Une tête dans un casier - Jacky Moreau - E-Book

Une tête dans un casier E-Book

Jacky Moreau

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Beschreibung

Aux alentours de Noël. En Normandie et en Picardie. C'est d'abord un pêcheur de "bouquets", ces grosses crevettes, qui à Dieppe remonte dans son carré une tête humaine. Puis ensuite au Tréport un autre a la surprise de trouver dans son filet un bras et le bas d'une jambe, et enfin à Arras au pied du sapin de Noël, dans un des paquets-cadeau que son chien a déchiqueté, le bas d'une autre jambe. Les gendarmes, puis les OPJ, les officiers de la police judiciaire, surtout ceux d'Amiens enquêtent pour savoir à qui appartiennent ces restes humains. Quand ils découvrent le suicide d'une jeune femme, Mireille et les corps découpés à la scie circulaire portative d'un couple d'industriels de la ville, les Reidry de Sérong, ils se demandent quel scélérat a pu commettre un crime aussi infâme. C'est ce que va tenter d'élucider le lieutenant de police Warserines et ses adjoints.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Jacky MOREAU débute comme professeur de lettres, puis il passe 27 années au service du Ministère des Affaires Etrangères en Asie du Sud-Est comme Attaché linguistique auprès de l'Ambassade à Pékin, agent consulaire et directeur de centre culturel en Indonésie, Secrétaire général des services culturels et scientifiques à Tokyo. Il revient à Paris pour prendre la direction de l'Agence nationale Coménius, un programme d'échange mis en place par la Commission  européenne pour les écoles et collèges. Au Ministère de la recherche, il s'occupe des affaires financières pour les projets internationaux avec la France. Libéré de ses activités professionnelles, il publie trois romans racontant l'histoire d'une famille vietnamienne sous la dernière dynastie des empereurs Nguyên et sous la colonisation, puis deux autres livres de nouvelles étranges et insolites et une enquête policière Nuits de pleine lune.

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Seitenzahl: 202

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Une tête dans un casier

Jacky Moreau

Polar

Phénix d’Azur

Djùpr

(un peu de géologie)

C’est à l’ère secondaire que les géologues nomment dans leur jargon scientifique « mésozoïque » (du grec ancien « mesos » moyen et de « zoon » animal) que se situe la formation du Pays de Caux et qui s’étend sur une très longue période — pour être plus précis, de moins 250 millions d’années à moins 65 mil-lions d’années — (ce qui ne nous rajeunit pas !).

Le nom de cette région ne vient ni du mot chaux, ni du mot craie, ni de calcaire, mais est tiré de l’origine étymologique de la tribu Celte des Caulètes ou Calètes établis là depuis l’âge de fer, mais qui n’étaient pas aussi invincibles que certains célèbres Gaulois d’Armorique puisqu’ils furent vaincus et do-minés en 56 av. J.-C. par un autre J.C., Julius Caesar.

Ce plateau, contrecoup du Massif armoricain et du Massif Ardennais est constitué en sous-sol d’une grande épaisseur de craie (de celle que des générations d’instituteurs ont utilisée sur leur tableau noir et qui, à la longue, bouffait les coutures de leur blouse grise et de leurs vêtements). Il est recouvert d’une couche d’argile à silex (ces pierres dures que tant de gamins voulant imiter l’homme de Cro-Magnon, ont frappées les unes contre les autres pour faire jaillir une étincelle et se meurtrir les doigts), mais aussi d’un limon fertile si utile aux cultures.

Les fougères arborescentes, les grandes prêles, les conifères, les angiospermes (dont la graine est enfermée dans un fruit) forment principalement la flore de cette époque.

La faune se caractérise surtout par l’abondance des reptiles de toutes sortes dont les dinosaures sont le plus connus, mais aussi par les premiers mammifères pas plus gros que la musaraigne actuelle (on était bien peu de chose comme le chantait une certaine Françoise H.). Dans le milieu aquatique, on trouve des invertébrés comme les ammonites (ne pas confondre avec un champignon mortel pour l’homme), les coraux, les mollusques.

Pour les géographes, le Pays de Caux s’étend du Havre jus-qu’à Dieppe. Il est entaillé par des vallées tapissées de sédiments et d’alluvions. Les vallées sèches ou valleuses qui n’ont aucun écoulement en surface. Les vallées humides parcourues par des rivières ou des fleuves côtiers. Parmi ces cours d’eau les trois rivières l’Eaulne, la Varenne et la Béthune se réunissent en donnant naissance au petit fleuve l’Arques, formant un vaste bassin compris entre deux coteaux qui se terminent face à la mer (autre chanson, celle-ci de Gérald de P.) par les falaises dites de la côte d’Albâtre.

Le fond de ce bassin a abrité un port naturel, profondément enfoncé dans les terres, permettant un accès aisé tant à ma-rée haute qu’à marée basse (seul port sur la Manche entre Saint-Malo et Boulogne à accueillir les bateaux en basses eaux), qui a été le premier à être fréquenté par les barques des pêcheurs, des pirates et des Vikings devenus plus tard les Normands.

Ces peuples scandinaves ont appelé ce lieu géographique exceptionnel « djùpr » qui signifie « profond » pour nommer l’Arques, mais aussi pour signaler la hauteur des eaux du chenal et indiquer la navigabilité jusqu’à une grande distance à l’intérieur des terres. Les Saxons par la suite parlèrent de « deep » devenu au fil des siècles « Deppae » vers 1015, puis « Dieppa » en1030.

En sautant à saute-mouton par-dessus les siècles, la con-figuration actuelle de la ville doit beaucoup au couple impérial Napoléon III et son épouse Eugénie qui eut l’idée de l’aménagement de la promenade du bord de mer tandis que son époux et la jet set de l’époque faisaient construire l’hippodrome, le casino et les belles bâtisses du front de mer.

L’esplanade

(un brin de tendresse)

Depuis le pied du château (construit pour la première fois en 1188 par Henri II Plantagenêt, rasé par le bon roi Louis-Philippe, reconstruit, redétruit et enfin toujours debout depuis 1435) devenu musée et jusqu’au chenal, entre le boulevard de Verdun anciennement Aguado du nom d’un bienfaiteur de la ville et le boulevard du maréchal Foch qui longe la plage, s’étire sur 1,200 kilomètre une large bande gazonnée sur la-quelle au cours de l’année se déroulent différentes manifestations culturelles : la foire, le festival du cerf-volant...

Au bout de cette esplanade, la ville a aménagé et sécurisé un emplacement payant pour les camping-cars.

Enfin, jusqu’au quai de la Halde qui n’est autre que le mur sud du chenal et d’une partie de l’avant-port, un parking en terre battue, aire plus ou moins réservée aux véhicules des pêcheurs à la ligne qui munis de leur attirail, vont se positionner selon des règles bien précises, tout le long de la jetée pour taquiner le poisson.

Dans une année, à deux époques fixes, le soleil atteint son plus grand éloignement de l’équateur le jour du solstice. Ce mercredi 21 décembre, depuis 10 heures 44 minutes et 10 secondes (d’après le très sérieux calendrier de la poste) le deuxième et dernier solstice a fait son apparition, marquant le jour le plus court de l’année. L’hiver est arrivé, mais sans son manteau blanc et sans ses maîtresses, la bise glaciale et la température négative. Effet du réchauffement climatique ou non, caprice du temps, saison mutante... avec 13,1° au thermomètre jusqu’en début de soirée et encore 10,1° vers minuit, on va comme dit le proverbe vers un Noël au balcon et Pâques aux tisons !

Dans la BMW X5 version hybride gris métallisé, la voiture que son père lui a permis de conduire ce jour parce que c’est son anniversaire, Kevin Stodtz a emmené sa copine Amandine (un fruit si bon à croquer) dîner dans un bon restaurant et non au Mac Do, une fois n’est pas coutume, puis au cinéma voir dans un coin sombre le dernier film « Rogue One de Star Wars ». Mais il a fallu jouer à pile ou face, car « Les animaux fantastiques » plaisaient bien aussi. De toute façon, que ce soit l’un ou l’autre, les amoureux n’ont vu que des bribes de l’action tant les baisers et les caresses les ont empêchés de se concentrer sur les personnages et l’histoire.

23 heures 19. Kevin vient juste de garer la voiture, nez face au chenal, à côté des quelques voitures des inconditionnels de la pêche de nuit. Il a convaincu sa belle de ne pas rentrer tout de suite, mais de prolonger un tantinet cette belle soirée qui a si bien commencé.

— Viens, on va derrière.

— Pourquoi ?

— Ben ! on aura plus de place sur la banquette pour se faire des câlins, répond-il.

Des baisers, des caresses comme autant de préliminaires. Et soudain cette question inattendue, venimeuse, qui désarçonne tous les hommes.

— Qu’est-ce qui te plaît chez moi ?

Kevin reste interloqué quelques secondes, mais très vite il répond tout à trac.

— Euh ! tes yeux et ton sourire.

— Menteur, va ! Je sais bien que ce n’est pas ça. D’ailleurs quand on discute entre copines on sait très bien que vous pensez à toute autre chose.

— Ben mince alors ! Vous parlez de cela, de nous, entre copines ?

— Parce que vous non ? Bon, alors à part les yeux...

— Ben ! C’est difficile à dire. J’aime tout chez toi... mais si tu veux vraiment... des détails... euh ! je dirais... tes jambes bien galbées... et... tes fesses. Ouais ! elles sont bien rondes, fermes, mais pas proéminentes comme celles des Africaines et t’as pas de culotte de cheval, car ça, c’est disgracieux chez une fille.

— Ah bon ! D’après mes amies, vous les garçons c’est plutôt la poitrine qui vous intéresse en premier...

— Ben non ! Moi je déteste les gros seins, les seins refaits. Comment les filles peuvent-elles être bêtes à ce point de se faire mettre des trucs en silicone, en caoutchouc, en plastique, je sais pas trop... pour ressembler à ces modèles américains qui n’ont pas des seins, mais des pis ! Moi je trouve les tiens splendides. D’ailleurs j’aimerais bien les voir.

— Holà ! Tu en demandes un peu trop... mais bon. Juste pour voir.

Amandine écarte son blouson, remonte son tee-shirt.

— Waouh ! Ta lingerie est super belle et super sexy.

— Lise Charmel ! Ma mère ne jure que par les grandes marques pour le bien-être et le bon goût.

Après un court moment de ravissement, Kevin commence un travail d’approche. Il n’est pas sûr du résultat.

— Euh ! Tout cela m’a excité. J’ai beaucoup envie de toi. Tu ne voudrais pas qu’on fasse l’amour ?

La réponse tombe comme un couperet.

— Non !

Kevin reste interdit. Il ne s’attendait pas...

— Ma mère m’a fait promettre de ne pas coucher avant le mariage. Je suis désolée. J’ai promis. Et puis, j’ai un peu peur. Si je succombe à tes avances, c’est risqué. Je ne prends pas la pilule. Tu n’as pas de préservatif. Enfin, Marie-Noëlle et Fabienne, qui l’ont déjà fait, m’ont dit que c’était douloureux.

— Ben ! Je te promets de faire ça avec douceur et beaucoup de tendresse. Je n’irai pas jusqu’au bout, je me retirerai avant.

— Ça y est ! Pour toi, j’ai dit oui !

— Ben ! Tu m’as dit que je pouvais te demander tout ce que je voulais pour mon « versaire » !

— Tu ne crois pas que c’est un peu excessif, même pour ton anniversaire ?

— Bon ! Comme tu voudras.

Amandine remarque le désarroi de son amoureux. Elle ne lui en veut pas d’avoir demandé. Elle hésite quelques minutes, puis saute le pas.

— Viens grand benêt ! Viens ! on va s’aimer. Mais tu fais comme tu as dit, n’est-ce pas ! J’ai confiance en toi.

— Oui, oui Amandine chérie. Comme j’ai dit. Si tu as mal, c’est terminé.

Heureux d’avoir vaincu les réticences de sa bien-aimée, Kevin s’installe entre les jambes de sa belle allongée sur la ban-quette. Mais au dernier moment, un ultime doute assaille celle-ci.

— Si quelqu’un vient...

— N’aie aucune crainte mon amour ! Le moteur est coupé. Les vitres sont teintées en noir pour qu’on ne puisse rien distinguer de l’extérieur et le grand plaid peut nous recouvrir entièrement.

23 heures 37. Un petit cri n’a pas empêché les ébats amoureux. 23 heures 42. Un véhicule vient de se garer à environ 20 mètres de la BMW, le nez face à la mer (c’est à dire selon une ligne perpendiculaire à celle de Kevin). Kevin a entendu. Amandine n’est pas tranquille.

— Retire-toi, s’il te plaît. J’ai trop peur.

— Ne crains rien ! Surtout, ne bouge pas. Ne parle pas, lui glisse-t-il à l’oreille. Je surveille.

Le conducteur a éteint ses phares. Il descend maintenant de sa voiture. Sous sa casquette, il porte comme un passe-montagne qui lui cache le visage. Il va au coffre. Il en sort un sac plastique. Il referme le coffre. Soudain, comme intrigué par quelque chose, il s’approche de la BMW. Comme s’il voulait la voir de plus près. Puis, il s’arrête et semble réfléchir. Il rebrousse chemin. Il met ses gants. Il empoigne le sac qui lui glisse des mains. Celui-ci tombe libérant un seau. Une partie du contenu glisse sur le sol. Un tressaillement remonte le long de la colonne vertébrale du garçon. Il devient blême. Quelques perles de sueur au front. Il se retire et se blottit contre Amandine.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demande-t-elle pas rassurée.

— Rien ! Chut ! Ne parle plus.

Il remonte le plaid et attend. Les deux ou trois minutes semblent une éternité. Puis, s’armant de courage, il ose un petit coup d’œil. Le type n’est plus là. Il part là-bas vers la jetée.

— Vite chérie, on se rhabille et je te ramène chez toi.

— Déjà ! Tu as l’air tout bouleversé.

— Tu m’as dit que tu devais rentrer avant minuit. On a juste le temps si tu ne veux pas te faire engueuler par ta mère.

La jetée

(un souffle d’air marin)

Au bout de l’esplanade, à gauche du parking sur lequel Kevin a garé sa voiture, un quadrilatère sur lequel est posé un cube en béton blanc (une seule porte et deux fenêtres en forme de hublot) qui sert de bureau à la SNSM (société nationale de sauvetage en mer) et le grand sémaphore indiquant par ses lumières tantôt rouges, tantôt vertes si un bateau peut entrer au port. La jetée commence par une estacade en bois fixée sur d’énormes madriers fichés profondément dans le sol, espacés les uns des autres et qui permettent lors de la marée montante à l’eau de passer de droite à gauche et vice versa. Puis un long mur plein d’une cinquantaine de mètres et enfin la jetée proprement dite en forme de cirque romain (comme le Circus Maximus à Rome, ou comme celui qu’on peut voir dans le film Ben Hur, sauf qu’ici ce ne sont pas des chars qui font le tour, mais des pêcheurs à la ligne) de forme oblongue. L’extrémité qui s’avance dans la mer est en demi-cercle.

Dans sa partie nord, bordant l’avant-port, la jetée est en largeur le double de la partie sud. Au mur nord plein s’oppose le mur côté sud, côté mer, percé de dizaines de trous circulaires qui laissent entrer et sortir l’eau de mer selon la marée emplissant ou vidant ainsi plusieurs caissons (certains disent bassins). Système ingénieux qui brise les vagues et ainsi empêche de saper la construction. (voir la photo en fin de volume).

Les pêcheurs les plus courageux par ces froideurs, prennent place plutôt le long de la digue côté mer, tandis que dans la courbe balayée par le vent et frappée par les vagues, les quatre inséparables, Jojo Belles Bacchantes, Jojo Grosses Paluches, Jérémie, Noël, les « mousquetaires » (qui sont 4 comme chacun le sait) et Bix ont l’habitude d’installer là plusieurs cannes.

Le 2 décembre. Début de la marée montante. En cette saison, il y a belle lurette que les maquereaux, et parmi eux les « torpillards », c’est-à-dire les plus gros, ne viennent plus en villégiature à Dieppe.

— Les maquereaux, à cette époque, tu ne les trouveras qu’en ville maintenant, précise Jojo Belles Bacchantes, le boute-en-train du groupe qui n’arrête pas de lancer des plaisanteries, des blagues, des vannes (des « brèves de jetée »).

C’est vrai que personne n’en a remonté depuis plus de deux mois. Sauf Jérémie, au début décembre. Un seul, un minus qui faisait juste la taille réglementaire, 20 cm.

— Putain, 20,5 cm ! un suicidaire !

— Juste de quoi te caler la dent creuse, ironise Bix.

— Ben, non ! Je le refous à l’eau et je l’aurai plus gros en juillet. Je vais lui tatouer mes initiales sur le ventre, dit-il en riant.

Décembre, janvier, février, trois mois pour la pêche au merlan, mais aussi ce qu’on nomme ici les « plats », les soles, les limandes, les carrelets, les turbots...

Du côté sud, si certains utilisent encore les « mitraillettes » (surtout pour la pêche au maquereau) les autres ont monté 3 ou 4 hameçons pour le merlan et les plats. Chacun surveille le bout des 3, 4 ou 5 cannes espérant ce jour encore faire une pêche miraculeuse avant la fin de l’année. Pour terminer en beauté !

Pierre, Jack (mais sans Lang) et Lauretta viennent se placer le plus près possible des « mousquetaires » sans toutefois se coller à eux afin de ne pas « bréler » c’est-à-dire s’emmêler les lignes. Moment toujours désagréable pour un pêcheur.

— Bonjour Jojo, comment tu vas ?

— Tiens, v’là les Picards ! s’exclame Belles Bacchantes. Fidèle au rendez-vous !

— Vous êtes là depuis longtemps ? demande Lauretta.

— Ben moi, depuis une heure, mais Jérémie, Bix depuis l’aube !

— Oh ! Si tôt ?

— Non, il déconne comme d’habitude, intervient Bix. Seulement depuis l’étal. Salut, comment ça va ? Courageux de venir par ce froid.

— Ouais, ça c’est rafraîchi depuis hier, mais l’amitié, ça ré-chauffe, affirme Jack. Vous avez fait quelque chose ?

— Deux merlans que j’ai rejetés. Pas la taille. Puis, ils avaient les yeux bleus.

Le petit moment de surprise, passé :

— Tu m’as eu Bix ! Je savais qu’ils avaient de beaux yeux, mais bleu, s’exclame Jack. Noël et Jojo Grosses Paluches ne sont pas là ? J’ai besoin de leur service.

— Jojo est déjà passé en coup de vent. Il va revenir. Noël ne devrait pas tarder à arriver. Pourquoi, vous êtes en panne ?

— Ben ! me reste que quelques appâts. Pour la journée ça va pas être suffisant.

— J’peux te donner quelques vers pour dépanner...

— Non, non ! T’es sympa Bix, mais je vais attendre Noël. Allez à tout à l’heure.

Voilà une heure que les trois Picards (parce qu’ils viennent de l’Oise, département de la Picardie) lancent leurs lignes sans rien remonter. Noël est enfin là. Il a donné deux paquets de vers de sable. Tout à coup un cri de joie.

Jojo Belles Moustaches remonte un superbe carrelet.

— Waouh ! Le plat du jour, plaisante-t-il.

— L’est beau le bestiau, mais fait pas la taille réglementaire ! Faut le remettre à la flotte.

— Eh mec ! T’as pas le décamètre dans l’œil. S’il fait pas plus de 27, je me les cou...

— T’inquiète, t’auras pas à le faire, l’interrompt Bix. Je disais ça pour te faire maronner. Il est pas loin de 30.

— Erreur, monsieur ! 32 cm pile.

— Bon, alors on va pouvoir commencer à remonter les gars. C’est bon signe. À vos cannes ! dit Noël.

Et comme s’il l’avait deviné, les merlans sont au rendez-vous. Beaucoup de petits, mais pas mal de gros, de beaux.

— Eh, les Picards ! N’oubliez pas de couper une partie de la queue. Comme pour les maquereaux, prévient Jérémie. Même s’ils font la mesure, parce que les types des Affaires maritimes et les gendarmes vont vérifier les prises et si vous avez oublié, c’est l’amende assurée.

— Pourquoi couper la queue si on est dans la légalité ? demande Pierre.

— Parce qu’y a des petits malins qui en pêchent des tonnes et pour qu’ils ne soient pas tentés de les revendre aux poissonniers... Z'avez pigé ? laisse tomber Noël.

— Ouais, faut pas croire qu’on nous laisse tranquilles. On doit ça aux marins-pêcheurs. Par jalouseté ! intervient Jojo Moustaches. En juillet dernier quand le maquereau donnait que même les touristes en ramassaient sur la plage, y a un Parisien qui s’est fait choper et qui a dû payer 900 euros.

— Il les a pas déboursés ! Il a eu le choix : payer ou tout balancer à la mer, dit laconiquement Jérémie.

La marée continue de monter. Les merlans emplissent les seaux petit à petit. Quelques rares badauds se promènent sur la jetée. Deux ou trois nanas font leur jogging. Mais personne ne s’intéresse à elles ou à eux.

— Vindieu ! Encore des pêqueux qu’ont pris racine, s’écrie Lucien. Chaque fois que j’arrive je vous vois plantés là ! Alors ça mord les gars ?

Lucien, que les autres surnomment Luchien parce qu’il est toujours à renifler, à flairer, à fureter et qui sans gêne, va far-fouiller dans les seaux pour voir les prises. Et les commentaires qui vont avec...

Beaucoup ont déjà failli en venir aux mains avec lui. Il a déjà ramassé une grosse baffe par un pêcheur excédé par ses mauvaises manières. Cela ne l’a pas calmé pour autant. Ce matin, il continue à faire des siennes.

— Vindieu ! Y a encore des gonzes qui jettent leurs collerettes (filet attaché à un cercle de fer ou un carré dans lequel on met un morceau de poisson pour attraper crevettes ou crabes) quand la pêche au bouquet est finie, interdite jusqu’au 31 janvier ! Merde alors !

— Ouais ! mais pour les crabes c’est toujours permis ! dit Jojo Belles Bacchantes qui commence à s’énerver.

— Des crabes ! J’aimerais bien voir ce qu’il y a au fond du filet. J’vais y jeter un coup d’œil.

Lionel, un grand gaillard, 1,85 m, 112 kg, soudain se retourne et fonce sur Lucien.

— Si tu touches à ça mec, je te fous à la baille et c’est pas un coup d’œil, mais avec tes deux yeux que t’iras voir c’qu’il y a au fond du bassin !

— C’est à toi ce casier ?

— Non ! Mais tire-toi de là.

— Lionel, t’as deux cannes qui tapent sérieux (expression pour dire que ça mord), crie Bix pour éviter que la situation ne dégénère.

Le gaillard revient sur ses pas tout en pointant Lucien de son index qu’il agite.

— Bon ! C’est pas que je m’ennuie avec vous, mais j’ai pas que ça à faire. À la revoyure !

— Allez tire-toi Lucien. Tu nous exaspères, meugle Lionel.

Sur ces entrefaites, Jojo Grosses Paluches arrive sur son vieux vélo tout rouillé, seul héritage de sa pauvre mère.

— Alors la compagnie ? Sont-ils là, ces merlans ? demande-t-il.

— Ouais ! Tu devrais poser tes gaules.

— J’ai croisé Luchien, ce fion de porc qu’avait la gueule de quelqu’un sur qui on a marché sur la queue, dit-il en ricanant.

En quelques mots, Jérémie le met au courant.

— Ben ! Je vais remonter ma collerette. Y a peut-être des étrilles.

Il tire sur la corde et trouve que c’est bien lourd.

— Punaise ! Lourd là-dedans ! Qu’est-ce que j’ai attrapé ?

Bix et Jojo Belles Bacchantes, viennent voir par curiosité. Quand le filet est hors de l’eau, tous deux restent médusés.

— Bordel, Jojo... C’est... c’est...

— Ben quoi ? C’est pas un requin tout de même. Eh ! vous avez l’air tout chose les gars.

— Bordélus, bordélo ! Jojo... je te jure... que je déconne pas. On dirait une tête... s’étrangle Bix.

— Une tête ? Une tête de poisson ! Celle que j’ai placée au fond du filet... mais y a quelque chose d’autre.

Belles Bacchantes a vu aussi et reste bouche bée. Pour une surprise c’est une sacrée surprise !

La collerette est complètement remontée. Jojo Grosses Paluches pousse un cri et laisse tout retomber dans l’eau.

— Merde de merde ! Z'avez vu comme moi ?

— Une tête de mec ou de nana ? demande Jérémie.

— Ben ! J’ai pas trop vu. C’était pas une grosse caboche. Je dirais plutôt une de femme. Jojo a laissé retomber trop vite sa collerette et à travers le filet on distingue pas trop, maugrée Belles Bacchantes.

— Pute borgne ! Une tronche ! C’est y pas possible !

— Puisqu’on te le dit, maugrée Bix. Faut appeler la gendarmerie maritime, les flics, mais les vrais pas la municipal. Laisse tout au fond. J’appelle. Eux remonteront le toutim !

— Attends ! Attends ! Moi je veux pas d’emmerdes ! J’ai assez de problèmes comme ça !

— Mais tu y es pour rien Jojo ! T’es pas coupable !

— Et si on remonte ton filet et si on rejette la tête au fond du bassin ? intervient Jojo Belles Moustaches. Ni vu, ni con-nu, pas pris !

— On peut pas faire cela, déclare Noël. Bix à raison. On contacte les poulets. Y a eu meurtre.

— Si on fait ça, on va passer à la télé, les gars. FR3 va parler de nous. On va devenir célèbres, s’exclame Belles Bac-chantes.

— Holà ! t’emballes pas ! On va surtout être cuisiné au commissariat ou à la gendarmerie, grogne Jérémie qui n’aime pas la notoriété.

— Alors, qu’est-ce que t’en dis, toi Jojo ? C’est dans ta collerette qu’on a trouvé la tête du macchabée.

— Ben ! Ben ! J’en sais rien ! D’un côté ça me fout les je-tons. Je vais être entendu, réentendu... J’espère qu’ils ne vont pas faire de moi un suspect.

— OK ! J’appelle les pandores ! On ne touche plus à rien, suggère Bix.

— Putasserie ! Quelle journée ! C’est pas dieu possible que ça me tombe sur le râble, à moi ! Quelle journée !