Le gang des Vénus - Jacky Moreau - E-Book

Le gang des Vénus E-Book

Jacky Moreau

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Beschreibung

Dans une cité au nord de Cannes, les jeunes souvent en échec scolaire et sans diplômes traînent leur ennui d'un bloc à l'autre.

Un ou deux suivent un apprentissage, parmi eux Bruno. Juvénal lui, est dealer pour le compte de Cesare, un Napolitain qui fait dans le trafic de drogue. La police qui cherche à démanteler le gang réussit à prendre Juvénal en flagrant délit. Il passe au tribunal et il est incarcéré immédiatement. Cesare toutefois a peur qu'il ne se mette à table et le fait tuer. Puis, afin de récupérer le restant de drogue et l'argent, il lance ses sbires pour intimider la mère et la jeune soeur Ève Angelina. Les lieutenants de Cesare organisent même sur Ève un viol en réunion ou "tournante" en obligeant les jeunes de la cité à participer. Seul Bruno, amoureux de la jeune fille refuse de passer à l'acte. Il est copieusement rossé. Ève s'en remet difficilement. Elle n'a plus qu'une idée en tête, se venger et venger la mort de son frère. Avec Naïla sa meilleure amie elle monte un gang de filles pour attaquer Cesare. Se joindra à elles Bruno et occasionnellement un de ses cousins. Quand la bande de Cesare est hors d'état de nuire, Ève décide de reprendre la vente de drogue à son compte. Au début tout semble réussir au gang des Vénus, mais un grain de sable viendra gripper la machine, mettre la police à leur trousse. Elles se feront prendre ou périr.

Un polar qui met en scène un gang féminin dans le milieu de la petite délinquance.

EXTRAIT

Les activités des Vénus, comme elles ont nommé leur groupe, continuent à être florissantes. Le distributeur génois est devenu leur principal fournisseur. Elles paient rubis sur l'ongle des produits d'excellente qualité. Mais dans ce paysage idyllique, l'ombre des Stups plane.
La voiture banalisée roule lentement dans le quartier de la gare. À son bord, les "Trois A", Alexandre dit Pépin qui conduit, Alain et André. En patrouille.
- Hop ! hop, hop, hop ! Continue de rouler un brin et arrête-toi. Alain et moi on va faire une virée dans la petite rue qu'on vient de dépasser. J'ai bien l'impression qu'on deale dans ce coin.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Jacky Moreau débute comme professeur de lettres, puis il passe 27 années au service du Ministère des Affaires Etrangères en Asie du Sud-est comme Attaché linguistique auprès de l'Ambassade à Pékin, agent consulaire et directeur de centre culturel en Indonésie, Secrétaire général des services culturels et scientifiques à Tokyo.
Il revient à Paris pour prendre la direction de l'Agence nationale Coménius, un programme d'échange mis en place par la Commission européenne pour les écoles et collèges. Au Ministère de la recherche, il s'occupe des affaires financières pour les projets internationaux avec la France.
Libéré de ses activités professionnelles, il publie 3 romans racontant l'histoire d'une famille vietnamienne sous la dernière dynastie des empereurs Nguyên et sous la colonisation, puis 2 livres de nouvelles étranges et insolites et une enquête policière Nuits de pleine lune.
Il vient de terminer en ce moment 2 petites enquêtes policières pour les 9-13 ans : Rousse a disparu et Où est passé Mock ? et l'histoire du chat Matouvu qui veut voler.

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Veröffentlichungsjahr: 2018

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Jacky MOREAU

Le Gang des Vénus

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Phénix d'Azur

Chapitre 1

Au  98 de la rue du Préfet Poubelle, le Commissariat central était devenu trop exigu, trop vétuste, Le loyer trop cher. Après bien des années d'attente, de vaines promesses, de vaches maigres, de lassitude, de résignation, puis de colère voire d'une menace de grève (un comble dans la police) l'État dans sa générosité légendaire consentit, enfin, à régler le problème, à débloquer les fonds pour l'achat d'un terrain et la construction d'un nouvel hôtel de police digne de ce nom.

Au rez-de-chaussée de l'immeuble flambant neuf de la police nationale, érigé à flanc de colline à l'Est de la ville, dans l'aile gauche (ainsi improprement nommée dans cet énorme parallélépipède rectangle, sinon que les bureaux sont à gauche de la porte principale d'entrée) la SAS, la Section anti Stupéfiants nouvellement créée par décision ministérielle et loi du 19 juillet 2012 parue au B.O. le jour même, occupe plusieurs pièces.

Les douze hommes triés sur le volet qui composent ce Service sont sous le commandement du capitaine Bastien de Cozereaux, 42 ans, dernier rejeton d'une lignée de la vieille noblesse du Duché de Savoie, dont un des ancêtres occupait il y a fort longtemps le poste de Grand Sénéchal sous le règne d'Amédée VIII. 

Ce jour de l'équinoxe d'automne la nuit tombe lentement sur la cité qui commence à s'illuminer en contrebas. Le capitaine promène son regard à l'Ouest, vers le port de plaisance. On distingue encore les mats des voiliers qui se balancent mollement et les premières lumières sur les gros yachts amarrés à quai. Plus loin, la zone commerciale avec ses gros cubes de béton et de tôles ondulées, tous construits sur le même modèle, sous une débauche d'éclairage au néon de toutes les couleurs. Au centre, la gare maritime qui ferme ses portes. Le dernier ferry vient juste de partir. Vers l'Est, le port marchand qui s'endort. Les dockers sont rentrés chez eux et ont laissé la place aux vigiles et aux maîtres chien. Les ponts transbordeurs et les grues sont au repos. Les piles de containers se dressent comme de petites montagnes.

Derrière la baie vitrée, Bastien ne se lasse pas de ce spectacle. Là-bas, ses gars font des rondes. Dans un moment, la première équipe va revenir. Bien que ce soit son jour de repos hebdomadaire, il est là, comme toujours, pour un premier briefing. Il retourne s'asseoir à son bureau. Range quelques papiers. Feuillette le journal local sans vraiment s'intéresser à son contenu. Il attend. Il étend ses jambes, met ses mains derrière la tête et ferme les yeux. 

Il ne sait pas comment ça vient, mais le voilà plongé dans son passé. Petit retour en arrière. Quelques années auparavant.

Il se présente au difficile concours d'entrée de la fameuse École Nationale Supérieure de police de Cannes-Écluse. Il est reçu. Dès l'adolescence, l'uniforme l'a toujours attiré : pompier, militaire, pilote, préfet, flic... Élève doué, brillant, sorti dans les cinq premiers, une belle carrière s'offrait à lui. Et puis un jour le déclic. Il ne sera jamais commissaire ni officier de police. Non ! Passer des journées à brasser des paperasses, enfoncé dans un grand fauteuil en cuir, à attendre la promotion ou que sa bedaine prenne forme... Par chance, il est bon en sport. Les activités physiques et le tir sont sa passion. Il postule tout naturellement pour les groupes d'intervention. Entraînement intensif et musclé qui ne lui fait pas peur, qu'il faut recommencer et recommencer, qui vous éreinte, mais il adore ça. Dernière semaine à passer des tests de cran, de claustrophobie, de vertige, d'escalade, de combat. Tir, natation, marche commando...

Une fois encore il réussit. Il est nommé dans un groupe d'intervention en zone urbaine avec quelques autres sous les ordres d'un commandant d'une cinquantaine d'années, surnommé "Pitbull" comme le chien du même nom, car quand il empoigne une affaire, il ne lâche plus prise. On fait appel à eux à tous moments. Dès qu'on juge qu'il y a danger. Les missions et les arrestations se succèdent à un rythme effréné. Forcenés qui menacent de faire sauter un immeuble avec des bonbonnes de gaz. Preneurs d'otages dans une agence locale d'une grande banque. Pilleurs de docks et d'objets de culte dans les églises. Braqueurs de bijouteries. Trafiquants de bagnoles de luxe, d'objets d'art ou de tableaux de maîtres. Receleurs dans un camp de nomades. Arnaqueurs de vieilles personnes. Dealers. Auteurs de règlements de comptes. Terroristes en voie de faire un carnage... On ne chôme pas avec la pègre et le grand banditisme. Il aime l'action. Il aime ce qu'il fait.

Tout serait parfait si un jour... Un jour maudit. Un jour funeste. Un jour qui va décider de son engagement total dans la lutte contre la drogue, contre toutes les drogues. Un jour traumatisant pour lui et son épouse quand son fils de 17 ans meurt d'une overdose.

Alors, Bastien va tout faire, remuer ciel et terre pour que la SAS existe et soit bien équipée. En hommes et en matériel. Il n'aura de cesse de traquer tous les trafiquants du plus petit revendeur de quelques grammes d'herbe au gros poisson qui approvisionne le marché. Mais le gros bonnet, il ne l'a pas encore atteint. Pas pris en flag. Il ne désespère pas pour si peu. Il attend son heure. Il a confiance en sa bonne étoile. Il se persuade que toute chose arrive à temps à qui sait attendre. Il sait qu'il doit être patient. Tisser sa toile. Aller à la pêche aux informations. Avoir des indicateurs. Leur mettre constamment la pression. Grignoter peu à peu le territoire. Mais aussi savoir subir un échec. En tirer les conclusions nécessaires pour s'améliorer, pour pouvoir rebondir. 

Des bruits dans le couloir. La première équipe, celle du brigadier-major Olivier Schnickel qui a fini son service. On frappe à sa porte.

- Entrez les gars.

- Voilà ! Retour à la maison mère. R.A.S.

- Pas d'arrestation ce soir ?

- Non, que du menu fretin qu'on n'a pas réussi à prendre en flag ! En fait, des junkies qui cherchaient leur dose quotidienne. On n'a pas pu piquer le revendeur.

- Bien ! On aura plus de chance la prochaine fois. Quand revient Livio ? Et Bernard ?

- Livio dans 3 ou 4 heures, normalement. Bernard pas avant la fermeture des boites.

- Bon ! Allez, rentrez chez vous. Je vais faire de même. Salut les gars, à demain.

- Ouais ! à demain.

9 heures du matin. Bastien est là depuis un bon moment, comme d'habitude. Il a feuilleté la presse en attendant ses hommes. Il repousse le journal qu'il vient de parcourir. Quelque chose l'inquiète. Il se demande si... quelqu'un passe devant sa porte.

- Olivier, ramène tout le monde dans mon bureau. Immédiatement. Fissa fissa !

- Compris. 

Quelques pas dans le couloir. Olivier rameute les autres par un :

- Le Duc nous attend. On ne traîne pas les gars. On rapplique illico presto.

Au début, le capitaine de Cozereaux a été agacé par ce surnom qu'on lui colle. Il y a belle lurette que dans sa famille on a fait le deuil des titres nobiliaires. Si un de ses ancêtres a eu une charge importante, il n'en est pas duc pour autant. Et puis, le temps arrangeant tout... il a décidé que dans son service, puisqu'il est spécial, on ne ferait pas comme les autres. Pour un meilleur esprit d'équipe, pour la cohésion du groupe, on ne s'appellerait que par les prénoms, ou les surnoms, faisant fi des grades de chacun. Enfin, comme chez les enseignants, le tutoiement est de rigueur. Tout le monde sur un même pied d'égalité. Ce qui n'a pas été pour déplaire à tous ces hommes.

Aujourd'hui, ce vocable de "duc" l'amuse. Olivier lui-même a un temps expliqué qu'il était l'heureux événement d'une union entre l'Alsace et la Côte d'Azur. Si cela pouvait paraître bizarre à certains, en fait on avait uni l'Est (nord) et l'Est (sud). Quoi de drôle là-dedans !

Le gardien de la paix Livio Torrebianca (qu'on prononce à l'italienne Torrébianca), d'origine piémontaise, à la stature de bûcheron canadien est surnommé "Machiavel". Non pas parce qu'il est transalpin, mais parce qu'il mène ses missions tambour battant à la limite de la légalité. Si chez l'auteur florentin la raison d'État primait tout, pour Livio n'importe quel moyen peut être utilisé pour faire tomber les trafiquants. Bastien le sermonne pour le principe, mais ferme les yeux.

Bernard Kader, le sous-brigadier dont le père harki a servi sous le drapeau tricolore, qui est resté loyal envers la mère patrie (même si celle-ci ne s'est pas toujours bien occupée d'eux ensuite) et qui a donné en premier à tous ses enfants garçons ou filles des prénoms français, mais aussi arabes pour ne pas les couper de leurs racines.

Enfin, Alexandre Ménival un autre gardien de la paix, un véritable triathlonien qui a déjà obtenu des médailles et des prix dans des concours, que l'on ne nomme plus que "Pépin" (en réminiscence de ce fils de Charles Martel qui régna un jour sur la France) vu que toutes les deux ou trois phrases il commence par "bref".

Les douze gaillards, en bleu marine plus foncé que foncé (parodiant la publicité de la lessive qui lave le blanc plus blanc) tirant sur l'ébène, rangers et large ceinturon, et que dans l'immeuble on appelle les Sant's et sur le passage desquels certains chantonnent encore l'air célèbre repris par Louis "Satchmo" Armstrong (avec une légère variante) "When the Sant's Go Marching In" arrivent dans le bureau du Duc.

- Bonjour à tous. On est au complet ?

- Manque Alain, c'est son jour de congé, rappelle Bernard.

- Bien ! Tu lui feras un petit résumé de ce que je vais dire. Avez-vous lu les quotidiens ce matin ? Avez-vous vu qu'on parle dans plusieurs journaux de droite comme de gauche de la hausse de la délinquance, de l'augmentation préoccupante des violences contre les personnes, de la recrudescence du grand banditisme et de l'explosion des règlements de comptes et du trafic de drogue ? Ce qui nous intéresse, à nous, ce sont justement ces meurtres entre bandes rivales et la vente de stupéfiants.

- Ben, tant qu'ils se tuent entre eux, ironise Livio.

- Oui, je sais ce que tu penses, intervient Bastien, mais ce n'est pas aux citoyens de faire justice eux-mêmes. Bon, revenons à nos affaires. Les journaux s'appuient tous sur les statistiques de l'Observatoire national de la délinquance. À la ville comme à la campagne la situation se dégrade. Selon qu'on est de gauche ou de droite, les chiffres et leur interprétation varient, vous vous en doutez. Ce qui est sûr, c'est que nous sommes aussi jugés. 75 départements sur 90 s'enfoncent dans le rouge. On est concernés. Je vois gros comme un immeuble que la Direction va nous demander des comptes. Ils auront vite fait de dire qu'on ne fait pas assez pour stopper la vente croissante de toutes les drogues. Eux ne sont pas sur le terrain et ne se rendent pas compte de la difficulté à appréhender les simples revendeurs, les chefs et les gros bonnets. Eux, ce qu'ils veulent c'est des résultats. Et qu'on en parle dans la presse. Les médias toujours les médias ! On va nous mettre la pression. On va encore nous menacer de dissoudre notre service si on ne démantèle rien. Alors les gars il va falloir, pour parler cru, se bouger le cul !

- Ma, qu'est-ce que tu proposes ? demande Livio.

- Vous avez vos indics. Ne les ménagez plus. Faut qu'ils nous donnent des renseignements sérieux. Qu'ils mouillent leur chemise.

- Ouais, mais s'ils se mouillent trop ils sont grillés et nous on est Gros-Jean comme devant.

- D'accord Olivier. On leur met la pression, mais sans les exposer. 

- Aller dans la cité derrière le port, dit Alexandre, je sais que la police n'y va même plus et jusqu'aux pompiers qui se font caillasser. Ce coin devient une zone de non-droit.

- Exact. Tu as raison. Mais chaque chose en son temps. Inutile de se pointer comme ça sans savoir exactement où montrer le bout de notre nez. Sinon je parie fort qu'on se le ferait casser vite fait. Je suis d'accord avec toi qu'on ne peut pas laisser cette zone, ni aucune autre d'ailleurs, aux mains des dealers. Mais quant à intervenir, il faut le faire à bon escient, en étant sûr de faire un carton et de ressortir sans bobo. Qu'est-ce que vous en dites ?

- J'suis d'accord avec Alex, mais aussi avec toi. On doit préparer notre coup, dit Bernard.

- Bien les gars, on va nous voir partout et à toute heure. Voici mon plan. On va faire des équipes de 3 pour quadriller au maximum la ville. À vous les gars de vous regrouper comme bon vous semble. Viendront avec moi ceux qui voudront. Toutefois, ces équipes ne resteront pas immuables. De temps en temps on changera. Il ne faut pas que les gens s'habituent à voir toujours les mêmes. Allez, vous avez dix minutes pour vous acoquiner. Ensuite, on part ratisser son secteur.

Quelques minutes plus tard.

- Tout le monde est prêt, annonce Olivier. 

- Les équipes sont constituées, c'est parfait. Qui vient avec moi ?

- Alexandre et Alain. Mais ce dernier...

- Je sais. En congé. Mais ça me va, coupe le Duc.

- Ouais, sauf que t'as une équipe réduite.

- Pas de problème. Avec Alex on en vaut quatre, dit le capitaine en souriant. Bon, chacun a son secteur. Retour au bercail pour midi. On fait un point et on recommence. Allez les gars, bonne pêche.

Dans la voiture banalisée qui roule vers la ville, de Cozereaux annonce :

- Direction le port de commerce. J'ai une personne à voir là-bas. Tu stationneras près de la capitainerie. Moi j'ai rendez-vous chez le dentiste. 

- Oh ! T'as mal aux chailles ?

- Mais non !

Après quelques secondes de réflexion :

- Ah ! oui, pigé !

Chapitre 2

- Bruno. Bruno, lève-toi.

Il se réveille en sursaut comme sorti d'un mauvais rêve.

- Bruno, dépêche-toi. Ton père va bientôt arriver. Ne traîne pas.

Il regarde son réveil-matin. 7 heures 32.

- Bordelo ! Il n'a pas sonné. Foutu appareil made in China. Va falloir que j'en achète un autre plus sûr. Heureusement que ma mère... C'est bon man ! Je ne traîne pas.

Il saute dans ses baskets. Des Nike. Comme la plupart des jeunes et des ados, il ne jure que par les marques. Un pantalon de jogging Adidas noir à trois bandes blanches. Un tee-shirt noir avec une tête de mort, une rose entre les dents sur deux os croisés. Une inscription en arc de cercle au-dessus et au-dessous : Pirate, Captain. Enfin un sweat-shirt à capuche.

Le vieux va rappliquer. Cette semaine il fait les trois-huit. Il est du premier quart (on devrait plutôt dire du premier tiers, mais les ouvriers emploient ici un terme de marin) : minuit 8 heures. S'il est encore dans la maison quand il va franchir la porte il va encore avoir droit à un sermon, à des insultes, à une engueulade réglo. Le paternel va le traiter de tous les noms, de fainéants, de tir au flanc, de parasite. Il va élever la voix et s'il répond ou s'il fait la moue, il risque de cogner. Dans ce cas-là, Bruno qui supporte de moins en moins ces algarades risquerait de répliquer. Mauvais ça ! Mauvais ! Et la sempiternelle rengaine !

- Putain à ton âge ça faisait 4 ans que je bossais et que je rapportais la paie à mes parents. Toi, t'as 19 ans et t'as pas encore de métier. Tu crois que tu vas glander comme ça longtemps. J'te le dis pour la dernière fois si tu trouves pas un boulot, j'te fous à la porte. T'iras demander asile à tes copains vauriens et crève-la-faim comme toi.

Bruno se dépêche. Un bol de café au lait avec des grains de blé soufflé et sucré, des pétales de maïs et le voilà dans la rue. Il fait frais ce matin. Bruno file vers le bâtiment Mélusine où il est certain de retrouver quelques potes. Pas mieux lotis que lui. Ce matin il n'y a que Gabriel qui cherche aussi du travail. Aurélien arrive.

- On y va mec, sinon on va rater le bus.

- Ouais ! Ça sera pas la première fois et on va encore se faire engueuler. Le patron est capable de nous foutre dehors. Allez salut Gabriel, on croise les doigts pour toi, dit Bruno.

- Pourquoi que tu nous rejoindrais pas comme apprenti à l'atelier de menuiserie, demande Aurélien ?

- Parce que j'aime pas le travail manuel.

La journée s'écoule, lente, monotone. Le soir, ils reviennent au Val des Fées, un groupe de six immeubles avec des noms à coucher dehors avec un billet de logement et qui ne disent rien aux jeunes. Le premier de cet ensemble, Avette, un bloc de huit étages et deux entrées (mais tous ont 8 étages et deux entrées) et juste à côté Clochette. En face, trois autres bâtiments, Viviane dans lequel vit Bruno, Mélusine, Morgane. Seul ce dernier nom rappelle quelque chose à ceux qui ont regardé des films X. Le dernier, Ondine, un peu à l'écart, perpendiculaire aux autres, ferme l'espace. Pour eux, c'est la cité, leur univers. Contruite sur une ancienne décharge sauvage, dans les collines à l'Est. Un ensemble que les gens d'en bas nomment le Val des Fous.

Les copains se réunissent tantôt devant Mélusine, tantôt devant Morgane. Ils évitent Ondine qui a une mauvaise réputation. 

On parle de tout, de rien, mais pas de la pluie ou du beau temps comme les vieux qu'ont des rhumatismes. On ne parle pas boulot, vu qu'on n'en a pas. On parle télé. On commente les séries américaines Boardwalk Empire, Hell on Wheels, les Sopranos, Friends que les chaînes en France diffusent depuis 2000. On discute foot, fringues, et bien sûr des filles. Celles de la cité, des autres pas franchement accessibles, qu'on voit de temps en temps en boîte, mais qui sont déjà maquées. On n'a pas la thune pour les draguer sérieux. Quelques-uns d'entre eux bavent sur les photos des magazines people, sur les actrices qu'on vous montre aux infos à 20 heures, sur des tas de nanas qu'on n'approchera jamais, même à un kilomètre. Mais qui font rêver et qui vous font mourir de désir ?

Dans les immeubles, certaines filles sont plus délurées que d'autres. Certaines osent vous aguicher effrontément devant les copains. En général des moches qu'on ne veut pas, mais qui seraient prêtes à coucher avec untel ou untel pour faire partie de la bande. Une ou deux ont déjà eu des relations plus qu'amoureuses avec des amis. Pour Bruno, ce n'est pas son genre. Il en pince pour Ève. La sœur de Juvénal. Un drôle de blase ! Parait que c'est celui d'un poète-écrivain latin-romain qui a vécu y a bien longtemps. À Rome. Bizarre, les parents qui lui ont choisi ce prénom ! Surtout qu'à l'école il était loin d'être le meilleur ! Ou alors en commençant par la fin.

Un drôle de mec. On n'est pas franchement copain avec lui depuis qu'il revend de l'herbe. D'après ce qu'il dit. Mais on se doute qu'il vend autre chose. Les copains ne tiennent pas à savoir vraiment quoi. On ne le voit pas très souvent. Quand il arrive, les conversations tombent. Le silence se fait. Il commence par vous montrer sa nouvelle paire de pompes dernier cri. Ou sa montre Cartier qui va sous l'eau. Bruno pense que c'est ridicule vu qu'il ne sait pas nager. Il dit qu'il va s'acheter une grosse moto ou une BM.

- Salut les poireaux ! (parce que les jeunes restent plantés là des heures, devant l'entrée des immeubles).

En cette fin d'après-midi, il arrive avec son blouson de cuir noir Redskin. 

- Vous voyez les gars, le boulot que je fais c'est fastoche et ça rapporte gros. Plus qu'au loto ! Vous, vous glandez toute la journée et vous crevez la dalle. Toi Bruno, ton apprentissage d'ébéniste de merde, tu crois que c'est avec ça que tu vas garder ma frangine ?

Bruno rougit. Il n'aime pas qu'on parle de ses sentiments devant tout le monde. Juvénal continue de pérorer.

- Moi, j'ai besoin d'associés. Alors les mecs, si vous vous décidez... Mais n'attendez pas trop. Je pourrais me lasser. Réfléchissez bien, tas de gueux. Avec des parents sur le dos toute la journée, une mère qu'a besoin de soins sérieux, des loyers impayés et une menace d'expulsion, vous feriez bien de cogiter à ce que je viens de vous dire.

- Ouais ! Mais ton truc c'est pas sain et tôt ou tard on se fait gauler. Les flics vous tombent dessus et j'ai pas envie de finir en tôle, moi, dit Georges.

- Eh ! l'enfoiré ! de quoi tu parles ? T'as déjà vu l'un d'entre nous qui s'est fait prendre ? Toi t'as la frousse. Je n'ai pas besoin de foireux comme toi. Les autres, si vous pensez comme ce zig alors je ne vous ai rien dit. Oubliez ! Sinon, repensez-y.

- D'accord. D'accord, disent ensemble plusieurs d'entre eux.

Non pas parce qu'ils le sont, mais pour qu'il se tire ailleurs vite fait.

- Bruno, j'ai quelque chose à te dire en à part.

Ils font quelques pas. Juvénal se retourne pour voir ce que font les autres. Ils sont assez loin pour ne pas entendre leur conversation.

- Écoute-moi bien. Je sais que tu aimes ma sœur. Elle n'est pas insensible à tes charmes vieux cochon. Mais attention, pas de conneries entre vous deux.

- Non ! Non ! Bien sûr que non, bégaie Bruno vexé.

- Je sais que je peux te faire confiance. Tu vois, je pense que tu peux peut-être réussir ton métier de menuisier. Seulement, ça va te rapporter combien ? Le salaire minimum ? Si tu épouses ma sister, tu crois que tu vas pas tirer le diable par la queue à la nourrir, l'habiller, la sortir...

- Elle n'est pas comme ça...

- Ça mon copain, t'en sais rien. Tu connais le dicton : souvent femme varie. Aujourd'hui elle te paraît sage, puis après le mariage elle sera peut-être dépensière. Alors moi, je veux pas que ma frangine soit malheureuse. Je veux qu'elle ne manque de rien. Je veux que dans ton ménage, vous ne manquiez de rien. Alors mec, rejoins-moi. Je te dis pas tout de suite. Prends ton temps. Quelques jours. Tu me feras savoir ensuite. Je ne tiens pas à intervenir dans vos amours, mais... allez mon bon Bruno, je t'aime bien moi aussi. 

Juvénal le quitte après une petite tape dans le dos. Bruno reste pantois. C'est Aurélien qui le fait sortir de ses rêves.

- Qu'est-ce qu'il te veut ce grand escogriffe ?

- Rien ! Rien ! Il parle de sa sœur et toi tu devrais pas parler comme ça ! S'il t'entend...

Revenus dans le groupe, chacun y va de son petit couplet sur les activités de Juvénal. Si chacun n'avait pas un peu la trouille au ventre, beaucoup seraient tentés d'essayer.

- Essayer ? T'es dingue ! Quand t'a mis un doigt dans l'engrenage il te bouffe tout le bras, dit Georges. Et après le bras...

- Ouais, mais chez moi, on ne va encore tenir jusqu'à la fin du mois. Après, avec ma mère malade qu'a besoin de soins urgents et avec sa maigre pension, on va vous quitter bientôt. J'ai pas réellement envie de m'associer à Juvénal, mais je n'ai plus le choix. J'arrive pas à trouver du boulot, même balayeur de rues. Pas de diplôme, pas de travail.

- C'est vrai qu'on est là à glander toute la journée. À se taper les uns les autres des cigarettes parce qu'on peut même pas s'acheter un paquet. Dur, dur ! Moi ce boulot, je veux bien essayer. Juste sentinelle, par exemple.

- Sentinelle. Tu veux rentrer dans l'armée ? demande Mathis.

- Mais non pauvre tâche ! Sentinelle ou guetteur si tu préfères. Tu te mets dans un coin. Tu zieutes tout ce qui arrive vers toi et si tu juges que c'est un étranger qui pourrait bien être un keuf, alors tu te débrouilles pour avertir un autre copain qui en avertira un autre pour que Juvénal par exemple ou quelqu'un comme lui, ne se fasse pas piquer.

- J'ai compris ! Au lieu de glander devant Mélusine, tu vas glander toute la journée ailleurs.

- Pas toute la journée. Seulement un certain temps. Le temps que la vente se fasse.

- Putain, mais t'en connais un rayon ! On croirait que tu l'as déjà fait.

- Non ! Mais j'ai des yeux, des oreilles et je sais m'en servir, moi !

Les jeunes continuent de discuter. La proposition de Juvénal trotte dans les esprits. C'est tentant. C'est peut-être pas dangereux.

- Ben non ! Tu risques rien puisque t'as pas de came sur toi. Les flics ne peuvent rien contre toi. Tout juste une engueulade.

- Je ne sais pas ce que vous allez faire, mais moi j'veux même pas y penser, dit Georges. Et toi Bruno ?

- Moi ? Moi, j'sais pas !

- T'as pensé à ce que ton paternel pourrait te faire s'il vient à savoir que tu trempes dans le trafic ?

- J'aime mieux pas !

- Waouh ! Regardez un peu les mecs qui qu'arrive ? C'est le Bruno qui va être joice !

Ève (de son vrai prénom Ève-Angélina) et Naïla, les inséparables, comme on les nomme dans la cité, arrivent en compagnie d'Abdel et de Moussa.

- Yo, salut.

- Salut ! Salut ! répondent plusieurs.

- Alors quoi de neuf "maille frêne" ? demande Abdel qu'on appelle désormais plus communément Babel depuis qu'il a dit qu'il parlait plusieurs langues.

Quand on l'a questionné pour savoir lesquelles, lui qui a été viré de toutes les écoles et tous les collèges de la ville, il a répondu fière comme Artaban : 

- Ben ! le français, comme vous, eh! patates ! Et l'arabe. Ça fait déjà deux. Et l'engliche: "Aille love iou", "fuck, fuck darlingue", "yes or no", "tank iou very moche" "ciao a tou moro". Ça vous en bouche un coin les gnares (peut-être de l'italien "ignaro", qui ne connaît rien) ! Et l'allemand : "je libe diche" "nein, kapoute" "freulagne wonder barre".

- Ouais ! Ça c'est des mots que tout le monde connaît, dit Mathis.

- Et ma main dans ta gueule, tu connais. Toi qu'a redoublé et triplé jusqu'en cinquième. Et le SMS, tu le parles aussi bien que moi, gros tas ! Et je veux pas vous ennuyer avec mes connaissances, mais je parle aussi un peu espagnol et quelques mots d'italien.

- Ouais ! Ouais ! pizza, spaghetti, gnocchis, Panzani, dit Mathis en se cachant derrière le dos de Bruno.

- Nad... tu perds rien pour attendre.

Pendant ce temps, les deux filles font le bisou à tout le monde. 

- Z'avez vu mon frangin ? demande Ève.

- L'est venu nous rendre visite. C'est une surprise. Il s'intéresse pas à nous d'habitude.

- Ah bon ! Et qu'est-ce qu'il voulait ? Vous cherchez des noises ? Comme quand il stresse et qu'il se fout en rogne contre tout le monde.

- Non, non ! L'a parlé...

Bruno fait un geste. L'autre se reprend.

- L'a parlé surtout avec Bruno, pour se foutre de lui. Hi hi !

- Qu'est-ce qu'il a dit ? demande Ève.

- Rien ! Tu connais ton frère. Nous fait toujours un brin de morale. Bon, c'est presque 8 heures, mon paternel doit être parti, faut que je rentre. Ma mère va encore s'inquiéter. Allez salut les copains.

- Attends ! Je t'accompagne un brin, dit Ève qui est très curieuse de savoir réellement ce que Juvénal a bien pu raconter.

- Ben ! D'accord, si tu veux.

- Alors, comme ça mon frère s'est foutu de toi ? À quel propos ?

- Bof ! rien de bien intéressant. Se moque de moi, mais aussi des autres qui traînent dans la cité et de notre difficulté à trouver du travail.

- Ah oui ! Mais toi tu en as du boulot, non ? T'es sûr qu'il n'a pas parlé d'autre chose ?

- Euh !...

- Je vois ! Il a encore lancé des conneries sur nous deux. C'est ça n'est-ce pas ?

- Oui et non. Rien de méchant...

- Qu'est-ce qu'il a dit exactement ? Je veux savoir. Tu dois me répéter, le coupe Ève.

- Ouais, et après tu vas lui faire une scène et il saura que j'ai pas pu tenir ma langue...

- T'occupes de ce que je vais faire. D'ailleurs, je te promets que je lui dirai pas un mot de notre conversation.

- Ben ! tu sais... nous deux...

- Ah oui ! je vois. Il s'est moqué de toi parce que tu me fais la cour. C'est ça ? Et en quoi ça le regarde ?

Bruno raconte tout. Il évite un instant de lui parler de la proposition de Juvénal. Une question lui taraude l'esprit : est-ce qu'Ève sait exactement ce que fait son frangin ? Peut-être que oui. Quand elle voit les fringues et la montre... Peut-être que non, s'il dit qu'il a gagné ça au poker, comme il l'a prétendu une fois... il y a longtemps.

Il ne sait comment aborder le sujet. C'est elle qui lui tend la perche.

- Tu sais, à la maison on ne sait pas trop ce que fait Juvénal depuis la mort de mon père. 

- Qu'est-ce qu'il faisait au juste ton papa ?

- Fils d'une famille pauvre d'immigrés italiens, il a bossé presque toute sa vie dans les mines de charbon, au Nord, dans le Pas de Calais, à Oignies, jusqu'à la fermeture définitive des puits. Ils ont extrait la dernière "gaillette" le 21 décembre 1990 après 270 ans d'exploitation. Ça été un déchirement pour mon père entré à 14 ans et pour tous les autres mineurs. Mais s'il a attrapé la silicose comme beaucoup, il a eu beaucoup de chance de ne pas périr sous les coups de grisou qui tuaient de 10 à 80 mineurs, sous les effondrements, et parfois même les inondations. Mon père nous a raconté maintes fois cet incendie meurtrier de Courrières qui en 1906 a traversé 60 km de galeries et tué 1181 personnes. Tu te rends compte ! Pour se soigner, il est venu ici, au soleil lui qui est resté si longtemps au fond. Et puis il s'est rapproché de l'Italie. Il n'est jamais revenu à Ointries. Des copains lui ont dit, avant sa mort, qu'il ne reste plus que le bâtiment des machines d'extraction de l'ancienne fosse N°2 qu'on a classé monument historique. Ça l'a bien fait marrer !

Pour répondre à ta question, désormais, c'est Juvénal qui subvient aux besoins de la famille. Beaucoup disent qu'il trempe dans le trafic de drogue. J'y crois pas. Ma mère se fait un sang d'encre. Moi, je m'en fiche ! Il est majeur et vacciné comme on dit. C'est sa vie ! Il ramène de l'argent et on n'a plus de fin de mois difficile. Il verse à ma mère l'équivalent du salaire de mon père. Quelquefois un peu plus. Peut-être pour que l'argent ne nous monte pas à la tête ou peut-être pour se mettre à l'abri. Pas de signes extérieurs de richesse excessive. On ne lui pose jamais de questions. J'ai osé demander une fois. Il m'a fait une scène pas possible. Depuis, on se tient pénardes ma mère et moi. Mais j'ai entendu quand il bigophonait qu'il cherche des associés ou quelque chose dans ce genre. Est-ce qu'il ne t'aurait pas contacté ?

- Ben ! Euh...

- Allez, tu peux tout me dire. Ça ne changera rien entre nous.

- Oui. Il m'a proposé de bosser avec lui. J'ai rien dit encore. Je réfléchis. C'est vrai qu'en apprentissage, c'est pas facile. J'arrive trop souvent en retard. Un jour, le patron va me virer. Mon paternel m'a menacé de me lourder.

- Alors tu viendras habiter chez nous, dit Ève en riant.

- T'es folle ! Ton frère me fera la peau avant.

- Mais non puisque tu tiens à moi... et que de mon côté... Tiens, on arrive chez toi.

- Ah oui ! Bon, ben, bonsoir Ève.

- Embrasse-moi idiot.

Bruno la regarde partir. Il a les yeux dans le vague et les jambes flageolantes.

- Bonne nuit, bonne nuit Ève. La nuit, c'est à toi que je rêve, murmure-t-il.

Chapitre 3

Casquette plate (comme celle des vieux paysans picards), lunettes à verres ronds (non-correcteurs), fausse barbe et fausse moustache, Bastien de Cozereaux se retourne vers Alexandre pour avoir son approbation.

- Parfait ! Tout à fait monsieur Tout-le-Monde !

- Je pars à la pêche aux informations. J'espère qu'elles vont être bonnes.