Le goût de l'Évangile - Jacques Noyer - E-Book

Le goût de l'Évangile E-Book

Jacques Noyer

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Beschreibung

C'est un témoignage unique dans lequel Jacques Noyer, évêque émérite d'Amiens, revisite sa vie personnelle et sacerdotale, à l'âge de 93 ans. Il évoque son enfance et ses racines, au Touquet – où il était devenu ces dernières années le confident d'un certain Emmanuel Macron – et développe les raisons de son attachement à l'Église catholique et les sources identifiables de sa foi. Il n'hésite pas à aborder, plus franchement que jamais, les doutes, déceptions et colères qu'ont soulevés des décisions prises par la hiérarchie catholique. Par exemple dans la faiblesse de la demande de pardon adressée aux victimes de prêtres pédocriminels. Il défend aussi des positions audacieuses, telle que le mariage des prêtres, avec des arguments plutôt originaux. Jacques Noyer est décédé en juin 2020 alors qu'il était en train de terminer le dernier chapitre de ce livre.

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Seitenzahl: 205

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Avant-propos

Ce livre a une histoire particulière. Pendant la période de confinement, en avril 2020, Louis Defief, un ami proche de Jacques Noyer, m’a informé que ce dernier lui avait confié la relecture d’un manuscrit qui retraçait son parcours personnel et abordait quelques réflexions profondes sur son rapport à la foi et à l’Église. J’ai alors fait savoir à Jacques Noyer que ce texte pouvait intéresser Temps Présent, qui a toujours été en grande proximité avec ses points de vue et prises de position. Il me l’a transmis, en précisant qu’il l’avait rédigé avant tout « afin de réfléchir à [sa] propre foi et à [son] propre devenir dans l’Église ».

Vendredi 29 mai, je l’ai appelé pour lui rendre compte de la lecture de son manuscrit, qui m’avait réjouie, et lui confirmer l’accord de Temps Présent pour le publier. Il m’a alors indiqué qu’il sortait de l’hôpital suite à un problème cardiaque, mais que tout allait désormais plutôt bien. Ce que j’avais pu constater par notre conversation, chaleureuse et ponctuée de pointes d’humour, comme toujours. Ce fut une très vive surprise et une très grande tristesse d’apprendre son décès cinq jours plus tard.

Grâce au précieux soutien de Magdelaine Hamain, son exécutrice testamentaire, qui a longtemps été son assistante, et de Richard Marimootoo, un de ses proches amis, ce livre a pu voir le jour aux éditions Temps Présent.

Sa lecture permet de retrouver tout ce qui faisait la singularité des écrits et de la personnalité de Jacques Noyer : la précision des mots, la clarté des arguments et la qualité littéraire du style. Il avait aussi et surtout cette force de savoir penser et croire par lui-même, parfois contre les opinions majoritaires et les institutions. Et toujours dans un souci d’unité. Dans ce texte, il dévoile quelques aspects plus intimes et personnels de son parcours, qui aident à comprendre certaines de ses positions « avant-gardistes ». Jacques Noyer n’aura pas eu le temps de terminer le onzième et dernier chapitre, qui reste inachevé, ce qui n’enlève rien à l’essentiel de son propos. Ce livre s’annonce comme un témoignage rare et une contribution importante pour les débats vifs et fondamentaux qui animent l’Église catholique.

Luc Chatel, éditeur

En guise de préface

Les proches de Jacques Noyer ont souhaité partager cet extrait de notes qu’il avait écrites « pour le jour de [sa] mort » :

Je vous ai tous beaucoup aimés ! Je sais que le Père de Jésus et notre Père commun est le chemin de tout amour. Je vous donne rendez-vous auprès de lui. (...)

Je tiens à redire toute la confiance que je porte au Père de Jésus-Christ, cette source d’amour qui crée et sauve le monde. L’Église catholique est le lieu où je l’ai découvert et servi. J’ai partagé sa sainteté avec fierté. J’ai partagé ses fautes avec honte. Parce que je sais que je serai jugé comme j’ai moi-même jugé, je voudrais porter sur tous ceux que j’ai connus un regard plein de miséricorde et de paix. Dieu me pardonnera mes insuffisances comme vous me les pardonnerez vous-mêmes. Ne soyez pas tristes alors car j’entre dans la joie de Dieu.

Ainsi donc, mes frères, si nous faisons la volonté de Dieu notre Père,nous appartiendrons à l’Église primordiale, à l’Église spirituelle,qui fut créée avant le soleil et la lune.Mais si nous ne faisons pas la volonté du Seigneur,nous relèverons de ce passage de l’Écriture :“Ma maison est devenue une caverne de bandits.”Préférons donc appartenir à l’Église de la vie, afin d’être sauvés.

Homélie du IIème siècle

Chapitre un

Mon appartenance à l’Église

Né dans l’Église de Pie XII

L’Église catholique romaine est ma maison, ma famille, ma mère. Je suis né en elle et c’est sous son regard que j’ai grandi. J’ai consacré ma vie à son service et j’ai accepté des responsabilités en son sein. Aujourd’hui encore, lentement marginalisé par l’âge, je dépends d’elle pour mes revenus et la place sociale que je garde encore. J’ai bien l’intention de mourir dans cette Église et j’attends d’elle qu’elle m’accompagne jusque-là par sa confiance et sa prière. Ma vie a trouvé sa continuité, sa fidélité interne, en référence à cette Institution.

La famille où je suis né appartenait à ces villages qui dans la première partie du XXème siècle étaient fiers d’une pratique religieuse quasi unanime. Le curé y avait plus d’autorité que le maire. L’instituteur, « ch’clerc » comme on disait parfois, jouait de l’harmonium à la messe du dimanche. Pourtant mes parents avaient quitté le village pour la ville, qui ne leur offrait plus un cadre aussi assuré pour leur vie chrétienne. J’ai hérité sans doute de cette lourde tradition chrétienne mais je l’ai reçue avec le recul, la prudence, l’ironie que la ville me communiquait.

Si j’avais eu un autre tempérament, plus vif, plus entier, j’aurais pu devenir ou un calotin de droite ou un laïc de gauche. Ma famille commerçante m’avait encouragé à sourire au client quels que soient ses propos. Dès mon enfance, ma pratique religieuse refusait d’être un combat. Je souffrais de ce que l’école libre que je fréquentais me coupât des copains de l’autre école. Malgré ma timidité, j’étais heureux quand j’avais pu passer une frontière, traverser une rue, me faire un copain avec quelqu’un de différent. Il me semble que ma mère m’y encourageait. Je sais que d’autres villes ont pu connaître, autour de l’école libre surtout, des querelles qui constituaient des clans irréconciliables. Certaines élections, là où j’habitais, ont pu esquisser une opposition de ce genre. Au risque de paraître de mauvais catholiques, mes parents ne s’y sont jamais engagés et j’ai appris à ne jamais faire de la foi chrétienne une rupture dans la cité.

Par ailleurs ce qu’on me disait de l’Église me rendait fier d’en faire partie. J’avais du respect et de l’admiration pour les prêtres. J’avançais sur le chemin du catéchisme et des sacrements avec joie. Je lisais avec grande émotion les récits patriotiques sur des héros de la guerre encore proche et aimais y trouver la silhouette ensoutanée, courageuse et fraternelle des aumôniers militaires prêts à mourir pour consoler les mourants avec les mots et les gestes de la foi. Les récits enflammés des missionnaires de passage racontaient comment des peuples lointains et inconnus recevaient la présence de l’Église. L’histoire de l’Église dessinait le progrès fulgurant de son expansion, comment elle avait résisté à toutes les attaques, comment elle avait vaincu tous ses ennemis. Ses vingt siècles de victoire suffisaient à prouver qu’elle était une réalisation divine et disait la vérité.

Au sommet de cet édifice grandiose, il y avait Pie XII. Cette figure hiératique et solennelle, sans un sourire, porté à dos d’hommes pour que ses pieds ne touchent pas terre. On ne le connaissait que par quelques rares photos officielles, par quelques rares témoins qui avaient approché Sa Sainteté. La radio commençait tout juste à nous faire entendre au milieu des parasites sa voix qui, en latin, bénissait le monde. Ce n’était pas un homme, c’était un saint. Comme la petite statuette de la pièce montée, sa silhouette dominait l’Église et la justifiait.

Je n’avais pas besoin de lire l’Évangile. Le catéchisme me disait ce qu’il contenait et que je n’aurais pas compris sans lui. Bien entendu, on ne pouvait lire la Bible, c’était interdit aux enfants. Certes on me racontait la vie de Jésus et on m’invitait à prier Marie. Ils étaient les plus précieux ornements de l’Église. C’était l’Église qui me donnait Jésus dans l’hostie. C’était elle qui me disait qu’Il était le Fils de Dieu. C’était elle qui proclamait Sa puissance en chantant Christus vincit, Christus regnat dans les processions. C’était en elle que je devais croire pour avoir la vie éternelle.

Engagé dans un diocèse dont l’évêque est en prison

Toute guerre est une mise en parenthèse de l’ordre, de la morale, de la justice : mentir devient un art, dénoncer son voisin une vertu et tuer un acte héroïque. Toute débâcle dans une guerre engendre un bouleversement encore plus profond en effaçant la frontière entre amis et ennemis et en invalidant les derniers ordres. Une débâcle dans un climat idéologique comme celui que nous avons connu perturbe les consciences au plus profond. C’est bien ce qui s’est passé en 1940.

L’Église savait depuis toujours se situer dans les guerres : elle bénissait les canons, justifiait les sacrifices et honorait les morts. Elle avait su, souvent dans le passé, rester au cœur de la débâcle le dernier recours dans un paysage en ruine. Mais dans le conflit idéologique entre la démocratie, le fascisme, le nazisme et le communisme, elle perdit pied.

Au petit niveau où se situait l’adolescent que j’étais, le grand ébranlement se manifestait par des signes au départ minuscules. Il fallait apprendre à se méfier de tout et ne plus faire confiance à personne. Les murs ont des oreilles, alors tais-toi ! Même en famille : ne dis rien à ta tante ! Ce cousin est un traître ! Même en Église : ce prêtre est pro-allemand ! Cet autre est gaulliste ! Dans cette paroisse, le Maréchal était traité comme un saint qui allait redonner à la France sa vraie foi chrétienne. Des chrétiens connus participaient à des réseaux clandestins que d’autres dénonçaient comme terroristes.

Porté par les circonstances, encouragé par l’audace de certains chrétiens proches, je faisais un choix entre ce que j’aimais appeler l’Église de Pétain et l’Église de de Gaulle.

La première cherchait à retrouver sa place en faisant porter la responsabilité de la défaite sur les francs-maçons, les communistes, et bientôt les juifs. Portée par la nostalgie d’une gloire disparue, elle se retrouvait dans la devise de l’État : « Travail, Famille, Patrie ». Pour garder un peu de paix, elle invitait à la docilité. Elle trouvait du charme à l’ordre nouveau que l’ennemi d’hier voulait imposer. L’Église de de Gaulle était condamnée à la clandestinité. Elle n’avait d’existence évidemment que dans le cœur de ses fidèles. Elle se reconnaissait dans la désobéissance et l’appel à l’engagement. Elle était choix, confiance, solidarité au-delà des castes, milieux et écoles. La devise de la République « Liberté, égalité et fraternité » ne lui faisait pas peur et elle tendait une main fraternelle à tous les hommes de bonne volonté.

On l’a deviné sans doute, l’Église avait pris une grande place dans l’enfant que j’étais et l’idée de devenir prêtre m’avait habité depuis longtemps. Cet effondrement de l’Église de mon enfance avait découragé mon projet. Il n’était plus question pour moi de m’engager dans une Église qui s’était déshonorée dans les événements récents. Pourtant j’avais trouvé autour de moi quelques éducateurs, quelques amis, quelques lectures qui présentaient le rêve d’une Église différente. Dans l’euphorie de la Libération, dans l’enthousiasme d’une France à relever, j’entrais au séminaire pour construire cette Église nouvelle.

Bien entendu je n’y suis resté que parce que j’ai trouvé très vite des amis qui partageaient le même rêve, souvent avec plus d’audace que moi. Il n’empêche que cette année-là, en 1945, le diocèse dans lequel j’entrais avait son évêque en prison pour collaboration et nous ne le vénérions pas comme un martyr. Nous le considérions simplement comme le représentant malheureux d’une Église qui devait changer.

Prêtre toujours à distance

Le séminaire de cette année-là était une caserne pleine à ras bord. Le grand bâtiment était trop petit pour accueillir chaque année les promotions fournies par les trois petits séminaires du diocèse. En cette première année après la guerre, s’ajoutaient tous les séminaristes qui n’avaient pu poursuivre leur parcours pour fait de guerre. Plus âgés, plus mûrs, marqués par l’expérience des combats et des camps de prisonniers, ils avaient quelque peine à retrouver le cadre un peu infantile du séminaire. Ils jetaient parmi les plus jeunes des questions et des doutes. La formation dans un cadre quasi monastique était-elle la meilleure façon de préparer les prêtres à la rencontre de la vie réelle des hommes d’aujourd’hui ? Le malaise que j’avais ressenti avant d’entrer trouvait chez ces aînés plus qu’une confirmation. Notre Église n’annonçait plus l’Évangile et le monde n’était plus chrétien.

Nous voulions devenir des prêtres d’un nouveau style, des prêtres plus proches des gens, des prêtres plus pasteurs qu’enseignants. Tout en acceptant de jouer le jeu traditionnel proposé par l’institution, nous étions curieux de toutes les initiatives qui virent le jour dans ces années-là. Les paraliturgies, les nouvelles approches du catéchisme, les audaces des prêtres ouvriers, le partage de la vie spirituelle en équipe, tout cela nourrissait notre foi au moins autant que les exercices prévus par le règlement, les conseils de M. Tronson1 ou la lecture de l’Imitation.

Les professeurs eux-mêmes n’étaient pas indifférents à ces rêves. Certains les évoquaient comme des horizons impossibles ou des paradis perdus. D’autres semblaient les ignorer, convaincus que leur devoir était d’appliquer le règlement. Quelques-uns l’appliquaient, avec discrétion et prudence certes. Le professeur d’Écriture Sainte s’ouvrait à une exégèse critique du texte. Le professeur de théologie, qui présentait l’histoire des dogmes et des sacrements, cassait l’image statique d’une Église éternelle. Le professeur de philosophie, tout en nous présentant saint Thomas, montrait sa sympathie pour le personnalisme naissant, contribuant à entretenir chez nous l’espérance d’autre chose.

Bien entendu, ces petits pas de travers avaient encore quelque chose de clandestin. Officiellement, il n’y avait rien de changé. Rome ne devait rien savoir. Pas même l’évêque. La mémoire collective semblait ne pas avoir tout à fait oublié le climat étouffant de l’anti-modernisme, quand un professeur pouvait être condamné sur la foi de notes prises par un élève pendant son cours. Ce climat un peu hypocrite dans lequel nous avons grandi n’a pas été sans conséquence par la suite. À chaque pas dans les ordres, il nous fallait prononcer le serment anti-moderniste, ce qui nous était de plus en plus difficile, mais que nous avons accepté dans la honte de nos consciences.

Pour ma part, l’expérience encore plus décisive peut-être fut la découverte en ces années-là de la philosophie. Grâce à un professeur qui a su faire éclater en moi la carapace froide et sèche d’un pseudo-scientifique, et m’a ouvert à un monde de questions essentielles qui est devenu ma vraie patrie. Là je retrouvais tous les hommes avant que les cultures, les religions et les politiques ne les distinguent et ne les opposent. Même quand je faisais de la théologie, je restais philosophe. Je me suis toujours méfié d’une pensée enfermée par principe dans le cadre défini d’un texte sacré et d’un dogme défini. Il m’est arrivé parfois de me sentir autre que les bons théologiens, de me demander si j’avais toujours la foi. Et pourtant je n’ai jamais été insensible à la parole de Jésus : j’aimais Socrate parce qu’il m’ouvrait un monde nouveau. J’aimais Descartes parce qu’il était méthodique. J’aimais Hegel parce qu’il expliquait tout. Mais j’aimais Jésus parce qu’il m’aimait.

J’avais malgré tout su être un bon élève. Après mon ordination, on m’envoya même faire deux ans de philosophie à Rome pour revenir l’enseigner au Grand Séminaire. Tout se serait sans doute passé ainsi si un incident n’en avait décidé autrement. Au Séminaire français de Rome, un jour, un évêque français voit par hasard dans le courrier destiné aux séminaristes deux ou trois exemplaires d’Esprit et s’étonne que des séminaristes lisent cette revue assez contestataire. Prudent, le Supérieur demande à chacun des abonnés de demander à leur évêque respectif la permission de recevoir cette revue. J’ai écrit à mon évêque. Ai-je été maladroit ? J’ai reçu une lettre incendiaire me reprochant de vouloir passer au-dessus de la décision de mon Supérieur et m’interdisant cette lecture. Notez bien que mon ancien professeur de philo, à qui je racontais cette algarade, m’a dit de transférer la revue à son nom et que je pourrais la trouver aux vacances. Il n’empêche que lorsque je suis rentré de Rome quelques mois plus tard, il ne fut plus question de me nommer au Grand Séminaire, mais je fus nommé professeur de philosophie dans un collège à l’autre bout du diocèse. Pendant des années j’ai senti un soupçon sur moi, même si ces onze années d’enseignement dans ce collège ont été parmi les plus heureuses et fécondes de ma vie.

Dans l’Esprit du concile

Avec la mort de Pie XII et l’arrivée de Jean XXIII, l’ambiance ecclésiale se transforma assez rapidement. Les rêveurs petit à petit osèrent dire au grand jour ce qu’ils murmuraient entre eux. Les croyants malheureux que nous étions se mettaient à respirer à pleins poumons. Très concrètement, un nouvel évêque me rappela au Grand Séminaire, d’abord comme professeur de philosophie et très vite comme Supérieur. Ma relation critique avec l’Église put devenir une relation constructive.

L’ouverture du concile, la conversion des évêques qui s’y opéra, le nouveau regard porté sur la liturgie, le ministère, la Parole de Dieu, la mission dans le monde, tout cela mettait joie et enthousiasme dans mon cœur de croyant. La vague de l’aggiornamento dépassait de loin mes petits rêves que je croyais audacieux. Rome, en quelques mois, devenait le moteur du changement au lieu d’être le centre de l’inertie. Les petits révoltés que nous pensions être devenaient les plus zélés et les plus obéissants du concile. En quelques années, je me retrouvais parmi les principaux témoins du concile, mobilisés pour le mettre en acte dans la vie concrète du peuple de Dieu. Comme tout changement décidé d’en haut, celui-ci rencontrait des résistances, mais les gens depuis des siècles avaient l’habitude d’obéir. On leur disait qu’ils devaient maintenant parler et ils opinaient sans rien dire. La réception du concile a sans doute été marquée par cette difficulté majeure : on changeait les habits mais les moines ne bougeaient guère.

Il nous est arrivé aussi de nous retrouver contraints de jouer les pompiers alors que nous voulions mettre le feu. Les événements de Mai 68, par la violence des contestations, par la folle anarchie des rêves et des projets, nous amenaient à prendre le camp de l’ordre et de l’autorité. Dans l’Église, les maîtres du soupçon, Nietzsche, Marx et Freud, portèrent l’Esprit Conciliaire bien au-delà de ce qu’Il voulait. Il n’était pas si facile de dénoncer les idoles sans tuer Dieu, de défendre les pauvres sans servir le Parti, de libérer les « sur-moi » sans lâcher dans la nature les pulsions primitives. On commença à avoir peur de ce que nous réalisions. Les appels à la prudence se multiplièrent : « N’allez pas trop vite ! », « Tout le concile, rien que le concile ! », « Les textes sont sages, les esprits sont fous ! ». Mgr Lefebvre organisait sa contre-Église et initiait le schisme que l’on sait.

Quand, après dix ans comme curé de paroisse, je fus appelé à partager le ministère épiscopal, je trouvais encore pour m’accueillir à l’assemblée des évêques les artisans du concile, toujours aussi porteurs de l’Esprit Conciliaire. C’étaient leurs voix qu’on entendait. Mais très vite, des voix plus jeunes, témoins d’une nouvelle époque sans doute, ont remplacé les premières. Le concile Vatican II perdait de son actualité et les papes qui se sont succédé ont doucement encensé le concile pour mieux l’enterrer.

Nous ne pouvons éviter, même si nous cherchons à le cacher, d’admettre avoir perdu une bataille. Certes, on ne reviendra jamais tout à fait comme avant. L’Église est sortie de la chrétienté, un peu quand même. Mais le rêve qui m’a poussé à m’engager en 1945 se reconnaît mal dans ce que je trouve très souvent dans l’Église d’aujourd’hui. Si je ne réagis pas, je vais rejoindre ces masses de désespérés qui ont quitté l’Église pour rejoindre le réalisme du monde. Ils sont si nombreux sur mon chemin, ceux qui me disent : « On avait espéré ! On y avait cru ! Mais rien n’a changé et on est partis ailleurs... »

Tous les jours je me retrouve ainsi sur le chemin d’Emmaüs.

Dans la mélancolie d’une bataille perdue... ou pas

Voilà quinze ans que j’ai quitté la responsabilité d’un diocèse. Je me retrouve spectateur d’une histoire dont je fus un acteur engagé. Je reste pourtant au milieu du peuple de Dieu et je me dois de me montrer courageux et plein d’espérance. L’Église a des difficultés mais elle s’en sortira. Au long des siècles, elle a connu des passages bien plus difficiles et elle a tenu. Cette espérance malgré tout, cette confiance au-delà de l’évidence, n’est-ce pas la foi ? Comment pourrais-je laisser entendre mon découragement ? Doucement, pourtant, le temps me porte à la marge de cette histoire. Je me retrouve hors course et mon avis n’a plus de poids. Il m’arrive encore d’applaudir aux entreprises et aux succès de mes jeunes frères qui continuent à porter l’Église dans les méandres de l’actualité. Mais j’ai le droit d’être sincère et d’avouer que nous avons perdu.

La génération sortie de la guerre avec l’envie de changer les choses disparaît lentement et le paysage retourne à sa tradition. Je veux bien croire qu’il restera quelque chose de nos combats, que l’histoire ne revient jamais totalement en arrière. Peut-être qu’ici ou là, ce que nous avons semé retrouvera vie là où l’on ne s’y attend pas. Le jour de mon enterrement, quelqu’un sauvera mon honneur en disant : « En son temps il n’avait pas tout à fait tort ! Il a courageusement été fidèle à ses illusions ! Prions pour lui : tout le monde peut se tromper ! » Mais dans la célébration, les clercs auront chassé les laïcs du chœur, on communiera sur la langue, les chants seront réservés aux chanteurs et les femmes prépareront le lunch pour ceux qui se sont déplacés de loin.

Mais reconnaître son échec n’a d’intérêt que si on essaye de le comprendre. Il m’apparaît comme une évidence que nous n’avons pas pris la bonne méthode. Nous avons espéré qu’un concile ait assez d’autorité pour changer le peuple chrétien. Nous avons cru qu’on pouvait changer les choses d’en haut, par décret, en définissant les choses comme elles devraient être. J’ai moi-même passé trop de temps à décrire l’Église de mon cœur devant une Église engoncée dans ses habitudes. On a voulu réussir Vatican II avec les méthodes de Vatican I. Pour oser du nouveau, il a fallu prouver que ça s’était déjà fait : des diacres, pourquoi pas, puisqu’il y en a déjà eu ? Le concile paraissait avoir l’audace que lui donnait l’Esprit, il tremblait à vrai dire à l’idée d’offenser le passé. On voulait passer le gué mais jamais sans perdre pied, sans s’appuyer sur le sol des certitudes. Au milieu du gué, on s’est affolé, et le gros de la troupe a regagné la rive. Les quelques audacieux qui avaient traversé se sont trouvés perdus, isolés : ils avaient quitté l’Église sans le vouloir.

La tentation à mon âge est de continuer le combat avec quelques anciens combattants. On peut ensemble chanter l’espoir commun qui nous portait et critiquer les jeunots sans expérience qui détruisent le peu que nous avions réussi. Je ne pense pas pourtant que cette attitude de vieux bougon soit utile à quelque chose. Il ne me paraît pas possible pourtant de changer mon désir profond pour le mettre au goût du jour. Je reste profondément attaché à l’idée que notre Église doit changer de visage, doit renoncer à surplomber le monde, doit dire l’Évangile dans de nouveaux langages. La foi qui m’habite n’est toujours pas soumission enfantine à une Institution toute-puissante mais suite active de Jésus qui cherche à ouvrir le chemin vers Dieu en dénonçant les docteurs de la loi et les princes des prêtres de tous les temps.

Et c’est alors que la figure du pape François se lève à l’horizon. Il porte lui aussi le rêve d’une Église libérée de ses soucis de forteresse assiégée pour porter la Parole de Dieu dans les périphéries de nos sociétés. Il ne parle plus guère du concile et n’en fait jamais un argument d’autorité. Il dénonce tous ceux qui disent défendre l’Évangile et ne défendent en vérité que leur gagne-pain, leurs privilèges et leur vanité. Il regarde sans détour les questions qui se posent aujourd’hui à l’humanité et invite tous ceux qui aiment les hommes à trouver ensemble des solutions. Il m’aide à comprendre notre erreur : nous voulions faire la leçon au peuple de Dieu pour le changer selon notre rêve, changer la doctrine pour la rendre moderne. Nous restions quoi que nous pensions à l’intérieur de l’Église. Même un texte aussi ouvert que Gaudium et Spes demeurait un document interne. Avec François, on attend que l’Église change simplement en entendant les cris et les prières du monde. Nous disions vouloir donner la priorité aux pauvres, lui nous dit d’aller les rencontrer : c’est eux qui nous diront ce que nous avons à faire. Ce n’est pas obéir au pape, c’est répondre à l’appel des plus petits parmi les frères du Fils de l’Homme.

Il ne faut pas être surpris que la hiérarchie, habituée à recevoir ses ordres d’en haut, soit réticente. Nous avions eu la naïveté de penser que c’était par les clercs que nous allions réveiller le peuple de Dieu. Non, c’est le cri des hommes qui réveillera les clercs. Ma foi au Christ retrouve ainsi un nouvel élan. Nous avons perdu une bataille mais nous n’avons pas perdu la guerre. Le combat continue.

1. Louis Tronson (1622-1700) est un prêtre dont différents textes ont fait partie des « classiques » étudiés dans les séminaires en France jusque dans les années 1950 : Traité de l’obéissance, le Manuel du séminariste, les Examens particuliers, etc. (Nde).