Le frisson de la victoire - Mylène Laurent - E-Book

Le frisson de la victoire E-Book

Mylène Laurent

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Beschreibung

Le Frisson de la Victoire est une histoire vraie : Rita et Marcel se rencontrent en 1936 sur les bancs de l'université de Bruxelles et partagent les mêmes valeurs éthiques et morales, et donc un rejet très profond de l'idéologie nazie, destructrice et dominante. Ils entrent tous deux en Résistance dès le début de la guerre. Était-ce le bon choix ? Était-ce un acte libre, réfléchi ou, au contraire, les deux jeunes gens étaient-ils mus par un sentiment puissant, obligatoire, de vouloir agir, à leur mesure, sur leur temps ? Était-ce le sentiment amoureux qui les avait poussés à s'engager ensemble, « pour le meilleur et pour le pire » ?

Le récit se construit sur l'alternance du passé et du présent : Rita, 60 ans après les événements, raconte leur parcours à tous deux à l'étudiante de 20 ans, qui la rencontre pour étoffer son travail de recherche sur l'engagement. L'enchaînement inévitable des événements qui conduiront Rita et Marcel au bout de leur destin, est recréé progressivement au travers des récits rapportés à la jeune historienne, qui les comprend à l'éclairage de sa génération.

Récit très sobre, écriture juste, précise, très complète, qui épouse très bien les émotions et situations vécues par ce couple hors du commun ; mais pas de dérive larmoyante ou sentimentale, c'est la relation des faits, certains très heureux, d'autres cruels, toujours avec la même note de fond, comme une basse continue qui entretiendrait le souffle de chaque phrase. A découvrir et lire avec le plus grand respect, mais aussi avec la passion de la vérité !

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Seitenzahl: 351

Veröffentlichungsjahr: 2014

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La vie ne vaut d’être vécue

que si elle a en elle autre chose que ce qu’elle est.

Quelque chose qui la dépasse et sur laquelle

on ne peut faire aucun compromis.

Ça ne souffre aucune demi-mesure.

Et cette chose, on ne peut rien négocier. Rien.

A moins d’y laisser sa dignité d’homme.

Pierre Assouline, Lutetia, 2005

PREAMBULE

« Si un jour cette lettre est publiée, voici ce que je donnerai comme explication » avait griffonné Rita Demonceau-Bonjean au dos de la dernière lettre écrite par son mari avant son exécution à Breendonk. Avait-elle envie que leur biographie soit un jour publiée ?

Le Frisson de la Victoire est tiré d’une histoire vraie, celle de deux jeunes étudiants qui se rencontrent en 1936 sur les bancs de l’Université de Bruxelles et qui décident de s’engager dans la résistance dès le début de la guerre.

Rita Demonceau-Bonjean a créé de son vivant un fonds documentaire qu’il est possible de consulter à l’Institut d’Histoire ouvrière économique et sociale de Seraing - IHOES. Classés dans deux boîtes d’archives, divers documents (lettres, notes manuscrites, rapports d’audition, faire-part, articles de journaux, discours d’hommage) m’ont permis de reconstituer une partie du passé de Rita et Marcel.

Il n’est pas possible de confiner toute une vie dans quelques boîtes d’archives. Le temps a fait son œuvre en effaçant maintes traces – les plus intimes – de leur passé. Rita n’avait pas d’enfant, plus de famille ou très peu. Ce qui reste d’elle aujourd’hui, c’est ce qu’elle a pris soin de protéger.

Le Frisson de la Victoire est une biographie romancée. Les dialogues sont imaginaires, les faits ne le sont pas. Ces moments d’histoire revisités, recomposés se sont imposés comme allant de soi. Il fut aisé de me laisser guider par ceux qui avaient tout simplement pris possession du fil de ce récit.

Se reconnaîtraient-ils dans ce roman qui leur est dédié ? Sans doute, car il se veut fidèle à leur image, en tout cas à celle qu’a patiemment entretenue Rita tout le long de sa vie. Si le récit prend parfois quelques libertés avec ce qu’ils ont réellement vécu – notamment lors de leur compagnonnage amoureux –, il s’inscrit volontairement dans le souhait qu’a eu Rita de perpétuer sans relâche la mémoire de ceux qui ont lutté pour que nous puissions vivre libres.

Chapitre I

« Flûte, je vais être en retard ! »

J’avais pris soin de tracer mon itinéraire sur une carte, de repérer les lignes de bus qui desservaient son quartier. J’avais répété dix fois le trajet dans ma tête. Rien à faire, c’était plus fort que moi, je m’étais trompée. C’est chaque fois le même scénario lorsque je me rends à un rendez-vous qui m’est essentiel. Je le sais, et pourtant, même si je tente de ruser avec mon inconscient, il est toujours prompt à me jeter dans les bras d’un bel acte manqué. Il a souvent le dessus et j’enrage. Finalement, si je le laissais faire au lieu de vouloir le contrôler, peut-être se lasserait-il de mes stratagèmes et j’arriverais enfin à l’heure et paisible et non plus en nage et angoissée ?

Car j’avais peur. Pas celle qui vous submerge au point de ne plus pouvoir avancer. Non, plutôt une peur sourde qui doucement vous enserre. J’avais beau me raisonner, me dire que c’était absurde, que je n’allais pas à l’échafaud, qu’il ne m’arriverait pas grand chose, rien à faire, la peur était là, collante, insidieuse et tenace. Une peur qui renvoie à soi et qui instille le doute.

La première fois que je l’ai ressentie, je devais avoir 15 ou 16 ans. Notre professeur de littérature s’était mis en tête de nous faire réciter des morceaux choisis de poésie. Ce fut pour moi le très court poème de Verlaine, « Chanson d’automne ». Je ne me souviens plus s’il m’avait été imposé ou s’il était le fruit de mon choix. Il était en tout cas de circonstance, nous étions en début d’année scolaire et le temps était maussade.

Ma prestation fut désastreuse. Et pourtant, personne n’a rien vu ou presque rien, peut-être entendu ma voix qui filait, mon ton qui devenait incertain. Des mots bredouillés tant ils peinaient à sortir de mes lèvres.

Insatisfait, le professeur m’obligea à recommencer plusieurs fois. Mon cœur se mit à battre à tout rompre, j’eus la sensation que mon corps se vidait de son sang. Ma voix devenait de plus en plus chevrotante.

« Les sanglots longs

Des violons de l’automne,

Blessent mon cœur

D’une langueur

Monotone.»

Impossible d’aller plus loin, étranglée au second couplet. Et pourtant, je me fis violence.

« Tout suffocant

Et blême, quand

Sonne l’heure,

Je me souviens

Des jours anciens

Et je pleure.»

En proie à une émotion déferlante, je me ressaisis et, dans un dernier sursaut, pour en finir enfin.

« Et je m’en vais

Au vent mauvais

Qui m’emporte

Deçà, delà

Pareil à la Feuille morte.»

C’était exactement comme cela que je me sentais : pareille à la feuille morte.

Mais qu’est-ce qui m’avait pris de déclamer ce poème à 15 ans ? Verlaine en avait écrit de plus drôles, de plus légers. J’aurais pu jeter mon dévolu sur un hymne à l’amour ou à la vie. Non, je choisis le plus triste, le plus mélancolique, celui qui sonne le glas du temps présent.

Je n’ai pas compris les raisons de mon émoi. Mais il fut bouleversant, violent et me laissa en miettes.

Aujourd’hui, je sais que la première strophe de ce poème a été utilisée par Radio Londres le 5 juin 1944 à 21h15, peu avant le débarquement allié de Normandie. Assurément, un rendez-vous à ne pas manquer et la peur au ventre pour des milliers d’hommes qui allaient libérer un continent avec lequel beaucoup n’avaient aucune attache. D’autres, contraints à l’exil, y revenaient en pariant sur l’avenir. Aujourd’hui, je sais aussi que les choix ne sont pas fortuits. Ce poème allait lever le voile d’une partie de mon histoire dont j’ignorais jusque-là le poids.

Mais aujourd’hui, j’étais en retard. Un manquement inexcusable vis-à-vis de celle que j’avais dû convaincre d’accepter de me rencontrer. Je la confinais bien malgré moi dans l’attente. J’avais dû recourir à toutes les ficelles de la persuasion pour décrocher ce premier rendez-vous décisif pour la suite de mon travail de recherche.

Depuis des semaines, je la pistais par connaissances interposées pour enfin trouver la meilleure façon d’entrer en contact avec elle. Elle passait pour farouche et méfiante. Avec l’âge, elle avait perdu confiance en ses pairs et s’était entourée d’un cercle étroit d’amis dont elle avait exigé des gages de fidélité : d’anciens résistants, des prisonniers politiques ou des rescapés des camps. Ceux qui n’étaient pas passés par le filtre de l’Histoire étaient soumis à un examen minutieux visant à sonder leurs motivations, à débusquer leurs présupposés. Était-ce un vieux réflexe de résistante ou une protection obligatoire à ses yeux face à un monde de plus en plus amnésique qui revisite le passé à travers un miroir déformant ?

Et voilà, j’avais réussi à être en retard. Un comble quand on a rendez-vous avec une personne qui n’a pas raté le sien avec l’Histoire.

J’avais marché à grandes enjambées pour tenter de rattraper le temps perdu. C’était déjà en soi une performance. Dans cette course ridicule, je me sentais maître et esclave de moi-même.

Je respirais profondément. Je ne voulais pas arriver dans un état pitoyable. Elle ne l’accepterait pas. Quand on a vécu l’innommable, on ne supporte pas d’être confronté à la décrépitude, fût-elle minime.

Je jetai un rapide coup d’œil à la porte vitrée de son immeuble pour évaluer ce qu’il restait de l’épave que je croyais être.

« C’est faire confiance à la vie, que se mesurer avec l’impossible. » Panaït Istrati avait raison, l’impossible n’avait pas réussi à être aussi ravageur que je le pensais.

Après quelques instants d’hésitation, je me décidai enfin à appuyer sur le bouton d’appel de l’interphone. Je le pressai quelques secondes. J’avais été prévenue par une de ses amies : « Elle n’entend plus très bien et parfois, il lui arrive de dormir dans la journée. Si elle ne répond pas, n’hésitez pas à l’appeler à nouveau.»

Mon premier appel fut sans réponse. Je recommençai et, cette fois, j’entendis une petite voix, à la tonalité légèrement aiguë :

– Qui est là ?

– Anne Evrart.

– Qui ça ?

– Anne Evrart, Madame Demonceau. Je suis la chercheuse de l’Université de Bruxelles. Je viens vous rencontrer dans le cadre de ma recherche en histoire.

– Ah, oui. Je vous ouvre la porte. C’est au premier étage.

Lorsque j’arrivai au niveau du palier, elle était déjà postée à l’entrée de son appartement. Elle était petite, revêtue d’un chandail en laine aux couleurs chamarrées et d’un pantalon en stretch noir moulant. Sans doute, pour corriger sa petite taille, elle avait chaussé des mocassins compensés. Ses cheveux colorés en noir étaient traversés d’un léger reflet roux. Elle ne portait pas de bijou, n’était pas maquillée.

Elle me salua d’une poignée de main presque virile, et me fit entrer en me poussant dans le dos de manière énergique.

L’appartement dégageait une forte odeur de papier. Elle me conduisit jusqu’à son bureau, pièce plutôt sombre, qui donnait sur l’arrière du bâtiment. Au milieu trônait une table où s’entassaient pêle-mêle des dizaines de coupures de presse. Un fauteuil club au tissu velours vert bouteille un peu passé était placé près de la fenêtre. Une lampe de lecture disposée à l’arrière brûlait en plein jour. Les murs étaient masqués par des bibliothèques en bois blanc qui regorgeaient de livres, revues, et quantité de papiers en tous genres.

– C’est ici que je travaille.

– Au vu du nombre impressionnant de documents que vous possédez, vous semblez encore très active. Avec votre expérience, vous devez être fort sollicitée ?

– Non plus tellement, détrompez-vous. La guerre et la résistance ne semblent plus avoir la cote. Je suis encore invitée pour témoigner, notamment dans les écoles, mais de manière plus sporadique qu’avant. Le temps passe, et avec lui, nous aussi. Les retrouvailles entre anciens résistants sont plus nombreuses aux enterrements que lors de nos réunions statutaires. Enfin, c’est ainsi. Je n’ai pas peur de mourir, mais je crains l’oubli. Alors, je travaille et confectionne depuis des années un fonds documentaire qui portera mon nom le jour où je fermerai les yeux.

– C’est formidable !

– Ah oui, vous trouvez ?

– Pour l’historienne que je suis, c’est une véritable aubaine.

– Tant mieux. Voilà au moins une personne à qui ce travail profitera. C’est déjà ça ! Dites-m’en un peu plus sur la recherche que vous menez.

Je trouvais qu’elle allait vite en besogne. Elle ne prit pas le temps de savoir qui j’étais. Elle entra d’emblée dans le vif du sujet. « Curieuse personnalité », pensai-je. Le ton de sa voix – à la fois doux et aigu - ne collait pas avec sa façon très directe de mener notre entretien. « Cette femme qui semble frêle, dégage une masculinité qui étonne. » Était-ce son regard ? Elle avait des yeux noir geai surmontés de gros sourcils et d’une épaisse monture à lunettes. Son maintien ? Elle se tenait très droite. Sa tenue vestimentaire ? Un chandail en laine cachait les formes de son corps. Je ne parvenais pas à déceler ce qui, en elle, donnait cette impression de force et de défiance.

Me sentant interrogée comme une étudiante - Rita avait enseigné une bonne partie de sa vie –, je lui exposai le sujet de ma recherche avec une pointe d’anxiété.

– Qu’est-ce qui pousse des femmes à s’engager dans la résistance ? Existe-t-il une spécificité féminine dans la lutte contre des régimes qui pratiquent la terreur ? J’ai été impressionnée par la force des manifestations silencieuses des Mères de la Place de Mai en Argentine. Quel est le moteur de leur engagement ? Y a-t-il une différence liée au genre ? Les femmes résistent-elles de la même manière quelle que soit l’époque ?

– Oui, c’est un sujet intéressant. Y a-t-il des raisons précises qui expliquent pourquoi - un jour - vous décidez de vous engager ? Je ne sais pas. C’est comme ça. Cela vous tombe dessus. C’est plus fort que vous. Cela va au-delà de la peur. C’est inexplicable.

Je trouvais l’explication un peu courte. Quand des mères ont perdu leur enfant, tué par les forces armées de leur pays parce qu’ils pensaient en êtres libres, le moteur de l’engagement ne faisait aucun doute : ou la douleur ou la haine, peut-être les deux à la fois. Pour Rita, l’équation était différente. Au moment de la déclaration de la guerre, elle a 26 ans, est fiancée, décide de s’engager avec le risque quasi quotidien de mourir, veut lutter contre le nazisme, un pouvoir qu’elle exècre et qui oppresse son pays. Les racines de l’engagement doivent être profondes et, comme un millefeuille, il convient d’en identifier les composantes.

– J’ai envie d’en savoir davantage. N’est-ce pas un rien plus complexe ? Je n’ai pas encore une idée très précise de là où mes recherches vont me mener. La dimension humaine m’intéresse.

J’avais adopté une position bancale. Je venais de proférer une absurdité. Une recherche n’a pas pour finalité de sonder l’humain. Elle doit se borner à l’expliquer comme s’il était une roche faite d’une quantité de strates historiques, politiques, économiques, sociales, … Il n’est pas question ici d’émotion, de ressenti ou d’intuition. Le sujet doit se donner à la raison.

– Vous vous attelez à une fameuse entreprise, mademoiselle. Mais cela me plaît.

Elle réfléchit quelques instants, puis répéta, « Oui, cela me plaît ! Comment envisagez-vous notre collaboration ? »

– Je souhaite retracer votre cheminement le plus fidèlement possible, de manière chronologique. Cela vous demandera sans doute beaucoup d’efforts. C’est aux petits détails que je m’attacherai. Ceux qui sont anodins à première vue, mais qui se révèlent souvent les plus décisifs.

– Les plus décisifs.., reprit-elle songeuse.

Qu’avait-elle en tête ? Elle semblait absorbée. Était-ce l’âge, des souvenirs embrouillés et confus qui refaisaient surface ? Je restais silencieuse. Je ne voulais pas la brusquer. Je devais gagner sa confiance. Pour y parvenir, il me faudrait faire preuve de beaucoup de tact et de doigté afin que je puisse approcher une part de sa vérité. Avec elle et non pas contre elle. Allait-elle m’y aider ? Prisonnière, elle l’était de sa propre vie, l’engagement avait tué son mari et elle avait été sa partenaire la plus indéfectible. Allait-elle coopérer sincèrement, sans faux-fuyants et jusqu’au bout ? Un peu mal à l’aise, je me sentais comme un policier interrogeant un criminel repenti qui espère voir sa peine allégée alors qu’il se sait déjà condamné. Pourrait-elle tout dire ? Les erreurs, les trahisons, les manquements ? Rien n’est moins sûr.

La tâche allait être ardue, ma quête touchait à l’intime. Arrivera-t-elle à exprimer l’indescriptible ? Parviendrais-je à le saisir dans toute sa complexité ?

Après la guerre, de nombreux résistants se sont cloîtrés dans leur silence. Ils s’étaient déjà murés dans leur tombeau de pierre. Ils avaient gravé en eux le pro patria mori. Point besoin de récit, il était écrit dans leur chair.

– Je vous rassure tout de suite. C’est vous qui m’indiquerez jusqu’où je peux vous interroger. Lorsque vous sentirez que cela vous devient trop pénible, dites-le moi. Je comprendrai.

Je sentais bien qu’elle ne me dirait pas tout, qu’il persisterait des zones d’ombre que je devrais combler.

– Oui, je vous remercie. J’apprécie cette délicate attention. Vous savez, … la résistance m’a en effet pris ce que j’avais de plus cher au monde : mon mari.

– Je connais le terrible drame que vous avez vécu, madame. Vous avez payé votre engagement d’un lourd tribut. Ne vous méprenez pas sur mes intentions. Je me dois à l’honnêteté de dire que c’est précisément ce fait qui m’a convaincue de vous rencontrer. Autour d’une personnalité… – je voulais dire d’une personne hors du commun, mais je me retins –, je souhaite comprendre ce qui nourrit l’engagement.

– Il existe des personnalités beaucoup plus emblématiques que la mienne qui pourraient vous éclairer, me répondit-elle sèchement.

Je savais que certains n’étaient pas tendres avec ce qu’ils appelaient les « ratés de la résistance », ceux qui avaient échoué dans leur acte d’héroïsme. Leur échec n’avait pas été pardonné à l’aune de l’Histoire. Au mieux, il était passé sous silence.

Rita et Marcel n’avaient pas réussi à mener à bien leur projet d’attentat. Ils avaient été ambitieux. Malgré une préparation longue et minutieuse, l’opération qui n’était pas restée couchée sur le papier en raison de la pugnacité de Marcel, avait malgré tout échoué. Un léger abandon, une brève perte de vigilance leur avaient coûté cher.

Me revenaient en tête ces mots de Roosevelt : « C’est dur d’échouer, mais c’est pire de n’avoir jamais essayé de réussir. » Il faut avoir une âme de guerrier pour comprendre qu’échouer nécessite, avant, d’avoir essayé de réussir. Il faut être résistant pour considérer qu’échouer, c’est de n’avoir jamais essayé de réussir.

– Vous avez connu la prison, les camps de concentration, vous avez failli être condamnée à mort, et pourtant, vous n’avez jamais cessé de continuer à lutter contre la dictature, même incarcérée.

– Hélas, ce n’est pas suffisant.

« Mais que fallait-il d’autre », pensai-je ?

– Il y a dans la résistance de grandes figures, c’est évident. Ceux qui ont créé et organisé les réseaux, ceux qui les ont financés aussi. Ces grandes figures ne seraient rien s’il n’y avait pas eu les petits passeurs, les apprentis saboteurs, les résistants de l’ombre qui ravitaillaient les réfractaires, dissimulaient des armes sous les lits de leurs enfants, transportaient dans la selle de leur vélo des messages codés qu’ils allaient livrer à leur agent de liaison, cachaient des parachutistes anglais dans leur grenier avec la peur au ventre. Ceuxlà ne font pas partie de la grande Histoire. Certains ont été décorés, bien sûr. Ceux qui ont perdu la vie se sont vu gratifier d’un monument aux morts sur lequel ont été gravés leurs noms. Combien sont restés inconnus ? Enterrés non pas dans la pelouse d’honneur réservée aux héros de la Nation, mais dans un petit cimetière de village avec comme seul honneur le chant des partisans crachoté par un vieux magnétophone le jour de leur enterrement. Je veux aussi qu’on se souvienne de ceux-là. Nous avons un devoir de mémoire pour ces compagnons de combat qui, dans un anonymat de plomb, n’ont jamais cessé de croire à la fin de la dictature et à l’avènement d’une société libre.

– Oui, bien sûr, répondis-je un peu interloquée par le ton qu’avait pris soudain notre entretien. « Ma recherche à elle seule ne pouvait réparer les oublis de l’Histoire. Sans doute ce message s’adressait à ceux avec qui elle avait des contentieux à régler. Je reviendrai sur le sujet. Il n’y a pas de doute, il y a en elle de l’amertume ».

Je notai dans mon carnet : comprendre ce qui a fait émerger en elle cette colère froide, muselée.

– Et vous, me demanda-t-elle à brûle-pourpoint, pourquoi vous intéressez-vous à la résistance ?

Je réfléchis. La réponse n’était pas aisée. Je n’osais pas lui dire que, de prime abord, ce n’était pas la Résistance qui m’intéressait, c’était sa propre histoire qui m’avait attirée, celle d’une femme jeune qui avait décidé de vivre avec son mari dans l’illégalité et au péril de sa vie, celle d’une femme amoureuse qui avait sacrifié malgré elle son bonheur pour défendre un idéal dans la clandestinité. Étaitce un acte libre, réfléchi ? Ou au contraire, était-il mû par un sentiment puissant, obligatoire, de vouloir agir sur son temps ? Était-ce l’attachement amoureux qui les avait poussés à s’engager ensemble pour le meilleur et pour le pire ? Les trois à la fois peut-être. Je voulais le vérifier et comprendre pourquoi.

Ma réponse se faisait attendre, elle insista :

– Avez-vous eu des parents ou grands-parents qui ont rejoint les réseaux clandestins pendant la guerre ?

La question me mit dans l’embarras. Je m’entendis répondre :

– Mes parents étaient trop jeunes à l’époque. Leurs souvenirs sont peu précis. Le bruit assourdissant des V1, l’huile de foie de morue et le rutabaga, le claquement des bottes des Allemands, cette langue venue d’ailleurs, incompréhensible, dont les mots étaient souvent hurlés et qui faisaient peur aux enfants.

– Oui, reprit-elle cette langue… pourtant tellement belle quand elle est utilisée par les poètes et les philosophes. Cette langue de la terreur que j’ai détestée pendant de longues années parce qu’associée à la haine, l’humiliation, l’extermination.

Ma diversion avait fonctionné. Je ne voulais pas lui parler de mes grands-parents. Ils n’avaient pas collaboré bien sûr, mais du côté paternel, ils avaient composé avec la réalité que leur imposait la guerre.

Mon grand-père était épicier. Ma grand-mère l’aidait à tenir son magasin. Il avait fait un peu de marché noir, pas bien méchant, du riz, du saucisson, du café et un peu de tabac. Se rendant compte que son attitude avait été loin d’être héroïque, il se vantait d’avoir ravitaillé des réfractaires et accepté les timbres de rationnement volés par les résistants. Il fermait les yeux. L’argent n’avait pas de couleur patriotique pendant la guerre. « Il fallait assurer ses arrières », me disait-il. « Oui, les poches pleines et l’esprit léger », lui rétorquais-je à l’âge où, pétrie d’idéal, l’adolescente que j’étais refaisait le monde en deux coups de crayon. Mon grand-père ne s’encombrait d’aucun état d’âme.

Quant aux parents de ma mère, c’était une sombre histoire de mari disparu, sujet qu’il était interdit d’aborder sous peine d’essuyer une remarque cinglante ou, tout aussi réprobateur, un silence tellement lourd qu’il rendait l’atmosphère insupportable.

Comme les enfants n’aiment pas les généalogies aux vides inexpliqués, j’avais décidé que ce grand-père inconnu était parti au Brésil pour faire fortune dans la culture du café. Celui que l’autre vendait aux Allemands ou aux contrebandiers.

– Pourquoi avoir choisi d’étudier l’histoire ?

« C’est elle qui mène l’enquête. Enfin, c’est de bonne guerre, pensai-je. »

Expression qui était mal choisie au vu des circonstances. L’esprit se joue parfois de vous au détour d’une conversation : il n’y avait eu que de mauvaises guerres. Nous n’étions pas des ennemies. Pour la seconde fois, ses questions me troublaient.

– Pourquoi ce goût particulier pour l’histoire ? Je me le suis souvent demandé !

Elle me regarda interloquée. Ce n’était évidemment pas une réponse. Je me repris.

– Je n’ai pas vécu la guerre 40/45. En mai 68, j’étais trop jeune pour y prendre part. La fin du régime de Franco, celle de la dictature des Colonels grecs, la révolution des Œillets, septembre noir au Chili, je n’étais pas formée politiquement pour en saisir les enjeux. La chute du mur de Berlin s’est amorcée à l’Est, je vis à l’Ouest. Bref, je n’ai jamais été au bon endroit au bon moment. Je suis née à une époque où j’ai bénéficié du fruit de l’engagement d’autres avant moi. Je me sens issue d’une génération orpheline d’Histoire. Alors aujourd’hui, je l’étudie pour me permettre de la vivre par procuration. Et puis, regarder en arrière me convient mieux : on sait ce qu’on a. J’aime déterrer ce qui est passé, ce qui est figé. Le vivant me semble trop instable, sans cesse mouvant. Le saisir est aussi compliqué à mes yeux que de vouloir retenir entre ses mains un poisson qui se débat. J’ai besoin de la distance du temps pour comprendre quel est le moteur de l’action de ceux qui font l’Histoire.

– Mais voyons, vous ne vous posez pas de questions lorsque vous décidez de passer à l’action, vous êtes l’action ! Rien ne peut plus vous arrêter, vous êtes mû par une conviction plus forte que le désespoir. Oui, plus forte que votre désespoir. Parce qu’il faut être profondément désespéré pour s’engager, pour soi, pour les autres. Le monde dans lequel vous vivez vous paraît désespérant, tellement désespérant qu’il ne vous reste plus qu’à lutter, de toutes vos forces, de toute votre âme, avec une conviction inébranlable, inaltérable, plus puissante que la vie elle-même. Si la mort est au rendez-vous, elle est vécue comme un tragique accident qui vous empêche de continuer. D’autres prendront la relève. Oui, j’ai eu de la chance, j’ai survécu. Par contre, Marcel, lui, n’a pas été gâté par le destin. Non, pauvre Marcel, il n’a pas eu cette chance.

Je la sentais touchée. Peut-être à cause de mon doute, de mon incapacité à m’inscrire dans une lutte qui me dépasse. Le désespoir : moteur de tous les combats ? Je n’étais pas totalement convaincue par cette seule explication. Avais-je le droit d’affaiblir ses certitudes ?

Je devais relater les faits, le plus précisément possible, les enchaîner les uns aux autres dans une parfaite rigueur historique. Expliquer l’Histoire en gardant le seul point de vue de l’historien. Ne pas déborder de ce cadre. Et pourtant, je voulais aller plus loin, je ne pouvais me résigner à cette seule approche. Je souhaitais percer le mystère de son engagement. Je voulais qu’elle m’emmène jusqu’au cœur de sa conviction. Qu’est-ce qui avait poussé Marcel et Rita à se lancer dans cette course folle, risquée, exaltée ? Je devais le comprendre, c’était essentiel à mes yeux.

– Que pouvez-vous me dire de votre enfance et de votre famille ?

– Oh ! J’ai mal débuté dans la vie. Mon père est mort quand j’avais quelques semaines. Maman me nourrissait au sein et j’ai été en quelque sorte empoisonnée par son lait. Elle a cru que j’allais mourir également. Enfin, je m’en suis sortie avec pas mal d’ennuis de santé, notamment une double broncho-pneumonie à l’âge de 4 ans dont j’ai encore aujourd’hui des séquelles. Maman était institutrice. Au cours de ses études, elle avait effectué un stage dans une école liégeoise. Elle avait été très bien cotée par la direction. Elle y rencontra mon père – Georges Bonjean – qu’elle épousa. Enceinte, elle avait voulu revenir près de sa mère, à Andenne, pour accoucher. Après ma naissance, devenue veuve, comme elle ne trouvait pas de travail dans la région, elle décida de partir vivre à Bruxelles. Elle me confia à ma grand-mère. Comme celle-ci était âgée, veuve depuis longtemps et qu’elle tenait un petit commerce, c’est une cousine qui habitait deux maisons plus loin qui m’a élevée. Elle avait deux grands garçons, plus âgés que moi, qui ont été comme des frères. Vers l’âge de 5 ans, maman m’a emmenée à Bruxelles. Elle avait un collègue qui m’aimait beaucoup, qui s’est occupé de moi et, finalement, ils se sont mariés ! Avec lui, j’ai enfin retrouvé un père. Je dois dire qu’il a vraiment été formidable. J’ai ainsi trouvé en lui ce que je regrettais de ne pas avoir eu.

J’étais frappée par ce récit : trois veuves se présentaient à moi, jeunes de surcroît. Je fis un rapide calcul : Rita avait 30 ans à la mort de Marcel ; sa mère, 28, lors de la disparition de son mari. Pour sa grand-mère, le seul indice était que son époux était mort depuis longtemps. Y a-t-il des coïncidences qui ne s’embarrassent pas des blessures répétitives de l’Histoire ? Intriguée, j’inscrivis en marge de mes notes : comment sont-ils morts ? Je ne savais pas encore de quelle façon j’allais élucider cette question. Peut-être étaitce une piste inutile. Un élément à retenir en tout cas : Rita avait été élevée dans un monde de femmes et les hommes n’étaient que des substituts de père ou de frère.

– Et vos études ? Car vous avez étudié évidemment.

– J’ai fait mes études primaires à Laeken, dans l’école officielle où enseignaient mes parents. Je suis ensuite entrée au Lycée. Je voulais faire des études de mathématiques, peut-être d’ingénieur si cela était possible. A l’époque, les élèves avaient le choix entre les gréco-latines qui ouvraient la voie à une multitude de filières ou les sciences modernes plus restrictives qui permettaient d’étudier par la suite les mathématiques, le commerce, ou l’économie. J’avais choisi cette seconde orientation en raison de ma préférence pour les matières scientifiques. Malheureusement, la maladie m’a à nouveau rattrapée. Vers l’âge de 16 ans, j’ai failli mourir pour la seconde fois. J’ai développé un goitre exophtalmique, la maladie de Basedow, qui m’a contrainte à arrêter pour un temps mes études. C’était extrêmement pénible. Mon pouls montait à plus de 140 pulsations à la minute alors que j’étais couchée. Je n’étais pas opérable. Heureusement, maman avait finalement rencontré une dame à Andenne qui avait eu la même maladie et qui avait été soignée avec des rayons au radium. J’ai subi ce traitement pendant quelques semaines et, par chance, je fus à nouveau sur pied. J’ai terminé mes humanités en sciences économiques et financières. J’ai alors poursuivi des études d’assistante sociale avec la spécialisation de surintendante d’usine. J’étais déjà très orientée vers le monde du travail. Ces assistantes sociales avaient pour mission de développer des services sociaux dans les usines. Elles défendaient une organisation du travail qui plaçait les salariés au centre du système de production.

– Comment étiez-vous enfant ?

– Oh, sans doute comme tous les enfants : sage et espiègle à la fois. Maman était très protectrice. Elle avait eu tellement peur de me perdre. La pauvre, elle ne savait pas ce qui l’attendait. J’aimais disparaître, échapper à son contrôle qui était quasi-permanent. Imaginez ma mère qui me cherchait partout, parce que je prenais un malin plaisir à me cacher dans les armoires comme le font beaucoup d’enfants. J’adorais l’entendre crier mon nom : « Rita, viens ici, je sais où tu es ». Évidemment, elle n’en savait rien. Cela m’amusait de la savoir dépitée. Quand j’avais estimé que le jeu avait assez duré, je m’installais dans une pièce et je faisais semblant de lire en l’attendant. Quand elle me retrouvait, soulagée, elle s’exclamait : « Ah, te voilà enfin, enfant de fantôme ! Où avais-tu encore disparu ? » Je prenais un air candide et lui répondait placide : « Maman, je n’ai pas disparu, je lisais et je ne t’ai pas entendue ! » Je mentais bien sûr. J’aimais dissimuler mes vraies intentions. Je devais sans doute être tellement persuasive que ma mère me croyait. Je prenais mon masque d’innocence. Il me fut très utile lorsque je commençai mes premiers actes de résistance.

– Votre masque d’innocence ? Comment fait-on pour museler sa peur quand on sait que ce qu’on fait est illégal ? Même si l’on condamne les lois du régime dans lequel on vit, on sait qu’on se met en infraction avec la loi. Comment vit-on, comment arrive-ton à le cacher aux autres ? Il faut avoir réussi à faire du mensonge sa vraie nature.

– C’est exactement cela. Il faut se cloisonner de l’intérieur. Il faut d’abord et surtout apprendre à réprimer ses émotions. Ce qui doit être accompli est plus important que ce que vous êtes. J’étais dans une sorte d’absence émotionnelle. Cet état que ressentent certaines personnes lorsqu’elles ont subi un choc qui les submerge. En réalité, on ne ressent plus rien tout en étant parfaitement capable d’agir avec précision, sans aucune confusion, comme dédoublé, hors de soi. Cet état me venait spontanément lors de chaque opération. Aussi étrange que cela puisse paraître, mon moteur était la peur, l’immense peur d’échouer, de me faire démasquer, de me faire prendre.

Je savais que Rita disait la vérité. Lors des travaux de préparation de ma recherche, j’avais lu quantité d’articles qui relataient ses témoignages lors des procès tenus après la guerre. Les journalistes qui en assuraient la couverture avaient été impressionnés par son attitude calme, mesurée et objective.

– Et l’illégalité, comment compose-t-on avec elle ?

– Elle n’est pas là où on croit. Les illégaux, ce sont les envahisseurs. Ils sont les voleurs de notre liberté. Ce sont des usurpateurs. Nous, les résistants, nous étions les dépositaires du droit juste. La force que nous représentions, cette force de l’ombre, était le premier rempart contre la tyrannie, le garde-fou protecteur de la démocratie. C’était notre conviction. Oui, répéta-t-elle, c’était notre profonde et indéfectible conviction.

Elle était étonnante de détermination. Serais-je capable de prendre le masque de l’innocence ? Hélas, j’étais ainsi faite, les émotions avaient raison de moi et malgré des efforts sans cesse renouvelés, je ne parvenais pas à les enfermer à double tour dans mon grenier intérieur.

Je me repris.

– Étiez-vous guidés par l’orgueil ?

Ma question la laissa perplexe.

– Étions-nous guidés par l’orgueil ? Quelle étrange question. Pourquoi me demandez-vous cela ?

– Eh bien, … parce que je me dis qu’il faut quand même avoir une certaine conscience de sa valeur personnelle pour s’engager à défendre une cause pour d’autres que soi.

– Oui, c’est exact, mais je n’aime pas cette idée d’orgueil ! … Peut-être que finalement, en y réfléchissant, vous avez raison. Il a été un moteur important, certainement lorsque je me suis retrouvée dans les camps de concentration. Oui, je me disais sans cesse que je valais mieux que mes tortionnaires, même si j’étais en haillons, décharnée et sale. Chez les résistants politiques, la résignation était absente pour la majorité d’entre eux. Lorsqu’on s’était engagé, on en connaissait le risque et donc le prix à payer. Ceux qui se faisaient prendre et qui étaient condamnés à mort, ceux en tout cas que j’ai côtoyés dans leurs derniers moments, n’ont jamais failli. Ils allaient au poteau d’exécution de manière digne et calme. Il suffit de lire les lettres adressées par des résistants à leurs proches, celles qu’ils étaient autorisés à écrire avant de mourir, pour se rendre compte à quel point ils avaient le sentiment du devoir accompli et partaient sans regret. Bien sûr, ils avaient de la peine à quitter les êtres qui leur étaient chers, mais ils leur demandaient de ne pas avoir de chagrin. Parce qu’avoir du chagrin, c’était un peu comme nier la force de leur acte, comme mettre en doute ce qu’ils avaient choisi d’être et de faire ; finalement, juger que cela n’en valait pas le prix. Rappelez-le-moi. Je vous donnerai à lire la dernière lettre de Marcel, celle qu’il a écrite une heure avant son exécution. Une résistante m’a raconté que lorsque j’ai été arrêtée par la Geheime Feldpolizei et enfermée aux casernes d’Etterbeek, Marcel n’a jamais été aussi actif au sein du réseau. Il a multiplié les sabotages, il a caché quantité d’armes, fait fabriquer au-delà des capacités de ses camarades de faux papiers, jour et nuit, en prenant de plus en plus de risques. Certains s’en sont même inquiétés. Lorsque je l’ai appris, après la libération, j’en ai été contrariée. Je savais qu’il essayerait de tenter une action pour me faire évader. Je suis certaine qu’il y a pensé. S’il m’avait interrogée, je lui aurais répondu qu’une telle opération nécessitait une mobilisation beaucoup trop lourde pour le réseau en matériel et en hommes. Nous avions fait un choix, il fallait qu’on en assume les conséquences. Et puis, j’étais au secret. Au début de mon incarcération, aucune information ne filtrait ni sur mon lieu de détention ni sur mes conditions de vie ni sur les interrogatoires que je subissais.

– Pensez-vous qu’un moment il ait été contraint de décider qu’il fallait vous sacrifier pour préserver le réseau ?

– Non, jamais.

Je pensais le contraire. Oui. Et c’est terrible. Cette décision lui a été fatale. Il a payé de sa vie la réparation des souffrances de Rita. Marcel l’aimait profondément, j’en étais persuadée. Ils s’étaient mutuellement convaincus de rentrer dans la résistance pour le meilleur et, en s’aveuglant, pour le pire.

– Notre couple était soudé dans ce combat. Notre engagement donnait sens à notre union. Il n’y avait pas de retour possible. Le doute était impensable.

Je notais dans mon carnet : pacte scellé entre les êtres au moment où ils s’engagent ensemble pour défendre une cause à risque. Sous quelle forme ?

Même si c’était inconvenant, je pensais à Baader-Meinhoff et à Bonnie and Clyde. Il y a quelque chose de tragique dans ces couples. Ils tirent leur force dans cette adversité qu’ils génèrent d’abord, qu’ils entretiennent ensuite. Tout ce qui les oppose aux autres les cimente. Il se crée entre eux une véritable communion d’esprit et de corps. Où est la ligne qui les démarque des truands, des traîtres ou des terroristes ? A nouveau une question me taraude : pourquoi ? Rien ni personne ne les y oblige. Et pourtant. Avonsnous prise sur nos choix ou sommes-nous les pantins d’événements contingents qui ne prennent sens que lorsque le présent est définitivement révolu en un passé ?

Rita et Marcel avaient 26 ans au moment de la déclaration de la guerre. Le hasard avait eu bon goût. Ils étaient tous les deux issus d’un milieu qui affirmait une fibre sociale, certes mesurée, mais sincère. Ils avaient tous les deux bénéficié d’une éducation ouverte et tolérante. La curiosité avait été encouragée avec la même persévérance qu’avait été cultivée la méfiance vis-à-vis de toute forme de préjugés. Des têtes bien faites parce qu’elles avaient pu s’épanouir dans un climat de tendresse. Ils avaient été rassurés dès leur plus jeune âge sur ce qu’ils valaient. Tout dans leur éducation les poussait avec bonheur à apprendre sans cesse. Bref, ils avaient tout pour être heureux. Le destin en a voulu autrement, avec brutalité et dans la douleur. Ils ont vécu un peu plus d’une année ensemble. Leur vie de couple a été immédiatement marquée du sceau de l’engagement et nourrie de l’espoir de sortir de la barbarie nazie. De ce monde idéal, ils ne sont pas revenus à deux.

Pourtant j’avais devant moi une femme qui, à plus de 70 ans, continuait à clamer la fierté de son combat. Attentive jusqu’à l’excès à ce que son témoignage soit fidèle à la réalité, elle ne laissait passer aucune information qui s’éloignait un tant soit peu de ce qui fut. Elle le vivait comme une contre-vérité. Elle ne supportait pas qu’on puisse lui prêter des propos où planait un doute sur ce qu’elle avait vécu. Pas d’approche hypothétique des actes de la résistance ou de l’univers concentrationnaire : ce qu’elle dénonçait avait bien été exécuté. Il n’y avait pas de peut-être, seulement des certitudes. L’horreur ne s’embarrasse pas d’approximations.

J’avais été touchée de découvrir à quel point elle était attentive à défendre une parole vraie, à prononcer des mots qui se voulaient être la Vérité. A plusieurs reprises, Rita Demonceau demanda aux journaux de rectifier ses propos retranscrits parfois avec cette légèreté nécessaire au journalisme. Elle ne laissait rien passer, même la plus anodine des informations. Je lus entre autres dans le Soir du 24 février 1992 ceci : « Précision. Parmi les propos qui me sont imputés, beaucoup constituent des interprétations erronées ou incomplètes des faits que j’ai évoqués et des choses que j’ai effectivement dites ».

– A quel moment avez-vous été sensibilisée aux dangers du fascisme ?

– Très jeune, j’ai vite compris. Lorsque j’allais au cinéma avec mes parents et que j’ai vu, lors de la présentation des actualités, les hommes d’Hitler, habillés en tenue militaire, défiler comme des armées d’acier dans les rues de Berlin sous la bannière des Sections d’Assaut, une peur viscérale doublée d’une colère sans nom m’a envahie. J’ai immédiatement haï tout ce qu’Hitler faisait ou disait. Quand en 1930, le parti national socialiste, qui au départ était une petite formation sans grande envergure politique, a fait sa percée spectaculaire au Reichstag, j’ai frémi de rage et de peur. J’ai alors suivi dans les journaux toute la progression et la montée du nazisme que j’assimilais à une gangrène qui ne se guérirait jamais. J’ai toujours été convaincue qu’Hitler gagnerait son pari politique. J’étais écœurée par ses discours démagogiques et anti-juifs. J’étais offusquée de nous entendre traiter de « criminels de novembre » même si je trouvais que le peuple allemand avait objectivement payé très cher la capitulation en 1918. J’ai d’ailleurs toujours bien distingué les Allemands des nazis. Je n’étais pas contre les Allemands, j’étais profondément antinazie. Et lorsqu’en 1936, j’ai assisté impuissante à la victoire de Degrelle et des mouvements extrémistes flamands, il n’y eut plus en moi le moindre doute. Je savais que nous connaîtrions la guerre, tôt ou tard. Elle était inéluctable.

– Et comme femme, quelle différence dans votre engagement vous distingue des hommes ?

– Ma forme d’action a toujours été plutôt dirigée vers les injustices faites aux femmes. Lorsque j’ai commencé mes études de surintendante d’usine, j’étais par la fonction même de ce métier amenée à prendre connaissance de la place réservée à la femme dans le monde du travail. J’ai été effarée de découvrir les mesures discriminatoires prises à leur égard dans les années 30 : exclusion du droit aux allocations de chômage des femmes dont le conjoint travaille, réduction d’un quart de traitement aux femmes fonctionnaires, arrêt de tout recrutement d’agent féminin dans la fonction publique, … Et la liste est encore longue. Rendez-vous compte de ce que peut signifier pour une jeune fille de 20 ans de lire dans la presse qu’un parlementaire dépose à la Chambre une proposition de loi visant à contingenter le travail des femmes mariées. Elles devaient alors choisir entre leur liberté économique et leur désir de fonder un foyer. Choix cornélien, inacceptable à mes yeux. Ma mère, elle-même, a été touchée par les mesures prises à l’époque : le traitement des institutrices a été réduit en 1935. Pourquoi elles, les femmes, et non les hommes ? Je me suis toujours frappé la tête contre ce mur d’absurdités. La femme n’est pas totalement une personne à part entière pour certaines hommes, idée solidement ancrée dans leur mentalité. Je jugeais cette conception incompréhensible, injuste, voire abjecte selon mon humeur. Alors, quand Degrelle est arrivé avec ses idées de retour de la femme au foyer, mon sang n’a fait qu’un tour et ma haine n’a fait que croître à son égard. Plus que jamais, il était à mes yeux un homme à abattre.

Elle commençait à se fatiguer. Le temps était venu de clore ce premier entretien. Il avait été intense, mais mené un peu dans le désordre.

Il n’y avait pas doute, j’avais en face de moi un personnage hors norme. Discret, modeste, mais fait de cette trempe de courage et d’audace qui ne trompe pas.

Je compris que mon travail ne serait pas exclusivement livresque. Il me plongerait aussi au cœur de la matière vivante, matière tellement fascinante mais aussi fuyante, capable de fourvoyer le plus intrépide limier dans des recoins inextricables. Je devrais défricher ce qui est, de ce que l’on voudrait qu’il soit. Avec Rita, je voulais aller jusqu’au magma de l’engagement au prix peut-être d’y brûler mes propres certitudes.