Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
De Sarajevo à Charleroi, d’une zone de guerre à la rédemption, il n’y a parfois qu’un coup de pinceau. Invité comme expert par l’inspecteur Francis Jean, Guillaume Lavallée reprend ses habits de flic pour découvrir le passé d’un ami disparu. Entre enquête et vengeance, il n’y a parfois qu’un coup de poing. Sous les traits du Jugement de Dieu se cachent parfois des vies inavouées.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Archiviste, photographe amateur et passionné de football américain,
Christian Joosten offre ici une nouvelle aventure à Guillaume Lavallée, flic au passé hanté par ses fantômes.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 224
Veröffentlichungsjahr: 2021
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Descriptif
La collection de romans policiers Noir Corbeau bénéficie du regard averti de François Périlleux, Commissaire Divisionnaire (e. r.), ancien chef de la Crime à la Police Judiciaire Fédérale de Liège.
« C’est de la confiance que naît la trahison. » Proverbe arabe.
« Toute chose existe, qui nous vient à l’esprit, fût-ce pour l’instant le plus bref. Quand bien même elle n’existerait pas en cet instant précis, elle a existé quelque part dans le passé ou existera à un moment donné dans l’avenir. »
Yukio Mishima, Le soleil et l’acier.
2009 – Un dimanche de fin d’hiver
Trouver l’endroit n’a pas été aussi facile que je l’espérais. Circuler dans Bruxelles, très peu pour moi ! L’église est là, plantée à front de rue, engoncée entre divers établissements scolaires pour tous les âges. Mais en ce dimanche matin, rien, pas âme qui vive dans ces cours de récré ou derrière les larges baies vitrées des salles de classe et corridors. En semaine, je me dis que le bruit des enfants doit se disputer à celui des boulevards tout proches dans un grand capharnaüm auditif. Avec un peu de chance, aujourd’hui, on entendrait les oiseaux chanter.
Comme convenu, je suis venu avec. Pour la discrétion, je l’ai emballé dans un large drap, ficelé à l’aide d’une fine corde brune tout en veillant à ne pas l’abîmer. Au fond, c’est tout ce qu’il me reste de cette personne qui a placé sa confiance en moi, alors qu’on se connaissait à peine. Jusqu’au bout, je lui dois ce respect et même si je me suis demandé pendant de longues heures si ce que je faisais était juste, je me suis persuadé maintenant que c’est le cas. Pour lui, pour son fils… et que les autres aillent en enfer.
Je referme le coffre de la voiture d’un claquement sec et aperçois ce qui répond partiellement à mes questions ; quelqu’un sort à pas de loup de l’église ou de ce qui est plus exactement une chapelle dédiée à saint Marcellin, d’après sa dénomination officielle et les quelques recherches que j’ai effectuées sur le lieu et ses occupants. Encore un qui est mort bravement pour un truc qui le dépasse ! Ma main, restée un instant posée sur le métal chaud de la voiture, laisse entrer en moi cette sensation. Replier les phalanges et sentir le vent s’y glisser, la chaleur s’échapper. Enfourner le poing dans la poche droite et le chercher, le trouver. Je déplie entre mes doigts et relis ce papier que je connais pourtant par cœur : « Rue de la Sablière, 2, à Auderghem, 12 h 30 – père Bodomir Dancic ».
J’hésite à rester encore un peu dehors… Il fait déjà doux pour la saison et je suis en avance sur le rendez-vous. Le soleil est agréable, et puis il y a le plaisir de laisser fureter ses yeux sur cette façade… gothique ?… J’en sais trop rien, mais on dirait, avec ses pierres grises, son fronton décoré d’une icône où trône une Vierge tenant le « fils élu » sur les genoux ; deux anges reconnaissants, priant de part et d’autre. Sa rosace, dont on devine le vitrail fortement travaillé par le grillage empêchant probablement la foi de s’échapper hors des murs, et puis là-haut, ces flèches tendues vers le ciel où se repose une colonie de pigeons dont les nids doivent orner les interstices décoratifs et les fientes inonder le toit de la Maison de Dieu. Depuis Vresse, je garde un goût amer pour les hommes d’Église.
Laisser passer la dépanneuse qui déboule du boulevard tout proche à grand renfort de vrombissements et de gaz d’échappement et éviter les regards des quelques personnes circulant en sens contraire du mien sur le trottoir. Me glisser à l’intérieur de l’édifice et ressentir d’un coup la fraîcheur inattendue du lieu et le calme, une fois la lourde porte de bois refermée dans son lent mouvement mécanique jusqu’au frottement du bois sur le carrelage et son bruit sourd. Passer le sas et découvrir cette large allée entre les chaises et l’autel, au fond, chargé comme un sapin de Noël tant les décorations sont abondantes. Image de cinéma que ce soleil qui vient frapper par la droite le visage du Crucifié mimant la douleur. Une forte odeur d’encens semble être le lot de chaque église, l’office terminé. J’hésite, où aller ; m’asseoir ou attendre là que quelqu’un me voie ou m’entende. Quelques pas qui résonnent à cause de mes talons de chaussures et un raclement de gorge, léger, comme un appel. Un bruit sur la gauche, sortant d’un confessionnal fait de bois travaillé, clos par une tenture d’un rouge sang. J’y vois deux pieds qui dépassent et me dis qu’après tout il faut sans doute que j’attende mon tour, comme les autres.
Quelques minutes, et laisser mon regard découvrir les lieux et comprendre ne serait-ce qu’un peu ceux qui, de peur d’affronter ce monde extérieur, s’enferment et méditent sur la bonté illusoire de celui-ci. En voyant une marguerite au sol, écrasée et flétrie par un quelconque pied de passage, j’imagine l’espace d’un instant cette petite fille qui garda précieusement cette futile fleur et qui, maintenant, s’inquiète de sa perte. J’ai quant à moi ces souvenirs de Françoise et des tressages de couronnes qu’elle faisait pour les communiantes de la paroisse ; chacun ses démons et ses désillusions. Deux ans d’exil à me demander si la haine ou la reconnaissance sont toujours là ; penser à ceux qui sont encore là-bas, aux courbes vertes des collines hérissées de pins, aux trouées des parcelles à replanter, aux odeurs dans le crachin du matin… Et déposer la marguerite en offrande sur le dossier d’un prie-Dieu avec l’espoir futile qu’elle retrouve sa propriétaire.
Pris dans ma rêverie, je n’ai pas perçu ni senti la main se poser sur mon épaule et je sursaute, surpris. Pivotant sur la droite en me relevant pour échapper ainsi au contact, je fais face à un vieux curé, barbe blanche, soutane noire, yeux gris. Il recule, relève les mains, paumes ouvertes vers moi, sans doute étonné lui aussi de ma réaction et, dans un français largement teinté d’un accent slave, se présente à moi.
— Il m’a été rapporté que vous voudriez aider des gens au pays.
— Bodomir Dancic ? dis-je en avançant une main qu’il accepte du bout des doigts. On vous a dit pourquoi je suis ici ?
— Oui et non. Mais je connais un endroit où nous serons plus à l’aise pour discuter, me fait-il en me montrant le confessionnal ; m’invitant à le suivre, lui, de son côté, à écouter, moi derrière un grillage, à m’expliquer. Il perçoit ma retenue, ma réticence.
Il se veut rassurant quand, dans le regard, il comprend l’intérêt que je porte à mon paquet et, d’un ton plus ferme, il appelle un certain Kasimir, enfin je crois, un homme d’église dont je ne connaissais que le dos, prostré depuis mon arrivée au premier rang à ranger sans doute les pieux papiers de l’office. Il est comme lui, mais plus jeune. Dancic lui montre l’objet de mon attention, quelques phrases que je ne comprends pas, puis me recherche du regard et enfin sourit : « Il ne risque rien. Vous pouvez me suivre à présent. »
Lui assis, moi sur les genoux. Je le sens qui attend et je ne sais trop par quoi commencer, n’étant jamais allé jusqu’à expier une quelconque faute aux gardiens de mon âme. « Allez-y comme vous le sentez. Expliquez-moi le pourquoi d’une telle initiative. Vous pouvez parler librement et même s’il est vrai qu’on m’a donné… – un moment d’hésitation dans la voix et une recherche de mots - les grandes lignes, j’aimerais en entendre plus de votre part. »
Alors, recomposant mes idées et toute cette histoire, je me suis lancé comme je le pensais, un peu par bravade : « Mon Père, pardonnez-moi parce que je vais pécher. »
2008 – Un matin d’automne froid et sec
Il y a deux choses qui tombent l’automne venu sur les voies ferrées : les feuilles mortes et les macchabées. Le point commun entre les deux est, comme le disait si bien Montand, qu’ils « se ramassent à la pelle ». Du coup, le commissaire Francis Jean avait cette chanson-là en tête depuis le matin quand on a prévenu le service que le premier omnibus vers Ottignies avait été arrêté en catastrophe entre les gares de Lodelinsart et Fleurus, l’avant du train maculé de sang. Après quelques recherches en amont, on avait commencé à retrouver « partiellement, un individu de sexe masculin » au niveau du terril longeant la rocade de Gilly, percée en son temps en travers d’un site industriel rasé depuis, dans un endroit devenu maintenant boisé et tranquille jusqu’à ce matin. L’alerte donnée, un balai de gyrophares s’était élancé vers la zone, colorant arbres et aube. Ambulances, police, juge d’instruction et pompes funèbres… Et puis eux, la judiciaire.
Van Aacht, le second dans l’équipe, râlait comme à son habitude, en faisant les cent pas sur le bas-côté du talus, glissant légèrement sur les traverses humides de la rosée matinale, celle qui s’évapore encore aux premiers rayons d’un soleil déjà froid sur le ballast instable. « Mais ils pourraient penser à ceux qui les rassemblent, bordel ! » s’indigna-t-il tout à la fois théâtralement et amusé. « Regardez, commissaire, il nous en a mis sur quatre cents mètres au moins ! Et comment le conducteur il n’a rien remarqué, hein ? Z’avez vu dans quel état il est ? Ça a dû faire un bruit quand même ! »
D’un geste las, le commissaire Jean leva la main pour que s’arrêtent là les jérémiades. Il n’était vraiment pas du matin, surtout pour ce genre de mission. Du haut d’une butte aux bouleaux clairsemés d’où on voyait les rails suivre en parallèle la courbe et les pentes de terrain, son regard balayait la scène depuis son arrivée, humant l’air frais, ses yeux errant au loin en quête d’un néon annonciateur d’un lieu où coule du café, sa drogue.
À ses côtés, dans son costume ancien et limé aux plis, le juge de garde, silencieux, suivait du regard la bonne organisation des opérations, prenait moult notes. Quelques échanges de vue suffisent parfois. « Pourquoi venir jusqu’ici pour en finir ? Faut traverser le terre-plein de la rocade alors qu’il y a plein de ponts sur le trajet, ou en tout cas des endroits plus accessibles pour se balancer… Tu peux me le dire ?… Et puis, comment il est venu jusqu’ici, hein ? »
Fixant son assistant, la main droite toujours levée, doigts tendus vers le ciel comme cherchant l’inspiration, le commissaire réfléchit l’espace d’un instant et conclut d’un « Faites-moi le tour du quartier pour voir si une bagnole ne serait pas mal garée ou avec les clés sur le contact et un mot sur le pare-brise, on ne sait jamais. Ou alors, c’est un type du quartier qui coupe au court pour aller plus vite. Il n’est pas arrivé là par hasard ». Pas besoin d’autres mots, les autres du groupe avaient compris ce qu’il leur restait à faire, tout ratisser. Retrouver les morceaux, puis commencer à s’assurer de l’identité du corps, ne laisser s’échapper aucun indice avant de relancer le trafic ferroviaire. « Et puis, veillez à aider nos collègues des trains pour évacuer les passagers et bien masquer la zone. J’ai pas envie de faire la une demain dans la Gazette. Et vu l’état de nervosité du type qui sert de relais avec les chemins de fer, vaut mieux faire au plus vite. »
Après avoir réexpliqué les directives et distribué les tâches, Van Aacht s’accrocha aux branches basses des bouleaux pour passer outre le talus et remonter vers son supérieur par un chemin tracé au hasard des passages. Arrivé sur le dessus non sans avoir glissé par moments sur la terre humide, il souffla fort pour expirer les restes de son effort et se plaça à la droite de Jean à qui il vouait une admiration qu’il ne cachait même plus. « Quand on y pense, commissaire, ce n’est pas votre semaine. Vous revenez de congé et puis, bang, deux corps en deux jours… Ils ne vont pas vous aimer à Bruxelles, pour les statistiques, je veux dire… » Sourire de Van Aacht avant d’entonner un rire gras. Le plissement des yeux du juge approuve le bon mot, les lèvres se pincent, un sourire se devine. Francis Jean, lui, s’est déjà à moitié retourné sur le chemin qu’il avait emprunté à son arrivée pour, par-delà, rejoindre son véhicule et s’en aller à la rencontre d’un nom qu’il connaissait bien pour l’avoir étudié : Guillaume Lavallée.
Le matin s’entrevoit lumineux, dégagé. Les nuages épars rosés de l’aube blanchissent avec l’arrivée d’un soleil naissant. On éteignait déjà dans certains quartiers l’éclairage public pour laisser la place à la lumière ambiante. Au loin, la circulation sur l’autoroute remplissait de ses bruits les vides des conversations. L’heure de pointe s’annonçait comme une fanfare désaccordée chargée de rythmer les journées du monde moderne et d’égrainer l’œuvre de l’homme. Il détestait ça. « Si t’as besoin de moi, tu sais comment me joindre, mais seulement pour une urgence. Là, j’ai rendez-vous », finit-il par dire en marchant vers son véhicule tout en pensant à un lieu pour prendre un café digne de ce nom et éventuellement déjeuner.
2008 – Quelques jours avant que tout commence
L’intérieur est brut, fait d’un amas de toiles peintes, de cadres et de taches colorées, de paysages improbables dont certains recouverts d’autres toiles, posées là telles les voiles d’un bateau fantôme… et cette multitude de boîtes, contenants et pots d’où émergent des pinceaux, des couteaux et des brosses plus ou moins salis par d’anciens travaux. Dans un coin à l’esthétique plus recherchée, devant quelques étagères servant tout à la fois de bibliothèques et de fourre-tout, un fauteuil trône. Il est prêt à accueillir son hôte, éclairé par une lampe de chevet déposée à même une petite table encombrée elle aussi de feuilles et de livres. Sur un tapis usé dont la seule utilité est de préserver un peu de l’humidité ascendante de la pièce, un homme sans âge erre, ivre, s’amarre au dossier du fauteuil, contourne l’obstacle des accoudoirs et s’y glisse maladroitement, se redresse et s’avachit, assis, son verre toujours en main, enfin.
Il s’observe silencieusement, depuis quelques minutes, se noyer dans l’alcool, se laisser envahir par la noirceur de la pièce. Des bûches enflammées qui donnèrent un coup de chaud en début de soirée, il ne reste que des braises rougeoyantes et de légers crépitements venant du poêle en fonte. Dans son fauteuil, il coule, se plonge dans son regard bleu, marmonne des souvenirs par trop enfouis qui ne trouvent le chemin de la parole que lors de ses soirées tristes, dans l’espoir d’un lendemain. Il n’a plus l’habitude de boire, seulement quand sa solitude est trop forte, trop prenante.
Un instant, il pense qu’une personne est avec lui, entrée sans bruit dans son intimité mais ce n’est probablement qu’un fantôme du passé, un autre souvenir qu’il tente d’oublier. Ce sursaut l’a fait s’émerger de son alcool, ses sens se reconnectant au monde réel. Il perçoit alors le bruit d’une voiture circulant à vive allure sur la nationale par-delà son jardin, musique à tue-tête. Des basses et pas beaucoup de mélodies qui s’amenuisent avec la distance. Et puis il recroise son regard, s’hypnotise à nouveau en reprenant une gorgée d’un verre presque vide.
« Nous le savons tous les deux, que les morts finissent toujours par hanter nos cauchemars. Je le vois dans tes yeux. Si tu t’attaches à moi, c’est que tu te revois, hein ? » glisse-t-il la bouche pâteuse en roulant les « r ». « Je sais très bien qu’ils finiront par me retrouver maintenant que la rumeur est remontée jusqu’à Sarajevo. Bah !… Si c’est ainsi que tout doit finir… Après tout. Buvons un coup ! Il faut toujours achever ce qui a été commencé, la bouteille que voici…, dit-il en pointant une vague zone où dans son souvenir il l’avait laissée,… comme le tableau qui est là ! C’est pour lui. Lui, il saura quoi faire, il est comme moi, j’ai mis son nom dessus. Lui, c’est la police. Faut juste que je le lui signe… la touche finale… et il sera sien ! Buvons… ton verre… », se lance-t-il le regard vitreux, la main tremblante, retrouvant sans trop savoir comment sa vodka, remplissant son verre qui, débordant, ajoute au tapis de nouvelles auréoles.
Quelques logorrhées incompréhensibles et une vague mélodie enfantine, lancinantes, scandées dans le vide de son regard. Et puis, dans une sorte de sursaut, il s’imagine à nouveau observé, mais comme résigné, reprend tout aussi vite ses histoires, retourne à ses fantômes.
D’un geste approximatif, il cherche son téléphone portable, fait tomber un livre d’une pile, une photo jaunie d’un groupe d’amis militaires et la lampe de la petite table trônant à côté de son fauteuil. Bruits de verre, probablement le cadre et l’ampoule, dont il ne se soucie guère. Alors, la nuit s’imprègne un peu plus encore dans les murs, dans son univers. Un écran s’éclaire, illumine quelques instants la scène, le téléphone indiquant sa présence parmi les décombres. Il cherche maladroitement dans la liste des contacts un nom mais les mouvements hasardeux, le regard trouble, ne facilitent en rien la tâche. Il marmonne, se demande quoi, se regarde un moment sans vraiment se voir et tente vaguement de dire quelque chose. Et puis l’à-coup, sur le bord du dossier en voulant se redresser, paraître plus noble, le téléphone qui tombe, au bruit rebondit, et se perd dans la pénombre. Jurons, glissades des mains sur les accoudoirs, à tâtons reprendre une gorgée dans un verre vide et finir par laper les quelques gouttes restées accrochées au rebord du verre. Il se cherche, se voit, l’œil mauvais, et finit par se faire disparaître, d’un geste violent, en lançant son verre. Bruits de miroir cassé.
À présent seul et emporté par son élan, l’homme est tombé sur les genoux, découvre des yeux les multiples facettes brisées, le cou penché vers l’avant et les yeux mi-clos. Des phares de passage zèbrent un instant la pièce et projettent aux murs des ombres informes. La lumière lui fait plisser les yeux, l’incommode. C’est la fin, l’heure où le sommeil arrive, inéluctablement conquérant. Et comme il le fait quand il ne cherche plus l’espoir, il fredonne leNizamski Rastanak en repensant à cette époque tout à la fois bénie et maudite.
2008 – 10 h du matin ou presque
Il faut toujours payer pour ses péchés, si ce n’est de son vivant, c’est Dieu qui te le rappellera le jour où tu auras décidé de partir ; et c’est sans doute pour ça que je me soigne. Ne pas fumer, ne plus boire, bouffer correct ; une sorte de résistance au quotidien pour retarder au maximum le moment où l’Autre, là-haut, m’énoncera son jugement et me remémorera les prénoms de Françoise, Bernhardt… et de bien d’autres encore dont je ne me souviendrai probablement plus à ce moment-là. J’en suis à espérer parfois l’Alzheimer de mon père pour partir tranquille et serein.
Pourtant, je ne cesse de garder en moi ce moment où viendra un messager m’annoncer qu’il est temps de payer ses dettes, clôturer les comptes. J’ai beau avoir repris le chemin de la ville et être revenu habiter dans la commune où mes parents vécurent un temps, je n’en reste pas moins attaché à ces habitudes prises en Ardenne. Comment oublier, lors des funérailles de Françoise, le « corbeau » déclarer que nul ne pouvait fuir le jugement de Dieu, en me fixant, en pointant son doigt vers le ciel comme pour l’appeler à me condamner de suite, mais rien… Je suis toujours ici. Je souris.
J’aime cet excès de fierté, me regarder du coin de l’œil au détour d’un reflet, me dire que je suis bien ici et que rien ne peut m’arriver. J’aime ces matins, quand les premiers rayons dardent les fleurs hautes en projetant une ombre démesurée, assèchent l’humidité relative des murs et font glisser les fines gouttelettes jusqu’aux joints entre les briques. Je suis calme, serein. Le regard fixe, droit devant. C’est le sentiment qui m’anime à l’instant, quand j’ouvre la porte à ce grand type, la cinquantaine grisonnante, les traits taillés au couteau et rasé de près, des lunettes liées à l’âge sur le bout du nez. À ma vue, il sort de la poche intérieure de son imperméable sa carte dans un étui en cuir, le logo bien visible : « Bonjour, commissaire Francis Jean, Police de Charleroi. Monsieur Lavallée, j’ai quelques questions à vous poser. Je peux entrer ? »
Une main sur la poignée, l’autre à l’horizontale qui l’invite à se diriger vers la cuisine, au fond du corridor du rez-de-chaussée. « Je me faisais un café. Vous en voulez un ? » Il acquiesce, s’avance et dès ses premiers pas, inspecte, jette un œil dans le salon, vers l’étage quand il longe la rampe, et finit par un bref regard vers le jardin. Il n’est pas là que par courtoisie mais bien en mission. J’ai beau ne plus être flic, il y a des réflexes qui restent. Semelles en caoutchouc et démarche alerte le font avancer presque sans bruit chez moi. D’emblée, je n’aime pas ça. Non, il n’y a personne, je vis seul ici. Oui, le quartier est tranquille. Un café vous m’avez dit ? Noir ? Sucre ? Des banalités d’usage, de la conversation convenue. Il enlève son imper, s’installe. J’ai beau lui montrer le portemanteau dans l’entrée, il préfère le plier sur le dossier de la chaise, s’assied, replace sa fine cravate en cuir noir dans une parfaite verticalité et attend en silence la poursuite de la préparation de son breuvage.
Il regarde les quelques papiers qui traînent, les pubs, s’intéresse à la photo de Grenat et moi. Cliché jauni d’une époque révolue. Tasses blanches, sous-tasses également, spéculoos, le tout sur un set de table laissé là après mon déjeuner.
— Vous savez recevoir, me lance-t-il avec dans la voix des sons moqueurs… On n’est pas toujours accueilli comme ça, dit-il lissant de sa main le bord du set en tissu, le rendant parfaitement parallèle avec le bord de la table en bois. M’enfin, ça, vous le savez, non ?
Je lui tourne le dos et, me versant une tasse, j’hésite encore quant à l’attitude à adopter. Il est joueur, moi aussi.
— J’aime les choses nettes, me dit-il en souriant.
— J’ai fait partie de la Maison… et à moins que vous soyez mon nouvel agent de quartier, vous avez bien une raison précise de venir ici. Mon café n’a pas grande réputation ; du moins pas au point de devenir un point de ralliement.
Il sourit toujours, soupire, ouvre la bouche mais retient son propos, penche un peu la tête et cherche ses mots.
— J’ai lu des trucs sur vous. Quand j’ai su qui je venais voir, j’ai pris des notes. Vous êtes quelqu’un de connu, monsieur Lavallée, insistant bien sur le monsieur en omettant ce titre abandonné avec ma retraite anticipée. C’est quand même étonnant qu’un type comme vous s’arrête comme ça, du jour au lendemain, dès la résolution de l’affaire Schmidt. Surtout pour venir s’enterrer et se faire oublier dans un coin comme ici, loin de sa région. Vous ne voulez pas vous asseoir ?
— Pas si enterré et oublié que ça si vous m’avez trouvé. Et pour information, vous lisez mal ou trop vite. Mon père vient d’ici… Enfin, de la région de Charleroi.
— Vous ne vous asseyez pas, c’est sûr ? On serait quand même mieux pour discuter, non ? Hmm, très bon votre café ! glisse-t-il après y avoir fait tremper ses lèvres.
Le compliment a l’air, lui, sincère. J’hésite un moment, toujours adossé au plan de travail de la cuisine. Du menton il désigne la chaise lui faisant face.
— Allez, on sera mieux pour discuter, insiste-t-il presque amical. Enfin, je ne veux rien imposer, vous êtes maître chez vous, et il attend, regardant par la fenêtre les fleurs et l’espace prévu pour le potager. Moi aussi j’aime les fleurs, continue-t-il pour briser les quelques secondes de silence que couvre ma réflexion… Faudrait que je m’y remette.
M’asseoir, c’est me plier à ses règles alors que je suis chez moi. Rester debout est une marque d’hostilité et je ne sais pas encore pourquoi il est là. Je finis par obtempérer, m’approche de la table, fais glisser une autre chaise et viens m’asseoir, non pas en face, mais sur le côté perpendiculaire au sien. Voyant mes gestes dans le reflet de la vitre, il rit entre ses dents, comme à demi-mot, et attend la fin de mon installation.
— « Flic non conventionnel ». C’e
