Le deuil défendu - Sylvie Lepetit - E-Book

Le deuil défendu E-Book

Sylvie Lepetit

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Beschreibung

En juillet 1980, l'auteure, âgée de 17 ans, est violée et tombe enceinte. Elle est alors obligée d'avorter. Quarante ans plus tard, alors que ce souvenir refait surface à l'occasion du confinement, elle explore les séquelles psychiques causées par cet événement, cherchant à comprendre l'adolescente qu'elle a été afin d'être en paix avec elle-même et avec sa famille.


À PROPOS DE L'AUTEURE


Professeur agrégée de lettres, Sylvie Lepetit est mariée et mère de trois grands enfants. Pendant 30 ans, elle a enseigné la littérature avec passion en zone d’éducation prioritaire dans le Val-de-Marne ainsi qu’au lycée français de São Paulo. Formée à l’accompagnement spirituel par Lytta Basset, elle est désormais écoutante au sein de l’association AGAPA, association qui accueille des couples en deuil d’un enfant non-né, et animatrice d’ateliers d’écriture thérapeutiques sur le thème « Mettre des mots sur les maux ».

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Seitenzahl: 202

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Le deuil défendu

© Saint-Léger éditions, 2021.

Tous droits réservés.

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Sylvie Lepetit

Le deuil défendu

Les unpertinents

« Car il n’y a rien de caché qui ne doive être découvert, rien de secret qui ne doive être mis au jour. »

Évangile selon saint Marc 4, 22

« C’est toi qui m’as formé les reins,

qui m’as tissé au ventre de ma mère ;

je te rends grâce pour tant de prodiges :

merveille que je suis, merveilles que tes œuvres.

Mon âme tu la connaissais bien,

mes os n’étaient point cachés de toi,

quand je fus façonné dans le secret,

brodé au profond de la terre.

Mon embryon, tes yeux le voyaient ;

sur ton livre ils sont tous inscrits,

les jours qui ont été fixés,

et chacun d’eux y figure. »

Psaume 138, 13-16

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I

22 août 1980

Elle se lève, ouvre les volets et s’étire sur le balcon, ses pieds nus en contact avec le ciment froid. Les deux mains sur la balustrade brûlante qui sent fort le vernis à bois, elle se penche pour voir si les parents sont dehors et appelle son chien qui se met à aboyer. Elle cligne des yeux tant la lumière est intense. En face d’elle, le massif du Mont-Blanc. Immaculé. Depuis qu’elle est petite, on lui répète que ce sont les neiges éternelles. Elle met ses lunettes pour mieux discerner la ligne des crêtes. Chaque été, quand elle revient pour les vacances, elle est de nouveau incapable de reconnaître les sommets. Peu importe, c’est leur beauté qui compte, pourquoi vouloir les posséder en les nommant ? se demande-t-

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elle en chantonnant la petite ritournelle qui l’aide à se souvenir de chaque aiguille : « Le Plan de la Blaitère qui répond au Moine, c’est le Vert Chardonnet du Tour… »

Le soleil entre à flots, inondant de lumière son lit, sa table de nuit avec Sous le soleil de Satande Bernanos ouvert en deux, laissé à la page où elle s’est endormie la veille. Sur le bureau, ses cahiers étalés forment une grande tache blanche. Elle s’assied et regarde avec satis-faction ce qu’elle a calligraphié en gros sur la couverture : « Hypokhâgne» avec en dessous « Janson-de-Sailly». Elle prononce à mi-voix le nom de ce prestigieux lycée du XVIe arrondissement et une joie la submerge. Bientôt, elle sera étudiante, elle ira à Paris tous les jours avec ce RER tout neuf qui rapproche sa banlieue de ce quartier chic. Le trajet ne lui fait pas peur, elle est pleine d’énergie ; elle a faim de livres, d’amour, de vie. La rentrée, c’est dans trois semaines. Elle est prête, elle a hâte.

Soudain, elle s’aperçoit dans le reflet de la porte vitrée et s’étonne de ne pas se reconnaître dans ce corps de femme surmonté d’un visage enfantin. Elle soulève sa chemise de nuit pour admirer ses longues jambes minces, ses seins parfaits, ni trop gros ni trop petits, terminés par une fine pointe, rien à voir avec ces mamelles qui ressemblent à des biberons dont sont pourvues certaines de ses amies et, en bas de son ventre encore plat, cette

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fourrure bouclée et soyeuse. Son bronzage de fin de vacances rend sa peau somptueuse. Elle secoue ses cheveux dorés qui caressent son dos cambré. Dommage qu’elle soit obligée de porter ces épaisses lunettes qui l’enlaidissent. La plupart du temps, elle préfère ne pas les mettre. Elle voit autrement, à sa manière, et la réalité indécise lui semble plus belle, nimbée d’un halo vaporeux.

C’est ça être une femme, pense-t-elle. C’est comme ça que les femmes sont faites. C’est ce corps-là, avec de plus gros lolos qu’elle, que sa mère exhibe la nuit en chemise de nuit transparente quand elle traverse l’appartement pour aller se laver dans le bidet. Elles se croisent parfois parce qu’elle s’est levée pour faire pipi, et elle a beau ne rien voir dans l’obscurité, la poitrine de sa mère lui crève les yeux. Elle a honte comme si elle avait surpris ses parents.

Affolée, elle ressort vite du balcon. Elle a oublié l’heure. Maintenant elle doit se dépêcher. Elle a passé les vacances en short et en maillot de bain mais, aujourd’hui, il faut qu’elle s’habille correctement. Qu’est-ce qu’on met dans ces circonstances ? se demande-t-elle. Pour la rentrée, elle a prévu une tenue baba cool, un jean avec une chemise blanche et sa veste kaki de surplus améri-cain. Mais aujourd’hui, elle n’a aucune idée et elle n’ose

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pas demander conseil à sa mère. C’est la mère qui a tout organisé, comme d’habitude. C’est elle qui a passé les coups de fil et pris les rendez-vous. Tout en hésitant devant la penderie, l’adolescente se demande ce qu’elle a bien pu raconter. À chaque fois, elle a dû donner des explications, inventer des circonstances, s’épancher peut-être dans une oreille compatissante. D’habitude, la mère parle fort dans le téléphone. Pourtant, cette fois-ci, la fille n’a rien entendu. Elle passe en revue ses vêtements suspendus en faisant grincer les cintres en fer et finit par opter pour un chemisier à fleurs et une jupe bleu ciel qui lui arrive en dessous du genou. C’est BCBG, pense-t-elle, ça fait jeune fille de bonne famille.

Au rez-de-chaussée du chalet, dans la cuisine, son bol l’attend avec la boîte de Nesquikposée à côté et du lait encore tiède dans la casserole. Les parents ont déjà pris leur petit-déjeuner. Tant mieux, se dit-elle, elle n’a pas envie de leur parler. Pas envie de manger non plus. En ôtant la peau qui s’est formée sur le lait, elle a un haut-le-cœur. La tartine à la confiture de myrtille lui échappe des mains et tache son chemisier qu’elle frotte avec de l’eau. La salissure s’étale. On ne verra que cette marque violacée sur l’imprimé fleuri, se désole-t-elle. Tant pis, elle n’a pas le temps de se changer. Elle monte se brosser les dents, redescend, son sac à main en bandoulière, et

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lance d’un ton désinvolte : « On y va ? » Puis elle les précède dans le raidillon et les attend, sans les regarder, près de la voiture. Le père prend place au volant, la mère à côté, et il démarre.

22 mars 2020

J’interrompis le récit que je venais d’entamer et je fermai les yeux pour laisser remonter les sensations que j’avais ressenties ce matin-là. C’était il y a quarante ans et je n’avais rien oublié de la jeune fille de dix-sept ans que j’étais. Comme un alpiniste utilise les moindres aspérités pour se hisser vers le sommet, je m’accrochais aux détails. Pour revivre cette scène, j’avais besoin de me souvenir du véhicule dans lequel les parents m’avaient trimbalée. Pendant des années, nous avions roulé dans une DS 21 dont mon père était très fier, peut-être parce que c’était la même voiture que celle des Présidents de la République, Pompidou et Giscard d’Estaing. Quant à moi, à peine y étais-je assise que son odeur me donnait la nausée. Mais, en 1980, j’étais sûre que mon père n’avait plus sa DS et je n’arrivais pas à extraire de mon cerveau une image précise. Ce trou de mémoire me désolait. Jeudi prochain quand j’irais les voir à la maison de retraite, il faudrait absolument que je leur pose la

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question. Est-ce que j’oserais ? Je craignais que ça ne leur rappelle de mauvais souvenirs.

Le long de la route en lacets,l’adolescente regarde les chalets savoyards aux rambardes fleuries, accro-chant son regard aux géraniums éclatants dont les taches rouges contrastent avec le bois foncé. Le père prend l’autoroute pour aller de Saint-Gervais à Cluses. Sur la droite, une cascade dévale le long de la falaise. À gauche, en levant la tête, elle aperçoit le Carmel du Reposoir, un endroit paisible situé devant un lac émeraude. La veille, ils y sont allés en promenade. Il fallait bien s’occuper en attendant. C’est long une semaine à tuer. Pendant le trajet, la mère, si volubile d’habitude, se tait.

À quoi pensaient-ils les parents pendant qu’ils roulaient ? C’était maintenant que ça m’intriguait. Estimaient-ils que ce n’était rien, juste une dent à arracher ? C’était peu probable, surtout de la part de la mère, fervente catholique depuis sa rencontre à l’âge de vingt ans avec un jeune dominicain devenu un ami de la famille. À présent que j’avais dépassé l’âge que ma mère avait à l’époque, je me disais qu’elle avait eu du cran, de la détermination plus exactement. Déterminée à en terminer. Qu’aurais-je fait à sa place ? Comment aurais-je réagi ? Aurais-je été capable d’emmener ma fille de dix-sept ans à l’avortoir ?

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Depuis quarante ans, un doute me taraudait : est-ce qu’on m’avait réellement aidée à discerner ce que je souhaitais faire ? Je n’avais pas le souvenir d’une seule conversation sérieuse avec les parents, tout au moins avec la mère car le père se serait bien gardé d’intervenir. Quarante ans après, j’avais même acquis la certitude que personne ne m’avait demandé mon avis et ma colère de n’avoir pas eu voix au chapitre était intacte, réservoir inépuisable de rancune mais aussi d’énergie. Je doutais même qu’ils aient prononcé le mot « avortement» ou le terme technique d’IVG, sorte d’euphémisme censé atténuer la réalité désagréable de ma situation. Ainsi l’événement avait-il eu lieu sans qu’on le nommât. Dans mon milieu, on ne parlait pas de ces choses-là.

Pour être aussi sereine dans la voiture, c’est que la mère croit bien faire. L’adolescente n’a pas de doute à ce sujet. La mère a toujours raison d’ailleurs et la fille se range toujours à son avis. Le père ne conteste pas non plus ses décisions ou, quand il s’y hasarde, c’est telle-ment maladroitement que la fille doit soutenir la mère pour éviter la désagrégation du couple. Faute d’entraî-nement, elle n’est donc pas en capacité de lui résister. Choisir, décider, elle ne sait faire ni l’un ni l’autre. Elle a bien eu un entretien préalable avec une assistante sociale mais elle n’a pas écouté ce qu’elle lui expliquait, c’était

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comme si elle s’adressait à une autre qu’elle. Tout ça ne la concerne pas. Elle n’a rien voulu de ce qui lui arrive. C’est arrivé sans elle. Sans son consentement. C’est un mot qu’on n’utilise pas à l’époque, sauf le jour du mariage à l’église quand le prêtre reçoit les consente-ments des mariés.

Dans la voiture, pour bercer son appréhension, elle fredonne How deep is your love. Ça lui rappelle les révisions du bac en juin dernier. Quand elle faisait une pause, elle écoutait en boucle les Bee Gees sur son tourne-disque.Avec l’argent du baby-sitting, elle s’est achetée leur 33 tours. Leurs voix aiguës la mettent en transe. Pour elle, c’est ça l’amour, un désir puissant et indéfini qui n’appelle aucune réalisation concrète. Elle n’a pas envie de fairel’amour, seulement d’y rêver. Par la fenêtre ouverte, du haut du troisième étage, elle voyait un rideau de pluie et elle respirait le parfum de l’herbe fraîchement tondue par le gardien. Ce dernier, le mégot à la bouche et la casquette vissée sur le crâne, rongeait son frein car, depuis le début du festival de Cannes, il pleuvait sans discontinuer et il avait dû remiser sa tondeuse en ronchonnant. Pour les révisions, ça tombait bien parce que le vrombissement de la tondeuse lui mettait les nerfs en pelote. En juin, avant le bac, c’était il y a un siècle. Jamais elle n’aurait imaginé ce qui allait

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lui arriver. Quand elle rentrera, fin août, ni le gardien ni personne ne s’apercevra qu’elle a changé, se dit-elle. Mais cette pensée n’a aucun effet sur sa peur qui prend toute la place dans la voiture tandis que la mère garde un calme qui se veut rassurant.

Je voudrais ralentir le flot de mes souvenirs, m’arrêter sur chaque séquence comme lorsque j’étudie un film avec mes élèves et que je leur repasse plusieurs fois la même scène afin que rien ne leur échappe. Je voudrais scruter le visage du père et traquer ses émotions. C’est lui qui l’a emmenée et ramenée après. Il s’est garé sur le parking réservé aux visiteurs, a vérifié que son véhicule est parfaitement stationné, a peut-être recommencé sa manœuvre avant de se sentir satisfait. Je ne le voyais pas entrer dans la clinique. Qu’est-ce qu’il avait fait pendant ce temps ? J’imaginais qu’il l’avait attendue dans la voiture. Il avait certainement emporté un livre ou le journal. Pourtant, il avait dû signer. Ils avaient signé tous les deux. Elle était mineure. Il fallait leur autorisation. Qui avait signé en premier ? Qui avait passé le stylo à l’autre afin qu’il signât aussi ? Est-ce que leurs regards s’étaient croisés à ce moment-là ou bien avaient-ils évité de se regarder ? Qu’est-ce que ça leur avait fait de signer ce papier ? Est-ce qu’un scrupule, sorte de petit caillou gênant, s’était inséré dans leur conscience ? Ça faisait

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longtemps que j’avais envie de leur poser ces questions. Mais c’était trop tard. J’aurais dû les interroger avant. À présent, ils étaient trop âgés. J’aurais eu l’impression de les torturer.

Une semaine plus tard, je repris mon récit interrompu. J’étais allée à la maison de retraite et j’avais questionné mon père au sujet de son automobile. Combien de temps avait-il gardé sa fameuse DS 21 ? lui avais-je demandé. Est-ce qu’il se souvenait du véhicule qu’il avait acheté ensuite ? En 1980, quelle voiture possédait-il ? Mes vieux parents, trop contents d’évoquer leur passé, ne s’étaient pas méfiés. Ils avaient discuté tous les deux. Maman était formelle : c’était une Peugeot 405 blanche. Six ans auparavant, en 1974, son mari avait été très malade et elle se souvenait bien de cette Peugeot dans laquelle elle l’avait fourré pour l’emmener à Divonne-les-bains. Elle avait conduit sept heures d’affilée pendant qu’il comatait à l’arrière. Elle n’aurait jamais osé conduire la DS 21 de peur de commettre un sacrilège en l’éraflant. C’était donc grâce à la Peugeot qu’elle avait pu le sauver de la dépression.

J’avais obtenu le renseignement dont j’avais besoin mais j’étais déçue. J’aurais aimé que ma question les intriguât. Ils auraient dû me demander pourquoi j’avais besoin de savoir ça. 1980, ça aurait dû leur faire tilt…

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Mais non, mon secret, à force de le taire, ils l’avaient oublié. Rien n’était remonté du fond du bocal de leur mémoire. Dans cette eau trouble qu’ils n’avaient pas changée depuis longtemps, de gros poissons tournaient en rond, c’étaient leurs malheurs. J’en connaissais la liste par cœur.

Ils avaient respectivement onze et treize ans au début dela Seconde Guerre Mondiale. La mère était au lycée Jules Ferry et, pendant les alertes, toute la classe descen-dait dans le métro. Les élèves s’asseyaient sur les travées et le professeur continuait le cours. Parmi ses amies, celles qui portaient l’étoile jaune avaient disparu les unes après les autres et leur place était restée vacante. Elle avait souffert du rationnement et porté pendant cinq ans le même manteau qui, heureusement, avait un grand ourlet qu’elle défaisait au fur et à mesure qu’elle grandissait. Un matin glacial de 1942, elle s’était réveillée avec sa sœur qui étouffait à ses côtés dans le lit qu’elles partageaient. Pour éviter qu’elle n’assistât à son agonie, on l’avait envoyée chez des cousins, dans la Nièvre ou dans la Creuse, où on l’avait oubliée. Ce n’était qu’après les funérailles de sa sœur que ma grand-mère était venue la rechercher en compagnie de son frère aîné. Ma mère les avait vus arriver tous deux en grand deuil et elle avait compris. On l’avait exclue du chagrin

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familial. Privée d’obsèques. Pour couronner le tout, ma grand-mère lui avait avoué qu’elle aurait préféré que ce soit elle qui meure plutôt que sa sœur. Elle avait donc subi la maltraitance psychique de sa propre mère qui lui en voulait de ne pas être morte à la place de sa fille bien-aimée et le rejet de son frère qui prenait plaisir à faire preuve de cruauté envers elle. La mère, elle en avait soupé des humiliations, de la part de sa mère, de son frère, de sa belle-famille et même de son mari qui ne s’était pas privé de lui rappeler que c’était lui qui gagnait l’argent et qu’elle n’avait qu’à la boucler.

Avant-guerre, à l’âge de six ans, le père avait perdu sa mère. Sa famille avait alors déménagé à Mons-en-Barœul, près de Lille, dans une grande maison froide où il avait été privé des souvenirs maternels. Une tante restée vieille fille était venue vivre avec eux et il avait subi son éducation culpabilisante et moralisatrice. La religion qu’elle lui avait transmise se réduisait à la crainte du péché et à la terreur de l’enfer. Il n’avait pas reçu d’affection. Ensuite, il avait connu l’exode puis le pensionnat et l’intrusion morale de certains Jésuites. À la mort de son père, il n’avait que vingt-trois ans.

Je repensais à mon après-midi à la maison de retraite, coincée entre eux deux, le sourire rivé sur mon visage, regardant discrètement l’heure sur mon portable pour

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ne pas rater le bus qui me reconduirait à la gare deSaint-Germain-en-Laye, avec un sentiment de culpabilité dû au fait que je m’ennuyais en leur compagnie alors qu’ils avaient espéré ma venue comme celle du messie. À vrai dire, Maman s’était peut-être doutée de quelque chose car elle avait habilement changé de sujet. Elle avait évoqué sa sœur morte de la tuberculose à l’âge de vingt ans.Une fois de plus, son chagrin supplantait le mien. Mon minuscule bébé mort n’était pas de taille à soutenir la comparaison.

Plus tard, une fois mariée, j’ai prié sur d’autres tombes que celle de mon enfant non-né et j’ai consolé ceux dont le deuil est légitime. Toi, petit fœtus mort, tu n’as pas eu de tombe pour accueillir mes larmes.

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II

Que s’était-il passé pendant et après l’intervention ? Est-ce que j’avais vraiment tout oublié ou est-ce que je refusais de me souvenir ? me demandais-je en repre-nant place comme chaque jour devant mon ordinateur pour m’infliger un nouvel interrogatoire.

À la clinique, l’adolescente a la désagréable impres-sion que le médecin est ronchon. Il va faire son job mais ce n’est pas la peine de lui demander de la rassurer. Au moins, il ne lui fait ni commentaire ni leçon de morale, ce qu’elle redoute par-dessus tout. Il s’affaire et il se tait. Depuis qu’elle est enceinte, à part l’assis-tante sociale qui lui a débité un discours tout fait, personne n’a daigné s’entretenir avec elle de sa situa-tion. Bizarrement, les adultes, si diserts d’habitude, sont tous devenus muets. C’en est même comique ou

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plutôt pathétique, ricane-t-elle tristement. Le silence qui entoure la table d’opération est un rempart efficace qui l’empêche de poser la seule question qui la tracasse : où ça va après ? Qu’est-ce qu’on en fait ? Est-ce que c’est jeté à la poubelle ? Si elle ne le lui demande pas maintenant, pense-t-elle, elle ne saura jamais. Mais elle n’ose pas. Elle ne veut pas le déranger. Déjà qu’elle embête tout le monde avec ses bêtises. Le mieux, c’est d’être bien gentille et de le laisser faire. L’anesthésiste s’approche. Elle n’a plus le temps de réfléchir ni d’avoir peur. Quand elle se réveille, elle ne sait pas combien de temps s’est écoulé. Est-ce que ça a duré longtemps ? Elle n’aura jamais les réponses à ses questions.

L’anesthésie générale, c’était la méthode proposée à l’époque. Dans J’ai tué mon enfant, la psychanalyste Danielle Bastien1explique que l’anesthésie générale permet « une sortie hors du temps» qui a pour consé-quence de « s’extraire de la responsabilité de la décision». Voici ce que je soulignais en lisant son ouvrage : Le désin-vestissement volontaire qui a lieu alors accroît le refoulement à l’origine des troubles psychiques. Elle ajoute que la méthode médicamenteuse en vigueur aujourd’hui n’est pas non

1. « “J’ai tué mon enfant”, pour penser la clinique de l’IVG », in Cahiers de psychologie clinique, n° 37 : Les parentalités, Bruxelles, De Boeck, 2010.

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plus sans conséquences sur le plan psychique puisque, symboliquement, « elle fait passer l’acte sacrificiel des mains du médecin dans celles de la femme elle-même. »

J’essayais, en vain, de me remémorer le trajet du retour. Ce qui resterait pour moi un événement inoubliable, est-ce que ce fut un non-événement pour eux ? La mère a-t-elle babillé pour faire diversion ou, au contraire, un silence pesant s’est-il installé entre les trois complices ? Ils sont certainement soulagés, les parents. Ouf ! C’est fini. On a évité la catastrophe. La vie va reprendre son cours. Ils ont en assez bavé, se dit leur fille, rassurée d’avoir fait ce qu’on attendait d’elle. Sans moufter. Ils ont eu leur dose, comme dit la mère. Maintenant, ils vont pouvoir être tranquilles. Ce sont deux grands blessés et l’adolescente ne leur en veut pas de ne pas avoir fait preuve d’héroïsme. Ils ont plutôt bien réagi d’ailleurs, allant jusqu’à lui dire qu’ils s’en fichaient du qu’en-dira-t-on. C’est la mère qui s’est sentie obligée de lui dire ça pour l’aider à faire le bon choix. Dans un mois et demi, sa sœur aînée se mariera à l’église. Ça ferait tout de même un peu tache si la petite dernière était enceinte.

Le père s’est garé en faisant crisser les gravillons. La fille est sortie de la voiture, a fait claquer la portière puis elle a redescendu le raidillon, penaude. Le matin même, en partant, elle s’était imaginé qu’au retour toute l’inquié-

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tude qui s’était muée en angoisse les jours précédents se serait volatilisée. Elle serait rentrée légère, libérée de ce poids. C’est l’inverse qui se produit. Elle est alourdie par la honte de leur avoir créé un problème. Depuis qu’elle est petite, elle s’est évertuée à ne leur causer aucun souci. Elle a rempli à merveille sa fonction d’enfant-pansement. Cette fois-ci, c’est raté. À cause d’une seule erreur, d’une simple hésitation, d’une faute de parcours, elle a échoué dans sa mission. Elle attend que la mère ouvre la porte du chalet. Quand elle franchira le seuil, c’est sûr, elle sera délivrée. D’habitude, quand ils arrivent au chalet pour les vacances, c’est toujours la joie qui l’envahit, comme si cet endroit détenait le pouvoir de transfigurer la réalité.

Ce chalet, c’est le signe de la réussite des parents. Ils ont fait l’erreur de s’installer dans une banlieue trop bourgeoise pour eux où ils n’ont pas réussi à s’intégrer, faute de posséder « une propriété» ou tout au moins « une baraque ». Alors ce chalet à Saint-Gervais, c’est leur revanche, surtout celle de la mère sortie d’un milieu plus modeste que le père issu, lui, de la grande bourgeoisie du Nord. C’est aussi un endroit où ils sont enfin heureux. Ils l’ont acheté en 1975, juste après la grande dépres-sion du père et cet endroit tout neuf qui sent bon le bois symbolise sa résurrection, après l’année terrible où il ne voulait plus vivre. Leur fille est consciente qu’elle a failli

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gâcher leur bonheur, détruire leur fragile équilibre, les faire déchoir. Mais, c’est réglé. Tout rentre dans l’ordre. Ni vu ni connu. Elle n’a pas à s’en faire : son secret sera bien gardé. Ce seront des tombes.

Le cocker lui fait la fête, en sautant et en jappant, comme si de rien n’était. Il la renifle aussi et elle le repousse. Elle ne veut pas qu’il vienne la sentir là. L’odeur chaleureuse de feu de cheminée la rassure. C’est comme s’il ne s’était rien passé. D’ailleurs, on fait comme d’habitude. La mère prépare le déjeuner. La fille regarde les mains de la mère qui épluchent rapidement des carottes avec le couteau économe. Les fines épluchures se déposent en un tas gracieux sur la paillasse. Ça lui rappelle le jour où elle lui a demandé comment on faisait les bébés. Elle avait six ou sept ans et, à l’école, elle avait entendu des horreurs. Elle ne pouvait pas y croire. Pourtant la mère lui a dit la même chose en faisant des dessins à l’aide de son couteau sur le papier journal où s’entassaient