint à nager cinquante coudées sous l’eau et à ne rien redouter.
À dix-huit ans, portant beau, il était devenu l’assistant favori de son seigneur, bichonnait palefrois et destriers, astiquait hauberts et heaumes lors des commençailles des tournois, ne le quittait pas des yeux dans les mêlées enfiévrées des béhourds, l’encourageait de vive voix dans les joutes à la quintaine.
À vingt ans tout juste passés, il se purifia au bain, enfila la tunique blanche, endura le jeûne de pénitence, rites préalables à l’adoubement. Le lendemain, il reçut des mains de Bonabes le baudrier et l’épée, la lance et le heaume, les éperons et l’écu aux couleurs de ses armoiries avant de subir de son maître le seul coup qu’il ne devrait jamais rendre, le soufflet de la collée qui l’intronisait chevalier.
En cette année 1226, quand il apprit que sa proche parente Amicie venait de doter le monastère de Melleray de vingt sous de rente et Rainauld de Mouais de lui faire don d’une terre voisine de ses moulins de Pansachevret, Brient de Joué se sentit mortifié de ne pas les avoir précédés.
Toujours l’orgueil !
Comment avait-il pu commettre une telle offense à feu son maître Bonabes 1er de Rougé, petit-fils de Haimon Le Bigot, seigneur de Moisdon, l’un des fondateurs de l’abbaye ? Le sieur de Rougé lui avait conté jadis, lors de son long apprentissage de la chevalerie, comment deux religieux cisterciens, sur l’indication du prêtre Rivalon d’Auverné, étaient venus s’enquérir auprès d’Alain de Moisdon et de Haimon Le Bigot, son grand-père, d’une terre sise au lieu-dit Vieux Melleray, entourée de bois et loin de l’agitation du monde sur laquelle, avec l’aide de Dieu, ils ambitionnaient d’ériger un monastère.
« C’est ainsi que naquit l’abbaye de Melleray et que dix ans plus tard, en l’an 1142 de notre Seigneur, l’abbé Guitern devint le berger de la première communauté de moines », avait confié Bonabes à son écuyer dévoué.
Au mois d’août 1183, lui, Brient de Joué, chevalier fraîchement adoubé, avait assisté à la consécration de l’église du monastère par Robert, évêque de Nantes, et Guthénoc, évêque de Vannes, en compagnie de Hervé de Ruffigné, Guihénoc d’Ancenis et bien d’autres encore. Le père abbé Geoffroy de Beaumont dirigeait alors la communauté cistercienne de Melleray.
Quarante-trois ans plus tard, au soir de sa vie, il ne décolérait pas de s’être laissé devancé comme un jouvenceau par sa cousine Amicie, une peste qu’il détestait depuis des lustres et qu’il soupçonnait d’avoir doté l’abbaye pour lui infliger l’humiliation de la préséance familiale.
Toujours l’orgueil !
Il lui fallait réagir. Et de belle façon. Montrer à sa lignée, à la chevalerie de Bretagne et à la communauté religieuse son aisance et sa largesse en reléguant sa parente au rang d’une pingre avaricieuse.
Que diable ! Il était le châtelain de Vioreau, seigneurie à lui léguée par son défunt père Hervé de Joué, qui possédait droit de haute justice sur une vingtaine de paroisses, dont Joué, Abbaretz, Moisdon, Auverné, Meilleraye, Treffieux et autre. Les terres ne lui manquaient pas. Il décida de choisir la plus en vue, la plus nourricière et la plus riche pour en faire bénéficier l’abbaye de Melleray et montrer ainsi sa générosité et sa puissance.
Il opta pour la terre noble de la Chauvelière en la paroisse de Joué.
Après une messe solennelle pour marquer les esprits, en présence du chevalier Alain de Saffré, de Guillaume et Étienne de La Bruyère, évêques d’Angers et de Nantes, il en donna jouissance à perpétuité au monastère, alors gouverné par le père abbé André, déjà très affaibli et proche de sa fin. Pour faire bonne mesure et clore le bec de cette mijaurée d’Amicie, il ajouta à cette offrande une métairie naguère possession de feue Bénigne de Joué.
Mais cela ne suffisait pas à satisfaire son ego.
Toujours l’orgueil !
Il tint à ce que la communauté monastique de Melleray conservât à portée de regard le témoignage de sa prodigalité et de sa munificence.
Il la découvrit au mois de mars dernier, au hasard d’une chasse sur les landes boisées de Joué sous l’orage et les bourrasques qui l’avaient contraint à trouver refuge dans une chapelle abandonnée, enfouie au milieu des ronciers.
Quand il s’enquit du nom de cet oratoire inconnu de lui, à une lieue et demie de son château de Vioreau, un de ses rabatteurs lui révéla :
— Messire, il s’agit de la chapelle Sainte-Marie-de-la-Lande, dédiée à notre Sainte Mère la Vierge Marie, en fort péril de dévastation, hélas.
Tandis que les cieux déversaient leur colère sur le toit d’ardoises, il se recueillit et s’agenouilla pour prier. Il se releva quand Jupiter se fut calmé et la devina, à peine visible dans la pénombre de l’abside, au fond de sa niche enrubannée de toiles d’araignées.
Il s’approcha pour mieux voir et fut ébloui : une ravissante Mater dolorosa miniature en bronze d’un demi-pied de haut, au regard éploré, tête couverte d’un long voile plissé sur une ample robe à parements, soutenait un minuscule christ mort. Il se dégageait de cette Pietà une infinie douceur mêlée d’une profonde tristesse. Il en fut bouleversé. Il décida sur-le-champ qu’un tel trésor ne pouvait rester en ces lieux ouverts à tous les vents, proie facile pour quelque mécréant pilleur de grand chemin. Il se signa, la saisit précautionneusement, la débarrassa de ses entrelacs arachnéens et l’enveloppa délicatement dans sa longue cape de chasse. Elle bénéficierait de la sécurité de sa demeure, à l’abri de la convoitise impie d’un larron venant à passer par là.
La Madone au regard triste trônait depuis lors dans la chapelle de son château de Vioreau où il ne se lassait pas de l’admirer et de lui rendre grâce.
L’orgueil prit le pas sur le ravissement et l’adoration. Après la terre noble de la Chauvelière et la métairie de feue Bénigne, le chevalier Brient de Joué fit don de la Pietà de Sainte-Marie-de-la-Lande à la communauté cistercienne de l’abbaye de Melleray où elle témoignerait, pour l’éternité pensait-il, de sa largesse et de sa piété.
Il était à cent lieues de soupçonner les forces obscures qu’à travers siècles la Madone et son péché d’orgueil allaient déchaîner.
Le froid mordait. L’hiver s’installait dans ce mois de février glacial. Emmitouflée dans son manteau au col de fausse fourrure, longue écharpe autour du cou, mains gantées et tête protégée d’un bonnet de laine écrue, Bénédicte Louarn frissonna. Elle attendit devant le mur joliment graffé que Clément disparaisse sous l’auvent, à l’entrée des locaux du collège de Chantenay, puis reprit son chemin. Cent mètres seulement la séparaient de son arrêt de tram. Elle habitait à deux pas, derrière la butte Sainte-Anne, au deuxième étage d’un petit immeuble qui en comptait trois. Elle avait relégué depuis longtemps sa vieille Twingo au parking, l’ancien modèle joufflu aux phares en forme d’yeux écarquillés, pour privilégier le tramway qui la déposait en un quart d’heure devant la gare nord, tout près de son bureau. Elle aimait accompagner Clément, chaque fois qu’elle le pouvait, jusqu’à son collège avant de rejoindre la station « Du Chaffault », sur le boulevard Benoît-Frachon. L’amiral éponyme statufié à proximité de l’école de la marine marchande, était-il un descendant d’un sombre exécuteur des hautes œuvres, serviteur de l’échafaud, anciennement nommé « chafaut » ? Elle se promettait depuis des mois de vérifier cette hypothèse sur Internet.
Elle avait emménagé dans le quartier quatre ans auparavant, après un divorce difficile avec Marc, le père de Clément. L’ancienne maison cossue du boulevard de Launay vendue sur l’autel de la séparation, elle avait déniché rapidement, à son grand soulagement, son nouvel appartement, clair et spacieux, à côté du collège de son fils et de la ligne de tram.
À bientôt trente-huit ans, Bénédicte affichait un visage aux traits encore juvéniles, cheveux bruns à la coupe carrée dont les pointes effilées lui mangeaient le front, pommettes hautes et yeux légèrement étirés en amande, fruits de son ascendance bigoudène, héritage de ses aïeux établis à Penmarc’h où elle avait connu une enfance heureuse. Son complice, le grand-père Louarn, lui serinait sa ressemblance avec l’animal du même nom dont elle possédait, selon lui, le caractère finaud et débrouillard{3}. Bretonnant malicieux, il lui racontait, sous le sceau du secret, ses journées de skol al louarn{4} passées à pourchasser les crabes verts entre les rochers de la presqu’île de Krugen. Elle adorait ses récits du mythe de l’ancien cap Caval et du roi Marc’h affublé des oreilles et de la crinière de son cheval Morvac’h par un charme de Ahès, la princesse d’Ys, légende à qui Penmarc’h, « la tête de cheval », devait son nom.
Elle avait vécu comme un déracinement l’exil à Nantes où sa mère avait trouvé un emploi après l’envol de son père Goulven Louarn, parti suivre les jupons d’une jeunette rousse sur les chemins de Baltimore, la jumelle irlandaise de Penmarc’h. Les années fac, après le lycée, s’étaient conclues par le concours d’attaché du patrimoine qui lui valait aujourd’hui son poste à la Direction Régionale des Affaires Culturelles des Pays de la Loire, la DRAC, à l’angle des rues de Richebourg et Stanislas-Baudry. Son mariage précoce avec Marc Béniguet avait rapidement battu de l’aile après la naissance de Clément. Il avait survécu cahin-caha à leurs relations orageuses jusqu’à une énième aventure de Marc qui avait mis le feu aux poudres et consommé un divorce devenu inévitable.
Quand elle eut pris pied dans sa rame de tramway, Bénédicte songea à sa mère. Le vendredi était jour de visite hebdomadaire. Elle se contenterait ce midi d’un jambon-beurre avalé à la hâte au buffet de la gare puis gagnerait le cimetière de la Bouteillerie, à dix minutes à pied, où sa maman reposait depuis le terrible accident de la Toussaint 2012, un carambolage monstre dans le brouillard sur la quatre-voies de Vannes, au retour du pèlerinage annuel sur la tombe du grand-père Louarn, à Penmarc’h. Sa mère y avait perdu la vie ; Clément en était sorti indemne ; elle était restée longuement coincée dans l’épave et les chirurgiens du CHU avaient dû réaliser des miracles pour réparer sa jambe droite, opérations en cascade qui lui valaient aujourd’hui un talon compensé.
Le tram pris d’assaut à l’arrêt de la place du Commerce, Bénédicte se retrouvait maintenant bloquée entre un gros monsieur et un trio de lycéennes pépiantes. Un léger sourire flottait sur son visage. Clément la tarabustait depuis des jours pour qu’elle l’autorise enfin à passer la soirée et la nuit chez son copain Hugo. Avant-hier, elle avait cédé. Au téléphone, la mère d’Hugo l’avait rassurée et Clément avait salué son « oui » de sauts de cabri à travers l’appartement. En retour de son SMS « Libre demain soir, on se voit ? », Laurent lui avait promis un restau-surprise et une nuit torride dans son minuscule deux-pièces mansardé de la rue de Coulmiers. Elle hésitait encore à confesser à son fils sa relation nouvelle, sa première liaison sérieuse depuis son divorce, tant elle redoutait sa réaction de pré-ado un brin possessif et habitué à leur binôme sans partage. Le temps viendrait… Plus tard.
Bénédicte avait rencontré Laurent Amigouet fortuitement un vendredi midi de septembre dernier, alors qu’elle se recueillait devant le caveau de sa mère, à proximité du carré militaire de la Bouteillerie. Elle avait remarqué ce grand échalas à l’allure dégingandée et à la tignasse frisée qui papillonnait entre les tombes, en fleurissait une par-ci, replaçait un motif funéraire par-là, nettoyait une autre à proximité. Quand l’orage avait éclaté, ils avaient trouvé refuge ensemble sous l’un des arbres imposants qui agrémentaient le cimetière. Déjà trempés, ils s’étaient regardés, les bras ballants en signe d’impuissance, et Laurent s’était mis à fredonner deux alexandrins du vieux Georges :
Parlez-moi de la pluie et non pas du beau temps,
Le beau temps me dégoûte et m’fait grincer les dents
Elle avait souri. Il avait enchaîné :
— Vous venez souvent, je vous ai déjà aperçue plusieurs fois.
— Oui, je rends visite à ma mère chaque vendredi, elle est décédée depuis deux ans. Et vous, beaucoup de proches semblent enterrés ici à voir le nombre de tombes dont vous prenez soin.
— Mais non, vous n’y êtes pas du tout, je bosse, moi, quand je viens à la Bouteillerie.
— Vous travaillez ? Comment ça ?
— Ma patronne m’indique de qui je dois m’occuper. Une fleuriste qui m’emploie à mi-temps pour nettoyer et embellir les tombes, ici et au cimetière de Miséricorde.
— Ah bon. C’est un métier ? Comment dit-on, entreteneur de caveaux ?
— Ben, il faut bien manger, pas plus tarte que de moisir dans un bureau, non ?
— Oui… Enfin, peut-être, je ne sais pas.
— Et puis je m’occupe de clients sympas, pas une remarque désobligeante, jamais de réclamation, un vrai boulot pépère et sans problème.
Bénédicte avait ri de bon cœur, même si les lieux ne s’y prêtaient pas vraiment. Après un quart d’heure, sous les gouttes finissantes qui martyrisaient le feuillage, elle en savait plus sur lui. Ses prestations dans les cimetières assuraient l’alimentaire, sa vraie vie de célibataire trentenaire se nichait ailleurs. Des soirées consacrées à la musique au sein de son groupe, localement déjà réputé, héritier du free jazz et du jazz fusion « au cours desquelles mes chorus de saxo font merveille » s’était-il vanté, pince-sans-rire. « Je jouerai au Pannonica avec mon groupe samedi soir en huit, alors si vous n’avez rien de mieux à faire… venez nous voir, ça me fera plaisir » avait-il ajouté tandis que l’orage s’éloignait.
Clément passait le week-end chez Marc, son ex, Bénédicte avait décidé d’en profiter. La soirée du Pannonica s’était terminée dans un irish pub du Bouffay où ils avaient fait plus ample connaissance. Ils s’étaient ensuite revus pendant les absences du fils de Bénédicte, jusqu’à cette nuit des vacances de Noël dernier – Clément était parti au ski à la Mongie avec son père – où Laurent l’avait entraînée dans son antre de la rue de Coulmiers dont elle n’était ressortie que le lendemain matin, vaguement consciente qu’elle était en train de tomber amoureuse de ce grand escogriffe musicien à l’humour débonnaire, malgré la huitaine d’années qui les séparait.
Bénédicte s’extirpa du tram et du magma humain à la station « gare SNCF nord ». Cinq minutes plus tard, elle poussait la porte vitrée du sas d’entrée de la DRAC. Il était huit heures trente. Elle avait rendez-vous dans une demi-heure avec son patron François Bleuvais, pour une nouvelle mission dont elle ignorait encore tout.
